L’iris bleu/Chapitre XIV

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Éditions Édouard Garand (p. 37-39).

CHAPITRE XIV


Depuis une semaine qu’il était de retour au village Yves ne s’était pas un seul jour départi de la ligne de conduite qu’il avait énoncée à Paul comme devant être la sienne. Il avait réellement été un industriel aride, un homme pratique ne vivant que par l’intelligence, ne laissant aucune emprise aux choses du cœur ; il affectait même une certaine misanthropie que n’avaient pu effacer l’amitié de Paul et de son épouse ainsi que la cordialité qui avait accueilli son retour.

Les mères ayant des filles à caser avaient bien tenté de l’attirer chez elles, mais les prétextes polis qu’il s’était chaque fois trouvés pour décliner les invitations commençaient à lasser les meilleures volontés.

Les premiers jours avaient été employés à parachever son installation, chose assez facile grâce à l’initiative de Paul qui, connaissant tous les goûts de son ami, y avait à peu près complètement pourvu.

Sous sa direction, l’ancien fumoir avait été converti en bureau et dans cette pièce spacieuse le pupitre en chêne doré avec chaise rotative, le dactylographe sur sa table à bascule, les deux meubles classeurs, la bibliothèque légale, les sept ou huit fauteuils en chêne rembourrés de cuir d’Espagne offraient un bon aspect de confort et de sérieux bien-être propre à captiver la clientèle.

Le grand salon avait été débarrassé de ses meubles antiques que l’on avait relégués au premier étage et Paul l’avait transformé en un immense fumoir-bibliothèque. C’est là que l’architecte avait fait installer les livres du jeune notaire et les rayons superposés garnissaient tous les pans de l’arrière-salon d’autrefois. Une table en acajou avec fauteuil de même bois en achevaient l’ameublement.

Le premier salon était maintenant converti en fumoir avec ses massifs chesterfields, sa lourde table de chêne fumé, un phonographe de la Maison Casavant, quelques bibelots, une tabagie complète et, suspendus aux murs, les portraits des ancêtres qui semblaient tout effrayés dans leurs cadres défraîchis de voir tant de luxe moderne envahir leur paisible vieille demeure.

Mais en dépit du modernisme de l’ameublement, de l’air quelque peu « garçonnière » que revêtait l’ancienne demeure, elle n’avait rien perdu de son ancienne solitude et de son calme paisible.

La toilette extérieure ne le cédait en rien à celle de l’intérieure ; une double couche de peinture avait redonné à cette maison presque centenaire un regain de jeunesse et de coquetterie.

Levé de très bonne heure, Yves faisait chaque matin une longue promenade dans la campagne. Quelquefois, il se dirigeait vers les bois respirant à pleins poumons l’air pur du matin. D’autre fois il montait la vieille jument de son oncle et partant à la guise de sa respectable monture, il chevauchait de longues heures à travers la campagne. C’était son sport favori, la grande joie de sa petite enfance alors qu’il venait passer les vacances chez Pierre Marin et qu’il l’accompagnait ainsi à cheval dans ses longues excursions à travers champs et bois.

Rentré vers huit heures, il était tout surpris de se sentir une faim de loup, au grand contentement de la mère Lambert qui en le voyant mordre à belles dents à ses crêpes au sirop d’érable ou à ses omelettes au jambon s’écriait avec une larme à l’œil : « C’est si bien comme son défunt oncle ! »

Toutefois, en dépit de l’ameublement somptueux du bureau et de la belle enseigne de cuivre poli ; « Yves Marin, Notaire », qui depuis le lendemain de son arrivée brillait à sa porte, la clientèle se faisait terriblement attendre et Yves comptait avec impatience les jours où il lui serait permis de faire sa première minute. Pour occuper ses moments, il travaillait à mettre ordre à ses notes sur l’industrie toilière, fruit de ses observations en Europe.

Le soir il faisait une courte apparition chez ses amis Lauzon ; mais le spectacle de leur bonheur l’énervait et, surtout, cette pauvre Jeanne avait la détestable manie de faire à propos de tout et de rien l’éloge de cette Mlle Andrée que Paul lui avait en confiance indiquée comme pouvant être une Madame Marin éventuelle, et chaque fois ces éloges répétés avaient le don de lui tomber sur les nerfs.

Alors, il regagnait sa solitude dorée, essayant en vain de se persuader que sa vie sans souci était le bonheur parfait ; mais lorsqu’il se retrouvait bien confortablement installé dans un fauteuil moelleux, un livre à la main, une cigarette à la bouche, il se sentait seul, terriblement seul dans cette grande demeure ! Le livre tombait bientôt de ses mains, sa rêverie le reprenait qu’il essayait de poursuivre dans les longues spirales de fumée diaphane montant, s’élargissant, s’indécisant, pour aller se perdre dans l’atmosphère de la chambre.

Il se réveillait soudain de ces rêveries et comprenait qu’il se mentait à lui-même lorsqu’il essayait de se persuader qu’il était complètement guéri, que son cœur était à jamais mort à l’amour… Berthe ?… elle était bien certainement effacée de son cœur ; mais la folle passion qu’elle lui avait inspirée n’était pas de l’amour et avec sa perte, son cœur ne s’était pas comme il le prétendait fermé à la tendresse…

Il essayait de puiser, dans le journal de son oncle la force de persister dans ses résolutions sceptiques ; mais ce journal lui-même, n’était-ce pas la condamnation de ses résolutions, et le vieillard ne lui avait-il pas recommandé de se marier ? Sa vie triste et solitaire, sa vieillesse sans enfants, n’était-ce pas un démenti formel à ses projets de désabusé ? Alors incapable de courber encore son orgueil devant l’appel de sa jeunesse, il se livrait avec acharnement au travail. Outre ses amis Lauzon et les époux Lambert dont la vie simple et primitive, les bonnes manières ouvertes de campagnarde l’avaient dès le premier jour séduit, les seules personnes avec lesquelles il avait lié connaissance étaient le Curé Ferrier et le Docteur Durand.

Dès le lendemain de son arrivée, il était venu frapper chez le bon prêtre qui l’avait connu tout jeune et dont il avait gardé le meilleur souvenir. Monsieur le Curé était sorti, appelé dans les concessions au chevet d’un malade, et il avait promis de repasser. Quelques jours plus tard, il avait profité d’un moment où il savait Mlle Andrée en train d’herboriser pour venir se faire annoncer chez le Docteur.

Le brave disciple d’Esculape qui avait jadis connu son père et son grand’père, qui avait surtout apprécié la grande valeur de son oncle l’avait reçu à bras ouverts. Au contact de cet esprit cultivé, digne représentant de cette aimable et gracieuse politesse canadienne de l’ancienne génération, Yves s’était senti de confiance, il s’était pris immédiatement d’une grande affection pour ce savant obscur dont le charme ne le cédait qu’à son humilité.

Monsieur Durand lui causa longuement de son oncle, des rêves qu’il lui avait jadis communiqués, de sa vie solitaire immolée au service d’un principe, des doutes qui l’avaient quelquefois assailli, de sa fermeté dans les épreuves, et de son inlassable jovialité.

« Je lui demandais un jour comment il pouvait être constamment heureux. — Ne croyez pas que je n’aie pas mes chagrins bien souvent, Docteur, me répondit-il, mais j’ai toujours été persuadé que lorsque Dieu nous envoie des épreuves, il faut les accepter en souriant. Agir autrement, ce serait marchander notre résignation, et nous n’avons pas le droit de demander à Dieu la monnaie de nos sacrifices ! J’ai trouvé qu’il avait raison et depuis ce jour, je n’ai jamais eu à me reprocher d’avoir profité de sa morale. »

Puis il lui parla de son grand’père, un autre vrai type de la vieille génération. Il avait vécu la majeure partie de sa vie à Montréal, mais lorsque la vieillesse commença à se faire par trop sentir, qu’il ne put s’occuper de ses affaires, il vint mourir dans la vieille maison où il était né.

Avec émotion, le vieux médecin rappela le souvenir du père d’Yves qu’il avait plusieurs fois rencontré chez Pierre Marin. C’était un colosse au regard froid, autoritaire, presque dur. Il parlait peu, ne souriant que très rarement ; mais quel cœur d’or sous cette rude enveloppe ! La mort prématurée de son épouse l’avait tellement affecté, il en avait ressenti un tel chagrin que malgré toute l’affectueuse sollicitude du vieil oncle, il ne put se relever de ce coup terrible et sa froideur s’en accrut encore.

« Vous étiez bien jeune alors et peut-être n’avez-vous pas su apprécier à sa valeur ce papa toujours triste, toujours froid, presque sévère et pourtant, comme il vous aimait ! »

Et puis la conversation changea, le Docteur parla de la nouvelle usine due à l’initiative du jeune homme et de son ami, cette innovation d’industrie dans nos campagnes que le vieil oncle avait jadis rêvée et que son héritier avait si brillamment commencée. Il s’étendit longuement sur l’enthousiasme qu’elle avait suscité chez la population jusqu’alors endormie, sur les succès qui l’attendaient.

Yves à son tour, parla de ses études sur la toilerie et sur les tissages en général, des observations relevées lors de son dernier voyage, de la chance qu’avait cette industrie de fleurir dans notre pays.

Heureux de cette première visite, le jeune homme se retira après avoir bien promis de revenir ; mais une fois dans la rue ensoleillée, il pensa que certainement, une autre fois il finirait par rencontrer chez le Docteur cette Demoiselle Andrée si jolie dont la seule pensée lui faisait peur comme à l’approche d’un danger inconnu.

Il s’était promis de retourner dès le lendemain chez le curé ; mais ce dernier avait tenu à venir s’excuser de son absence et l’attendait dans le parterre du domaine.

« Vous m’attendiez, Monsieur le Curé, je vous prie de m’excuser.

— Je venais moi-même vous présenter mes excuses et si Lambert ne m’avait pas dit que vous ne tarderiez pas à rentrer, j’allais m’en retourner. C’est à croire que nous jouons une partie de cache-cache. Quand vous venez chez moi, je n’y suis pas, et vous de même.

— Voulez-vous entrer, Monsieur le Curé ; mon installation n’est pas terminée et je vais vous prier d’excuser tout ce désordre.

— Merci, l’on respire si bien ici. Non pas que le désordre me fasse peur, je vous avouerai franchement que je l’aime plutôt ; je suis comme les mainates, peu me chaut l’ordre ou le désordre du nid pourvu qu’il y ait de l’air vivifiant et de larges entailles de ciel bleu.

— Et des oiseaux qui chantent, ajouta Yves qui connaissait de vieille date le faible du bon pasteur.

— Sur ce chapitre, je suis servi à souhait ici, car ils sont merveilleux, vos oiseaux. Je viens de passer avec eux un agréable quart d’heure. D’ailleurs je les connais de vieille date, ce sont d’anciens amis, quand ils voient arriver ma soutane noire, ils semblent se dire : « N’ayez pas peur, c’est notre vieux toqué d’ami ! » et ils continuent à chanter comme de plus belle.

Tenez, voyez-vous cette grive de la Caroline, le merle-chat, comme l’appellent nos gens ! Je viens de visiter son nid qu’elle cache depuis cinq ans dans la même touffe d’aubépines, près du gros orme ; il contient déjà trois jolis œufs bleus azur. Dans ce bosquet, je viens de relever une quinzaine de nids de merles d’Amérique. Les haies donnent asile à toute une colonie de troglodytes aédons et de fauvettes en travail d’édification. Dans les cerisiers, les chardonnerets tissent chaque année les frêles nacelles de crin qui contiendront l’espoir de la couvée. Des jaseurs des cèdres viendront les y remplacer. Les goglus, les étourneaux et les nombreuses variétés de pinsons envahiront bientôt vos champs cependant que déjà les hirondelles des granges commenceront à apporter la becquée à leurs nouveaux-nés. »

Parti sur son dada favori, le brave prêtre fit tous les frais de la conversation, donnant sur chaque famille, sur chaque espèce d’oiseaux d’amples détails que le jeune homme accueillait avec une indifférence polie, tel qu’il sied à un profane, risquant une observation craintive lorsque ses faibles connaissances le lui permettaient, semblant visiblement s’intéresser au discours du vieillard ; et celui-ci parlait, parlait, parlait toujours.

L’Angélus vint le surprendre comme il expliquait que le geai est notre pie canadienne, et Yves, souriant, se faisait la réflexion que le plus pie n’est pas toujours celui qu’on pense ; mais l’abbé Ferrier s’excusa de l’avoir retenu aussi longtemps, et reprit le chemin de la cure, se félicitant d’avoir découvert dans son nouveau paroissien un homme aussi cultivé, un aussi charmant causeur…

En entrant chez lui, Monsieur Ferrier réfléchit qu’il avait oublié de recommander à la générosité du jeune homme un miséreux sans ouvrage, prétexte de sa visite : « Bah ! se dit-il, j’y retournerai demain. »