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L’homme qui pense/ II

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II.


Monsieur X…

Il est là étendu sur un divan de velours ; autour de lui tout ce que l’argent peut procurer de luxe, se retrouve, cependant sur ce visage vieilli, où les rides du mécontentement ont parcheminé tous les traits se lit le désenchantement qu’éprouve, infailliblement, un jour l’égoïste grippe-sou, n’ayant toute sa vie pensé qu’à lui ; il n’a reculé devant aucune lâcheté pour accumuler sa fortune ; rien ne l’a empêché de marcher droit au but dans cette large route menant vite aux millions, aujourd’hui il les possède ces millions ; pourquoi alors, pourquoi donc, ce dégoût, ce blasement de physionomie repoussante, blason honteux de tout être n’ayant jamais, jamais éprouvé cette lumière des natures supérieures ; le sentiment d’altruisme ; blason des nobles, des grands.

C’est la veille de Noël, le froid dur montant en fumée blanche dans l’atmosphère s’oublie, attiédi sous les rayons vivifiants d’un soleil endiamanté ; mais dans la chambre de Mr. X… malgré le pétillement des charbons contenus dans la cheminée de carrare on sent le froid du marbre, les lourds rideaux de damas obstruant la lumière, sont les vigilants facteurs tenant dans leurs mains meurtrières les humides microbes des noires maladies, dans cette pièce, malgré toutes ses richesses, en y pénétrant l’on éprouve le malaise des anémiques, des neurasthéniques, le saisissement, un peu triste de l’étranger impressionnable à son arrivée à Venise ; pourquoi ? c’est l’humidité. En restant quelques minutes dans cet endroit, l’on oublie vite son luxe, sans confort, car à peine y êtes-vous assis que vous sentez votre épiderme se recouvrir de petits gonflements donnant à votre peau l’apparence de celle de la volaille, tandis qu’un frisson imperceptible vous saisit, vous glace, telles que les sournoiseries d’une femme fausse et méchante.

Sur une table, près du maître de céans sont encombrés dans la vaisselle plate, les mets les plus succulents, les plus raffinés, entourés de guirlandes de fleurs, dont les pétales, malgré leur court séjour dans cette maison, tristement se rétrécissent, vous annonçant dans leur muet langage que la mort vous guette, car là où les fleurs ne peuvent vivre, là où l’air ne contient que l’azote, le carbone, sans une quantité suffisante d’oxygène, indispensable à la vie, l’homme doit vite y périr ; le tombeau qu’il habite volontiers sur la terre le mènera rapidement au tombeau que tous les humains redoutent d’aller habiter.

Singulière anomalie l’être le plus avare de ses biens, est celui qui les jette le plus inconsciemment à pleines mains loin de lui ; ne comprenant pas que la véritable richesse ici bas c’est la santé ; sans elle rien ne vous réussira dans le monde ; la goutte d’eau apportée à vos lèvres au milieu du désert, au moment d’agonie, vous sera mille fois plus utile que tout l’or du Pactole !

Monsieur X… faisait la grimace devant son succulent repas, tant la dyspepsie rongeait son estomac ; il ressentait une colère envieuse au fond de lui-même en se rappelant le bonheur joyeux qu’il venait d’entrevoir dans une maisonnette, où tous les membres d’une famille, assis autour d’une large table bien garnie, mangeaient, chantaient, riaient, les éclats de rires des petits et des grands, montaient avec les lumières des bougies, ornant le gâteau de Noël, vers la nue, comme un pur encens, remerciant le Seigneur de leur donner une joie si sincère. Ils avaient tous assisté à la messe du Christ, et au fond de ces cœurs honnêtes et bons se continuait l’alleluia chanté à l’église.

Monsieur X… dégoûté, sonna son domestique, voulant, en avalant une bouteille de son fameux vin de Bordeaux, qu’il ne garde que pour lui, oublier ses ennuis, car son isolement à cette heure est profond ; sa femme est morte de phtisie faute de bien-être, sa fille l’a quitté le jour où il a voulu la séparer de celui qu’elle aimait ; parce qu’il ne possédait aucune fortune. Contre son gré elle l’a épousé et puis suivi là-bas ; le mari a péri au champ des Bayonnettes à Verdun, où cinquante-deux français furent engloutis par un obus allemand ; seules les pointes des bayonnettes restèrent droite à travers le sol, et sa femme, affligée chaque jour, depuis lors, va à la Chapelle ardente, poser une couronne de fleurs à la mémoire de celui qu’elle pleure, qui n’a pas même pu être reconnu dans ce monceau de cadavres !!

Un long personnage avec une tête longue, des bras longs, des jambes longues s’avance ; faisant avec ses longs pieds des pas rythmés d’automatique ; on voit qu’il a reçu des ordres formels de ne pas glisser sa marche, afin de préserver le plus possible le moelleux tapis, où les mites, se riant du maître, ont déjà laissé leurs cartes. Le domestique apporte la bouteille.

En peu de secondes Monsieur X… l’a vidée. Il s’endort, dans ses rêves se reproduisirent les tableaux des atrocités de la guerre, qu’il a prolongée par toutes ses intrigues, ses traîtreuseries, tous les embarras qu’il a fait naître pour retarder la paix, l’union, la justice.

Sur la grève où déferlait la vague, il voyait s’enfuir devant lui comme dans un nuage, une jeune femme, dont les formes gracieuses se voilaient sous de longues draperies de deuil, elle s’éloignait, s’éloignait, semblant dans sa course rapide fuir avec terreur l’isolement de ces lieux déserts ; on eût dit que dans ses regards sombres se pleuraient les larmes des veuves et des orphelins.

Elle cherchait un appui dans le vide et ses pas se posaient sur un sable mouvant qui infailliblement finirait par l’engloutir si le secours qu’elle cherchait ne venait à temps.

Soudain elle disparut.

Haletant, frémissant, il avait tendu la main pour la saisir, il l’avait reconnue, c’était sa fille chassée du logis paternel, sa fille qu’il avait tant aimée alors qu’elle était sienne.

L’âme angoissée, il fouille le sable, mais plus rien, c’était le vide immense du champ des morts où le lugubre des tombeaux se mêlait aux terreurs de son âme.

Des corps sans têtes, des bras sans mains, des jambes sans pieds se mouvaient dans la vase, se changeant subitement en de noirs reptiles.

Ses mains crispées fouillaient encore le sol, cherchant en vain à retrouver celle qui n’était plus.

Soudain autour de ses doigts s’enroula un long papier sur lequel, en hiéroglyphes flamboyants, il put déchiffrer ces mots.

Vous m’avez tuée, mon père. Il se voila la face, cette enfant ensevelie c’est lui qui l’avait condamnée.

Ces rêves macabres se prolongent longtemps, enfin, quand il s’éveille, ses cheveux lui font mal, démoralisé il entend la cloche de l’église tinter le Gloria ; cette voix glorifiant le Dieu de la paix résonne à son esprit en délire, comme le râle d’un agonisant, l’univers tout entier tressaille d’indignation ; le sol a tremblé et s’effondre sous le trop lourd des ruisseaux de sang et de larmes qu’ont coûté ses gros sacs d’écus ; un spectre hideux l’a saisi par la main et de sa griffe noire il trace sur la muraille en lettres toutes rouges :

Jerusalem convertere, convertere, convertere ad Dominum.