L’envers du journalisme/XVIII

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CHAPITRE XVIII


Du rire à la douleur



Après l’enquête dont il a été question dans le précédent chapitre vint le référendum au sujet de la création d’un bureau de contrôle. Une campagne énergique fut faite en faveur de ce projet et elle aboutit, comme on tenait, à sa réalisation. C’est au cours de cette campagne qu’eut lieu l’incident de la vie de journaliste que je vais raconter.

Martin faisait un bout de promenade, une après-midi, après avoir terminé sa journée, quand il rencontra Delisle, un reporter employé par un autre journal. Ils se connaissaient bien et ils firent route ensemble.

Delisle invita Martin à venir à sa chambre, qui n’était pas loin.

Quand ils se furent confortablement installés, chacun une cigarette à la bouche, et que Delisle eut versé à Martin un verre d’un excellent cognac qu’un ami lui avait donné, ils se mirent à causer. — Le cognac et les cigarettes sont un stimulant précieux pour la conversation.

« Que fais-tu, ce soir, » demanda Delisle à Martin ?

— Je vais à une assemblée de la ligne des citoyens.

— Moi aussi.

Il se tenait plusieurs assemblées par soir. Chacun des deux reporters nomma celle à laquelle il devait assister. C’était la même.

« J’ai une idée », dit Delisle.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Si nous téléphonions à Crevier. Il doit être à l’assemblée ; peut-être y aura-t-il moyen de s’arranger pour être « bien traités. »

Martin ne demandait pas mieux que d’être « bien traité ». Ils descendirent donc au rez-de-chaussée, où se trouvait le téléphone, pour parler à Crevier, qui était à la fois un des orateurs de la ligue et un des dispensateurs de ses fonds électoraux. Cette dernière qualité le faisait particulièrement rechercher par les reporters.

Il était à son domicile et Delisle put entrer immédiatement en communication avec lui.

Sa conversation avec le reporter fut courte et encourageante. Delisle, tout rayonnant, dit à Martin : « il sera là ; je crois qu’il fera quelque chose pour nous ! »

Le soir, les deux copains arrivèrent de bonne heure au lieu ou devait se tenir l’assemblée, pleins de zèle pour la ligue des citoyens et d’enthousiasme pour le bien de la cité.

L’arrivée des orateurs les intéressa fort, surtout quand ils virent que Crevier se trouvait parmi eux. Il leur fit un signe amical de tête, qu’ils interprétèrent comme une promesse.

Les discours commencèrent. « Prends des notes, » dit Delisle à Martin ; « je vais aller lui parler. » Mais ce n’était pas facile d’approcher de Crevier. Il vit l’embarras de Delisle, écrivit un mot sur un morceau de papier et le lui passa.

« Qu’est-ce que c’est, » demanda Martin à Delisle, qui était revenu près de lui ?

Ils déplièrent le papier. Crevier avait écrit, dans un style tout à fait conforme aux habitudes de mystère des périodes électorales : « J’ai des sesterces. » Cela voulait évidemment dire, en langage vulgaire, des billets de banque. Martin redoubla d’ardeur au travail, pendant que Delisle roulait une cigarette.

Dans l’intervalle entre deux discours, Crevier appela Delisle en arrière de l’estrade et lui remit discrètement les « sesterces ». Il appela ensuite Martin et le traita de même.

Le reste de l’assemblée sembla court aux deux amis, pour qui le travail était devenu excessivement agréable.

Quand l’assemblée eut pris fin, Delisle proposa de fêter l’aubaine inespérée qu’ils venaient d’avoir, en vidant une bouteille de champagne.

C’était le samedi et les épiceries étaient encore ouvertes. (Ajoutons que la loi de fermeture de bonne heure n’avait pas encore été votée.) Des bouteilles aux larges flancs et au long goulot étaient rangées artistement dans une vitrine. Ils entrèrent là.

À la grande surprise de Delisle, le commis qui s’avança pour le servir était un crieur du Palais. Delisle faisait le service du Palais et il connaissait tous les crieurs ; il demanda au commis improvisé par quel hasard il était là. Le crieur lui dit qu’il était commis-épicier tous les soirs et qu’il se faisait ainsi un petit supplément qui, joint à son modeste traitement, lui permettait de vivre assez à l’aise.

« Je voudrais bien être crieur, moi aussi, » lui dit en riant Delisle, « je pourrais me mettre commis-épicier ; tandis qu’actuellement je n’ai pas souvent mes soirées à moi… Combien vendez-vous votre champagne ? »

Le crieur lui dit que c’était cinq dollars la bouteille, mais qu’il lui en donnerait une pour trois et demie. Delisle le remercia de la faveur qu’il lui faisait et prit, avec Martin, le chemin de sa chambre. « Il est tout de même bon d’avoir des amis », dit-il, en flattant la panse de la bouteille.

Cette bouteille une fois vidée, ce qui les conduisit assez tard dans la nuit, Delisle dit : « écoute un peu, Martin, je ne sais ce que j’ai, mais depuis deux jours, je ne me sens pas bien du tout. Pendant les discours, je souffrais tellement — et il indiqua sa poitrine — que je n’ai pas pu prendre de notes. Veux-tu me rendre un service ?

— Certainement ; tu m’en as rendu un fameux, toi-même, ce soir.

— Je ne me sens pas capable de travailler maintenant, mais si tu voulais revenir, demain soir, tu me donnerais quelques notes, pour mon compte rendu. Tu comprends, je ne voudrais pas arriver, lundi matin, sans compte rendu. Je suis réellement malade, mais ça paraît si mal, arriver comme cela. Notre city editor ne badine pas.

— C’est entendu, je viendrai demain soir et je te dicterai à peu près une colonne de compte rendu. Ce sera assez ?

— Tant qu’il faut.

Martin fit un compte rendu de plusieurs colonnes, le dimanche. Dans la soirée il se rendit chez Delisle. Celui-ci avait plusieurs amis avec lui et paraissait de fort joyeuse humeur. Il ne semblait aucunement souffrant et Martin en fut à la fois étonné et heureux.

La soirée se passa le plus agréablement du monde.

Vers dix heures et demie, Martin demanda à Delisle s’il aimerait à commencer à travailler.

« Pas maintenant, » dit-il. À onze heures, Martin lui fit la même question.

« Attends un peu, » répondit-il.

Martin le regarda avec attention et crut constater que sa gaieté était factice et qu’il essayait de s’étourdir, pour oublier le mal qu’il ressentait comme la veille au soir.

En effet, Delisle était toujours souffrant et s’il ne voulait pas se mettre à l’ouvrage, c’était parce qu’il craignait que les douleurs ne fussent plus aiguës lorsqu’il serait plus calme.

Martin se rendit compte que s’il attendait davantage, le travail ne serait jamais fait. Il représenta à Delisle qu’il ferait sagement de commencer tout de suite et celui-ci se rendit à ses raisons.

Martin se mit à dicter.

Après avoir écrit quelques phrases Delisle s’arrêta. Il suffoquait et il avait peine à tenir son crayon. Martin l’encouragea ; mais il eut beaucoup de peine à le faire rendre au bout de la colonne. « Veux-tu que je fasse venir le médecin, » lui demanda-t-il, quand ils eurent fini ?

— Non, je serai bien demain, répondit Delisle.

— Bonsoir alors, fais attention à toi.

— Bonsoir.

Quand Delisle arriva avec son compte rendu, le city editor lui dit : « vous êtes bien pâle, ce matin. »

« Je suis un peu fatigué, » répondit Delisle.

En allant lui remettre une traduction, quelques instants après, le city editor vit qu’il pouvait à peine se tenir sur sa chaise. « Vous n’êtes pas capable de travailler, » lui dit-il. « Vous allez vous en aller chez vous et vous reviendrez quand vous serez mieux. »

« Je ne sais ce que j’ai, je vois tout noir, » balbutia Delisle, qui chancela et perdit connaissance.

On appela l’ambulance, qui conduisit le malade à l’hôpital. Il y resta trois semaine, entre la vie et la mort.