L’homme de la maison grise/01/15

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L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 43-46).


Chapitre XV

AMOUREUX D’UNE VISION


— Guido ! Beau Guido ! fit Yvon, en s’approchant du chien, avec l’intention de le flatter.

— Guido ! fit l’homme de la Maison Grise, de sa voix de tonnerre, et le chien, tremblant de frayeur, retourna se coucher sur le seuil de la porte.

— Mon Dieu, Monsieur ! s’écria Yvon, au comble du mécontentement. Quel mal peut-il bien y avoir à ce que je flatte votre chien ?

— Je m’y oppose ; voilà !

— C’est on ne peut plus ridicule, à la fin !

— Comme vous voudrez, M. Ducastel. Mais, dans tous les cas, je tiens à être obéi.

— Je n’ai pas l’habitude… d’obéir… au premier venu, M. Villemont, répliqua Yvon, fort en colère.

— Vous le prenez de haut, jeune homme.

— J’allais ajouter, lorsque vous m’avez interrompu, que si je m’abstiens de flatter Guido, c’est que je crains que vous vous vengiez sur lui ensuite.

— Ça se pourrait… murmura l’hermite.

— Ah ! Bah ! s’exclama Yvon. Vous m’impatientez, mon cher monsieur !… Et savez-vous, à votre place, je traiterais Guido autrement que vous le faites. Un chien de cette taille !… Un de ces jours, il se vengera de vos brutalités en vous sautant à la gorge.

— Je ne crains ni homme, ni bête, jeune homme, répondit l’homme de la Maison Grise, avec un sourire qui découvrit toutes ses dents. Je le répète, mon chien m’appartient ; j’en fais ce que je veux. Guido tremble, à ma voix ; c’est ce que je désire.

— Brute ! Triple brute ! dit Yvon, entre ses dents.

Après un tel prologue, le déjeuner fut silencieux, inutile de le dire. Yvon ne desserra pas les dents ; quant à M. Villemont, il paraissait trop préoccupé à propos de quelque chose, pour proférer même une parole.

— Imaginez-vous, M. Jacques, que j’ai bien revu mon ami Guido, dans la cuisine, tout à l’heure ! annonça le jeune homme pendant que le malade déjeunait.

— Je l’ai entendu aboyer… Évidemment. Guido est comme Presto : il n’aime pas que la pluie lui tombe dessus, répondit Lionel Jacques en riant. Et comment se porte notre hôte, ce matin, Yvon ?

M. Villemont est d’une humeur massacrante, oui, massacrante ! J’ai cru qu’il allait me massacrer, moi, ainsi que son chien, parce que je voulais flatter ce dernier, dit notre jeune ami en souriant.

— C’est un toqué…

— Quelque chose le tracasse fort ; c’est évident !

— Peut-être que, lui non plus, il n’aime pas la pluie… Le fait est que c’est assez déprimant, dans ces régions surtout.

— Vous l’avez dit, M. Jacques ! On se demande comment M. Villemont peut se résigner à vivre au milieu de cette désolation… Mais il est à moitié détraqué, je crois cet homme ! Le fait seul de ne pas vouloir que je flatte son chien le prouve assez.

— Dis-moi donc, mon pauvre enfant, pourquoi tu ne possèdes pas un chien, toi qui aimes tant les bêtes ?

— Parce que ça ne serait pas commode, en pension, comme je le suis, répondit Yvon. Mais, un de ces jours, je me ferai construire une maison, ou bien j’en achèterai une, et alors, ajouta-t-il en riant, je garderai un chien deux plutôt, des chats, des oiseaux, des poules, des canards, des lapins…

— Toute une ménagerie, quoi !

— En attendant, qu’allons-nous faire, toute la journée ?… Impossible de sortir ; impossible même d’ouvrir les fenêtres, car le vent pousse la pluie dans cette direction.

— Nous lirons, nous causerons, nous jouerons aux dames… Que veux-tu, il faut endurer ce qu’on ne peut empêcher.

— Et faire contre mauvaise fortune bon cœur.

— Exactement !

La journée se passe donc tant bien que mal. Le soir, lorsque Lionel Jacques eut été endormi, Yvon se retira dans son « boudoir », et ayant étendu un écran, afin que la lumière de la lampe ne dérangea pas le dormeur, il se disposa à écrire. Il espérait que le temps se remettrait au beau durant la nuit ce qui lui permettrait d’aller à W… le lendemain, et d’y poster ses lettres, qui étaient importantes et qui ne pouvaient souffrir plus de retard.

Il s’empara donc de la boîte de papier que M. Villemont avait mise à leur disposition et malgré lui, il haussa les épaules, en en examinant le contenu : il vit du papier et des enveloppes rose tendre ; quelque chose de très approprié à l’usage d’une dame ou d’une jeune fille, sans doute. Mais pour une lettre d’affaires, vraiment c’était du plus grand ridicule !

Cependant, « à la guerre comme à la guerre ». Les magasins de papeterie étaient loin ; il lui fallait se contenter de ce qu’il avait à sa disposition. Chose certaine, par exemple, il expliquerait à ses correspondants la raison pour laquelle il leur écrivait sur ce « papier de demoiselle » comme l’avait dit Lionel Jacques ; sans quoi on rirait de lui, et ça serait à n’en plus finir.

Il écrivit une lettre… mais la vue de l’enveloppe dans laquelle il se voyait obligée de l’enfermer lui donna un vrai fou-rire.

— L’autre lettre maintenant ! se dit-il, avec un soupir de découragement presque comique… Si, au moins, je pouvais trouver quelques feuilles de papier blanc dans cette boîte… Je vais m’en assurer… Je préférerais assurément du papier incolore ; ça serait « moins pire » que du papier rose, comme disent les enfants.

Ses recherches furent vaines : il n’y avait pas une seule feuille de papier blanc !

Comme il rejetait le papier dans sa boîte d’un geste impatienté, une des feuilles se détacha des autres et glissa sur le plancher : il la ramassa. Mais au moment où il allait la remettre avec le reste du papier, il eut une exclamation étonné : quelques lignes y étaient inscrites…

Bien vite, Yvon eut pris connaissance de ce qui était écrit sur la feuille de papier ; c’étaient un quatrain, et l’écriture, évidemment féminine, était à la fois très lisible et très distinguée.

Plusieurs fois de suite, notre ami lut le quatrain, qui lui semblait être le cri d’une âme désolée… ou plutôt torturée… Quand cela avait-il été écrit… et par qui ?… Pas par M. Villemont, bien sûr !… Non qu’il y eut eu rien de surprenant à ce nue l’hermite de la Maison Grise fût en crise à une peine secrète… sans cela, pourquoi fuirait-il le monde ainsi qu’il le faisait ?… Ses manières brusques, son langage, brusque aussi, cachaient peut-être un cœur ulcéré…

Mais, non ! C’était impossible ! M. Villemont n’eut pas écrit ses impressions ainsi… encore moins sur le panier de fantaisie… D’ailleurs, nul doute là-dessus ; les quatre vers étaient d’une écriture féminine…

Ce quatrain avait-il été écrit récemment ?… M. Villemont avait dit que la boîte de papier avait dû appartenir à l’une de ses ancêtres… mais il n’avait pas été sous serment, en affirmant cela… L’encre était pâle, comme si elle eut été de bien vieille date ; mais l’encre qui n’est pas de première qualité pâlit assez vite… Il n’y avait donc pas à se fier à de telles indications pour déterminer la date du quatrain…

— Je voudrais bien savoir à quoi m’en tenir !… se dit Yvon. Dans tous les cas, celle qui a écrit ces vers avait l’âme torturée par une secrète peine… on dirait plutôt par le remords… La pauvre enfant !… Non, je ne veux pas croire qu’il s’agit d’une ancêtre de M. Villemont… Je ne puis m’empêcher de penser que ces quatre lignes ont été écrites tout récemment… je ne sais trop pourquoi… Ah ! Que ne donnerais-je pour savoir !…

Il plia en quatre le papier sur lequel le quatrain était écrit et il le mit dans une des poches intérieures de son habit, où se trouvait déjà le petit mouchoir aux initiales brodées, qu’il avait trouvé dans le Sentier de Nulle Part, puis, ayant éteint sa lampe, il se coucha et bientôt, il dormait profondément.

Il eut un rêve étrange… Il rêva que la lune brillait dans tout son éclat et qu’assis à sa fenêtre, il regardait dehors. Soudain, entre deux rochers gris, presque noirs, apparut la vision de l’autre nuit… Il revît son visage exquisément beau, ses bras blancs comme de l’albâtre, élevés vers le ciel en un geste suppliant

Tout à coup, la vision lui tourna le dos et elle se mit à écrire sur l’un des rochers gris, en caractères gros et lisibles, au moyen d’un morceau de craie blanche : ces caractères ressortant vivement sur la pierre servant de tableau. Et voici ce qu’il lut :

« Est-il une douleur comparable
( à la mienne ?…
Est-il, en ce bas-monde, une
( plus grande peine
Que celle que j’endure ?… Ô
( Maître tout-puissant.
Ayez pitié de moi ! Soyez com-
( patissant ! »

Ciel ! C’était le quatrain qu’il avait trouvé dans la boîte de papier à lettre et qui l’avait tant intrigué !…

Ayant achevé sa tâche, la vision éleva, encore une fois ses deux bras vers le ciel… puis elle disparut…

Yvon s’éveilla le front couvert de transpiration. Encore sous l’influence du rêve qu’il venait de faire, ses yeux se portèrent vers sa fenêtre… Il n’y avait certes pas de lune, puisque la pluie continuait à tomber par torrents et il ne put s’empêcher de soupirer, en constatant qu’il n’avait fait que rêver… car, chose étrange, notre jeune héros était en passe de devenir amoureux… amoureux d’une vision.