L’homme qui pense/ I

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II  ►

I.


Ils étaient tous suinteux d’humidité ces poteaux disgracieux, obstruant en tous sens les rues de Montréal, faisant ressembler la ville à un couloir de gare, où les fils télégraphiques, électriques, systématiques, se croisent, se tricotent par centaine.

L’écoulement de ces tuyaux aériens tombe sur le passant ; le lymphatique n’y prend garde, pour lui tout est égal, uniforme ; mais l’homme d’impression, le nerveux ne peut dissimuler sur ses traits le vif mécontentement que lui cause cet état de choses.

Au désolé de cette nature pleurante se joint un air de deuil, vous glaçant, vous saisissant tel qu’un avertissement de mort aux lugubres échos, que repercutent au loin les sourds gémissements de l’atmosphère. Les larmes de la terre, en duo se marient aux sanglots de votre cœur et le pauvre mortel sur qui le sort se pose en face de ce macabre tableau sent son courage faiblir.

Il lui semble enfoncer ses pas chancelants dans un sable traîtreux ; c’est le simoun du désert envahissant votre être, c’est la déesse avec ricanements sinistres, dont les longs voiles noirs obscurcissent votre regard. Ah ! qui viendra à cette heure vous tirer de ce diabolique cauchemar, quelle sera la main bienfaisante vous donnant son appui pour vous conduire sans défaillance là-bas à ce fort dont la vacillante clarté vous dit encore : Espère ?

C’était bien là, à cette heure les angoissantes pensées qui agitaient Armand Clairmont : Après un grand revers de fortune, il s’était adressé à plusieurs prétendus amis, infatigables flagorneurs aux jours du succès, au moment où un peu d’amitié sincère eût pu sauver du désastre celui dont la générosité imprévoyante les avait fait monter, ils l’avaient méprisamment traité d’utopiste. Lorsqu’il leur avait dit : Ce que je vous propose sera un bienfait pour notre pays ; ils avaient souri, de ce sourire béat des masses aux têtes de linottes, tournant sans savoir pourquoi à tous les vents et Armand demeuré dans l’isolement luttait, luttait, espérant toujours à force d’énergie, de courage, réussir malgré tout à donner à sa charmante famille, une jeune femme, trois enfants, le confort, le bien-être nécessaire à ces êtres habitués à vivre dans des pièces spacieuses, hygiéniques, chauffées d’une chaleur saine ; il voulait à tout prix leur faire quitter au plus vite l’appartement exigu, — que son changement de fortune l’avait obligé de prendre, dans un moment de difficulté monétaire ; car il les voyait tous dépérir à vue d’œil dans ces logements loués, où, par une ignorance complète de la physique, l’on enlève de l’air tout l'oxygène ; son plus ardent désir était de les amener loin de la ville, le soleil vivifiant, l’air pur de la campagne, étaient les seuls remèdes capables de rendre à sa femme sa santé gravement altérée, à ses enfants, leurs joues vermeilles, leurs lèvres roses, leur vivacité d’autrefois ; rien ne laissait présager qu’il réussirait à pouvoir acquérir un tout petit pied à terre, loin de cette ville dont le brouhaha offrait en ce jour, le tableau le plus vrai de la perfection dans le désordre.

Armand s’était arrêté au coin d’une rue ; les véhicules, en nombre infini, passaient, passaient, sans fin, c’était les véhicules monstres, les véhicules puants, les véhicules légers, effrontés, écrasant, bousculant tout sur leur passage.

Il ne pouvait comprendre à cette heure pourquoi tant de gens sans fortune, végétant, travaillant dur dans les centres populeux, gagnant à peine assez pour exister, ne préfèrent pas la culture de la terre. Celui qui s’y livre avec persévérance en peu d’années recueille un ample bénéfice de ses travaux, surtout de nos jours les machines aratoires facilitent tellement l’ouvrage ; Jean Rivard fut un sage d’embrasser cette noble carrière ; il devint un citoyen, marquant ; vécut heureux et content.

Le sol que nous faisons fructifier, nous récompense amplement de nos labeurs, et n’est-ce pas une joie bien légitime de voir se lever, mûrir, se dorer, les moissons que nous avons semées ; admirer avec satisfaction le tapis si bien nuancé des mille produits nutritifs de la terre ; on dirait que tous les bruissements ambiants, l’harmonie de tout ce qui naît, respire, s’agite, murmure à notre oreille : Vous êtes les bienfaiteurs du monde et toutes ces belles choses sont votre propriété. Vous pouvez dans cette jolie maison, qui déjà vous appartient, recouvrir vos tables de fruits, de légumes savoureux ; entourer tout cela des fleurs du jardin ; rien ne vous refuse son contingent pour vous procurer un bien-être parfait, presqu’un luxe, que vos journées de travail énervant dans les villes ne pourront jamais vous donner ; vos enfants élevés sous un ciel clément, éloignés des embûches de la ville, deviennent de braves gens, souvent appelés à remplir avec distinction les positions les plus élevées de leur pays ; si avec jugement les parents ont eu à cœur de les faire instruire.

Il se disait : Si j’en avais les moyens j’amènerais une dizaine de familles sur une des immenses terres du Canada, où en cultivant ils pourraient recevoir dans de grandes salles, bâties à cet effet, des cours de culture physique, d’hygiène élémentaire, absolument ignorée de la plupart des Canadiens ; je leur procurerais des distractions, des plaisirs intellectuels, élevant leurs pensées, leurs aspirations vers le bien, le beau, formant leur intelligence afin qu’ils puissent s’intéresser à autre chose qu’à des platitudes, des vulgarités, afin qu’ils soient des citoyens pouvant être utiles à leur pays.

Je voudrais les voir tous en florissante santé ; leur épargner les souffrances que mes chers éprouvent aujourd’hui. Hélas ! pourrai-je un jour réussir ?

À cet instant Armand sentit soudain une main se poser sur son épaule ; en levant son regard, il aperçut avec surprise, à ses côtés, le meilleur, le plus intime ami de son père, Monsieur Morin, parti depuis de longues années du pays, n’en ayant jamais reçu de nouvelles, il le croyait mort.

Était-ce une illusion ; mais avec joie il entendit l’étranger l’interpeller ainsi :

— Pardon, Monsieur, suis-je dans l’erreur, n’êtes-vous pas le fils de mon compagnon d’études, Louis Clairmont ? En vous regardant ainsi absorbé de pensées, ne semblant pas très roses, j’ai cru retrouver dans vos yeux le regard franc et droit de mon plus cher ami, vous me rendrez le plus heureux des hommes en me disant que vous êtes le petit Armand d’autrefois.

— Monsieur Morin, vous ne vous trompez pas, je suis le fils de Louis Clairmont.

Émus tous deux, ils se serrèrent affectueusement la main, car venait de se rouvrir pour eux une page chère à relire.

Après avoir longtemps causé des souvenirs d’antan, Monsieur Morin dit à son jeune ami :

— Combien je regrette vous avoir rencontré si tard, il me faut vous quitter à l’instant, une affaire importante m’appelle, je pars dans une heure pour l’Europe et il me semble que quelque chose vous inquiète, il faut m’avouer tout, je puis vous parler comme je le fais ; si souvent tout petit je vous ai sauté sur mes genoux ; alors que vous veniez m’apporter vos inventions de futur célèbre ingénieur ; me demandant mon opinion. Je trouvais votre travail vraiment remarquable pour votre âge. Votre pauvre père souriait, alors je lui disais : Ne ris pas Louis, ton fils fera sa marque dans le monde.

— Hélas ! répondit Armand. Monsieur, après avoir tant travaillé aujourd’hui je suis ruiné.

— Alors il faut refaire votre fortune, je vous y aiderai ; le temps me presse, cependant je veux vous conseiller de vous adresser de suite au Ministre de génie, Sir Lomer Gouin, qui, depuis tant d’années, a conduit avec habileté, un jugement supérieur les affaires du pays ; augmentant ses relations, ses ressources commerciales, embellissant la province de Québec ; donnant à l’instruction publique le premier encouragement notable en accordant à ses professeurs et maîtresses d’écoles des salaires convenant à leur position ; salaires qui juqu’alors leur avaient été mesquinement refusés.

Avec sa connaissance parfaite de la conséquence future des choses présentes, Sir Lomer n’a jamais hésité à encourager les talents des canadiens, de quelque nationalité qu’ils fussent, il savait reconnaître tout le bien devant revenir à son pays en agissant avec cette sage tactique. Il a prouvé au monde entier que le Canada devait marcher de pair avec les nations les plus éclairées, puisqu’il possédait des hommes d’État de sa valeur ; l’Europe a vite reconnu sa supériorité diplomatique parce qu’avec une rare adresse il a su résoudre les problèmes les plus importants ; il a acquis l’admiration des sommités étrangères.

Vous ne regretterez pas de suivre mon conseil. Sir Lomer Gouin est un homme de cœur, il sympathise aux chagrins silencieux de ses frères ; chagrins qu’il a éprouvés souvent durant sa belle carrière, heurté cruellement aux difficultés placées sur sa route par des ennemis jaloux, de ses talents. Ses succès aujourd’hui ne lui ont pas donné la vanité du pédant, du snobiste ; il n’oublie pas qu’il a eu des jours de tristesse ; il se sentirait rapetissé à ses propres yeux s’il n’acquiesçait pas à une demande légitime pour protéger un compatriote, ou tout autre, en butte avec les difficultés de la vie.

Vous réussirez auprès de lui, j’en ai la certitude. Vous m’écrirez. Voici mon adresse :

Paris, 17 Boulevard des Capucines.

Dans quatre mois, je suis de retour et j’irai m’asseoir à votre table ; j’ai hâte de faire la connaissance de votre charmante famille. Vous avez des enfants, vous êtes un homme riche ; moi je les adore, et je n’en ai pas ; mais il ne faut pas parler de regrets, soyons optimistes en toutes choses, et tout finira bien.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La foule de suppliants venait de laisser la salle de discussion. Sir Lomer Gouin se préparait à partir, satisfait enfin d’être parvenu à faire comprendre à une partie de l’assemblée qu’il est important, lorsqu’il s’agit du bien de l’univers tout entier, d’oublier les intérêts d’un parti qui définitivement finira par bénéficier d’une semblable conduite, puisque les intérêts mondiaux sont les réels intérêts individuels dont chacun de nous doit, tôt ou tard, reconnaître les bienfaits. Après avoir répondu à plusieurs ; fait la connaissance d’Armand Clairmont, qui le quittait heureux ; sûr maintenant de la réussite de son entreprise ; le premier ministre avait hâte aussi de quitter son bureau ; c’était l’heure voulue du départ, lorsque son secrétaire vint le prévenir qu’un individu de modeste apparence demandait avec instance la faveur d’être admis. Il dit qu’il est en retard, mais il a la conviction que vous ne l’évincerez pas la veille de Noël.

Malgré la fatigue qu’il éprouve, Sir Lomer fait entrer. Encore un solliciteur et pis cette fois, un solliciteur sans manières, oublieux du décorum dû aux sommités d’un pays ; il garde son chapeau sur sa tête. Avec patience cependant le ministre l’écoute, lui accordant le bénéfice de la distraction, car il a reconnu en lui un homme intelligent, capable de remplir avec habileté la charge qu’il désire obtenir ; il veut lui être utile ; mais sa persistance à garder son chapeau lui déplaît ; comme Montcalm le manque de politesse le froisse chez un peuple, pour devenir quelque chose un peuple doit apprendre à être poli ; aussi avec sa bonté caractéristique qui le porte toujours à soulager les chagrins, pleurant dans l’ombre, Sir Lomer lui dit : Avant de vous répondre, il me plairait de ne pas voir votre couvre-chef de côté sur votre tête.

C’était le moment psychologique attendu impatiemment du spirituel solliciteur.

Ah ! pardon, Monsieur le ministre, depuis longtemps que je travaille dur, c’est la seule chose que j’ai pu mettre de côté.

Sir Lomer sourit, de ce sourire bienveillant qui lui a gagné les votes de tant d’électeurs ; il presse cordialement la main du solliciteur : Je vous accorde ce que vous me demandez, mon ami ; je veux un Noël heureux pour vous, pour toute la famille, pour les petits enfants auxquels j’envoie mon cadeau de Noël. En même temps il verse une bourse remplie dans la main qu’il serre encore et quitte promptement le bureau afin d’échapper aux remerciements ; heureux d’avoir avec ce regard prompt qu’il possède, à deviner les natures, heureux d’avoir lu une si profonde reconnaissance sur les traits de son obligé, d’avoir changé l’expression souffreteuse de ce visage découragé par les tracas du STRUGGLING FOR LIFE en un rayon d’espoir ; ensoleillé l’ombre triste de la maisonnette, il voit dans un mirage les douces joies de la famille, auxquelles il est si sensible ; il oublie les débats, les ennuis, les fatigues de la journée en entendant l’écho lointain des éclats de rires joyeux des enfants, ému, il se sent content d’avoir eu le bonheur en ce jour de faire vibrer cette musique des anges.