L’esclave des Agniers/10

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Revue L’Oiseau bleu (4p. 190-194).

X

LA FIN TRAGIQUE


À ce moment, en effet, les pauvres sauvages affolés couraient à travers le petit bois, chacun ayant à sa poursuite un ennemi qui leur décochait perfidement des flèches, pour ralentir leur marche. Les cris devinrent partout horribles.

Charlot fit feu sur deux Iroquois qui les ayant aperçus, accouraient vers lui en poussant des cris de joyeuse férocité. Il les vit tomber. Satisfait d’être ainsi délivré, il glissa un mot d’encouragement à sa compagne. Ne fuyait-il la main dans la main de l’Algonquine ? Tout à coup, celle-ci poussa une exclamation de détresse. Avec une rapidité que le jeune homme n’aurait pas crue possible de la part de la délicate enfant, elle se jeta devant lui, et reçut en pleine poitrine la décharge d’une arquebuse qu’un troisième Iroquois avait tiré, espérant abattre Charlot et venger les siens.

Fou de douleur et de colère, Charlot tua cet agresseur qui se préparait à frapper de nouveau, puis vint s’agenouiller près de Fleur-de-Lis.

Un filet de sang coulait déjà, quoique lentement, de son côté. Sa pâleur était telle que Charlot la crut morte. Il se pencha, voulant s’assurer si son cœur battait ou ne battait plus.

Mais elle ouvrit à cet instant les yeux. Il y avait un mélancolique bonheur dans le fond de ses prunelles d’agonisante.

Charlot voulut parler, mais un rauque sanglot paralysa les mots dans sa gorge.

« Mon frère… veut-il… se pencher ? Je puis …à peine… parler », dit l’Algonquine.

Le jeune homme obéit.

« Je… suis… heureuse… dit la mourante. Je meurs pour mon frère. Je l’aime… plus que ma vie…

— Fleur-de-Lis, ne me quittez pas… Ô mon Dieu, mon Dieu… ayez pitié de nous !

— Mon frère… oui… Dieu a pitié… Je suis chrétienne… je vous reverrai Là-haut… Je vous aime… je vous…

Et, dans un dernier souffle, la petite Algonquine rendit l’âme.


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Charlot lui ferma les yeux en gémissant et en priant. Puis, se relevant, il regarda autour de lui. Sa pâleur, sa gravité, le déchirement de son regard faisaient mal à voir. Mais le jeune homme voulait s’assurer que tout danger immédiat était fini, qu’il pouvait confier à la terre, lui, lui seul, avec soin, avec amour, la dépouille de celle qu’il avait tant aimée et qui venait de donner sa vie pour lui.

Il vit que les scènes de carnage avaient cessé. Des cabanes brûlaient encore. De temps à autre de grands cris de détresse étaient poussés des lieux du combat. Mais les Iroquois s’éloignaient peu à peu de ce petit centre de désolation et de ruines fumantes qui avaient été le théâtre de leurs exploits.

Son pénible et saint devoir de sépulture accompli, Charlot, lentement, les yeux brûlés par des larmes qui ne montaient que trop rarement sous ses paupières, reprit le chemin de la Maison de Sainte-Marie. Il titubait ou se mettait à courir comme un être traqué, à demi-fou.

En son pauvre cœur torturé, désespéré, seul le souvenir de Perrine subsistait. Il s’y accrochait comme au moyen suprême de salut. « Perrine, Perrine, appelait-il, ma sœur, je souffre… je souffre ! Tout me manque. Dis, toi, du moins, tu ne m’abandonneras jamais, jamais. Je vais vers toi… Je vais vers toi ! Reçois-moi sur ton cœur. Il gémit, il agonise tout comme le mien, ton cœur, n’est-ce pas ? ma sœur bien-aimée ?… »

« Perrine, oh ! que la route qui me mène vers toi est longue, crucifiante !… Perrine, quand nos deux cœurs douloureux se retrouveront, ils se riveront l’un à l’autre, dis ? Sœur chérie, je viens, je viens ! »

Marie-Claire Daveluy
FIN