L’homme de la maison grise/01/07

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L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 25-27).


Chapitre VII

LA TENTATION


De retour à son guichet, Yvon eut, subitement, une tentation… une grande tentation… à laquelle il finit par succomber, hélas ! Puisqu’il quittait la banque ; puisqu’on l’en chassait… eh ! bien ! il ne partirait pas les mains vides !…

Et c’est pourquoi, lorsqu’il alla porter dans le coffre-fort, les recettes de la journée, comme il était de son devoir de le faire chaque soir, Yvon Ducastel qui, jusque là, avait respecté le bien d’autrui et n’eut jamais été même tenté de toucher à un sou qui ne lui appartenait pas, Yvon, dis-je, prit à poignée, à même l’argent de la banque… Il prit sans compter, enfouissant les billets dans les poches de son habit et de son pardessus, sans prendre la peine d’en regarder la dénomination… Comme pris de fièvre, ou de folie subite, il lui semblait qu’il n’en prendrait jamais assez, et c’est parce qu’il craignit qu’on le soupçonnât, s’il bourrait trop ses poches, qu’il se décida enfin à « en laisser » et à refermer la porte du coffre-fort.

Arrivé dans la rue, il sembla à Yvon que tous ceux qui le rencontraient le regardaient d’un air soupçonneux ; qu’ils devaient savoir, tous, qu’il venait de commettre un vol.

Ce n’était qu’une marche de cinq minutes, de la banque à sa maison de pension : mais, à chaque pas il lui semblait qu’une main allait se poser sur son épaule pour l’arrêter, avec ces mots : « Yvon Ducastel, au nom de la Loi, je vous arrête » ! Chaque bruit qu’il entendait ; chaque voix qui s’élevait n’allait-elle pas lui crier : « Voleur ! Voleur » !

Enfin, il arriva à sa pension, sans avoir été molesté. Vite, il monterait dans sa chambre et s’y enfermerait ?

Mais on eût dit qu’il était poursuivi par un mauvais sort, car, au moment où il mettait le pied sur la première marche de l’escalier conduisant au deuxième palier, là où était sa chambre, il se trouva face à face avec l’un de ses copains, nommé Calixte Rhantier.

Calixte pensionnait dans la même maison qu’Yvon et sa chambre à coucher était voisine de celle de notre jeune ami.

— Ah ! Ducastel ! s’écria Calixte Rhantîer. Venez-vous faire la partie de cartes ce soir, comme d’habitude et à l’endroit habituel ?

— Impossible pour ce soir, Rhantier, répondit Yvon. J’ai de l’ouvrage à faire et…

— C’est regrettable… J’ai presque promis à Broussailles que vous seriez des nôtres.

— Une autre fois… commença Yvon.

— En attendant, voudriez-vous me rendre un service ?

— Si je le peux… Qu’est-ce ?

— Voici : Patrice Broussailles doit venir me chercher, ici ; or, moi, je suis obligé de sortir immédiatement après le souper… Si vous le voyez (Broussailles, je veux dire) voudriez-vous lui dire de ne pas m’attendre ; que je le rejoindrai, à l’auberge, entre neuf et dix heures ?

— Je ferai votre message, Rhantîer… si je vois Broussailles, bien entendu.

— Merci, mon bon ! répondit Calixte. Voyez-vous, reprit-il en riant, il est si bête ce pauvre Patrice ! Il serait capable de s’installer dans ma chambre et m’y attendre… indéfiniment, s’il ne savait pas que je dois le rejoindre, à l’auberge.

— Oui ! Oui ! dit Yvon vivement et d’un ton légèrement impatienté, pour répondre quelque chose, car il n’avait prêté qu’une attention distraite à ce que Calixte venait de lui dire, étant lui-même si occupé et si préoccupé de ses propres affaires. (Pourtant, pauvre Yvon ! il eut été dans son intérêt peut-être d’être moins distrait.)

Une fois rendu dans sa chambre. Yvon ferma la porte à clef ; de plus, il prit la précaution de jeter une serviette sur la poignée, afin de s’assurer qu’aucun regard indiscret ne pénétrât chez lui. Il baissa les stores des fenêtres, les épinglant à la boiserie, après quoi, avant enlevé son pardessus et son habit, il les jeta sur le lit : il allait compter, sans perdre un instant, l’argent qu’il s’était approprié…

— Ciel ! Ô juste ciel ! s’écria-t-il, lorsqu’il eut compté les billets de banque qu’il avait en sa possession. Il y a là dix-neuf mille deux cents quarante-six dollars !… Que faire ? Ô mon Dieu, que faire ?… J’étais loin, bien loin de me douter que j’avais pris une somme aussi considérable ; que je pataugeais au milieu des billets de cent et de mille !

Il tomba assis sur son lit et il s’épongea le front de son mouchoir, car une transpiration glacée coulait sur son visage.

— Dix neuf mille deux cents quarante-six dollars ! ne cessait-il de répéter. Que vais-je faire avec tout cet argent, et quel vol affreux j’ai commis !

Tout à coup, il se leva de son lit ; il venait de prendre une résolution : celle de fuir. Un train partait pour l’ouest à onze heures vingt minutes ; il le prendrait… et il s’en irait… à l’autre bout du continent… là où on ne songerait jamais à le chercher… Oui. il allait partir, cette nuit même ! Il serait déjà loin, lorsque le vol serait découvert, le lendemain matin !

Fébrilement, il se mit à entasser du linge dans une petite valise à main, qu’il trouva dans une armoire…

— Mais l’argent ?… Les dix-neuf mille deux cents quarante-six dollars… qu’en ferai-je ?… Je ne peux pas en bourrer les poches de mon habit et de mon pardessus, bien sûr ! Ce serait commettre une bien grave imprudence… ce serait risquer ma vie… Si quelque malfaiteur découvrait, par hasard, que je suis porteur d’une pareille fortune, ma vie ne vaudrait pas cher ensuite !

Il lui vint une idée : dépliant un journal, qu’il prit sur sa table de travail, il l’ouvrit tout grand, et dedans, il enroula les billets de banque ; autour de ce rouleau il mit tout simplement une large bande élastique puis il plaça le tout dans le fond de sa valise, sous son linge.

Certes, quand même Yvon se verrait obligé d’ouvrir sa valise, dans le wagon ou ailleurs, et quand même on y verrait ce paquet de journaux, on serait bien loin de se douter de son contenu.

Il venait de fermer sa valise à clef, lorsque sonna la cloche annonçant le souper. Souper ?… Il n’avait certainement pas faim… D’ailleurs, il ne quitterait pas sa chambre, pas un instant ; pouvait-il y laisser tant d’argent ?… Ce serait courir un trop grand risque vraiment !

Chose certaine, personne ne remarquerait son absence, à table, car, plus souvent qu’autrement, il soupait dans un restaurant, vu qu’il n’appréciait pas beaucoup les talents culinaires de sa maîtresse de pension.

Mais qu’allait-il faire, en attendant l’heure de son départ ?… Il passait à peine six heures ; cinq longues heures à patienter !…

Il savait d’avance qu’il serait inutile d’essayer de lire ou d’écrire ; il n’y parviendrait pas… Que faire pour passer le temps ?…

Il se mit à arpenter sa chambre, de long en large ; mais bientôt, il se dit que ce va-et-vient finirait par attirer l’attention des autres pensionnaires, ou de la maîtresse de pension, et s’il y avait une chose dont il voulait se garder, c’était bien d’attirer l’attention de qui que ce fut sur lui-même, dans le moment.

Assis dans un fauteuil, Yvon se mit à fumer force cigarettes, pour passer le temps ; mais le temps était lent, très lent à passer, lui semblait-il… Il essaya de se jeter sur son lit, non pour dormir, mais pour se reposer la tête un peu… Non ; cela non plus ça ne réussirait pas… S’il pouvait sortir, aller se promener dans la rue, ou s’asseoir dans un parc et exposer son front brûlant au froid et à l’air du soir… Cela non plus, ce n’était pas praticable ; il lui faudrait emporter sa valise avec lui ; de plus…

Il se mit à pleurer… Des larmes brûlantes et pressées inondèrent bientôt ses joues pâles… Ah ! s’il avait pu revenir d’une heure ou de deux en arrière ; s’il pouvait trouver le moyen de réparer son… crime !…

Soudain, il frissonna de terreur et un léger cri s’échappa de sa bouche ; c’est qu’on venait de frapper à sa porte !!!