L’iris bleu/Chapitre III

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Éditions Édouard Garand (p. 9-13).

CHAPITRE III


À demi couché sur son fauteuil à bascule, Pierre Marin, le grand amant de la terre, le solitaire de St-Irénée, la providence des pauvres et des malheureux, attend la mort avec cette douce sérénité que donne à ses fidèles la foi chrétienne.

Ce matin, Monsieur le Curé Ferrier est venu lui porter le Bon Dieu et lui administrer les derniers Sacrements. Depuis longtemps déjà, ses affaires temporelles sont réglées, et comme, sur sa demande expresse, le médecin venu de St-Hyacinthe lui a avoué qu’il n’y avait plus d’espoir de guérison, il vient de faire généreusement le sacrifice de sa vie et les yeux fixés sur le Christ d’argent qu’il détient comme une relique de son arrière grand’père, il se prépare à paraître devant le Juge Suprême.

Les époux Lambert, les seuls serviteurs qui aient jamais partagé ses labeurs, essaient en vain de cacher leur chagrin, et, incapables de maîtriser leurs pleurs, ils consentent à se laisser remplacer auprès du malade par des voisins charitables.

« Quelle heure est-il ? » demanda-t-il péniblement.

« Sept heures et demi. Nous avons envoyé à la gare, le train est en temps et dans un quart d’heure Pierre Nolin qui attend avec son automobile vous amènera notre neveu, ne vous fatiguez pas.

— Avez-vous demandé au Curé de repasser après souper ?

— Pierre Larose le lui a dit, reposez-vous, Monsieur Marin.

— Voulez-vous me porter dans mon lit, je me sens plus faible ?

Le malade était à peine installé dans son lit qu’un son de corne d’auto se fit entendre :

— C’est mon neveu ! » dit le vieillard tout transformé », vite ! faites-le entrer !

— « Mon oncle ! » étouffa Yves en entrant dans la chambre bientôt suivi de Monsieur Ferrier et du Docteur Durand.

— « Mon cher enfant ! » s’écria le vieillard en attirant sur son cœur ce neveu attendu avec tant d’impatience. Que je suis heureux de te revoir avant de mourir, que je rends grâce à Dieu d’avoir prolongé ma vie assez longtemps pour recevoir ton dernier adieu et que je te remercie d’être ainsi accouru à mon dernier appel. Vois-tu, mon garçon, on peut durant sa vie être un ermite, un solitaire, quand vient le moment du grand départ, il est bien doux de presser dans ses bras quelqu’un des siens, de s’entendre dire le suprême au revoir par quelqu’un de sa famille. Notre famille se résumait à nous deux, moi le vieux, le représentant de l’ancienne génération, des anciennes traditions, des jours de jadis, et toi, l’espoir de demain, l’avenir. Tu trouveras dans ma chambre, dans un coffret de fer que Lambert te désignera, mes deux testaments, mon testament légal, par lequel je t’institue mon seul héritier et aussi mon testament moral, dans lequel j’ai résumé l’expression des rêves de ma vie. Ces rêves j’étais trop vieux pour les réaliser, mais toi qui as tout l’avenir devant toi, je t’en confie la réalisation. Ce soir quand je serai devant Dieu, tu laisseras un instant ma dépouille à la garde de mes bons voisins, tu t’enfermeras dans ma chambre, et là tu liras ce testament moral que je te destine. Peut-être me trouveras-tu trop exigeant quand on est jeune et que l’avenir s’ouvre souriant devant soi, que les plaisirs, les distractions, la jeunesse enfin offre son mirage trompeur, le devoir et le sacrifice font peur quelquefois, et pourtant, promets-moi de ne rien décider avant d’avoir mûrement réfléchi et de faire tout en ton pouvoir pour réaliser mes espérances, quelques sacrifices que cela doive te coûter.

— Mon oncle, vous allez bientôt vous rétablir…

— Non, je ne me fais pas d’illusions, d’ailleurs, la science elle-même s’est déclarée impuissante. Mais avant de mourir, je veux que tu me promettes, devant nos amis, de toujours faire tout en ton pouvoir pour conserver intact le patrimoine que je te laisse et qui a entièrement été défriché par nos pères. Dis, peux-tu me promettre cela ?

— Oui mon oncle, je vous le promets.

— Merci mon cher enfant, je sais que je puis compter sur ta promesse et mourir tranquille.

Puis, apercevant le Curé et le Docteur qui s’étaient retirés à l’écart, « Merci d’être accourus à mon chevet mes bons amis. Je regrette Docteur que votre science soit impuissante je constate que j’aurai été votre plus mauvais client ; je suis comme les pins des forêts, les maladies ordinaires ne les affectent pas, il n’y a que la foudre et la hache du bûcheron qui les terrassent Monsieur le Curé, voulez-vous dire le chapelet, je me sens plus faible.

Dans le silence solennel de la chambre mortuaire, la voix du prêtre s’éleva : « Je crois en Dieu, le Père Tout Puissant, Créateur du Ciel et de la Terre… » À laquelle répondaient les assistants recueillis, la voix du malade, toujours de plus en plus faible se mêlant à cette prière. Le Docteur qui s’était approché du lit surveillait les progrès de la mort. Et de tous ces cœurs simples, montaient vers Dieu de sincères prières, suprême adieu à l’âme immortelle de ce fils de la glèbe.

« C’est fini !!! la mort a fait son œuvre, dit le Docteur. « Il n’a pas eu la moindre souffrance, ce fut comme la lampe qui s’éteint faute d’huile… » On jeta sur le cadavre un drap blanc en attendant la suprême toilette.

Ces événements s’étaient succédé avec une telle rapidité pour Yves, qu’il en était resté comme stupéfié. Cet oncle, cet humble artisan de la terre, comme il lui était soudain apparu grand dans la mort, comme jusqu’alors, il l’avait méconnu !

Il fut tiré de sa torpeur par le père Lambert qui venait lui demander ses ordres et offrir ses services. Revenu à la réalité cruelle, il pria le vieux serviteur d’agir à sa guise mais comme le vieillard restait perplexe, le Docteur et le Curé qui avaient compris son embarras vinrent se mettre courtoisement à la disposition du jeune homme et avec le concours de quelques voisins, le grand salon fut en moins d’une heure converti en une chapelle ardente au milieu de laquelle, sur un catafalque improvisé, reposait dans la calme tranquillité de la mort la dépouille de Pierre Marin.

Alors Yves pria Monsieur le Curé de réciter le chapelet et tous les assistants vinrent s’agenouiller dans la chambre mortuaire faisant monter vers Dieu leurs prières naïves.

— « Vous devez être fatigué, Monsieur Marin, dit le bon prêtre qui savait quelle course notre ami avait fournie depuis les forêts du nord jusqu’au pauvre village, pour répondre à l’appel suprême du vieil oncle. Il faut aller vous reposer, Monsieur le Docteur et moi veillerons votre oncle. »

Malgré sa fatigue, Yves ne se sentait pas sommeil, mais ne devait-il pas se rendre au dernier vœu du vieillard et prendre connaissance de ses deux testaments.

Lambert le conduisit dans la chambre de Pierre Marin et sortant avec vénération une petite boîte de fer-blanc, « Vous trouverez dans ce coffret ce que votre oncle vous a indiqué. Bonsoir Monsieur. »

Demeuré seul, Yves ouvrit le coffret, il ne contenait que deux enveloppes dont l’une volumineuse et l’autre très mince. Il ouvrit cette dernière, et lut : « Ceci est mon testament : Je recommande mon âme à Dieu, le priant de me recevoir au nombre de ses Bienheureux.

Je m’en rapporte à mon exécuteur testamentaire des frais de mon enterrement et des messes à être dites pour le repos de mon âme. Je donne tous mes biens meubles et immeubles à mon neveu, Yves Marin, l’instituant mon légataire universel et le nommant mon exécuteur testamentaire.

Pierre Marin »

C’était ce que le vieillard avait intitulé son testament légal. L’autre enveloppe devait contenir ce qu’il avait appelé son testament moral. Yves l’ouvrit avec recueillement, comme si toute l’âme de son oncle devait y être renfermée. Il lut :

« Bien cher Yves :

Il y a toujours eu dans notre famille une double tradition, depuis Pierre Marin, notre arrière grand-père, notaire royal et concessionnaire du domaine que je te laisse, l’aîné des fils a toujours été notaire et le cadet a hérité du domaine familial. La concession telle que faite à notre aïeul en 1672 par le Seigneur Pierre de St-Ours, comprenait exactement ce que je te lègue, mais depuis cette époque reculée, elle fut à plusieurs reprises morcelée. Mon père, à force de travail et d’économie, avait réussi à tout racheter, mais comme il avait une nombreuse famille, notre beau domaine fut de nouveau morcelé. Ton grand-oncle, Joseph, eut la terre douze, ton oncle Paul la terre quatorze, Jean la terre treize, ta tante Doré hérita du lot quinze, François eut les numéros huit, neuf et dix. J’étais le second et j’héritai de la maison paternelle et de ses dépendances. Quant à ton grand-père, suivant la tradition, il s’était fait notaire et hérita des propriétés de ville.

Depuis cette date, tes oncles Joseph, Jean, François et Paul vendirent leurs terres et émigrèrent aux États-Unis où ils moururent. Ta tante Doré vendit également la sienne pour aller demeurer à Montréal où elle mourut peu après sans laisser d’enfants. De notre nombreuse famille, il ne restait donc au pays que celle de ton grand-père et moi. De notre beau domaine de jadis, il ne restait que la vieille maison de pierre et ses dépendances. Au village natal, il n’y avait plus que moi pour continuer la tradition, pour racheter notre vieux patrimoine passé à des mains étrangères, et c’est à cette œuvre que j’ai consacré ma vie entière. Ton grand-père mourut ne laissant que ton père pour lui succéder. À son tour, ton pauvre papa mourut à peine âgé de trente-cinq ans et quand je ne serai plus là, tu resteras le seul homme de notre famille qui puisse continuer la double tradition de notaire et de laboureur de la terre jusqu’ici ininterrompue. Ta tâche sera lourde, mon cher enfant et pourtant tu ne serais pas un Marin si tu essayais de t’y dérober.

Le domaine que je te laisse, nous l’avons à trois fois reconquis, il est bien à nous, il ne faudrait pas que les sueurs de notre aïeul Pierre Marin, qui en a abattu les premiers arbres, que les peines de mon père qui l’a racheté des mains étrangères, que mes propres sacrifices à moi qui l’ai reconstitué parcelles par parcelles, aient été inutiles ! »

Puis, suivait l’historique de chaque coin de ces champs, par qui ils avaient été défrichés, qui les avait le premier ensemencés, telle pièce de friche avait été déboisée par l’arrière grand-père, une troisième par le père, où la première maison avait été érigée quand Pierre Marin, le notaire royal, incapable de nourrir sa nombreuse famille des revenus de sa profession avait demandé à la terre son pain quotidien, chaque lopin de terre avait son histoire, chaque orme laissé au milieu des terres cultivées l’y avait été avec intention, chaque arbre du bosquet, en avant de la maison, avait son anecdote, le moindre petit pont jeté sur un ruisseau rappelait un souvenir.

Puis venait l’histoire de la vie du pauvre vieillard, son désespoir de voir ses frères, l’un après l’autre, déserter la terre, s’exiler dans les villes, y perdre bientôt non seulement les Traditions familiales, mais aussi le sentiment national, le regain de confiance qui lui était revenu au contact du père de notre héros, homme de haute intelligence, travailleur acharné, chez qui le respect des traditions semblait presqu’une religion.

Puis cette dernière espérance lui était échappée, le notaire Paul Marin était mort dans la force de l’âge ne laissant qu’un seul fils, Yves, à cette époque, âgé de treize ans. Toutes ses espérances s’étaient alors portées sur lui, le pauvre collégien, ce faible enfant qui avait perdu sa mère à l’âge de dix ans et qui venait de perdre son père… Malgré une apparente indifférence, il s’était toujours intéressé à lui, il avait attendu avec anxiété sa sortie du collège. Tiendrait-il la promesse faite à son père mourant, continuerait-il la tradition familiale ? En apprenant qu’Yves avait commencé ses études de loi, le vieillard avait senti ses espérances augmenter, s’il avait compris la grandeur du vœu suprême fait à son père, résisterait-il à la prière qu’il lui adresserait un jour ?

Puis les journaux lui apprirent que la guerre était déclarée en Europe et que le Canada envoyait un détachement au secours de la mère-patrie. L’effarement du brave homme fut grand, si son neveu allait s’embarquer dans cette aventure ? Quelques jours plus tard, c’était le 17 octobre 1914, il avait bien vive à sa mémoire cette date fatale, une lettre vint achever sa consternation, Yves venait de s’enrôler dans le 22ième. S’il allait être tué !!! Et pour quoi ? pour qui ? la France, l’Angleterre, peut-être le Canada ? Allons donc, ils étaient cyniques ces hâbleurs !… Le Canada ! la défense du Canada, elle était ici, dans la continuation de nos traditions, dans le développement de notre pays, de ses industries, dans l’industrialisation de notre agriculture, dans l’exploitation de nos ressources naturelles.

Mais le Rubicon était traversé, il n’y avait plus à y revenir, et le vieux cultivateur, fidèle à son système, finit par se complaire à trouver chez son neveu les traditions de vaillance dont ses pères avaient jadis donné l’exemple, alors que, suivant l’expression de Charlevoix, les habitants de Nouvelle-France cultivaient leurs terres les armes à la main.

Lorsque le régiment s’embarqua à Amherst, en mai 1915, il avait tenu à être présent pour donner à son neveu une dernière preuve de son admiration. « Va mon enfant, conduis-toi en vrai Marin, et si notre famille doit s’éteindre avec toi, sa fin sera une apothéose. »

Mais revenu chez lui, comme il avait tremblé durant ces deux ans qu’Yves avait passés sur les lignes de feu. Et puis, un matin qu’on lui avait apporté un télégramme du ministère de la Milice, comme il avait hésité avant d’ouvrir l’enveloppe. En apprenant que son neveu, assez sérieusement blessé à la prise de Paschendoele, revenait au pays, il avait oublié les douleurs que le jeune homme devait souffrir de ses blessures pour ne penser qu’à la joie du retour.

« Quand je ne serai plus, mon cher enfant. c’est toi que je charge de me remplacer. Je ne veux pas te faire manquer à la parole donnée à ton père, mais tu peux remplir à la fois le double rôle de notaire et d’agriculteur. Tu peux venir t’installer ici dans notre vieille maison où tout un passé te rattache, où sont nés et sont morts nos pères, ce sol arrosé de leurs sueurs, ne le laisse plus passer entre les mains des étrangers. Je sais que ce que je te demande te coûtera beaucoup de sacrifices ; mais songe que le devoir doit passer avant le plaisir, la vie est bien courte et le devoir accompli est la plus grande consolation que l’on puisse ressentir lorsque comme moi, on touche presqu’à la tombe.

Si tu dois faire de grands sacrifices, si tu dois faire violence à ton cœur, pense à moi, moi aussi j’ai immolé le mien au service de nos traditions. J’avais vingt-deux ans, je devais me marier avec une jeune fille que je trouvais très jolie, que j’aimais comme on aime à cet âge. Mais, mes frères désertaient la terre ; morceau par morceau le domaine se désagrégeait, alors j’ai fait taire mon cœur, j’ai sacrifié mon bonheur et comprenant que là était mon devoir, j’ai promis à mon père mourant de consacrer ma vie à reconquérir notre cher patrimoine. Dans le salon, tu trouveras un vieil album, il contient les portraits de tous nos aïeux, interroge ces figures basanées, demande-leur de te donner de la force. Laisse là, la ville et sa vie factice, reviens au pays qui te tient par toutes les fibres de ton être, épouse une jeune fille de chez-nous, fonde un foyer et continue notre famille telle que l’avait rêvée Pierre Marin, le notaire défricheur. »

Très ému, Yves replia les feuilles éparses, les remit dans leur enveloppe et se laissa aller à la rêverie jusqu’à ce que ses forces épuisées, le sommeil l’eût gagné.

Le lendemain matin, il fut tout surpris de se trouver couché avec ses habits. Il refit rapidement sa toilette et descendit au salon où la théorie des voisins se succédait auprès de la dépouille de son oncle.

La nouvelle de la mort s’était rapidement répandue dans le village et chacun s’empressait de venir rendre les derniers hommages à cet homme de bien qui s’en allait avec le respect de tous. Les villageois arrivaient recueillis, venaient faire une courte prière auprès du catafalque et passaient ensuite les femmes dans la salle à manger et les hommes à la cuisine où l’on continuait à s’entretenir de choses indifférentes. À divers intervalles ces conversations étaient interrompues par Madame Lambert qui venait avertir « On dit le chapelet », alors tout le monde passait dans la chambre mortuaire et les prières naïves montaient en un flot d’encens vers le ciel.

Profitant d’un moment où le salon était désert, Yves vint s’agenouiller auprès du vieux mort et lui qui depuis longtemps avait oublié la prière, il sentit renaître la piété de ses dix ans. Puis, apercevant l’album mentionné par son oncle, il l’ouvrit.

C’était d’abord, reproduit d’après une peinture à l’huile, une photographie de Pierre Marin, le premier du nom, l’ami de Jean Talon. Il était arrivé au pays avec le grand Intendant, le 12 septembre 1665 à bord du « St-Sébastien », et après avoir deux années durant exercé sa profession à Québec, lorsque Monsieur de St-Ours obtint sa concession, il l’avait suivi dans sa vie aventureuse et avait été son premier censitaire. Quelle raison l’avait porté à prendre sa concession dans la limite extrême sud de la seigneurie ? Était-ce par simple caprice de son caractère aventurier ? Était-ce pour s’offrir en exemple aux autres colons quelquefois trop timides ?

C’était un bel homme aux traits énergiques offrant avec notre jeune héros une certaine ressemblance, en dépit de ses longs cheveux et de son costume à la Louis xiv.

Yves contempla longuement cet ancêtre, esprit cultivé, universellement estimé à Québec, où Talon et de Courcelles avaient vainement tenté de le retenir et qui n’avait pas hésité un instant devant le dur labeur qui l’attendait au milieu de forêts vierges, devant les dangers et les privations que lui coûteraient ces quelques acres de terre qu’il s’était donné pour mission de livrer à la civilisation.

Sur la page suivante, c’était Jeanne-Marie Couillard, petite fille de Louis Hébert, sa souriante compagne. Durant les premières années du défrichement, le pionnier laissait sa femme au fort de St-Ours n’osant pas lui faire partager ses dangers et ses misères, et c’était chaque semaine de longues randonnées à travers bois et champs pour aller embrasser sa douce épouse et les bébés roses. Devant ce sourire qu’un peintre improvisé lui avait conservé à travers les âges, Yves pensait aux poignantes angoisses qu’elle avait dû endurer durant ces semaines d’absence alors que les Iroquois infestaient le pays.

Puis venait Jean, le second notaire, le filleul et le protégé de Jean Talon, Pierre et Paul, ses frères morts en 1691 en combattant sous les ordres de Monsieur de Valrenne contre Schuyler à Laprairie, Louise, religieuse Ursuline, et enfin François, le plus jeune, le continuateur de la tradition agraire ; c’est lui qui avait érigé la première maison. Il était mort en 1758, trois jours après la victoire de Montcalm à Carillon.

Et la série se continuait : Pierre troisième notaire, Jean, son frère mort à Oswego, leurs sœurs mariées à des officiers et retournées en France ; Pierre, le quatrième notaire et agriculteur, il avait divisé le domaine entre ses sœurs et frères dont trois moururent en héros sur les plaines d’Abraham, plus loin ses deux petits-fils, Jean et Louis, morts à St-Antoine en 1837, un troisième de ses petits-fils, député, et mort après avoir, avec Cartier et McDonald, mérité le titre de Père de la Confédération Canadienne, enfin l’arrière-grand-père, beau vieillard à barbe blanche, personnifiant la double tradition agraire et professionnelle.

La page suivante représentait le grand-père avec sa figure joviale et épanouie, l’autre le vieil oncle alors qu’il était jeune et rempli d’enthousiasme, ses oncles, les pauvres émigrés, son père froid et austère, sa mère souriante et douce, lui-même d’après une photographie prise en uniforme de lieutenant, deux jours avant son départ d’Amherst Et puis, il y avait une série de pages vides…

Devait-il interrompre la tradition ?

Yves s’approcha du pauvre corps rigide et lui parlant comme s’il pouvait encore l’entendre : « Je promets ! » dit-il.

Le lendemain, les derniers devoirs rendus à son oncle, notre ami reprit le chemin de Montréal, après avoir annoncé aux Lambert, son retour pour la semaine suivante.

Pendant le trajet vers la métropole, le Notaire Marin un peu calmé des émotions qui l’avaient assailli ces jours derniers, repassait mentalement la suite des événements qui devaient tant modifier sa vie, quand tout à coup une idée le frappa à laquelle il n’avait pu jusqu’alors s’arrêter : « Quelle était donc cette jeune fille en noir, dans le banc à côté de moi à l’église, et qui pleura à chaudes larmes durant toute la messe funèbre ? »