L’homme aux deux visages/12

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Éditions Édouard Garand (61p. 31-34).

XI

OÙ L’HISTOIRE NE SEMBLE PLUS TOUT AUSSI DRÔLE QUE L’AVAIT DE PRIME ABORD PENSÉ LE SIEUR FRANÇOIS PERROT.


La berline emportant Lucie, seule, (car Polyte sur l’ordre de la jeune femme était parti à la recherche de son frère jumeau) s’était éloigné depuis un peu plus de cinq minutes, qu’un personnage tout vêtu de noir se présenta à la porte de la demeure de Son Excellence. C’était le lieutenant de police. Il avait l’air inquiet et paraissait très agité.

— Je désire, dit-il brusquement au portier, entretenir sans retard Son Excellence.

— Son Excellence est en ce moment avec ces dames dans le grand salon.

— Allez le prévenir que je désire lui parler de choses urgentes.

Le portier se rendit auprès d’un laquais pour le notifier de la demande du lieutenant de police. Le laquais pensa qu’il ne fallait pas s’attirer l’animosité d’un personnage comme le lieutenant de police, et il alla prévenir le gouverneur. Celui-ci donna ordre au laquais de conduire le policier dans le cabinet de travail où lui, le gouverneur, allait se rendre dans quelques minutes.

Ainsi fut fait, et Broussol attendit patiemment le gouverneur dix minutes. Alors Perrot parut. Bien qu’il essayât de donner à sa figure le masque de la froideur, on pouvait voir percer la satisfaction qu’il éprouvait encore de la grande joie qu’il avait procurée à sa femme en faisant à celle-ci cadeau du magnifique renard blanc.

Il s’assit à sa table de travail et demanda :

— Voyons, monsieur, quoi de particulier et de si urgent vous amène encore ?

— Excellence, je suis venu vous informer que notre Flandrin Pinchot a disparu…

— Ah ! ah ! Et de quelle façon a-t-il disparu ? fit Perrot sans paraître s’émouvoir.

— D’une étrange façon, c’est tout ce que je peux affirmer.

Broussol fit aussitôt un bref récit de la scène qui s’était passée dans la matinée de ce jour en l’auberge de la Coupe d’Or.

— Mystérieuse disparition, en effet… murmura le gouverneur pensivement. Et vous n’avez pas pu retrouver sa trace ?

— J’ai fait fouiller toute la ville sans résultat.

— Que pensez-vous de cette disparition ? La mettez-vous sur le compte d’un guet-apens ? Flandrin Pinchot pouvait-il avoir en cette ville des ennemis qui auraient comploté pour le faire disparaître ? Voyons, que savez-vous ?

— Je dois avouer, Excellence, que je ne sais rien. Je n’ai pas d’indices. Mais, d’un autre côté, je peux dire que je possède des soupçons qui me feront pénétrer, j’espère, les voiles ténébreux de ce mystère. C’est pourquoi j’ai ordonné que deux individus assez louches et dont j’ignorais la présence en notre ville soient étroitement surveillés. J’ai la conviction que ces deux hommes sont des agents secrets de Monsieur de Frontenac, et qu’ils sont en nos murs, où ils ont pénétré à notre insu, que depuis très peu de temps.

En entendant parler « d’agents secrets de M. de Frontenac », le visage du gouverneur s’était assombri et son front s’était vivement plissé.

— Vous me rapportez, monsieur, dit-il sur un ton grave, des choses qui donnent à penser. Est-ce que Monsieur de Frontenac oserait nous faire espionner ? Ah ! Je voudrais bien le savoir !

Un éclair menaçant traversa son regard, et sa main droite ébaucha un geste rude et bref.

Il allait parler encore, lorsque du vestibule arriva un bruit de voix dont le ton montait de seconde en seconde à un diapason plus qu’irrévérencieux, étant donné qu’on se trouvait dans la maison du représentant du roi.

Une voix, en particulier et inconnue du gouverneur, dominait les autres, cette voix martelait de terribles jurons, entre autres des « sang-de-bœuf » que percevaient très distinctement les oreilles du gouverneur et celles de son agent de police.

— Excellence, murmura l’agent de police avec un accent de surprise qui n’était pas sans marquer quelque joie, si je ne fais pas erreur, je reconnais cette voix et mieux ce juron qui est le juron familier de Flandrin Pinchot.

— Vraiment ? Allez voir.

Broussol courut ouvrir la porte qui donnait sur le vestibule. Là, à mi-chemin entre la grande porte cintrée et celle du cabinet de travail, un grand diable d’homme aux vêtements couverts de boue, sans feutre, les cheveux en désordre, gesticulait, jurait, hurlait. Oui, c’était Flandrin à qui cinq ou six portiers et laquais essayaient de barrer le chemin. Plus loin quatre têtes de femmes curieuses se penchaient dans la porte du grand salon.

Les portiers et laquais reculaient devant les gestes terribles de Flandrin et l’on sentait qu’ils avaient partie perdue. Oui, mais voici que de la salle des gardes accourent, la rapière au poing, quatre gardes. À cet instant Flandrin hurlait :

— Tas de faquins, m’empêcherez-vous de parler à Son Excellence ? Je veux voir. M’empêcheriez-vous de parler au roi lui-même, si je le voulais ? Sang-de-bœuf ! place, ou je vous étripe du premier au dernier ! Arrière, canailles ! Ah ! si je n’avais pas perdu ma rapière…

Les gardes allaient se jeter sur ce trop turbulent visiteur.

Mais Broussol commanda aussitôt :

— Place au Capitaine Flandrin !

Les portiers et laquais sursautèrent de surprise en entendant cette voix nette et autoritaire. Ils tournèrent des yeux ronds vers la porte du cabinet de travail et reconnurent le mystérieux agent de Son Excellence.

Les gardes s’étaient arrêtés. Plus loin, ces dames avaient refermé la porte sans bruit pour rentrer dans le grand salon.

Quant à Flandrin, reconnaissant son homme « vêtu de noir », il sourit et dit :

— Ah ! ah ! Je vous trouve ici, monsieur ? J’en suis bien aise. Sang-de-bœuf ! que n’ai-je ma rapière pour vous perforer le ventre de cette sotte valetaille !

— Laissez, répliqua Broussol, et venez. Son Excellence vous recevra.

Très souriant Flandrin se laissa introduire dans le cabinet de travail.

Le gouverneur avec un air sévère lui dit :

— On me dit, Capitaine, que vous en faites de belles en ma bonne ville de Ville-Marie.

— Excellence, je vous demande pardon ; ce n’est pas moi qui en fait de belles, mais plutôt votre maudite valetaille qui me refusait l’entrée comme si j’eusse été le pire des malotrus. Et ceux qui en font de plus belles encore que la valetaille sont précisément ces canailles aux gages de Monsieur de Frontenac. Ah ! oui, les canailles, qui aurait pu penser qu’elles me suivraient jusqu’ici.

— De qui donc parlez-vous ? demanda Perrot.

— Sang-de-bœuf ! de deux sacripants, Polyte et Zéphyr Savoyard qui ne cessent de faire la traite avec les Sauvages pour le compte de Son Excellence de Québec.

— Oh ! oh ! vous les connaissez ?

— Si je les connais… Pardon, Excellence, mais craignez de les connaître aussi ! Car, maintenant, je suis certain que vous connaissez déjà la femme qui commande ces deux racailles en cette ville.

— Une femme, dites-vous ?

— Et assez belle pour faire damner un honnête homme. Tenez ! Excellence, je parie de suite que cette femme est venue cet après-midi pour vous vendre des pelleteries.

Le gouverneur bondit presque de surprise.

— Quoi ! voulez-vous parler de Mademoiselle de la Pécherolle… une honnête jeune fille qui…

Il fut interrompu par un formidable éclat de rire de Flandrin. Et lui, Flandrin, se laissa choir sans façon sur un beau fauteuil de velours rouge, lequel reçu séance tenante l’empreinte du visiteur crotté.

Et Flandrin riait encore.

— Ha ! ha ! Mademoiselle de la Pécherolle ! Belle gueuse en vérité ! Ah ! combien de noms se donne-t-elle ? À moi elle a dit qu’elle s’appelle Lucie… mais Lucie tout court, pas plus. Seulement, je sais que cette Lucie est une espionne, une femme perfide que Monsieur de Frontenac a mise à vos trousses. Tenez ! laissez-moi parler. Ah ! si j’avais pu arriver à temps…

Le gouverneur avait pris, à son insu peut-être, une physionomie inquiète. Il regardait Pinchot et ne l’interrogeait plus ; il attendait que le capitaine s’expliquât.

— Voyez-vous, Excellence, reprit Pinchot, vous avez fait rapport à Monsieur Colbert que Son Excellence de Québec faisait en catimini la traite avec les Sauvages. Eh bien ! Monsieur de Frontenac, pour prendre sa revanche contre vous, veut écrire à Monsieur Colbert que vous faites la même traite.

— Mais non, je ne fais pas cette traite ! protesta Perrot avec énergie.

— Je sais bien que vous la faites pas, répliqua naïvement Pinchot ; mais les canailles qui m’ont mis dans l’état où vous me voyez veulent, elles, prouver ou établir par tous les moyens que vous la faites.

Perrot sourit pour dire aussitôt sur un ton convaincu :

— Ces gens auront bien de la peine, pour établir avec preuves à l’appui cette fausse assertion à mon sujet. Mais bah ! à quoi bon nous inquiéter. Allons ! capitaine, dites-nous maintenant par quelle mésaventure vous avez passé.

Flandrin narra brièvement comment il avait été attiré dans un guet-apens par Lucie et ses deux acolytes et comment il avait été conduit à cette cave boueuse de la maison du sieur Bizard.

Là, on lui avait retiré son bâillon et lui avait donné la liberté de ses mouvements. Ensuite Lucie avait dit :

— Flandrin Pinchot, tu vas demeurer en cette cave jusqu’au jour où tu ne pourras plus nous être nuisible en aucune manière.

Flandrin s’était trouvé seul peu après dans cette cave où les ténèbres étaient épaisses, où la boue gluait les pieds. Çà et là, en marchant, en méditant, grommelant et jurant, Flandrin se heurtait à des barriques fort malheureusement vides. Il cherchait, sans beaucoup d’espoir, un moyen de se tirer de là. Après une bonne heure de réflexion, son imagination demeura impuissante et le moyen ne vint pas. Fatigué et découragé, Flandrin s’assit sur une barrique vide placée contre le mur. Il remarqua que la barrique était ouverte à une extrémité. N’importe ! il se remit à penser… mais à penser lugubrement. Le temps s’écoula ainsi. Un bruit là-haut le tira brusquement de ses rêveries : c’était la panneau de la trappe qui s’ouvrait. Flandrin vit un filet de lumière traverser les ténèbres. Quelqu’un venait… Mais si l’on venait pour l’assassiner ? c’était bien possible ! Flandrin eut une idée : il tourna l’extrémité ouverte de la barrique vers le mur, puis il se glissa tant bien que mal dans la barrique. Là, il se tint coi.

Comme on le sait, c’était Lucie qui venait interroger son prisonnier sur l’identité de l’homme en noir qui, le matin, avait joué au billard avec elle.

Flandrin l’entendit l’appeler. Il l’entendit faire quelques pas sur les bouts de planche posés sur le sol boueux de la cave. Il vit la clarté du candélabre danser sur les murailles obscures. Mais il n’eut garde de souffler mot.

Puis la clarté s’éloigna, la jeune femme remonta en haut. Oui, mais elle oublia de refermer la trappe.

Cinq minutes après, Flandrin se tirait hors de la barrique et découvrait aussitôt une lumière pâle descendant de la trappe et éclairant vaguement l’escalier. Il courut à l’escalier et n’eut aucune peine à comprendre que Lucie avait oublié de laisser retomber le panneau de la trappe.

À ce moment même, la jeune femme recevait dans la salle d’entrée le visiteur attendu, le mendiant Brimbalon.

Flandrin vit donc une issue qui lui offrait la liberté et il en profita. Doucement il grimpa les marches de l’escalier, atteignit le rez-de-chaussée et, là, put entendre la voix de Lucie et celle de son visiteur. Mais il était risqué pour lui de demeurer là à découvert. Si la jeune femme avait, par hasard, affaire de venir en cette pièce ? Flandrin aperçut une haute armoire à deux panneaux. Il regarda dedans et vit qu’elle était vide. Il s’y enferma. Là encore, il pouvait entendre assez distinctement la conversation de Lucie et de Brimbalon. Quand le marché eut été conclu entre le mendiant et la jeune femme, et après le départ du mendiant, Flandrin eut bonne envie de sortir de son armoire, de bondir dans la salle, se jeter sur Lucie et l’étrangler. Il fut hésitant durant plusieurs minutes, puis décida de tenter ce risque pour recouvrer tout à fait sa liberté. Mais une voiture, dont il avait entendu le roulement, s’arrêtait devant la maison. Flandrin se garda bien de bouger. Il prêta plus attentivement l’oreille, et bientôt il entendait la voix de Polyte Savoyard et ce que lui disait Lucie. Flandrin comprit de suite que la jeune femme se rendait chez le gouverneur pour lui revendre les pelleteries qu’elle avait acquises du mendiant. Alors Flandrin se sentit tout bouleversé par la joie : dans un instant, comme il le pensait, il serait hors de cette maison et il courrait chez le gouverneur pour dénoncer Lucie et la faire arrêter comme une espionne aux gages de M. de Frontenac.

Seulement, lorsque Lucie eut quitté la maison, que la berline qui transportait la jeune femme se fut éloignée et que Flandrin, fou de joie, se vit libre et hors de danger, il restait à trouver la maison du gouverneur. Flandrin, tout à fait étranger dans Ville-Marie, ignorait sur quelle rue se trouvait l’habitation de François Perrot. Mais bah ! est-ce que le premier passant croisé sur le chemin ne lui indiquerait pas cette habitation ? Il monta vers la rue Saint-Jacques, sans avoir conscience du désordre et de la saleté de ses vêtements, sans s’apercevoir que son feutre lui manquait ; il savait seulement qu’il était sans rapière. Aussi, les premiers piétons qu’il aperçut sur la rue Saint-Jacques furent-ils pris de peur à la vue de cet homme échevelé, couvert de boue et à l’air terrible. Des enfants, en le voyant, poussaient des cris d’effroi et se sauvaient. Des femmes fermaient violemment leurs portes et les verrouillaient. Les portes des boutiques se fermaient de la même façon, si bien que Flandrin ne put obtenir le renseignement qu’il désirait tant.

— Sang-de-bœuf ! grommelait-il, me prend-on pour un iroquois ?

Il courait çà et là essayant de rattraper quelqu’un qui le renseignât. Enfin, un mendiant tout en loques qui n’avait pas l’air farouche ou peureux et à qui Flandrin donna une belle pièce d’argent voulut bien lui indiquer la demeure de Perrot.

Flandrin n’en demanda pas davantage et il prit sa course vers la rue Saint-Paul. Oui, mais voilà une heure qu’il allait par la ville en tous sens en quête du précieux renseignement, il avait perdu du temps. C’est pourquoi il arriva trop tard pour dénoncer et faire arrêter « la coquine ».

Là, Flandrin avait terminé la narration de sa mésaventure. Perrot et Broussol avaient écouté avec attention et intérêt, et le gouverneur dit à son lieutenant de police :

— Monsieur, vous allez prendre deux gardes et vous vous rendrez à cette maison du sieur Bizard où cette femme et tous les complices ou acolytes qu’elle pourra avoir en sa compagnie, puis vous amènerez la bande Ici.

— Vos ordres vont être exécutés, Excellence.

— Quant à vous, Capitaine Flandrin, reprit Perrot, avant de quitter cette maison un de mes serviteurs vous donnera des vêtements propres. Je vous ferai donner l’uniforme de mes gardes, car dès ce moment vous êtes à mes gages.

— Merci, Excellence. Soyez assuré qu’avec moi vous n’aurez pas perdu votre argent.

Un quart d’heure plus tard, Flandrin, en compagnie de Broussol et de deux gardes, quittaient la maison du gouverneur pour se rendre à la maison que Lucie habitait. Flandrin portait un beau justaucorps de velours bleu, il était coiffé d’un feutre à plume noire et ceint d’une longue et solide rapière. La rapière lui avait fait le plus grand plaisir. Il avait dit :

— Gare, cette fois, à qui viendra pour me la prendre !

Les quatre hommes montèrent vers la rue Notre-Dame. Sur cette rue Flandrin avisa deux femmes dont l’une âgée et l’autre très jeune. Il vit ces deux femmes arrêtées devant l’étalage d’un magasin, mais elles ne voyaient pas Flandrin et ses compagnons. Notre ami n’avait pu, sur le coup, réprimer un haut-le-corps. Il s’arrêta net au milieu de la chaussée et parut comme médusée, car il reconnaissait Mélie, l’ancienne servante de Maître Jean, et…

Intrigué de voir ainsi Flandrin demeurer immobile au milieu de la rue et regarder ces deux femmes, Broussol demanda :

— Que faites-vous là, Capitaine ?

Flandrin, distrait, sursauta et marcha à Broussol à quelques pas plus loin.

— Monsieur, dit-il, je regardais ces deux femmes que je m’étonne fort de trouver en cette ville, puisque je les pensais à Québec.

— Vous connaissez donc ces femmes ?

— Certainement, si mes yeux ne sont pas à l’envers. L’une, la vieille, est Mélie. C’est une ménagère. L’autre, cette belle jeune fille brune, à cheveux noirs comme jais et tout de noir vêtue, c’est la fille d’un de mes amis trépassé depuis un mois. Je préciserai en disant qu’elle est la fille de feu Maître Jean Colonnier, un ancien boulanger.

À ce nom, Broussol avait tressailli et paru se troubler. Flandrin regardait toujours les deux femmes, lesquelles reprenaient leur marche pour cheminer sans presse vers la Place d’Armes. Broussol regardait aussi aller ces femmes, et il était sous l’empire, tout autant que Pinchot, sinon davantage, d’une forte émotion.

Lorsque les deux femmes se furent quelque peu éloignées, Flandrin dit au lieutenant de police :

— Puisque vous savez, Monsieur, où se trouve la maison de Bizard, il n’est pas absolument nécessaire que je vous y conduise. Si vous voulez y aller avec vos gardes seulement, moi je suivrai et épierai ces deux femmes, car peut-être sera-t-il bon que nous sachions avant longtemps où elles se retirent en cette ville.

Broussol parut de cet avis.

— Votre idée me paraît juste et raisonnable, Capitaine. Suivez donc ces deux femmes. Dès que vous connaîtrez la maison où elles habitent, vous viendrez chez Son Excellence où, je n’en doute pas, je serai revenu avec la personne que j’ai ordre d’arrêter.

Flandrin partit donc à la suite des deux femmes, mais en laissant entre elles et lui une distance prudente.

Broussol, de son côté, poursuivit son chemin avec ses deux gardes. Disons de suite qu’une déception l’attendait : il trouva la maison de Bizard vide de ses occupants. Il n’y avait donc rien à faire là ; c’est pourquoi le lieutenant de police reprit la direction de la rue Saint-Paul pour demander au gouverneur de nouvelles instructions.

Durant ce temps, Flandrin s’était attaché aux pas de celles qu’il épiait. Souvent, les deux femmes entraient dans un magasin ou boutique quelconque et faisaient quelques menues emplettes. Plus tard elles gagnèrent la rue Saint-Jacques, firent là aussi quelques emplettes, puis elles regagnèrent leur domicile. Il serait difficile de peindre la physionomie et les sentiments de Flandrin, lorsqu’il vit les deux femmes pénétrer comme chez elles dans la maison de Bizard.

Il ne savait trop que faire sur le moment. Sa pensée s’agitait dans le vague. Il lui était impossible de mettre une idée sur l’autre. Il ne pouvait pas même croire que Mélie et la fille de Maître Jean habitassent la maison où domiciliait la coquine Lucie. Enfin, après un bon moment de perplexité et d’hésitation, il pensa qu’il valait mieux d’aller confier à Broussol ou même au gouverneur ce qu’il venait de découvrir. Il partit donc à longues enjambées du côté de la rue Saint-Paul.