L’homme de la maison grise/01/11

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L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 34-36).

Chapitre XI

LE RÈGLEMENT DE LA MAISON GRISE


M. Jacques, dit Yvon, pendant le déjeuner de son malade, j’espère que M. Villemont n’oubliera pas de vous apporter votre dîner.

— Il ne l’oubliera pas, j’en suis sûr.

— Dans tous les cas, voici deux sandwiches que je viens de préparer pour vous ; je vais les mettre sur cette table, à la tête de votre lit, à côté de la carafe d’eau et le pot de limonade. Pour le cas où notre hôte vous oublierait, vous ne courrez pas le risque de mourir de faim et de soif, pendant mon absence.

— C’est une inutile précaution, tu sais, Yvon, dit Lionel Jacques ; mais si ça peut te rassurer sur mon compte, très bien.

— Ça me rassure… jusqu’à un certain point… Le fait est que je n’aime pas beaucoup vous laisser seul ici… Cet homme… M. Villemont…

— Ah ! bah ! fit Lionel Jacques en souriant.

M. Villemont est un inconnu pour nous, en fin de compte, M. Jacques, et après le tour qu’il nous a joué… et qu’il nous joue chaque nuit, en nous enfermant à clef dans notre chambre, je me défie de lui, plus que jamais.

— N’aie aucune crainte, mon garçon.

— Mais !… S’il allait vous attaquer !… Ça doit être à moitié détraqué cet… hermite !

— Il ne m’attaquera pas… Et puis, Yvon, s’il osait faire le geste seulement de me provoquer, je… Tiens, regarde !

Ce-disant, Lionel Jacques retira de sous ses oreillers un revolver de fort calibre, qu’il montra au jeune homme.

— Ah !… Un revolver !

— Bien sûr !… Vois-tu, jamais je ne pars en excursion dans la forêt, sans être armé. On ne sait jamais… Une mauvaise rencontre… homme ou bête… Ainsi, ne sois nullement inquiet à mon sujet, mon jeune ami, et je te souhaite de passer une belle et agréable journée à la ville.

— Je ne manquerai pas de me rendre au bureau de poste, y poster vos lettres et en retirer votre courrier. Je ne manquerai pas non plus de vous apporter des revues et les journaux, ainsi que le linge et les objets de première nécessité qui vous manquent tant, depuis que vous êtes ici…

— Je me fie à toi ; je sais que tu n’oublieras rien, mon garçon !

À dix heures, Yvon se rendît à la cuisine et demanda à son hôte :

M. Villemont, auriez-vous des objections à prêter une brochure ou des revues à M. Jacques ? Il va être seul toute la journée ; lire le distraira.

— Vous pouvez choisir, répondit l’homme de la Maison Grise, en indiquant la table, couverte de matière à lire.

— Merci, fit Yvon, en s’emparant au hasard, de deux brochures et de quelques revues, qu’il alla porter immédiatement au malade.

— Voici de quoi vous amuser, M. Jacques, dit-il, en jetant les livres et revues sur le lit. M. Villemont a fort gracieusement consenti à vous prêter ces brochures et revues.

— Merci, Yvon ; merci d’y avoir pensé ! Vraiment, tu penses à tout ! S’étant assuré que Lionel Jacques ne manquerait de rien pendant son absence, Yvon se disposa à partir.

— Vous avez quelque chose à me communiquer, avant mon départ, M. Villemont ? demanda-t-il. Qu’est-ce, s’il vous plaît ?

— Oui… Ah ! oui !… Je suis d’avance que ce que je vais vous dire va vous mécontenter, répondit l’hermite en souriant, car j’ai pu constater déjà que vous êtes… fougueux… Mais c’est de votre âge, je le comprends.

— Vous vouliez m’entretenir de… quoi ? demanda, encore une fois Yvon.

— Je voulais, tout d’abord, m’enquérir de l’heure à laquelle vous pensez être de retour de la ville… à supposer que vous avez l’intention de revenir ici ce soir ?

— Je ne saurais fixer l’heure exacte de mon retour, M. Villemont, répondît notre ami. Entre cinq et six heures probablement.

— Ce sera bien ainsi… Le fait est, M. Ducastel, que, dans ces régions isolées, il y a certaines précautions à prendre ; c’est pourquoi, à moins d’un cas extraordinaire, la porte de la Maison Grise se ferme à six heures précises, chaque soir.

— À six heures !

— C’est là un des règlements de la Maison Grise… et puis, je n’aime pas à dévier de mes habitudes, je vous le dis franchement ; le souper est toujours prêt à six heures, ici… S’il vous plaît vous en souvenir.

— C’est entendu, dit Yvon ; je serai de retour avant six heures.

— Très bien. Il n’est rien comme de s’entendre.

— Maintenant, auriez-vous la bonté de me renseigner sur le chemin qui conduit à W… ? Je ne veux pas parler du Sentier de Nulle Part, vous le pensez bien ; mais du chemin sur lequel j’ai trouvé M. Jacques évanoui.

— C’est un beau chemin, celui-là… Un demi-mille à peu près, dans les rochers, puis c’est la rase-campagne, l’espace… Quant au Sentier de Nulle Part, M. Ducastel, je ne vous conseillerais pas d’y cheminer jamais ; c’est un sentier dangereux et…

— Et hanté, prétend-on, acheva le jeune homme en riant.

— Ce n’est pas là précisément ce que je voulais dire, fit, en riant, l’homme de la Maison Grise ; j’allais seulement vous prévenir…

— Tout dangereux soit-il, le Sentier de Nulle Part est fréquenté parfois, je crois.

— Que voulez-vous dire ? fit vivement M. Villemont d’un ton où perçait… était-ce de l’inquiétude ?

Yvon allait raconter l’incident du mouchoir qu’il avait trouvé dans le Sentier de Nulle Part, mais quelque chose le retint… quelque chose… une expression indéfinissable qu’il crut voir sur le visage de son interlocuteur.

— Oh ! Je ne voulais dire rien de particulier, ni de bien intéressant, répondit-il, d’un air détaché. J’avais cru voir quelqu’un… un homme… un cheminot, sans doute, sur le Sentier de Nulle Part, le jour que j’y cheminais à cheval sur Presto.

— Vous vous serez trompé, affirma M. Villemont, car, si je dis que ce sentier est dangereux, c’est qu’il s’y produit souvent de petits éboulis, et la chose est connue. Vous avez dû remarquer que les rochers, à certains endroits, ne semblent se maintenir que par un miracle d’équilibre ?

— Oui, je l’ai remarqué, répondit Yvon.

— Eh ! bien, ces rochers peuvent s’écrouler, d’un moment à l’autre, surtout lorsque le tonnerre fait vibrer l’atmosphère ; c’est arrivé déjà… ça arrivera encore, probablement.

— Je me garderai bien de cheminer dans le Sentier de Nulle Part, dorénavant, répondit, en souriant, le jeune homme, car je ne suis pas encore assez fatigué de la vie pour risquer de la perdre… Au revoir, M. Villemont ! ajouta-t-il. À ce soir !

— Au revoir, M. Ducastel, et bon voyage !

— Merci !

Ainsi que l’avait annoncé M. Villemont, le nouveau chemin que prit Yvon était bien passable. Sans doute, il était rocheux sur la longueur d’un bon demi mille ; mais bientôt, de beaux champs verts à perte de vue, vinrent réjouir les yeux du jeune cavalier.

Il était près de midi, lorsqu’Yvon Ducastel arriva à W… et qu’il arrêta son cheval à la porte de sa maison de pension.