L’homme de la maison grise/01/08

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L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 27-29).


Chapitre VIII

UN NOBLE CŒUR


Il eût voulu ne pas répondre ; laisser supposer qu’il était sorti ; mais la lueur de sa lampe se voyait, sous sa porte et… Non ! Il ne pouvait pas s’en exempter ; il lui fallait ouvrir !

On venait de frapper pour la deuxième fois…

D’un pas hésitant, il se dirigea vers la porte, qu’il ouvrit en tremblant et il se trouva on face de… Lionel Jacques… le Gérant de la banque qu’il avait volée !  !

— Mon… Monsieur… Jac… Jacques ! bégaya-t-il.

— Oui, c’est moi, mon garçon, répondit le Gérant.

— Que… Que me voulez-vous ?

— J’ai pensé que tu n’approuvais pas de l’idée que j’envoie chercher les clefs de la banque et du coffre-fort par un employé, ici, demain matin ; je suis donc venu les chercher moi-même.

— Merci, M. Jacques, répondit Yvon, avec un soupir de soulagement. Les voici, ajouta-t-il, en retirant de son gousset un anneau sur lequel trois clefs étaient suspendues.

— Je vois que tu te prépares à partir, dit le Gérant, en indiquant la valise d’Yvon, qu’il avait mise sur son lit, à côté de son pardessus et de son chapeau.

— Oui… Je pars… Demain, probablement, je serai loin d’ici.

— Adieu, je te souhaite bon voyage et bonne chance, Yvon ! fit Lionel Jacques en se levant.

— Encore merci, M. Jacques !

Le Gérant se dirigea vers la porte ; mais soudain il s’arrêta et prenant une enveloppe de la poche intérieure de son habit, il la tendit au jeune homme en disant :

— Tiens ! J’allais oublier de te donner ceci… C’est la lettre de recommandation que je t’avais promise. La voici.

La lettre de recommandation ! La lettre, dans laquelle il était question de la probité d’Yvon Ducastel !…

Notre jeune ami se sentit rougir et pâlir tour à tour. Il ne pouvait accepter cette lettre, dans laquelle il était question de sa probité… la probité d’un voleur ! Non ! Non !

— Je… Je ne peux pas l’accepter, M. Jacques… balbutia-t-il.

— Ne pas l’accepter ?… Pourquoi pas ?

— Je ne peux pas, non, je ne peux pas !

— Allons donc, mon garçon ! y penses-tu ?… Cette lettre te sera d’une grande utilité et presqu’immédiatement. Prends-la, Yvon.

Il prit la lettre, afin de ne pas susciter les soupçons du Gérant en persistant dans son refus.

— Et maintenant, adieu, Yvon ! fit Lionel Jacques, en tendant la main à son ex-employé. Tu ne me garderas pas trop rancune, je l’espère, pour avoir agi comme je l’ai fait à ton égard ; vraiment, je ne pouvais faire autrement.

— Je comprends… Je mérite ce qui m’arrive…

— Mon pauvre enfant, si tu voulais me promettre de ne plus toucher à la boisson… ni aux cartes !… Je te fais cette recommandation ; ce sera la dernière que je te ferai, sans doute… Suis mon conseil, Yvon, et tu t’en trouveras bien.

— Je vais essayer de suivre votre conseil, M. Jacques, promit-il.

— Eh ! bien, encore une fois, adieu !

— Adieu, M. Jacques !

Le Gérant ouvrit la porte et mit le pied dans le corridor ; mais aussitôt, revenant sur ses pas, il posa sa main sur l’épaule du jeune homme et lui demanda, d’un ton tranquille mais infiniment triste :

— Yvon, mon enfant, n’as-tu rien à me dire ?

Yvon sentit ses jambes se dérober sous lui. Il tomba assis sur le bord de son lit, son visage devint d’une pâleur livide, puis il éclata en sanglots.

— Vous… Vous… savez ? balbutia-t-il.

— Oui… je sais…

— Comment… Comment avez-vous… découvert ?…

— Chaque soir, vois-tu, dit le Gérant, immédiatement après le souper, je me rends à la banque, afin de m’assurer que tout y est à l’ordre…

— Ô mon Dieu ! s’exclama Yvon.

— Ce soir, continua le Gérant, en ouvrant le coffre-fort, je me suis tout de suite aperçu qu’il manquait de l’argent… beaucoup d’argent… Je ne me trompais pas ; la banque est plus pauvre, à ce moment, de dix-neuf mille deux cents quarante-six dollars exactement !

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura Yvon.

— Pauvre enfant, fit Lionel Jacques, la tentation a été trop forte… tu y as succombé…

— Oui ! Oui ! C’est vrai ! Je suis devenu cette chose méprisable entre toutes : un voleur !

— Il est encore temps de restituer la somme que tu as dérobée, mon garçon… Je suis seul à le savoir et…

— Tout de suite ! Tout de suite ! s’écria le jeune homme.

Soulagé, au point d’en crier, Yvon ouvrit sa valise d’une main tremblante et il en retira le journal, dans lequel il avait enroulé les billets de banque ; il le remit au Gérant.

— Voici l’argent, M. Jacques, fit-il. Veuillez le compter, s’il vous plaît.

— C’est inutile : je suis sûr que la somme y est, au complet, répondit Lionel Jacques, en mettant le journal, contenant et contenu, dans la poche intérieure de son pardessus.

— Allez-vous me… me faire… arrêter maintenant ? demanda Yvon, dont les dents claquaient comme des castagnettes.

— Arrêter ! s’exclama Lionel Jacques. Non, Yvon ; bien sûr que non ! Pars, quand tu le désireras ; tu es libre comme l’air !

— Merci, M. Jacques, merci ! s’écria le jeune homme, éclatant, encore une fois, en sanglots. Que Dieu vous bénisse, pour votre extraordinaire bonté et pour votre noble cœur ! Libre ! Il était libre !… Et, il en eut bien juré ses grands dieux, son secret, son coupable secret, n’était connu que d’un seul homme au monde : Lionel Jacques, au noble cœur, qui, de sa vie, n’en desserrerait jamais les dents…

Cependant…

Yvon Ducastel était parti… non cette nuit-là, en fugitif, mais le lendemain, dans l’après-midi, se dirigeant vers l’est, plutôt que vers l’ouest.

La lettre de recommandation que lui avait remis Lionel Jacques lui porta chance. D’étape en étape, il arriva à la Nouvelle-Écosse. Engagé comme teneur de livres, dans un des bureaux de la houillère de W…, ainsi qu’il en avait été à la banque, jadis, sa promotion fut rapide… si rapide que, à l’âge de vingt-cinq ans, il avait acquis la position et le titre d’inspecteur.