L’homme de la maison grise/00/01

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L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 3-7).


CHAPITRE I

LE PRIVILÈGE DE LA FEMME


— Stéphanne… Quel joli nom !… Et c’est le vôtre ?

— Oui, M. de Montvilliers. Mais je ne permets qu’à mes amis les plus intimes de m’appeler ainsi.

— Vous voulez dire que nous ne sommes pas amis, vous et moi, Mlle Noëlet ?

— Amis ?… Nous nous connaissons à peine !

— Voilà quinze jours que nous avons fait connaissance, pour être exact, Mlle Noëlet. Mais l’amitié, comme la valeur, n’attend pas le nombre des années, je crois, fit-il en souriant.

— Peut-être… Tout de même, je préfère que vous ne m’appeliez pas par mon petit nom, répondit-elle en souriant un peu froidement.

— Je vous suis donc bien antipathique ?… J’aimerais tant vous entendre m’appeler Félix, qui est mon petit nom, à moi !

— Vous ne m’êtes pas antipathique ; au contraire ! Je vous trouve aimable, charmant causeur… et puis, vous êtes une véritable aubaine pour nous, humbles villageoises. Pensez-y ! Vous portez un nom haut sonnant ; vous venez de loin, et vous êtes un des fortunés de ce monde.

— Il vous plaît de vous moquer de moi, Mlle Noëlet.

— Pas du tout ! Pas du tout croyez-le protesta-t-elle. Je vous dis tout simplement ce qui en est… Depuis que vous êtes dans ce village, ajoute-t-elle en riant, nos jeunes gens commencent à comprendre la signification du dicton : « Nul n’est prophète dans son propre pays ».

— Que voulez-vous dire ?…

— Ah ! Qu’importe !… Nous devrions être très flattés, tous, tant que nous sommes, de vous voir prolonger votre séjour parmi nous. Dieu sait pourtant s’il est monotone, ennuyant notre village, pour qui n’y a pas toujours vécu, s’entend. Quant à nous, nous y sommes habitués.

— Moi, je me plais infiniment ici… parce que vous y êtes, sans doute… D’ailleurs, votre village est vraiment admirable, situé, comme il l’est, sur les bords de l’imposant lac Saint Pierre… J’y passerais volontiers toute ma vie.

Ils étaient fort intéressants cette jeune fille et ce jeune homme qui causaient ainsi ; elle, blonde comme les blés ; cheveux dorés, yeux bleus, teint « de lys et de roses » ; lui, brun, cheveux abondants ayant une tendance à onduler, yeux noirs, très expressifs, visage de camée. Une chose cependant déparait quelque peu ce visage presque parfait : c’étaient d’épais et broussailleux sourcils, se rejoignant presque, au milieu du front. Ce genre de sourcils dénote, paraît-il, un caractère jaloux et colère.

— Vraiment ? avait dit Stéphanne, en réponse à la dernière observation de son compagnon. Je devrais être très flattée, pour moi et pour notre village, ajouta-t-elle en éclatant de rire.

Mlle Noëllet, demanda le jeune homme d’un ton grave, me permettez-vous de vous parler de mon petit domaine, là-bas, dans…

— Ah ! Bonjour, M. Livernois ! interrompit Stéphanne, en s’adressant à un jeune homme qui passait.

— Bonjour, Mlle Noëlet, répondit l’interpellé, assez froidement.

Le jeune homme jeta un regard de ressentiment sur Félix de Montvilliers et passa son chemin.

M. Livernois… Mon rival… murmura Félix.

— Vous dites ? questionna Stéphanne vivement et en fronçant légèrement ses parfaits sourcils. M. Livernois, reprit-elle, ne saurait être votre rival, M. de Montvilliers, puisque…

À ce moment, ils furent interrompus par l’apparition d’une femme, grande, maigre, sèche, anguleuse ; la mère de Stéphanne. Elle venait de mettre le pied sur la véranda, où les deux jeunes gens causaient ensemble… pas très — amicalement, on en conviendra.

— Oh ! M. Montvilliers ! s’écria Mme Noëlet. Je suis charmée de vous voir !

Stéphanne jeta sur sa mère un coup d’œil inquiet. Mme Noëlet n’était pas toujours de ces plus… présentables… surtout quand son haleine annonçait qu’elle venait de se réconforter un peu… en prenant un demi-verre de gin ou de cognac. Elle prétendait suivre, en ce faisant, l’ordonnance du médecin ; elle avait besoin de stimulants, lui avait-il dit, à cause de son cœur, qui était faible. Dans tous les cas, l’état presque constant de demi-ivresse de sa mère causait à sa fille beaucoup d’inquiétude, de honte et de peine ; cela rendait sa vie aussi misérable qu’il soit possible de se l’imaginer.

— Merci, Madame, dit Félix de Montvilliers, répondant ainsi aux exclamations de bienvenue de Mme Noëlet. Je crains d’avoir été trop longtemps cependant, et je vous prie bien de m’excuser, Mlle Noëlet d’avoir abusé de votre hospitalité, ajouta-t-il, en se levant pour partir.

Mais Mme Noëlet ne l’entendait pas ainsi !

— Non ! Non ! s’écria-t-elle. Faites-nous le plaisir de dîner avec nous, M. de Montvilliers, n’est-ce pas ?

— C’est vraiment trop de bonté. Madame ! répondit-il, en jetant un regard sur Stéphanne ; mais le visage de la jeune fille était impassible, quoiqu’elle eût envie de pleurer réellement… Pourquoi sa mère invitait-elle cet étranger à dîner, quand elles étaient si pauvres, et qu’il n’y avait, actuellement dans la maison, en fait de mets, qu’un peu appétissant gigot de bœuf, entamé, du midi ?

Félix accepta l’invitation et resta à dîner.

Le menu, ce soir-là, fit ouvrir les yeux à Stéphanne ; c’était un dîner de prince, un vrai festin… Où sa mère avait-elle pris l’argent nécessaire à l’achat de toutes ces friandises, et qui avait confectionné tous ces plats ?… Pas Mme Noëlet, bien sûr ! Encore moins Carlota, leur unique servante, dont les gages n’avaient pas été payés depuis près de quatre mois.

— Mère, demanda-t-elle, après le départ de leur invité, d’où venait donc le dîner que vous nous avez servi ce soir ?

— Du restaurant, ma fille, répondit Mme Noëlet. Et puis, après ?

— Du restaurant !… Mais, où avez-vous pris l’argent pour payer un tel festin, je vous le demande ?

— J’ai tout fait marquer à mon compte.

— À votre compte ?… Avez-vous un compte chez le restaurateur ? Et comment ferez-vous pour le payer ?

— Ma chère enfant, fit Mme Noëlet, d’un ton très impatienté, mêle-toi de ce qui te regarde, hein ! Je tenais à ce que notre petit dîner fut irréprochable, comprends-tu ?

— Non, je ne comprends pas.

— Non ? Vraiment ? Ha ha ha ! Il est évident que M. de Montvilliers te fait la cour ; or…

— Comment ? M. de Montvilliers me fait la cour ? À moi ?

— Ne fais donc pas l’innocente, Stéphanne ! dit Mme Noëlet, avec un éclat de rire qui déplut grandement à sa fille. Bien sûr que M. de Montvilliers te fait la cour, et tu suscites, sans le savoir probablement, l’envie et la jalousie de toutes les jeunes filles de ce village… T’a-t-il demandé en mariage, Stéphanne ?

— M. de Montvilliers, vous voulez dire ? Certainement non ! Pourquoi l’eut-il fait ? Il sait fort bien que je ne l’aime pas… pas assez pour l’épouser, je veux dire.

— Si tu as le malheur de le refuser, s’il te fait l’honneur de te demander en mariage, ma fille, s’écria Mme Noëlet, rouge de colère, je te ferai enfermer dans une maison de santé, aussi vrai que j’existe ! Un parti si excellent, si distingué, si inespéré !

— Ah ! Bah ! répondit seulement Stéphanne, puis haussant les épaules, elle se dirigea vers la porte de la salle à manger, où venait d’avoir lieu la conversation entre la mère et la fille.

— Où vas-tu, Stéphanne ? demanda Mme Noëlet.

— Je m’en vais faire une petite promenade dehors, mère.

— Ah ! oui ! Dans le but, ou plutôt dans l’espoir de rencontrer M. Livernois, fit Mme Noëlet, d’un ton moqueur.

— Dans le but de respirer une autre atmosphère que celle de cette maison, corrigea Stéphanne.

— Oui, hein ?… Mais, attends un peu, ma fille, j’ai à te parler.

— Qu’est-ce ? Je vous écoute…

— J’espère, ma petite, reprit Mme Noëlet que tu ne t’es pas amourachée de Jacques Livernois ? Tu perdrais ton temps et tes peines, crois-le, puisque ce garçon doit épouser, sous peu, Marie Letendre, ajouta-t-elle, sans même rougir d’un tel mensonge.

— C’e n’est pas vrai ! s’écria Stéphanne.

— J’ai donc menti ? fit Mme Noëlet. Tu es bien irrespectueuse pour moi, ta mère, dont le dévouement… commença-t-elle, d’un ton larmoyant.

— Ah ! Laissez cela, mère, je vous prie !… Je ne vous accuse pas d’avoir menti ; mais quiconque vous a renseignée ainsi…

A dit la vérité, acheva Mme Noëlet.

— Je n’en crois pas un mot, dit Stéphanne.

— Je te dis que c’est vrai ! Demain, paraît-il, Jacques Livernois part pour la ville et il sera une semaine absent ; il s’en va acheter un ameublement pour sa maison, puisque bientôt, il épousera Marie Letendre.

— Je le répète, je n’en crois rien !

Le lendemain cependant, Stéphanne apprit qu’en effet, Jacques était absent et qu’il ne serait de retour que dans huit jours. Elle apprit aussi autre chose, car, ayant rencontré Marie Letendre, elle l’avait franchement questionnée, et Marie peu scrupuleuse de sa nature et pour qui un mensonge ne pesait pas une plume ; sachant d’ailleurs que son mensonge lui serait payé généreusement, confirma le dire de Mme Noëlet. Résultat : le surlendemain, la demande en mariage de Félix de Montvilliers fut agréée ; lui et Stéphanne se marieraient dans huit jours ; c’est-à-dire le 20 mai, bien avant Jacques Livernois et Marie Letendre, puisque, d’après cette dernière, la date de leur mariage avait été fixée au 12 juin.

Or, le 19 mai, à neuf heures et demie du soir, on eut pu voir Stéphanne Noëlet, en compagnie d’un jeune homme… qui n’était certainement pas son fiancé ; tous deux marchaient sur une route peu fréquentée. Longtemps, ils causèrent ensemble et Stéphanne pleura beaucoup. Mais lorsqu’ils se séparèrent, à dix heures et demie, la jeune fille paraissait consolée.

Le lendemain matin, à huit heures, heure fixée pour le mariage de Stéphanne Noëlet et de Félix de Montvilliers, on constata que la future mariée tardait à faire son apparition dans la salle d’entrée, où quelques invités étaient réunis. Une jeune fille s’offrit à aller frapper à la porte de chambre de Stéphanne.

— Oui, va donc, Anita ! fit Mme Noëlet, dont le visage boursoufflé, les yeux injectés de sang, proclamaient qu’elle avait dû se « stimuler le cœur » plus d’une fois, depuis le matin.

— Et emmène-nous la mariée ! dit, en riant, l’un des invités.

— Dis à Stéphanne qu’il est l’heure de partir pour l’église ; nous n’attendons plus qu’elle, ajouta Mme Noëlet.

Mais au moment où Anita se disposait à aller remplir sa mission, la porte de la maison s’ouvrit, pour livrer passage à… Stéphanne… au bras de… Jacques Livernois.

Tableau ! !

— Qu’est-ce… qu’est-ce que cela veut dire, Stéphanne ? balbutia Mme Noëlet. Toi ! Au bras de M. Livernois ! Le jour de ton mariage avec…

— Pourquoi pas, mère ? demanda Stéphanne en souriant. Vous venez de le dire c’est le jour, l’heure même, de mon mariage avec… non pas M. de Montvilliers, mais avec M. Livernois. Et câline, elle se suspendit plus fort au bras de son mari.

— Comment ! Tu as osé ?…

— Mais, oui !… J’ai changé d’idée tout simplement, voyez-vous, mère, reprit Stéphanne ; changer d’idée, n’est-ce pas le privilège de la femme… ou de la jeune fille, d’ailleurs ?

— C’est… C’est… Mais, c’est épouvantable ce que tu as fait !

— Ah ! mère, j’ai tout découvert, vous savez… Hier soir, j’ai rencontré M. Livernois, par hasard et j’ai appris que vous (vous, mère) ! M. de Montvilliers et Marie Letendre aviez comploté pour nous séparer, lui et moi…

— Oh ! s’écrièrent tous les invités.

— Heureusement, il n’était pas trop tard, reprit la nouvelle mariée, et ce matin, tout à l’heure…

— Je te maudis, Stéphanne, je te maudis ! cria Mme Noëlet, chez qui les stimulants commençaient à faire effet.

— Taisez-vous, mère ! supplia Stéphanne, en posant sa main sur l’épaule de Mme Noëlet. Vous n’êtes pas en état de savoir ce que vous dites, et…

— Tu crois que je ne sais pas ce que je dis ! s’écria Mme Noëlet, en repoussant rudement sa fille. Je le répète, je te maudis, toi, tes enfants, et les enfants de tes enfants !

Elle eut une crise d’hystérie tellement forte qu’elle dut être transportée dans une autre pièce. Ce fut horrible.

— Madame, fit alors Félix de Montvilliers, en s’inclinant devant Stéphanne, je vous félicite… et je vous souhaite beaucoup de bonheur, avec le rustre que vous m’avez préféré.

L’ex-fiancé de Stéphanne était très pâle et une expression méchante se lisait sur ses traits.

— Monsieur ! s’exclama la nouvelle mariée, assurément fort indignée du qualificatif appliqué à son mari. Sortez ! ajouta-t-elle, en indiquant la porte de sortie. Sortez à l’instant !

— Je pars, Madame !… Vous avez jugé à propos de revenir sur la parole donnée, me rendant ainsi ridicule aux yeux de tous, dans ce village ; je…

— Vous vous vengerez peut-être, M. de Montvilliers ? demanda Jacques Livernois, avec un sourire à la fois méprisant et narquois.

— Je… Je n’oublierai pas, dans tous les cas, répondit l’interpellé.

Ce-disant, il quitta la maison, et à part de deux des personnes présentes ce jour-là, aucun des invités ne le revit plus jamais.

Mais avant de partir définitivement du village, Félix de Montvilliers avait eu une longue conversation avec un Mathurin Broussailles, dit « L’Loucheux » ; d’abord, parce qu’il louchait horriblement, et ensuite, parce qu’on le soupçonnait d’avoir trempé dans plus d’une entreprise… loucheuse, dans sa vie.

Un rouleau de billets de banque passa des mains de Félix de Montvilliers à celles de Mathurin Broussailles, puis l’ex-fiancé de Stéphanne dit :

— N’oubliez pas, Mathurin Broussailles, que je vous donnerai, en plus, la somme de cinq cents dollars, quand… quand tout sera fait… et bien fait.

— Je n’aurai garde d’oublier, Monsieur ! avait répondu L’Loucheux qui, pour pareil client, eût volé ou assassiné « père et mère » comme ça se dit vulgairement.

Ce soir-là, Félix de Montvilliers quitta le village pour n’y plus jamais revenir.