L’iris bleu/Chapitre XV

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Éditions Édouard Garand (p. 39-41).

CHAPITRE XV


Andrée Deshaies à Laure Couillard.

Ma bonne Laure chérie : —

Depuis deux longs mois que tu n’as pas reçu le moindre mot de moi, peut-être vas-tu t’imaginer que je t’oublie ? Dieu sait pourtant que tu es et seras toujours ma grande chérie, et si j’ai si longtemps retardé à t’écrire, il faut t’en prendre à la publication très prochaine de notre grand travail « Les Hôtes de nos Bois et de nos Champs » par l’abbé Ferrier, planches en couleurs de ton humble servante dont l’humilité manque peut-être quelque peu d’orthodoxie.

Ma Laure chérie, à la seule pensée de voir mon nom associé à cet ouvrage, je me sens des craintes d’enfant, de l’orgueil timide et une joie de petite fille qui vient d’obtenir une bonne note…

Le volume sera en librairie vers la fin de la semaine prochaine. Inutile de te recommander de faire l’article auprès des amies et amis de la vieille capitale, je serais si heureuse si nous avions quelque succès ! Je dis nous, car depuis un an que je corrige épreuves sur épreuves, sans compter quelques descriptions où ce pauvre curé, qui n’est pas très fort en couleurs avait laissé se glisser certaines hérésies artistiques qu’il m’a fallu corriger, sans compter aussi mes dessins qui m’ont pris des semaines de travail assidu, il commence bien à être un peu de moi, ce volume.

Le beau rêve du vieux prêtre va-t-il se réaliser ? Ce volume quelque peu didactique, écrit avec la grande simplicité qui fait le charme de son auteur, saura-t-il intéresser le lecteur ? L’enthousiasme avec lequel il contemplait de longues heures ces petits êtres vivant gaiement leur vie aérienne, a-t-il su le faire partager à ses lecteurs ? Nous sommes si souvent insensibles au charme des choses qui se présentent journellement à nos yeux, nous sommes tellement sourds aux harmonies ambiantes, ce sujet dont toute l’intrigue est le plumage délicieux de ses personnages, leurs chants harmonieux, leur adresse instinctive leur maternelle sollicitude pour leurs petits, saura-t-il retenir l’attention du lecteur ? Monsieur Ferrier a voulu faire un travail de vulgarisation, y a-t-il réussi ?

Aussitôt en librairie, je t’en enverrai un exemplaire, ou plutôt non, empresse-toi de t’en procurer un à Québec, ce sera plus rapide ; lis-le attentivement et écris-moi tes impressions. Je connais la pureté de ton goût, la sûreté de ton jugement… et j’ai hâte d’en avoir ton appréciation.

Mais mes occupations ne se sont pas bornées à ce travail qui ne m’était pas personnel. Je t’ai souvent parlé de mon herbier l’été dernier ; je le soigne particulièrement depuis que le printemps est venu faire repousser les herbes et éclore les fleurs. C’est là ma principale distraction et je t’assure que l’intérêt ne manque pas.

C’est si entraînant de découvrir soudain dans une plante presque vulgaire les caractéristiques d’une espèce recherchée depuis longtemps. On en avait lu la description dans le manuel, cette description manquait de précision, on a couru champs et vaux à sa recherche et après de vaines et longues démarches, on est tout surpris de la retrouver tout près, dans l’allée du jardin, dans le parterre, sur le bord du chemin… Oh ! les bonnes joies du chercheur de découvrir l’une après l’autre les marques distinctives du genre, de l’espèce, de la famille, de l’individu, et comme l’on est bien récompensé de ses peines devant cette petite fleur tremblante dont on compte avec émotion les pétales, les étamines, les folioles, comme l’avare compte son or… !

Mon herbier prend des proportions très respectables et chacun des individus qu’il renferme a été soigneusement étudié. À me voir compiler mes notes, examiner à la loupe mes fleurs et mes plantes, on dirait une toquée et un bas bleu, et pourtant, ma science est bien banale, mes travaux ressemblent un peu à la bonne misère que nous nous donnions jadis, quand nous étions chez les Dames Ursulines, pour nos collections de timbres postaux.

Il ne faudrait pas croire, d’ailleurs, que l’amour de la science puisse étouffer en moi les autres sentiments de la femme et que mon cœur puisse se contenter toujours de la société des composées, des plantaginées ou des ombellifères.

À force d’étudier les oiseaux bâtissant leurs nids, couvant leurs œufs, donnant la becquée à leurs oisillons, à voir les fleurs dorloter avec une sollicitude maternelle leurs fruits embryonnaires, je me sens des désirs fous d’embrasser quelqu’un. Heureusement que l’austère compagnie qui m’entoure arrête brusquement mes transports. Il y a ici mon cousin qui m’embrasse chaque soir bien respectueusement sur le front en me souhaitant une bonne nuit. Comme douche froide, je t’assure que c’est plutôt glacé ! et puis, ce pauvre cousin a cinquante ans passés et est complètement chauve… Il y a bien le curé mais en dehors de ses oiseaux, de ses échecs et de son ministère… Et puis, tu sais, le saint homme recevrait assez mal mes épanchements… Ce pauvre curé, c’est blasphémer presque que de l’associer à mes divagations… En dernier lieu, il y aurait bien Monsieur Lauzon, le mari de mon amie Jeanne, il est bien gentil, celui-là ; mais la place est prise, il n’y a plus rien à tenter de ce côté…

Décidément ma chérie, je crois que je suis aussi bien de me résigner immédiatement à coiffer sainte Catherine, à moins que je ne consente à recevoir les hommages d’un bon fils d’habitant, ce qui ne serait déjà pas si mal ; mais je ne me vois pas très bien, me levant avec le soleil pour aller traire les vaches dans la rosée matinale… Non, mieux vaut rester vieille fille, et si tu as encore ton bel angora, envoie-le-moi au plus tôt que je commence le noviciat de ma future vocation.

Il y aurait bien encore le jeune notaire Marin, qui doit revenir bientôt d’Europe où il est allé faire une cure de cœur qui a duré une longue année. Jeanne et son mari ne tarissent pas d’éloges sur son compte ; il serait intelligent, spirituel, élégant, instruit, et toute une litanie de qualités dont je ne me souviens pas ; mais là encore, je ne me vois pas très bien comme consolatrice des affligés et ce jeune vagabond désabusé ne me dit rien qui vaille.

D’ailleurs je sens trop le désir bien arrêté de mes amis Lauzon de nous marier ensemble. Une intervention étrangère, même venant de véritables amis comme Paul et Jeanne me répugne dans les choses du cœur. Si nous nous étions rencontrés simplement dans le monde, peut-être nous serions-nous adorés ; mais le complot, quelque bien intentionné qu’il soit, monté par nos amis communs m’irrite et je prévois que je vais le détester ce beau muscadin.

Au revoir, ma chérie, excuse mes divagations, ne m’oublie pas ; quant à moi, je ne te laisserai plus aussi longtemps sans venir te bonjourer un brin.

Andrée.