L’homme qui court après la Fortune, et l’homme qui l’attend dans son lit

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XI.

L’homme qui court apres la Fortune, & l’homme qui l’attend dans ſon lit.



QUi ne court apres la Fortune ?

Je voudrois eſtre en lieu d’où je pûſſe aisément
Contempler la foule importune
De ceux qui cherchent vainement

Cette fille du ſort de Royaume en Royaume,
Fideles courtiſans d’un volage fantôme.
Quand ils ſont prés du bon moment,
L’inconſtante auſſi-toſt à leurs deſirs échape :
Pauvres gens, je les plains, car on a pour les fous
Plus de pitié que de courroux.
Cet homme, diſent-ils, eſtoit planteur de choux,
Et le voila devenu Pape :
Ne le valons nous pas ? Vous valez cent fois mieux ;
Mais que vous ſert voſtre merite ?
La Fortune a-t-elle des yeux ?
Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quite,
Le repos, le repos, treſor ſi précieux,
Qu’on en faiſoit jadis le partage des Dieux ?

Rarement la Fortune à ſes hoſtes le laiſſe.
Ne cherchez point cette Déeſſe,
Elle vous cherchera ; ſon ſexe en uſe ainſi.
Certain couple d’amis en un bourg étably,
Poſſedoit quelque bien : l’un ſoûpiroit ſans ceſſe
Pour la Fortune ; il dit à l’autre un jour :
Si nous quittions noſtre ſejour ?
Vous ſçavez que nul n’eſt prophete
En ſon païs : Cherchons noſtre avanture ailleurs.
Cherchez, dit l’autre amy, pour moy je ne ſouhaite
Ny climats ny deſtins meilleurs.
Contentez-vous ; ſuivez voſtre humeur inquiete ;
Vous reviendrez bien-toſt. Je fais vœu cependant
De dormir en vous attendant.
L’ambitieux, ou ſi l’on veut, l’avare,

S’en va par voye & par chemin.
Il arriva le lendemain
En un lieu que devoit la Déeſſe bizarre
Frequenter ſur tout autre ; & ce lieu c’eſt la cour.
Là donc pour quelque-temps il fixe ſon ſejour,
Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures
Que l’on ſçait eſtre les meilleures ;
Bref ſe trouvant à tout, & n’arrivant à rien.
Qu’eſt cecy ? ce dit-il ; Cherchons ailleurs du bien.
La Fortune pourtant habite ces demeures.
Je la vois tous les jours entrer chez celuy-cy,
Chez celuy-là ; D’où vient qu’auſſi
Je ne puis heberger cette capricieuſe ?
On me l’avoit bien dit, que des gens de ce lieu

L’on n’aime pas toûjours l’humeur ambitieuſe.
Adieu Meſſieurs de cour ; Meſſieurs de cour adieu.
Suivez juſques au bout une ombre qui vous flate.
La Fortune a, dit-on, des temples à Surate ;
Allons-là. Ce fut un de dire & s’embarquer.
Ames de bronze, humains, celuy-là fut ſans doute
Armé de diamant, qui tenta cette route,
Et le premier oſa l’abyſme défier.
Celuy-cy pendant ſon voyage
Tourna les yeux vers ſon village
Plus d’une fois, eſſuyant les dangers
Des Pyrates, des vents, du calme & des rochers,

Miniſtres de la mort. Avec beaucoup de peines,
On s’en va la chercher en des rives lointaines,
La trouvant aſſez toſt ſans quitter la maiſon.
L’homme arrive au Mogol ; on luy dit qu’au Japon
La Fortune pour lors diſtribuoit ſes graces.
Il y court ; les mers eſtoient laſſes
De le porter ; & tout le fruit
Qu’il tira de ſes longs voyages,
Ce fut cette leçon que donnent les ſauvages :
Demeure en ton païs par la nature inſtruit.
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
Que le Mogol l’avoit eſté ;
Ce qui luy fit conclurre en ſomme,

Qu’il avoit à grand tort ſon village quitté.
Il renonce aux courſes ingrates,
Revient en ſon païs, void de loin ſes pénates,
Pleure de joye, & dit : Heureux qui vit chez ſoy ;
De regler ſes deſirs faiſant tout ſon employ.
Il ne ſçait que par oüir dire
Ce que c’eſt que la cour, la mer, & ton empire,
Fortune, qui nous fais paſſer devant les yeux
Des dignitez, des biens, que juſqu’au bout du monde
On ſuit ſans que l’effet aux promeſſes réponde.
Deſormais je ne bouge, & feray cent fois mieux.

En raiſonnant de cette ſorte,
Et contre la Fortune ayant pris ce conſeil,
Il la trouve aſſiſe à la porte
De ſon amy plongé dans un profond ſommeil.