L’envers du journalisme/XIX

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CHAPITRE XIX


Soir d’élection



Et maintenant qu’on a vu les journalistes à l’œuvre, qu’on les a suivis dans les courses où ils risquent souvent leur santé et même leur vie pour renseigner le public, qu’on a vécu de leur vie, qu’on a été témoin de leurs misères et qu’on a connu leurs rares plaisirs, qu’on a enfin compati à leur sort, je veux les montrer s’identifiant aux événements de la vie d’un peuple et jouant un rôle qui prouve que le journalisme est devenu une institution d’utilité publique et même une institution nationale.

Ce rôle, digne de respect et de considération, le journaliste le remplit chaque fois qu’il fait le récit des événements dont l’importance dépasse les bornes de l’endroit où ils ont eu lieu ; chaque fois qu’il rapporte les délibérations de nos gouvernants, qu’il relate quelques nouvelles intéressant particulièrement toute une classe de la société et, surtout, chaque fois qu’une élection générale a lieu, quand les fils télégraphiques chargés d’effluves mystérieuses apportent, en chantant, le soir, des quatre coins du pays, à travers les montagnes altières et sous les grands arbres verts des forêts du nord, par-dessus les cours d’eau argentées et le long des routes solitaires et lointaines, la nouvelle qu’un gouvernement a été choisi.

Passer un soir d’élection dans une salle de rédaction, c’est partager l’attente et les sentiments inquiets de millions de ses concitoyens et c’est se convaincre que la besogne des journalistes, quelque dure et quelque ingrate qu’elle puisse être, ne manque pas de grandeur et de noblesse.

Le jour de la votation est toujours redoutable pour les journalistes.

Martin, qui n’avait pas encore passé par cette épreuve, l’appréhendait fort. Elle arriva enfin, après six semaines d’une lutte électorale au cours de laquelle Martin et ses camarades avaient entendu à satiété les mêmes arguments et les mêmes discours, cent fois répétés par les orateurs des deux partis.

Ces discours manquaient de sel, le jour de la votation. Quoiqu’ils eussent été de nouveau prononcés dans tous les coins de la ville, la veille au soir, on ne les imprima pas, car cela eut été inutile et n’eut produit aucun effet sur les électeurs, qui auraient presque tous voté, à l’heure à laquelle paraîtrait le journal. On remplit les colonnes comme on put, avec des interviews, des prédictions sur le résultat du vote, des détails sur l’affluence aux bureaux de votation, et on ne publia qu’à douze pages, au lieu du nombre ordinaire de seize, car le vote était trop près et le public en attendait trop anxieusement la fin pour s’intéresser beaucoup aux nouvelles et pour faire autre chose que jeter un simple coup d’œil sur le journal du jour.

Les presses furent mises en mouvement plus à bonne heure ; le journal parut à une heure. Les reporters reçurent immédiatement leur congé et on leur donna ordre d’être à la rédaction à quatre heures.

Quand ils revinrent, tout le personnel était sur pied, mobilisé pour la circonstance. Plusieurs machines à compter avaient été montées à la rédaction, pour additionner les résultats des votes dans les bureaux de votation de chaque division électorale de la ville, à mesure que ces résultats seraient communiqués par téléphone par les représentants du journal qu’on allait envoyer aux comités généraux des candidats de la ville. — Les résultats étaient apportés à ces comités par les représentants des candidats dans chaque bureau de votation.

Des fils spéciaux reliant le journal aux lignes des compagnies de télégraphe Great North Western et C. P. R. avaient été installés. À cinq heures, un télégraphiste de chaque compagnie était rendu à son poste, au journal, et attendait que les premières dépêches arrivassent.

Des préparatifs élaborés et parfaits avaient été faits pour que la réception des nouvelles eût lieu sans encombre et qu’elles fussent transmises sans retard à la foule qui commençait à se masser devant le journal.

La distribution du travail avait été faite avec méthode.

Une partie du personnel était préposée à la réception des résultats de la ville ; une autre à la réception des résultats de tout le pays, une autre à l’affichage de ces résultats, qui devaient être inscrits sur des tableaux, à la porte, en attendant que le jour eût baissé suffisamment pour les projeter sur une grande toile blanche tendue à cet effet ; une partie enfin était chargée de préparer l’« extra » qui devait être publié aussitôt que le résultat complet des élections serait connu.

L’intérêt se concentrait naturellement autour du télégraphe. Martin s’estima heureux d’être un de ceux à qui ce poste fut assigné.

Plusieurs garçons de bureau se tenaient prêts à porter les feuillets, un par un, à l’« extra », aux projections lumineuses et à l’affichage sur les tableaux, et à ceux qui feraient des sommaires des résultats connus, de demi-heure en demi-heure.

Toutes ces dispositions prises, on se croisa les bras en face des blocs épais de papier prêts à servir, on alluma les pipes, les cigares et les cigarettes, et on donna libre cours à l’impatience et à la curiosité générale, pendant les quelques minutes qui restaient à attendre.

Les opinions étaient partagées et les paris s’engagèrent. À part un petit nombre d’intrépides qui risquèrent les uns dix cents et les autres vingt-cinq cents, — car les journalistes ne sont pas riches, — la plupart n’osaient se prononcer.

« Quand les résultats vont-ils commencer à arriver », demanda Martin ?

— Oh ! pas avant cinq heures et demie, répondit un reporter.

— Nous aurons d’abord ceux de Québec et des provinces maritimes, dit un autre.

— C’est cela, les provinces maritimes sont en avant de nous pour l’heure.

À cinq heures et vingt, un des télégraphistes annonça : « je crois que nous allons avoir des nouvelles bientôt : on vient d’envoyer sur la ligne le signal de se tenir prêt à recevoir. »

En effet, deux minutes après, le télégraphe annonçait le résultat de l’élection dans un comté de la province de Québec.

Les dépêches se mirent à arriver rapidement et les journalistes cessèrent de causer, tout entiers à leur travail précipité et fébrile.

On criait les noms des comtés, dans la salle, et l’excitation était grande. Les conjectures sur le résultat devenaient plus indécises, à mesure que les nouvelles arrivaient, et les commentaires allaient leur train parmi les groupes d’amis du journal qui avaient envahi la salle.

Les hourras commencèrent et les acclamations du dedans firent bientôt écho aux acclamations des milliers de personnes qui étaient au dehors.

« Un tel est élu par tant de voix de majorité ! »

« Hourra ! Hourra ! »

On criait, on trépignait, on ne se possédait plus.

Le travail des journalistes devenait difficile et ils durent demander un peu de silence.

Tout à coup, des cris délirants se firent entendre. C’était assourdissant et émouvant.

« Ce sont les gens du dehors », dit quelqu’un. « Allons donc voir ; il doit y en avoir une foule ! »

Tous ceux qui n’étaient pas occupés coururent aux fenêtres. Ils furent ébahis du spectacle formidable qui s’offrit à eux ; dix mille spectateurs acclamaient avec frénésie la victoire d’un homme politique jouissant d’une grande popularité. Les employés chargés de faire les projections durent faire passer son portrait plusieurs fois sur la toile. À chaque fois, les acclamations montaient. Les innombrables têtes que l’on apercevait dans l’ombre ondulaient avec des mouvements de vagues, éclaboussées par des jets de lumière ; les cannes et les chapeaux s’agitaient au-dessus de cette masse grouillante. L’enthousiasme était spontanée et extraordinaire. C’était une manifestation saisissante de l’emprise qu’a la politique sur les foules.

Le télégraphe fonctionnait toujours et on commençait à pouvoir deviner qui l’emporterait. Vers dix heures, il n’y eut plus de doute possible : ce n’était maintenant que le chiffre de la majorité qui était incertain.

Les nouvelles continuaient d’arriver. Les comtés de la province de Québec s’étaient fort divisés, de même que les provinces maritimes. Ontario continuait toujours d’envoyer des rapports favorables au même parti, tandis que les provinces du milieu de l’ouest favorisaient le parti contraire. Le Manitoba et la Colombie-Anglaise formaient avec Ontario un bloc solide. La majorité devenait plus considérable que ne l’espéraient les vainqueurs.

Après une longue période sous le même gouvernement, l’électorat s’était donné de nouveaux serviteurs, — à moins que ce ne fussent de nouveaux maîtres.

La joie des vainqueurs, d’abord extrême, fit peu à peu place à des démonstrations de satisfaction plus modérées et ils en vinrent à sembler presque atterrés de leur victoire. Dans les deux partis, du reste, l’excitation trop intense fit place à l’accablement, et le calme et la réflexion suivirent les explosions violentes de joie ou de regret, après un événement aussi important.

Quand Martin sortit, une foule compacte et qui formait un courant continu emplissait les trottoirs. Tous regagnaient en hâte leurs foyers, où ils allaient annoncer l’issue du vote.

Quelques gens du peuple, qui subissaient malgré eux et sans se rendre compte du pourquoi l’impression générale de recueillement qui avait succédé au délire enthousiaste des uns et aux cris de colère et de regret des autres, tentaient de secouer cette impression, en faisant des plaisanteries, qui rataient misérablement.

Dans le tramway où se trouvait Martin, il y avait quelques individus qui causaient avec animation. Il prêta l’oreille à leurs propos : c’étaient des partisans convaincus que n’avait pas abattus la défaite et qui songeaient déjà à préparer la revanche.