La 628-E8/En Hollande

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Bibliothèque Charpentier — Fasquelle (p. 181-272).



EN HOLLANDE
[modifier]



Fantômes.



Je serais un pauvre homme, je me sentirais presque aussi dénué de sensibilité et d’imagination qu’un auteur dramatique de ce temps, si je disais que je suis entré en Hollande, sans angoisse.

Bien au contraire, le cœur me battait fort et, longtemps avant la frontière, mes yeux s’ouvraient tout grands, vers l’horizon désiré. J’étais très ému, il ne m’en coûte rien de l’avouer. Et, voyez l’ironie des choses, je roulais sans m’en douter, depuis une dizaine de kilomètres, sur la terre néerlandaise, que j’étais toujours dans l’attente du choc… Aux tristes emblaves, aux sables stériles, aux boqueteaux chétifs que nous traversions, comment l’eussé-je reconnue ? Nous serions peut-être arrivés à Dordrecht, nous croyant toujours en Belgique, si un paysan, interrogé, ne m’eût crié, avec un orgueil farouche et d’une voix violente, en frappant le sol de ses lourds sabots :

— Nidreland !… Nidreland !

Ah ! il avait bien sa patrie à la semelle de ses sabots, celui-là !

Il nous fallut faire demi-tour et regagner la frontière pour nous mettre en règle avec la douane, que j’avais si lestement brûlée. On ne badine pas avec la douane en Hollande.

Je n’en étais que plus impatient de franchir cette zone sans caractère et de revoir le pays clair et uni, conquis sur l’eau, c’est-à-dire sur l’élément le plus fuyant, le plus cruellement impitoyable ; impatient de retrouver ces villages vernis et fleuris, réfugiés sur les digues, comme des inondés qui se pressent sur les hauts talus des champs, et ces villes lustrées qui débordent d’abondance, et l’immensité translucide de ces ciels mouvants, et ce printemps si vert, avec son soleil pâle et son éclatante passementerie de tulipes.

J’eus beaucoup de peine à faire comprendre au douanier ma distraction. C’était un colosse, avec une poitrine plate et un ventre proéminent. Il portait un haut képi bleu, mathématiquement cylindrique. Fort de ce képi, il m’expliqua que les frontières étaient des frontières, qu’on n’entrait pas en Hollande comme dans un moulin. Sans aucun respect pour les recommandations, pour tous les papiers réglementaires dont j’étais muni, il fouilla la voiture de fond en comble, me fit déposer une grosse somme d’argent. Finalement, en roulant de gros yeux, il déclara qu’il en référerait au ministre des Digues.

Le ministre des Digues !… Quel délicieux pays !…

J’appris qu’un Américain, qui s’était présenté à la douane sans papiers, était retenu à l’auberge du village et gardé comme un prisonnier. On avait consigné sa machine. Depuis six jours, se saoûlant et dormant, dormant et se saoûlant, il attendait que le ministre des Digues voulût bien lui envoyer les autorisations nécessaires… Son mécanicien, un gai lascar de Paris, vint nous voir… Je l’exhortai à la patience…

— Oh ! fit-il, j’suis pas pressé… Le patelin n’est pas joli… joli… mais j’couche avec la femme du douanier… C’est bien son tour, dites ?…




Depuis que j’étais venu en Hollande, pour la première fois, il y avait tant d’années… tant d’années… que je n’osais plus les compter… Les années qu’on a vécues paraissent, à distance, de plus en plus belles, à mesure qu’en nous s’affaiblit avec l’expérience, et s’éteint avec l’illusion, la faculté d’espérer le bonheur. Du moins, à présent, saurai-je comment les pays vieillissent… Hélas !… ils vieillissent à mesure que nous vieillissons. Tous les êtres et toutes les choses n’ont pas d’autre vieillesse que la nôtre… Ils n’ont pas, non plus, d’autre mort que la nôtre, puisque, quand nous mourons, c’est toute l’humanité, et c’est tout l’univers qui disparaissent et meurent avec nous.

Si l’on n’avait pas appris l’art cruel de faire des miroirs, et que les femmes dussent passer leur vie au bord des rivières, chacun de nous ne verrait vieillir que les autres… Il se croirait toujours le jeune homme qui courait follement au bonheur, ou même l’enfant, le petit enfant qui ne pensait qu’à jouer, dont les larmes coulaient pour un rien, et pour un rien, aussi, étaient séchées. Chaque âge, n’étant plus que l’adolescence – sans amertume – d’un autre âge, nous resterions perpétuellement adolescents… Mais, pour n’être pas détrompés, il faudrait ne retourner jamais, à quinze ans d’intervalle, dans un pays où l’on aurait vécu trop heureux… C’est alors qu’apparaissent, dans une mélancolie amère, toutes nos rides, tous nos cheveux blancs, et tout ce qui s’est fané sur nous, tout ce qui s’est flétri en nous.

Il n’est pas de miroir d’une eau plus pure, partant plus implacable.



Je ne me doutais pas de cela – du moins, je ne pensais pas à cela – quand l’idée me vint de retourner en Hollande, et je m’imaginais joyeusement que j’allais la revoir, comme autrefois, mirer sa blonde jeunesse, son luxe paisible et mon bonheur, dans l’eau toujours pareille de ses canaux.

C’est au printemps aussi que nous étions partis naguère, tout au début du printemps, d’un printemps alerte et doux, dont il nous semblait que son enchantement devait durer toute la vie. Je m’en souviens bien, et je sais maintenant d’où venait mon illusion et ce qui l’excuse.

Tout le temps de notre voyage, nous étions remontés toujours vers le nord, au-devant de la floraison des lilas. Avant de partir, nous en avions respiré à Paris les derniers bouquets, et, à mesure que nous avancions sur la route, ils avaient recommencé de fleurir… Ils fleurissaient, fleurissaient devant nous, et refleurissaient, sans se lasser.

— C’est le printemps !… c’est toujours le printemps !… ne cessaient-ils de nous dire, au passage, dans les petites cours, dans les petits jardins, sur le rebord des fenêtres où leurs tiges coupées trempaient dans l’eau d’un pot bleu…

Et ils avaient beau se faner, nous les retrouvions plus loin, plus jeunes, plus frais, leurs brins à peine entr’ouverts…

— C’est le printemps !… C’est toujours le printemps !…

Pour des êtres jeunes et heureux, qui ne croient qu’au miracle – puisqu’ils sont eux-mêmes le miracle – et qui ne veulent écouter aucune des voix de la vie, l’illusion naîtrait d’un moindre prodige…



Et maintenant ?… Je n’étais plus très rassuré…

Allais-je, avant d’aborder à Dordrecht – que nous appelions Dordt – réentendre la sonorité des quais du Rhin, où grouilleraient les ateliers des armateurs et se répercuteraient les coups de marteau des deux rives ? Cette terrasse de l’hôtel, d’où l’on voit si bien le soleil se coucher dans le fleuve et le fleuve s’endormir dans la nuit, existait-elle encore ? Reverrais-je une petite place de Rotterdam, dont le clair de lune adoucirait aussi tendrement le ton des pierres ? Et, à Delft, où les pignons de brique, les vieilles tours penchées, les portes s’ouvrant sur les clairs jardins, les eaux et les visages répètent, sans cesse, le nom magique de Vermeer… à Delft, sur le canal encaissé, le canal ombragé, à peine ombragé des pousses roses d’un tout jeune printemps, retrouverais-je ces jolies barques, toutes pleines de fleurs, pensées en mottes, tulipes en boules rondes, guirlandes de narcisses, qui glissaient mollement, l’une derrière l’autre, remorquées par une petite paysanne blonde, et qui souriait ? Recevrais-je encore ce coup de foudre, qui, à La Haye, me fit m’ agenouiller devant Rembrandt, comme à Amsterdam j’eus le cœur défaillant, les yeux en larmes, la première fois que j’entendis ces voix divines qui faisaient pénétrer en moi le surhumain génie de Beethoven ?… Rembrandt et Beethoven… les deux ferveurs de ma vie !…

Je me demandais tout cela… Et que ne me demandais-je pas encore ?



Mais cette fois-ci, comme je vous l’ai dit, nous ne sommes pas entrés en Hollande par le fleuve et ses méandres autour des neuf îles de la Zélande. Nous n’avions plus, pour nous attrister de poésie et de souvenirs, les hantises de l’eau et ses amollissants mirages. Nous sommes entrés par la route, par le solide support de la route. Il n’en fallut pas moins – tant pleurer est le propre de l’homme – il n’en fallut pas moins le rebondissement de la voiture sur un dos d’âne et sur un caniveau, pour me réveiller de ces souvenirs et faire s’effacer leurs dolentes images, et aussi l’image – qui les contenait toutes – du vieux bateau, qui, si lentement, si rêveusement, nous porta d’Anvers à Rotterdam… jadis !…

Par bonheur, il n’est pas de mélancolie dont ne triomphe l’ardent plaisir de la vitesse…

Maintenant, je vois les bandes des cultures virer… La plaine paraît mouvante, tumultueuse, paraît soulevée en énormes houles, comme une mer. Que dis-je ?… La plaine paraît folle de terreur hallucinée… Elle galope et bondit, s’effondre tout à coup, dans les abîmes, puis remonte et s’élance dans le ciel… Et elle tourne, tourne, entraînant dans une danse giratoire ses longues écharpes vertes, et ses voiles dorés… Les arbres, à peine atteints, fuient en tous sens, comme des soldats pris de panique…



Le lilas André Theuriet.[1]


Quand on va lentement à pied, même en voiture, chaque arbre sur la route est un petit événement. On l’accoste, on reconnaît son essence, on le salue, on lui parle… On dit :

— C’est un chêne !

— Ah ! voici un orme… un peuplier… un platane.

— Tiens ! un sycomore… qu’est-ce qu’il fait là ?

Et l’on sort de son ombre pour entrer dans une ombre nouvelle…

Il vous revient des histoires amusantes…

Un jour — la vie a de ces rencontres, — je me promenais avec M. André Theuriet, au Jardin d’acclimatation. M. Theuriet — on le sait — est l’Amant de la nature. Mieux que personne au monde, il connaît les bois et les sous-bois. C’est même par là qu’il est entré dans la littérature, à l’Académie, dans l’Immortalité… J’étais fier, vous pensez, de marcher aux côtés d’un tel homme, parmi toutes ces choses qu’il connaît si bien… Et j’allais en apprendre des mystères !… Tout à coup, M. Theuriet s’arrêta devant un groupe d’arbustes.

— Ah ! ah !… fit-il.

Et il parut intrigué…

Nous étions au commencement du printemps. À peine si ces arbustes avaient des feuilles… M. Theuriet était donc très intrigué devant ces arbustes… Il dit :

— C’est curieux… Je ne connais pas ça…

Il prit une branche, dans sa main, l’inclina, en examina longuement l’écorce, les bourgeons prêts à éclater… J’admirais sa grâce de botaniste…

— Tiens ! tiens !… fit-il encore…

Puis, après un nouvel et plus scrupuleux examen, pour lequel il eut recours à un lorgnon qu’il posa, avec des gestes méthodiques, sur son nez… il dit :

— Voilà qui est fort !… Ah ! par exemple… Figurez-vous, mon cher… Non, en vérité, je ne connais pas ces arbustes-là… C’est bien étrange.

Il lâcha la branche, qui alla rejoindre les autres, et il reprit :

— Je ne les connais pas… Ça doit être une nouveauté… une importation… récente… Je ne serais pas étonné que cette importation nous vînt de… de… Ah ! c’est curieux… c’est extraordinaire… c’est à ne pas croire !

Et se retournant vers moi :

— Pas besoin de vous demander, à vous ? Une importation… comment sauriez-vous ?

J’étais ahuri…

— Mais, monsieur Theuriet… m’écriai-je… ce sont…

Je m’arrêtai… car j’avais honte de faire honte à l’Amant de la nature.

— Naturellement… ricana M. Theuriet… Ce sont… ce sont… Vous ne savez pas…

Je m’armai de courage, et criai :

— Mais, monsieur Theuriet, ce sont des lilas… des lilas, monsieur Theuriet… des lilas !

L’Amant de la nature me regarda sévèrement :

— Des lilas ?… Vous vous moquez de moi… fit-il.

Puis il haussa les épaules… puis il se mit à rire :

— Des lilas ?… C’est idiot !… ah ! ah ! ah !… Et c’est à moi que… Mais, mon cher, vous ne savez donc pas qu’il y a un lilas qui porte mon nom ?… Il y a le lilas André Theuriet, mon cher… un lilas à fleurs doubles…

Je crois bien que M. André Theuriet en a ri longtemps. Et j’en ris encore, moi aussi, car j’ai lu souvent que, lorsque l’Académie travaille au dictionnaire, et qu’elle discute sur un nom de plante, elle dit :

— Ça regarde Theuriet… laissons faire Theuriet… c’est notre botaniste…



Les haies aussi vous arrêtent… On sourit aux aubépines, aux églantines. Elles vous rappellent mille petits événements puérils et charmants, des visages déjà lointains, des noms depuis longtemps oubliés. On s’attendrit… Parfois, pour fleurir sa marche, on les cueille…

De l’auto, c’est à peine si on a le loisir de comparer entre eux les feuillages différents. Et l’on ne voit pas les fleurs des haies… et l’on ne se souvient pas des histoires de M. André Theuriet… Ces arbres qui fuient, ce sont des arbres, sans plus… et ils galopent, galopent… Qu’importe qu’ils s’appellent chêne, acacia, orme ou platane ? Ils galopent, voilà tout… Ils accourent vers nous, se précipitent vers nous, dans un vertige. On dirait – tellement ils ont peur et ne savent plus ce qu’ils font – qu’ils vont entrer dans la voiture et la traverser. Ils ont tellement peur qu’ils ne sont même plus de la matière : ils sont devenus des reflets, des ombres, et qui galopent. La plaine aussi s’immatérialise, emportée dans un galop surnaturel… Et voici des vallons, des gorges rocheuses, des montagnes… des forêts… Au galop ! Au galop !… À peine entrevus, aussitôt dépassés. Au galop !… A-t-on le temps de penser, de rêver, de pleurer ? Au galop les petites joies attendrissantes, les petites douleurs qui larmoient et où se complaît l’enfantillage des souvenirs !… D’ailleurs, sont-ce des joies, des douleurs, des souvenirs ?… On ne sait pas… on ne le sait pas plus, que, des arbres, on ne sait s’ils sont ormes, peupliers, hêtres ou sophoras… On ne sait rien… À peine sait-on que l’air qui fouette le visage, et qu’on avale, avec toutes sortes de poussières, on s’en grise, et qu’on est ivre, comme tout l’univers !…



Vincent van Gogh et Bréda


La route d’Anvers à Bréda n’est ni meilleure ni pire que la plupart des routes de Belgique. Elle leur ressemble par sa monotonie. Ainsi s’explique — car il n’eût pas suffi de ma rêverie — que je n’aie point reconnu la Hollande, dans cette Belgique continuée… Ce n’est rien que de la terre plate, grisâtre, où tout ce qui pousse est chétif, où la lumière lourde et opaque est celle de tous les pays à qui l’eau manque. Rien n’est triste comme la traversée de ces champs sans sève et de ces petits bois mal venus, dont on rencontre pas mal de bouquets…

— Assez bien de bouquets… diraient nos excellents amis les Belges, auxquels, même en Hollande, il m’arrive de penser encore en riant…

Bréda – dont le nom évoque assez comiquement et à la fois, une excellente race de pondeuses, une race aussi, sinon de cocottes, du moins de lorettes, Gavarni et Guys, Stevens et Grévin, les Lances de Velasquez, les chansons de Nadaud, une certaine qualité d’esprit, de gaîté second Empire, « Ah ! c’était le temps où… » et Villemessant et Dinochau et Carjat – Bréda est une ville tout à fait quelconque et tellement insignifiante qu’il m’affole de penser qu’elle ne soit pas belge… Je ne la mentionnerais pas si, dans sa cathédrale, l’emphase tout italienne d’un sculpteur bolonais ne s’était avisée de faire, au-dessus d’un tombeau, porter les armoiries de je ne sais quel petit prince de Nassau, tout simplement par Régulus, Jules César, Annibal et Philippe de Macédoine.

Au sortir des musées et des cathédrales belges, j’étais un peu las, non seulement de la grandiloquence italienne qui s’y boursoufle, mais même de la magnificence flamande, parfois écrasante, et je ne demandais qu’à me reposer parmi les nuances et la discrétion hollandaises. J’aspirais à ce repos comme on attend un bain, vers la fin d’un voyage qui dure. Il me fallait surtout me purifier de toutes sortes de blagues, de toutes sortes d’excès, avant que de pouvoir me plonger dans le délice de Vermeer et la splendeur de Rembrandt. C’est dans cette disposition d’esprit que cet Italien flagorneur – les guides ont beau dire que ce n’est pas Michel-Ange – m’a agacé, choqué… J’aurais dû en rire…

Mais je pardonne à Bréda, en raison d’un détail de son histoire qui m’émeut et qu’elle ignore.

Bréda est la ville où naquit Vincent van Gogh. Il l’habita quelque temps, en sa première jeunesse. On rêve pour ceux qu’on admire et qui marquèrent leur trace, dans la vie, d’un peu de génie, d’un peu de grâce, d’un effort humain autre que celui des autres hommes, on rêve d’un joli décor, à leur naissance. Je crois à l’influence profonde et secrète du milieu sur la direction et la destinée d’un esprit ; je crois que les choses natales laissent une empreinte durable sur le cerveau, et qu’il est très difficile de s’en affranchir, plus tard, quand elles furent mauvaises. Je fus assez étonné de ne trouver aucune affinité entre Vincent van Gogh et Bréda. Il est vrai que, tant qu’il y vécut, il ne songea pas une minute à devenir l’artiste original et violent qu’il fut. Ennuyeuse et morne, entourée de paysages aux lignes étriquées, aux formes pauvres, Bréda n’avait pas su lui révéler sa vocation. Il y était quelque chose comme instituteur, un instituteur libre. Il parlait aux enfants qu’il assemblait dans la rue, même aux hommes, et il leur prêchait la morale protestante, relevée de tout ce que son âme imaginative et tourmentée contenait déjà d’élans passionnés vers le grand et vers le beau… Et puis il était parti, découragé de son impuissance et de l’inutilité des paroles…

J’aurais voulu avoir des renseignements sur ce moment de la vie de van Gogh, ou bien, à défaut de renseignements parlés, voir sa maison, et, de sa maison, les premiers spectacles qui s’offrirent à lui et qui l’émurent… Je m’informai… À mes questions, les gens s’ébahirent :

— Vous dites ?… Comment dites-vous ?… Vincent van Gogh ?… Un peintre ?… Vous ne vous trompez pas de nom ?… À Bréda ?… Vous ne confondez pas avec Amsterdam ?… Attendez donc…

Personne ne savait.

J’expliquai que ça avait été un grand et douloureux artiste… qu’il était mort, encore jeune, en France… qu’ il n’y avait pas longtemps de cela… Et, m’animant devant ces mines étonnées, j’expliquai qu’il était célèbre en France, en Allemagne… même en Hollande… qu’il y avait des tableaux de lui au musée de Rotterdam… Et j’insistais :

— Voyons !… Au musée de Rotterdam… ah !

— C’est bien possible, me répondit-on… Van Gogh ?… Non, ça ne nous dit rien. Il y a tant de peintres et tant de musées, en Hollande !

Je m’efforçai de leur rappeler son visage tragique, son front obstiné, ses yeux ivres de penser et de regarder, sa courte barbe blonde.

— Des barbes blondes… ça n’est pas ce qui manque ici…

Je m’acharnai sottement :

— Enfin… souvenez-vous… Il était bon avec les enfants… il leur parlait…

Mais ils ne m’écoutaient plus… Ils s’éloignèrent de moi, en me regardant avec méfiance.

Pauvre Vincent !… Il n’eût pas été humilié de l’ignorance de ses compatriotes… Il ne chercha pas la gloire… il chercha quelque chose de plus impossible : l’absolu. Et il en est mort…

J’appris, à Rotterdam, qu’un parent très proche de van Gogh vivait à Bréda, entouré de la plus belle collection qui soit, de ses œuvres. Seulement, il ne porte pas le nom de van Gogh.

Voilà pourquoi « van Gogh », « ça ne leur disait rien ».


J’ai une autre impression.

Deux semaines après, je sortais du musée de La Haye où j’avais passé presque toute la journée. J’étais ivre de Vermeer, ivre surtout de Rembrandt… La tête me tournait. L’Homère et, davantage, le portrait du frère de Rembrandt me poursuivaient… Ce visage si prodigieusement humain, à la fois si dur et si doux, si mélancolique et si obstiné, cette effigie, aux plans si larges et sûrs, plus vivante que la vie, ce front encore tout chaud de la double pensée qui l’anima et qui le modela, et ces yeux où l’on voit tout ce qu’ils ont regardé !… Le génie de Rembrandt est si fort, qu’il en devient douloureux… On ne peut en supporter le premier choc, sans un grand bouleversement. J’avais besoin de me remettre de mon émotion… Je longeai quelque temps les bords du Vivier. Je me promenai sous les arbres de cette place où tout s’apaise, devient doux, silencieux, glissant, comme ces eaux dorées qui la baignent… Et je rentrai dans la ville…

Comme je flânais à travers la rue, j’avisai une petite boutique, devant laquelle de grandes affiches mobiles annonçaient une exposition des œuvres de van Gogh… Je me dis :

— Non… non… pas aujourd’hui… Ce serait une trahison… Je reviendrai demain…

Et, en disant cela, je pénétrai machinalement dans la boutique.

Le soir commençait à venir… Il n’y avait plus personne, qu’un employé qui dormait, la tête appuyée sur une pile de catalogues… Sur les murs gris, une vingtaine de tableaux, peut-être. Au centre de la pièce, une sorte de divan circulaire, d’un rouge affreux, du milieu duquel jaillissait une colonne drapée que terminait un ridicule petit palmier dans un pot de céramique.

Je m’assis, et je regardai… Je regardai longtemps… Je regardais, sans fatigue, intéressé…

Je sentais bien que d’autres tableaux, même parmi ceux qu’on appelle de bons tableaux, m’eussent fait fuir. Je les eusse considérés comme une profanation… Oui, oui, j’étais bien sûr qu’il m’eût été impossible de les regarder…

Je regardais toujours…

Et un calme, une sécurité – plus que cela – une sorte de joie nouvelle, entraient en moi…

C’étaient des paysages de printemps, des paysages du Midi… des vergers… des moissons dorées ondulant sous le vent… Et des ciels étrangement mouvants, où des formes vagues de grands animaux, de femmes couchées, s’allongeaient, s’émiettaient, reprenaient d’autres formes… Et des figures tourmentées, parmi lesquelles celle du peintre, d’un accent si tragique… celle aussi du bon père Tanguy, souriante, avec sa vareuse brune, son tablier vert, ses deux grosses mains de travail… Et des fleurs, d’adorables fleurs, tulipes, glaïeuls, roses, iris, soleils, d’une vie, d’un éclat, d’une caresse, d’un rayonnement extraordinaires…

Ces toiles, je ne les détaillais pas comme je fais en ce moment, même d’une façon si sommaire… C’est l’ensemble des formes, c’étaient les taches de lumière qu’elles faisaient sur les murs, qui me retenaient et me charmaient…

Je me disais :

— Ce que j’ai là, devant moi… c’est une autre sensibilité, une autre recherche… c’est autre chose… c’est un autre art… moins écrit, moins solide, moins profond, moins somptueux, que celui dont je viens de recevoir une commotion si violente… Évidemment, je vois, parfois, dans ces toiles, une grimace douloureuse, parfois j’y sens une impuissance consciente à réaliser, par la main, complètement, l’œuvre que le cerveau a conçue, cherchée, voulue. Et, cette grimace, je ne la vois, cette impuissance, je ne la sens, peut-être, que parce que j’ai connu tous les doutes, tous les troubles, toutes les angoisses de Vincent van Gogh, et cette faculté cruelle d’analyse, et cette dureté à se juger soi-même, et cette existence toujours vibrante, toujours tendue, à bout de nerfs, et cet effort affolant, torturant, où il se consuma. D’ailleurs, qui sait, qui saura jamais à quoi se vérifie la réalisation complète, en une œuvre d’art ? N’est-ce pas dans les créations de ses dernières années, dans ce que certains critiques appellent grossièrement ses ébauches, que Rembrandt est allé le plus loin, le plus haut, dans la science et dans le génie ?… Mais de ces toiles qui sont là, devant moi, rayonnantes sur ces murs gris, ce que je sais c’est, qu’en dépit de leurs discordances, de leur inachèvement, de leur brutalité, c’est le seul art que mes nerfs surexcités, que mes yeux toujours emplis des plus belles visions, puissent supporter, aujourd’hui. Après Rembrandt, qui bouleverse comme un phénomène de la nature, on peut s’arrêter à van Gogh, qui inquiète et qui enchante… Et la preuve c’est que je suis là, encore, que je regarde, et que je suis content.

Je ne quittai la petite boutique que quand le soir fut tout à fait venu…



Sur les Hollandais.


À une dizaine de kilomètres au delà de Bréda, c’est enfin la Hollande… la Hollande d’eau et de ciel, la Hollande infiniment verte, infiniment gris-perle, où plus jamais n’osera s’aventurer le moindre souvenir de Belgique. Les routes se font douces, élastiques, sans poussière, avec leur pavage uni et lavé de briques sur champ. Elles sont plantées magnifiquement d’arbres gigantesques, des ormes, des platanes, des blancs de Hollande, dont on voit très bien que les racines plongent au plus profond d’un sol riche où l’humus ne leur a pas plus manqué que l’eau. Des bandes de vanneaux, de sansonnets voyagent dans l’air, des bandes de canards voyagent sur l’eau… Et l’eau est partout… On la voit sourdre sous les nappes de verdure, comme, sous la couche de cendres qui le recouvre, on voit sourdre la rougeur d’un brasier…

Dans la traversée des polders, sur les digues, il faut aller doucement. Elles sont étroites, le plus souvent bordées de petits canaux en contre-bas, coupées de petites passerelles en dos d’âne et de petits ponts-levis qu’on n’aperçoit que lorsqu’on est dessus. Chaque fois que vous rencontrez un cheval, un de ces beaux chevaux à l’encolure guerrière, arrêtez la machine, et mieux, descendez-en, pour porter secours au charretier ou au cavalier, car le cheval est partout le même stupide animal, et, ici, son danger s’accroît de sa masse, et du peu de place que le fameux ministre des Digues accorde à ses caracolades.

Il n’existe pas d’autre règlement, sur la circulation automobile, que celui que vous établissez vous-même, en vue de votre propre sécurité. En Hollande, l’important est d’entrer… Une fois cette difficulté levée, vous faites ce que vous voulez… Vous tombez même dans le canal, si tel est votre plaisir… Personne n’y voit le moindre inconvénient et ne vous en saura mauvais gré, à condition toutefois que vous vous en retiriez, mort ou vif, votre machine et vous, à vos frais. Il suffit d’ailleurs du plus léger dérapage, ou que votre mécanicien ait, en de certains endroits, une seconde de distraction. Car les routes, à chaque instant, cessent brusquement, à pic, devant le fleuve, ou devant le canal qu’il vous faut traverser sur des bacs à vapeur, puissants et rapides…

Cette façon de voyager en auto, lente, interrompue par toute sorte d’arrêts, est d’abord irritante. Brossette maugrée à toutes les minutes, il s’écrie : « Sale pays ! »… Et puis il s’y fait, et puis l’on s’y fait. Cela devient vite un repos, même un plaisir. On se mêle ainsi beaucoup mieux à la vie des choses et à celle des gens. Ce qui est charmant et nouveau, en ce pays, c’est que, partout, même sur la route, on est en contact perpétuel avec ses habitants. On les voit vivre et on vit avec eux… On est chez eux…

Sous sa face tranquille, avec ses gestes mesurés, le Hollandais est rude et violent. Il aime aussi la moquerie, l’ironie. Mais quand on n’est pas un Anglais, et qu’on s’habille comme tout le monde, on s’en accommode assez bien. Au besoin, il saura être complaisant sans servilité, et gaiement accueillant, s’il ne lui en coûte rien. Par exemple, évitez de vous promener, vêtus de peaux de bêtes. Les peaux de bêtes excitent d’abord sa curiosité, et sa curiosité peut devenir agressive et méchante. Il m’est arrivé à Rotterdam, où pourtant débarquent des gens de tous pays et de tous costumes, à Leuwarden aussi, d’être suivi, dans la rue, par une foule de quinze cents personnes, hommes, femmes et enfants. Ils commençaient par rire et se moquer, et bientôt, s’énervant l’un l’autre, finissaient par me lancer des boules de papier et des pelures d’orange. Or, de l’orange à la pierre, il n’y a pas très loin. Ce furent des moments extrêmement désagréables, et qui me rappelèrent la sortie des réunions publiques, au temps de l’affaire Dreyfus. Ce n’est pas que le Hollandais soit misonéiste et routinier, à la façon du Français, et qu’il s’étonne, outre mesure, des choses dont il n’a pas l’habitude. Au contraire, il accepte facilement un progrès, surtout quand il est d’intérêt général. Mais il a des manies, des mœurs parfois bizarres auxquelles il tient. Il faut les connaître. Il faut le connaître, et ne jamais contrarier son esthétique populaire, d’ailleurs harmonieuse. Et on l’aime, et il nous aime à sa façon, qui n’est pas la nôtre, mais dont la rudesse ne manque ni de bonhomie, ni de pittoresque.

En Hollande, il n’y a ni charbon, ni bois, ni pierre, ni métaux, ni fruits. Ce n’est que de l’eau. Les petits vallonnements des environs d’Arnheim, qu’on franchit facilement, à la quatrième vitesse accélérée, et la forêt d’Appeldorn, avec ses arbres de haute futaie, y font l’effet d’étrangers. Ils annoncent déjà l’Allemagne. Là, l’homme est moins actif ; il m’a paru moins fort, moins beau. C’est une autre race. Le vrai Hollandais, c’est le Hollandais du polder et du canal. La lutte qu’il livre sans cesse aux caprices, aux sournoiseries, aux violences de l’eau, l’a rendu industrieux, patient, énergique, rusé. De cette force dévastatrice, il a su faire un admirable outillage économique, une richesse énorme, et une émouvante beauté. Il en est très fier. Un gros entrepreneur d’Amsterdam me disait :

— En Italie, à la Martinique, ils ont la chance d’avoir des volcans… Et qu’est-ce qu’ils en font ?… Rien… absolument rien… De la ruine et de la mort, monsieur… C’est pitoyable… Ah ! si nous les avions ces volcans-là !… Notre eau et ces volcans-là, monsieur ?… ah ! vous verriez… vous verriez !… Quelles tristes gens !…

— Que feriez-vous des volcans ?… lui demandai-je.

— Je n’en sais rien… la question ne se pose pas chez nous… Soyez sûr que nous en ferions quelque chose… Tenez, c’est comme votre vent, dans le Midi, le mistral… Oui… Eh bien ! qu’est-ce que vous en faites ?… Rien, non plus… Pourtant, je me suis laissé dire qu’on sait parfaitement où il se forme… Rien de plus facile alors que de le capter et de s’en servir… Mais non… vous le laissez souffler où il veut, comme il veut… C’est de la gâcherie, monsieur… de la vraie gâcherie…

Mais je crois bien qu’il se moquait de moi…

Ce terrible élément de l’eau, le Hollandais a pu l’assouplir, le domestiquer, le faire servir docilement à toutes les nécessités, à tous les décors de son existence. L’eau est non seulement la parure de la Hollande ; non seulement elle est le grand moyen de circulation, et, en quelque sorte, le système vasculaire du pays ; non seulement elle est la rue, la route, le chemin de traverse, la voie qui, par mille dérivations, fait communiquer entre eux les grands centres, les villages, les hameaux, les fermes, les masures, les étables isolées dans le polder, les châteaux, les jardins, les parcs, échelonnés le long des digues ; elle fait aussi office d’engrais merveilleux, de basse-cour pour les canards dont il y a partout d’immenses élevages ; elle sert de bornage, de délimitation cadastrale ; elle sépare et identifie les propriétés. Sur la pittoresque route de Groningue à Zwolle, j’ai longé toute une série de petits villages, où chaque maison, chaque champ, chaque jardin est entouré d’eau, comme ailleurs, de murs, de haies, de grillages. On se croit, tout d’un coup, transporté au temps des habitations lacustres. Rien n’est joli, et étrange, et miroitant, comme cette succession de palafittes multipliés par leurs reflets, où l’on voit travailler durement et passer l’eau, sur des barquettes légères, des troupes de femmes, en courtes et lourdes robes de bure, le corsage avivé d’une broderie rouge, la tête ornée de petits casques plats, dont le métal poli brille au soleil.

La grande passion de l’homme, en Hollande, c’est le travail. De Bréda au Helder, de Walcheren au Texel, tout le monde, hommes, femmes, enfants, travaille d’un travail âpre et continu. On travaille à l’eau, à la terre, aux digues, aux ports, aux navires, aux fleurs. Rien n’est perdu. De la moindre chose, on sait faire une source d’enrichissement. Le jour que nous passâmes à Leuwarden, on avait vendu, sur le marché, cent vingt mille œufs de vanneaux. Ils savent organiser et développer, comme celle de la poule, la ponte de cet oiseau farouche.

Il n’est pas jusqu’au touriste, de plus en plus nombreux, qui ne soit pressuré, vidé, desséché… Comme il est ravi du voyage, il paie et ne dit mot.

Un jour, à Utrecht, en me remettant sa note, où s’additionnaient, se multipliaient les chiffres les plus fantastiques, l’hôtelier me dit, avec un sourire :

— Monsieur verra que nous ne sommes plus au temps de Voltaire…

— Pourquoi… de Voltaire ?… fis-je… Quel rapport ?

— Mais oui… monsieur… de Voltaire… qui disait… monsieur sait bien… qui disait : « Pays de canaux, de canards et de canailles ». Ah ! nous l’avons toujours sur le cœur, ce mot-là…

— Je vois… et sur la note, hein ?

Canailles ?… Non pas… Commerçants ? Oui… Et n’est-ce pas un peu la même chose ? Ils ont, comme on dit, le commerce dans la peau. Aucun peuple n’est mieux doué pour les affaires, et pour la banque… Ils mettent, à drainer l’or, la même ingéniosité tranquille et tenace qu’à drainer l’eau du polder…

On sait qu’ils furent les premiers navigateurs européens à pénétrer utilement en Chine. Avant tous pourparlers, les Chinois, redoutant en eux des ennemis de leur religion, les obligèrent à marcher, à cracher sur le crucifix, ce qu’ils firent sans la moindre hésitation. Après quoi, rassurés, les Célestes les autorisèrent à pénétrer dans le pays, et à y commercer à leur guise.

Race forte et dure, réaliste et laborieuse, dominée, en toutes choses, par l’intérêt qui ignore le scrupule et éloigne le sentiment. Quoi qu’en pensent certains politiques, elle ne se laissera jamais violenter, absorber par l’Allemagne… La Hollande n’est pas au bout de son histoire.

Le Hollandais est un bon colonisateur. Il a su tirer, de ses magnifiques établissements dans l’Inde, des profits considérables. Mais il a trouvé, là-bas, peu à peu, son maître, dans le Chinois. À Java, le Chinois sourcille de partout, s’infiltre et s’étale partout… C’est une sorte d’eau envahissante, conquérante, que le Hollandais ne peut pas endiguer et qui menace de le submerger…

Un ancien consul, retiré à Arnheim, M. X…, m’a conté cette anecdote caractéristique :

À Canton, – il y a vingt ans de cela – M. X… avait à son service un boy chinois, d’une intelligence, d’une souplesse, d’une fidélité extraordinaires… Valet de chambre, secrétaire, cuisinier, tailleur, bottier, musicien et poète, ce boy était tout… tout ce qu’on voulait…

— Je l’aimais beaucoup, me dit M. X…, et lui, paraissait s’être attaché à moi, pour la vie… Une perle !…

Un jour, le consul fut envoyé à Batavia, chargé par le gouvernement d’une affaire importante. Sachant combien il tenait à cet excellent serviteur, des amis lui conseillèrent de le laisser à la maison…

— Aussitôt là-bas… il sera circonvenu, pris, embauché par des compatriotes… Vous ne le reverrez plus…

Son boy ? La fidélité même… Allons donc !… Les autres boys, peut-être… mais le sien ?… C’était absurde… Il l’emmena. À Batavia, au débarquement, il laissa son petit bonhomme se débrouiller avec les bagages, et lui recommanda de les apporter au palais du gouverneur, où il devait loger, durant son séjour, et où il se rendit sans plus tarder. Deux heures, trois heures, quatre heures se passèrent… Pas de boy… Qu’était-il donc arrivé ?… Il envoya aux informations : pas de boy… Très inquiet, M. X… allait prier le gouverneur de mettre sur pied la police, quand, vers le soir, un commissionnaire nègre vint apporter les bagages et une lettre. La lettre était du boy… Il y expliquait, avec beaucoup de regrets, qu’il était obligé de quitter son service, vu qu’il était installé horloger, dans un beau quartier de Batavia… Horloger ?… Déjà !… C’était une plaisanterie, sans doute… M. X… courut à l’adresse indiquée. Il entra dans une petite boutique, et vit, assis devant l’établi, la loupe à l’œil, le boy, qui, avec une aisance parfaite, examinait le mécanisme d’une montre…

— Tu es fou !… cria M. X… Qu’est-ce que cela veut dire ?…

Alors, le boy raconta que, durant qu’il attendait les bagages, un vieux Chinois l’avait abordé… Ils avaient longtemps causé, discuté…

— Qu’est-ce que tu veux faire ? avait dit le vieux Chinois… Veux-tu être tailleur… cuisinier… médecin… horloger ?… Quoi ?… Dis ce que tu veux…

Bref, le boy avait choisi l’horlogerie… Et le vieux Chinois venait de l’installer dans cette boutique, où il était sûr de faire fortune… M. X… était stupéfait. Il ne trouva à dire que ceci :

— Mais tu connais donc l’horlogerie ?

Et le boy répondit d’un air tranquille :

— Faut bien… Un vrai Chinois doit tout connaître.



Gorinchem.


La première joie que je devais connaître, en Hollande, cette fois-ci, ce fut d’apercevoir cette petite ville de Gorinchem que je n’oublierai plus, petite ville presque inconnue des touristes, et qui, de très loin, de l’autre côté de l’eau, — c’est le Rhin et la Meuse qui coulent là, confondus — me parut si pimpante et me ravit bien davantage dès que nous eûmes circulé, quelque temps, lentement, dans ses rues étroites, pleines de promeneurs… J’en étais enchanté, comme un enfant d’un joujou. Elle avait bien l’air d’un joujou luisant, tout neuf, — quoiqu’elle fût très vieille — et sa nouveauté, c’était sa propreté…

En Hollande, les vieilles choses, vieux monuments, vieilles maisons ne m’attristent jamais. On ne voit pas leurs fissures, leurs lézardes, et ces plaies qu’avivent sans cesse les entassements de poussière corrosive. Elles n’offrent point l’aspect délabré de ruines. À force de soins, elles conservent une belle vie de jeunesse et de santé. Un peu plus tassées que les neuves, un peu plus penchées, et voilà tout… Elles rappellent ces jolis vieillards, qui eurent la politesse de se garder de la déchéance, dont le visage paraît plus frais, plus riant, sous les cheveux blanchis, et qui enseignent aux jeunes gens l’indulgence et le sourire. La coquetterie est la grande vertu des vieilles gens.

Délicieuse petite vieille, que Gorinchem !… On pouvait, de l’auto, sans effort, toucher les façades peintes, lavées, vernies. Les rues, où nous glissions entre ces habitations à pignons historiés, étaient lavées aussi, lavées comme les carreaux des intérieurs que peignit Pieter de Hoogh, et dallées, me sembla-t-il, de ces mêmes mosaïques de couleur, dont beaucoup de maisons avaient leurs façades revêtues. Et des étalages de fruits exotiques, des vitrines où se montraient des dentelles, des draps brodés, de lourds bijoux d’argent, paraient les devantures d’un luxe choisi… C’était la première petite ville des Pays-Bas, qui mirât dans ses canaux sa coquetterie, avec placidité…

Nous nous arrêtâmes chez un pâtissier pour y boire du thé, mais surtout pour nous arrêter, pour prendre pied dans la ville.

Les gens allaient et venaient, nous regardaient et regardaient la machine, silencieusement. Faces débonnaires et un peu lourdes, je les avais déjà vues dans ces gravures anciennes qui représentent des amateurs de tulipes. Ils ne savaient pas trop s’ils devaient admirer, mépriser, s’indigner… Après avoir regardé l’auto, ils se regardaient entre eux, et puis ils s’en allaient, sans avoir exprimé le moindre sentiment. Et d’autres les remplaçaient qui se livraient à la même mimique. Il y avait des femmes blondes, aux cheveux tirés ; il y en avait de très noires, avec des yeux en amande, et des teints où le jaune de l’Extrême-Orient luttait avec le rose d’Europe… Des pêcheurs rentraient ou sortaient, poussant des petites voitures dont les unes contenaient des paquets de filets bruns, et les autres de grandes mannes remplies de saumons. Un gamin, à la porte, nous offrait des cartes postales : des églises aux tours penchées, des moulins à vent… des canaux, encombrés de barques… Il ne se passait rien que de monotone et de quotidien. La vie coulait, devant nous, comme chaque jour, devant cette boutique, elle coule douce, paisible, avec son petit bruit de sabots sur les dalles de la rue. Et, pourtant, je me sentais parfaitement, enthousiastement heureux. J’avais, en moi, une joie violente de cette douceur, de ce bruit de sabots, de ce silence des visages, de cette jolie fille aux bras nus qui nous servait sans empressement, de ce thé qui était très mauvais, de ces tasses de Chine, qui ne venaient même pas des fabriques de Delft, de cette écœurante odeur de cacao, qui flottait dans la boutique, de ces maisons en face, petites maisons naïves, comme on en voit, comme on en achète, pour les arbres de Noël, dans les magasins de jouets, à Nuremberg… Il me semblait que c’était le bonheur, et que j’eusse vécu là le reste de ma vie. Impression qui n’était pas nouvelle en moi. Chaque fois que je m’arrête quelque part, n’importe où, et qu’il y a un peu d’eau, des arbres, et, entre les arbres, des toits rouges, un grand ciel sur tout cela, et pas de souvenirs… j’ai peine à m’en arracher.

Il me fallut faire un effort pour me lever et partir…




La découverte de Claude Monet.


Pour la première fois, je considérai, sans y retrouver les anciennes images d’un bonheur devenu si amer, ces canaux où vient se glacer et mourir la vigueur du Rhin. J’admirai délicieusement les petits ponts, enjambant les filets d’eau, où l’élan de leur arche unique de bois se referme par son reflet ; petits ponts tout ronds, comme sont ceux du Japon, sur les estampes, et qui, partout, en Hollande, protègent et défendent chaque maison… Et les petites grilles, basses, ouvragées, qui s’ouvrent sur les petits parterres de ces fleurs qui ont un éclat unique, en ce pays mouillé, où la lumière irisée les imprègne, les caresse et les aime. Dans la traversée des villages, parfois, nous apercevions des jardinières, tuyautant aux fenêtres, derrière le transparent qui les vaporise, des collerettes brodées de narcisses, de jacinthes, de tulipes…

Pour la première fois aussi, je redevenais sensible à cet aspect oriental, extrême oriental, qu’ont la plupart des villes et des villages hollandais, sans qu’on sache précisément de quels éléments il est fait.

C’est à la fois l’art du Japon qu’ils évoquent, et l’art primordial de la Chine, mais aussi l’art des Indes, et toute la magie des continents baignés d’eau, et des Îles, que la marine néerlandaise hante depuis des siècles, comme si les navigateurs avaient rapporté de ces contrées qui sont au delà des mers lointaines, avec leurs denrées qui les enrichirent, un émouvant rappel de leurs aspects.

Le développement des influences qui conduisent l’évolution de la pensée dans le temps, n’est si difficile à saisir que parce que l’oscillation des idées, qui est purement intelligible, dévie souvent, du fait d’accidents qui ne sont que mécaniques… J’ai souvent pensé, dans ce voyage, à cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande, il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un paquet, la première estampe japonaise qu’il lui eût été donné de voir. Son émotion devant cet art merveilleux, où toute vie, tout mouvement, tout modelé tiennent dans un trait – art qu’il ignorait, d’ailleurs, comme tout le monde, à cette époque, mais dont il avait en lui la prescience, en quelque sorte fraternelle – cette émotion-là, vous la devinez.

Son bouleversement, sa joie étaient tels, qu’il ne pouvait exprimer, par des phrases, ce qu’il ressentait ; il ne pouvait plus l’exprimer que par des cris.

— Ah !… ah !… Nom de Dieu !… faisait-il… Nom de Dieu !…

Ce juron contenait tout l’infini de son admiration.

Et c’est à Zaandam que ce miracle se passait. Zaandam, avec son canal, ses navires à quai, débarquant des cargaisons de bois de Norvège, sa flottille serrée de barques, aux proues renflées comme des jonques, ses ruelles d’eau, ses cahutes roses, ses ateliers sonores, ses maisons vertes, Zaandam, le plus japonais de tous les décors de Hollande.

Il faudrait ignorer, non seulement les tableaux de Claude Monet, mais ceux des pairs qu’il a parmi ses contemporains et ses cadets, et jusqu’aux noms, alors inconnus, d’Hokousaï, d’Outamaro et d’Hiroschigè, pour douter de la fièvre, dans laquelle il courut à la boutique d’où lui venait ce paquet… Vague petite boutique d’épicerie, où les gros doigts d’un gros homme enveloppaient – sans en être paralysés – deux sous de poivre, dix sous de café, dans de glorieuses images rapportées de l’Extrême-Orient, au fond de quelque cale de navire, avec des épices !… Bien qu’il ne fût pas riche, en ce temps-là, Monet était bien résolu à acheter tout ce que l’épicerie contenait de ces chefs-d’œuvre… Il en vit une pile, sur le comptoir. Son cœur bondit… Et puis, il vit l’épicier qui servait une vieille femme, détacher une feuille de la pile… Il se précipita :

— Non… non… cria-t-il… je vous achète ça… je vous achète tout ça… tout ça…

L’épicier était brave homme. Il crut avoir à faire à un original… Et puis, ces papiers coloriés ne lui coûtaient rien : il les avait par-dessus le marché… Comme on donne à un enfant qui pleure, pour l’apaiser, une image, il donna la pile à Monet en riant, et se moquant un peu :

— Prenez… prenez… dit-il… Ah ! vous pouvez bien les prendre… Ça ne vaut rien… Ça n’est pas solide… J’aime mieux ce papier-là, moi…

Se tournant vers la cliente :

— Et vous ? Ça ne vous fait rien, non plus, hein ?

— Moi ?… Ah ! Dieu de Dieu !…

Il prit une feuille de papier jaune, avec quoi il enveloppa le morceau de fromage qu’avait acheté la vieille femme.

Rentré chez lui, fou de joie, Monet étala « ses images ». Parmi les plus belles, les plus rares épreuves, qu’il ne savait pas être d’Hokousaï, d’Outamaro, des femmes, à leur toilette, des femmes au bain, des mers, des oiseaux, des arbres fleuris, il en vit une qui représentait un troupeau de biches, et qui lui paraissait être une des plus étonnantes merveilles de cet art étonnant. Il sut, plus tard, qu’elle était de Korin…

Ce fut le commencement d’une collection célèbre, mais surtout d’une telle évolution de la peinture française, à la fin du XIXe siècle, que l’anecdote garde, en plus de sa saveur propre, une véritable valeur historique. Ceux qui voudront étudier sérieusement cet important mouvement de l’art, qu’on appela du nom d’impressionnisme, ne peuvent la négliger…

Aujourd’hui qu’on célèbre tant d’anniversaires, inutiles et ridicules, ne pourrait-on célébrer avec une pompe particulière l’anniversaire de cette journée émouvante et féconde, où un grand artiste français se rencontra, pour la première fois, à Zaandam, avec une petite estampe japonaise ?…




Le port, patrie du peintre.


Je crois bien que, nulle part ailleurs, l’émotion de Claude Monet n’eût été plus forte. C’est que l’art extrême-oriental, on le voit apparaître, partout, en Hollande, et sortir, on dirait, de l’eau. Il est vrai que dans les ports d’Occident — et toute la Hollande n’est qu’un grand port — les bateaux rapportent avec eux des parcelles, des éclats de l’Orient, et de ses créations qui sont obligées de lutter, de subtilité comme de splendeur, avec la lumière même.

Venise, vêtue de drap noir, regorgeait de ces richesses transmarines, et son climat n’eût peut-être pas suffi, seul, à produire, pour l’enchantement du monde, les yeux de Titien.

Le hasard uniquement fit que Rubens n’ouvrit pas les siens à Anvers, où commerçait, avec l’Europe, de toutes les marchandises d’outre-mer, la plus grande flotte marchande du monde. Ses parents l’y ramenèrent de bonne heure, et il y a passé la partie de sa vie peut-être la plus féconde. De sorte qu’il tira des quais fameux de l’Escaut, outre l’arrangement des lignes et l’ampleur ornementale de ses compositions, une part au moins de la magnificence, dont il distribua, entre les souverains et les belles femmes de son temps, les éblouissantes effigies.

Même Marseille, « Porte de l’Orient », écrit Puvis de Chavannes, Marseille, où naquit Monticelli, valut à ce peintre l’étrange grouillement de sa palette, où les fruits rouges, les soies orientales, les coquillages nacrés, s’écrasent parmi les eaux bleues et parmi ces noirs puissants, dorés, qui font frissonner les bassins, pleins de navires…

Est-il possible aussi que personne n’ait pu se défendre de croire qu’il abordait au Japon, de ceux qui, au crépuscule du matin, sont entrés dans le fjord de Kristiania ?



Je suis convaincu qu’un grand port, quel qu’il soit, où qu’il soit, est, par excellence, un lieu d’élection pour la naissance, la formation, l’éducation d’une âme d’artiste. Un artiste qui est né dans un port, qui y a vécu son enfance et sa première jeunesse, parmi la variété, l’imprévu, l’enseignement sans cesse renouvelé de ses spectacles, est, forcément, en avance sur celui qui naquit, au fond des terres, dans un village de silence et de sommeil, ou dans l’étouffante obscurité d’un faubourg de la ville. Son imagination, surexcitée par tout ce qui passe et se passe autour de lui, s’éveille plus tôt. Son cerveau travaille davantage et plus vite, et sans trop de luttes… Il s’habitue à voir et, voyant, à comprendre. Sa pensée qui n’est pas bornée par un mur, « le mur de la maison Meyer », ou par un coteau, est libre de vagabonder, à travers l’espace, comme ces jolies mouettes qui hantent le vaste ciel, et qui n’ont d’autre limite à leurs désirs, que la fatigue de leurs ailes… Il englobe, dans un regard, plus de choses d’ici et de là-bas, plus de visages d’ici et de là-bas, plus de vie universelle. À son insu, et comme mécaniquement, le mouvement des barques sur la mer, de la mer contre les jetées, le rythme de la houle, l’entrée des navires dans les bassins, l’oscillation des mâts pressés que relie la courbe molle des cordages, les voiles qui fuient, qui dansent, qui volent, les volutes des fumées, toutes les silhouettes des quais grouillants, lui enseignent, mieux qu’un professeur, l’élégance, la souplesse, la diversité infinie de la forme. Sans le savoir, il emmagasine des sensations multiples qui ne s’effaceront plus, qu’il retrouvera, plus tard, et dont il fera vivre un visage, un torse de femme, l’ondulation d’une jupe, la flexion d’une hanche, le balancement d’une branche… Car il y a de tout cela dans un port… Il y a de tout et il y a tout, dans un port.



Et, une fois de plus, ma rêverie aboutit à Rembrandt.

Rembrandt n’est pas né dans un grand port, c’est vrai… Mais son nom est inséparable de celui d’Amsterdam, où il vécut tant d’années, et y trouva l’emploi de ses dons, en leur toute-puissance… Amsterdam, dont les habitants sont vêtus de noir, comme ceux de Venise, avec le même orgueil et un goût pareil des accents éclatants et des ornements lourds. Dans l’une et l’autre ville, le soleil fait la même féerie avec le ciel et avec l’eau qui divise les maisons, jusqu’à ce que l’humidité se condense en brouillard, pour lui dérober la cité aquatique et la restituer à l’obscurité, sur qui le triomphe de l’astre n’aura que plus de splendeur. Je ne voudrais pas penser que Rembrandt eût pu naître en quelque petite ville endormie dans les terres, sans jamais voir le soleil dorer des quais, dorer les eaux noires des bassins, dorer l’atmosphère profonde, « l’obscure clarté » qui grouille entre les coques des navires… Peut-être que ce qu’il eût tiré de lui-même eût suffi pour émerveiller les humains. Mais je m’exalte à découvrir, dans son œuvre, la conception, non seulement des images, mais des couleurs les plus somptueuses, issues de la rencontre de son génie, avec le luxe d’un grand port, infini jusque dans la variété de ses misères, à Amsterdam, surtout, le plus oriental des ports d’Occident, Amsterdam et sa sombre population juive.


Fermant les yeux à l’ardeur insoutenable du couchant, vers où nous courions, je songeais à la fin douloureuse du héros, de ce Rembrandt des dernières années, enchaîné par la misère, en proie au malheur, expiant, lui aussi, peut-être, le crime d’avoir osé dérober au ciel, pour nous, le feu divin de sa lumière…




La Digue.


Depuis Gorinchem, c’est presque, jusqu’à Dordrecht, une succession de villages délicieux, dont je ne sais pas les noms, mais dont la traversée dure, peut-être, trois fois plus que celle de Paris. Du haut de la digue surélevée, étroite, nos regards penchent dans l’intérieur des maisons en contre-bas. Devant tous les seuils, lavés, polis, les paires de sabots sont rangées, sabots légers de saule. Avant d’entrer, les habitants ne manquent jamais de se déchausser, et ce sont des pas feutrés qui glissent, comme pour ne laisser après eux aucune trace, même de son, sur les parquets et les dalles qu’on voit briller, au passage… Un rideau radieux, un cuivre, des assiettes fleuries, des étains pansus, un bonnet qui étincelle animent ces réduits presque tous pareils… Armées de longs bâtons que termine un gros bouchon de linge mouillé, des femmes lavent les façades, avec acharnement ; d’autres astiquent les portes, soigneusement vernies, et frottent les cuivres qui les ornent. Les cuisines, en forme de guérites, sont séparées de la maison, afin qu’aucune besogne malpropre ne puisse la souiller… Et cela fait songer, je ne sais pourquoi, à de la dentelle, rehaussée, mais à peine, de fils de métal… Ce qui est charmant, c’est que, derrière chaque maison, comme nous avons chez nous une écurie et une remise, ils ont une sorte de petit port, qui a dérivé l’eau du polder, avec deux ou trois bachots à l’amarre, qui leur servent pour la coupe des osiers et des joncs, et pour les voyages, par les mille petites routes liquides, à travers la plaine verte…

Je me rappelle, au détour d’une ruelle où commençait un jardin, fleuri de fritillaires, avoir vu s’accroupir une paysanne à la peau fraîche, et son geste qui retroussait du linge blanc. Je l’avais vue déjà, cette même paysanne, dans un tableau…

Tous les aspects du pays et du peuple hollandais, ses maisons comme ses costumes, ses cabarets comme ses moulins, qui pompent et disciplinent l’eau innombrable du polder, ont, même pour ceux qui les ignorent, le charme du déjà vu. D’eux tout nous est familier, grâce à leurs peintres qui les ont présentés, avec amour, à tout l’univers…

Les petites gens et les paysans de Russie devront à Dostoïevski et à Tolstoï, une notoriété pareille. Il se peut que Camille Pissarro, et que Cézanne, qui ne chercha jamais, pourtant, le détail de mœurs, l’anecdote qui passe, vaillent aux villages, aux visages, aux coteaux, aux belles ondulations de la campagne française, une popularité qui ne sera pas moins universelle que la gloire de leurs peintres. Ainsi, grâce à Watteau et à Renoir, les femmes, telles qu’ils les ont vues dans les rues de Paris, ou assises sur les gazons de ses jardins, sous l’ombre ensoleillée de ses parcs, dureront, moins fragiles, plus vivantes que les Tanagréennes, aussi immortelles que les cavaliers des frises grecques…

Le soleil échancrait déjà l’horizon, quand nous nous trouvâmes, tout à coup, devant Dordrecht qui, au sortir de tant de villages minuscules, nous parut immense. Sa majesté, elle la devait surtout à l’heure, qui amplifie les formes, en les confondant dans une masse bleue… La Meuse – ou plutôt la Merwede – était encombrée, comme la rue d’une grande ville, avant le dîner. Le bac ne traversait pas… Il nous fallut attendre une heure, pendant laquelle nous vîmes les navires perdre peu à peu l’éclat de leurs couleurs, jusqu’à devenir tout à fait noirs, et tendre, sur le ciel, où le jour très lentement se mourait, l’envergure de leurs énormes ailes ténébreuses… Les coques des chalands émergeaient de l’eau, à qui elles semblaient peser. Des remorqueurs, qui sifflaient interminablement, entraînaient des trains entiers dans leur sillage… À force de s’allumer de toute part, la ville devint un brasier dont les flammes atteignaient la hauteur des maisons… Le vent qui venait de se lever, commença de souffler, comme pour attiser le feu et préparer la forge qu’il fallait au travail d’on ne savait quel surhumain forgeron…

Soir à Dordrecht.


Une fois ou deux, en route, parmi tant de souvenirs, ceux qui m’attendrissaient, ceux aussi qui m’irritaient à force d’amertume, une fois ou deux, m’était revenue en mémoire la dimension extraordinaire des soles où avaient mordu les dents de notre appétit, à Dordt… Comme elle riait, notre jeunesse !…

C’était sur la terrasse d’un hôtel, au bord des eaux, où le soleil jouait, où les navires viraient comme des animaux familiers, où tout l’appareil d’un commerce actif et sonore ne semblait en travail que des préparatifs d’une fête… la nôtre, sans doute.

Gorinchem, le prodige de cette ville en flammes, au soleil couchant, et qui s’était éteinte presque tragiquement, m’avaient fait tout oublier, mais, jusque-là je n’avais été impatient que de retrouver les traces de mon bonheur d’autrefois…

Entre mille images qui fuyaient, j’avais peine à en retenir quelques-unes qui se laissassent préciser… Je sens sur mon épaule le poids et la tiédeur d’une tête, dont l’effort du vent happe les cheveux et leur parfum, mais m’en laisse ma part… Je souris à l’hésitation de deux pieds nus, auxquels il faut une serviette pour oser se poser sur le tapis sordide des chambres d’hôtel. Quelle vertu donnent à la valse de Faust, tout simplement, un clair de lune sur le fleuve et mon cœur content ? Aucun cri de Tristan, aucune plainte de Mélisande ne m’ont causé plus d’émotion que ces trois pauvres violons, où bêlait, si lamentablement, la musique de Monsieur Gounod… Je ris d’un mensonge inventé pour que je tourne la tête et ne voie pas un rouleau de faux cheveux qu’on détache, et d’un de ces ordres, si durs, de la pudeur, qui vous priveraient, si on obéissait, du spectacle intime le plus doux, gestes secrets et charmants, dont toutes vos veines battent et qu’on n’oserait nommer… Je vois les gares où l’on s’embarque, les gares aussi où l’on revient, et ces quais, enfin, où l’on regrette même le terrible mouchoir qu’aucune main, fût-elle perfide, n’agite plus… Je retiens, une seconde, l’éclat de deux genoux polis et la courbe tendue d’un sein… une épaule ronde parfumée chaleureusement, le duvet de sa cheville… J’attends des larmes qui vont couler sur un visage tout pâle et silencieux de bonheur… Me reviennent en tête, et y précipitent à flots mon sang, des furies de caresses, après quoi, l’on se croyait de force, même qu’on chancelât, à défier l’univers, à en triompher avec tous ses héros et ses monstres, pêle-mêle… Je songe aussi à des riens dont on riait aux larmes, à des moins que rien qui déchaînaient des tempêtes… et à ces après-midi de fatigue, où on se laissait aller à l’ennui, qu’elle définissait : « l’indifférence à ma vie, comme à ma mort ».

Mais, malgré mon désir de mélancolie, je sens que tout cela est loin, bien loin, que tout ce passé se fane et s’efface… Au fond de moi-même, je m’aperçois que, de tous ces souvenirs, qu’une hypocrite et sotte manie de littérature voudrait amplifier en douleurs, il m’en reste un de vraiment vivant, et tout proche, et si vulgaire : la fermeté savoureuse de vos chairs, soles magnifiques, qu’on mangeait si gaîment, à la terrasse de cet hôtel, au bord de l’eau.

C’était, c’est encore l’hôtel Bellevue, un peu plus vieux, un peu plus tassé, lui aussi… Je reconnus le même tapis, sur les marches si raides de l’escalier ; aux fenêtres, les mêmes rideaux ; dans la salle à manger, qui sert, en même temps, d’office, de caisse, de salon, et de restaurant, les mêmes meubles… Suivi de l’hôtelier qui nous retenait – le même hôtelier aussi, je crois bien – je courus jusqu’à la terrasse… La nuit était complète, sans la fissure d’une lumière, et les eaux silencieuses… De toutes petites vagues venaient clapoter, chuchoter au bord… C’est à peine si je parvins à distinguer des feux qui se mouvaient dans le lointain… De gros nuages cachaient la lune, et faisaient le fleuve tout noir, confondu avec le noir de la terre… Pas le moindre violon… Aucune valse, même de Faust, pour m’attendrir… Tout était donc bien mort !…

Revenu dans la salle à manger, j’étonnai le maître d’hôtel, en criant d’une voix forte :

— Des soles… des soles, comme autrefois !…

Il n’y avait même plus de soles…

Mes compagnons, dont j’avais excité l’appétit par des descriptions enthousiastes, insistèrent vainement près du patron…

Il n’y avait plus de soles… il n’y avait plus rien…

Force fut de se contenter de saumon fumé et de sardines de conserves…

Mais quelles sardines !… Elles nous parurent extraordinairement exquises… Pimentées, condimentées, nous n’en avions jamais mangé de pareilles. Les soles furent oubliées… L’un de nous s’extasia :

— Il n’y a que la Hollande pour préparer de tels poissons… Vive la Hollande !

Et, appelant le maître d’hôtel :

— Où fabrique-t-on, ces admirables, ces merveilleuses, ces uniques sardines ?… demanda-t-il… J’en veux commander des caisses, des wagons, des bateaux ! Je veux épater la France, et la faire rougir de son ignorance sardinière… À Rotterdam ?… À Maestricht ? À La Haye ?… À Batavia ?… Où ?… Où ?

Le maître d’hôtel redressa sa taille, et, avec dignité :

— Nous les faisons venir de Bordeaux… dit-il…



Comme nous finissions de dîner, une société d’Anglais vint prendre le thé, dans une encoignure dont notre table était voisine. Les hommes en smoking, les femmes décolletées… En face de nous, une toute jeune lady, blonde, se levait, allait, venait, et même quand elle était assise, cinq minutes, ne tenait plus en place. Ses doigts jouaient avec son éventail, avec une cigarette à bout d’or, avec ses bagues, avec ses cheveux. Un collier sursautait à son cou, et je découvris que ses pieds, sous le fauteuil, ne s’arrêtaient pas de déchausser, pour les rechausser, des pantoufles argentées où s’impatientait la soie de ses bas blancs… À des mots qui faisaient rire plus haut les hommes, et baisser les joues de ses amies, ce n’est pas assez dire que la petite agitée rougissait ; un flot de sang la parcourait toute, une vague rouge se levait à l’épaule, couvrait tout ce qu’on voyait de sa peau, pour s’en venir mourir à la racine de ses cheveux plus blonds… Mon regard rencontra, tout à coup, dans le sien, l’angoisse de ne pas retrouver, au bout de l’orteil désespéré, la pantoufle qui avait fait trop loin la culbute. La dame rougit plus fort, et son sang parut si bien en mouvement, que je me figurai plus rose, presque rouge, son bas blanc, où le pied se crispait, jusqu’à ce qu’il disparût dans la pantoufle d’argent, enfin reconquise…

Cette nuit-là, je dormis, d’un sommeil profond, sans rêves…




Dordrecht.


Ce fut, le lendemain matin, la musique au timbre monotone de la pluie sur les vitres, qui nous réveilla.

Le joli Dordt s’était évanoui et je contemplai, en bâillant, une ville ennuyeuse et crottée, où je me rappelai — pourquoi éclatai-je de rire subitement ? — qu’Ary Scheffer était né…

Quand on va, par ses rues, cuirassé de caoutchouc contre la pluie, elle ne paraît pourtant ni sans charme, ni sans caractère, cette ville trempée d’eau, les pieds dans ses canaux, et toute traversée, tout environnée de routes fluviales… On y distingue, mais amorties, des traditions magnifiques d’autrefois… Dans des maisons à pignons qui abritaient beaucoup d’activité, et où le luxe avait tant de morgue, il semble que ne vive plus personne… Dans ses églises, avant que la foi catholique ait eu le temps de les achever, c’est la Réforme qui s’est installée… Sa simplicité sévère, hargneuse, atteste plus d’orgueil que les pompes des rites orientaux qu’elle en a chassés. Mais sa superbe ne dédaigne pas un peu de confort. Sur les dalles où la piété païenne s’agenouillait devant les Images, on a rangé des sièges en quantité où la raison puisse s’installer comme il faut, afin de s’examiner librement. Mais rien ne meurt que peu à peu. La Groote-kerke est une cathédrale d’autrefois… Seulement, elle est tout à fait nue… Les stalles sont, pourtant, toujours là que les gouges des artisans ingénieux du seizième siècle ont fouillées dévotement. La grille de cuivre qui enveloppe le chœur, la rampe qui grimpe à la chaire, semblent encore faites de rayons divins, voire de rayons de soleil, mais de rayons qui auraient fleuri.

Ces cuivres et ces arabesques m’en évoquent d’autres ; des rampes, des balustres, des lustres, des volutes et tous ces enroulements, et tous ces déroulements qui courent, à présent, dans le monde entier, sous le nom de modern-style, nom anglais d’une manie où les Belges ne sont parvenus qu’en partant de ces cuivres hollandais, en les torturant et les déformant affreusement…

Mais où sont, dans les bars et les hôtels palaces, aux devantures des parfumeries, des charcuteries, des crémeries et des confiseries, dans les demeures des financiers allemands, des poètes viennois, des esthètes des Flandres et des cocottes de Lyon, cuivres rouges et cuivres d’or, où sont la bonhomie souriante, la courbe harmonieuse, l’honnêteté solide et réjouie des charmants cuivres hollandais ?

Et me revoici dans la rue où la pluie a balayé les derniers passants. Des groupes de ménagères, de servantes se sont réfugiés sous le marché. En mantes noires, en coiffes désamidonnées, hottues, bossues et caquetantes, elles se pressent l’une contre l’autre, comme des poules sous l’auvent de la basse-cour mouillée. Toutes les maisons, où s’avivent les plaies anciennes, pleurent ; tous les ponts, aux arches de guingois, qui s’étagent dans la perspective, pleurent aussi ; tout pleure. L’eau des canaux, sous les gouttes de l’averse qui s’acharne, semble dégager des bulles de gaz, comme d’une mare putride. Derrière les grilles des jardinets, les fleurs humiliées, fripées, penchent des airs moroses, et à travers les vitres qui ruissellent et se brouillent on voit, çà et là, remuer, comme dans une brume épaisse, de vagues formes d’êtres humains… On dirait des ombres, des fantômes du passé.

Heureusement, tout n’est pas du passé, tout n’est pas mort à Dordrecht, et c’est avec une joie « bien moderne » que j’ai vu vivre les machines et se tordre la vapeur sous la pluie. Une activité qui ne bavarde point, comme les commères du marché, mais besogne, anime étrangement les quartiers neufs et les quais. Sans en avoir l’air, Dordrecht commerce de tout, avec toute la terre. C’est, au carrefour de ses fleuves, une des plus importantes gares d’eau de l’Allemagne. Ce que les artères des canaux et des rivières ne charrient pas jusqu’à son port, elle le fabrique, le malaxe, le forge, l’ajuste elle-même : poissons fumés et salés, cacaos et tabacs, charbons de Belgique, d’Allemagne et d’Angleterre, outils qui seront maniés partout, machines à construire des machines, vaisseaux qui feront – combien de fois ? – le tour du monde. Et tout cela se prépare, se camionne, vogue, débarque et s’embarque, parmi les coups de sifflet et les coups de marteau, le vacarme des tôles, le grincement des poulies, et les hurlements qui n’en finissent pas des sirènes.

On dirait que toute cette eau, dans laquelle elle baigne, la ville vivante la dilate en vapeur, et, quand elle en a utilisé la force expansive et laborieuse, qu’elle la laisse retomber en pluie, sans s’arrêter de travailler, sur la ville morte.

Le musée des Boërs.


Nous n’avons vu à Dordrecht qu’un musée, mais qui m’a assez remué, pour m’empêcher d’entrer dans aucun autre : le musée des Boërs.

Ceux-là aussi, au moins autant que le maître de la Mort de Marie, Pourbus ou les Breughel, Jean Steen ou van Ostade, Cuyp ou van Goyen, sont bien de Hollande et de l’École hollandaise. Malgré le temps, le climat, le sol, l’adaptation aux habitudes nouvelles, ils ont gardé le même visage dur et tranquille, la même stature robuste de leurs frères métropolitains, avec quelque chose en plus de l’allure souple et déliée des cow-boys. Leur œuvre, bien que très différente, est une expression au moins aussi significative de la physionomie d’un peuple.

Cette poignée de familles hollandaises emporta jusqu’au bout de l’Afrique toutes les vertus qui ont fait la fortune de leurs compatriotes néerlandais, plus exactement, qui les ont fait riches : le sang-froid, la ténacité, la hardiesse. Mais, puritains, les Boërs ne les employèrent qu’à vivre dignement, rudement, pauvrement. Ils ne mélangèrent pas, ou à peine, leur sang au sang des autres races, et ils se tinrent à l’écart des coureurs de fortune, des chercheurs d’aventures, qu’attirent toujours les pays qui recèlent de l’inconnu. Au Cap, ils trouvèrent un désert, où ils purent prêcher, défricher à leur aise, et qui eût sans doute tenté les solitaires d’un Port-Royal. Le fait est que des protestants français, victimes de la révocation de cet Édit fameux, qui est un geste, déjà, de la haine des tyrans pour les idéologues, vinrent participer à leur vie agricole, à la même austérité religieuse. On voudrait croire que ces pasteurs vertueux n’ignoraient pas, du moins n’ignorèrent pas toujours qu’ils méditaient, labouraient sur des trésors, mais qu’ils les méprisèrent.

Les méprisèrent-ils ? Ou bien ne surent-ils pas les exploiter ?

Si l’histoire qu’on m’a contée est vraie, ce sont les banques de Hollande qui, trop timides cette fois, ou pas assez confiantes dans le succès, auraient cédé aux brookers et promotors anglais les dossiers de ces mines, pour la conquête de quoi, l’impérialisme financier de la plus grande Bretagne devait, quelques années plus tard, massacrer leurs nationaux…

Pauvres Boërs ! C’est à peine si quelques spéculateurs malchanceux déplorent aujourd’hui leur dépossession et leur défaite… À vrai dire, on n’en parle plus… Ils sont complètement oubliés, oubliés comme un mauvais mélodrame qui n’a pas réussi. De cette épopée grandiose qui fit courir, par le monde, un long frisson d’enthousiasme, il ne reste plus que ce petit musée… C’est déjà quelque chose… Mais personne n’y vient. J’ai eu beaucoup de peine à en trouver le gardien. Il était, dans une cour, un tablier de jardinier autour des reins, et, sur la tête, un bonnet de peau de lapin, en train de relever des oignons de jacinthes. Il m’a considéré avec surprise, et même avec un peu d’effroi, comme un phénomène surnaturel…

— Vous comprenez… me dit-il, s’excusant de son accueil… voilà plus de trois mois que je n’ai vu, ici, un visage humain… L’été… de loin en loin… un Anglais… et c’est tout… Et c’est toujours un Anglais qui s’est trompé… Il me demande où sont les Rembrandt ? Oui, monsieur, les Rembrandt… Ici !

D’un air navré, il me montre une table de bois noirci, sur laquelle, parmi de la poussière, s’empilent des cartes postales et des catalogues illustrés qu’on ne vend jamais…

— Mon Dieu, oui !… Voilà !… C’est comme ça…

Ensuite, avec amertume, il me raconte, qu’au moment de l’ouverture du musée, on lui avait donné, pour attirer les visiteurs par une mise en scène bien couleur locale, un vaste chapeau boër, une sorte de veste khaki, et des guêtres de cuir… Au moins, ç’avait de l’allure…

— Et j’avais une cartouchière sur la poitrine… Maintenant, soupire-t-il… je n’ai même pas, comme tous mes collègues, une casquette galonnée…

Il se tait, et puis reprend :

— Il y a, tout près d’ici, sur une place… une espèce de baraque, où l’on exhibe des nègres qui avalent des sabres et qui mangent de la bourre de mouton… Eh bien, elle ne désemplit pas…

J’ai retenu le geste qui accompagna cette plainte, un geste qui en disait beaucoup plus long, sur la frivolité des foules et l’ingratitude de l’histoire, que tout un discours.

Il dit encore :

— Le président Krüger est passé, un jour, par Dordrecht… Eh bien, monsieur, il n’est même pas venu au musée. Le président Krüger !… Parfaitement !… Ah ! ah ! ah !

Dans cette solitude, où nos pas sonnaient lugubrement, où le jour crasseux enveloppait les objets comme d’un voile funèbre, j’avais le cœur serré. Et je me disais :

— Pourtant la résistance acharnée de ces rudes fermiers, qui prétendaient ne tirer de la terre que le seul or du blé et n’y enfoncer que le soc de la charrue, valait bien au gardien de ces glorieux souvenirs une casquette ornée de quelques galons et méritait mieux que l’indifférence générale… Elle ne semble pas seulement digne d’admiration, parce que, soldats, ils défendirent intrépidement leur liberté, elle me paraît d’un héroïsme presque surhumain, parce que, surtout apôtres, ils se dévouèrent à préserver l’humanité de cet alcoolisme, pire que l’autre, que propage l’abus de l’or… Ils gardèrent l’or enfoui au profond du sol, comme on enfouit profondément des charognes, afin de ne pas infecter l’air qu’on respire, et ne pas empoisonner les hommes par des contagions mortelles… Ils recélèrent l’or, non pour en jouir à la façon des avares, mais pour en détruire, en les étouffant, les germes de folie et de mort… Recel – pour peu qu’il fût conscient – absurde, sans doute, mais sublime !

Voilà jusqu’où s’en allait mon imagination, à considérer les cartes, les plans, les trophées, les portraits des anciens en longues redingotes presbytériennes, les attelages de bœufs, les fermes, les bibles, les physionomies rigides, et tout ce qui évoque la grandeur épique de ces armées en vestons, de ces milices paysannes, victorieuses des armées en uniformes, laborieusement organisées pour le désastre…

Mais le premier moment donné au sentimentalisme, au culte ancestral des héros, je me pris à réfléchir…

Entre tous les enseignements que suggère l’histoire des Boërs, le plus raisonnable, le plus utile, ne peut-on le tirer de la déraison, de l’inutilité de leur résistance ?… Au Cap, aucune milice, même d’anges à trompettes et de saints miraculeux, n’eût réussi à détourner l’avarice, la cupidité, la frénésie des humains, de ces territoires de crime et de folie où de l’or se cache… Il leur faut leur poison, qui les fait vivre jusqu’à ce qu’il les tue. Combien de millions et de millions s’entre-massacreront toujours, pour posséder l’or, en déposséder les autres, et s’en griser, jusqu’à l’hébétement de la folie et la fureur du crime ! Combien de pauvres et gentils rêveurs mourront à la peine, qu’on traitera de bandits, parce qu’ils auront voulu guérir l’inguérissable humanité de son plus cher délire !… Aucune politique, aucune loi, même aucun livre n’a le pouvoir de transformer d’un coup les hommes. Même aucun martyr – si douloureux soit-il – n’est fécond. Et quand il se hausse jusqu’à devenir un grand exemple qui dure à travers les siècles, alors c’est bien pis, il devient criminel… Il a fallu le terrible juif Paul, pour brandir et dresser sur le monde la croix sanglante du doux juif Jésus, et les seuls vrais morceaux que fidèles et juifs aient recueilli de cet emblème d’amour, ce furent les potences et les bûchers : « Race maudite, s’écrie Schopenhauer, elle a empêtré l’humanité d’un Dieu ! »

Si jamais nous nous délivrons de l’or et des maux qu’il engendre ; si un jour nous renonçons à l’or – et j’entends la richesse individuelle, – ce ne sera pas par dégoût du pouvoir qu’a l’or de changer les hommes en bêtes (alchimie qu’exprime déjà la fable de Circé), ce ne sera pas par sagesse, par vertu, par dignité, ce sera par force. On peut concevoir que, dans l’évolution économique des temps, ce métal perde sa valeur d’échange, représentative de nos passions, de nos ambitions, de nos intérêts, de nos énergies, de nos paresses, et que nous trouvions, enfin, le moyen de vivre autrement – un moyen plus rationnel, moins compliqué, comme celui de puiser à même, pour nos besoins et pour nos joies, dans les inépuisables réserves du trésor commun… Hélas ! ce ne sera pas demain…

Et voici qu’un portrait du bonhomme Krüger, qui n’ est pas venu au musée de Dordrecht, et que la petite reine de Hollande, qui sait ce que c’est que de souffrir, a reçu comme un grand-papa malheureux, voici que ce portrait me fait songer de nouveau, avec sa face placide et rusée, et son collier de barbe de bon semeur de tulipes, que ce sont des Hollandais, peuple de thésauriseurs, de spéculateurs, peuple de bons vivants aussi, qui ont produit ces ascètes et ces contempteurs de l’or, là-bas, au bout de cette Afrique qui regorge d’or et de diamants…

Mais, n’est-ce pas une race ou un peuple, à tout le moins une minorité disparate, réduite au seul négoce, et dont une même perpétuelle injustice cimente la solidarité – les juifs encore, pour tout dire – qui a enfanté un Karl Marx, spéculateur aussi, et des plus audacieux, acheteur – à quel découvert ? à terme de combien de siècles ? et contre la somme des capitaux coalisés – du bonheur que rêve le prolétariat universel ?



Au sortir du musée boër dont, à la grande joie du gardien, redevenu optimiste, j’emporte, plein mes poches, des souvenirs, en cartes postales coloriées : rondes des jolies filles de Marken, pêcheurs de Volendam, coiffés de leur bonnet de peau de mouton, moulins de Vormerveer (car, pour ce qui est des Boërs, des paysages transvaaliens, des batailles, des mines, de Krüger et de Dewet, il n’y en a point, étant invendables), je recommence à dévaler par la ville. Un moment, je m’arrête devant l’Ary Scheffer, en bronze, de la Scheffersplein, et il ne me paraît ni froid, ni ennuyeux. Autant qu’on peut retrouver, dans du métal coulé, l’ expression d’un visage humain, j’ai senti qu’il y avait là, sous ce crâne, une intelligence vive, un goût joli, élégant, de la forme, et j’ai rougi de mon éclat de rire de tout à l’heure… Il s’en est fallu peut-être de peu, – de génie, sans doute – pour qu’Ary Scheffer ne fût devenu un grand peintre… En tout cas, j’ai mieux goûté le charme de sa gravité, et j’ai songé à ce qui en demeure, dans le charmant sourire que sa petite-fille hérita de Renan…

La pluie, dont les réserves semblaient garnir jusqu’aux profondeurs du ciel, a cessé de tomber. Même du soleil se montre, entre les nuages. Le ciel redevient immense et léger. Nous avons vu, alors, un Dordt pimpant, coquet. La nouvelle lumière mitige l’aspect sombre et sévère que les rues de la vieille ville ont gardé du moyen âge. On y distingue enfin la grâce hollandaise, la fraîcheur qu’elles ont, par endroits, et où l’abondance des fleurs contribue. Les canaux s’animent, les rues se repeuplent, et aussi les maisons, d’où les spectres du passé semblent être partis… Ce contraste a un charme brusque et vif, auquel on s’attarde, avec un nouveau désir de flânerie… Devant les habitations, aux toits en escalier, dont le temps a vêtu les murs de couches de poussière, qu’il patine depuis des siècles, les jardinets sont comme en prison. Derrière les grilles ouvragées, aux lances héraldiques, les fleurs d’aujourd’hui semblent gardées par des hallebardiers d’autrefois… Du haut des ponts surélevés, l’eau des canaux n’a presque plus rien de liquide, à force d’immobilité, que sa demi-transparence. Et, à contempler sa profondeur, l’on en vient à imaginer qu’elle s’enfonce, à l’infini, mais que ce n’est plus dans l’espace, que c’est dans le temps…

Le soleil printanier a beau mettre sa coquetterie à ne vouloir sécher que si lentement la jolie ville, si joliment mouillée, il faut partir… Une petite fille nous offre des œufs de vanneau que nous achetons et que nous mangerons en chemin.

Et la 628-E8 démarre dans la boue glissante, plus d’une fois dérape… Mais le sol s’essore dans la campagne. On oublierait l’averse, n’était le nombre des flaques où se reflètent le bleu céleste et des bouts de nuages nacrés, comme en autant d’éclats d’un grand miroir qui, en tombant du ciel, se serait brisé sur la route…




Rotterdam.


De ce court voyage de Dordrecht à Rotterdam je ne me rappelle rien, sinon que l’auto allait, glissait, sans heurts, sans secousses, et comme allégée des servitudes de la pesanteur. Elle me donnait une joie qui n’est ni la joie de bondir, ni la joie de patiner, mais qui ressemble à l’une et l’autre. Elle m’emportait avec une extraordinaire allégresse, et, vraiment, je me sentais doué de son élasticité. On eût dit que, pour se faire plus douce et pour aller plus vite, elle courait, de toutes ses forces, pieds nus, sur la route.

Et voici que, tout à coup, en haut d’une petite côte qui, en ce pays, nous sembla être une montagne himalayenne, par delà un pont énorme, nous nous trouvâmes devant une espèce de falaise, ou plutôt devant un pan de mur de rêve, formé d’on ne sait quel amoncellement de briques multicolores, de fragments de verre colorié, d’éclaboussures de soleil, au pied duquel venait battre, comme une mer déchaînée, le furieux tumulte d’une ville en travail et d’un port en fièvre. Falaise ou pan de mur de rêve, il nous fallut quelques minutes pour reconnaître que nous étions en face de la ville neuve de Rotterdam.

À peine entrés dans Rotterdam, nous y avons été enveloppés aussitôt d’un mouvement, d’une agitation que les sirènes sur le canal, les sifflets des locomotives sur les voies ferrées, le roulement des fourgons sur les pavés, faisaient retentir à l’infini… Mais nous fûmes enveloppés bien davantage par la population qui nous environna de faces bouche bée, de gestes qui puérilement cherchaient à s’instruire au contact d’un cuivre, au contact, aussitôt rompu, du radiateur, éprouvaient les pneus, appuyaient sur les garde-crotte. L’ébahissement de cette foule, qui souriait ou s’assombrissait, mais demeurait silencieuse, nous enserra si bien, que nous dûmes nous arrêter.

Pour bruyante et remuante qu’elle fût, Rotterdam me parut bien plutôt une ville sauvage et lointaine. Au plus plaisant, au plus riche milieu de l’Europe, ses habitants avaient l’air de Lapons ahuris. À tout le moins, ils n’avaient jamais vu ou ne voyaient que rarement d’autos… Cette population, habituée à tous les vacarmes, à toutes les étrangetés de la vie cosmopolite, au spectacle du commerce mondial et de travaux surhumains, s’affolait, autour de notre machine, sans paroles.

Les dames n’oublient en aucune circonstance de s’apprêter pour les regards, et tous les regards leur plaisent, excepté qu’elles y voient durer l’hébétement. Les nôtres se remuaient sur leurs coussins, assez mal à leur aise, en apercevant – vision de terreur – de rudes mains se coller aux vitres, s’y promener. Ma voisine ferma les yeux… Ses gants tremblaient.

Cette foule muette, dans cette ville en fièvre et pleine de tapage, c’était la population laborieuse qu’on n’entend point dans une usine assourdissante. La civilisation assouplit, polit les instincts et les énergies dont elle n’utilise que la force vive, pour ses fins obscures… Mais n’accumule-t-elle pas artificiellement des éléments qu’elle déforme en les comprimant, et dont la déflagration multipliera, dans une circonstance donnée, la redoutable puissance inerte ?

À force de coups de trompe, Brossette parvenait péniblement à se frayer un chemin dans la masse que le capot fendait lentement… Nous voyions passer, sans bruit, derrière les vitres, un monde de têtes levées, de bouches ouvertes, qui, même quand le flot se fut refermé, ne s’abaissèrent pas, ne se refermèrent pas…

Pas d’autos, partant, pas de garage. J’eus beaucoup de peine à en trouver un… C’était dans un quartier malpropre de la périphérie, une sorte de hangar où l’on avait remisé des caisses vides, un vieux camion hors d’usage, des voiles de barque roulées autour de mâts pourris.

Brossette était consterné.

— Ça ! un pays ?… fit-il, en se grattant la tête… Oh ! là ! là !…

Nous n’y étions arrivés, d’ailleurs, que lentement, péniblement… Les enfants se collaient sur les marchepieds, s’agglutinaient au capot, et il fallut les faire tomber, en les secouant, comme les grappes d’insectes rôtis qu’on détache la nuit du radiateur…



Un spéculateur.


Si j’ai mal vu Rotterdam, si je n’ai même pu qu’entrevoir son port, c’est que, dans le hall de l’hôtel, à peine au sortir de table, j’ai rencontré mon ami Weil-Sée, mon meilleur ami, mon cher Weil-Sée, que, depuis des années, je n’avais pas revu…

Nous nous sommes embrassés à plusieurs reprises… Mon ami Weil-Sée est un des rares hommes que j’embrasse et qui m’embrasse, et nous nous embrassons, depuis une quarantaine d’années, toutes les fois que nous nous séparons ou retrouvons, c’est-à-dire tous les cinq ou six ans.

— Vous ici ?… Vous ici ?…

Et j’essuyai, à la dérobée, la plus mouillée de mes joues…

Il me considérait en souriant, mais sans répondre…

— Vous n’êtes donc plus à Grenoble ? Je vous croyais à Grenoble… riche… heureux ?… Et votre usine d’énergie électrique ?… Vous n’êtes donc plus marchand d’énergie ?

À toutes mes questions, il secouait la tête, et il souriait.

— Qu’est-ce que vous faites ici ?

Je connais trop mon ami Weil-Sée pour imaginer qu’il pût vivre en Hollande, n’importe où d’ailleurs, sans motifs sérieux… Je savais sa sagesse à trouver du plaisir en tout, mais à le trouver, principalement, dans un frémissement d’activité toujours nouvelle. S’il était en Hollande, ce ne pouvait être que pour quelque découverte fabuleuse, pour quelque colossale entreprise.

— Qu’est-ce… qu’est-ce que vous faites ici ?

Et je répétai :

— Vous n’êtes donc plus marchand d’énergie à Grenoble ?

— Non… se décida-t-il à me répondre enfin… Je ne suis plus marchand d’énergie. Je place des risques… je place des risques… ici… à Rotterdam… des risques, mon cher.

D’un autre, j’eusse pu croire à quelque bouffonnerie, et même – à considérer ses yeux un peu fixes et le sourire durable que la mauvaise qualité de ses dents ne parvenait pas à gâter – à de la folie. Mais il ne m’est jamais arrivé de douter de mon ami Weil-Sée, de la solidité de son intelligence. Je l’écoutais avidement, en me laissant entraîner vers sa table, au fond de la salle, ou plutôt, je le suivais, sans même en avoir été prié, car Weil-Sée a une telle horreur de la violence qu’il n’oserait pas entraîner son meilleur ami par le bras, fût-ce vers un trésor.

Ces « risques » dont il me parlait, ces « risques » qu’il plaçait, je compris bien vite que c’étaient les maisons, les récoltes, les automobiles, les chevaux de courses, les tableaux de maîtres, les bateaux, les meubles, les ouvriers, qu’il assurait contre les accidents et même contre les assurances… Agent d’assurances… voilà… il était tout simplement agent d’assurances… Mais, avec mon ami Weil-Sée, rien n’est jamais simple. J’entrevis aussitôt des spéculations ingénieuses et formidables.

Il m’expliqua avec animation…

— Assurances contre l’incendie, les accidents, le vol, les naufrages, la pluie, la grêle, les sauterelles… sans doute… Que voulez-vous ? Il faut vivre… Mais le nouveau, l’important, mon cher, ce sont les assurances et les réassurances que j’établis contre le mensonge, la vérité, la stérilité et la fécondité, contre la maladie – toutes les maladies, – contre la débauche et contre la vertu, contre la guerre et contre la paix, contre les monarchies et contre les républiques, contre l’ennui… la stupidité des fonctionnaires et la tyrannie des lois, contre la trahison, l’amour, la littérature…

Je crois bien qu’il parla encore de réassurances contre le doute, les désillusions, puis encore de bourses d’assurances, de risques des risques, de mutualité individualiste, d’individualisme collectiviste et, toujours et à tout propos, de la statistique…

Dans toutes les conversations de ce philosophe, le passé de l’humanité, l’avenir du monde, évoluent aisément. Je croyais entendre débiter le prospectus d’un Crédit International de l’Ataraxie universelle. Mais ce que je me rappelle le mieux, c’est que son regard lucide était bordé de paupières d’un rouge de sang, comme en ont certaines figures de Poussin ; que son nez s’était encore allongé, depuis notre dernière rencontre ; que sa barbe, qui fut châtaine quand j’étais blond, se désargentait, jaunissait autour des lèvres minces, sur lesquelles je voyais, avec confiance, à coups de paroles et jets de salive, se construire le bonheur de l’humanité… Qu’importait alors que certains chiffres, les milliards surtout, eussent une si mauvaise odeur ?…

À tout petits pas, nous étions arrivés jusqu’à sa table, auprès d’un de ces verres où je lui vois boire, depuis quelque quarante ans, ce même thé blond, dont un fleuve a passé par son corps.

Une fois de plus, Weil-Sée me démontra qu’il allait incessamment faire cette fortune mondiale, qu’il lui fallait…

— Tout simplement, mon cher, pour arriver, entre autres, à décupler la puissance du microscope et en construire un qui grossisse l’objet soixante mille fois… soixante mille fois, c’est absolument indispensable. Mais ce n’est pas tout… Il me faudrait aussi des températures… ah ! des températures, à cuire, en bloc et en douze heures, l’univers, comme une plaque de céramique…

Je me fie, sans restriction, à l’intelligence de mon ami Weil-Sée… Je le suivais admirablement, et j’étais convaincu, au point de prêter serment, qu’il ne disait rien qui ne fût vrai ou qui n’importât… Mais, quand je ne l’entends plus, je suis incapable d’expliquer ce qu’il m’a dit, et en quoi consistent ses projets et son métier…

— Vous sentez bien, n’est-ce pas ? Ce n’est plus que quelques mois de patience… pfuut !… quelques mois…

Sur quoi, ayant écarté des piles de catalogues – personne ne lit autant de catalogues – de livres, de denrées, de graines, de plantes, d’instruments, de machines, il prit du papier quadrillé, et se mit à dessiner, pour achever de me convaincre, des diagrammes et des graphiques…

Dans son visage malmené, couturé, je cherchais quelque chose, mais quoi ?… quelque chose qui restât des traits de l’enfant que j’avais vu arriver au collège, du fond de la Dalmatie… quelque chose de son nez aquilin, de l’expression de ses yeux tellement doux, de l’arc ingénu de sa lèvre et même de ses boucles autour d’un front énorme et bombé… Mais tout cela était si fané, si raccorni ! Je me rappelais comme son intelligence, tout de suite, avait fait merveille, parmi nous… Il s’était révélé aussitôt élève prodige… Nos professeurs lui prédisaient le plus bel avenir… Et voilà où il en était, son avenir !…

— Vous comprenez ?… entendais-je, durant ces rappels de souvenirs… ce qui serait important, encore, c’est de pouvoir s’enfoncer dans la terre, un peu… je ne crois pas qu’on ait été au delà de quelque deux mille mètres… Et dessous… dessous… réfléchissez !…

Il s’arrêta.

— Dessous… ce sont évidemment… il ne se peut pas que ce ne soient point des métaux inconnus… de fantastiques métaux…

Ses yeux brillaient :

— Et avec des propriétés, mon cher !

À mesure qu’il parlait, sa fortune prospérait, et il arrachait un secret de plus à la nature…

Il avait beau vieillir, le pauvre Weil-Sée, il ne changeait pas…

Très jeune, je l’avais rencontré à Manchester, passionné de géologie et cherchant, en même temps, des capitaux pour une fabrique d’armes tellement redoutables, que c’en était fini de la guerre… C’était lui, pourtant, qui m’avait aidé à supporter les plus dures journées de cet hiver 70-71, où, sous les ordres de Chanzy, les loqueteux que nous étions fuyaient de tous les côtés de la Loire… Ah ! sa tendresse et sa gaîté, durant ces affreuses semaines !… Je ne l’avais plus retrouvé qu’à la Bourse, à son retour du Paraguay, enthousiaste du caoutchouc… à la Bourse, dont il fut, plus tard, au krach de Bontoux, une des innombrables victimes.

— Comprenez… mon cher… que ce qu’il me faut… c’est une fortune… mais une fortune, tellement folle, qu’elle rende les autres fortunes impossibles… comme il a fallu les trusts, pour voir la fin de l’industrie privée…

Depuis le krach, il avait cherché et découvert du graphite en Sibérie, de l’étain en Espagne, du fer en Australie, du manganèse en Transylvanie, du cuivre en Roumanie et jusqu’à du pétrole en Galicie, mais toujours trop tôt… Aucune banque ne voulait croire en lui… Son imagination, sa culture générale, l’énormité de son lyrisme idéologique terrifiaient aussi les gens d’affaires…

— C’est peut-être un bien que je n’aie pas réussi trop jeune… Car, à présent que je sais…

Et son geste avait une telle ampleur, qu’il semblait vraiment razzier l’univers…

Je savais, moi, que las de ne pouvoir arriver à y exploiter une montagne d’or, il avait, dans les années 90, quitté Le Cap, justement sur le bateau qui avait amené, dans la colonie, Cécil Rhodes, mourant… Puis, en quête d’une source d’énergie, qui lui permît de poursuivre des expériences de thermochimie, je crois, pour lesquelles il se passionnait, il avait cherché du charbon en Amérique, avait dû revendre à vil prix un charbonnage extraordinaire, qu’il n’avait pas le moyen de mettre en exploitation, et il était venu, dans le Sud-Est de la France, s’intéresser à l’industrie naissante des Centrales hydro-électriques, la dernière à laquelle je l’eusse vu prendre part à Grenoble…

Il admirait que les circonstances l’eussent fait renoncer…

— À toutes ces affaires… médiocres… vraiment médiocres.

Je protestai.

— Non… non… je vous assure… très, très médiocres.

Il admirait surtout que les mêmes circonstances l’eussent enfin amené à choisir la riche, industrieuse, économe et féconde Hollande pour y fonder…

— Ah ! ça… ça en vaut la peine… quelque chose comme la Bourse des Bourses où l’on ne spéculera plus… enfantillage !… sur les chances de l’activité, de la production contemporaines – aucun intérêt ! – mais véritablement, sur des probabilités pures… sur des futuritions… et à Rotterdam… Rotterdam… épatant !… Rotterdam, mon cher, qui n’est pas seulement la première place de commerce de la Hollande… Rotterdam, à qui j’assigne…

De son index replié, il frottait activement son nez…

— À qui j’assigne, entre les ports du monde, la plus puissante virtualité spécifique de spéculation.

Et il éternua sept fois de suite, car c’était une de ses particularités d’éternuer abondamment, sans se laisser distraire de son discours…

— Il ne s’agira plus, continuait-il entre les derniers éternûments, de la hausse ou de la baisse… atchi !… des stocks des marchandises du monde… ou du cours de quelques milliards de fonds publics… qu’est-ce que c’est que ça ?… Mais non… Il s’agit, comprenez bien… d’une sorte… mettons, si vous voulez… de Bourse… d’Agence, de Tribunal, où s’arbitrera et se compensera le malheur humain… qui fera équilibre à toutes les mauvaises chances du calcul des probabilités, et où viendront successivement s’amortir les inévitables crises des évolutions futures…

Or, je ne me demandais même pas, en l’écoutant, s’il arriverait jamais à posséder cette fortune qu’il poursuivait depuis si longtemps, en vain, mais seulement – considérant son pauvre dos qui se voûtait – je déplorais, à part moi, qu’il dût lui rester si peu d’années pour en jouir…

— Écoutez, me dit-il enfin, très tard, tandis que le dernier garçon resté pour nous servir, sommeillait lourdement, sur une chaise, sa serviette entre les jambes…, écoutez… Il y a des années que je n’en ai dit autant à personne… Avec mes Hollandais… je sais aussi…

Et il sourit finement :

— Je sais aussi me taire, diable !… ou ne parler que chiffres… Mais je veux vous confier encore, à vous, un secret… Il y a eu des gens pour douter de mon avenir… En général, personne n’a guère cru en moi… Vous-même… Mais si… Laissez donc !… qu’est-ce que ça fait ?… Tenez… vous rappelez-vous ?…

Il éclata de rire, d’un rire qui ressemblait à un éternûment…

— … Vous rappelez-vous Charlotte qui prétendait que j’étais un pauvre garçon… qui n’arriverait jamais à rien ?… Ah ! ah !… Oui… Et Noémi ?…

Il rit plus fort.

— Noémi, qui m’a quitté, parce que je n’avais plus le sou ?… Crevant, hein ?… Plus le sou. Avec ce front-là ?…

Il se gifla le front, fouilla ensuite dans sa poche, en ramena quelques pauvres florins, qu’il fit rouler sur la table :

— Plus le sou ? Tordant !… tordant !

Puis :

— Il y en a même qui me reprochent de rêver… d’être insouciant… léger… trop peu pratique… de mettre, en toutes choses… comment appellent-ils cela ?… de l’exagération… oui, mon cher, de l’exagération !…

Et il avoua, dans une nouvelle bordée de rires, qu’il avait été, parfois, de ceux-là…

— Tout le monde disait : « Il rêve… il rêve !… » Pour rien… à propos de tout… Et je me reprochais de rêver… je m’en voulais de rêver… Je m’en voulais de m’absorber si longtemps à voir couler un fleuve, passer une femme, flamber un foyer… tandis que des projets tambourinaient à mes tempes… ou simplement, de contempler, toute une soirée, mon papier, sans y toucher… Et mes journées… mes nuits, à bâtir des impossibilités prodigieuses, en chantant à tue-tête !… J’en vins à me refuser cette volupté du rêve… comme j’ai su renoncer à l’éther, au haschich, aux femmes, et même au tabac… J’en vins – c’est affreux – j’en vins à accuser, de ce détestable et délicieux penchant pour la rêverie, le pire et le plus exquis des stupéfiants… à en accuser ce geste de maman…

Il me sembla que ce mot faisait trembler ses vieilles lèvres.

— J’ai tant hérité d’elle !… oui… ce geste où je l’ai vue si souvent s’oublier, des heures durant, à ouvrir et refermer, les yeux perdus, ouvrir et refermer, pauvre maman !… deux cents fois de suite, peut-être, le fermoir d’un bracelet d’or, à son bras… Les idiots !… L’idiot que j’étais !

Il hurla et il cracha… je puis bien dire qu’il cracha dans mon oreille :

— Eh bien ! tout ce que la fortune… n’importe quelle fortune… peut donner… je l’ai déjà, puisque je l’ai imaginé. Et ma tête me donne encore une avance, inintégrable en chiffres, sur tous les milliardaires des deux Amériques… Tout… je l’ai possédé, possédé… écoutez-moi… possédé !…

Il appuya encore sur le mot… et, m’attirant à lui – décidément, trop de thé finissait par l’enivrer, – il ajouta encore plus confidentiellement :

— Qu’est-ce que c’est que posséder ?… Posséder, c’est comprendre… ou, si vous aimez mieux… imaginer. À notre ploutocratie misérable, voici que succède une gnosticratie !…

— Quoi ?

— Une gnosticratie… vous comprenez ?… gnosticratie.

Est-ce que je comprenais ?… Bah !

— Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au nihilisme parfait de l’indifférence absolue, où les arrière-neveux de nos arrière-neveux… Mais c’est évident… Pour moi, j’aurai tout compris…

Il me sourit :

— Ou j’aurai cru que j’ai tout compris.

Il éclata de rire.

— C’est tout à fait la même chose…

Ce n’est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier :

— Qui donc aurait raison contre moi ?… Je récuse tous les juges… tous… même le plus vieux juif… là-haut…

Son index se tendait vers le plafond.

— Même le plus vieux juif… je lui défends d’avoir raison contre moi… Lui ?

Il haussa les épaules, avec l’expression du plus complet dédain…

— Voyons !… il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant l’éternité des éternités… Et il l’a créé ?… L’imbécile !… Et il l’a créé tel qu’il est encore ?… Et pour la misère de quelques milliards de siècles ?… Inimaginable !… Et qu’est-ce qu’il a, maintenant, avec cet univers sur les bras ?… Rien… plus rien… plus rien… C’est bien fait !…

Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en sursaut, accourut :

— Du thé !… commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci…



Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété des environs. J’en profitai pour passer quelques jours, avec mon ami Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m’en expliquer le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes… Il arriva, naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam… Il trouvait que, pour n’avoir pas vu assez de ciels et d’eaux de Hollande, je n’avais pas vu la Hollande, et que, n’ayant pas vu la Hollande, je ne pouvais rien comprendre à Rotterdam… En bac, en bateau, en voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse, sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l’eau, et ce fut surtout, hélas ! sur des ponts… J’ai passé des journées sans voir le ciel, sans oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et sur ceux qui osent chevaucher la mer… De Rotterdam, nous n’avons vu que l’immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa largeur.

De ces quelques jours, il ne me reste que d’intolérables sensations de vertige. Le vertige, en Hollande ? Eh bien, oui ! Ai-je rêvé ? Rêvé-je encore ?

Je me demande aujourd’hui si ce n’était point la seule présence de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces extra-humaines, l’immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi, déformaient ainsi, les choses autour de lui… Je crois, en vérité, je crois qu’il avait cette puissance extraordinaire de communiquer son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus inerte… À son contact, la nature elle-même s’affolait…

Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu’il fallait deviner leur vacarme qui s’enfuyait… Ailleurs, nous dominions – le cœur m’en tourne – des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des barques qui paraissaient des mouches… Et je fermais les yeux… Ici, c’était l’effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe d’arches et de piliers rompus l’anéantît ; là, l’angoisse que ne cédât le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de palets sur l’eau, ce tablier si fragile, qu’il s’agitait au vent, et résonnait, en tous ses assemblages, sous notre poids… Je me souviens de ponts, où j’eusse donné des millions d’hectares de ciel de Hollande pour un bon kilomètre solide de grand’route de Beauce. Et pour ajouter à l’horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient, au-dessus de nous, comme l’annonce d’un malheur, et l’on entendait, en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes. Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me parcourait à sentir que je « ne pesais plus »… Un dégoût de vivre, pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l’air… Non, en vérité, je ne pesais plus… Quand sur les remblais, les digues, et puis à rouler sur la brique ferme, j’avais repris, peu à peu, mon poids et ma raison, je goûtais comme le délice d’une convalescence, à suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans la transparence des eaux, au ras du sol… Et du vertige, je parlais légèrement, ainsi qu’on médit d’un ami…

— J’envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige, mais je les plains aussi… Quelle idée peuvent-ils avoir de l’enfer et comment pensent-ils qu’on ait pu l’imaginer ?

Cette idée le fit longuement ricaner… Puis, il continua :

— Il est certain que la damnation, c’est d’être, éternellement, les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir invinciblement attiré… de se sentir tomber dans un gouffre, dont on sait qu’on n’atteindra jamais le fond.

À mon tour, j’évoquais le vertige, à bord d’un ballon captif dont la nacelle résiste à la corde et au vent, et se couche ; sur les falaises des côtes bretonnes qu’on sent glisser sous ses semelles, quand on se penche vers la mer ; sur un balcon où l’on est monté, en riant, et dont le parapet est trop bas de cinq centimètres ; sur les échelles des échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont il m’est arrivé de mordre… oui… de mordre, à m’en casser les dents, les barreaux.

— Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j’avais eu la folie de suivre un ami sur un sentier qu’au bout de dix minutes je sentis – je n’aurais pas baissé les yeux pour un empire – se rétrécir jusqu’à devenir plus étroit que mes semelles… Je m’arrêtai enfin et mis bien une demi-heure – comme un petit équilibriste japonais au sommet d’une pyramide de tonneaux – à me retourner, et le double de temps à me coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage de se moquer de moi… Je n’avais pas, moi, seulement la force de souhaiter sa mort… Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j’ai mis le temps d’une autre vie à refaire le chemin parcouru…

— Ce n’est rien… dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires… le Mont-Vallier, ce n’est rien… Vous n’avez pas suivi, comme moi, les torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond desquels le ciel ne paraît plus qu’un tout petit ruisseau bleu… Voilà le vertige…

Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant :

— C’est parce que je sais ce que c’est que le vertige… que je comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des genoux et du bassin, quand Satan l’a tenté.

Les juifs sont très préoccupés de Jésus… Weil-Sée aimait à en parler ; il en parlait à propos de tout… Au fond, il était fier d’avoir un Dieu dans sa famille. Il reprit :

— Le Malin – c’est bien le sobriquet qu’il mérite – avait mené Jésus sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c’est un gouffre qu’il lui montrait… Or, ce qu’il y eut de divin dans le refus, ce n’est pas d’avoir refusé l’offre dérisoire d’un monde – quel monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à un Spinosa ? – Non… le divin… écoutez-moi… c’est d’avoir, sur la montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l’appui…

Il prit un air dégagé – nous étions, en ce moment, sur la terre ferme – et il ajouta le plus gaîment du monde :

— Pour moi… je suis persuadé que je n’irai pas en enfer… Oh ! ce n’est point que je croie tellement à l’enfer… Ce n’est pas non plus que j’aie une telle confiance dans la vertu de mes actions… ni dans la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à la diable, a fait annoncer partout – forfanterie ! – qu’il le jugerait en un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des audiences correctionnelles… Du moins, Dieu sait-il très bien qu’ayant connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas un supplice… Alors ?… À quoi bon ?… Ah ! ah ! ah !…

Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas, de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu’y jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu’il regrettait chaque fois qu’il visitait une exposition de peintures.


C’est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n’ai rien vu du port de Rotterdam. Pourtant, je m’étais bien promis de le visiter longuement, et Weil-Sée m’avait bien promis de me l’expliquer de même. Tout ce que j’en sais, tout ce que, sans doute, j’en saurai jamais, c’est « qu’on y voit circuler les produits des colonies du monde entier ». Puissance d’évocation qu’ont toujours eue certaines phrases qu’il prononce !… Tous les autres ports que j’ai vus, depuis, me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse m’impressionner désormais, c’est ce port de Rotterdam, que je n’ai pas vu, que je n’ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n’oserai aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont Weil-Sée m’a dit brièvement, en passant : « que les produits des colonies du monde entier y circulent »…



Il y a des hommes ainsi faits, que je n’ai pas la force de leur résister, que l’idée même ne m’en viendrait pas… Mon ami Weil-Sée est de ceux-là. Qu’on rie, si l’on veut, de mon esclavage ; c’est pour moi le seul aspect du bonheur. Mais c’est trop peu dire que je ne résiste pas à ceux qui me plaisent ; je ne sais, non plus, leur parler, ni parler devant eux… C’est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne m’émeut autant que Cordélia. Seulement j’admire que cette malheureuse fille puisse en dire autant qu’elle en dit… Il est vrai que c’est du théâtre.

Qu’un homme, au contraire, m’impatiente, ou qu’une femme prétentieuse et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris aussitôt d’une envie furieuse de les contredire, et même de les injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus chères, je m’aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne me contredis pas ; je les contredis. Je ne leur mens pas ; je m’évertue à les faire mentir… Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j’aurais – pauvre de moi ! – du génie… Au lieu qu’un sourire, qui me séduit, ne m’inspire pas un mot… et mes yeux – que des yeux ennemis font étinceler – se baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur… Alors, je demeure silencieux… je me sens stupide. C’est ma façon de m’abandonner. L’être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi qu’il dise… peu importe que je n’aie jamais pensé comme lui… je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à l’instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n’ai plus qu’à l’écouter… J’écoute, je ne parle plus… Combien d’attentes j’ai dû décevoir ! Combien, souvent, j’ai dû paraître sot !… Ce sont, pourtant, sans aucun doute, les moments où j’ai le mieux compris ce que je pouvais comprendre, et mon silence n’était que l’hébétude de l’intelligence satisfaite…

Mes chers amis… mes charmantes amies… tous mes bien aimés, vous tous qui vous êtes, hélas ! détachés de moi, vous surtout dont je me suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous êtes responsables… et, je puis bien vous le dire, de combien de larmes ! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré la belle source de tendresses qu’il y avait en moi.


Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d’un quai désert, dans un club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité ; du moins, Weil-Sée me l’assura.

Les membres du cercle – armateurs, banquiers, marchands – étaient réunis dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons. Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d’ailleurs silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée s’épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale, dont les bords légers s’enroulaient et bleuissaient par-dessus les lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille, un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le pot de bière… À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre, des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l’un ou de l’autre des membres du cercle, qu’on écoutait assez longuement, jusqu’à ce que ses derniers mots arrivassent à se fondre dans un tutti de rires. Et Weil-Sée allait, de l’un à l’autre, souple, insinuant, avec des complaisances, des humilités, des servilités, qui m’attristèrent un peu.

Mes deux voisins m’adressaient, de loin en loin, la parole à voix basse. L’un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d’un beau vieux pot de faïence ; un épais collier de barbe jaunâtre lui faisait, autour du cou, comme un foulard. L’autre était un tout petit vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt s’appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté… Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et son sourire paraissait le sourire édenté d’un tout petit enfant. Il ne faisait pour ainsi dire que sourire… Weil-Sée m’apprit que c’était un des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné le plus de familles, en Hollande.

La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables, fastidieusement. J’avais peine à croire que tous les désirs du lucre, toutes les passions de l’argent, se cachassent sous ces faces tranquilles…

Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s’avancer, porté par un laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline pyramidale d’œufs de vanneau.

La colline fut, en un instant, rasée… Des gestes menus et pressés dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu’eussent fait les dents d’une assemblée de rats.

Le plaisir que j’aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et les jaunes un tantinet boueux, fut gâté par la curiosité muette mais indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m’observait.

Ce fut, après ce repas d’un seul plat, qu’une longue barbe blanche m’apostropha… C’était un discours. Il était prononcé en français, mais un français mêlé d’expressions qu’avaient dû laisser les armées de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin… On accueillit aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me serra la main avec émotion ; mon voisin de gauche, le petit vieux, sourit. Mais, je ne sus qu’à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que j’avais parlé beaucoup trop vite… et que les Hollandais – même les plus familiers avec notre langue – n’avaient absolument rien compris à mes paroles.

— Tant mieux ! ajouta-t-il… tant mieux !… Cela arrive souvent… en tout… partout… Mais oui… Les mots que nous comprenons, non plus, ne sont que des signes… Tenez !… ah ! ah ! c’est très drôle… En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une espèce de banquet… Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de beaux gestes… et une voix musicale… une page de Salammbô… Tout simplement… Ce fut un enthousiasme… du délire… Ils pleuraient tous d’émotion, de joie… Ils m’embrassaient. Le roi m’accorda tous les territoires que je lui demandais… et même d’autres que je ne lui demandais pas… Il chanta, il dansa… Voyez-vous, mon cher, quand on comprend, on est triste… et on est méchant.



Jamais, je n’aurais osé m’avouer à moi-même que j’eusse pu regretter mes compagnons, encore moins me lasser de l’éloquence de Weil-Sée, ou du soin qu’il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait ami… Cependant quel soupir de soulagement je poussai… quel cri de délivrance, quand la Charron me les ramena ! Jamais je ne vis avec plus d’aise nos dames descendre de l’auto, la tête enveloppée du voile, ou traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion encore à la poussière de la route… J’étais impatient de repartir ; j’étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde… Et si le sublime leur en échappait, n’avais-je point – pourquoi ne pas l’avouer ? – la ressource de les en faire rire ?

Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés, ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands hommes, et de bien des chefs-d’œuvre… Il n’en va pas autrement pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et la caricature.

Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes d’oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort…



Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.

Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain matin, je l’aurais quitté, pour combien d’années ?

Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les amitiés sans courage qu’il avait dû laisser le long de la route… de l’ironie, de l’égoïsme, chez les meilleures, de la pitié offensante, chez les pires. Et voilà… Il était fatigué de se sentir toujours si seul… fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu’il n’était même pas, à soi-même, un « compagnon »… Et quand la vieillesse viendrait tout à fait ?…

— Il y a des moments où je ne m’aime plus… je ne m’intéresse plus, des moments où je ne me comprends pas plus qu’on ne me comprend… Je suis peut-être un raté ?…

Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse… Je haussai les épaules, pour le rassurer.

Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé. Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van Gogh, Le Moulin dans le polder, L’Allée, qui ont, déjà, la majesté souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d’œuvre. Pendant que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve, Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d’une tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes… Je songeai que j’avais été, pour lui, un moment d’exaltation, d’oubli, de répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber plus profondément dans les affres de la solitude et… qui sait ?… de la désespérance.

— Mais non… mais non… me disais-je, pour ne pas trop m’attendrir… Je me trompe… Il est nerveux, ce matin, c’est peut-être le temps… Weil-Sée ? Allons donc ! Son imagination lui tient lieu de tout… de femme, de famille, d’amis, de fortune, de succès, de bonheur… Oui… oui… Il est heureux…

Et, tout d’un coup, le secouant joyeusement :

— Ah ! mon vieux Weil-Sée !… mon vieux Weil-Sée !

Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d’aller par les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose…

Il ne s’arrêta que devant L’Âge de pierre, de Rodin ; il s’y arrêta de longues minutes… Il s’asseyait auprès, tournait autour, les mains derrière le dos, s’adossait à un mur, clignait de l’œil, et, de temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume, lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune impression. J’en avais le cœur serré.

Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui… Il habitait une petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique…

Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa chambre. J’imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt, épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu’il eût gardé de sa collection, depuis longtemps dispersée, et qui l’accompagnait partout…

Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.

— Voyez-vous… me dit-il, tout à coup… Nous n’arriverons à rien… Nous sommes un siècle perdu… un siècle mort… si les hommes comme vous… mais oui !… Laissez donc la littérature…, ses inutilités… ses frivolités… sa bêtise encrassante… Entrez résolument dans…

Sur le trottoir opposé, près d’un réverbère, dont la lueur courte et tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme passait et repassait que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me préoccupait… Comment eût-il deviné que notre présence dans cette rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu’un ?… Pourtant elle gênait probablement le couple, qu’après deux essais infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant, replet, courtaud, dont je vis luire, dans l’ombre, le chapeau haut de forme.

Weil-Sée continuait :

— Croyez-moi… lancez-vous dans les spéculations supérieures… abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort… le présent agonise, et demain il sera mort aussi… L’avenir… toujours l’avenir… rien que l’avenir… les hypothèses… les probabilités… ce qu’ils appellent l’irréalisable… à la bonne heure !… Travaillez… Le monde… le monde…

La femme avait entraîné son compagnon dans l’invisible, au fond de la rue.

Et Weil-Sée parlait, parlait… parlait… Mais son verbe n’était plus le même… Il s’enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite, flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle…

Depuis dix minutes, j’entendais des mots énormes s’élever, puis crever, s’évanouir, quand l’homme replet de tout à l’heure revint à passer, mais seul, de l’autre côté de la rue… Il marchait vite, la figure cachée dans le col relevé de son pardessus… Un reflet sur le devant, puis un reflet sur le derrière de son chapeau… et il disparut sans avoir, une seule fois, tourné la tête…

— La gnosticratie… mon cher… savez-vous bien que cette gnosticratie…

Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de gaz, l’active promeneuse qui se dandinait… Elle ne se doutait pas que nous décidions, en ce moment, du sort de l’humanité… En pleine lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir… Et puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit…



Canaux d’Amsterdam.


Je ne vous dirai pas qu’Amsterdam est la Venise du Nord. D’abord, parce que j’ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce que je n’en sais rien, n’étant jamais allé à Venise.

— Comment, monsieur ?… me dit un jour une dame offensée par cette cynique déclaration… Est-ce possible ?

Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta :

— Vous n’avez donc jamais aimé ?

— Pas à Venise… non, madame… pas à Venise…

— Ah ! monsieur… je vous plains… On n’aime bien qu’à Venise…

Me plaignit-elle ?… Je crois plutôt qu’elle me méprisa…

Dois-je dire — c’est peut-être le moment — que je me gondolais ?

Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m’ont toujours empêché d’aller à Venise.

Manet, en haine de l’école de 1830, ne consentit jamais à mettre les pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon, de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine croyable, il refusa plusieurs fois l’invitation de Mallarmé de l’aller voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y alla ; il y peignit. Moi, si je n’ai jamais été à Venise où, pourtant, j’aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j’en accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n’y avait-il qu’un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite et Cie, c’était d’aller à Venise. Mais chaque fois que je suis arrivé à en prendre la résolution, j’ai eu tellement peur de ne rencontrer, sur la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, ou des paysages de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j’ai toujours préféré retourner, une fois de plus, sur le Dam.



Quand on ne les connaît pas bien, et si l’on n’a point le sens aigu des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux d’Amsterdam se ressemblent.

— C’est effrayamment monotone… s’écrie la dame citée plus haut.

Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très grande joie, que rien n’est plus divers, et plus bougeant qu’Amsterdam ; que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils, mais qu’aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de chalands, de fenêtres fleuries ; chaque maison a son visage propre, sa structure individuelle, selon le degré d’affaissement des pilotis qui la soutiennent… Et, surtout, c’est un autre paysage de ciel, dont on dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine prodigieuse.


Au bord des canaux d’Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je m’attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui meurent, je sens que monte jusqu’à moi une odeur qui devient, chaque année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été, c’était, le soir, une puanteur dont le souvenir me poursuit.

Je sais le pouvoir de l’imagination sur les sens, sur les nerfs. C’est à ce dernier voyage que j’ai appris cette chose effrayante : on n’avait pas curé les canaux d’Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que de l’avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu’une épouvantable odeur me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit jours, dans ma chambre d’hôtel d’où je voyais passer, sur le canal, les noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal, de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.

La dame de la mer trouve l’eau lourde dans les fjords… Si elle était venue à Amsterdam, qu’eût-elle dit de l’eau des canaux ? Elle est de plomb… Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu’elle a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.

L’eau encore, même l’eau boueuse, on peut l’agiter ; les coques des chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant ; les courants de mer qu’on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la rafraîchissent… Mais la vase ? Mais ces vases séculaires, ces lents et continuels déversements d’égouts, ces dépôts de tant de millions de vies humaines qui se stratifient au fond ?… Comment s’en débarrasser ? Déjà, les miasmes traversent les boues et l’eau, envoient crever à la surface leurs bulles d’infection. Qu’on remue ce lit profond de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres captives, qu’on le drague, qu’on l’expose à l’air, et c’est la ville, c’est le pays entier, ce sont les pays voisins, c’est toute l’Europe empoisonnée… C’est la peste, le choléra, ce sont peut-être des fièvres inconnues, c’est la mort sur le monde !

Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l’abri de toutes surprises derrière leurs remparts d’eau. Ils n’ont qu’à rompre une digue pour noyer d’un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l’eau découvre son lit de bourbes, et c’est fini d’eux. L’eau se venge d’avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre. Elle est faite pour courir, s’épandre et chanter sur les cailloux d’or. Chaque fois qu’elle croupit quelque part, elle devient mortelle… On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue formidablement le joug de l’homme…

Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de l’homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles, veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres des saints embaumaient est digne de l’Immaculée-Conception. Inventions misérables ! Tous les cadavres puent ; tous les corps humains puent.

Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement, comme il faut qu’y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n’y va pas, le cher cœur, elle ne t’aimera plus… Constipé, le divin Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L’intestin commande au cerveau… Quant à cette putréfaction que les villes font sous elles, elle menace toutes les agglomérations, à la façon, songes-y bien, dont les ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches menacent les sociétés d’une fermentation inapaisable de la misère.

Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame d’eau qu’elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage. Plus on tarde d’y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire ?… On est impuissant. Des commissions s’assemblent et travaillent, des rapports s’ajoutent à des rapports, les projets chimériques s’empilent sur les projets irréalisables ; les parlements légifèrent. Duquel, entre ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le salut ?… On ne sait pas… Ce qu’on sait, c’est que les ouvriers de la redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la Guyane.

En attendant, Amsterdam s’épanouit au soleil du printemps. Les tons délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent ; ils donnent l’exemple de l’activité et de l’emploi judicieux des richesses ; ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu… Ils cultivent les tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l’Extrême-Orient, taillent le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent l’or, rêvent d’un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée desséché… Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se superposent les unes aux autres, s’accumulent…

Et quand elles affleureront à la surface ?…


Foire aux fromages.


À l’entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d’une foire aux fromages… Une longue file de chalands, pleins de ces boules rouges ou violacées qu’on appelle des têtes de nègres, s’amarrent le long des quais, où, de place en place, avec cette cargaison, l’on construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets louisquatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes. C’est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin fait vibrer les feuillages, joyeusement. L’air, où circule une odeur aigrelette, est d’une grande transparence. Les contours des objets, des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie…

De ces bateaux, qu’on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui en remplissent, jusqu’au bord, leurs voitures.

Des paysannes, — presque toutes ont les tempes ornées de coquilles d’or, ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles, — des paysans, en pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois, nous pourrions croire qu’ils jouent à la balle, avec leurs propres têtes, et que nous assistons au dernier acte d’une opérette féerique, ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l’eau.



La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu’elle nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout à coup, à la suite d’une légère détonation du carburateur, sur les bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois bien, en l’air, un millier de sphères colorées s’immobilisèrent…

Sur un coup de frein, la circonférence d’une roue se fit un instant tangente à celle d’un de ces ballons qui avait roulé jusqu’à nous… La seconde d’après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique, dont il ne resta plus sur le sol qu’un peu de pâte rouge, aplatie.

Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et leurs paraboles…

« Fromages, mirages… » dirait Jean Dolent.




La porte entrebâillée.


Depuis le début de notre voyage, — aveu pénible pour un Français, — il ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j’entends, aucune aventure galante. Gérald B…, celui, de nous, qui a le plus voyagé, et qui, d’ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n’arrive jamais rien.

— Je vous assure, répète-t-il… rien… rien… jamais rien… sauf, bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un cabaret de nuit… Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules, lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d’un opéra, d’un officier, ou tout simplement d’un commis de magasin, agite leur imagination, et qu’elles ont besoin d’aide, sonnent le garçon d’étage… Considérez-vous comme une aventure l’offre de la servante de l’hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie ?…

— Alors, en Serbie ?

— Oui… en Bulgarie, en Hongrie aussi… Mais cela fait partie de leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur du sleeping… Un trait… je me rappelle un seul trait qui vaille d’être rapporté… Et encore !… C’était en Transylvanie, au pays de l’or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel, pour y refaire un peu notre toilette… Deux filles nous servaient… L’une, geignant, suppliait, en mauvais allemand, qu’on acceptât ses offres, criait qu’elle était pauvre, qu’elle n’avait vraiment rien… Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du lit, elle s’était enveloppée, toute nue… Sa hardiesse ne manquait pas de grâce… Elle était grande, bien faite… de belles lignes… un joli grain de peau… Mais nous étions trop nombreux… Je lui en fis la remarque : « Qu’est-ce que ça fait ?… répondit-elle. Tous… tous… tous… Je suis si pauvre ! » Pendant ce temps-là, l’autre ne disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés, mal brossés… nous prenions la fuite… Je n’ai jamais eu d’autre aventure…

Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B…, qui, pendant le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames parties, qu’il s’était trompé, et qu’il pouvait arriver, qu’il arrivait parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels… Il avait des scrupules à parler, mais nous l’aidâmes à trouver de quoi les apaiser…

— Eh bien, voilà ! C’est assez drôle, du reste…

Il était rentré à l’hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la porte de sa chambre, il s’étonna qu’elle fût entrebâillée. Et, la porte poussée, il s’étonna bien davantage, en voyant, devant l’armoire à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s’élever, avec précaution, sans en déranger l’ordonnance blonde, au-dessus des ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la dame, sans chemise, quand elle s’était, tout à coup, instinctivement, retournée, au léger grincement de la porte.

— Monsieur !… Oh ! Me… Monsieur ! cria-t-elle, pas trop haut cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts s’embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles…

Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c’est que, au plus fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce nuage de batiste qui s’enroulait à son bras, ses seins nus… Tout le corps était d’une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux bas de soie noire à jour…

Notre ami avait refermé, verrouillé la porte.

— Monsieur !… Oh ! Me… Monsieur !…

Sans répondre à la voix qui tremblait – tremblait-elle vraiment ? – il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin d’offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que davantage…

— Me… Monsieur !… Non… non… Soyez gentil… Non… je… je… Allez-vous-en… je… vous supplie !

Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l’avaient prise, enserrée, l’entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l’un après l’autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot… Et la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que :

— Me… Monsieur !… Ah !… Ah !… Me… Me…

Puis, il sentit qu’une étreinte répondait à ses étreintes, que des caresses répondaient à ses caresses… Et la voix, peu à peu voilée, et puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait :

— Ah ! mon chéri !… mon chéri !

Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s’endormit jusqu’au dîner.

Son récit terminé, il nous dit :

— Je comprends que je me sois trompé de chambre… Mais, elle ?… Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle entrebâillée ?…

Nous allions nous livrer gaîment à diverses hypothèses, quand nous vîmes Gérald tout à coup rougir… ah ! rougir comme avait dû rougir la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions attardés à fumer. Une femme, d’à peine vingt-cinq ans, blonde, les joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance, la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s’avançait, incertaine, hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille, gros, gras, glabre, l’air malsain, l’air bourru, l’air fourbe aussi, la suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des hanches trop fortes de vieille femme… Un œillet, d’un pourpre noir, s’empâtait à la boutonnière de son smoking…

— Avancez donc, ma chère ! fit-il en russe, d’une voix dure.

La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges, et un maître d’hôtel s’empressait auprès des arrivants pour les y conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là… Elle tournait la tête vers l’autre bout de la salle, où, par une baie ouverte, l’on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers, illuminé de girandoles ; un jet d’eau sortait d’un amas de petites roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées.

— Non, ce n’est pas la peine… fit encore le mari… Il y a un courant d’air… avancez donc…

Ce fut lui qui insista encore pour qu’elle s’assît à la place qui, justement, nous faisait face… Un mot bref, détaché d’une voix coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte… Il s’effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l’autre chaise et nous dérober sa rougeur…

Dans ces circonstances-là, je m’intéresse surtout aux maris ; et c’est le meilleur moyen que j’aie de trouver des excuses à leurs femmes. Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il était sinon absolument sourd, du moins très dur d’oreille, ce qui le forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la ressemblance avec celui d’ un cocher de maison cossue. Ses gros doigts, courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure.

D’elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les cheveux ondulés qui la couronnaient comme d’une tiare légère, une rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à l’heure, dans l’intime description de son inconnue, nous avait donné.

Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien nos cigares faisaient de fumée… Il y avait, dans ses paroles, une insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous regarder, mais avec ostentation, agitait l’air du plat de ses mains gantées d’or et de pierreries, et soufflait bruyamment :

— Pfouou !… Pfouou !…

Ah ! s’il n’y avait eu que le gros monsieur !… Nous nous levâmes, sans plus parler… Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux roses… Pas un, je l’avoue à notre honte, n’eut le bon goût ni la force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat que tous, sans même me donner l’excuse de la liberté du voyage, bravant les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai aussi, brusquement, m’arrêtai quelques secondes, sous prétexte d’épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le joli visage blond s’empourprer… Tout au plus ne cédai-je pas à la tentation de dire, en passant :

— Me… Monsieur…

Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé toute son assurance. Après nous avoir traités de « cochons », pour la forme, il nous avoua :

— C’est curieux… Vous savez que, si elle n’avait pas rougi en me voyant dans la salle… je crois, ma parole, que je ne l’eusse pas reconnue !… Dame, habillée, n’est-ce pas ?… Mais qu’est-ce que ça peut bien être que ces types-là ?… Il faudra que je le demande au portier…



Hymne à la paix et à La Haye.


Je comprends qu’on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les hommes, mais entre les peuples.

Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande, que La Haye, possèdent un charme, une vertu — pas encore pacifistes, peut-être — mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau parc, le soir, après dîner…

Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j’en ai subi, bien des fois, les influences sédatives, et d’autres, comme moi, qui étaient plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C’est délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que rompent et diversifient, à l’infini, l’immense lumière du ciel et les reflets de l’eau confondus, l’absence de tout appareil guerrier, le spectacle d’une vie à la fois active et très calme, d’où tout effort douloureux semble être banni, l’énergie tranquille des visages, le silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue, vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace… Et la terre, si âpre autre part, l’eau, si terrible partout, se font dociles aux mains de l’homme qui leur demande son pain et ses joies.

En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement, s’échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail. Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et, comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles mentent ?… Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves d’autruches.



Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises ! Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d’un peu sauvage, d’un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît, après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt, que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette belle campagne verte qui s’étale autour de la ville, comme un doux et somptueux tapis, voici que s’opère en moi la détente miraculeuse… Tout s’apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants. Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie qui m’entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante que, jeune, j’ai tant de fois connue aux approches de l’amour, et que donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir d’où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain : peut-être un paysage entrevu, le soir, après une journée de marche fatigante ; peut-être le regard d’espoir d’un malade aimé, peut-être moins encore…

Comment ne pas croire à l’amour, à la fraternité de l’avenir, quand, sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem, vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes, de narcisses et de jacinthes ; que des sentiers d’eau argentée où, entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d’or, les barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges, de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d’or ?… Un jour, nous avons croisé un petit détachement de fantassins… Ils chantaient, avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de lieds d’amour… Et des tulipes, comme dans les vases de la maison, trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils.

La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures lustrées et souriantes, qui s’espacent dans les verdures de ce continuel jardin qu’est la Hollande… et je la sens si forte en moi, que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette abondance et toute cette richesse du sol, de l’eau et de la mer, dont la Hollande regorge… Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de guerre, et les châteaux de rapines d’autrefois.



Nous avons revu le mari de la dame à la chemise… Interrogé par Gérald, le portier nous apprend qu’il s’appelle le comte K…, qu’il est Russe…, délégué au Congrès de la Paix…, enfin quelque chose comme ça… Et il raconte :

— C’est un monsieur pas commode… Il grogne toujours… et d’une violence !… Chaque fois qu’il sort en ville, il a de mauvaises affaires avec quelqu’un. L’autre soir, au théâtre, il a souffleté le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un boutiquier. Ce matin même… monsieur ne sait pas ?… on a eu toutes les peines à l’empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre de l’étage… Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître d’hôtel… le pauvre diable est très blessé… Il ne peut dire un mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de poing… Le patron voudrait bien le renvoyer… Mais quoi ! il dépense beaucoup… Et ce serait peut-être des histoires… des complications internationales.

— La guerre, parbleu !

— Hé !… on ne sait pas…

Après un petit silence, Gérald demande encore :

— Et sa femme ?

Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète, sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il ne répond pas tout de suite. Un moment, j’admire sa force et l’or qui resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses manches…

Puis, avantageux et rêveur, il murmure :

— Dame !… avec un homme comme ça… vous pensez bien !…

  1. Écrit en mars 1906.