L’iris bleu/Chapitre XI

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Éditions Édouard Garand (p. 27-30).

CHAPITRE XI


— Docteur je prends votre fou…

— Vous êtes d’une stratégie formidable, ce soir, mon cher Curé ! D’ailleurs, ce n’est pas nouveau, depuis que vous avez envoyé votre livre à l’imprimerie, j’ai toujours le dessous. Au fait, quand doit-il donc enfin paraître ce fameux volume ?

— Dans un mois à peu près. Je viens de recevoir de nouvelles épreuves. Les planches en couleurs sont excellentes. Que je dois de reconnaissance à Mademoiselle Andrée ! Est-elle sortie ce soir, Mademoiselle ?

— Elle est allée chez Madame Lauzon, mais elle ne tardera pas à rentrer. Attention à votre reine, Curé !

— Merci Docteur, merci ! De bien braves jeunes gens que ces Lauzon. Depuis un an qu’ils sont installés dans notre village, le mari l’a révolutionné complètement. Grâce à son initiative, la prospérité, la joie et l’abondance y règnent… Une très heureuse idée qu’il a eue là, de construire son usine chez nous !…

— Si cette initiative et le succès qui l’attend pouvaient encourager nos financiers à tenter la vulgarisation de l’industrie rurale ! Le malheur est que tout se centralise dans les grandes villes, la campagne n’a pas sa part rationnelle d’usines, ce qui est la grande cause de la désertion de nos champs et de nos villages par tous ceux qui ne se sentent pas de goût pour l’agriculture. Et nous qui nous intitulons la classe dirigeante, nous faisons à l’occasion de beaux discours pompeux, nous prônons nos fastes anciens ; nos héros du passé nous ressassons à chaque occasion nos vieilles gloires nationales mais en dehors de ces pathos stériles ; que faisons-nous ? Nous retournons à notre indolence, nous nous enlisons chaque jour de plus en plus dans notre médiocrité. Aurea Mediocritas ! a dit le poète latin, mais Horace est passé de mode ! Nous sortons à peine d’une guerre terrible à laquelle succède une lutte économique sans merci et si nous ne nous hâtons pas de profiter de tous les moyens à notre disposition, c’en sera bientôt fait de l’influence canadienne-française, même dans la province. Le plus puissant de nos moyens, ce sera l’industrie, non pas démoralisatrice des villes, mais l’industrie bien comprise, sagement répartie à travers notre province, l’industrie vivant de l’agriculture et la complétant. Nous devons, comme le conseillait un jour Monsieur Montpetit, nous servir des mêmes moyens qu’emploie l’adversaire : la richesse !

— Mais Docteur, vous oubliez que nos gens manquent de capitaux…

— C’est notre grande erreur, Curé, une erreur fatale… Regardez autour de vous, dans ce petit village plutôt pauvre et arriéré, combien de rentiers ont accumulé un capital de trois à cinq mille piastres ? Ces capitaux dispersés sont insignifiants, mais que tous s’unissent et vous verrez que l’on est capable de réunir en moins d’une semaine plusieurs centaines de mille piastres. Si nos gens n’étaient pas aussi méfiants et indolents, s’ils avaient conscience de la grande leçon du Christ condamnant le serviteur craintif qui ayant reçu un talent l’avait enfoui dans le sol, que de belles et bonnes choses ne pourrait-on pas opérer avec nos économies demeurées stériles parce que éparses !

— Mon cher ami, je ne vous reconnais pas ce soir, vous que jusqu’aujourd’hui, j’avais toujours trouvé exclusivement occupé de vos études et de vos malades, vous êtes en train de me donner un cours d’économie politique.

— C’est qu’au contact de cette belle ardeur juvénile, j’ai senti renaître mes enthousiasmes passés, mon cher curé. En face de cette œuvre vivifiante et fertile qu’opère parmi nous notre nouveau concitoyen, je me dis que j’ai moi-même été un indolent, que j’aurais pu depuis longtemps aider mes concitoyens de mes conseils, de mes ressources, de mes études.

— Ne vous reprochez rien, vous les avez aidés suffisamment, votre vie de labeur a été le meilleur exemple que vous puissiez leur donner.

— J’aurais pu faire autre chose, je le sens aujourd’hui. D’ailleurs cette ardente jeunesse elle n’a pas opéré seulement sur moi, vous avez été le premier, Curé, à en sentir les bienfaisants effets. Depuis vingt ans que vous rêviez de publier votre grand ouvrage et cependant, si vous voulez être franc, vous devrez avouer que sans les encouragements de Monsieur Lauzon, vous ne vous y seriez jamais décidé…

— J’avoue mon cher Docteur, que vous avez raison ! Depuis dix ans que j’hésitais, mais il n’a fallu que quelques paroles de Monsieur Lauzon, quelques démarches qu’il a faites pour moi, et toutes mes appréhensions ont disparu.

— Et c’est grâce à lui si vos travaux ne demeurent pas stériles…

— Oui, c’est bien à lui… et je ne puis me défendre d’un grand sentiment de reconnaissance en songeant que le rêve de ma vie va se réaliser, que je vais avoir ma quote-part dans la vulgarisation de la connaissance de nos jolis oiseaux ! Nos poètes pourront à l’avenir cesser de chanter leurs cygnes insipides leurs paons fats et leurs fades colombes, ils pourront célébrer les oiseaux de chez nous. Hélas ! comme ils les connaissent mal les oiseaux de nos bois, les hôtes de nos champs !

« L’érable, si haut dans l’espace
Dresse son front audacieux,
Que le bouvreuil, même à voix basse
Y cause avec l’oiseau des cieux ! »

Pauvre Chapman, il n’aurait pas écrit ces vers s’il avait su qu’il n’a jamais existé de bouvreuil au Canada ! Et chaque poète qui a voulu causer oiseaux a commis de pareilles hérésies scientifiques. Grâce à mon livre, ils pourront les chanter en les nommant par leurs noms, ils sauront que le petit passereau qui niche dans les haies vives et se pose si délicatement sur les branches les plus menues est un troglodyte aédon…

— Curé, je prends votre fou !

— S’ils voient en automne un nid tissé de crin se balancer au bout d’une branche, ils se souviendront de l’oriole de Baltimore qui les a charmés tout l’été de son chant mélodieux et les a éblouis de la richesse de son plumage…

— Je prends ce pion…

— La mainate ne sera plus un étranger pour eux ; en le voyant se dandiner comiquement sur la pelouse, ils se souviendront que c’est un oiseau sociable, vivant en colonie dans nos bosquets de conifères…

— Je prends votre cavalier…

— Le moucherolle de la Caroline deviendra le symbole de la hardiesse et de la bravoure, son cousin, le moucherolle brun sera le type du solitaire, l’engoulevent d’Amérique personnifiera le gai noceur qui dort le jour et sort la nuit…

— Je prends votre tour…

Que dire du pinson chanteur, notre rossignol canadien, artiste incomparable, chantre virtuose, musicien sublime ? C’est un poète dont le plumage débraillé fait quelquefois sourire, mais dont le chant nous fait rêver ! Le goglu, au costume changeant suivant les saisons et les circonstances, image frappante de nos politiciens…

— Je prends votre autre tour…

— L’étourneau qui va déposer ses œufs dans les nids étrangers et les y abandonne, n’est-ce pas…

— Je fais échec au roi…

— L’hirondelle de nos granges…

— Échec et mat !

— Oh ! Docteur, c’est machiavélique ce que vous avez fait là ! Vous vous sentiez faiblir, vous portez la conversation sur un sujet qui absorbe toute mon attention et pendant ce temps-là vous en profitez pour démantibuler mes positions…

Heureusement, Mlle Andrée arrivait ce qui mit fin aux doléances du vieux savant.

— Savez-vous la grande nouvelle ? Monsieur le Notaire Marin doit arriver ici dans quinze jours. Il s’embarque demain au Havre.

— Ce n’est pas trop tôt, depuis un an qu’il est absent !

— Au fait savez-vous pourquoi il a différé si longtemps son installation ici ?

— Fantaisie de jeune garçon riche, mon brave Curé !

— En êtes-vous bien certain, Docteur ?

— Je n’ai pas reçu ses confidences, mais tout ce que je puis dire, c’est que l’impression qu’il a produite sur moi durant les quelques heures que nous avons passées ensemble, a été excellente et je suis heureux, de son retour.

— Madame Lauzon prétend que c’est à la suite d’une déception d’amour qu’il s’est expatrié. À la mort de son oncle, m’a-t-elle dit Monsieur Marin était sur le point de se fiancer avec une jeune fille qui lui a fait grise mine en apprenant son intention de venir s’enterrer ici, une rupture s’en serait suivie. Pauvre garçon ! je me le figure grand, habit et cravate noirs, blême, grave, les yeux plongés dans le vague rêvant à son infidèle. Ça va être gai ici ! Il faisait si beau soleil chez nous…

— Voyez ces fillettes ?

— Mais alors, c’est toute une idylle, un roman ! s’exclama le curé. Et vous dites qu’il sera ici bientôt cet amoureux désenchanté ?

— Monsieur Lauzon a déjà commencé à restaurer sa maison. Vous comprenez à son retour, il va être encore trop absorbé par ses chagrins.

— Et vous Mademoiselle, n’allez-vous pas finir par vous ennuyer dans notre petit village ?

— Comment voulez-vous que je m’ennuie, Monsieur le Curé ? À force de peindre vos oiseaux, de corriger les épreuves de votre livre, je me suis mise à aimer vos chers protégés, à connaître leur vie, à m’intéresser énormément à leur existence. Le printemps nous en avait ramené quelques-uns, mais voici les jours de mai qui en remplissent nos champs. Ces jours-ci, j’ai découvert une hirondelle des granges en train de chercher le site de sa future chaumière, c’est bien intéressant, mais pas aussi facile d’observation que ce merle d’Amérique qui construit son nid sur la fourche de deux maîtresses branches de l’orme du parterre, sous la fenêtre de ma chambre. Je les trouve si gentils, si mignons, si industrieux que je me demande comment il se fait que j’aie pu côtoyer si longtemps tant de vie et de beauté sans en être frappée !

— C’est ce que, par mon livre, je désire faire comprendre à mes compatriotes ; mais si j’y réussis, vous aurez Mademoiselle, votre grande part de mérite…

— C’était si peu de chose, Monsieur le Curé !

— Votre collaboration a été très importante, au contraire, et je vous en suis tellement reconnaissant…

— Je vous laisse à votre partie d’échecs. Cet après-midi j’ai fait une ample provision de fleurs sauvages, je vais aller les étudier quelques instants avant de me coucher.

— Comment ? vous herborisez ?

— Ma pupille vous ressemble, Curé, vous empaillez des oiseaux, elle collectionne des fleurs et des plantes. J’espère bien, qu’un jour, elle publiera elle aussi son petit volume ce sera pour faire pendant au vôtre.

— Mais non, mon cousin, au grand jamais ! Publier moi ? Faire œuvre de bas bleu, encore une fois, jamais ! Je collectionne des fleurs comme autrefois des images à frange dorée, parce que je les aime, que je les trouve jolies ; mais c’est pour moi seule, pour mon plaisir, personne ne mettra jamais le nez dans mon herbier !

— Vous êtes admirables, avec votre amour de la science ! Quant à moi, je m’incline devant votre soif de tout connaître ; mais lorsque je rencontre une fleur, j’en respire le parfum, lorsque c’est un fruit bien mûr, je le mange en gourmet, je respecte toujours leur incognito. C’est peut-être moins intelligent, ce qu’il y a de certain, c’est bien plus commode !

— Vous n’avez peut-être pas tort, mon cousin. Encore une fois, bonsoir Monsieur le Curé, bonsoir cousin !

— Bonne nuit, modeste petite savante !

Et pendant que les deux antagonistes replaçaient sur l’échiquier rois, reines, tours et tout le menu fretin, la jeune fille regagna sa chambre où après avoir mis ses fleurs de côté elle fit sa toilette de nuit et se mit au lit.

Mais le sommeil ne vint pas… Elle se sentait tellement rêveuse… Et pourquoi, je vous le demande ?… Toute la veillée, chez ses amis Lauzon, on avait parlé du jeune Notaire mentalement, et ce qu’il doit être assommant grand Dieu ! D’abord moi la perfection, ça me tombe sur les nerfs !… Et puis… le petit bonnet que Jeanne était à broder… était-il assez joli ! assez mignon ! La chanceuse ! Comme l’on doit être heureuse d’avoir à confectionner de si jolies choses !…

Et Andrée qui tout le jour avait assisté aux ébats des oiseaux bâtissant leurs nids, avait marché au milieu des fleurs émanant leurs parfums, avait respiré à pleins poumons cette surabondance de vie qui envahissait l’atmosphère et suppurait à travers toutes les pores de la terre, se sentit tout à coup horriblement triste et lasse, lamentablement seule… Saisissant la poupée que Victoire avait jadis achetée pour la petite orpheline qu’elle croyait voir arriver, et que la jeune fille avait tenu à garder dans sa chambre, elle l’embrassa d’un fol élan maternel : « Demain, je t’en broderai un bonnet et tu verras comme il sera joli ! »