L’envers du journalisme/II

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CHAPITRE II.


La première journée



À sept heures moins cinq minutes, Martin était au poste, fidèle à la consigne que lui avait donnée Dorion. Celui-ci lui avait dit « venez à bonne heure, n’est-ce pas, j’aime les gens matinaux et ponctuels ; cela fait du bien se lever de bonne heure. Quand on travaille, vous savez, on travaille. Il ne faut pas faire les choses à demie. » — Et Martin était venu à bonne heure.

Il était même le premier rendu, mais Dorion était déjà là, travaillant sous sa lampe électrique, dont le jet de lumière, ramassé en faisceau par l’abat-jour, accentuait l’obscurité du reste de la salle et n’éclairait que lui et son pupitre. Il lisait la « Gazette » et commençait à préparer la besogne pour ses reporters. Une grande paire de ciseaux à la main, il découpait les pages et les colonnes du journal et détachait, pour les faire traduire, les nouvelles qui n’avaient pas paru dans les quotidiens de la veille.

En effet, la presse associée ne transmet pas de nouveau aux journaux du soir les dépêches qu’elle a envoyées aux journaux du matin. Les journaux du soir sont donc obligés, pour donner certaines nouvelles à leurs lecteurs, de se servir des journaux du matin.

Le journal français du matin, le « Canada », est aussi mis à contribution. Quand il a les mêmes dépêches que la « Gazette », on se sert de son texte, en prenant soin, toutefois, de faire un peu de démarquage : on change les titres, on modifie les phrases du commencement et de la fin d’un article ; on raccourcit ou on allonge, selon le cas. Et le tour est joué. Le lecteur qui a vu la même chose dans le « Canada » trouve bien que cela a un air de « déjà connu », mais il n’en est pas certain. Quant à celui qui n’a pas lu le « Canada », il se repaît sans arrière-pensée de ces nouvelles de seconde main.

Le travail de découpage, de collage et de démarquage est le premier de la journée ; il sert à donner de la « copie » aux typographes dès leur arrivée, à sept heures et demie, afin que les machines à composer ne demeurent pas inactives. Dorion s’y employait consciencieusement quand Martin entra.

Il eut une exclamation de satisfaction en voyant arriver le premier son nouveau reporter. Il ne félicita cependant pas Martin sur sa ponctualité, estimant qu’il ne fallait pas le gâter en lui faisant des compliments le premier jour.

Le prédécesseur de Martin avait sa place à côté de Dorion, qui le fit asseoir au même pupitre. Ce pupitre, fait pour contenir une machine à écrire, n’en contenait plus, mais la planche qui servait à porter la machine était restée ; elle pressait douloureusement les genoux de Martin, qui ne pouvait s’approcher assez du pupitre pour être confortable et qui commença l’apprentissage de la vie de reporter assis en diagonale sur sa chaise de bois.

Pendant qu’il s’installait, les autres entraient.

La salle s’emplit peu à peu de la rumeur des allées et venues, des conversations rapides entre voisins, du bruit des machines et des courses des garçons, appelés çà et là. Par-dessus ce bruit, dont les sonneries de téléphone et le crépitement de l’appareil télégraphique augmentaient l’intensité jusqu’à ce qu’il devînt un véritable vacarme, on entendait la voix brève de Dorion, donnant ses ordres et distribuant la copie : « ici, garçon ! va porter cela à monsieur Lemire. Donne cet article à monsieur Bernier ».

Martin eut envie de se boucher les oreilles. Il prit sur lui-même cependant et se mit courageusement au travail. Autour de lui, ses nouveaux camarades écrivaient comme si c’était la chose la plus naturelle du monde de travailler au milieu d’un pareil charivari. Il en fit autant.

Dorion lui avait passé une petite découpure de la « Gazette », rien qu’un petit article de dix lignes, mais où il pouvait faire assez de fautes dans la traduction pour que son sort comme reporter fût définitivement scellé.

Il traduisit sans embarras et rendit son travail à Dorion. Celui-ci y jeta un coup d’œil, constata que Martin semblait savoir son français et lui passa d’autres découpures. Elles arrivaient dru, les unes après les autres, si bien que quand Martin eut fini, il était près de dix heures.

Les reporters partaient pour les postes qui leur étaient respectivement assignés, pour aller recueillir les nouvelles du jour. L’un s’en allait au Palais, l’autre à la morgue, un autre aux quartiers généraux de la police, un autre à la bourse. Martin, qui ne connaissait pas encore le fonctionnement des rouages d’un journal, se demandait où ils allaient et ce qu’il deviendrait lui-même.

Dorion le tira d’embarras. « Vous allez aller à la cour du recorder », lui dit-il.

Martin se tenait devant lui, hésitant, attendant quelques instructions. Comme elles ne venaient pas, il demanda : « qu’est-ce que je vais aller faire là ? »

— Vous regarderez ce qui s’y passera et vous écouterez ce qui s’y dira, et aussitôt que la cour sera ajournée, vous reviendrez ici écrire ce que vous aurez vu et entendu.

Martin aurait bien voulu demander quelques explications additionnelles sur la manière de faire le travail, mais il ne l’osa pas. Il prit le crayon et le calepin que lui tendait Dorion et il s’en alla avec Lemire, le reporter de la police.

Le long de la route, Lemire lui dit obligeamment ce qu’il aurait à faire. Les ivrognes et les noctambules ramassés par la police comparaissaient à tour de rôle devant le recorder. Il fallait noter le nom de chacun, rapporter ce qu’il dirait et ce que les témoins raconteraient sur son compte, résumer les paroles du recorder et, enfin, dire quelle avait été la sentence. « Naturellement », conclut Lemire, « il faut surtout s’attacher à rapporter les incidents et les choses en dehors de l’ordinaire. Les accusés qui plaident coupables et qu’on condamne sans autre forme de procès ne méritent pas qu’on s’occupe d’eux, à moins que leur délit soit d’une nature extraordinaire ou ait été commis dans des circonstances tout à fait particulières. »

C’était une leçon de journalisme que Martin écoutait avec attention. — Lemire aurait pu en dire bien plus long sur ce sujet.

Il aurait pu dire que la cour du recorder, c’est la pierre de touche pour éprouver la capacité et les aptitudes d’un commençant dans le journalisme, qu’on trouve là un monde en raccourci capable de fournir la matière de toutes les nouvelles, gaies, tristes, extraordinaires, cocasses ou touchantes, et que celui qui assiste aux séances de cette cour et rapporte bien ce qui s’y passe est doué du don d’observation nécessaire pour faire un bon reporter et peut entreprendre n’importe quel travail.

Dorion savait bien ce qu’il faisait en envoyant Martin là.

Le recorder n’était pas encore sur le banc, quand Martin vint prendre place aux côtés des autres journalistes. Il s’assit, trépidant d’émotion, entre deux reporters qui le coudoyaient avec une indifférence plutôt dédaigneuse, et il attendit.

Un à un, les officiers de la cour arrivèrent ; les policiers vinrent attendre leur tour de rendre des témoignages « accablants et précis » contre les accusés qui étaient parqués dans une pièce adjacente ; les témoins, les curieux et les flâneurs envahirent l’espace libre, et, finalement, le recorder fit son entrée, précédé du greffier, qui se dandinait majestueusement, comme il sied à un homme aussi important, que la dignité de ses fonctions et le chiffre de ses émoluments mettent bien au-dessus des accusés et des policiers.

La séance s’ouvrit, et Martin se mit au travail, avec toute l’ardeur d’un néophyte.