La Bague d’Annibal/Texte

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Alphonse Lemerre, éditeur (p. 181-334).
◄  Dédicace


I


Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire Madame ? Vous êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui comme une sotte ; — car les gens d’esprit de cette intéressante époque ont volé aux sots la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls autrefois. — Eh bien ! si cette histoire vous trouve dans un de ces moments terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien, elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos ennuis. Pour moi, je l’ai écrite, Madame, dans la situation où je voudrais que vous fussiez pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait, dans ses Mémoires, qu’écrire la Fiancée d’Abydos l’avait empêché de mourir.


II


C’est aussi l’histoire d’une fiancée, — mais mon poème est moins idéal que le sien, — l’histoire d’une fiancée, une pure fiancée, qui devint… — Mais pourquoi le dire ? Lisez toujours, et vous le saurez. J’ai passé toute ma journée au coin de mon feu à écouter la pluie battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté sans lumière longtemps à regarder les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres, chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancolique que moi. Je pouvais sortir, aller dans le monde ; mais il eût fallu s’habiller, cette grande affaire de la vie ! Et le monde, malgré toutes ses joies, est encore plus triste pour moi que la solitude. Je n’avais donc que la ressource du cigare et du thé ; mais l’un me donne des nausées et l’autre m’alourdit la tête et me noie le cœur, — ce cœur qu’il faut, hélas ! toujours finir par repêcher. — Ce n’était donc pas une ressource. J’étais perdu, si je n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait à ravir.


III


Et je vous ai prise pour mon audience, Madame, comme dit Bossuet, vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votre blanche oreille si je vous en demandais le tuyau ; mais je n’ai point une telle exigence. Je ne vous imposerai pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont saintes, et je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici, vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être vous étiez dans le monde, parée, souriante et coquette, vous n’aviez pas — pour moi — quitté votre chambre, et qu’en papillotes et en peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrière nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une réalité ?


IV


Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme — mais on ne savait si elle était fille ou veuve — qui était bien le plus joli petit phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même avec beaucoup d’imagination. Comme il faut un nom à toute force, je l’appellerai madame d’Alcy, — Joséphine d’Alcy. — Joséphine est un nom qui, de toute éternité, fut inféodé à ces femmes dont madame d’Alcy était le type, hélas ! trop achevé. J’en sais une surtout, — mais pourquoi médire ? — j’en sais une qui, si elle lisait cette histoire, croirait peut-être que j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de tant de femmes, de croire qu’on pense à elles toujours !


V


Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce qu’il semblait : car qui fut jamais sûr de l’âge d’une femme ?… Elle n’était ni belle ni jolie, disaient les femmes qui la rencontraient ; mais elle avait des choses fort bien : manière de convenir de ce qui était désolant et irrésistible, aveu qui paraissait désintéressé ! Quoi qu’il en soit, ce jugement était plus vrai que mille autres prononcés par ces dames, et contre lesquels nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous sommes jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent d’une impartialité un peu suspecte.


VI


Joséphine n’était donc ni belle ni jolie… Mais on sentait que, deux jours après l’avoir vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle s’enfonçait doucement dans l’imagination, et puis elle y restait. Elle ne produisait jamais cette mystérieuse sympathie qui s’établit tout à coup entre deux cœurs comme un courant électrique, magnétisme subtil et caché, le coup de foudre du dix-huitième siècle. — Non ! elle commençait par laisser froid ou déplaire ; mais, à la voir un peu davantage, elle déplaisait déjà moins, — et enfin, — enfin l’amour éclatait plus fort de tout le temps qu’il avait mis à naître. — J’ai toujours cru les êtres impressifs à la façon de Joséphine plus dangereux que ceux qui produisent l’ivresse nerveuse au premier regard.


VII


Elle était blonde, cette seule couleur de la jeunesse ; car, malgré l’acte de naissance, toute femme brune ne fut jeune jamais. — Elle était blonde. — Dernièrement j’ai rencontré, madame, une femme blonde aussi, comme Joséphine, qui, certes ! aurait embarrassé le plus habile coloriste, s’il se fût agi de la peindre. Or, ce qu’il eût manqué, je ne l’essaierai pas. C’était, comme sculptée par un procédé surhumain, et vivante, l’irisation qu’un soleil de printemps fait étinceler sur des feuilles nouvellement dépliées. Elle ressemblait, par la couleur, à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, jamais perdue, sur le marbre de la Vénus de Médicis. À l’ovale de ses joues, à ses épaules, aux tempes, dans les racines de ses blonds cheveux, il y avait, pâlissant parfois, mais éternellement distincte, la couleur dorée dans laquelle les feuilles vertes du bouquet qu’elle tenait dans ses mains d’ambre étaient trempées… Quelle substance était-ce que cette femme ? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle fût charmante. En s’approchant d’elle, on l’eût respirée, peut-être fanée… Son amant doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre dans son herbier.


VIII


Joséphine n’était pas de ce blond étrange, insaisissable, tout semblable à l’or mystérieux versé par l’aile d’émeraude de la cantharide ! — Le reflet fauve de ses cheveux s’éteignait sous une nuance gris de perle. Il n’y avait en elle rien de printanier, de vif, d’étincelant et de frais. Son front, légèrement bombé, — marque d’un caractère opiniâtre, — ainsi que son cou et ses épaules, ressemblait à de l’ivoire un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux comme la mer, les veilles de tempête, couleur indéterminée, mais sombre, entre l’olive et le violet ; on n’aurait pu saisir l’âme au travers. Sa lèvre, dont les dents rompaient à chaque instant les veines, — habitude de coquetterie à la Pompadour, ou peut-être passion réprimée, — était malade et épuisée ; mais son sourire n’exprimait jamais ni désir, ni tendresse, ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire des femmes ! Quand je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de penser au Sphinx.

Que de fois j’eus la tentation de palper cette taille longue et gracieuse, pour voir si quelque aile de griffon n’était pas cachée dans le corsage, tandis que mon œil poursuivait aux bords de la robe flottante la pointe d’un pied qui se moquait de la fable, et qui disait que le Sphinx était une femme de partout.


IX


Ô femmes ! femmes ! vous êtes toutes plus ou moins hypocrites. Mais les gens d’esprit les plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas le moindre doute en présence des tartuferies de deux beaux yeux noirs ou du machiavélisme d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur comme dans la vérité ; et je crois même le repos dans l’erreur beaucoup plus profond. Eh bien ! c’était cette sécurité dans la duperie, cette franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine n’inspirait jamais. Elle ne trompait point par un sentiment d’emprunt ; mais le sentiment qu’elle exprimait était-il le sien ? Question à embarrasser les plus habiles ! Elle produisait toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. On ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange créature, dont les souvenirs étaient des hiéroglyphes, et les pensées qui apparaissaient de temps en temps dans ses yeux aussi problématiques que les taches dans le soleil et les linéaments bleus qui veinent la jaune couleur de la lune.


X


Ah ! par tous les dieux immortels, pour nous, observateurs à lorgnon carré et à gants blancs, qui courons, autour de ces âmes de femmes, la bague de leur pensée secrète, — imperceptible anneau qui désespéra souvent notre merveilleuse adresse, — Joséphine était un problème d’imagination transcendante, l’inconnu à dégager d’une équation formidable. Ce mystificateur suprême, qu’on prit soixante ans pour un homme de génie, ce composé d’un joueur de whist et d’une vieille femme, sous les airs indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand lui-même, eût été plus facile à pénétrer.


XI


Car qui était-elle, ou quoi était-elle ?… Personne ou chose ? chair ou poisson ? démon ou ange ? ou le nœud gordien du démon et de l’ange, simplement femme, ce jour-et-nuit dans la grande mascarade de la vie ?… J’eusse été le grand Newton lui-même, que j’aurais donné mon système de la gravitation pour le savoir.


XII


Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser ainsi. Joséphine excitait une curiosité extrême. Son caractère échappait à tous comme sa vie. Bien des gens prétendaient la connaître ; mais, quand ils avaient dit cela, les pauvres gens avaient tout dit. Quelle était sa famille ? D’où venait-elle ? Qui diable pouvait se vanter d’avoir rencontré M. d’Alcy ? Comme le Nil, elle cachait son origine dans une nuit profonde ; mais cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la nuit du temps. C’était une rareté toute moderne. On la disait plus astucieuse que spirituelle. Cependant son langage était agréable, surtout quand il commençait à tarir. C’était une espèce de bas-bleu, comme on en voit tant à présent. Seulement le bleu du bas était bleu céleste, un azur doucement mitigé. Il n’y avait que les jarretières dont on ne sût pas la couleur.


XIII


Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante ; le rose lui montant bientôt aux joues et s’y fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement dans le mat de la peau. Elle parlait beaucoup, des heures entières, en regardant ses petites mains déliées, et dont les poignets étaient d’une telle délicatesse qu’on eût pu trembler de les voir se détacher avec ses bracelets, quand elle les ôtait.


XIV


Mais que disait-elle ? Des riens charmants, des choses cruelles et communes, ce que le monde lui avait appris. Elle débitait toujours une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme tout le secret de la moralité des femmes ; car on a souvent des principes comme un boudoir, — pour se cacher. De sorte qu’excepté l’agrément d’une médisance, l’élégance de la phrase, peut-être un peu quintessenciée, il est vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je l’aurais aimée autant muette. En effet, une femme qui parle n’est qu’une femme qui parle, après tout. Mais une femme muette, c’est presque une statue, une statue sans ses désavantages, — le froid du marbre, la monotonie de la pose et les autres inconvénients.


XV


Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe ? Quand un gosier de talent chante, qui songe à écouter autre chose que le gosier ? Qui songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, l’illustre auteur de La Vestale ? Les femmes, qui, musique à part, roucoulent assez bien, en la variant, leur partition de vestale qu’elles ont toutes, plus ou moins, à jouer en public, les femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent. Dans ce que le monde leur apprend, hélas ! y a-t-il mieux que les trivialités doucereuses d’un style d’Opéra ? Excepté pour vous, madame, ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même fonds de sottises, avec la seule différence des voix ?


XVI


Et cependant — pourquoi ne pas l’avouer ? — il y avait une espèce de dissonance entre la voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait ? Doute éternel, quand il s’agissait de cette femme, doute fatal qui revenait toujours ! Et si elle ne le pensait pas, pourquoi le disait-elle ? Mais ceci est un abîme. Les motifs des femmes pour tromper, elles-mêmes les connaissent-elles bien ?…


XVII


Mais Joséphine ne trompait pas. — Encore une fois, elle embarrassait. Si elle avait voulu tromper, elle aurait accompli aisément cette chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique et fugitif sourire aux lèvres quand elle parlait des devoirs des femmes, et de leur destination ici-bas, d’un style — elle avait du style dans ces moments-là — à faire honneur à miss Edgeworth elle-même. Elle n’aurait point eu ce regard plus moqueur encore que son sourire, et cet abaissement de paupières plus moqueur encore que son regard !


XVIII


Elle avait lu madame Necker de Saussure, et elle en tirait bon parti. Bien des maris juraient à leurs femmes qu’elle eût été une excellente institutrice si le hasard l’avait placée dans une condition secondaire ; mais les femmes avaient leurs raisons pour n’en pas tout à fait convenir. Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il semblait, et ses talents — comme l’on dit — étaient plus nombreux qu’il ne convient à une femme du monde. On eût pensé qu’elle avait été douée par les Fées, si les Fées n’étaient des besoins ! Elle peignait sur ivoire, elle peignait sur émail, elle peignait même sur vélin quand elle faisait à ses amies, en pattes de mouche délicieuses, la description de ses sentiments. Elle improvisait sur le piano, comme Corinne eût improvisé si le piano eût été à la mode du temps de Corinne. Enfin, elle réussissait dans toutes les petites jongleries d’une société aussi avancée que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur indien ou chinois parmi ses intéressants compatriotes.


XIX


Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes ; mais les jeunes l’aimaient un peu moins, — chose qui ne saurait paraître étrange, probablement parce que les vieilles femmes n’étaient pas les seules à qui elle plaisait. — Celles-ci la défendaient en toute rencontre contre ces aimables insinuations qui se glissent plus cauteleusement encore que les conseils du Serpent dans l’oreille d’Ève ! mais, comme les insinuations de ces charmantes Èves, à leur tour, dans l’oreille de ces bons serpents, bien moins déliés qu’elles. En effet, en attendant la première faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. Dilemme à l’usage de ces dames ! si l’on est sage, on est cruelle et froide ; et si l’on a pitié, on est perdue.


XX


Perdue ? — Oui ! traînée sur la claie de toutes les conversations, déchirée par toutes ces hyènes de vertu qui vivent des douleurs infligées à une pauvre femme amoureuse et imprudente, qui lèchent ses larmes et les trouvent bonnes, et boiraient le sang de son cœur dans leur appétit carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle ces femmes implacables ? Shakespeare a dit, je ne sais où, que le mal qu’on dit de nous est une culture ; mais Joséphine entendait-elle aussi courageusement la sienne ? Était-ce lâcheté qui l’empêchait d’être entraînée ? ou la froideur naturelle de cette jolie femme, vrai glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de ses amis la clef de sa chambre : « Allez voir plutôt ! » Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui reprocher une fausse démarche ; et cependant des milliers d’yeux d’aigle pour la férocité épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais de son collier de bonne renommée pas une seule perle n’était défilée encore.


XXI


Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes ; mais toujours on lui parlait d’amour ou sur l’amour, — ce qui est souvent la même chose. — Du moins, moi qui vous raconte cette histoire, madame, j’étais, comme le cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais toujours à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans mes théories, et j’ai cru (mais est-ce une illusion ?) qu’elle n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.


XXII


Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes preuves qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir une femme faible et naturellement passionnée, comme Sémélé sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma, elle n’était pas du tout émue ; elle n’avait ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, ni regards mi-clos, ni rougeurs subites et évanouies ! Seulement, mon amour-propre dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) constatait alors qu’il s’exhalait du front bombé, sous les onctueux cheveux gris de perle, une espèce de tiédeur humide, une transpiration d’ardent désir. Mais ce n’était là qu’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait que par la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteuil avec une splendeur de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, et le mirage s’en retournait… au pays des songes, d’où il était venu.


XXIII


Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en dansant avec elle, sa petite main trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes pressions par une plus tendre et plus affaiblie… Quand elle valsait, peut-être était-elle plus humaine ? Elle n’avait pas la tête si forte qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à des derviches… et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai, de cette diabolique façon, pour le pur et simple amour de Dieu. Mais, comme les vierges de province, Joséphine ne valsait jamais.


XXIV


Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, cet hiver-là, à l’orient et à l’occident de tous les salons, pour découvrir celui que nous attendions comme un Messie ! celui dont le front de prédestiné devait porter l’étoile mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous étions un bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces fiers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vingt-cinq ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie… ou autre chose, des moralistes ou des ministres d’État ; et, malgré nos sagacités prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance !… à moins pourtant que ce n’eût été — et pourquoi pas ? — le front luisant et couronné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel.


XXV


M. d’Artinel… Baudouin d’Artinel, je crois, — oui ! c’est Baudouin qu’il s’appelait… ou d’un nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait toujours de voir accolé à un tel personnage, — M. Baudouin d’Artinel était un homme grave et respectable, jouissant au plus haut degré de l’estime publique, conseiller en Cour royale ou juge, — je ne sais plus trop lequel, — ayant passé trente ans de sa vie, au su de tout le monde, à faire trois enfants à sa femme et un nombre illimité de rapports.


XXVI


Il avait donc été marié ; mais sa femme était morte. Il l’avait pleurée — convenablement ; car on disait que son mariage avait été autrefois un mariage d’inclination. Mais le temps tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et d’ailleurs un conseiller en Cour royale ne peut décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait point déposé l’air mélancolique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables et à un cruel isolement.


XXVII


Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robes ou de chiffons, — ou par ses grands mots de vertu ou d’estime publique, de sentiments purs et doux, — le vénérable conseiller recherchait avidement l’inexplicable créature. Peut-être le mariage et les peines qui en avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne s’aperçût pas des agréments extérieurs de madame d’Alcy. C’était une nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié sentimental ; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux manières d’être, il avait passé autrefois pour un homme à bonnes fortunes.


XXVIII


Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant usé : il avait beau faire empeser ses cravates et ouater ses habits, il ne pouvait cacher les outrages des années et les fatigues du cabinet. Ce n’était pas César ; — mais César lui-même n’avait jamais été plus chauve. Cependant il n’avait pas perdu ses dents, et, à tout prendre sans détailler, c’était un homme bien conservé.


XXIX


Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on pouvait croire que M. d’Artinel suivrait bientôt. On l’avait d’abord remarqué, puis on avait fini par s’en taire, comme il arrive toujours : — l’habitude fatiguant la médisance, inconstante personne qui veut chaque jour des sacrifices nouveaux, comme ces divinités du Mexique auxquelles il fallait chaque matin une nouvelle victime humaine.


XXX


Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux qu’on n’aurait dû s’y attendre ; car c’était un homme soumis à l’opinion comme à l’étiquette : un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait fort à la considération dont il avait le bonheur d’être entouré, comme il le disait lui-même avec un sourire d’une orgueilleuse mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il que Joséphine valait cette considération pour laquelle il avait tout fait, et se sentait-il (sur leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, en faveur de Joséphine, à se moquer de l’opinion, — cette reine du monde, sacrée par la lâcheté de ses esclaves, — dont il avait été toute sa vie le très humble et très obéissant serviteur.


XXXI


Et cependant, — je vous en ai déjà avertie, madame, mais j’insiste sur ce point davantage, — Joséphine n’était pas une femme supérieure, une de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes qui font aimer l’écueil sur lequel elles nous brisent ! irrésistibles créatures auxquelles on sacrifierait si bien le sang de son cœur et le bonheur de sa vie. — Hélas ! je ne songe pas que souvent ce serait là un assez pauvre sacrifice.


XXXII


Non ! c’était un être prétentieux — une minaudière, — qui se croyait la grâce en personne, — bonne raison pour qu’elle ne le fût pas, — une avalanche de grands mots, de non-sens et d’étourderies, ayant au suprême degré ce que les femmes ont toutes par droit de naissance et de sexe : une immense faculté d’être fausse — mais elle ne l’était pas — et surtout le plus joli corsage long et cambré. Je la comparerais à une guêpe, si la comparaison n’était usée, — une guêpe qui n’avait pas cessé d’être femme, quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.


XXXIII


Pauvres avantages que tout cela… excepté le corsage de la donzelle, svelte fuseau sur lequel l’amour dévidait vainement, à ce qu’il semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages que tout cela ; et cependant tout cela eût suffi pour culbuter bien des philosophes et troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même… mais Leibnitz était fort lascif, je le tiens de mon maître d’allemand, très versé en la biographie ; il nous faut donc choisir un autre exemple : — eh bien ! pour troubler celle de M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un Leibnitz, je vous assure.


XXXIV


Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses penchants ou qu’il eût lu dans nos ouvrages modernes que les sentiments profonds rendent sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus puissante que tout le reste, si M. Baudouin d’Artinel était amoureux de Joséphine, — comme quelques-uns le pensaient, — il conservait toujours dans le monde son sang-froid et sa gravité un peu dolente. Seulement, il y avait alors une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait toujours danser à cette gravité-là une jolie petite sarabande sur des charbons allumés quand elle l’appelait le modèle des époux et des pères, et qu’elle lui parlait des hautes qualités de sa femme et des regrets qu’il en conservait.


XXXV


Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel ce qu’elle était pour nous tous dans le monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite mine de plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle se fût bien aperçue, sans doute, qu’elle intéressait au plus haut point le vénérable conseiller. Les femmes, quand elles nous intéressent, n’ont-elles pas toutes un divin moniteur qui leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, comme celui de Socrate, — mais qui, comme celui de Socrate, ne conseille pas précisément la sagesse ? — Joséphine acceptait sans trouble les discrets hommages de M. Baudouin d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été la meilleure amie de sa femme si madame d’Artinel eût vécu. Du moins, elle et lui, quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à l’autre.


XXXVI


Car ils en parlaient quelquefois. — Ils en parlaient depuis le jour où M. d’Artinel avait risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant, avait emporté avec elle toutes ses affections, à lui, — ces affections qui, depuis qu’il connaissait Joséphine, ne demandaient plus qu’à revenir ! Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir l’attendrissement de Joséphine. Les pleurs qu’il crut voir dans ses yeux étaient peut-être le résultat de quelque bâillement étouffé ; mais quoi qu’il en pût être, elle et lui, depuis ce jour-là, avaient, dans leurs conversations mélancoliques, effeuillé un nombre infini de scabieuses. C’est parfois un excellent moyen de se faire aimer que de regretter une femme morte ; et qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience de la nature des femmes, n’avait pas pensé que la sienne pouvait lui être, auprès de Joséphine, d’une aussi précieuse utilité ?


XXXVII


Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine causait comme à l’ordinaire, — en regardant ses jolies griffes couleur de rose, que la brosse et le citron avaient lissées avec tant de soin. Il y avait beaucoup de monde dans le salon. Elle était assise contre le rideau de la fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les ondes duquel elle noyait sa tête blonde et cendrée. Ses lèvres remuaient comme les cordes de la harpe quand elles sont pincées par une main rapide.


XXXVIII


Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. Pour la première fois, elle ne parlait plus d’une voix haute et métallique ; — soit que sa voix fût perdue dans le bruit des conversations qui se faisaient alors autour d’elle, soit qu’elle voulut cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un seul.


XXXIX


Car elle parlait à un seul, — un seul qui la regardait, penché sur le bras de son fauteuil, comme Napoléon dut sans doute regarder une carte de Russie avant sa malheureuse campagne. Elle, toujours disant, ne faisait que poser à la surface du regard de celui qui l’écoutait l’extrémité des rayons vagues et mobiles des siens ; — un de ces regards qui effleurent, qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet du triangle dont ces deux personnes formaient la base, à l’angle de face du salon, se trouvait M. d’Artinel.


XL


« Pourriez-vous me dire, — me demanda-t-il avec un air plus ridicule qu’il n’est permis à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu sait avec quelle munificence fut accordée cette permission à tous les jurisconsultes de la terre ! — pourriez-vous me dire quel est ce monsieur à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à l’autre extrémité du salon ? »


XLI


Je regardai. — « Ce monsieur, comme vous dites, monsieur, — lui répondis-je, — s’appelle Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais se réduit à de bien légers détails : il a de l’esprit, mais cet esprit est un peu gâté par l’affectation, les manières d’un fat, et, dit-on, une très mauvaise tête. » — Et je saluai M. d’Artinel, qui répéta : « Une très mauvaise tête ! » sans me rendre le salut que je lui faisais.


XLII


« Oh ! oh ! — dis-je en moi-même, — monsieur d’Artinel, monsieur Baudouin d’Artinel, seriez-vous jaloux ?… » — Et je toisai l’Othello de la Cour royale, avec sa cravate blanche qui ne faisait pas un pli et son habit noir du plus beau lustre. — « Est-ce que vous seriez atteint de cette passion pittoresque ? »


XLIII


Oui ! il était jaloux ; — il était jaloux, atroce supplice ! — Il était jaloux sur moins qu’un mot, qu’un signe, qu’un air ! Il était jaloux sur un rien, comme on est jaloux, fût-on juge comme il l’était, et comme il aurait été jaloux encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout seul ! — Un pressentiment terrible avait passé — sous son irréprochable gilet de piqué — comme une trombe ; il avait blêmi tout à coup ; son nez avait remué d’une façon formidable, comme s’il eût eu quinola dans son jeu au reversis. — Il était jaloux, c’était sûr ! Malgré la dignité habituelle de sa pose, il n’imposait pas autant qu’Ali de Janina quand sa moustache se hérissait de fureur ; mais il est certain que les quelques cheveux gris qui dessinaient sur son occiput une pâle et idéale couronne se seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient été trop enduits, ce jour-là, d’huile de Macassar.


XLIV


C’était le jugement du monde sur Aloys que j’avais dit à M. Baudouin d’Artinel. Et pourquoi lui en aurais-je dit davantage ? M. d’Artinel n’avait-il pas les idées du monde ? Ne tenait-il pas à la considération que le monde dispense ? N’était-ce pas un enfant du monde, devenu l’un de ses docteurs ? N’était-il pas un de ces éléments dont le nombre, pour faire un public, embarrassait Beaumarchais ? Passé l’épiderme, voyait-il l’homme ? Et l’homme, c’est presque toujours l’écorché !…


XLV


Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend voir, et qui prend, avec un sang-froid imperturbable, perpétuellement le noir pour le blanc. Le monde, c’est Brid’oison en personne, — un conseiller aussi, comme M. Baudouin d’Artinel, — appliquant à tort ou à travers les règles d’une jurisprudence homicide. Le monde, c’est l’imbécillité multipliée par elle-même et élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a que les idiots qui ne sentent rien défaillir dans leurs entrailles quand ils égorgent, et le monde égorge si souvent !


XLVI


Voilà le monde ! Oh ! tenez-vous loin de lui, vous tous qui avez un cœur à déchirer et une fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et vous ne le connaissez pas ! Hélas ! moi, je l’ai connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle il n’ait bavé son venin. Il n’y a pas une de mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source. Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce que je les aimais ; il les a frappés parce que je les aimais ; et il m’a fallu assister à ce spectacle, muet, garrotté et sans vengeance.


XLVII


Oui ! garrotté par les convenances de ce monde, par les lois de ce monde sans cœur ; obligé de feindre un front serein, mordant mon cœur jusque sur mes lèvres et le ravalant dans ma poitrine quand il allait s’en échapper ; buvant mes larmes au-dedans, amer breuvage ! Car je n’avais pas, comme Achille, de bords lointains, une tente sur quelque rivage, le vaste sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis ou de Patrocle, — pour les cacher.


XLVIII


Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais… le poteau auquel ils m’avaient lié, et qui m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans la flagellation sanglante, je ne tombai pas sous leurs coups ; mais, comme lui, je ne leur renvoyai point des paroles de miséricorde. — Et vous, les saintes Sébastiennes de ce monde, les martyres de votre amour pour moi, je pressai vos seins déchirés sur mon sein déchiré plus précieusement, plus étroitement encore, comme si les flèches qui vous avaient percées avaient pu se détacher et se retourner sur mon cœur seul.


XLIX


Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un fat, — un de ces êtres secs comme la peau dont leurs gants sont faits, — une espèce de Lauzun — qui se serait fait ôter ses bottes par des mains de princesse, s’il y avait encore de ces mains-là ! Seulement, tout fat qu’il fût, le monde respectait sa fatuité parce qu’elle était accompagnée de la plus effrayante faculté d’ajuster l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys tirait la bécassine avec des balles de gros calibre. Par conséquent, c’étaient, quand il s’en mêlait, d’épouvantables hachis ! « Quelle amusante peste ! » disaient les femmes les plus courageuses, que sa conversation intéressait tant qu’elles n’en avaient peur que par réflexion. Est-ce pour cela — ou parce que Rivarol portait un habit rose — qu’elles l’avaient surnommé Rivarol II ?


L


Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était beau, et que c’était la moitié de son prodigieux esprit… pour les femmes. Or, Aloys n’avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid, ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors que le cœur s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur aurore !


LI


Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l’illusion sublime de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire une marâtre ; alors qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce qu’il ne ressemblait pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps : immatériel amour, que cet amour maternel ! — N’est-ce pas Chateaubriand qui en a conclu l’immortalité de l’âme ? comme si, dans tous les cas, du reste, toute l’espèce humaine avait porté des jupons !


LII


Or, ces premières impressions sont si obstinées, elles s’enfoncent dans certaines natures à des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien n’a pu extraire, et sur lesquelles la chair s’est refermée : comparaison d’autant plus exacte que ces impressions, comme ces balles, font recouler notre sang à certains jours.


LIII


Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Aloys, que vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père et d’une mère — modèles d’aimable sollicitude, qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne fût pas un joli garçon — n’avaient pas effacé la trace de la raillerie amère : rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais la pensée… quand il y pensait.


LIV


Âme grande pourtant, que cet Aloys. — Mais l’Océan, qui engloutit les falaises, roule aussi l’algue marine dans son sein. — Il y avait en lui assez d’espace pour que toutes les douleurs s’y donnassent rendez-vous et y vécussent sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable et solitaire, cette force morale qui avait autrefois rendu superbe le nez épaté de Socrate, jetait souvent d’augustes reflets aux tempes pâles d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes, en restaient plus pâles que lui et confondues comme si le Ciel se fût dévoilé tout à coup, tandis que ce n’était que le masque de cet homme qui s’entr’ouvrait !


LV


Car il avait un masque, — un masque de fer cadenassé derrière sa tête et dont il avait jeté la clef à la mer, — un masque plus dur et plus froid que celui du frère adultérin de Louis XIV : car c’était le mépris qui l’avait forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne voulait pas que les hommes se réjouissent de l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser encore. Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave fût accueillie par le rire ou l’indifférence. Il avait la pudeur de la pensée et la fierté plus chaste encore du sentiment.


LVI


Il avait tout cela ; mais il le gardait entre lui et Dieu, ce discret confident de toutes les supériorités inutiles. S’il avait moins connu les femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa future adorée ces perles de l’âme, qui d’ailleurs ne dispensent pas de l’autre écrin ; mais, pour agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un camée, et que les choses morales ne se portent pas dans les cheveux. Ce qu’il y avait donc de mieux en lui restait en lui, et par-dessus il avait mis ce qui vaut mieux que quatre griffes de lion entre-croisées sur notre cœur pour le défendre : — cette plaisanterie qui a des ailes, et que les pédants, dans leur style de plomb, appellent frivolité, par jalousie. Comme ce fameux vêtement que porta Jean Bart tout un jour, cette splendide culotte d’argent, doublée de drap d’or, qui eut les résultats cruels d’un cilice, l’envers était encore plus précieux que l’endroit de sa personne ; et, comme Jean Bart victime de sa doublure, c’était aussi le plus beau et le plus intérieur de son âme qui le faisait le plus souffrir.


LVII


Dans toutes les coupes de la vie où il avait plongé ses lèvres, il avait bu une absinthe amère qui, sur ses lèvres, se retrouvait toujours. Une éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde que, dans la mollesse de sa voix et la courtoisie de son langage, rien n’en trahissait le secret… Pourtant les autres sentaient une insultante puissance qui se jouait d’eux à travers ces paroles gracieuses… On sentait cela comme, en entendant l’harmonica, — musique céleste ! plaisir inénarrable ! — on sent que l’on va s’évanouir.


LVIII


Mais, ce soir-là… il parlait moins à Joséphine qu’il n’écoutait la ravissante poupée. Seulement, de temps en temps, on voyait, au mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber un mot… un simple mot qu’elle ramassait, et sur lequel elle dévidait pendant un quart d’heure ses pensées, — si l’on peut appeler de ce mot ambitieux le frêle produit du cerveau gazeux de madame d’Alcy. — Ils parlaient, ou pour mieux dire, elle parlait du magnétisme animal.


LIX


Le résultat de cette soirée fut le désappointement de ce bon M. d’Artinel, qui piétinait tout en parlant politique avec un gros général qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée, il envoyait de temps à autre un regard d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux partner… sur Joséphine qui n’aurait pas (à ce qu’il lui semblait du moins à la distance où il était placé) ramassé un monde quand elle l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion d’Aloys, quand il se leva des chastes flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes demandé ce qu’il en pensait.


LX


« Mon Dieu ! — fit-il nonchalamment, — c’est une sotte qui a tout juste assez de jargon pour imposer à de plus sots qu’elle. » — Jugement plus cynique, en vérité, que nous ne l’attendions de sa part. — « Elle n’est pas jolie, — continua-t-il. — Voyez-la plutôt d’ici, roulant sa tête avec tant d’affectation dans ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond que ses cheveux ! Je crois que, si elle avait un amant, elle ferait très artistement des larmes sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec quelques gouttes du verre d’eau à la fleur d’oranger qu’elle boit avant de se coucher. »


LXI


Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine et eut plus d’esprit que jamais avec nous. — Le lendemain, il la vit encore chez madame de Dorff, où ils allaient souvent tous les deux. Au bout d’un mois de rencontres à peu près quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys s’il avait toujours la même opinion sur Joséphine : — « Oui ! toujours », répondit-il avec un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors il l’aimait comme un fou.


LXII


Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, madame, de ce qui arrivait à Aloys ! Est-ce la première fois qu’un fait — insolent de sa vérité de portefaix — vient culbuter cette théorie un peu niaise de l’Idéal, amour allemand des imaginations mystiques ? Quant à moi, qui ai peu de pente vers le mysticisme exalté, et qui — mais d’une autre manière que le docteur Kant — ai l’entente de la réalité à un degré très supérieur, la femme que j’ai le plus aimée — et, certes ! j’en ai aimé beaucoup, — était l’antipode de tout ce que j’aurais voulu.


LXIII


Il l’aimait comme un fou, — oui ! l’amour avait en lui l’intensité de la folie ; mais là, madame, l’analogie s’arrêtait court. — La raison lui était restée, forte, inflexible, inaltérable, et, quoiqu’il l’aimât, cette femme, il la faisait passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais.


LXIV


Car il était de cette race sauvage et un peu fière d’hommes pour qui rien n’est illusion dans la vie : yeux perçants qui voient la ride à côté de la bouche aimée, la misère du cœur qu’ils pressent sur leur cœur avec le plus d’amour ! Aigles qui, s’ils s’accouplent, déchirent l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne de leurs nids d’empereur ! — s’ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs griffes l’œuf fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour leur résister, comme autrefois ils meurtrirent, d’un coup nonchalant de leur grande aile, la poitrine de leur père décrépit.


LXV


Hommes qui n’ont de respect pour rien sur la terre ; — que le monde accuse d’égoïsme, parce que leur moi est plus grand que le monde ; — de méchanceté, parce que leur œil implacable a tout vu des motifs cachés… Pour ces sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup de sornettes, ils font extrêmement peu de sonnets. Insolents ! pour eux, la femme, cet ange de pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins joli… succube. — Quand ils iront chez vous, madame, faites dire par le portier que vous n’y êtes pas.


LXVI


Mais non… recevez-les plutôt, madame ; — faites-leur les yeux doux et vous serez vengée ; — car ces hommes ont un cœur que vous pouvez mettre en mille pièces comme le plus frêle de vos tissus, percer en riant comme un de vos festons avec votre poinçon d’acier. Seulement, — n’est-ce pas bien dépitant, Madame ? — on a beau les désoler, ils se consolent ; ils ne meurent pas. C’est avec leur esprit qu’ils pansent leurs blessures : immortel dictame qui les sauve toujours ! Plus heureux que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les empoisonne, ou, s’il y en a, c’est du poison inutile : ils sont les Mithridates de l’amour. Ce ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si touchant — mais un peu commun — du lierre qui meurt où il s’attache. Eux, plus souvent que les plus souples lianes, ils se détachent très bien sans en mourir.


LXVII


Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, madame ? Ils ont trop reçu du ciel en partage pour ne pas s’en servir les grâces tombantes de la clématite ; et d’ailleurs, — je vous en demande pardon si vous êtes d’Europe et surtout Française, — sur bien des points, quoique sensibles, ils se rapprochent des opinions de ce faux et abominable Prophète qui n’eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur de chameaux. À leurs yeux comme aux siens, — hélas ! je rougis de le dire, moi pour qui une femme est une madone, une belle forme blanche (quand elle est blanche toutefois) à invoquer du pied d’un autel, — à leurs yeux donc la femme n’est, après tout, qu’un coussin de divan plus ou moins parfumé, un délicieux coussin de divan pour dormir, bâiller et faire… l’amour !


LXVIII


Et cependant, — malgré ses opinions impertinentes, — l’homme est voué à une telle inconséquence qu’il bouleverserait le monde pour un simple coussin de divan ! Que de fois on l’a vu (vous peut-être, madame ?) malheureux, et malheureux jusqu’au délire, parce que le coussin A, par exemple, n’était pas à la place du coussin B. C’est ce qui arrivait aujourd’hui à Aloys de Synarose ; comme il était déjà arrivé à M. Baudouin d’Artinel.


LXIX


Il faut que je mette une histoire dans cette histoire. Un de mes meilleurs amis, madame, prétendait, avec la fatuité en usage chez les cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus ravissante créature depuis les talons jusqu’à la tête… inclusivement. J’ai vingt de mes amis qui ont, pour leur compte, une prétention toute semblable, et qui croient même à ce qu’ils disent… ce qui est plus fort. Mais celui dont il est question se faisait mieux croire que tous les autres quand il parlait de son bonheur. Si j’avais su peindre sous la dictée comme je sais y écrire, nous aurions un portrait de plus, et nous pourrions juger si l’ensemble répondait aux détails… Un portrait, relique précieuse pour celui qui aime ! — Mais, bah ! tout portrait est un mensonge ou une impuissance ; et, comme souvenir, j’aimerais mieux de ma maîtresse ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte osa léguer à sa mère en plein testament.


LXX


Oui ! les peintres ont menti par la gorge, la main, la couleur et la pensée, quand ils s’imaginent retracer les traits adorés par nous, et que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir ! Fussent-ils Raphaël lui-même, — ce chaste Raphaël qui mourut dans le lit infect d’une courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais le bout de son blanc pied d’ange là où il n’eut pas honte d’appuyer ses lèvres enivrées, — ils ne seraient pas dignes de retracer celle dont l’image a d’un regard — d’un seul regard — passé indélébile dans nos cœurs, ces voiles de sainte Véronique, mais sur lesquels le sang qui peint la tête adorée est le nôtre, et non pas le sien.


LXXI


Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame, pensait ainsi sur le néant de ces bijoux que l’amour quelquefois échange et sur lesquels il pleure l’absence, quand il n’a pas le triste courage de les briser. L’image sacrée reposait dans sa poitrine, et non dessus… au bout d’un ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais quelle tendre inconséquence encore, il avait peint lui-même un trait, un seul trait de sa maîtresse, et du moins il y avait dans cette idée tout un divin mystère de l’âme qui faisait pardonner l’exigence des sens abusés.


LXXII


C’était un œil, — gauche ou droit, je ne saurais le dire, — mais c’était un œil bleu pâle comme de la violette de Parme, et lumineux comme de la rosée ; étincelant et mélancolique comme une étoile, mais, comme celle d’Hespérus, dans un ciel où elle est seule encore ! Astre doux et bon qui se laissait regarder dans l’auréole de ses cils d’or sans vous en punir par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir d’un horizon de tempêtes ; car le contour de cet œil si frais et si pur était plongé dans une sombre nuit.


LXXIII


Et je comprends cette fantaisie ! — Pascal, — ce loup-cervier du jansénisme, qui mit à sang toutes les pensées humaines dans le crin de son cilice, — Pascal ne demande-t-il pas quelque part si c’est le nez ou les oreilles que nous aimons dans la femme aimée ?… Aimer l’œil de sa maîtresse, c’est aimer la pensée elle-même, — une pensée épanouie en une fleur charmante et éclairée d’un jour divin, — une pensée qui languit ou sourit, mais toujours attire, — et nous repousse aussi parfois.


LXXIV


… Les jours de migraine, — ou de caprices, pires encore. — Mais étaient-ce les yeux de Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa bonbonnière, ou son front bombé, ou sa lèvre incessamment mordue par une dent taquine, ou quelque chose de plus voluptueux encore ? — L’autre jour j’ai été foudroyé, madame, par le pli en losange d’une robe de satin.


LXXV


Je ne sais pas ce que cette maudite robe recouvrait. — Quand j’aurais pu le savoir, je ne l’aurais pas voulu… mais ce pli, froncé par le diable lui-même !… Cette robe était de la couleur tendre et sérieuse qu’on appelle manteau de La Vallière, et, soit la superstition de ce nom d’un charme si doux de mélancolie, soit une impression plus brûlante, je m’arrêtai devant celle qui portait avec une mollesse si traînante les couleurs de la carmélite, et je vis ce que je ne dois pas me rappeler.


LXXVI


Revenons plutôt à notre histoire, madame. Si c’était vous, je rêve de vous encore ; mais vous, vous m’avez oublié ; — il vaut donc mieux revenir à Aloys. Aloys s’était juré à lui-même de ne jamais parler de son amour à Joséphine, et c’était un garçon bien assez maître de ses nerfs pour se tenir la parole qu’il s’était donnée comme s’il avait été un autre que lui. Je suis persuadé que vous ne vous souciez guère d’Aloys, madame ? On ne sait jamais où l’on en est avec des hommes pareils, et les femmes, ces naïves personnes, aiment immensément l’abandon… dans les autres.


LXXVII


« Du moins, — se disait mon héros, — je ne serai point trompé par elle. Elle ne jouera plus avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme avec un peloton de fil ! Et si un jour elle en trompe un autre, elle ne montrera pas mes lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon front, comme un trophée d’armes. Je veux briser comme du verre sa vanité sous mon orgueil. »


LXXVIII


« Je veux briser ! » Et il était brisé lui-même de la résolution stoïque qu’il prenait ; mais indomptable dans ses brisures, il n’était pas abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans le sable ardent, sous le ciel le plus dévorant de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes les amertumes d’une passion comprimée. Il se regardait, impassible, brûler le cœur, comme Scævola se regardait brûler la main. Souffrir, pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation d’homme. — Il aurait eu des chevaux de poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé de les monter !


LXXIX


Partout où il rencontrait Joséphine, et il la rencontrait partout, il montrait la coquetterie d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes. Il croyait l’avoir pénétrée, — amère science, coup d’œil qu’on paie cher ! — mais il restait impénétrable. Il lui adressait les mêmes flatteries, avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes les plus indifférentes. Il aurait été impossible d’apercevoir à travers ses manières que cette femme fût pour lui autre chose… qu’une jolie chose tout au plus. — Cependant, j’observai qu’il était toujours un peu plus pâle auprès d’elle ; — mais la différence était imperceptible.


LXXX


Pâle sur pâle, — signe des natures passionnées quand elles souffrent ou jouissent. Car alors le sang se retire au cœur comme un fleuve qui remonte à sa source. Hélas ! Joséphine n’avait point le secret de cette pâleur, flocon épars, tombé du matin même sur la neige d’hier un peu durcie, et que le moindre souffle emportait !


LXXXI


Elle aimait — qui peut dire pourquoi ? — à causer de longues heures avec Aloys, et pourtant elle sortait toujours de ces interminables causeries mécontente d’elle et de lui. — Certainement il n’avait pas dit un mot qui ne fût convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, ne l’était pas plus qu’Aloys. Eh ! mon Dieu, c’était peut-être justement pour cela qu’elle était mécontente. S’il avait été entraîné à quelque moment, si la pensée trop à l’étroit avait crevé la parole ; — eût-ce été pour laisser passer une impertinence : elle était habile, elle était souple, elle avait de l’ongle, elle était femme, elle en aurait pris avantage : tandis qu’il fallait subir tout entière la supériorité d’Aloys.


LXXXII


N’était-ce pas bien dur, cela, madame ? Aloys avait la sérénité d’un sage. Un sage est fort impatientant ! Il avait la sérénité d’un sage, mais d’un sage dont on ne riait pas ; car au fond de cette sagesse il y avait la puissance. Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. Aussi, après une de ces conversations — irréprochables — Joséphine rentrait-elle fatiguée, brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les nerfs agacés ! — car toujours Aloys l’avait amenée à en dire beaucoup plus long qu’elle n’aurait voulu. — En vain se promettait-elle de se raidir à la première occasion, la conversation d’Aloys ressemblait aux montagnes russes : une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.


LXXXIII


« M’aime-t-il ? » se demandait-elle, en se souriant en enfant gâtée dans sa glace. La glace disait oui, mais la vanité doutait encore. Pour la première fois de sa vie, la vanité, cette glace flatteuse, lui semblait de moins belle eau que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y regardant.

« Je le saurai bientôt », reprenait-elle. — Charmante rêveuse ! le coude appuyé sur le marbre de la cheminée, on aurait dit une pauvre jeune femme amoureuse. — « Prenez donc garde, Fanny, vous allez casser les cordons de mon corset ! »


LXXXIV


« Je le saurai demain ! » et l’éternel demain ne venait jamais. Tout l’hiver se passa ainsi. Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques et imperceptibles ruses féminines, employées depuis Ève jusqu’à la marquise du V…, dont elle ne se servît pour savoir si Aloys l’aimait ; mais, hélas ! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux coquetteries, — mais aux coquetteries vertueuses, — avec M. Baudouin d’Artinel.


LXXXV


Quant à elle, elle éprouvait peut-être la seule espèce de sentiment dont elle fût susceptible : une curiosité âcre, brûlante, stimulée sans cesse ; — et, sans doute, dans ces conversations si longues et si pleines de la métaphysique du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des bougies, de la musique et de la danse, elle trouvait de ces moments à sensations singulières dont parlait Ninon de Lenclos, et que les hommes sont si malheureux d’ignorer.


LXXXVI


Émotion vive, sans nom et bientôt passée ! toute semblable à l’écume rosée et légère d’une bouteille de bourgogne mousseux frappé de glace. — Elle n’avait point été pétrie d’une brûlante poussière ; et j’ai plus de lave à ma pipe qu’il n’en entrait dans la composition de toute sa personne.


LXXXVII


Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de mai (j’aime les dates dans les histoires de cœur : elles ressemblent à de petits bâtons d’ivoire sur lesquels les souvenirs — ces bouvreuils à la poitrine sanglante — viennent plus commodément percher), Aloys avait passé toute la journée à la campagne. Le corps, chez cet élégant stoïcien, était moins robuste que l’âme. À force de souffrir moralement, il avait gagné une gastrite, un commencement de pulmonie et une inflammation du cerveau, légère encore, il est vrai, mais qui pouvait s’aggraver, — aimable espérance ! — Son médecin l’avait mis à la gomme, aux sangsues et au lait d’ânesse.


LXXXVIII


Il était allé passer quelques jours, à la première floraison des roses, au château de madame de Dorff, la grande amie de Joséphine, une de ces bonnes amies… comme il est doux et consolant d’en avoir une quand on est femme, car il est rare d’en avoir deux, — une de ces liaisons qui consolent et qui vengent de la perfidie des hommes, — quoique les mauvaises langues prétendent que deux femmes ne sauraient s’aimer.


LXXXIX


Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, Madame. — J’avais remarqué le regard que deux femmes se jettent quand elles se rencontrent pour la première fois, soit dans un salon, soit au spectacle, soit même à l’église… et, franchement, ce diable de regard me confirmait dans ma détestable croyance ; mais ce jugement trop précipité a fait place à une appréciation plus saine et plus juste des choses, quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement son amant à son amie, — il est vrai qu’elle en prenait un autre, — et une institutrice vouloir faire épouser à son élève le sien, — dont elle ne voulait plus.


XC


Ô amitié ! amitié ! sentiment des anges entre eux, essayé par les hommes ici-bas, — il est vrai que je préfère une douillette ouatée pour l’hiver, — ô amitié ! tu n’en es pas moins le plus spirituel mouvement du cœur, la plus noble aspiration de la pensée ! Je ne sais plus quel sculpteur, pour exprimer la divine essence, représenta deux beaux enfants nus — un garçon et une fille — qui s’embrassaient saintement sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau — le plus plat des laquais — osait appeler une obscénité. Ah ! c’était deux jeunes filles qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô amitié ! mais peut-être quelqu’un trouverait-il que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité encore.


XCI


Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine, — une amie bien rare, comme dit ma grand-mère, en parlant de la millième qu’elle ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune ; elle mettait du rouge comme Jézabel : Joséphine pouvait donc l’aimer. Si nous avions été au dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique Joséphine, dont les rubans étaient toujours frais et venaient nous ne savons d’où, aurait peut-être été la mademoiselle Aïssé de madame de Dorff, tandis qu’elle n’était que sa chère belle, titre officiel sans grande valeur. Madame de Dorff prenait avec elle ces airs maternels de patronnesse, si chers aux femmes sur le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys pour Joséphine, elle lui aurait dit sans nul doute : « Je vous remercie de l’aimer. » Mot historique que j’ai entendu dire par une de ces amies qui répètent : « Pauvre enfant, comme elle se compromet ! » à un homme qui se mourait d’une passion sublime.


XCII


Or, Aloys retournait à Paris. Au moment où il allait partir : « Monsieur de Synarose, — dit madame de Dorff, avec cette assurance aristocratique qui ne craint point un refus, cet aplomb de femme bien née qui impose un désir comme une loi, même à un indifférent, — si j’osais, je vous prierais de remettre ce flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous la remercier pour moi et lui dire que je suis tout à fait bien à présent ?… »


XCIII


C’était la première fois que l’occasion se présentait pour Aloys de voir madame d’Alcy chez elle. Elle n’y recevait pas d’hommes. Retraite mystérieuse où un pied botté ne pénétrait jamais, son boudoir ne s’ouvrait qu’aux femmes ; car elle était trop jeune et dans une position trop délicate, puisqu’elle n’avait pas de mari et ne se réclamait d’aucun parent, pour voir chez elle plus que quelques jeunes femmes et beaucoup de ces respectables douairières qui plastronnent si bien une réputation contre les coups de la médisance, et qui s’occupent encore des plaisirs des jeunes gens — mais d’une façon orthodoxe — en leur faisant faire de bons mariages.


XCIV


Aloys prit le flacon des mains de madame de Dorff, — un charmant flacon d’agate, obscur comme la pensée d’une femme ; mais qui exhalait, sous son bouchon d’or ciselé, une vague odeur d’essence de verveine, cette plante magique et sacrée dont les sorcières se couronnaient le front autrefois. — Les sorcières d’à présent ne la portent plus que dans leurs flacons. — Aloys promit qu’il remettrait le flacon à madame d’Alcy, le même soir.


XCV


Il y alla. Elle était seule. — Il aurait mieux aimé la voir flanquée de quelques-unes de ces vertus à chevrons dont elle était ordinairement entourée ; — mais elle était seule, et ce n’était pas le moment de montrer l’embarras vulgaire des dix premières minutes d’un tel tête-à-tête avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas perdre l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé de madame d’Alcy.


XCVI


Elle était languissamment assise sur une espèce de divan très bas, une espèce de meuble oriental, qui lui rappelait l’existence des odalisques au sein de sa chaste solitude. Elle était languissamment assise, — oisive et probablement ennuyée d’être seule depuis si longtemps. Attendait-elle ? Le diable seul pouvait le savoir. Sa robe (car la robe fait partie de la personnalité d’une femme, et je n’ai jamais pu les séparer), sa robe était d’une couleur indécise, — une nuance un peu hermaphrodite, entre le gris et le lilas. On aurait dit un nuage capricieux tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un soir de printemps derrière lesquelles on imagine les plus délicieux horizons.


XCVII


Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur tous ces détails. Elle était donc oisive et languissante. Pourquoi languissait-elle ? elle ne le savait pas ; mais c’était une pose, et lady Hamilton elle-même n’avait pas plus l’art des poses que Joséphine. — Il est vrai que ses études sur l’antique avaient été moins profondes ; et quant à celles sur le nu, personne ne pouvait en parler. — Il était impossible d’avoir l’air plus pensif. — J’adore ces fronts inclinés où toujours flotte l’ombre de quelque chose, — rêverie qui passe, revient ou demeure, comme l’image d’un saule pleureur sur l’eau. — Ce soir-là, elle avait l’air encore plus pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était une femme qui pensait toujours… à avoir l’air de penser.


XCVIII


Aloys — la poitrine saboulée par les palpitations de son cœur en se trouvant seul avec cette femme — remit à Joséphine, d’une main ferme, le flacon dont l’avait chargé madame de Dorff. — Puis commença une causerie qui, à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement entre eux, tourna tout à coup sur les mystères ou les mysticités du sentiment.


XCIX


C’est plus dangereux que de marcher sur la pointe des clochers, ces conversations ! Elles ont fait plus de Françoises de Rimini que les plus tendres livres du monde, lus en tête à tête avec un beau jeune homme. C’est le Poul-Sherro de bien des innocences. — Aloys y fut admirable d’empire sur lui-même ; car il sentit que jamais il ne l’avait aimée davantage. Ah ! s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette et l’endormir sur son divan, quels baisers fous il eût répandus sur ce front à la molle courbure, sur le vélin de ce teint mat et dans ses lèvres entrouvertes, — calice de rose un peu jauni, mais si suave encore !!! — Mais la baguette magique d’Aloys était un esprit merveilleux, qui faisait tout le contraire d’endormir les gens qu’il touchait.


C


Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il voulait oser, l’audace réussirait peut-être. Il avait l’opinion hautaine que qui veut une femme l’a toujours. — Opinion qui touche, il faut le dire, à l’insolence, et que toutes les femmes ne pardonnent guère, apparemment parce qu’une telle impertinence les met dans la nécessité de résister.


CI


Mais il ne voulait pas, — car il la méprisait. — Et cependant il avait soif, et le lac lui coulait au bord des lèvres. Il éprouvait le désir aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce qu’il semble, contre nos seins de chair, les étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien ! il avait mis à ce désir les menottes de sa volonté… Joséphine ne se douta pas une minute de ses tortures. — Quoi qu’il en soit, qui peut dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas succombé, si le tête-à-tête avait duré plus longtemps ? Quand il se leva, il était plus fatigué que madame de Staël d’un hiver de conversations.


CII


Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier que Joséphine repoussait avec dépit le tabouret de velours blanc sur lequel elle avait étalé son pied dans tous les sens, pendant qu’Aloys était resté là. Chose difficile à digérer ! Elle avait la conscience de l’habileté et de l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys continuait d’échapper à toutes ces embûches si bien dressées et d’une combinaison si parfaite ! Le désappointement fut si grand et si profondément senti, qu’après réflexion elle songea à risquer une lettre, — cette première imprudence de la passion, cet abîme qui invoque tous les autres, comme dit la Bible.


CIII


Car il vaut mieux donner sa personne que d’écrire, et, par Jupiter ! madame, ceci n’est point un paradoxe, comme ceux que je soutiens parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai ; ma naissance elle-même en fut un, ma mère m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis, — fête d’héritiers, où nous semblons dire aux pauvres morts, s’ils nous écoutent : « Tenez-vous où vous êtes, agréez nos sentiments et restez-y ! »


CIV


Mais ce n’est point un paradoxe : c’est une vérité triviale, vulgaire, usée, — si la vérité n’était pas aussi éternelle que ceux à qui nous devons des rentes viagères, — et mise à la portée de tous. Une lettre est une chose éminemment compromettante, une espèce d’état de service qui constate certains faits qu’il vaudrait bien mieux oublier. Du moins, quand on a relevé les boucles de ses cheveux un peu défaites et donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, qui a droit de douter d’une vertu dont les épingles sont si bien attachées ? Mais une lettre, une mince lettre de papier diaphane, griffonnée d’une écriture jolie et imperceptible comme la patte du colibri, est une base assez solide aux indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un impertinent.


CV


Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe ? — Ne pas signer est une lâcheté inutile. — Justice de Dieu ou malice du diable ! il n’y a point une virgule qui n’accuse la main qui la traça. Pauvres femmes, vous mettez dans le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes les lettres de votre nom. — Eh bien ! cette terrible glissade dans son système de conduite, Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois même qu’elle ouvrit son pupitre ; mais elle le referma avec l’effroi de Pandore quand elle vit tous les maux s’échapper de sa boîte à ouvrage. — À elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la réputation qui restait.


CVI


Une voix s’était élevée dans son âme, la voix de la conservation de soi-même, — et qui avait pris alors l’accent nasillard de la vieille comtesse de Fiercy : « Faites la guerre, — disait-elle ; — mais ne donnez jamais d’otages. » — « Oh ! j’allais me perdre ! » s’écria Joséphine, — mais pas de manière à être entendue, — et ce jour-là elle se mit au lit avec le frisson.


CVII


Or, savez-vous, Madame, ce que se perdre signifiait dans le vocabulaire de la moralité de Joséphine ? Se perdre équivalait à ne pouvoir trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer encore de ces candides natures d’honnêtes hommes qui épousent, sans trop se faire prier, des femmes d’une réputation épistolaire — ou autre — fort étendue, ce n’est pas moins une témérité que de compter sur de telles bonnes fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se garde bien de voir l’humanité trop en beau.


CVIII


Sans cela, madame, nous aurions une lettre de plus ! — Une lettre comme celles que j’ai eu le bonheur de lire, il y a quelques jours, quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux que moi, — véritable modèle de civilisation et d’aristocratie, où le mot amour n’avait pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait d’une irrésistible puissance nerveuse, pour expliquer certains abandons de soi-même.


CIX


Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, sous la transparence de leur peau et de leurs regards elles cachent une telle masse de ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys la première fois qu’elle le rencontra dans le monde après sa visite ; mais lui, qui voulait la punir des contradictions de son dépit, déploya de si grandes magnificences d’amabilité que la boudeuse fut bientôt vaincue. — Le sourire revint à ses lèvres : la parole n’en était jamais exilée pour longtemps. Quand il la vit aussi douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys pirouetta sur son talon et ne l’approcha plus de tout le soir.


CX


Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais plus foncées. — Au fait, cet homme était le diable en personne, ou il avait emprunté au démon ses moqueuses manières. Ah ! — pensait-elle, — si elle l’avait tenu à ses genoux, quelles larmes de vengeance elle en eût tirées ! quels pleurs cruels elle lui eût fait répandre !… Oui ! si elle l’avait tenu à ses genoux ; mais le difficile était de l’y faire tomber.


CXI


Du reste, madame, si l’ange aux joues de rose que Shakespeare appelle la Patience abandonnait cette femme dont la beauté de blonde commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui n’est pas un ange, s’attachait à elle plus fort que jamais. Dieu est patient, parce qu’il est éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était point patiente, parce qu’elle n’était pas éternelle ; aussi, tout en déchirant le bout de ses gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un peu davantage, elle se disait orgueilleusement : « Si je voulais pourtant ! » Puis elle s’arrêtait, terrifiée par la grandeur du sacrifice ; car il aurait fallu exposer sa réputation, — le plus précieux joyau d’un écrin qui ne renfermait pas, il est vrai, tous les diamants de la couronne, — et elle était encore plus préoccupée d’une position que d’une vengeance.


CXII


Une position, — un mariage, — idées identiques pour une femme, puisque les hommes l’ont voulu ainsi. Oh ! ne la blâmez pas de cette ambition, la seule que vous ayez laissée aux femmes, hommes dont l’égoïsme de lion a tout pris ! Puisque vous achetez de la meilleure monnaie de vos poches… ou de votre âme, des places, des cordons, la députation, un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la femme l’achat moral d’un mari, quand l’achat matériel n’est pas possible ? Pourquoi interdiriez-vous aux pauvres femmes cette dernière ressource, en attendant leur émancipation définitive, ce qui ne peut manquer d’arriver au train charmant dont nous allons ?


CXIII


Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, rougissantes, dans le saint abri du gynécée, elles se mêlent aux hommes, comme des femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux fumants des appels d’une volupté grossière ! quand, ingrates envers Dieu qui les fit si belles, et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent la vanité d’écrire au substantiel bien d’être aimées, et souillent d’encre des mains divines pour prouver à leurs contemporains la légitimité de l’adultère !…


CXIV


Mais je crois que l’indignation m’emportait… Vous souriez, madame, et je reviens à mon histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les affectations modernes de son langage et de ses poses, qu’une femme affectée et rien de plus. Elle avait les coquetteries d’une femme, les ambitions d’une femme ; mais en avait-elle les tendresses ? Quoi qu’il en pût être, — et pour rester dans le vrai, — ce n’était qu’une innocente enfant, une perfection, une petite fille de douze ans qui venait de faire sa première communion le matin même, en comparaison de ces femmes comme j’en connais, et que les hommes — aussi lâches qu’elles sont impudentes — ne renvoient pas faire leurs compotes.


CXV


Hélas ! Madame, cette pauvre perfection était terriblement embarrassée ! Elle allait et venait entre deux pensées : l’une de désir et l’autre d’épouvante ; elle s’agitait entre la peur d’être compromise et le désir de plier Aloys à son caprice ; mais il était impossible qu’elle restât beaucoup de temps encore dans une fluctuation si cruelle. C’était là pour sa rêverie un hamac qui n’était pas de soie, et dont les balancements ne produisaient pas le sommeil. Cette indécision devint trop violente. Aussi la vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par jouer son va-tout.


CXVI


Elle joua son va-tout. — Oui ! madame, — intrépidement, comme Masséna, enfermé dans la presqu’île du Danube. Mais, avant de le jouer, elle mit de son côté toutes les chances de succès, et l’on peut dire que son adresse surpassa très fémininement sa bravoure ; ce fut une indescriptible tactique, un plan merveilleusement et subitement combiné. Il n’y a point de Mémoires de Torcy pour une telle politique. Si Joséphine avait pu l’écrire, — et peut-être que la première femme venue réparerait très bien cet oubli, — nous aurions un traité de la Princesse, en comparaison duquel le traité du Prince serait une niaiserie d’écolier.


CXVII


Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature qu’on croyait frivole, avec ses airs évaporés, ses vagues regards et ses cascatelles de paroles qui tourbillonnaient dans les oreilles de tous ceux qui avaient la patience de les écouter. Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait et caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec M. Baudouin d’Artinel… et le temps se passait ainsi ! Et nous pensions, nous les fortes têtes, nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable nature des femmes, que madame d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage, montée sur ressort pour glisser mieux sur le parquet d’un salon.


CXVIII


À toujours attendre, toujours attendre, le mois d’août était arrivé. C’est un mois où les nuits sont si belles, si pleines du baume de toutes les fleurs, qu’au sein même des villes — ces bassins de marbre comblés d’immondices — ces belles nuits d’août ont un charme et un parfum encore. La lune alors, cette douce âme du ciel, semble répandre plus de lumière que dans les autres mois de l’année ; elle paraît jeter à tous les objets une écume argentée et les franger d’une nacre humide.


CXIX


Une nuit pareille (il était plus de onze heures et demie), une nuit pareille, — avait-elle été choisie à dessein ? — la porte vitrée du balcon de la rue de Rivoli se trouvait entrouverte. Le balcon était désert ; mais si l’on eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à travers le vitrage, on eût vu deux personnes, assises l’une à côté de l’autre, dans l’appartement presque obscur, — où la lampe qui mourait semblait, par sa lueur indécise, vouloir se mettre au niveau des faiblesses qu’elle était destinée à éclairer… Ces deux personnes avaient le dos tourné à la lampe… Étaient-ce deux amants, oubliant le monde et la vie dans quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires et de baisers ? La lune penchait curieusement son visage sur les sombres massifs des Tuileries, comme si son Endymion, cette nuit-là, en avait cherché le mystère.


CXX


C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes d’étoiles, — une nuit ravissante comme ces visages de femmes qu’on n’a vus qu’une fois — peut-être en rêve — et qui restent dans nos souvenirs ; une de ces nuits qu’on n’oublie pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec le Dieu de son âme ou… sa maîtresse, — ce qui est souvent la même chose, car le visage aimé est seul digne de recueillir ces lueurs saintes qui font doucement étinceler l’empreinte des baisers restée aux joues… si bien que l’on dirait des perles ou des larmes.


CXXI


Des larmes qui ne furent point pleurées, mais que la bouche a versées dans une molle ivresse. Car, aux moments du bonheur comme à ceux de l’agonie, le sang de nos cœurs ne se retrouve-t-il pas toujours ? Ah ! soyons heureux bien vite ! Hâtons-nous, fragiles créatures que nous sommes, hâtons-nous de résoudre en une rosée de baisers ce flot du cœur qui doit monter plus haut que la bouche, et qui tarira en pleurs amers !


CXXII


Mais il n’en était point ainsi pour eux… C’étaient Aloys et Joséphine. Aloys, qui recevait, comme un déluge de tuantes émotions, les impressions de cette soirée de lumière veloutée, de repos et de mystère…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Il avait bien de l’esprit encore ; de l’esprit à faire croire à madame Joséphine qu’il était aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement, de souffrances intimes, de peine à dompter sa pensée, cet esprit, ordinairement d’une flamme si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus que d’éparses lueurs, — comme quelques feux de bivouac solitaire éparpillés sur la lisière d’un camp dans la nuit.


CXXIII


Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse et amère, et il était si près d’elle qu’il sentait la moiteur de son épaule contre la sienne. — Oh ! ne restez jamais ainsi, vous qui voulez conserver inébranlables vos résolutions de sagesse prises le matin même ! — Elle avait grasseyé, avec beaucoup d’art et de charme, toute la soirée. Elle avait même posé ses mains sur les siennes avec un abandon parfaitement joué, et, pour un homme aussi purement amoureux qu’Aloys, elle avait fait davantage encore… elle l’avait appelé deux ou trois fois Aloys.


CXXIV


Quant aux soupirs — de ces soupirs galathéens que l’on réprime et qu’on désire être entendus — et quant aux regards de colombe mourante, elle les sema sans les compter. C’était bien le moins qu’elle pût faire : aussi je n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que femme peut aller sans être une madame Putiphar qui prend le manteau en désespoir de cause… Et, par l’âme de mon grand-père ! elle était jolie, sous ce demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jour faux de ces bougies à la lumière desquelles Aloys l’avait contemplée jusque-là.


CXXV


Et puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait enlevé son peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait à une Marie-Madeleine. Mais non ! pourtant ; elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie. Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène que le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au supplice, pardonne-moi de te comparer Joséphine ! Le marbre de Canova est plus toi que cette fille du monde, à laquelle le monde n’avait rien à reprocher comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus d’âme que madame d’Alcy n’en avait.


CXXVI


Mais l’aurait-on dit ce soir-là ? Personne ne l’aurait dit, sans doute, personne… excepté Aloys. Ô femmes ! il est donc des yeux d’aigle que vous ne pouvez crever avec vos poinçons ! Le regard d’Aloys accusait une passion profonde, un enivrement formidable ; mais son sourire était railleur, — railleur de la raillerie de Gœthe, quand il écrivait ses plus beaux vers. — Se moquait-elle d’elle ou de lui ?… Il dépensait, en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu ? Y aurait-il la volupté de la torture, comme il y a la volupté de la volupté ? Courageux jeune homme ! il avait riposté par un Madame, quand elle l’avait appelé Aloys.


CXXVII


« Malgré le charme d’une pareille causerie, — dit-il en se levant, et il chancelait, — je vous demanderai, madame, la permission de me retirer. » — « Déjà ! » s’écria-t-elle, et vraiment elle était émue ; car il demeurait le plus fort, et toutes ces petites mines — déperdition de grimaces charmantes — aboutissaient à un résultat négatif dont elle était intérieurement humiliée. — « Il sera minuit tout l’heure », dit Aloys en regardant la pendule. Et il salua et sortit. — Si c’était là une fuite, avouez, madame, que c’était celle d’un Numide ! Il sortit avec la satisfaction de l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché aux chênes, et sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille : « Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu ! »


CXXVIII


Oui ! elle s’était offerte… pour se refuser peut-être ; mais elle s’était offerte (car il y a certains manèges qui ont la signification de la parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au buste qui aiment à faire éprouver le supplice de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration de les aimer. — Elle resta immobile, quand il fut parti, ses yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme — plus froide que du poison — lui coula sur la joue encore animée : larme de dépit, de vanité, de courroux, qui sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas ! si la bouche l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être eût été guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’écrasant sur la blessure ?


CXXIX


Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais chez madame de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand elle aperçut Aloys ; mais c’était chez elle une telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire. Elle lui parla avec une bienveillance plus marquée que jamais. Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle éprouvait, l’élasticité merveilleuse que je lui avais toujours supposée : don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et dont elles devraient vous remercier tous les soirs à genoux, ô mon Dieu !


CXXX


Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que l’honorable M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son étoile eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie (si jalousie il y avait dans une poitrine beaucoup plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme) s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle rassuré ?… Mais il avait l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvons parler que de nos observations personnelles. — « D’ailleurs, — disait-il en relevant sa cravate gommée, — M. de Synarose a de l’esprit, si l’on veut, mais il le gâte par sa fatuité ; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps étaient beaucoup plus dangereux. »


CXXXI


Et après ce jugement, digne d’un homme accoutumé à la jugerie, il se reposait majestueusement en lui-même, — excepté quand Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé auprès d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr ; de plus en plus, ses phrases se gonflaient de larmes et s’interrompaient de soupirs. L’isolement le tuait — c’était sûr — depuis la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que jamais qu’avec une âme si pleine de sympathie il avait été créé pour vivre à deux.


CXXXII


Et puis il fallait une tutrice à ses filles, — une espèce de mère qui leur apprendrait à se tenir droites et leur ferait un choix de romans. Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, époque difficile à traverser. Un amant pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait nécessairement leur apprendre quelle mine doivent faire des filles bien élevées à la première déclaration.


CXXXIII


Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de ce qu’il regrettait le premier.


CXXXIV


Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme un joueur en perte, — car j’avais joué et perdu, — par la rue de Rivoli. Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et sonore, quoique silencieuse, — la doublure de celle de la veille.


CXXXV


« Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne ? » me dis-je, en braquant ma lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le pavé. Je regardai mieux, — je regardai encore. — Une femme se penchait timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel. — Ce n’était pas la scène charmante de l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare ! mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare ! était aussi jolie que ta Juliette.


CXXXVI


Ta Juliette ! — Cet amour de mes premiers rêves, — cette créature suave et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin qu’une âme, — pauvre enfant timide et hardie ! — vêtue seulement des jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui commence à poindre ; car l’Aurore se sait nue et rougit… et Juliette l’avait oublié.


CXXXVII


Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare ! ou en était-ce une parodie cruelle ? Ah ! le beau Montaigu, c’était vous, M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu arrondi ; — mais Platon avait les épaules hautes, et qui n’est pas, d’ailleurs, un peu bossu ?… En montant la poétique échelle de soie verte, vous étiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de grâce ! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs ! Ah ! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et allons juger, après cela !


CXXXVIII


Et il arriva au balcon sans encombre. — Or, — je dois l’avouer ici, madame, — je n’entendis et je ne vis rien de ce qui dut suivre. — La porte vitrée se referma sur l’heureux couple… et la lune alla toujours son train dans le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette lune impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène singulière, je fis comme elle, j’allai me coucher.


CXXXIX


Le reste… est un impénétrable mystère scellé des sept sceaux de l’Éternel. Mon histoire pourrait, madame, finir à cette porte vitrée ; elle y gagnerait un vague poétique qui lui siérait, une immatérielle auréole ! — Mais je déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs réticences. Je les hais pour bien des raisons… mais surtout parce qu’ils nous gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus, pour nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s’est envolé.


CXL


Je ne finirai donc point mon histoire en poète. Non ! madame, mais je vous ferai boire plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous son voile de mariée, la pudeur heureuse, et devenant madame d’Artinel. Ce fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel qu’il fallait une réparation éclatante, officielle, au tort qu’un entraînement de cœur et une scène de balcon espagnole avaient causé à sa réputation, ce bien qu’elle préférait à tout, après lui, toutefois.


CXLI

Et cela, dit d’une voix pleine de larmes, d’une voix de première représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’âme du sensible conseiller… D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence qu’elle avouait, et qu’elle lui avait prouvée d’une façon si romanesque. À tout prendre, c’était un homme d’une généreuse nature, et une femme compromise par lui, chose bien rare maintenant (non les femmes compromises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin d’Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui avait toujours plu… et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous ses motifs d’être le plus heureux des hommes, il le devint en l’épousant.


CXLII


Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Assomption était pleine, — cette ravissante église qui exprime la vérité dans l’art avec tant d’éloquence, et qui, par cela même, était, ma foi ! bien digne de recouvrir la vérité des sentiments que Joséphine exprimait alors. Elle était un peu embarrassée… mais une nuance d’embarras ne messied à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle parlait chez madame de Dorff, — mais il est vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait aperçu dans la chapelle, et qui, lui, avait perdu de son habituelle pâleur ; car il avait envoyé promener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, et il était rentré dans la vie — mais qui peut dire qu’il en était jamais sorti ? — par les déjeuners de homard, largement arrosés de bordeaux.


CXLIII


Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose quand le cœur faisait par trop mal.

Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait le Café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises muettes des grands cœurs, — combats de taureaux invisibles, — soulever son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et l’Ironie, — deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir.


CXLIV


La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait — mais qui peut croire à la chronique ? — qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper devait naturellement faire horreur ; car au dessert une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai, c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et, le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un jour avec les petites d’Artinel.


CXLV


Ce n’était donc pas Joséphine ; mais qui diable était-ce, en ce cas ?… La chronique ajoutait — mais la chronique est si menteuse ! — que le partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de vertu aristocratique : ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un être inférieur, — malheureusement charmant, — digne du mépris de toutes les femmes ; une espèce de tigresse… pour l’appétit seulement, qui mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un verre de champagne à de la rosée dans des fleurs ! Ne croyons pas à la chronique, madame. Elle a dit… que n’a-t-elle dit ? Moi, je ne sais pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant le dernier soupir de l’amour ; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance, c’est-à-dire — qu’il était fort gai.


CXLVI


Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait la tenue d’usage : il portait un magnifique habit bleu, le second habit de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage ; car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous marions ; — ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de l’esprit humain.


CXLVII


Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de rigueur, — cette bague qu’on appelle si singulièrement une alliance, et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit : « Vous rappelez-vous la bague d’Annibal ?… »


CXLVIII


« Est-il fou ? — pensai-je — ou bien l’amour, si riche en développements inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques ?… » Mais il ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. « La bague d’Annibal — poursuivit-il — avait une pierre, et sous cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte de poison que se tua Annibal. Eh bien ! il y a des bagues sans pierre qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal ; car c’est un poison invisible. Seulement — ajouta-t-il avec une gaieté parfaite — ce poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose : il tue l’amour. »


CXLIX


« Je vous en fais mon compliment », lui dis-je. — Il vit que je l’avais compris, et il ne repoussa point le compliment. — « Oui ! vous avez raison, — repris-je ; — nous avons tous nos bagues d’Annibal dans la vie ; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons… »


CL

Joséphine eut donc, madame, une position dans le monde, — plus un mari et trois belles jeunes filles, douces comme les moutons de madame Deshoulières, à tourmenter, — ce qui est, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps lorsqu’on s’ennuie. — Reste d’habitude ou manière d’être aimable avec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore.


CLI


Je parierais qu’elle n’en aura pas. — Cependant, avec les jeunes femmes qui ont des maris ou des amants jeunes comme elle, elle avoue qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, et qu’elle l’a épousé par pitié. — Regretterait-elle Aloys ?… J’oubliais de vous dire, Madame, qu’Aloys alla à son bal de noces comme il est allé à sa messe de mariage, et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse, puisque M. d’Artinel ne dansait pas. — Ce jour-là, il avait sans doute avalé le crapaud que Chamfort conseille — pour être un homme du monde — d’avaler tous les matins avant de sortir de chez soi.