L’iris bleu/Chapitre II

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Éditions Édouard Garand (p. 7-9).

CHAPITRE II


Yves Marin à Paul Lauzon,
Nominingue, 21 septembre 1918.

Bien cher Paul :

Ta dépêche est venue me surprendre dans les bois du nord, où elle m’a trouvé profitant des derniers beaux jours de l’année au milieu de cette campagne presque vierge, avec ses lacs remplis de poissons, ses grands arbres dont le feuillage revêt chaque jour de plus éclatantes teintes, ses oiseaux qui commencent leur migration. Je m’enlisais dans la contemplation de ces grandioses spectacles et il a fallu la nouvelle de ton arrivée au pays pour me réveiller de ma torpeur et me faire boucler mes malles.

Inutile de te dire combien je suis heureux de te voir enfin sorti de l’horrible fournaise, il faut y être passé pour savoir avec quel soupir de soulagement on salue à son retour le sol natal. Mais je ne veux pas te causer banalité et tous les mots, toutes les protestations de joie en seraient pour deux amis comme nous qui avons vingt mois durant affronté ensemble marmites, balles et baïonnettes allemandes. Aussi, cher Paul, je m’empresse de réunir armes et bagages et serai dans trois jours à Montréal, pour te recevoir,

Ton ami,
Yves.

N. B. — J’ouvre ma lettre, mon cher Paul, depuis que j’ai reçu ton télégramme, on vient de m’apporter une autre dépêche m’annonçant que grand oncle Pierre Marin, le seul parent que je connaisse, est mourant à St-Irénée. C’est l’ironie de notre pauvre existence, mon ami, que chacune de nos plus grandes joies soit aussitôt trempée de larmes. Je prends immédiatement le train pour Montréal et de là pour St-Irénée via St-Hyacinthe Je ne serai donc pas capable d’être à ton arrivée et nous serons obligés de différer de quelques jours notre embrassade. J’espère que tu sauras patienter, notre poignée de main n’en sera que plus chaude et affectueuse.

Cet oncle est un brave cultivateur resté célibataire, n’ayant jamais osé faire la cour à une femme. Héritier du domaine familial, il a consacré sa vie entière à le développer, à l’enjoliver, à faire rendre à son maigre sol son maximum de production. Chaque année une nouvelle somme allait rejoindre les anciennes économies, un nouveau lopin de terre venait s’ajouter à l’ancien patrimoine et fallait voir avec quel orgueil le bonhomme promenait ses yeux ravis sur ses champs s’étendant presqu’à perte de vue.

Là-bas, on le disait énormément riche, mais Dieu sait ce que représentent ces fortunes fabuleuses dans nos campagnes ! Pour moi, c’était un homme à son aise, âpre au gain, d’une économie côtoyant l’avarice ; d’ailleurs très pieux, très charitable, d’humeur toujours joyeuse, un vrai type de l’habitant canadien d’autrefois.

De plus, il est très instruit ! Chose rare dans nos campagnes, il reçoit tous les journaux, toutes les revues du pays, non seulement les publications ayant trait à l’agriculture, mais aussi des revues littéraires et scientifiques, et lors des courtes visites que je lui ai faites, il m’a toujours surpris par son érudition.

La dernière fois que je l’ai vu, il y a un an lors de mon retour d’outre-mer, il était encore solide comme un chêne. Malgré ses soixante-seize ans, nous avons fait ensemble le tour de ses terres et à l’entendre parler de ses projets, d’avenir, on aurait cru qu’il devait être immortel.

Dieu veuille que ce ne soit pas encore la fin, car malgré l’indifférence apparente que je lui ai témoignée et dont notre différence d’âge, la direction opposée de notre vie, la diversité de notre éducation étaient les causes je m’aperçois à la seule pensée qu’il peut mourir, que ce vieillard me tient au cœur avec toute la force du grand lien familial. On a beau n’être pas du même temps, n’avoir pas eu la même éducation, ne pas partager les mêmes goûts, les mêmes opinions, le sang crie plus fort que toutes ces choses conventionnelles et nous réunit bien étroitement dans l’adversité.

Je constate que je ne t’avais pas dit dans la première partie de ma lettre que j’avais été reçu notaire. Oui, mon bon Paul, j’ai racheté la parole donnée à mon père mourant, je serai le onzième notaire Marin, le Notaire Marin XI. C’est une dynastie comme une autre et ce pauvre papa avait tant à cœur cette tradition de notre famille que je n’ai pas pu ne pas me rendre à son suprême désir malgré ma répulsion pour cette aride profession, sœur jumelle des ronds-de-cuir administratifs.

Depuis mon retour, j’ai pioché avec ardeur la procédure notariale, le code de ci, le code de ça, et grâce à la bienveillance de Messieurs les Examinateurs, j’ai été admis en juillet dernier à la profession. Il ne me reste plus qu’à me faire une clientèle. Heureusement que mon père a eu la bonne idée de me laisser une jolie fortune, la somme de quarante-deux mille trois cent vingt-deux piastres et quarante-trois centins bien comptée que vient de me remettre « La Société Nationale de Fiducie » mes tuteurs. Tu vois que je suis déjà exact comme un vrai notaire, — et avec cela je puis attendre la clientèle, même si cette dernière retarde un peu à venir.

D’ailleurs j’ai quelques bons projets dans la tête que nous tâcherons de réaliser ensemble et qui devront à défaut de gloire, nous apporter la fortune d’ici quelques années.

Mes amours avec Berthe LeSieur vont toujours bon train, nous devons nous fiancer au printemps. Jeanne Lalande a bien hâte de te voir revenir, et espère nous imiter aussitôt que tu seras parmi nous.

Jusqu’à nouvel ordre, je serai à St-Irénée. Si mon oncle se rétablit, je reviendrai immédiatement à Montréal, sinon, je ne le quitterai pas tant qu’il y aura du danger. Je me souviens que lors du départ du 22e, le cher vieillard n’a pas craint de faire le voyage à Amherst pour venir me donner la suprême poignée de main, et je tiens à être auprès de lui aussi longtemps qu’il ne sera pas sensiblement mieux.

Ton ami
Yves.