L’iris bleu/Chapitre XII

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Éditions Édouard Garand (p. 30-34).

CHAPITRE XII


À sa descente du convoi du Grand Tronc qui l’avait conduit à St-Hyacinthe, Yves fut reçu par son ami Lauzon qui avait tenu à aller à sa rencontre.

« Mon cher Paul ! s’exclama notre voyageur comme il fait bon de se retrouver enfin chez soi après une si longue suite de pérégrinations ! Durant cette année que j’ai passée loin du pays, je ne suis jamais demeuré plus de trois semaines en la même localité ; c’est te dire que ce fut durant ce voyage une suite de visages inconnus qui passaient devant moi comme en un spectacle de cinéma. Et toi ? Je n’ai pas besoin de te poser la question conventionnelle : « Comment cela va ? » Tes lettres suintaient tellement le bonheur que si tu n’étais pas mon ami, je crois que je te jalouserais !

— En effet je suis heureux comme un roi ! si toutefois l’on peut dire que les rois peuvent être heureux de notre temps. Je travaille toute la journée, mais à mon retour à la maison, le soir, j’ai le bon sourire de ma Jeanne qui me récompense à lui seul de mes fatigues et me donne le courage de recommencer avec plus d’ardeur encore le lendemain.

Les deux amis étaient montés dans la voiture que l’architecte avait louée au village pour venir chercher Yves à St-Hyacinthe, présageant que le jeune homme préférerait faire le trajet ainsi que dans les wagons démodés du chemin de fer. C’était délicieux, cette promenade de midi, par un beau soleil de juin. De chaque côté de la route s’étendaient à perte de vue les champs de foin encore vert mais que commençaient à envahir le trèfle en fleur, les marguerites blanches, les rudbeckies, la renoncule parsemant la verdure de ses boutons d’or, la chicorée aux belles fleurs bleues, la persicaire aux épis roses, et tant d’autres que les agriculteurs appellent « les mauvaises herbes », mais dont la beauté et la grâce captivent les yeux du passant qui n’y voit que des ornements mis par Dieu dans la nature pour la faire plus aimer chérir et admirer.

Yves regardait avec allégresse cette campagne qui allait être son lot maintenant, il respirait à pleins poumons cet air vivifiant et écoutait avec le peu d’attention qui lui restait le verbiage de son ami qui, trop heureux de son retour, ne cessait de parler de tout et de rien, sans lui laisser le temps de placer un seul mot.

« Que c’est beau ! Comme on respire ! » eut-il enfin la chance de s’exclamer comme la voiture longeait la rivière Yamaska, en face des « Rapids Plats ».

— Et pourtant, ce n’est pas encore chez nous, mon cher Yves ; ici, l’on est encore trop près de la ville avec ses usines qui gâtent l’air de leur fumée, trop près du bruit, du factice. Chez nous, c’est la nature dans sa primitive simplicité, son charme encore vierge, sa tranquillité pastorale. Que je te dois de remerciements de m’avoir associé à tes travaux ; je ne me sens plus inutile comme autrefois, chaque jour de travail porte ses fruits me procure une somme inconcevable de joie et de bonheur. Je t’ai tenu au courant de nos travaux, je tiens dès ce soir à te rendre un compte fidèle de mon administration et tu verras comme nous sommes sur la route du succès.

— Mais, non ! mon vieux, ce soir, laisse-moi bien tranquillement goûter le bonheur du retour, je veux bien, si tu le désires absolument visiter l’usine ; mais ne viens pas me causer de chiffres, je ne me sens pas la tête à cette gymnastique.

— Ce sera pour demain alors, car je veux absolument te faire constater par toi-même notre succès inespéré.

— J’ai reçu tes lettres et ce qu’elles m’en disaient me suffit ; je sais par elles que nous avons réalisé cette année au-delà de six mille piastres de profit net, et je compte bien me mettre moi-même à l’œuvre. Tu as été le pionnier de la fabrique de confiserie et de conserves alimentaires, je serai celui de la toilerie. Je rapporte de mon voyage tous les éléments nécessaires pour en faire un succès et je me fais un point d’honneur d’en être l’artisan. Mon pauvre Paul, comme tu as dû souvent me trouver égoïste de t’avoir ainsi laissé seul en face de tant de travail ; mais que veux-tu, c’est bête, je me sentais si peu d’énergie, j’étais tellement démoralisé, désabusé, je ne pouvais pas ne pas partir ; et d’ailleurs, je te le répète, je n’ai pas perdu mon temps là-bas !

— Au moins, nous reviens-tu complètement guéri ?

— Si je suis guéri ? Regarde-moi, mon Paul, ai-je l’air d’un homme qui ne veut pas vivre et lutter ? Regarde ces mains calleuses J’ai tenu à travailler de mes mains et apprendre par moi-même chacune des opérations de l’industrie que nous rêvons de fonder. Pendant cette année qui vient de s’écouler, j’ai été la plupart du temps un ouvrier quelconque d’une filature quelconque de France, de Belgique ou d’Irlande, je me suis mêlé au peuple, j’ai coudoyé ses misères et à cette école austère, je t’assure que mes propres chagrins se sont fondus comme une cire molle devant le feu. Oui, je reviens guéri, complètement guéri, bien décidé à chercher dans le seul travail mon bonheur et ma raison de vivre. Je me demande aujourd’hui comment j’ai pu souffrir parce que cette petite Berthe cet être frivole et insignifiant se refusait à m’entendre ? Heureusement, cette année de travail m’a assagi, j’en reviens mûri comme d’une longue épreuve et je t’assure qu’à présent, mon cœur est une forteresse qu’il ne serait pas bon de tenter d’assiéger.

Paul écoutait le jeune notaire en silence et lorsqu’il eut terminé sa tirade. « Mon pauvre Yves, tu n’es peut-être pas aussi guéri que tu le penses ? »

Comment pas guéri ? Et il allait reprendre avec plus de feu encore sa profession anti-sentimentale ; mais l’on entrait dans le village et bientôt la voiture déboucha dans le domaine où Lambert et sa femme guettaient l’arrivée des voyageurs.

Un bon dîner les attendait auquel Jeanne, accourue pour saluer le jeune homme, consentit à prendre part.

La conversation ne tarda pas à tomber sur l’usine, et le père Lambert renchérit encore sur les rapports que Paul avait envoyés. « Si vous aviez vu cela Monsieur Yves, ça nous arrivait de trois paroisses à la ronde, des charges de concombres, des charges de tomates, des charges de blé-d’Inde, à croire que l’on ne saurait jamais quoi faire de tous ces produits. Eh bien ! Monsieur Paul trouvait moyen de tout mettre en conserve, salant les concombres, marinant les tomates, « cannant » tomates et blé-d’Inde, faisant confitures de ci, confitures de ça, inventant des recettes dont personnes ne se serait douté. Et chaque soir, le tout allait s’accumuler dans le magasin, à croire qu’il était un panier percé ce magasin, tant on y entassait. Dans les premiers temps les habitants du village riaient, jacassaient, jalousaient comme c’est leur habitude ; mais Monsieur Paul les laissa faire sans rien dire. Comme il payait bien, ils vinrent offrir leurs services et bientôt les opinions changèrent, on comprit qu’il avait plus de bon sens que le reste de la paroisse ensemble, tout le monde le saluait avec respect et il est maintenant devenu une espèce de bon Dieu pour tous les gens de la paroisse.

— Vous exagérez, mon pauvre Lambert…

— Non, non ! je n’exagère pas, et la preuve, si vous le vouliez vous seriez notre prochain maire sans que personne n’ose dire un mot…

— Toi qui rêvais autrefois de gloire, mon cher Paul, c’est le temps de la recueillir, dit en souriant Yves.

— Merci bien ! pour cette année, je vais me contenter d’être père ! répondit l’architecte en souriant, cependant que cette pauvre Jeanne rougissait.

— Il y a tout de même du vrai dans ce que dit Monsieur Lambert, et je me suis demandé souvent avec une certaine inquiétude comment nous parviendrons à écouler toute notre marchandise. Mes craintes étaient futiles en fin de janvier, nous étions déjà complètement à sec, et depuis cette époque nous sommes obligés de refuser les commandes. Heureusement cette année, forts de cette expérience nous serons en position de faire beaucoup mieux. Les fraises surtout nous ont fait défaut, la fraise de jardin n’étant pas cultivée sur une assez grande échelle ; mais tu te souviens que lors de mon arrivée ici, j’ai fait venir dix mille plants qui cette année vont nous donner un rendement assez considérable.

— Et les rentiers que tu craignais tant, comment as-tu réussi à les amadouer ainsi ?

— D’une manière bien simple, en ne m’en occupant pas. Tu te souviens du tour que j’avais joué au père Desgranges lors de l’achat de son lopin de terre ? Dès lors les rentiers comprirent qu’il ne fallait pas finasser avec moi. Et puis, j’étais l’inconnu, l’étranger qui en impose toujours aux populations rurales. Ils me voyaient dépenser largement sans savoir si cet argent m’appartenait ou non et l’argent est une autre arme qui leur impose beaucoup. De plus j’avais su, dès les premiers jours, me concilier l’appui et l’amitié du Docteur Durand et de Monsieur le Curé, les seules personnes vraiment influentes dans le village, et dès lors l’on a commencé à compter avec moi. J’ai eu plus d’offres de services que d’ouvrage à donner. J’ai réparti les emplois avec le plus d’équité possible donnant du travail de préférence à ceux qui en avaient besoin et sous la direction de Monsieur le Curé ; mais vint un moment où toute la population du village travaillait à la fabrique et durant cet été, ces braves rentiers ont doublé leurs revenus. Déjà le bon résultat de ce pécule se fait sentir, le conseil vient de voter les subsides nécessaires pour faire macadamiser les chemins de la paroisse et du village. D’ailleurs, je commence à réaliser que je les avais jugés mal nos rentiers de village, s’ils sont ainsi ennemis du progrès, c’est la conséquence logique de leur éducation et de la modicité de leurs revenus et peut-être en agirions-nous de même si nous avions à boucler leurs maigres budgets.

— Eh bien ! nous tâcherons de le grossir encore ce budget, dit Yves en se levant de table, et maintenant si tu le veux, associé modèle, nous allons visiter cette usine merveilleuse ?

Yves alluma une cigarette et en offrit une à son ami et au vieillard ; mais ce dernier refusa : « Merci bien, Monsieur Yves, moi ça ne me dit rien, je préfère ma vieille pipe. » Et les trois hommes se rendirent à la fabrique.

C’était un bâtiment très considérable comme nous avons vu d’après les dimensions données par l’architecte. Tout y était éclatant de propreté les bureaux surtout, que Paul avait tenu à meubler avec confort sinon avec luxe.

Après cette première visite qui enthousiasma notre voyageur, ils revinrent vers la vieille demeure. Paul et Jeanne prirent bientôt congé après avoir fait promettre au jeune notaire de venir souper avec eux.

Yves passa cet après-midi à défaire ses malles et à s’installer sommairement cependant que le père et la mère Lambert lui faisaient l’historique du village depuis la date de son départ.

— Mais vous ne savez pas, depuis que vous êtes parti, il y a eu encore du nouveau à part la fabrique, il y a une bien jolie fille dans le village et si vous n’en tombez pas amoureux vous qui n’avez pas de fiancée en ville, ça serait bien dommage car c’est jolie comme une sainte vierge, c’est doux comme un agneau et c’est bon comme du pain blanc.

— Dis donc Zélie, Monsieur Yves doit la connaître, elle était dans le village à la mort de défunt son oncle.

— Mais non, Jacques, elle est arrivée après.

— Je te dis que oui, Zélie, elle est arrivée le soir même de la mort de ce pauvre défunt homme.

— C’est bien vrai, Jacques, tu as raison ; mais n’empêche qu’il n’a pas dû la voir, elle ne sortait jamais dans les premiers temps elle avait trop de chagrin. Pour sûr, Monsieur Yves, que ce serait un péché de laisser sécher sur pieds un ange du bon Dieu comme Mlle Andrée !

— Comment ! c’est d’elle que vous voulez parler ?

— Vous la connaissez ?

— Non, mais Paul ne pouvait m’écrire sans en parler. Eh bien ! non, mes bons amis, je ne lui ferai pas la cour à cette Demoiselle Andrée. D’abord, je ne veux pas me marier de sitôt, je vous l’assure, et je ne tiens nullement à la connaître.

— Bien vrai ! Monsieur Yves, cela me fait de la peine, dit la mère, vous auriez fait un couple si mignon.

Vers cinq heures, Yves pénétrait dans le joli cottage que Paul s’était fait construire en face de l’usine à environ un arpent du chemin, sur une éminence dominant la rivière Salvail. C’est là que notre ami était venu cacher son bonheur, au milieu d’un bosquet de grands pins. Paul lisait sur la véranda tandis que Jeanne vaquait à l’intérieur à la préparation du souper.

La maison entière offrait un air de gaieté de confort et de bonheur. Les meubles simples mais d’une propreté impeccable, les tentures sobres, d’un goût délicat, quelques bibelots agréablement disposés, tout contribuait à rendre cette demeure reposante et délicieuse.

— Quand penses-tu pouvoir commencer notre toilerie, s’enquit Yves.

— Pourquoi pas dès cet automne ? J’ai demandé à nos cultivateurs de semer du lin en abondance et comme ils ont maintenant en moi une confiance presqu’illimitée, tous ou à peu près ont répondu à mon appel, de sorte que dès cet automne nous aurons suffisamment de matière première pour commencer notre exploitation. Si de ton côté tu crois que cette tentative ne soit pas prématurée, je ne vois pas pourquoi remettre à plus tard.

— Au contraire, je suis anxieux de commencer. Une simple annexe à notre usine suffira pour le moment. Nos chaufferies actuelles serviront à merveille, et d’ailleurs je vais essayer un procédé très simple que nous perfectionnerons ensuite et d’ici quelques années, nous obtiendrons des toiles capables de rivaliser avec celles de toute maison européenne ou américaine. Je vais me mettre à l’œuvre dès demain.

Madame Lauzon venait annoncer le souper et Paul s’écria joyeux : « À la soupe ! comme nous disions là-bas, après une bonne charge ! Tiens, mon vieil Yvon, je m’aperçois que Jeanne a tenu à être la première à te faire goûter nos produits ; notre soupe est faite aux tomates de la maison « Pierre Marin, Limitée ». Il y a sur la table les fameux cornichons sucrés de notre maison, les confitures aux fraises en viennent également, de même que la sauce piquante aux tomates que tu vois dans ce bocal. Goûte à toutes ces choses tu m’en diras des nouvelles. »

— Sont-ils réellement en demande comme tu le dis ?

— Mais mon pauvre Yvon nous avons eu des commandes jusque du Manitoba et de la Colombie Anglaise. Quant à l’Ontario, plusieurs firmes m’ont offert de placer chez moi de grosses commandes pourvu que je consente à mettre des étiquettes anglaises sur mes boîtes ; tu comprends bien que j’ai refusé.

— Comment ? des étiquettes anglaises ?

— J’aurais étiqueté nos marchandises « X Preserve Co., X, Ontario », par exemple, et eux auraient vendu comme étant de leurs produits. Sous ces conditions, j’aurais eu des commandes très considérables ; mais j’ai pensé que ce serait une petite trahison à notre industrie, j’ai renvoyé les lettres avec prière de s’adresser ailleurs.

Les convives s’étaient attablés et tous mangeaient avec appétit. Les fraises surtout furent trouvées délicieuses.

— Elles sont on ne peut meilleures ! dit Yves, enthousiaste ; je comprends très bien la vogue qu’elles ont dû obtenir. Crois-tu que nos paysans parviennent jamais à en récolter suffisamment pour alimenter notre usine.

— Dès cette année la récolte sera abondante. Si tu avais été comme moi témoin de l’enthousiasme avec lequel les braves rentiers plantaient leurs fraisiers l’automne dernier tu n’en douterais pas. Les moindres coins de terre ont été utilisés. Ma nouvelle commande de plants d’automne avait été de quarante mille et le tout a été mis en terre. Durant l’été, le bureau de poste, le magasin et la gare sont maintenant déserts, tout le monde est aux champs ou à l’usine. Les fermes ont presque doublé de prix, les espaces autrefois incultes ont été labourés. Ton oncle connaissait bien ces gens, âpres au gain, indolents par habitude, contraints par nécessité à vivre de peu ; mais désireux de trouver des sources d’augmentation à leurs maigres revenus. Cet hiver, le village est retombé quelque peu dans sa léthargie ; mais tous ces gens attendent avec anxiété la reprise du travail. Ce sera bien autre chose quand notre toilerie sera en opération, ils ne seront plus obligés de chômer durant l’hiver. Veux-tu une tasse de thé ?

— Merci ! Si Jeanne le permet nous fumerons un cigare et ensuite j’irai me reposer. Ce voyage m’a fatigué.

— Mais certainement, acquiesça Jeanne ; d’ailleurs je vous prie moi-même de m’excuser, je dois passer un instant chez le Docteur Paul, sais-tu où est le livre de Mlle Andrée je voudrais le lui remettre ?

— Quelle est cette Mademoiselle Andrée ? s’enquit Yves quand la jeune femme fut sortie.

— C’est la petite fille en noir qui t’avait tellement intrigué, la cousine du Docteur Durand, une charmante enfant dont ma femme raffole et qui vient chaque soir faire un bout de causette avec nous. Elle a dû avoir été retenue ce soir, c’est elle qui fait la partie d’échecs avec le Curé quand Monsieur Durand est appelé aux malades.

— Ah ! ah ! c’est la petite merveille dont tes lettres parlaient avec tant d’enthousiasme. C’est donc un trésor, cette jeune fille ? Imagine-toi que cette brave mère Lambert m’en a déjà fait l’éloge !

— Elle mérite tout le bien qu’on puisse en dire. D’ailleurs tu la connaîtras et tu la jugeras toi-même.

— Merci mille fois… Oh ! mais non ! Si elle est comme tu me l’as dépeinte, jeune et jolie, fraîche comme une fleur, innocente comme une tourterelle, je serais assez bête pour en tomber amoureux, et de ce poison-là Dieu merci, j’en ai soupé !…

— Les poisons sont souvent les meilleurs remèdes…

— Pas pour moi… D’ailleurs, je suis complètement guéri et si tu comptais sur cette jeune fille pour parachever ma convalescence, tu peux en faire ton sacrifice, je préfère demeurer éternellement un valétudinaire…

— Mais tu ne saurais croire comme elle est différente des autres ? C’est une jeune fille sérieuse malgré la gaieté débordante de sa jeunesse, elle est instruite, excellente musicienne, peint admirablement ; en un mot, c’est une perle, quoi !…

— Une perle ? Bien, mon Paulot, tu sais que les perles affectionnent le voisinage des requins et je ne serai pas l’innocent pêcheur qui se fait bêtement croquer pour les cueillir Une perle !… Dis plutôt une pédante, un bas bleu… Encore une fois, ce n’est pas pour te désobliger, après tout, ta Demoiselle Andrée, comme tu l’appelles, peut être une perfection ; mais à compter de ce jour je deviens un notaire grognon et un industriel aride…

— L’Amour est enfant de Bohême
Qui n’a jamais connu de loi…


fredonna Paul en souriant.

— On les lui enseignera les lois, à ton Amour ! Mes études m’auront au moins servi à quelque chose. Encore une fois, j’ai le cœur muré. Autrefois, quand j’étais naïf, que je pouvais croire à l’amour de la femme, je me laissais bêtement séduire par un sourire, un joli minois ; mais je me suis affranchi de ces faiblesses et je compte avoir acheté assez cher mon indépendance pour ne plus m’exposer à la perdre. Depuis que je suis véritablement redevenu moi-même je me sens revivre, je me sens de la force, de l’énergie, de l’ambition, je rêve de belles choses et j’ai mon cerveau bien à moi pour les réaliser. Plus tard, quand j’aurai dépensé cette énergie, que j’aurai réalisé quelques-uns de mes rêves, que je serai devenu quelqu’un, que j’aurai terminé mes luttes vers le succès, alors, dis-je, je songerai à me marier. Je suivrai le conseil de mon oncle, j’épouserai une brave femme sans prétention, sans orgueil, sans exigence qui me paiera en dévouement l’honneur que je lui aurai fait de l’associer à ma vie ; nous aurons de beaux et solides enfants qui continueront la tradition de notre famille et je tâcherai d’être heureux ; mais épouser une femme jolie, spirituelle, instruite, musicienne, peintre, etc., épouser une femme supérieure et faire cette folie quand je ne suis pas moi-même certain du succès de mes entreprises quand il me faut tout mon courage et mon énergie pour mener à bonne fin ce que nous ne faisons que commencer, m’exposer à des récriminations si le succès ne répond pas à notre attente… Oh ! mais non, mon vieux Paulot, ça jamais !

— Et pourtant moi ?

— Toi ce n’est pas la même chose, tu es un sage, un homme pondéré, ponctuel, rempli d’ordre… et puis Jeanne n’est pas tout le monde, elle est unique ta femme, mon vieux, ce n’est pas une perle, c’est un diamant, et tu sais que le diamant est rare… Là-dessus, je te quitte et vais faire un bon somme, je me sens tellement las que je défie toutes les Demoiselles Andrée de la terre de venir peupler mes songes.