L’homme de la maison grise/01/06

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L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 23-25).


Chapitre VI

RÉMINISCENCES


Neuf heures du soir venaient de sonner. Lionel Jacques s’était endormi, et Yvon Ducastel s’était retiré dans le fond de la chambre à coucher, où était le canapé. S’étant assis sur un fauteuil, auprès d’une petite table, il s’était livré à d’assez sombres réflexions…

Mais, tout d’abord, il songea à son excursion projetée à travers la Nouvelle-Écosse, si étrangement interrompue, et au hasard, qui lui avait fait rencontrer sur son chemin, M. Lionel Jacques, le meilleur ami qu’il eut jamais eu, en ce monde.

Lionel Jacques et le père d’Yvon avaient été de grands amis.

Lors du décès de M. Ducastel, père, arrivé presque subitement, Yvon, âgé de dix-neuf ans, venait de commencer son cours à l’Université, en vue de devenir médecin, un jour.

M. Ducastel ayant mené la vie « à grands guides », avait laissé plus de dettes que d’argent en héritage à son fils ; conséquemment, Yvon avait dû abandonner ses études et se mettre à gagner sa vie.

Lionel Jacques prit donc le fils de son ami à la banque, dont il était le Gérant. Sans doute, le jeune homme dût commencer « au bas de l’échelle », mais sa promotion fut rapide ; si rapide que, dès l’âge de vingt-et-un an, il était devenu assistant-caissier.

Mais, malheureusement, le nouvel assistant-caissier, au lieu de prouver sa reconnaissance envers le Gérant par son assiduité au travail, se mit à arriver, assez souvent, en retard à l’ouvrage.

La première fois que cela lui arriva (et c’est une grave affaire, pour un employé de banque que d’être en retard, on le sait) le Gérant le fit venir à son bureau et lui en demanda la raison. Une raison fut donnée… et acceptée ; mais à condition que la chose ne se renouvela pas.

Cependant, elle se renouvela… Lionel Jacques réprimanda, encore une fois, son employé : il le menaça même de lui faire perdre sa place… Yvon promit d’être ponctuel à l’avenir… et il rompit sa promesse.

Un lundi matin, il arriva à la banque une heure en retard.

À peine eut-il pris place en arrière du guichet, qu’un employé, nommé Patrice Broussailles, vint lui dire que « M. le Gérant » demandait à lui parler.

— Et je crois qu’il va vous en administrer un « savon », mon cher ! dit l’employé en riant, car il a l’air tout chose M. le Gérant, ce matin.

Yvon haussa les épaules, par bravade, car il ne se sentait pas à l’aise.

— C’est bien, j’y vais, répondit-il. Mais s’il vous plaît gardez vos réflexions pour vous-même dorénavant, Broussailles, hein ?

S’il y avait un être qu’Yvon méprisait, au monde, c’était bien Patrice Broussailles, type laid, repoussant, louchant affreusement, et dont le père, disait-on, avait été surnommé, jadis, « L’Loucheux ». Vraiment, son fils n’eut pas volé ce surnom lui-même.

Patrice avait certaines prétentions, qui amusaient fort les employés de la banque et surtout Yvon Ducastel. Le jeune Broussailles était un peu « homme à tout faire » à la banque ; il balayait les planchers, époussetait, lavait les vitres, emplissait les encriers, renouvelait les plumes, les buvards, et choses de ce genre. Mais comme le Gérant avait confiance en lui (ce qui étonnait plus d’un) il l’employait quelquefois dans son bureau privé, à adresser des lettres, à coller des enveloppes et des timbres-poste : ce qui faisait que le jeune homme, lorsqu’on lui demandait quel était son emploi, répondait invariablement qu’il était le secrétaire du Gérant. Cela faisait rire d’un grand cœur ceux qui étaient au courant de ce qui se passait.

Si Lionel Jacques avait été mieux renseigné sur la conduite de Patrice Broussailles, il n’eût pas eu tant confiance en lui ; même, il l’eût chassé de la banque. Si le Gérant avait su, par exemple, que ce garçon menait une assez mauvaise vie et qu’il avait le don d’entraîner dans la fange, avec lui, l’assistant-caissier, l’employé de prédilection, bien vite, il l’eût congédié.

Patrice fréquentait certains cabarets où l’on servait de la mauvaise boisson et où, prétendait-on, il s’enivrait, chaque nuit. Mais comme cela ne l’empêchait pas d’être à son poste, chaque matin, Lionel Jacques n’avait aucun soupçon sur son compte.

— Mon garçon, dit Lionel Jacques à Yvon, lorsque celui-ci arriva dans son bureau privé, tu es encore en retard… d’une heure, cette fois… Peux-tu m’en expliquer la raison ?

— Non, M. Jacques, je ne le peux pas, répondit Yvon.

— Non ?… Tu ne le peux pas… ou tu ne le veux pas, hein ?

— Je le répète, je ne le peux pas… D’ailleurs, je préfère me taire, plutôt que d’inventer encore une excuse ; de mentir, en un mot.

— Yvon, reprit le Gérant, d’une voix attristée, je sais à quoi m’en tenir sur ton compte… malheureusement… Je suis au courant de ce qui se passe… Tu as passé la nuit dernière, ou, du moins, une partie de la nuit, dans une auberge, n’est-ce pas ?

— Oui, M. Jacques.

— Dans une auberge de troisième ordre… avec des débauchés… Est-ce que je me trompe ?

— Non, M. le Gérant, vous ne vous trompez pas… À quoi me servirait de mentir, puisqu’on vous a si bien renseigné ? répliqua le jeune homme, tandis que, machinalement ses yeux se portaient sur Patrice Broussailles, qui était assis de l’autre côté de la partition.

Mais Yvon s’aperçut bien vite qu’il venait de faire un jugement téméraire, car Lionel Jacques disait.

Personne ne m’a renseigné, mon garçon… je t’ai vu… vers les deux heures, ce matin, sortir de l’auberge… et tu avais peine à marcher droit… Tu le sais, Yvon, mon ami le plus intime M. Loire est malade ; il m’a fait demander hier soir et je suis allé passer quelques heures avec lui. C’est en sortant de chez lui que je t’ai vu.

— Ah ! fit seulement Yvon.

— Ainsi, tu as l’habitude de t’enivrer, Yvon ?… Ah ! mon garçon si j’avais su cela !… je ne t’aurais pas gardé ici, pas même une journée… Tempérant moi-même, je ne saurais garder à mon emploi quiconque fait usage de boisson.

— Je ne bois pas plus que… que bien d’autres… murmura l’assistant-caissier, en pensant, malgré lui, à celui qui l’entraînait à l’auberge, presque chaque soir.

— Peut-être… Mais, je considère que l’usage des boissons alcooliques c’est la plaie du jour, la perte des âmes, un crime enfin. Ah ! qu’importe ! À quoi serviraient les remontrances ? À rien, je le crains…

— N’êtes-vous pas un peu sévère, M. le Gérant ? fit Yvon, d’une voix qui tremblait légèrement.

— Sévère ?… On ne saurait l’être trop… D’ailleurs, je me suis laissé dire qu’on jouait gros jeu dans ces auberges… La boisson et les cartes ; voilà des vices qui conduisent vite à la ruine… Dans tous les cas, nous sommes au 10 du mois. Ce soir, le caissier te remettra un mois entier de salaire, et demain, tu devras te chercher un emploi ailleurs.

— Comment ! Vous… Vous…

— Oui, mon garçon… je… je te… remercie de tes services ; c’est mon devoir de le faire… Quoique cela me brise le cœur… Ton père et moi, vois-tu, nous nous aimions comme des frères…

— En considération de l’amitié qui vous liait à mon père, M. Jacques, ne pourriez-vous pas…

— Impossible ! impossible, mon garçon ! Pourtant, je te donnerai une bonne lettre de recommandation, afin que tu puisses facilement trouver un emploi ailleurs… dans une autre banque même, si tu y tiens ; je peux toujours répondre de ta probité et de ta compétence, qui sont indéniables.

— Ainsi, vous me chassez ?

— Je ne puis faire autrement, Yvon, je ne le puis… Vois-tu, ta conduite est connue de tous les autres employés et ils commencent à s’étonner de ma… tolérance, car ils ne sont pas sans connaître mes principes. Je serais blâmé, si j’agissais autrement que je le fais…

— Je comprends… murmura Yvon.

— Ce soir, tu fermeras, comme d’habitude, le coffre-fort et les portes de la banque, et demain, j’enverrai chercher les clefs, à ta pension. Adieu mon garçon ! fit tristement Lionel Jacques.

— Adieu, Monsieur le Gérant, répondit le jeune homme.

Puis, le cœur bien meurtri et retenant à peine une grande envie de pleurer (car Yvon Ducastel était encore très jeune) l’ex-assistant-caissier retourna à son ouvrage, frôlant, en passant, Patrice Broussailles, qui le regardait avec un sourire railleur.