L’homme aux deux visages/15

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Éditions Édouard Garand (61p. 40-43).

XIV

À LA MAISON DE BIZARD


On se rappelle combien Flandrin Pinchot avait été stupéfait de voir Mélie et la fille de Maître Jean pénétrer dans la maison qu’habitait Lucie. Pour notre ami c’était là encore un mystère qu’il se promettait bien de pénétrer le plus tôt possible. Car quels rapports ou quels liens d’amitié pouvait-il bien exister entre Lucie et la fille de Maître Jean ? La chose était incroyable. Flandrin avait pensé un peu que des affaires quelconques auraient pu entretenir certaines relations entre les deux femmes, et que la fille de Maître Jean, ce jour-là, allait seulement rendre visite à Lucie pour régler quelque affaire. Au fait, ne se souvenait-il pas que Lucie avait vendu sa maison à la fille de Maître Jean, sur la rue du Palais à Québec, selon le rapport qu’en avait fait Mélie. Tel étant le cas, Flandrin pouvait accepter comme toute naturelle la visite de la fille de Maître Jean à Lucie. Seulement, Flandrin, qui ignorait bien des choses et qui ne déchiffrait pas aisément les énigmes, aurait été bien autrement stupéfié s’il eût pu accompagner les deux femmes, Mélie et sa maîtresse, dans la maison de Bizard ; là, il aurait découvert que Lucie n’y était plus, et là aussi, il aurait vu la fille de Maître Jean et Mélie entrer et s’installer comme tout à fait chez elles.

Si Flandrin n’avait pas eu le désir de pénétrer dans la maison à cet instant, nous avons, nous, ce désir, et nous entrerons à la suite de ces dames.

Dès que les deux femmes furent dans l’intérieur de la maison, celle que Flandrin appelait la fille de Maître Jean dit à Mélie :

— Je suis bien fatiguée, bonne Mélie. C’est pourquoi tu vas me préparer de suite un frugal repas, et je pourrai me coucher de bonne heure.

Mélie, sans mot dire, se rendit aux désirs de sa jeune et belle maîtresse, car Mélie, d’ordinaire, était peu communicative et parlante. Et pendant que sa servante apprêtait dans la cuisine le repas commandé, la jeune femme se retirait dans une chambre à coucher contiguë à la grande salle. Cette chambre était grande, bien éclairée, meublée et décorée avec goût. Une belle femme s’y trouvait tout à fait dans son cadre.

Quant à la femme qui nous intéresse maintenant, la fille de Maître Jean, nous pouvons dire qu’elle était bien la plus belle décoration du lieu. Grande, élancée, très élégante dans sa robe de velours noir largement ouverte sur la gorge — la plus belle des gorges — cette jeune femme possédait toutes les séductions de son sexe. Son visage ovale et aux lignes parfaites avait à ce moment précis, une expression de douce et exquise mélancolie. On voyait l’ombre d’un sourire estomper sa bouche rouge. Ses yeux noirs brillaient d’un éclat saisissant et paraissaient éclairer la matité de son teint. Et à elle seule son admirable chevelure noire valait un joyau… il ne pouvait être sur une tête de femme de plus beaux et plus soyeux cheveux !

Mais quel âge avait donc cette femme ? Il est certain que nul homme n’eût voulu lui donner plus de vingt-cinq ans. Avait-elle trente ans, ou même davantage ? Qui jamais pourra mettre sur un visage de femme le nombre exact de ses années vécues ? Chose certaine, le visage de cette femme conservait la fraîcheur de la jeunesse, et s’il était ou paraissait quelque peu vieilli, cela pouvait être dû à cette expression de mélancolie et de gravité qui ne semblait pas se modifier. Il est vrai que sa taille et ses contours lui donnaient l’apparence d’une jeune femme plutôt que celle d’une jeune fille. Autre chose non moins certaine : tout homme se fût déclaré le plus heureux des êtres vivants d’avoir pour épouse une aussi gracieuse créature.

La jeune femme s’approcha du miroir, s’y regarda longuement et sérieusement. Elle arrangea sa coiffure… quelques jeunes boucles rebelles lui paraissaient en déranger ou troubler l’harmonie. Puis elle la parfuma un petit peu. Elle parfuma aussi sa gorge plus blanche que du lait. Sur ses mains soignées et très belles elle promena un petit feutre rouge préalablement enduit d’une poudre parfumée, de sorte que les mains prirent le plus beau ton rosée. Oh ! comme le mendiant Brimbalon eût encore plus savoureusement baisé ces jolies petites mains !… Puis de son index elle parut assujettir une jolie petite mouche noire, toute petite — un vrai bijou — posée habilement à la commissure droite de ses belles lèvres. Voilà… tout était parfait !

La jeune femme se regarda encore avec attention. Elle s’éloigna de deux pas, tourna et retourna son admirable personne devant la glace qui, assurément, ne mentait pas, puis, enfin, elle se sourit…

Elle revint au miroir sans cesser de se sourire… et d’un sourire candide qui rappelait le sourire candide de feu Maître Jean. Elle murmura tout en se considérant encore non sans une certaine vanité :

— Qui donc pourrait me reconnaître…

Voyons ! était-elle donc déguisée, cette jeune femme ? Possédait-elle, comme le lieutenant de police, l’art de la transformation ?

Quoi qu’il en soit, à ce moment il y avait dans son sourire une expression de défi intraduisible. Ses yeux noirs éclataient de flammes nouvelles, lesquelles traduisaient des sentiments tout à fait différents de ceux que nous aurions pu découvrir l’instant d’avant. Oui, cette femme pouvait transformer sa physionomie à volonté. Mais tout ce manège des yeux, des traits et des lèvres ne dura qu’un moment. Retrouvant son masque placide, son regard tendre et caressant, elle se mit à rire doucement, et ce fut un rire qui vibra comme une musique.

Mélie, de la cuisine, annonça que le repas était servi. La jeune femme prit sur une table un éventail en tapisserie, et, tout en s’éventant, nonchalamment — sorte de contenance probablement qu’elle aimait à se donner — elle gagna une petite salle à manger attenante à la cuisine.

Le repas était frugal : pain, beurre, fromage, volaille froide, petit vin.

Le souper fut silencieux, d’autant plus que la jeune femme mangeait seule ; Mélie, par respect, sinon pour obéir aux ordres de la jeune femme, mangeait dans sa cuisine, sans négliger toutefois de voir à ce que sa maîtresse ne manquât de rien. Souvent, elle entrait dans le petit réfectoire sur la pointe des pieds, comme si elle eût eu peur de troubler le silence qui régnait, et demandait comme craintivement :

— Mademoiselle, désire-t-elle quelque chose ?

— Non, ma bonne Mélie. Si je manque de quelque chose, je t’appellerai.

La jeune femme demeura une demi-heure à table, et lorsque son repas eut pris fin, l’ombre du soir obscurcissait l’intérieur de la maison.

— Mélie, il faudra fermer les volets, tirer les rideaux et allumer les lustres et candélabres.

La servante s’empressa d’obéir en commençant par fermer soigneusement tous les volets de la maison.

Il était déjà plus de sept heures.

La jeune femme était revenue dans sa chambre où elle ferma ses propres volets. Elle tira ensuite de longs et d’épais rideaux de velours bleu et alluma un candélabre. Sur un guéridon se trouvaient quelques livres bien reliés et savamment enluminés. Elle prit l’un de ces livres et gagna la salle. Mélie achevait d’y allumer lustres et candélabres. Tout éclatait de lumière, et dans cette lumière artificielle la beauté de la jeune femme parut s’amplifier. Dans sa robe noire qui la parait si avantageusement, avec ses yeux noirs plus brillants qu’un diamant et dans la clarté blanche répandue à flots par les bougies des lustres et candélabres la matité de son visage s’accentuait. Elle avait un peu la ressemblance de ces spectres ou de ces vagues silhouettes de femmes qu’on voit dans les rêves quelquefois.

Elle alla s’asseoir dans un fauteuil et près d’une petite table sur laquelle étalent posés un candélabre à cinq branches et un bouquet de fleurs. Tandis que Mélie retournait à la cuisine pour y terminer sa besogne, la jeune femme se mit à lire.

Une demi-heure se passa ainsi. Au moment, où Mélie venait dans la salle pour tenir compagnie à sa maîtresse, le marteau de la porte d’entrée résonna durement.

Les deux femmes tressaillirent et s’entre-regardèrent avec inquiétude. Qui pouvait donc venir, puisqu’elles n’attendaient aucun visiteur ? Et Mélie avait l’air plus inquiète que sa maîtresse. Celle-ci, cependant, conservait tout son calme. Elle se leva et dit à sa servante à voix basse :

— Tu ouvriras tout à l’heure, attends une minute.

Elle courut à sa chambre, prit un pistolet qu’elle glissa dans une poche de sa robe, revint dans la salle et commanda d’une voix tranquille :

— Va ouvrir, Mélie, je suis prête à recevoir.

Et elle reprit son fauteuil et son livre.

Mélie craintivement ouvrit la porte, mais en restant derrière ; elle ne pencha que la tête pour voir qui venait les déranger elle et sa maîtresse. Dehors, il faisait peu noir encore. Tout de même un homme était là sur le perron et portait une lanterne allumée, Mélie n’eut pas la peine de questionner le visiteur, celui-ci déjà tendait un papier et disait :

— Pour madame Mélie…

Bien plus surprise, qu’effrayée, la servante tendit, elle, une main fort tremblante, prit le papier et dit en repoussant la porte :

— Je vais lire et vous donnerai la réponse.

Elle referma la porte, tira prudemment le verrou et s’approcha du candélabre près duquel lisait la jeune femme l’instant d’avant. Aucune parole ne fut échangée jusqu’au moment où Mélie eut pris connaissance du contenu du billet. C’était, comme on le devine, cette invitation de se rendre auprès de Flandrin Pinchot qu’avait imaginée le lieutenant de police. Après avoir lu le billet, elle le présenta à la jeune femme, disant ;

— Voyez, mademoiselle, si vous y comprenez quelque chose…

La jeune femme parcourut le billet rapidement et répondit :

— Je comprends, Mélie, la même chose que toi, c’est-à-dire que ce Flandrin Pinchot désire te parler. S’il est blessé, on ne peut que penser qu’il désire te confier des choses importantes.

— Êtes-vous d’avis que je me rende à cette invitation ?

— Ma foi, rien ne t’y oblige ; mais il est certain que la chose est difficile à refuser, surtout si l’on suppose que cet homme est dangereusement blessé. Peut-être craint-il de mourir et peut-être veut-il te communiquer ses dernières volontés. Enfin, fais comme tu voudras, je ne veux pas te donner un conseil dans une question aussi délicate.

— J’avoue, mademoiselle, que je n’aime pas beaucoup à vous laisser seule, surtout le soir. Mais je suppose que je ne serai pas longtemps absente. Donc, puisque vous ne vous opposez pas à ce que je me rende près de Flandrin, je vais avertir le visiteur, l’ami en question sans doute, que je serai prête à le suivre dans une minute.

Si Mélie prenait cette décision, c’est qu’elle était attirée surtout par la curiosité. Qu’est-ce que Flandrin pouvait donc avoir de si important à lui confier ? Elle allait le savoir…

Elle abandonna le billet sur la table et retourna à la porte qu’elle ne fit qu’entrebâiller. L’homme qui avait apporté le billet était toujours sur le perron avec sa lanterne. La servante lui dit :

— Vous savez ce qu’il y a dans le billet, c’est-à-dire que Flandrin Pinchot, votre ami, désire me voir et me parler ?

— Je sais cela, madame.

— Si vous voulez attendre une autre minute, je vais vous suivre. Au moins ce n’est pas loin ?

— C’est à trois pas d’ici seulement, madame.

— C’est tant mieux. Si c’était loin, je n’irais certainement pas. Car, voyez-vous, je ne veux pas m’absenter plus de dix minutes ou un quart d’heure. C’est bon, monsieur, je cours m’apprêter.

Elle repoussa la porte et gagna sa chambre qui voisinait avec celle de sa maîtresse, mit une capeline sur sa tête, un châle de laine noire sur ses épaules et revint dans la salle. Comme elle se dirigeait vers la porte, la jeune femme lui fit remarquer :

— Sois le moins longtemps possible, Mélie…

— Attendez-moi dix minutes seulement, mademoiselle. Flandrin ne peut pas en avoir bien long à me dire. Dès que je serai sortie, n’oubliez pas de bien verrouiller la porte.

Elle sortit.

Dehors, l’homme la précéda pour éclairer sa marche de sa lanterne. Il ne fallut que cinq ou six minutes pour atteindre l’habitation du lieutenant de police. Dans l’antichambre les quatre gardes amenés par le secrétaire de Broussol demeuraient là immobiles et silencieux.

— Asseyez-vous, madame, dit le secrétaire sur un ton poli et en indiquant une banquette.

S’imaginant qu’on allait la conduire auprès de Pinchot qu’on voulait sans doute prévenir auparavant. Mélie s’assit sans mot dire.

Le secrétaire referma soigneusement la porte de la salle de travail où il était entré aussitôt.

Broussol était à sa table de travail.

— Eh bien ? interrogea-t-il en levant la tête

— Elle est là, monsieur.

— Bien. Je vais me rendre de suite là où je dois aller.

— Vais-je attendre votre retour ? demanda le secrétaire.

— Certainement, puisque vous devrez reconduire chez elle la brave femme.

Le lieutenant de police posa sur sa perruque blonde un grand chapeau de feutre bleu à plume noire et gagna l’antichambre.

À la vue de ce personnage en si beaux habits et qui avait si grande mine Mélie s’inclina malgré elle.

Broussol lui demanda :

— Est-ce vous, madame, qui êtes venue pour voir le capitaine Flandrin ?

— Oui, monsieur. Le capitaine m’a fait demander parce qu’il est blessé.

— Je sais. Vous le verrez tout à l’heure. Ne vous impatientez pas.

Broussol commanda à deux gardes de le suivre et sortit. L’un des gardes avait la lanterne du secrétaire, de sorte que les trois hommes purent facilement éclairer leur chemin. Il passait huit heures et la nuit était venue. Le lieutenant de police se dirigea vers la maison de Bizard.