L’homme aux deux visages/14

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Éditions Édouard Garand (61p. 38-40).

XIII

COMMENT, EN CE TEMPS-LÀ, UN POLICIER POUVAIT CHANGER SAVAMMENT DE PHYSIONOMIE


Après avoir quitté l’auberge de la Coupe d’Or, le lieutenant de police avait gagné la rue Saint-Charles, à peu près à mi-chemin entre la rue Notre-Dame et la rue Saint-Jacques, et là il avait pénétré, tout comme chez lui, dans une petite maison d’assez pauvre apparence.

Il se trouva d’abord dans une petite antichambre meublée seulement de deux banquettes. Puis il poussa une porte intérieure et cette fois entra dans une large pièce qui pouvait passer pour un cabinet d’étude ou de travail. Le mobilier comprenait, avec quelques sièges, deux tables joliment encombrées de papiers toutes deux. À l’une de ces tables travaillait un jeune homme, vêtu de noir comme le lieutenant de police. Il écrivait rapidement et il paraissait pressé d’atteindre le bout de son travail. À l’entrée de Broussol il leva la tête, reconnut celui qui entrait et dit aussitôt :

— Monsieur, j’achève justement de transcrire ce parchemin que vous m’avez confié…

— Très bien. Mais ne vous pressez pas, mon ami, je n’en aurai besoin que demain. Rien de nouveau ?

— Non, rien de nouveau, Monsieur.

Le lieutenant, l’air distrait, alla à sa table, remua quelques papiers, puis consulta l’heure à une pendule.

— Il passe six heures de la demie, reprit-il en tournant ses yeux vers l’employé. Je pense que vous pouvez prendre congé jusqu’à sept heures et demie. Alors vous reviendrez pour recevoir des instructions. J’aurai probablement besoin de vos services jusqu’à neuf ou dix heures. Mais avant de partir, dites-moi si vous avez fait surveiller ces deux agents secrets aux gages de Monsieur de Frontenac ?

— Ces deux frères jumeaux ? Eh quoi ! monsieur, n’avez-vous point reçu le billet que je vous ai dépêché ?

— Oui, oui, j’avais oublié ce billet… Ainsi, ces deux hommes sont partis pour Québec…

— Avec une missive pour le Comte de Frontenac.

— Une missive expédiée, n’est-ce pas, par cette demoiselle de la Pécherolle ?

— Parfaitement.

— Dites-moi encore, mon ami, n’avez-vous pas été instruit de la venue en cette ville, hier ou avant-hier, d’une jeune femme accompagnée de sa servante ?

— Connaissez-vous les noms de ces femmes ?

— La servante se nomme Mélie, c’est tout ce que je sais. La jeune femme, m’a-t-on dit, s’appelle simplement la fille de Maître Jean.

— Je sais qui vous voulez dire, monsieur, et je suis informé de ces personnes depuis une heure seulement. La jeune femme a pour nom Sévérine Colonnier et elle est venue de Québec avant-hier en berline. Elle était accompagnée de sa servante Mélie.

— Vous devez savoir encore où ces deux femmes logent.

— Elles logent en la maison du sieur Bizard, lieutenant des gardes de Monsieur de Frontenac.

— Bon, bon, je vois, mon ami, que vous remplissez bien vos fonctions d’agent secret et de secrétaire. Je verrai au moyen de faire relever vos appointements, ainsi que vous me le demandiez ces jours passés. Allez donc vous restaurer pour revenir à sept heures et demie. Vous reviendrez avec quatre gardes.

Sans plus, le lieutenant de police quitta la salle de travail, pénétra dans une petite pièce qui pouvait servir de cabinet particulier et monta un escalier disposé dans un angle. Il atteignit un grenier sommairement aménagé en chambre à coucher que deux lucarnes éclairaient.

Là, le lieutenant se mit à marcher de long en large tout en méditant. Sa figure était sombre et empreinte d’inquiétude.

Après un assez long moment de marche, il s’arrêta devant une sorte de buffet duquel il tira une carafe d’eau-de-vie. Il but une large coupe pleine de cette boisson et reprit sa marche.

Un peu plus tard il murmurait le soliloque suivant :

— Se pourrait-il que j’eusse entrepris une vengeance qui va dépasser mes forces ? Pourtant, je veux, je veux… N’ai-je pas déjà un bon commencement ? Mathurin le Bourreau a été pendu. Maître Jean a été frappé à mort par de trop brusques émotions. Le comte de Frontenac est à peu près perdu. Je tiens en mes mains cet imbécile de Flandrin Pinchot. Bientôt, je pourrai tenir Bizard. Voilà ! Il y a encore d’autres comparses, c’est, vrai, mais ceux-là je les envoie simplement au diable. Non, ce serait folie de me décourager si tôt. Oh ! si ce n’était cette femme qui me reste sur les bras…

Il se tut.

S’il est vrai qu’au lieutenant de police il restait une femme sur les bras, il est évident que cette femme lui était lourde et l’embarrassait singulièrement. Et c’est peut-être la pensée de cette femme, dont il ne paraissait pas moult féru, qui l’avait porté à une première dépression morale. D’ailleurs il se disait :

— Je sais combien il est difficile, en certains cas, de lutter contre une femme avec avantage. La femme est née de l’intrigue pour mener l’intrigue, et elle possède au plus haut point le talent de conduire le mystère et le complot. Si elle recule devant la force brutale, jamais elle ne dédaigne ni ne craint la brutalité que lui inspire son imagination à double compartiment pour atteindre le but. Elle sait se servir des armes gracieuses et redoutables à la fois dont la nature l’a pourvue. Elle sait apitoyer comme elle sait rugir ; elle sait pleurer comme elle sait prier ; elle peut rire et mordre en même temps ; à son masque elle sait donner une expression angélique tandis qu’un démon agite tout son corps. Elle manie avec une égale dextérité et tour à tour la loyauté et la perfidie ; elle sait être sincère ou hypocrite. Il ne lui faut un rien de temps pour sauter de la plus belle vérité au mensonge le plus infamant, et, chose plus curieuse, c’est qu’elle peut et sait soutenir un mensonge plus fermement qu’une vérité.

Le lieutenant de police ne pouvait qu’être perplexe avec un tel adversaire, et il pouvait se sentir comme désarmé devant un ennemi qui pouvait déployer de telles armes.

— Oui, murmura-t-il de plus en plus pensif, il reste toujours cette femme et je n’ai qu’un moyen de m’en débarrasser, c’est de la tuer… de la tuer comme je tuerais une bête venimeuse. Eh bien ! je la tuerai, mais pas de suite. Nous aurons besoin de cette femme encore… Ah ! j’oublie que j’ai ordre de l’arrêter, et ordre de Son Excellence. C’est bien, je la ferai arrêter et jeter dans un cachot en attendant que je la fasse passer de vie à trépas.

Là-dessus, le lieutenant parut satisfait. Ses traits se détendirent, son visage s’éclaira, et on put même voir un sourire se jouer un instant sur ses lèvres.

Il alla boire une autre rasade d’eau-de-vie, puis se mit en train de se dévêtir. Quand il fut en chemise, il alla à un garde-robe d’où il tira de splendides vêtements : justaucorps de satin vert, gilet de soie rouge, culotte de soie jaune, bas blancs et souliers noirs.

Il étala minutieusement ces objets sur le lit, puis se dirigea vers une table de toilette qui n’aurait pas manqué de faire clignoter les beaux yeux de nos coquettes. Car il y avait là de tout ce qu’il faut pour avantager la beauté naturelle. comme de tout ce qui est nécessaire pour façonner une beauté artificielle. Là, il y avait de quoi pour rajeunir un vieillard et de quoi pour faire un vieillard d’un jeune homme. Énumérons au hasard… poudres blanches, rouges, jaunes, brunes… Parfums. Cire rouge et blanche. Pommades. Huiles parfumées et les plus onctueuses qui fussent. Craie rouge, jaune, rose, noire… Eaux de toilette diverses. Savons de toutes sortes. Fards, cosmétiques et le reste. Faut-il ajouter qu’on y trouvait le fer à onduler, le réchaud, et autres petits nécessaires propres aux métamorphoses. Tout à côté de la table de toilette on pouvait voir encore une rangée de formes à trépied, et sur chaque forme était posée une perruque. La variété de ces perruques aurait enthousiasmé un collectionneur.

Le lieutenant de police retira sa perruque noire et se mit à faire une toilette particulière. Son visage aux traits bruns prit sous les huiles, les pommades et les poudres, une nuance tout autre. Il changea la couleur de ses sourcils, teignit ses joues de vermillon, et réussit à se donner, bref, un visage de jeune homme. L’œil le mieux exercé s’y fût trompé. Était-ce donc un acteur que ce lieutenant de police ? Était-il fils d’un ancien perruquier, coiffeur et maquilleur ? En tout cas, une fois qu’il eut ajusté sur sa tête une perruque blonde, on aurait pu le prendre, tant il avait jeune mine, pour le page d’une reine.

Quand, au bout d’une heure, il « se fut fait une tête », le lieutenant de police revêtit son corps des beaux habits étalés sur le bord du lit. Peu après il était transformé au point que Flandrin Pinchot n’aurait pu reconnaître son supérieur. Il passa à son côté gauche une courte épée, fit glisser dans une gaine de fin cuir une petite dague qu’il dissimula sous son gilet, et, à nouveau, se mit à marcher et à méditer.

Le jour avait passablement décliné. Le soleil allait bientôt disparaître derrière le Mont Royal, et les ombres du crépuscule commençaient à envahir la chambre.

Le lieutenant de police consulta une petite pendule et vit qu’il n’y avait plus que cinq minutes avant la demie de sept heures.

— Allons ! murmura-t-il, voici l’heure où doit revenir mon secrétaire. J’aurai peut-être quelques instructions nouvelles à lui donner. Puis, dès qu’il fera assez noir, j’irai à mon rendez-vous d’amour.

Il se mit à ricaner sourdement pour ajouter ensuite avec un accent terrible autant que résolu :

— C’est entendu. Sévérine Cotonnier… à nous deux !

Il quitta la chambre et descendit vers le rez-de-chaussée.

Comme il entrait dans la salle de travail, le secrétaire revenait,

— Mon ami, dit le lieutenant de police, vous allez, sous ma dictée, écrire un court billet.

Le secrétaire acquiesça à cette demande sans mot dire. Il n’avait paru nullement surpris du changement survenu dans la personne de son maître ; nul doute qu’il était accoutumé à de telles métamorphoses.

Il s’apprêta à écrire.

Ici, le lieutenant de police posa cette question :

— Et ces gardes que je vous ai commandé d’amener ?

— Ils sont là, monsieur, dans l’antichambre.

— Très bien. Écrivez.

Il dicta :

« J’ai appris, bonne et excellente Mélie que vous êtes en Ville-Marie. Je voudrais bien vous entretenir une heure. Je suis blessé et incapable de me mouvoir. Je vous dépêche un ami qui vous amènera ici et vous reconduira à votre domicile. »
Flandrin PINCHOT.

Une fois ce billet dicté, le lieutenant de police parut réfléchir. Puis il dit :

— Mon ami, vous allez porter ce billet vous-même et accompagnerez ici cette brave Mélie. Nous la garderons ici durant deux heures environ, c’est-à-dire jusqu’à ce que je sois revenu. Je compte être absent de huit heures à dix.

— Mais Flandrin Pinchot ?…

— Nous n’aurons pas à nous occuper de cet imbécile ce soir. Si l’excellente Mélie s’étonne de ne pas trouver ici son Pinchot, nous lui dirons qu’il va venir. Bah ! elle en sera quitte pour une petite promenade qui lui dégourdira les jambes. Allez donc chercher Mélie. Je vous conseille de prendre une lanterne, car la nuit vient rapidement. Je vous prierai aussi d’allumer les lampes ici.

Le secrétaire exécuta immédiatement les ordres reçus et partit pour aller chercher Mélie.

Broussol s’assit à sa table de travail et se mit à parcourir du regard des papiers quelconques.