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La Barrière/1

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Calmann-Lévy (p. 1-110).

Première Partie


Sur la pelouse rectangulaire et longue, roulée, taillée en brosse, où vingt parties de tennis venaient d’être jouées à la fois, deux équipes seulement, huit jeunes hommes, huit jeunes filles, continuaient de lutter et de se disputer la victoire dans le tournament de Westgate on Sea. Des équipes, en vérité. Aucun terme ne convenait mieux que celui-là à ces groupements que l’habileté sportive avait formés, à ces amateurs de la raquette et de la balle que, dans l’ordinaire de la vie, la fortune distinguait d’avec les professionnels, mais qui leur ressemblaient à cette heure, par la précision et la vigueur des mouvements, par l’absorption de l’esprit dans l’effort physique, l’oubli de toute coquetterie et de toute politesse vaine. Ils jouaient avec le sentiment passionné que donne un art longtemps étudié. Chez eux, l’orgueil d’un coup heureux, l’appréhension, le dépit, l’admiration jalouse, le désir de vaincre, dominaient l’instinct même de la jeunesse. Pas un mot n’était échangé. À l’ouest de la prairie, assemblé dans une allée, le long de la haie, un public assez nombreux, choisi, presque entièrement féminin, regardait. C’étaient quelques grandes dames qui avaient leur habitation aux environs, des baigneuses installées pour l’été dans les villas de la côte, de vieilles filles pauvres, errantes et dignes, comme il en abonde en Angleterre, et qui venaient de Westgate, de Birchington, de Minster, de Deal, d’autres coins encore de ce Kent réputé pour son climat tiède et pour son air excitant et léger. Toutes ces personnes avaient été présentées les unes aux autres, soit qu’elles fussent des invitées, soient qu’elles fissent partie du club de tennis de Westgate. Elles formaient un groupe fermé, lié par un rite, une sorte d’aristocratie passagère où beaucoup d’entre elles étaient fières de se montrer. Le ton de la conversation était enjoué. Les jeunes filles et les joueurs qui avaient été éliminés du tournoi s’arrêtaient un moment, et se mêlaient à cette petite cour mondaine, où une femme surtout était entourée, adulée et comme royale. Puis, ils se dirigeaient vers une cabane, située au milieu du rectangle que divisait une haie de fusains, et autour de laquelle étaient disposées des tables pour le thé.

— À tout à l’heure, lady Breynolds ?… Je suis sûre, chère lady Breynolds, que Réginald va gagner !…

Assise dans un fauteuil de jardin, habillée d’une robe de serge bleue très serrée, qui faisait valoir sa taille demeurée mince, les cheveux encore châtain blond et séparés en bandeaux, mode de coiffure qu’elle avait adopté dans sa jeunesse, et qu’elle n’avait jamais changé, les traits du visage parfaitement réguliers, cette grande femme était grande dame, non pas sans le savoir, mais sans s’y appliquer. Bien qu’elle approchât de la cinquantaine, elle demeurait belle et intéressante à regarder, exemplaire parfait d’une race, d’un milieu, d’une influence consciente d’elle-même et acceptée. Son visage, peu mobile, avait une expression réservée, et l’on devinait que la maîtrise de soi, la réflexion, l’exacte bienséance, le sentiment du rang, — non pas l’orgueil, ni la vanité, mais le sentiment de la hiérarchie, — formaient chez elle une habitude de toute la vie. Son accueil n’était pas sans grâce. Elle avait dû avoir dès la jeunesse cette jolie façon d’incliner la tête, et d’arrêter, sur celui qu’elle saluait, ce regard attentif et rapide qui signifiait : « Vous êtes reconnu ; votre nom, votre famille, les conversations échangées il y a huit jours, deux mois, trois ans, cinq ans, tout cela est inscrit dans l’honorable mémoire de Cecilia Fergent, lady Breynolds. »

Avec quelques dames, qui avaient mis leur chaise près de la sienne, en demi-cercle, et qui pouvaient se croire, en ce moment, de son intimité, elle se montrait gaie et vraiment jeune encore. Elle causait avec vivacité. La belle droiture de sa vie riait dans son rire. Conversation banale d’ailleurs, et qui avait pour sujet tout ce monde passant des promeneurs. Parfois, souvent même, lady Breynolds regardait son fils, qui ne la regardait jamais, absorbé par la passion du jeu où il voulait vaincre. Alors, les deux yeux d’un bleu si clair, auxquels des cils très menus ne faisaient point d’ombre, ces yeux dont le regard était tout d’un jet, tout d’une coulée, s’emplissaient d’une admiration vive, intrépide et maternelle. Ils finirent même par ne plus quitter le carré d’herbe où Réginald disputait la suprême partie contre un élève de Cambridge. Les spectateurs se taisaient au bord de la pelouse ; des ombrelles se relevaient, des bustes se tendaient en avant. Des femmes, une à une ou se donnant la main, s’avançaient pour mieux voir, et passaient entre les filets tendus, sans hâte pour ne rien troubler, graves, le cœur battant. Quelques joueurs novices, assis sur l’herbe, les coudes sur les genoux relevés, le menton dans les paumes des mains, avaient les lèvres pincées par l’émotion et le front barré par une ride. On entendait nettement le bruit des raquettes frappant les balles. Une automobile passa au large, sur la route, et son ronflement grossit, diminua, fusa et s’éteignit sans que personne eût tourné la tête. Tout à coup des cris de victoire s’élèvent, clairsemés parce que le lieu est « select » ; on agite les mains en l’air ; des amis traversent la pelouse au galop de course, d’autres au grand pas militaire.

— Bien joué ! Bien joué, Réginald !

Personne n’est plus occupé à causer, à boire le thé, personne ne somnole. Un homme rassemble toute l’attention éparpillée. Il est le héros. Les joueurs et les joueuses du club, leurs amis et amies, le considèrent avec émotion. Son nom est prononcé par tous ceux qui n’ont pas voulu crier : « Réginald ! » Quelqu’un dit : « Il me rappelle le jeu du plus remarquable champion que j’aie connu. Même souplesse. C’est dommage qu’il appartienne à l’armée des Indes. Il deviendrait célèbre. » Lui, à peine la dernière balle lancée, entendant : « Hurrah ! », il a eu un sourire bref et plein, une sorte de remerciement à la vie, à la lumière du printemps, à l’air qui vient tout vierge de la mer, par-dessus la barrière de petits sapins, de fusains et de lauriers ; il a cherché, un instant, autour de lui, la jeune fille qui lui a servi de second, bien inférieure, évidemment, mais de bonne volonté, adroite, aimable, il l’a remerciée d’un geste de la main, et aussitôt après, le visage redevenu grave, Réginald Osberne Breynolds a rapidement saisi la veste que lui tendait un collégien émerveillé. Par-dessus la chemise, il a endossé un vêtement de flanelle ample, rayé noir, jaune et rouge ; il a resserré la ceinture de soie noire qui retenait le pantalon de flanelle blanche, et à pas allongés, entouré d’une douzaine de jeunes gens et de jeunes filles qu’il dépassait d’une demi-tête, il est venu saluer sa mère. Il a serré la main que celle-ci lui tendait ; il a mis, dans son empressement à saisir cette main et à la lever jusqu’à la hauteur du cœur, dans la pression respectueuse de ses doigts, dans la durée de cette caresse, dans son regard très fier, très heureux, il a mis ce qu’il avait à dire. Elle, de son côté, n’a pas donné souvent une poignée de main aussi énergique. Mais le visage n’a reflété que le sentiment qu’il est permis de laisser voir à la foule, que la fierté d’avoir un fils très beau et très fêté, et elle a simplement dit :

— Mon cher enfant, je suis contente que vous ayez gagné ! Je suis fière de vous !

Et le jeune homme, reprenant sa souple et longue allure, s’est dirigé vers la cabane, là-bas, le long de la haie de fusains. Lady Breynolds s’est levée, a fermé son face-à-main d’écaille qu’elle a passé à sa ceinture, a fait un signe des yeux à quelques intimes, et, prenant congé des autres, escortée d’une partie de sa cour, elle s’est mise à marcher lentement vers les tables de thé.

Autour des tables, les joueurs étaient déjà groupés, quatre ou six ensemble. Les jeunes filles servaient le thé ; les jeunes gens, depuis qu’ils avaient laissé tomber la raquette, commençaient à s’apercevoir qu’ils avaient de jolies voisines. L’heure du dîner n’étant pas venue, ils échappaient encore à l’étiquette, ils étaient moins des hommes du monde que des camarades de sport, libres de s’asseoir de travers, les jambes croisées ou étendues, le buste renversé sur le dossier du fauteuil, ou bien penché en avant ; de se taire ou de parler ; de partir sans prendre congé. Aucun d’eux ne témoignait un zèle excessif de conversation. Ils restaient graves avec nonchalance ; ils écoutaient les joueuses coiffées de bérets, et répondaient d’un mot juste, drôle, chuchoté le plus souvent, et qui faisait rire tout le cercle ; ils laissaient s’agiter les femmes, créatures faibles et nerveuses, qui diminuent toujours le sérieux d’un sport, et dont le vrai rôle est de charmer les vainqueurs. Pas de galanteries trop directes, d’ailleurs ; pas de phrases étudiées à l’adresse d’une voisine. Mais si l’une des jeunes filles, un peu jolie ou d’allure hautaine, levait les bras pour rattacher ses cheveux, vantait le jeu d’un partenaire ou d’un adversaire, ou s’approchait pour tendre une assiette de gâteaux ou de toasts, alors un éclair passait, dans les prunelles de ces jeunes léopards aux aguets.

— Je suppose, Réginald, que vous avez félicité mademoiselle Marie Limerel ? Elle a très bien joué.

Et comme Réginald répondait, simplement, sans le moindre pathétique : « Oh ! yes ! » lady Breynolds, ne jugeant pas la louange assez complète, ajouta :

— Oui, très bien, très bien.

— Comme une Anglaise, madame ? dit une voix d’un beau timbre, souple, presque basse, où la nuance d’ironie était indiquée à peine, tandis qu’éclataient la jeunesse, la gaieté saine, l’aisance d’un esprit exercé et prompt.

C’est peu de chose que la musique de quatre mots. Mais une âme peut s’y révéler harmonieuse et maîtresse.

Réginald qui causait avec son ami Thomas Winnie, un lourd garçon, coiffé d’une casquette à carreaux, visage de palefrenier sans avenir et esprit scientifique tout à fait éminent, jeta un regard sur sa mère, assise à la droite de la table, puis sur mademoiselle Limerel assise à gauche. En passant de l’une à l’autre, ses yeux ne changèrent pas d’expression. Ils n’exprimaient que l’attention rapide d’un homme qui est obligé de répondre et veut se montrer bien élevé.

— Pas mieux qu’une Anglaise, dit-il ; autrement, mais très bien, en effet.

Et il se pencha vers son ami, auquel il racontait des incidents de la vie de garnison aux Indes. On entendit quelques mots : « J’avais acheté à un coolie, pour presque rien, un gros chien pariah jaune, difficile à apprivoiser… » Une jeune Anglaise redemanda du thé. Deux jeunes gens vinrent prendre congé de lady Breynolds. L’officier ne fut plus mêlé à la conversation générale, souvent brisée, qui se tenait autour de la table.

La lumière faiblissait à peine et s’attardait dans le ciel, car on était à la fin du printemps. Mais ses rayons tenaient obliquement et ne touchaient plus que la pointe des vagues de la mer, la courbe des collines, les branches des arbres, le dos élargi d’une haie où frissonnaient des feuilles nouvelles. Les jeunes filles qui se levaient, dans cette coulée ardente du soir, si elles étaient blondes, devenaient subitement couleur d’or, et elles riaient en se détournant. Mademoiselle Limerel, s’étant dressée pour prendre un sac, sur le dossier d’un banc voisin, fit trois pas, la tête et les épaules baignant dans cette nappe de soleil couchant. Lady Breynolds, qui n’était pas artiste, mais qui était facile à amuser, malgré son air majestueux, dit :

— Oh ! regardez ! La brune Mary transformée en Vénitienne ! Vous êtes étrange ainsi. N’est-ce pas, Dorothy ?

Oui, la couleur de ces cheveux traversés de soleil était extraordinaire, mais l’admirable, c’était autre chose : c’était l’harmonie du geste, la souplesse de la taille qui se dressait et se penchait, des épaules, des bras tendus, l’espèce de consentement de tout le corps pour exprimer, dans le plus simple mouvement, la grâce d’un être fier et d’une race vieille et fine. Personne n’en fit la remarque, même tout bas, bien que plusieurs eussent senti le charme. La jeune fille à laquelle s’adressait lady Breynolds, une Anglaise d’une vingtaine d’années, qui avait des yeux de gazelle rêveuse, un teint d’orchidée rose, mais qui venait de jouer cinq parties de tennis avec une fougue et une endurance extrêmes, Dorothy Perry, à demi couchée dans le fauteuil d’osier, la nuque appuyée, répondit dédaigneusement :

— Je ne trouve pas que cette étrangeté lui aille bien.

— Vous êtes difficile !

Marie Limerel paraissait avoir, en effet, une chevelure de pourpre. Elle avait des cheveux d’un châtain sombre et secrètement ardent, d’un ton de vieux cœur de noyer, relevés en couronne, un peu ondés, et que la lumière transperçait et changeait en or rouge ; on l’eût dite coiffée de fougères d’automne ou d’algues marines. Ce ne fut qu’un moment. La jeune fille se courba de nouveau en riant, les yeux tout éblouis, et, pour dire adieu, pour serrer les mains tendues, resta volontairement dans la nappe d’ombre que la haie projetait sur la pelouse.

Réginald se leva quand mademoiselle Limerel salua lady Breynolds, et, avant de lui serrer la main, enleva prestement la minuscule casquette de laine rayée qui faisait partie de sa tenue de sportsman, et qu’il ne quittait que par égard pour les usages français.

— À demain soir, dit-il. Good bye !

Trois ou quatre autres good bye partirent du groupe ; d’autres des groupes voisins, et tel est le pouvoir d’une certaine grâce, qu’il y eut une accalmie, un silence dans la bande diminuée des buveurs et des buveuses de thé, qui accompagnèrent du regard, avec des pensées différentes, mademoiselle Limerel retournant à Westgate. Elle était assez grande, sans égaler pourtant la haute taille de lady Breynolds. À l’angle de la cabane, elle s’inclina sans s’arrêter devant quelques personnes qui lui faisaient un signe d’amitié. La flamme du jour et sa joie avaient quitté les arbres. On vit encore un peu de temps mademoiselle Limerel s’éloigner et diminuer dans la clarté sans éclat, le long de la haie ; on vit sa nuque mince, d’une blancheur mate et dorée comme un pétale de magnolia, la courbe ferme de sa joue, sa main qui tenait la raquette et la faisait tourner. La jeune fille marchait vite. La richesse de son sang, raffinement de sa race, la décision de son esprit, étaient inscrits dans le rythme de sa marche. Elle disparut, au bout de la pelouse, là où l’avenue se perd entre les massifs. Quelques joueurs s’attardèrent encore auprès des tables desservies. Mais le nombre en fut bientôt très petit. Réginald et son ami demeurèrent, même après que lady Breynolds, qu’un valet de pied était venu prévenir, eut quitté le terrain du club. Les deux jeunes hommes causaient librement, ou plutôt, l’un parlait, et l’autre écoutait avec une passion contenue et sans geste. Thomas Winnie se bornait à encourager son ami d’un « yes » approbatif, ou à jeter une interrogation. Il écoutait, les yeux baissés, le visage congestionné, tant son imagination, peu exercée, peinait pour suivre le récit. Par moments, son émotion s’exprimait en mouvements brefs du menton et des lèvres, tirés en bas par un mors invisible. Rarement il levait les paupières, et on aurait pu voir alors son admiration, son amitié dévouée, à la vie et à la mort, pour ce Réginald, assis sur le même banc à dossier, et qui disait ses souvenirs de l’Inde, d’une voix ferme, la tête haute, les yeux clairs à l’horizon.

— Alors, ç’a été rude ?

— Très rude. J’étais envoyé, seul officier blanc, avec un détachement du 10e Rajput Regiment, pour faire une reconnaissance dans les hautes vallées qui sont à l’extrémité de la province d’Assam. Le pays était entièrement ignoré, magnifique, terrible aussi, à cause des pluies qui ont l’air de vouloir fondre la montagne, et des peuplades mongoles, qui sont d’une extrême cruauté, ennemies de l’Angleterre, ennemies des Hindous, ennemies entre elles. Région de jungle et de forêts, région des lianes, du caoutchouc, du camélia, du laurier, de la végétation à feuilles coriaces et luisantes. Je m’avançai dans cet inconnu, et, après trois semaines, je pus établir un camp, pour reposer mes hommes, sur une éminence autrefois fortifiée, au milieu d’une vallée ronde comme une cuve et peu boisée. Un des côtés de cette sorte de réduit de guerre était formé de blocs massifs d’un édifice ruiné, temple sans doute, et les trois autres côtés, que je fis réparer, étaient défendus par des pieux fichés en terre, et des troncs d’arbres reliés par des lianes. Au bas coulait un torrent. Nous avions eu des alertes jusque-là, mais depuis le jour où nous avions pris possession de cette position abandonnée, aucun incident. Les rapports signalaient quelques huttes seulement, le long du torrent, et des indigènes isolés, qui avaient fui à la vue de nos soldats. J’en profitai pour explorer les environs. Je laissai le commandement de mes trente hommes à un sous-officier, un certain Mulvaney, qui porte justement le nom d’un des héros de Kipling.

— Ah ! oui, Kipling : a-t-il été là ?

— Non, personne que moi n’y a pénétré. Accompagné de deux hommes, j’allai devant moi, en chassant ; je traversai un col de montagnes, et je descendis dans une vallée bien plus vaste, peuplée, en partie cultivée, où je fus accueilli par un Européen, un missionnaire qui vivait là, depuis vingt ans, sans que personne, du moins dans l’Assam, s’en doutât.

— Anglais ?

— Non, Français, et de l’Église romaine. Il avait civilisé une population de plusieurs milliers d’hommes ; il avait construit une église, tracé des routes, défriché un large espace autour du village ; il était le chef, non seulement de fait, mais de droit, reconnu par les populations voisines, que ses hommes avaient repoussées par la force. C’était un homme très grand, très maigre, il avait une longue barbe brune, grisonnante. Je passai deux jours avec lui, non pas sous son toit, car il logeait dans la plus pauvre hutte de tout le village, mais chez un habitant riche, et puis, dans la jungle. Ah ! la belle chasse qu’il me fit faire ! Je ne sais pas, mon cher, si vous avez entendu parler de ces chasses où les rabatteurs, portant chacun un panneau de filet, se répandent sur une circonférence immense, et, marchant tous vers le centre, arrivent à former une véritable clôture, un parc où toutes sortes de bêtes sont enfermées. L’arche de Noé ! Nous étions postés à l’unique ouverture par où le gibier, repoussé par les cris, les filets, et les drapeaux des traqueurs, pouvait fuir. Et, en vérité, nous n’avions que le temps de prendre des carabines chargées et de faire feu : bêtes féroces et pauvres rongeurs effarés, bêtes souples, bêtes hurlantes, bêtes qui se dressaient contre nous et bondissaient, tous les pelages, toutes les ailes coulant comme une rivière…

— Il tirait, lui aussi ?

— Sans manquer un coup de carabine. J’ai vu des cerfs et des loups-cerviers, des lièvres et un tigre que j’ai tué, moi qui vous parle ; j’ai vu des renards, des sangliers, tous les oiseaux des herbes ; j’ai vu aussi deux hommes, qui s’étaient glissés jusqu’à nous, et qui se levèrent, à trois pas dans la jungle. S’ils avaient voulu !… Mais j’étais protégé. Ce fut un plaisir royal, que peu de grands chasseurs ont connu ou connaîtront… Mais deux jours après !

— Une chasse plus sérieuse, n’est-ce pas ?

— Terrible ! Je regagnai mon poste. Il était temps. Une peuplade s’était réunie, en arrière, et se préparait à nous attaquer. L’attaque eut lieu, en effet : nous fûmes enveloppés par des ennemis plus féroces que les bêtes que je venais d’abattre. Pendant deux semaines, nous avons tenu dans ce blockhaus, abrités derrière des troncs d’arbres ou des pierres disjointes. Nous avions contre nous la saison chaude, la soif, la faim, l’attaque répétée d’ennemis nombreux, agiles, et je voyais venir la dernière heure, quand un matin, une troupe d’alliés inespérés se jeta sur les barbares et pénétra jusqu’à nous, ayant à sa tête l’abbé, que j’avais reconnu à sa taille et à ses gestes. Il amenait avec lui des vivres. Je lui dois d’être ici. Mais quand j’ai voulu le remercier, je me suis heurté au refus le plus singulier que j’aie éprouvé dans ma vie.

— Que lui proposiez-vous ?

— Ce qu’il aurait voulu. J’ai parlé d’indemnités.

— Eh bien ?

— Il a ri. J’ai parlé de faire un rapport à mes chefs, d’obtenir une lettre officielle du gouvernement anglais. Il est devenu grave, et il a dit : « Non, monsieur, aucun honneur pour moi. »

Je lui ai proposé de signaler sa belle action au gouvernement français : alors, il m’a mis la main sur le bras, il m’a interrompu rudement, et il avait des larmes en même temps dans les yeux… Nous voyez-vous, tous deux, dans une sorte de niche, réduit à chauves-souris, creusé au sommet d’un temple si vieux que les blessures de la pierre ne se distinguaient plus des sculptures ; nous voyez-vous, assis, les pieds pendant au dehors, dominant tout le creux de la vallée d’où montait une odeur de fleur et de pourriture ? Nous étions les chefs. J’étais dans la joie de la délivrance ; mes soldats chantaient sous les arbres, à cinquante pieds plus bas. Ils se turent, parce que l’heure de manger était enfin venue, et j’avais devant moi la nuit bleue commençante. Je me sentais une si grande reconnaissance pour ce sauveur si brave, si courageux, si dénué de toute ambition, que je fus offensé de ses refus, et que je le pressai, parlant de mon honneur qui ne permettait pas que le salut de mes hommes et le mien fût considéré comme peu de chose ; je m’emportai ; je dus lui dire des mots qui le froissaient. Quand j’eus fini, il me dit : « C’est bien, vous m’obligez à la confession la plus cruelle. Je l’ai mérité. Gardez-moi le secret de mon nom. Voilà vingt ans que je vis parmi ce peuple, et j’espère mourir à son service. Mais, avant de venir aux Indes, pendant plusieurs mois, en Europe, j’ai été un prêtre indigne ; j’ai péché contre les vœux de mon sacerdoce. Toute ma vie depuis lors est une expiation. Vous comprenez, maintenant, jeune homme, que je ne veux pas diminuer la rigueur de cette pénitence ; que ce que vous me proposez va contre mon salut. Laissez-moi vous dire adieu. Vous ne pourrez plus vous souvenir de moi sans vous souvenir de ma faute, et vous m’avez contraint, à jamais, à garder de la confusion, plus que de l’orgueil, du service que je vous ai rendu. C’est bien ainsi. Adieu. » Et il repartit, le lendemain, sans que je l’eusse revu. Je vous avoue, mon ami, que je suis resté très fortement impressionné par cette rencontre.

— Qu’est-ce qu’elle prouve ? Que les Romains ont des prêtres qui ne peuvent tenir leurs vœux.

— Elle prouverait plutôt le contraire, puisque de telles expiations suivent la faute, et qu’elles sont volontaires. Non, vous ne me comprendrez pas. Il faudrait avoir vu ces yeux que tant de larmes avaient lavés et creusés. C’étaient comme les galets au bord des cavernes où la mer a passé. J’étais devant un mystère de purification. Je me sentais infiniment au-dessous de cet être renouvelé. Je voyais quelque chose de plus héroïque et de plus émouvant que l’innocence : le pardonné. J’avais envie de m’agenouiller, de lui demander de me bénir.

— Lui, un sacrilège !

— Qui est celui qui n’est pas un repenti ?

Le visage carré de l’ami de Réginald fut secoué par un rire bref et sans gaieté. Un peu de flamme passa, dans l’ombre des sourcils.

— Vous plaisantez, je suppose ?

— Non.

— Je ne vous croyais pas poète à ce degré-là, Réginald ! Et qu’est-ce que vous avez fait ? Avez-vous plié les genoux, devant ce prêtre ?

— Non, j’ai dit une prière, avec lui.

— Laquelle ? Je serais curieux de le savoir.

— Je ne sais plus… Il y a de cela quinze mois, et, depuis lors…

— Eh bien ? depuis lors ?

— J’ai des idées que je n’avais pas.

Thomas Winnie se tut un long moment. Il était peiné, mécontent, humilié un peu, et cependant, toute l’amitié de ces deux jeunes hommes s’était avivée dans leur dissentiment même. Il chercha une formule, eut de la peine à la trouver, et tendant la main :

— Il y a des accidents de voyage. Vous êtes ici pour vous en remettre. Ça passera. Combien de temps encore avant de retourner aux Indes ?

— Cinq mois. Peut-être obtiendrai-je un supplément de congé.

L’ami dut songer que cinq mois étaient un remède. Il n’avait pas à s’immiscer plus avant dans les secrets de la liberté d’autrui. Il ajouta seulement :

— Moi, je déteste leur prêtraille.

La poignée de main la plus cordiale qu’ils se fussent jamais donnée, ils l’échangèrent un peu plus loin, à l’entrée de Westgate, car chacun d’eux était invité à dîner, ce soir-là, dans une maison différente. Il faisait un commencement de nuit, mais très claire, et l’ombre était scintillante, et les nuages allongés au-dessus de la mer charriaient encore de la lumière. Peut-être étaient-ce les vagues, partout soulevées par le vent frais, qui rejetaient à la nuit tant de rayons brisés.

Marie Limerel était rentrée chez elle, c’est-à-dire dans la villa très modeste, un seul étage élevé sur un rez-de-chaussée, un minuscule jardin devant, un carré de gazon tondu en arrière, que sa mère avait louée, pour huit guinées par semaine, dans Westgate bay avenue. Elle était montée dans la principale chambre qu’allongeaient un peu les bow-windows ouvrant sur la rue, et elle avait trouvé sa mère qui retirait d’un placard, et étalait sur le lit, avec une complaisance tendre, une robe de mousseline blanche. La pensée maternelle, qui modelait si souvent le visage de madame Limerel, qui le faisait grave, inquiet, rêveur, s’épanouit en douceur lorsque Marie entra.

— Bonjour, maman ! Vous avez vu la petite au couvent ?

— Oui.

— Va bien ?

— Parfaitement.

— Pauvre chou ! Je l’ai abandonnée aujourd’hui. Tiens ! vous avez une lettre ?

— Assez curieuse.

— De qui ?

— Ton oncle.

— Ah !

Marie embrassa sa mère, et lui tendit l’enveloppe qu’elle avait aperçue en entrant sur la table de toilette. Toutes deux, elles s’assirent, d’un même geste souple, serrées l’une contre l’autre, sur le divan recouvert de cretonne, tout près de la fenêtre. Le bec de gaz, allumé au-dessus d’elles, en arrière, éclairait les pages blanches, et laissait dans une demi-lumière, qui les rendait presque du même âge, le visage de la mère et celui de l’enfant. Elles ne lurent pas tout de suite.

— Félicien est reçu, dit la mère.

— Ah ! tant mieux !

— Le premier au concours.

— Que je suis contente pour lui ! Il a tant travaillé pour entrer dans cette carrière diplomatique ! Mon oncle a tant fait de démarches, tant invité à dîner !

— S’il n’avait fait que cela ! Hélas ! il a aussi tant changé d’opinions !

— Que voulez-vous ? maman, il essayait d’être différent de lui-même pour servir son fils… À présent, il me semble qu’on vient de m’annoncer que « l’opération a parfaitement réussi ». Je ne suis pas ravie, mais je suis contente. Vous ne le croyez pas ?

Madame Limerel rabattit sur ses genoux la main qui tenait la feuille de papier, et considéra un instant sa fille, le temps infiniment court qu’il faut à une mère pour lire sur le visage de son enfant ; puis, ayant acquis la certitude qu’elle cherchait, et dissipé un doute, elle sourit. Elle n’avait gardé de son bonheur passé que cette manière tendre de sourire à ses deux enfants. Elle aurait pu être encore très jolie, si elle l’avait voulu. Mais elle ne le voulait plus. Elle n’était jeune que pour Marie et pour Édith.

En ce moment, la parenté était éclatante entre l’enfant et la mère. Ces deux fronts droits, si purs et si fermes, enveloppés de cheveux sombres, qu’elles relevaient presque de la même façon, et qui avaient des reflets en spirale, d’un or profond, comme des traînées de sève ; ces beaux sourcils étroits dont l’arc était parfait ; ces dents d’un émail laiteux ; cette blancheur de la peau où le sang n’affleurait nulle part et se devinait partout riche et ardent ; cette bouche fine, spirituelle, florentine par la courbe nette et longue, parisienne par le retroussis naturel, aux deux coins, et ces cous menus, aisés, et cette souveraineté d’un regard qui n’est jamais sans pensée : que de signes qui affirmaient, sous les ressemblances physiques, le partage des mêmes dons de l’esprit et de la même sensibilité ! La jeune fille était cependant beaucoup plus robuste que sa mère, et elle était plus grande, bien que, assises et pressées l’une contre l’autre, elles parussent en ce moment presque de la même taille.

— Eh bien ? dit madame Limerel, pourquoi ne lis-tu pas ?

La jeune fille ne changea pas d’expression ; aucun mouvement ne modifia l’harmonie de son visage au repos, mais quelque chose de la lumière intérieure qui l’éclairait se retira, et ce fut comme lorsque la mer quitte une plage. Elle dit :

— Je devine.

— Tu attendais cette lettre ?

— Non, simplement elle ne m’étonne pas.

— Il est question de toi, en effet.

Marie se mit à lire, vite, la lettre où son oncle, M. Victor Limerel, donnait d’abord des détails sur les santés qui lui étaient chères, la sienne, celles de sa femme, de son fils, et sur le concours pour les carrières diplomatiques et consulaires, où Félicien Limerel venait d’être classé premier. Les yeux devinrent alors plus attentifs, et firent plus lentement le chemin qui les menait et les ramenait d’un bord à l’autre des pages. « Félicien est donc un homme à présent, continuait M. Limerel ; il a un métier, la jeunesse, toutes les aptitudes qui peuvent assurer le succès ; nous sommes disposés, moi et sa mère, à le laisser se marier. Il a toujours déclaré qu’il se marierait dès qu’il serait sorti de la période des examens. Nous y voici. Qui épousera-t-il ? Vous pensez bien que je m’en suis déjà préoccupé, et que notre embarras n’est que celui du choix. Je souhaite, je veux qu’il fasse un beau mariage, et vous me connaissez trop bien pour croire que j’hésiterai à définir l’expression. J’entends par là un mariage très riche, qui réunira, en outre, bien entendu, les conditions de monde et d’honorabilité que nous pouvons exiger, mais très riche. J’ai trop travaillé pour ne pas vouloir cette récompense de ma vie : le bonheur de mon fils. Ma femme, je ne vous le cache pas, serait moins exigeante que moi ; c’est une sentimentale. Que n’êtes-vous à Paris, ma chère Madeleine ? Je serais heureux de causer avec vous de cette question grave, et de faire appel à votre raison si droite. Nous ne sommes pas d’accord, bien souvent, sur des points de détail, mais je suis certain qu’au fond vous serez ici de mon sentiment. Vous avez trop d’expérience, vous avez trop d’affection pour Félicien, pour que je doute, un seul moment, que votre conseil, éclairé et désintéressé, ne me seconde dans cette circonstance. Il aura beaucoup d’influence sur l’esprit de ma femme. Il en aurait aussi peut-être sur celui de mon fils. Quand revenez-vous ? J’espère que vous ne vous éterniserez pas au bord de la mer anglaise ? Rassurez-moi là-dessus, et dites notre meilleur souvenir à mes nièces, qui doivent être roses à l’envi l’une de l’autre. Six semaines de Westgate ! Reconnaîtrons-nous encore Marie après ce long séjour ? etc. »

— Eh bien ! qu’est-ce que tu penses ?

— Que mon oncle est un homme d’affaires, qui, comme tel, se croit toujours très fort, et croit les autres très naïfs. C’est cousu de fil et même de cordonnet blanc.

— Dis toute la pensée, que je voie si nous devinons la même chose ?

— J’en suis sûre. On essaye de marier Félicien, mais mon cousin ne montre pas d’enthousiasme pour la jeune fille très riche que lui présente mon oncle. Il fait des objections, et on compte sur vous pour les réfuter. Il aime ailleurs, c’est infiniment probable.

Madame Limerel mit la main sur le bras de Marie ; leurs yeux se rencontrèrent, et leurs âmes mêmes.

— Marie, Félicien ne t’a jamais dit qu’il t’aimait ?

— Jamais nettement. Avec les cousins, on ne sait pas, au moins pendant longtemps. C’est une espèce à part, entre frères et amoureux. Il a toujours été très affectueux avec moi. Quand nous sommes parties, il était très triste, et c’est pour cela que je crois qu’il m’aime.

— Son père a l’air de le croire aussi.

— Évidemment.

— Eh bien ! petite, si Félicien te disait qu’il t’aime, est-ce que… est-ce que tu l’épouserais ?

La jeune fille se leva. Elle était délicieuse d’émotion et de jeune gravité, de trouble avoué et combattu tout ensemble. Elle imaginait celle scène, elle entendait les mots de tendresse, et elle voyait le visage mince, étrangement inquiet, de l’homme qui les disait. Mais une puissance souveraine luttait contre ces apparences. Quelque chose de très fort, de très subtil, de très noble, disait d’autres mots, et dans l’âme jeune allait encore plus avant. Marie répondit :

— Il y aurait une question bien grave entre nous.

La mère fit un signe d’assentiment. Elle devait avoir une confiance entière dans la droiture et l’énergie de cette fille de vingt ans ; elle devait être de celles à qui peu de paroles suffisent, parce qu’une longue habitude de penser en commun les explique et les garantit, car elle ne chercha pas à interroger au delà. Elle dit simplement :

— Eux et nous, est-ce bien une famille que nous formons ? Nous nous recevons, nous dînons les uns chez les autres, mais nous ne nous entendons sur rien d’essentiel. Le bruit des querelles est supprimé, mais le malaise, l’argument, le reproche ne sont-ils pas vivants au fond de chacun ? En vérité, nous sommes liés par les convenances, c’est-à-dire par la puissance des autres sur nous. Je crois qu’après un certain nombre d’années, toute famille s’est accrue de quelques amis qui sont devenus des parents, et se diminue de quelques parents, qui deviennent des relations.

L’appel du petit gong japonais pendu dans le vestibule, et que rudoyait une cuisinière irlandaise, venue de Londres, fit descendre dans la salle à manger madame Limerel et sa fille.

Pour la première fois depuis trois ans qu’Édith était pensionnaire, elles avaient loué une villa, elles faisaient un séjour à Westgate. La raison qui avait déterminé madame Limerel à faire cette dépense révélait une habitude de compter, et de « raisonner son plaisir », qui est un trait de la vieille bourgeoisie de France. Madame Limerel, devenue veuve à vingt-huit ans, — son mari, capitaine d’artillerie, avait été tué par une explosion, dans l’incendie d’une usine de pyrotechnie, — était revenue, de la ville méridionale qu’elle habitait alors, à Paris, où elle avait été élevée, où elle avait presque tous ses parents et toutes ses relations. La fortune, non pas grande, mais suffisante, qu’elle possédait, lui avait permis de vivre largement, de donner beaucoup, plus tard de recevoir un peu, et de conserver le seul luxe qu’elle eût regretté : une voiture. « L’équipage », comme disait M. Victor Limerel, grand amateur d’automobiles, passait comme un souvenir dans les rues de Paris, et ceux qui le voyaient devaient songer à quelque douairière, ample et poudrée, que n’était pas du tout madame Limerel. C’était un coupé de bonne fabrique, capitonné de soie grenat, et traîné par une jument gris pommelé, qui n’avait jamais eu de poulain, mais si maternelle d’œil, d’allure, de ventre et de croupe, qu’on la déclarait nécessairement poulinière, quand on l’apercevait dans les rues, sur les boulevards, trottant de l’avant, galopant de l’arrière, saluant en mesure, de son encolure puissante, Paris indifférent. Or, au commencement de l’année, la poulinière s’étant couronnée, madame Limerel s’était décidée à la vendre ; elle avait vendu aussi le coupé grenat, licencié Joseph, et déclaré à Marie : « Petite, je prendrai désormais des fiacres, et nous ferons des voyages. »

Le voyage à Westgate, la location de la villa de Westgate bay avenue inauguraient le régime nouveau.

Après le dîner, les deux femmes voulurent se promener, et, comme elles faisaient presque chaque soir, gagnèrent le bord de la mer. La petite ville qui n’a point de pauvres et qui écarte systématiquement le peuple des trains de plaisir, s’assoupissait dans la paix soigneusement entretenue dont elle vit, comme d’autres vivent du bruit. Les avenues, plantées d’arbres et bordées de maisons basses, n’avaient guère de passants. Mais presque partout, au milieu de chaque habitation, les grandes baies avançantes du salon, toutes leurs glaces baissées et comme dépolies par l’écran des stores, luisaient d’une lueur de veilleuse. Là chaque famille achevait le rite du dîner, en prenant du café et en consultant le journal. De loin en loin, au coin d’une rue, un terrain rectangulaire et tout en herbe rase, avec une mince plate-bande de fleurs, comme un liseré, le long des murs. L’air venait du large. Il était frais, il avait une verdeur agréable, une saveur piquante, remontante et grisante. De grandes écharpes de brume, verticales, et qu’on aurait dites suspendues aux étoiles, balayaient de leurs plis extrêmes, silencieusement, la terre et la mer qui était devenue calme.

Madame Limerel et Marie gagnèrent la route qui suit la côte, et qui monte, depuis la plage jusqu’à Ledge Point, entre de belles villas et les pelouses plantées de massifs de fusains. Elles aimaient ce haut observatoire au-dessus de l’estuaire de la Tamise. À des distances inappréciables, dans les brumes, sur le gris lamé des courants qui aiguisent les proues, des navires étaient assemblés, invisibles : flottes du roi, flottes de pêcheurs, cargos qui attendaient l’heure pour se diriger vers Chatham, ou vers Londres. Une grappe de faibles étincelles remuait dans les ténèbres. Seules, elles indiquaient qu’il y avait là des bateaux, des hommes, la vie. Tout en arrière, les lampes électriques des quais de Margate illuminaient une mince surface de la mer et un palais fantastique, dont les colonnes, les fenêtres, les dômes étaient en feu, et semblaient flotter sur les eaux. Madame Limerel avait coutume de penser tout haut quand elle se promenait avec Marie. Leur intimité parfaite laissait à chacune la liberté des mots, des gestes, des jugements, par où s’affirmaient deux natures voisines, mais non semblables. Elles se comprenaient à merveille, et les silences ne les séparaient pas.

— Je suis lasse du confortable anglais, Marie ; ces gens-là recherchent trop leurs aises.

— Peut-être, mais nous les voyons à la retraite ou en vacances, ici. Il faudrait les voir au travail pour les juger. Ils ont gagné audacieusement ce qu’ils dépensent en rentiers égoïstes. Tenez, je suis entrée, hier, avec Dorothy, chez Mrs Milney… Vous voyez, là-bas, la belle villa de briques dont les cheminées sont blanches… et j’ai compris l’origine de ce luxe.

— La business, comme toujours…

— Oui, mais à Honolulu. Le petit salon est tapissé de belles aquarelles qui représentent les exploitations de la famille Milney. Le vieux Samuel, que nous voyons, chaque après-midi, partir avec son groom pour les terrains de golf, dépense dans le sport les restes d’une vigueur qui a résisté trente ans à la vie de planteur océanien ; deux de ses frères sont encore là-bas, et John Prim, le neveu, va partir… Ils mangent, mais ils ont fait la chasse, la chasse dangereuse souvent.

— Tu les aimes, avoue-le donc !

— Je les comprends, ou du moins je commence à les comprendre, ce qui n’est pas la même chose, maman.

— Plus que moi.

— Vous ne jouez pas au tennis, et vous refusez des thés. Moi, je vais partout, et je m’y habitue très bien, à cette liberté-là.

— Et eux, les Anglais, comment les trouves-tu ?

— Pareils à nous.

— Ne fais pas de paradoxe, ma petite : tous les livres que j’ai lus disent le contraire. Pareils à nous !

— Avec des habitudes qui diffèrent, oui. Parmi les hommes surtout, j’ai reconnu plusieurs Normands, ce qui n’est pas étonnant ; plus de Gascons que vous ne le croiriez ; des Auvergnats ; peu de gens de l’Île-de-France, mais quelques-uns. Un Anglais de bonne famille et qui est sorti de l’île, c’est souvent un beau type d’homme.

— Ah ! Marie, que je te sens Française, quand je te vois au milieu d’eux !

— Et moi donc !

— Pas autant que moi, j’en suis sûre ! Moi, je pense avec délice à notre appartement de l’avenue d’Antin ; je rêve d’entendre passer le tramway de Montrouge.

— Le rêve sera vite réalisé : nous allons partir. Moi, je regretterai un peu tout ceci ;… voyez…

Elles étaient arrivées à la pointe de Ledge, là où la route tourne et descend. La seconde plage de Westgate, celle qui est à l’ouest, et les autres qui suivent, découpant en festons les falaises crayeuses, fuyaient à peine dessinées par le clair des étoiles. Le roulement de la mer montante emplissait la nuit, et courbait en mesure les herbes des talus. Madame Limerel fit un geste de la main, désignant ces belles villas, bâties en retraite le long de la pente.

— Le plus intéressant, partout, ce sont les âmes. En découvres-tu, toi qui joues et qui causes depuis six semaines avec tout ce monde d’Anglais et d’Anglaises désœuvrés ?

— J’en devine quelques-unes.

— C’est beaucoup. Par exemple ?

— La petite Dorothy. C’est clair comme une fontaine.

— Qu’est-ce que cela durera ? Et puis ?

— Réginald Breynolds.

— Oh ! celui-là, un cow-boy bien élevé ! Il a été merveilleux, m’as-tu dit, cet après-midi. Mais tu crois que c’est une conscience ? Tu es sûre ?

— Tourmentée, maman.

— Oh ! mademoiselle ! Est-ce qu’il vous a fait des confidences ?

Un rire léger répondit d’abord. Puis les lèvres qui ne mentaient pas reprirent la courbe longue accoutumée.

— Il faudrait qu’il fût bien malheureux pour se confier à une femme. Nous n’avons échangé que des balles de tennis. Cependant, j’ai su par Dorothy qu’il était mal avec son père, ou du moins qu’il y avait eu des scènes très vives entre eux.

— Et la cause ? Tu la sais ?

— Religieuse.

— Toujours. Plus tu vivras, plus tu reconnaîtras que la lutte la plus âpre, dans le monde, n’est pas pour l’argent, mais pour ou contre les âmes. Je me dis souvent qu’il n’y a pas eu d’époque plus théologique que celle-ci, plus travaillée, dans les profondeurs, par les courants qui se contrarient ou se côtoient. Où est la famille qui a la paix complète, religieuse ou irréligieuse ?

— C’est vous, moi et Édith.

— Pauvre chérie ! Elle dort déjà, à cette heure-ci.

— Pas encore, voyez : les fenêtres sont éclairées.

Madame Limerel et Marie avaient traversé la ville, à cette extrémité ouest où elle a peu d’épaisseur, et elles revenaient par la route qui franchit la ligne du chemin de fer, et que bordent des terrains gazonnés, loués pour le sport. Au delà, loin encore, sur le ciel pâle, se levait la longue silhouette du pensionnat et du couvent des Oiseaux, maison de France en exil ; puis, c’était une grande bâtisse de brique rouge, une pension anglaise ; puis des lignes d’arbres faisant draperie, et qu’on aurait pu prendre pour une forêt si, parmi les hachures sombres, ça et là, une lucarne n’avait lui, un reflet, un rayon, indiquant une habitation cachée dans les parcs.

— Un autre regret, disait Marie, c’est de quitter Édith en quittant Westgate. Elle sera délicieuse, cette petite.

— Je le crois. Elle est habituée maintenant. Elle comprend que nous achetons très cher, au prix d’une souffrance, toi et moi, l’abri qu’elle a ici, l’air qu’elle respire, la pleine santé de son âme et de son corps. Oui, cette Édith menue, longue et blonde…

— Tandis que je suis menue, longue et brune…

— Elle ressemble à ton père. Et toute rousselée.

— Tiens ! la lampe s’éteint. Édith dort entre les rideaux blancs… Mère Noémi doit passer, comme une petite ombre, aux pieds de feutre, et regagner sa chambre… Édith bien-aimée !

La lueur pâle qui barrait la façade, au deuxième étage et au premier, avait disparu. La pensée d’Édith demeura entre la mère et la sœur aînée qui rentraient, calmes, dans la nuit tendre. Elles s’aimaient d’un amour presque égal, l’une étant mère, et l’autre n’ayant pas encore d’amour.

Le lendemain soir, vers quatre heures, dans le bel éclat adouci d’un jour qui avait été clair depuis l’aube, dans le silence alangui d’un dimanche anglais, une automobile vint prendre les deux Françaises, à la porte de leur villa, et les emmena dans la direction du sud. Madame Limerel, en souvenir de « l’équipage », recommanda au chauffeur d’aller lentement. À peine trois quarts d’heure de voyage, sur de belles routes étroites : d’abord, un plateau cultivé, presque sans arbres, dont les pentes lointaines, de deux côtés, s’abaissaient vers la mer ; puis une dépression du sol, de grands espaces d’herbes divisés en pâtures par des lignes de fil de fer et de poteaux, chenal abandonné anciennement par l’Océan aux graminées ; enfin des collines solidement nouées les unes aux autres, quelques-unes boisées, d’autres labourées et où le vent, passant sur les guérets en arc, lève de la poussière comme sur le dos des houles. La limousine, arrivée au bas d’une de ces collines, s’engage dans un chemin montant que bordent des tailles clairsemées ; elle entre sous la futaie, passe devant une porterie plus moussue que la forêt, et plus humide ; elle roule sur le sable fin, dans le demi-jour des branches, et, subitement, une maison apparaît, au fond d’une grande clairière verte qu’enveloppent des futaies bleues : un quadrilatère de murs en brique, très ajourés par les fenêtres, très estompés par les coulures de pluie, et que dominent des tours carrées, rouges aussi, trois sur chaque façade, plus hautes d’un étage, et crénelées à leur sommet qui est en pierre blanche.

Douceur des pierres anciennes et des lointains boisés ! Joie étonnée des yeux, qui reçoivent tout à coup la lumière des hauteurs ! C’est Redhall. L’automobile vient se ranger devant le perron ; madame Limerel et Marie traversent le vestibule, puis la galerie, qui ressemble à une serre où il y aurait des tableaux anciens et des bibelots au lieu de fleurs. Elle n’est séparée des pelouses que par de larges vitrages, tantôt de verre blanc, tantôt de verre coloré, fragments de verrières gothiques. On voit, très loin, un groupe de joueurs de golf, à la lisière des bois, à l’entrée large d’une ligne. Quelqu’un joue du piano, dans le salon, une médiocre musicienne : les doigts sautillent et l’air est tout à fait pauvre. Le valet de chambre ouvre la porte, et la musique continue un moment, et Dorothy se dresse et se retourne. Elle est plus rouge que si elle venait de gagner le « tournament » de tennis. « Oh ! Marie ! oh ! madame Limerel ! Je joue si mal ! » Elle accourt, elle embrasse son amie française, elle donne la main à madame Limerel. Son corsage blanc est remonté, et ses cheveux ont l’air de vagues qui déferlent.

— Et je suis seule ! dit-elle. Tout le monde est dehors : lady Breynolds doit se promener aux environs du lac, avec Mr et Mrs Hunter Brice, et Mrs Donald Hagarty ; sir George montre ses chiens à Fred Land.

— Ça doit amuser Mr Land !

— Oh ! quelle chose l’amuse et quelle chose l’ennuie vraiment ?

— Ses confrères.

— Peut-être. Mr Robert Hargreeve, Cuthbert Hagarty jouent au golf avec les deux filles de Mrs William Hunter Brice. Et je suis ici. Voulez-vous que nous rejoignions ceux qui se promènent ?

Elles sortirent, par l’une des portes vitrées de la galerie, tournèrent la façade nord de Redhall, passèrent le long du saut-de-loup qui défend, de ce côté, le jardin de fleurs des Breynolds, puis s’engagèrent parmi les châtaigniers géants, contemporains du château, et elles descendirent, ombres menues et sans bruit, perdues dans le grand espace, sous les arbres qui avaient été plantés pour ne croiser leurs branches qu’après deux siècles. Les feuilles de l’an passé achevaient de mourir, rassemblées par le vent, moulées par l’hiver sur la surface de l’avenue verte, où elles demeuraient blondes. Madame Limerel marchait entre les deux jeunes filles. Elles prirent la première allée qui coupait la châtaigneraie et qui s’enfonçait, en ligne courbe, dans les futaies de chênes. En un quart d’heure, elles étaient auprès de lady Breynolds, qui avait voulu venir jusque-là pour voir le progrès de ses rhododendrons. Celle-ci, du haut de la berge, montrait le lac, en forme d’ellipse, autour duquel les rhododendrons s’étageaient en houles, en gradins inégalement épais, mais sans brisure. Ils avaient étouffé toute autre végétation. Ils enserraient l’eau verdâtre des plis soulevés de leurs feuilles et du fouillis de leurs racines où les renards sont à l’abri.

— Malgré le soleil de ces jours derniers, pas une pointe violette encore ! En juin, et même à la fin de mai quelquefois, à l’époque où nous sommes, c’est une vision de paradis, ces pentes toutes violettes, cette eau, ces futaies qui font cadre, et le ciel au-dessus !

— Je suis sûr que l’Inde n’a pas de merveille égale, dit Mr Hunter Brice, personnage athlétique, qui traînait la jambe en marchant, et que ce rappel de goutte empêchait de se livrer à d’autres sports que la promenade… Je trouve que notre ami Réginald n’a pas une admiration assez vive… Il est muet aujourd’hui.

— Oh ! il a ses jours, répondit lady Breynolds ; il admire, il aime ce coin du parc…

Mais en disant cela, elle éprouvait sûrement quelque ennui, car la physionomie, devenue sérieuse, ne répondait plus au ton de la phrase. Cette femme, si bien habituée au commandement, n’était pas parvenue à se faire obéir de tout son corps à la fois, et la voix avait suivi l’ordre, tandis que le visage exprimait une souffrance. Heureusement, madame Limerel arrivait. Une voix de fauvette en fête, celle de Dorothy, faisait se retourner lady Breynolds, qui reprit aussitôt la complète maîtrise de ses nerfs, et accueillit madame Limerel et Marie avec sa belle courtoisie simple, qui plaisait comme une œuvre d’art et comme une attention.

— Nous avons le temps de faire avant le dîner le tour des futaies. Si madame Limerel ne craint pas la marche, partons. Je vais vous montrer mon troupeau de bœufs d’Écosse et mes antilopes.

Dorothy retint Marie par le bras, et, montrant Réginald, qui remontait la berge du lac, parmi les rhododendrons, elle dit, assez haut :

— Vous serez peut-être plus heureuse que moi, Marie : je n’ai pas pu dérider Monsieur, depuis ce matin.

Elle murmura, à l’oreille de son amie :

— Il y a sûrement quelque chose de grave dans cette maison. Réginald est malheureux. Et moi, voyez-vous, il ne me croit pas assez sérieuse pour se confier à moi… Bonjour, Hamlet ! Je vous amène une belle étrangère, qui est digne de connaître les tristesses du royaume de Danemark.

Réginald serra vigoureusement la main des deux jeunes filles, et offrit à Dorothy une branche cueillie à la cime d’un arbuste, et qui portait, la première de toute l’immense bordure, une fleur non épanouie, pareille à une pomme de pin toute ponctuée de flammèches pourpres. Déjà Mrs Hunter Brice, qui avait deux filles, se détournait pour voir quelle petite comédie de jeunesse, amoureuse peut-être, se jouait derrière elle. Dorothy partit en courant pour rattraper le groupe des promeneurs. Et Réginald demeura en arrière, avec Marie.

— Je serais content de causer avec vous, en effet.

Marie ne répondit pas. Mais elle se mit à marcher à côté de Réginald, lentement, sur la terre sablonneuse et légère de l’avenue. Le groupe formé par lady Breynolds, madame Limerel, Mr et Mrs Hunter Brice, Mrs Donald Hagarty et Dorothy, était déjà à la distance où un chasseur ordinaire ne tire plus un perdreau. Elle regardait la nappe des eaux, vivantes de reflets et de vent, dont elle s’écartait peu à peu, et que voilait l’épaisseur grandissante des futaies. Réginald se tenait à sa gauche, et assurément ce n’était pas de sa voisine qu’étaient occupés ses yeux, qui semblaient suivre, dans le lointain et en avant, un de ces songes tristes qui passent toujours là-bas, un peu au-dessus de la terre. Marie ne pouvait deviner quelle souffrance il allait lui avouer, mais le don inné de la pitié, la crainte de ne pas savoir répondre, une gratitude qui était plus grande que le reste, formaient son émotion et occupaient tour à tour son esprit. Réginald croisa les bras, geste qui lui était familier quand il discutait, et il dit :

— Thomas Winnie n’est pas venu, aujourd’hui.

Cela signifiait, et Marie le comprit aussitôt : « Thomas Winnie aurait reçu mes confidences, s’il avait été ici. Je vous parle, à vous, parce qu’il n’est pas près de moi. » Elle répondit, sans qu’il se fût expliqué davantage :

— Il est votre ami le meilleur.

— Oui… Il s’est passé quelque chose de grave, ici, ce matin.

— Quoi donc ?

— J’ai refusé d’aller à l’office avec ma famille.

Marie leva les yeux vers son compagnon de promenade. Depuis qu’il avait commencé de parler, tous les traits de cette figure d’homme, si régulière au repos, s’étaient ramassés et durcis. Il regardait maintenant à terre.

— Pardonnez-moi. Je ne comprends pas pourquoi cela est grave. Nous sommes obligés, nous catholiques, d’aller à l’église chaque dimanche, mais vous ne l’êtes pas, vous, d’aller au temple.

— Sans doute ; mais mon père voulait. Je n’ai pas voulu.

— Et alors ?

— Nous étions déjà en lutte, depuis un temps. Il est autoritaire. C’est son caractère, et son droit, d’ailleurs. Je ne l’accuse pas, croyez-le…

Il marcha plusieurs pas, sans achever sa pensée, puis il dit :

— La mésintelligence, l’incompréhension entre nous s’est aggravée. Le moment approche où je serai en demeure de céder ou de rompre.

— Vous craignez qu’il ne revienne sur ce sujet ?

— Pas de la même manière. Il ne se répète jamais. J’ai peur que ce soir, dimanche, il ne se passe autre chose.

— Mais, que puis-je faire pour vous ?

Il répondit, d’un ton mécontent, et la tête tournée vers les broussailles de gauche :

— Je ne demande jamais conseil, veuillez en être sûre, j’aime à agir par moi-même, sous ma responsabilité. Et cela est bien ainsi. Mais la difficulté où je me trouve est nouvelle pour moi… Votre avis me servirait peut-être…

Marie eut un geste de doute, la main levée, effaçant les mots.

— Pourquoi pas votre mère ?

— Elle ne comprendrait pas.

— Miss Violette Hunter Brice, qui me semble sérieuse, ou Dorothy Perry, que vous connaissez d’enfance ?

— Non. Je vous ai choisie parce que vous avez une conscience lumineuse.

Il eut une espèce de rire intérieur, qui ne modifia pas l’expression du visage, mais qui changea le ton de la voix.

— … Et aussi parce que vous nous quitterez, et que cette faiblesse ne me sera pas rappelée.

Elle sourit, d’un sourire léger, qui ne dura pas.

— Bien, dit-elle, vous pouvez me parler.

Mais Réginald avait eu tant de mal à se décider à prendre conseil, et conseil d’une femme, qu’il ne dit rien, et continua de marcher jusqu’à un banc de bois placé au carrefour de quatre avenues de la futaie. Il s’assit, et Marie se mit à côté de lui. Les avenues étaient désertes, descendantes tout autour, et la brume, toujours voisine en pays anglais, effaçait vite les lointains, sauf en avant, où la lumière des espaces libres, le reflet des prairies ensoleillées, pénétrait sous les voûtes, et dorait les feuilles. Il se courba, les deux mains appuyées sur ses genoux. Il était ainsi plus petit qu’elle, qui demeura droite. Et elle attendit, priant pour ne pas se tromper.

— Voici, dit-il, comment cela est venu. J’ai été élevé ici, d’abord. Mon père, très rude comme il convient à un homme, mais plus peut-être qu’il ne convient à un père, — je vous demande pardon de vous exprimer cette pensée ; ne croyez pas que je veuille manquer de respect, mais il faut que vous compreniez ; — ma mère, très tendre, mais occupée par ses devoirs de maîtresse de maison, d’une maison ancienne ; des domestiques stylés à la manière d’autrefois, mais presque tous indifférents à tout, sous l’appareil de la déférence ; des fermiers qui sont de simples entrepreneurs, qui n’ont rien de cet attachement pour le sol que vous devez croire, vous autres Français, une vertu très répandue dans nos domaines féodaux : tel a été le milieu de ma petite jeunesse. Je ne parle pas de mon frère, qui n’est venu au monde qu’au moment où je quittais Redhall. Dans ce monde de vieille Angleterre, et aussi dans l’autre domaine de mon père, la terre du Lancashire, j’ai eu la formation première d’un lord du XVIIIe siècle : le cheval, le bain, le jeu, les psaumes. Religieusement, j’ai été voué à l’exactitude dans les rites de la religion anglicane, et à la détestation, non pas de toute autre religion, mais du catholicisme. Mon père et ma mère laissaient faire, simplement, pour moi, ce qu’on avait fait pour eux. Ils eussent approuvé qu’on me donnât, comme un de mes premiers livres de lectures, le Book of martyrs, de Fox ; ils eussent renchéri, de très bonne foi, sur les commentaires que faisait ma gouvernante, essayant de m’expliquer la Story of liberty.

Je ne sais pas si vous connaissez ces deux livres ?

— J’ai vu le premier sur des tables ; je ne sais que le nom du second.

— Tous deux représentent les catholiques comme des hommes sanguinaires, persécuteurs, dangereux, vraiment barbares. L’Histoire de la Liberté est une longue accusation contre eux. Bien que je fusse très jeune, j’avais parfaitement commencé à haïr les catholiques. Mon père, d’ailleurs, ne prononçait ce mot qu’avec mépris. Il disait « la sanguinaire Mary ». Je m’étonnais de voir que nous avions à la maison une lingère irlandaise. Et, comme elle était très bonne avec moi, et depuis de longues années au service de ma mère, je m’imaginais qu’elle était bien heureuse d’avoir fui son pays de misère et d’horreur. Entre elle et une négresse achetée sur un marché d’esclaves et amenée en Europe, il y avait, dans ma pensée d’alors, une grande ressemblance de destinée… Je m’excuse de vous dire ces idées d’enfant. Je suis venu de l’injustice ; j’entends d’une injustice involontaire, d’une grande prévention contre les idées catholiques. Mon père est demeuré tel qu’il a toujours été.

— Et lady Breynolds ?

— Ma mère aussi ; mais elle n’a pas le même caractère. Je l’ai fait souffrir, cela est sûr, mais devant mon père, elle prend ma défense. Elle vit en souriant au monde, avec le drame de ma vie au fond du cœur… Tenez, en ce moment, là-bas, si elle a rencontré la harde de cerfs, elle les montre, elle dit : « Voyez, nous avons reçu les premiers animaux, il y a dix-sept ans, de notre ami lord Llandovery ; » elle pense, au fond de son cœur : « Quel doute affreux ! Réginald contre son père, contre le passé de la race ! Est-ce possible ? » Elle souffre, elle ne me comprendrait pas ; elle me pardonnerait plutôt. Je lui ai échappé bien jeune, à treize ans, quand il a été décidé que j’irais à Eton. J’étais déjà depuis longtemps résolu à être soldat, quand j’ai dit : « Je veux être officier. Je veux me battre, je veux traverser l’Afrique comme Stanley. » Mon père approuvait. Ma mère essayait d’être aussi fière que lui ; elle l’était avec beaucoup de peine.

— Je la comprends.

— Vous voyez donc que j’ai eu la mère la plus droite, la plus affectueuse, mais que la séparation a eu lieu trop tôt pour que l’intimité s’établît entre nous sur des questions de conscience, à supposer même que cela pût s’établir. Tout le reste a été commun : j’ai deux cents lettres de ma mère. J’ai été la plus tendrement suivie de ses relations, son orgueil, plus d’une fois sa joie. Le travail intérieur que je vais vous dire est demeuré mon secret.

Marie vit passer très loin, dans la clarté des prairies, le groupe des promeneurs et des promeneuses qui revenaient sans doute vers le château, et elle étendit la main comme pour dire : « Pourquoi n’êtes-vous pas ici, vous à qui cette âme angoissée devrait appartenir ? » Puis le bras retomba lentement, et elle ne parla pas.

— Pendant mon séjour à Eton, et un peu plus tard quand je fus à l’École militaire de Sandhurst, j’ai eu des heures de foi très vive. Les êtres jeunes aspirent à Dieu. J’entendais quelquefois les discours des meilleurs pasteurs de l’Église officielle, et d’autres aussi. J’y trouvais de l’éloquence, et des pensées élevées ; mais je constatais que la vie du Christ sur la terre ne se rapprochait pas de moi, que rien ne me la faisait imitable et voisine. Je vivais moralement sur les principes que j’avais entendu développer et que j’avais vu appliquer chez nous, il est juste de le dire, et dont le principal était : « Chercher la vérité ; suivre la vérité ; s’attacher à la vérité. » Ces belles formules ennoblissaient ma volonté, mais je les sentais vagues, imprécises. Je me demandais : « Où est la vérité, puisque je n’agis pas toujours comme les autres ? Puis-je en tout la déterminer ? Elle ne peut recevoir de moi son caractère, et ce n’est donc que ma bonne foi, et sans doute mon aveuglement qui est mon principe ? » Je souffris, par moments, dans ma raison, et aussi dans mon cœur, comme je vous l’ai dit, parce que le modèle divin ressemblait trop à une idée, et n’était pas assez un ami présent.

— C’est beau, ce que vous dites.

— Ne vous hâtez pas de me juger, car vous seriez déçue. Je suis entré dans une église catholique, pour la première fois, à Farnborough, qui est près de Sandhurst, et pour la première fois j’ai vu des religieuses catholiques à l’hôpital italien de Queen’s Square : des grandes cornettes…

— Des filles de charité de Saint-Vincent ?

— Oui. Et ce qui m’a le plus ému, ce sont les religieuses, parce qu’elles étaient naturelles dans la pureté et dans la charité. Elles n’avaient pas la préoccupation de paraître virginales : elles l’étaient ; ni dévouées de tout leur être au service des pauvres malades : elles l’étaient. Les chants de votre Église, et la discipline que j’apercevais en toute chose, que je savais être identique par toute la terre, m’ont donné l’impression d’une organisation très grande, très forte, dont je ne faisais pas partie. Vers cette même époque, pendant les vacances de l’École militaire, j’ai lu des livres de controverse, surtout de ceux qui réfutent l’erreur romaine. Ils ne m’ont pas tiré de l’angoisse, aussi tenace que les fièvres des pays d’Orient. Je suis parti pour rejoindre mon régiment aux Indes, mon régiment blanc, vous comprenez ? Et un an après, j’obtenais mon « transfert » dans un régiment indigène, ce qui avait été mon désir. Eh bien ! j’ai eu là, sans doute, beaucoup de fortes journées d’action, sans une idée ou un rêve. Mais j’ai eu tant d’heures inactives aussi, toutes de souvenir, de méditation ! Vous ne sauriez imaginer quelle a été la plus torturante préoccupation de mon esprit ; vous avez vécu dans la quiétude de la foi…

— La paix, oui ; la quiétude, non : ce n’est pas de notre temps.

— Je veux dire que rien ne vous a paru digne d’être sérieusement défendu, parmi les idées qui fondent votre croyance. Une jeune fille, chez vous surtout, reçoit sa foi toute faite, et n’en change pas.

— Vous vous trompez : si elle en change moins que les hommes, c’est qu’elle la connaît mieux, et qu’elle la défend mieux.

— Alors, vous soupçonnez l’état d’une âme qui ruine elle-même la foi qui lui a été transmise. Je m’efforçais là-bas, dans la jungle, et dans les montagnes infestées d’ennemis sauvages, de me faire une opinion sur le point qui a été tant débattu entre vous et nous, sur votre dogme de la présence réelle. Cela me semble être le cœur, anémié ou chaud, de la religion. J’étais très ému de ce fait que notre Église anglicane n’enseigne pas officiellement la présence réelle. Certains fidèles y croient, s’écartant en cela, plus ou moins, de l’enseignement officiel de l’Église. Et cependant, je lisais dans saint Jean : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et je demeure en lui. » Je lisais dans le même apôtre, vous vous souvenez : « Le pain que je donnerai pour la vie du monde est ma chair. » Mon angoisse était grande. Pourquoi retrancher ces textes ? Comment les expliquer autrement que par la présence réelle ? J’en arrivais, peu à peu, à ce dilemme qui a occupé mon esprit, l’a troublé, l’a brisé pendant des mois de solitude : si le catholicisme n’est pas la vérité, toutes les Églises chrétiennes sont fausses, à plus forte raison ; tout le christianisme est une illusion de centaines de millions d’hommes, parce qu’il m’apparaissait, ce catholicisme, non comme l’objet de ma foi, mais comme la perfection certaine du christianisme, son maximum d’énergie, son maximum dans la familiarité divine, son achèvement et sa fleur.

— Avez-vous prié, pour que Dieu vous aidât ?

Réginald répondit, après un moment d’hésitation :

— Oui, mais je n’ai pas votre croyance. Dieu n’a pas répondu. J’ai détruit la foi que j’avais, et je ne l’ai pas, l’autre. Il m’est impossible de me considérer comme faisant partie de la communauté religieuse dans laquelle j’ai été élevé, et, en même temps, si je songe à ce que je viens de nommer la perfection du christianisme, à votre foi romaine, toutes les images, toutes les défiances, toutes les imprécations dont j’ai été pénétré, surgissent et revivent. Et, — je vous fais mes excuses de vous dire cela, mais il faut que vous connaissiez mon état d’esprit, — je me demande si le signe de la croix n’est pas le signe de la Bête ; je pense à la Babylone corrompue ; je vois se dresser le fantôme de la Scarlet woman ; je récite de mémoire l’apostrophe de George Borrow, le distributeur de Bibles, dans un autre livre de ma jeunesse, The Bible in Spain, quand il dit : « Pape de Rome ! Je crois que vous êtes aussi méchant que jamais ; mais vous n’avez plus de puissance. Vous êtes devenu paralytique, et votre massue a dégénéré en béquille. » Puis je m’effraie, je m’épouvante, en songeant que peut-être les hommes ont enduré tant de souffrances, soutenu des guerres, bravé des haines, accepté des humiliations, obéi, aimé, levé les yeux au ciel, pour une illusion magnifique et vaine… Pardonnez-moi mon langage…

Les lèvres sérieuses, les lèvres qui avaient déjà remué tout bas, dirent simplement :

— Je prierai pour vous.

Il ne s’occupait pas d’elle, mais de lui-même. Elle tenait la place de Thomas Winnie, et sa qualité de femme, son âge, son charme ne changeaient ni le cours des pensées de cet homme troublé d’une inquiétude supérieure, ni leur logique, ni leur expression âpre. Cependant, quelque sensibilité profonde s’émut en lui, — sensibilité religieuse aussi, — quand Marie Limerel eut dit. « Je prierai. » Il répondit, le regard encore tout plein de ses pensées en détresse :

— Je vous suis très reconnaissant, oui, très. Et, à présent que vous connaissez que je ne fais plus partie de l’Église de mon père, ni même d’aucune Église, donnez-moi le conseil. Supposez que ce soir, ou demain, peu importe, mon père me demande d’affirmer par un mot, ou par un geste, que je suis encore attaché à cette Église, que devrai-je faire ? Où est la loyauté ?

Il attendit, s’écartant un peu pour mieux voir le profil recueilli de cette jeune fille qui allait juger, et ces lèvres qui allaient prononcer un arrêt. Elles s’ouvrirent, et elles dirent :

— Pourquoi ne pas vous abstenir, puisque votre conscience vous a déjà dicté cette solution-là, ce matin ?

— Ce serait la rupture définitive avec mon père. Il ne comprendra pas, il ne pardonnera pas mon insubordination.

— Votre liberté.

— Oui, ma liberté. Mais elle lui paraîtra un aveuglement, une ingratitude. Et moi, je n’aurai pas même la joie d’avoir sacrifié un bien tel que l’affection de mon père à une vérité dont je serais convaincu. Je serai celui qui dira : « Je ne vois pas la vérité où vous croyez la voir, et je ne la vois pas ailleurs. » N’est-ce pas rude, cette attitude que rien de positif ne commande ?

— Vous avez l’obligation, avant tout, de ne pas mentir.

— C’est juste.

— Moi, je ferais comme je vous ai dit.

Réginald se tut un moment, et, dit, lentement :

— Je le ferai.

Il demeura un peu de temps le regard fixé à terre, puis le visage se détendit, par ordre d’une volonté qui avait repris sa hardiesse. Réginald se leva, et sa voix sonna sous les arbres.

— Nous aurons manqué le thé, et je vous fais bien mes excuses. Revenons vite. Misses Hunter Brice avaient tellement le désir de vous connaître ! Elles m’en voudront. Elles vont m’accabler. Et il y en a une qui doit être une personne vindicative : miss Violette ressemble à une fée…

— Vraiment ?

— À une fée enveloppée dans le nuage des tulles changeants. Vous verrez…

Par l’avenue, sous les dômes aigus des chênes, les deux jeunes gens revenaient vers le château. Ils essayaient d’oublier, en reprenant la conversation du monde, les mots si intimes et si nobles qu’ils venaient d’échanger, le sujet émouvant dont leur esprit ne pouvait encore se déprendre. Ils marchaient vite ; ils exagéraient l’admiration que leur causait le soir tombant ; ils tâchaient de rire, et toutes ces paroles vaines, et ces gestes, et ces éclats inutiles, tout cela voulait dire : « Nous sommes désormais redevenus étrangers. » Ils ne pouvaient cependant plus l’être, tout à fait, l’un pour l’autre.

Personne ne fut surpris de l’absence prolongée de Marie Limerel. Il y eut quelques présentations, car les joueurs de golf étaient rentrés. Le thé avait été servi, et les domestiques enlevaient et rangeaient, le long des murs, les petites tables encore chargées de buttered toasts, de muffins, de sandwiches, et de tous les tea-cakes, au carvi, au chocolat, au madère, au sherry. On commença de causer, mais la conversation fut vite interrompue par l’entrée du maître de la maison et de Fred Land. Mrs Donald Hagarty demanda :

— Est-ce que, par hasard, sir George a osé soutenir son vieux paradoxe, que le Kent est un pays favorable à la chasse au renard ?

— Non, je deviens vieux, je me range.

— Je suis sûre, du moins, que vous avez présenté vos chiens comme supérieurs aux meilleures meutes du Kent et du Sussex, à l’East Kent, à la Tickham, à la meute célèbre de lord Leconfield ? Oui, n’est-ce pas ? Avez-vous convaincu notre ami ?

— Lui ? il comprend tout, et il n’aime rien.

— Excepté les livres ?

— Les siens !

La voix du vieux gentleman farmer, rouillée par la brume, la pipe et le porto, riait encore, bonnement, en cascade discrète, lorsque les fortes lèvres d’orateur de Fred Land répliquèrent :

— Pas même. Je ne me relis pas, de peur de me trouver illisible. La pensée n’est qu’un moment, que le moment d’après recouvre : tombeaux qui se superposent. Je vous assure, mon ami, que je considère un de mes livres comme une chose beaucoup moins importante que la recette d’un gâteau pour le thé, que j’aurais eu le bonheur d’apprendre à lady Breynolds.

En parlant, le célèbre professeur de l’Université de Londres s’inclinait et fermait les yeux, mais sa tête magnifique ne se modelait jamais entièrement selon les mots qu’il disait, et toujours quelque trait du visage, soit le regard, soit les lèvres, soit les plis du front, abritait une pensée autre, une réserve, une contradiction, une indifférence, un mépris. Qui le voyait avait le sentiment d’une puissance grande et mal connue. Il avait dans le port de la tête, dans le modelé impérieux des arcades sourcilières et du front, dans le large nez, dans le désordre des cheveux en couronne, quelque chose du lion. Son large masque rasé était si dominateur, si exceptionnel d’intelligence et de force, qu’on oubliait de regarder le corps qui portait ce chef monumental. Et ce corps était de moyenne taille, un peu gros, épaissi par l’âge, sauf les mains fines, minces et blanches, si jolies encore qu’il les ornait l’une et l’autre d’une bague précieuse. Avec lui, sir George faisait le tour de l’hôte, dans le salon où ses invités étaient maintenant au complet. Il ne donnait pas l’impression de profondeur, mais d’une vigueur de corps entretenue jusqu’à la limite où elle devient surprenante, d’un esprit caustique, pratique, pour qui la politesse est un office, une charge héréditaire, le premier sport de noblesse, et qui s’en acquitte avec l’aisance des longues habitudes, et le regret léger de ne plus être en plein air. On ne remarquait point en lui ce quelque chose de ralenti dans la parole ou dans le geste, qui est la marque de la mort. Il était habillé d’un complet de grosse laine verdâtre, veston, gilet, culotte, qu’il appelait son armure, et chaussé de brodequins à clous. Des bandes de laine chamois serraient ses mollets nerveux, qu’on voyait frémir d’un petit tremblement à chaque pas qu’il faisait, comme les jambes d’une bête de sang dont on modère l’allure. Il s’arrêta, un instant, à l’angle du salon, devant Réginald, et, d’un regard, avec un orgueil secret, il mesura cette haute stature de son fils.

— Qu’avez-vous fait, cette après-midi ? Je ne vous ai pas vu ?

— Je me suis promené avec mademoiselle Limerel.

— Vous ne pouviez mieux faire.

Il continua son inspection mondaine, trouvant un mot de plaisanterie facile et un peu distante toujours, pour les deux filles de Mrs W. Hunter Brice, qui causait du Labour party avec Fred Land résigné ; pour Mrs Donald Hagarty, couperosée, solitaire, et souriant à tous les mots qu’on lui disait ; pour ses amis qu’il plaisanta plus librement, le maigre Robert Hargreeve qui professait le tamoul et parlait mal l’anglais, en bégayant ; pour le jeune Cuthbert Hagarty, fiancé depuis quelques jours, et qui écoutait une conversation sévère bien qu’animée, entre son père, membre des Communes, libéral, et le vieux W. Hunter Brice, protectionniste, tory, guerrier et administrateur de deux compagnies de chemins de fer. Sir George prit part à la discussion, non seulement sans effort, mais avec plaisir. On le vit au feu de son regard. C’était un combatif, un entêté, et vraiment un homme complet dans un mérite borné. Il avait vingt ans de plus que lady Breynolds. On eût dit que sa tête était de marbre blanc, coloré d’un peu de rose aux lèvres et de beaucoup de bleu pâle par les veines saillantes du cou, du front, des tempes dégarnies. Physionomie bourrue, autoritaire, impatiente : un nez comme une figue, gros du bout ; une bouche tirée en bas, et des plissures nombreuses, des moulures, des bourrelets mobiles dans la peau flasque sous le menton ; un collier de barbe courte rejoignant les cheveux en couronne, jaunes et blancs, plantés en houppes, et, sous les sourcils très longs, très fournis, deux petites perles bleues, frémissantes, vibrantes, vernies souvent par une larme qui ne tombait jamais, et qui était de vieillesse et non d’attendrissement. Ses amis disaient de lui : « Quand sir George mourra, l’Angleterre perdra le plus anglais de ses fils. » Il était de la vieille Angleterre, attaché à tout usage, à son rang, à son Église, parce que tout cela, pour lui, faisait partie de la Constitution. Le « plus vieux que lui » le dominait. Il refusait une nouveauté, dès qu’elle lui semblait opposée à cet ensemble, et l’épithète de national lui suffisait pour ne pas examiner les raisons qu’on invoquait autour de lui contre ce qu’il avait vu faire ou penser. Son amitié était fidèle, son inimitié également. Personne, dans sa maison, ne discutait ses ordres, ou ne s’avisait même de se les faire expliquer, car il pardonnait les négligences, mais non l’indiscipline, les protestations, les observations, ce qu’il nommait la révolte. Sa confiance dans son pays était d’ailleurs sans bornes et émouvante. Lisant chaque jour le Times, afin de mieux connaître toutes les supériorités de l’Angleterre, et le progrès de l’Empire dans le monde, il refusait, d’ordinaire, de reconnaître les fautes de son parti, ou de son pays. Quand, par exception, il apercevait une fissure du temple, il la bouchait aussitôt avec un aphorisme, et disait : « Je n’ai aucune crainte, aucune ; le peuple, ici, a du bon sens. » On ne l’avait jamais vu pleurer. Dans les quelques circonstances douloureuses qu’il avait traversées, mort de sa mère, — la vieille femme était morte à Redhall, — maladie grave de lady Breynolds après la naissance de son second fils, sir George s’était enfermé dans ses appartements, il n’avait parlé à personne, et quand il était sorti enfin, on avait remarqué qu’il avait changé, maigri, pâli, et que la souffrance morale, par conséquent, avait prise sur ce cœur très caché.

Le soir tombait. À travers les baies du salon, on voyait, sur les cimes et sur les lisières des futaies, la gerbe fauve du soleil. Lady Breynolds se leva, et les invités montèrent dans les chambres qui leur avaient été désignées, pour se reposer et s’habiller. Quelques minutes avant huit heures et demie, ils traversèrent de nouveau la galerie illuminée, et se réunirent dans le salon, les hommes en habit, les femmes en robe ouverte, et, sans doute, toutes les robes n’étaient pas à la dernière mode de Paris ; miss Violette Hunter Brice avait jugé bon de s’envelopper dans les plis mousseux d’une écharpe de tulle de soie vert d’eau, qui criblaient de reflets ses épaules, son cou, sa longue figure blonde, et qui lui donnaient une ressemblance voulue avec les fées et les héroïnes de l’imagerie romantique ; sa mère exhibait des manches trop bouffantes ; mais, si le goût n’était pas toujours parfait, les toilettes, les bijoux, les coiffures avaient quelque chose de personnel et d’habituel ; les hommes portaient le frac noir avec la même aisance que la veste de sport, et leurs pantalons, un peu courts sur leurs souliers découverts, laissaient voir des chaussettes de nuances nouvelles dont il était évident que plusieurs d’entre eux étaient fiers. Le puissant M. Fred Land, lui-même, n’avait point dédaigné d’appliquer son intelligence à ces menus détails de sa tenue d’homme du monde. Il avait dû dormir. Son visage, qui n’était jamais vide de pensée, semblait avoir fait son plein d’expression, de malice, d’ironie, de grognerie, d’humour et de paradoxe. Comme un manomètre, il indiquait que l’esprit était sous bonne pression. L’hon. Donald Hagarty arriva le dernier, un peu rouge, suivant sa femme qui se mordait les lèvres de confusion, et les serrait jusqu’à les réduire à l’état de petit noyau. Le butler se présenta, entre les deux battants de la porte qu’un valet de pied venait d’ouvrir, et les invités, traversant la salle où l’on servait chaque jour le premier déjeuner, se rendirent dans la salle à manger.

Marie, placée à l’un des bouts de la table, entre Cuthbert Hagarty qui parlait peu et le maigre bibliothécaire Hargreeve, que l’écharpe verte de miss Violette Hunter Brice attirait et rendait loquace, eut le loisir d’observer, et elle le fit en songeant aux confidences qu’elle avait reçues. Depuis le moment où Réginald l’avait quittée, en rentrant de la promenade, il ne lui avait pas adressé la parole, et ne s’était plus même occupé d’elle. Elle l’apercevait, devant elle, à l’autre extrémité de la table, causant avec Dorothy Perry. Il ne semblait ni inquiet, ni même distrait. Il parlait avec cette gravité tranquille, cette impassibilité apparente qui est un résultat de l’éducation anglaise, et considérée comme une preuve de maîtrise de soi-même ; il avait l’air, penché vers sa voisine, d’une grande puissance qui met sa force au service d’une petite principauté, qui condescend à écouter, à dire une partie infime, mais précieuse, de ce qu’elle pense ; puis, tout à coup, la jeunesse détendait ce masque d’homme ; pour un mot, une idée, un souvenir, elle accourait, elle passait sur cette bouche solide qui devenait fine, songeuse ; elle passait dans les yeux bleus, qui s’ouvraient plus largement, et tantôt rieuse, tantôt impatiente, contredisante, elle donnait son complément de vie et de beauté à ce visage si nettement sculpté. En vérité, Réginald était un des trois hommes de forte personnalité assis autour de la table. Les deux autres étaient son père et Fred Land. Son père, qui mangeait copieusement et avec allégresse, entre deux bouchées levait sa tête menue, mal commode, impérieuse, relançant d’un mot sans profondeur, mais bien trouvé, chacun des convives, comme il faisait, à cheval, au milieu de sa meute, quand il malmenait un piqueur. Fred Land, muet pendant le premier service, entretenait sa voisine, la belle Mrs W. Hunter Brice, d’un sujet qui l’intéressait sûrement lui-même, puisque tout l’intéressait, et il était prêt, on le devinait au regard vif qu’il promenait autour de la table, à saisir ou à provoquer l’occasion de parler pour tous. Il y avait en lui de l’universel, tandis que sir George était, comme les sociétés du pays, « limited », d’une nature aussi passionnée, mais plus insulaire et réduite, en toute chose, à des vues plus étroites.

— Certainement, lady Breynolds, dit le bibliothécaire Hargreeve, et ses longues dents demeurèrent à nu pendant plus de deux secondes, comme s’il plaisantait ; certainement, le livre de Demeter Keiromenos sur les écrivains grecs contemporains est un livre estimable.

— Épithète pauvre, dit Fred Land, mais juste.

— Écrit en anglais ! demanda sir George.

— Pas encore.

— Alors, j’attendrai pour ne pas le lire. Eh ! eh ! que pensez-vous de ce temps perdu ? Les affaires pourraient aller aussi bien qu’elles vont, si toute cette littérature n’existait pas.

— Platon l’avait dit pour les poètes, répliqua Fred Land : on peut le répéter pour les critiques de monsieur Keiromenos. Il y a des pays trop petits pour nourrir une littérature. La Grèce contemporaine en est un. Mais l’art en général, cher sir George, c’est la première force d’un État, avant l’armée, avant la marine, avant le commerce. Aucun État n’est tout à fait grand, s’il n’a reçu d’un art ses lettres de civilisation. Il y a des lords parmi les nations, sir George, et des baronnets, et des gentlemen, comme il y a des porteurs de fardeaux et des cokneys.

— Vous croyez au pouvoir des écrivains ?

— Si je n’y croyais pas, je ne serais pas l’un d’eux.

— Bien répondu ! Mais alors, pourquoi les attaquez-vous ? Pas un de nos romanciers, j’en suis sûr, n’a trouvé grâce devant vous.

— Parce que je les aime, sir George. Je les avertis, je leur donne de bons avis gratuits ; je suis le whip de leur corporation. D’ailleurs, je ne les critique pas tous. Vous exagérez mes mérites.

Plusieurs voix de femmes protestèrent. En riant, lady Breynolds jeta deux noms ; miss Violette Hunter Brice trois ; la petite Dorothy un. Et ce fut un moment de grande satisfaction pour Fred Land, que rien ne réjouissait plus que le témoignage de son impopularité. Il répéta les noms, lentement, comme s’il goûtait et savourait ses victimes.

— Il se pourrait, fit-il. J’avoue que chacun de ceux-là n’a guère à se louer de moi.

— Que leur reprochez-vous ? demanda Hargreeve. Plusieurs ont du style, un style aisé…

— Ils écrivent comme ils parlent, n’est-ce pas ? Et c’est une bonne manière, en effet, quand on ne parle pas mal, mon cher…

Pendant que toute la table écoutait, le critique improvisa un paradoxe amusant sur la prose anglaise, « langue de sport et langue d’affaires, où presque rien ne résonne plus de la musique du vers » ; puis, s’interrompant au milieu d’une période, et redevenant grave tout à coup :

— Tenez, vous demandez ce que je reproche à ceux-là ? Eh bien ! je souhaiterais qu’ils vissent mieux nos périls !

— Parce que ?

Les domestiques mettaient sur la table les assiettes de vieux Chine rapportées par un ancêtre de sir George, et un des trésors de Redhall.

— Parce que, sir George, nous sommes touchés par l’esprit de sédition.

Le baronnet se mit à rire, à petits coups, et il arrêta ses deux perles bleues dans la direction de Fred Land.

— Adam l’était déjà. Tranquillisez-vous. Nous ne sommes pas, comme nos voisins, — je vous demande pardon, madame, — des esprits de peu d’équilibre. J’ai toujours eu confiance dans le bon sens anglais, et n’ai jamais été trompé. Quelle nouveauté si grande apercevez-vous ? L’agitation des masses, je l’ai toujours connue, plus ou moins. De quelle espèce est-elle donc pour que vous la croyiez nouvelle ?

— Elle n’est plus pour le bien-être seulement, dit Hargreeve.

— Elle est politique, dit Fred Land.

— Elle est aussi religieuse, dit une voix.

Tout le monde se tourna vers Réginald Breynolds. Il ne songeait pas à plaire ou à paraître brillant ; il était sur la défensive, impassible et le front un peu haut, les yeux devant lui, cherchant qui le contredirait, comme il eût attendu une balle au jeu, avec la même tension d’esprit, et de tout le buste penché en avant. Sir George fit une moue dédaigneuse.

— Quelle sottise dites-vous, Réginald ? Les ouvriers ne s’agitent pas pour un Credo. Le schilling tient la place d’honneur, en tout cela. Je ne comprends pas.

— Je ne parle pas des revendications populaires, d’ordre économique ou social, pour lesquelles j’éprouve une sympathie naturelle…

— Pas moi ! Naturelle ? Si elle l’était, je la partagerais !

— Si vous lui permettiez de s’expliquer ? interrompit lady Breynolds.

— Il y a autre chose, reprit la voix un peu frémissante de son fils, un désordre, un élément mauvais, qui fermente plus ou moins partout. Il est chez nous aussi. Je le vois. C’est la conjuration contre les âmes, l’effort pour les tirer toutes en bas, la colère contre celles qui montent, ce que je nomme la Révolution essentielle. Je pense quelquefois que si l’Angleterre est attaquée, c’est à cause de l’Hostie qu’elle voit déjà se lever sur les collines…

— Poète ! interrompit Fred Land ; vous êtes poète, et la poésie mène loin.

— Jusque-là, elle était laissée à sa torpeur. Mais elle avance dans le divin. Les sacrements s’y multiplient. Et la guerre est commencée à la grâce qui la pénètre. Voilà ce que je crois !

— Il n’est pas poète, mon cher, dit sir George s’adressant à Fred Land ; il est fou. Dites-moi, Réginald, serait-ce le papisme que vous appelez divin ?

— J’ignore de quelles vérités l’entière vérité est faite, et j’ignore son nom. Mais certaines choses auxquelles je n’avais pas pris garde, je les vois à présent. Pour moi, la question religieuse prime tout, non seulement en droit, mais dans la vie universelle, dans celle de chacun. Lui, toujours Lui, injurié, nié, adoré ! Jamais Il n’a été plus présent dans le monde. Le nom de Jésus-Christ est moins souvent prononcé qu’à d’autres époques ; il est sous-entendu dans les moindres actes, il est là, en amour ou en haine. Ne croyez-vous pas que ce drame nouveau du Calvaire doive s’achever par la Résurrection glorieuse ?

La bravoure de ce jeune homme, qui parlait selon son âme inquiète, était si simple, elle se produisait dans un domaine où les convives l’avaient si fréquemment rencontrée, qu’ils écoutèrent gravement, plus ou moins remués. Marie Limerel aurait voulu qu’il la regardât, en ce moment, et qu’il comprît combien elle l’approuvait. Mais il avait achevé sa réponse, et s’était remis à causer, sans le moindre trouble apparent, avec Dorothy Perry.

Fred Land, qui avait peu de goût pour les controverses religieuses, s’était penché, lui aussi, vers sa voisine. Sir George se borna à dire :

— Il aurait fait un pasteur excellent, ne trouvez-vous pas ?

Mais le ton avec lequel il disait cela prouvait que la contrariété était vive, le ressentiment très profond. L’effort commun ne parvint pas à ramener la banalité première des conversations. Sir George se hâta, plus que d’ordinaire, d’interroger du regard lady Breynolds ; le maître et la maîtresse de maison se levèrent ensemble. Toutes les femmes se levèrent aussi de table, et, conduites par le baronnet, quittèrent la salle à manger. Les hommes, debout, regardaient ces toilettes en mouvement, qui se rassemblèrent en grappe lumineuse, près de la porte, et disparurent. Sir George revint à sa place. Les domestiques apportèrent une bouteille de porto, et la boîte d’argent où étaient empilées, dans des compartiments égaux, les cigarettes d’Égypte, de Turquie et de Russie, l’heure du cigare ne devant venir que beaucoup plus tard.

Les verres furent remplis, les invités se rapprochèrent de sir George, les voix prirent immédiatement un autre ton, le ton majeur des hommes qui sont délivrés d’une contrainte, et qui n’oseraient pas le dire, et qui affirment cependant de quelque manière leur satisfaction. Fred Land redoutait-il l’humeur de son hôte ? Cherchait-il à distraire les esprits d’une querelle entre père et fils, dont il devinait, mieux que personne, que la violence s’accroîtrait dans le silence ? Il se hâta de taquiner Robert Hargreeve, à propos de certaines révélations scandaleuses qui avaient paru dans les journaux. On assurait que la moralité des étudiants, ici et là, dans certains collèges célèbres, avait singulièrement diminué. Le bibliothécaire prit aussitôt la défense des collèges ; l’hon. Donald Hagarty, son fils qui venait d’achever ses études, Mr W. Hunter Brice qui avait été, — il y avait longtemps, — un brillant élève d’Eton et d’Oxford, protestèrent également. Réginald écoutait, comme ceux qui suivent leur propre pensée, en ayant l’air de goûter ce que disent les autres, tandis qu’ils reçoivent seulement les sons et laissent tomber le sens. Sir George, droit, le dos appuyé au dossier de sa chaise, regardait obstinément, devant lui, sur la table, ce gobelet de cristal, coloré de rouge, de fauve et de feu par le vin, et de vingt étoiles tremblantes par la flamme des bougies. Contrairement à tous les usages, il se recueillait à la fin du repas. Tout à coup, quelqu’un le vit prendre le verre, et, d’un mouvement rectiligne et rapide, l’élever à la hauteur des yeux. Et ce quelqu’un pâlit. C’était Réginald. Sir George dit :

— C’est aujourd’hui dimanche, et selon le vieil usage d’Angleterre, entre amis, je porterai deux santés.

Il s’arrêta un instant. Sa main ne tremblait pas plus que celle d’un jeune homme. Il reprit :

— Gentlemen, the King !

Tous les gobelets, pleins de porto, répondirent, et formèrent une couronne portée par sept bras d’hommes, sept bras d’Anglais loyaux. Les convives burent d’un trait, et, sur un signe, les domestiques remplirent encore les verres. D’un geste plus lent, sir George leva de nouveau son verre, et il dit, avec une force plus grande, chaque mot effaçant au passage les rides de sa mâchoire et les rejetant jusqu’aux joues :

— And now, the Church !

Cette fois, tous les gobelets répondirent, moins un. Tous, moins un, furent levés en l’honneur de l’Église d’Angleterre. Et sir George n’approcha pas son verre de ses lèvres, et il continua de le tenir haut, et de regarder en avant, mais tout son esprit, tout son sang se jetaient à droite, du côté où était le convive qui n’avait fait qu’allonger la main, et n’avait pas touché son verre. Plusieurs, qui avaient commencé de boire, s’arrêtèrent. Il n’y eut que le vieux W. Hunter Brice qui but jusqu’au fond, et qui dit : « Excellent ! » mais d’un ton si bas, que le mot tomba comme mort sur la table, dans le silence. Tout geste cessa. La petite face pâle de sir George était devenue livide. Au bout de son bras, la liqueur fauve commença de trembler, et deux gouttes tombèrent. Alors il abaissa le bras, posa le verre sur la nappe, et, sans baisser la tête, il ferma un moment les paupières. Tous, précautionneux ou hardiment, ils regardaient Réginald Breynolds, son visage jeune, que la volonté rendait impassible, et la main allongée sur la nappe et qui demeurait entr’ouverte, arrêtée dans son élan, les doigts prêts à se replier sur la tige de cristal. Le baronnet ne se détourna pas. Il se dressa debout, repoussa la chaise violemment, et dit :

— Rentrons !

Mais aussitôt, il se ressaisit. Il songea qu’il manquait aux convenances, passa la main sur son front, et essaya de sourire.

— Pardon, mes amis, dit-il, j’oubliais que vous n’avez pas fumé.

Il prit une allumette, et l’ayant frottée sur une plaque de grès, l’approcha de la cigarette que son plus proche voisin tenait entre les doigts. Il y eut un grand silence. Quelques bribes de tabac flambèrent. L’ami ne porta pas la cigarette à ses lèvres. L’allumette s’éteignit. Tous les hommes se levèrent alors.

Par respect de lui-même et de ses hôtes, sir George avait maté sa colère. Mais il ne pouvait effacer la trace de ces minutes cruelles, qui avaient surmené tous les nerfs transmetteurs de commandements et mis la fièvre dans ses veines. En le voyant rentrer, le dernier, les femmes qui attendaient au salon devinèrent qu’il y avait eu une suite à la discussion, et que ni le père ni le fils n’avaient cédé ; et comme elles causaient, entre elles, de sujets féminins, de ces petites choses faciles dont elles peuvent parler sans penser, elles ne s’interrompirent pas, mais elles furent saisies, glacées, énervées, chacune selon son tempérament, par l’apparition de ce vieil homme atteint dans le profond de son être. Elles n’eurent pas de repos qu’elles ne connussent ce qui s’était passé. Elles eurent vite fait d’élever la voix et de rendre la conversation plus animée et plus parfaitement futile. Puis, sous le couvert du bruit, dans chaque groupe, des mots s’échangèrent à voix basse, et des regards cherchèrent sir George, Réginald ou lady Breynolds. Sir George avait pris par le bras, au moment où il entrait dans le salon, son ami Fred Land ; il l’avait entraîné près de la fenêtre, de la dernière fenêtre de cette vaste pièce illuminée, et il demeurait droit, les yeux bien ouverts, mais tout vides de pensée, tandis que l’écrivain, avec une verve qui ne semblait pas forcée, racontait des souvenirs de jeunesse : « Vous étiez là, George, vous aviez dit à l’homme de vous attendre en promenant le cheval à la porte de l’auberge, nous étions huit chasseurs fourbus… » Quelquefois, les lèvres du baronnet se desserraient et murmuraient un mot, toujours le même, « yes », qui signifiait : « continuez, l’heure passe », mais que n’accompagnait aucune flamme, aucun signe d’attention. Lady Breynolds, comme si elle avait pu ne se douter de rien, remplissait exactement ses devoirs de maîtresse de maison ; elle allait d’un groupe à l’autre, avec la même amitié calme, le même souci de faire valoir chacun de ses hôtes et de prolonger, un soir de plus, la légende du bonheur de Redhall, du bonheur des riches. Réginald, assis à l’extrémité du salon, près du piano, montrait à Cuthbert Hagarty de gros albums tout pleins de croquis au crayon et d’aquarelles rapportées de Chine et d’Océanie par sir George. Pas une fois il ne se rapprocha de Marie. Sa volonté, aiguillée par un mot de femme, suivait la voie, et, s’il souffrait, ce n’était pas le lieu de le montrer. Parmi les mots chuchotés ce soir-là, autour de lui, deux étaient comme un refrain. « Il a fait tout ce que le loyalisme exigeait… » « Sir George règlera bien l’affaire sans nous. »

De bonne heure, madame Limerel et Marie se retirèrent. L’automobile qui les avait amenées arriva en écrasant le sable des allées. Un valet de chambre chargea la malle sur le toit de la limousine, borda la couverture de fourrure que les deux femmes avaient jetée sur leurs genoux, et ferma la portière qui fit un bruit net de serrure neuve et ajustée. Dorothy Perry, qui écoutait près de la fenêtre du salon la plus rapprochée, dit :

— Voilà l’adieu. Comme c’est sec ! Elle est pourtant sympathique, cette Française. Vous la reverrez ?

— Je ne pense pas, répondit Réginald.

La voiture fut bientôt sortie du parc, et roula dans les campagnes. Le temps avait changé. Un vent du sud-ouest passait en fleuve rapide et d’un mouvement égal au-dessus de la Grande-Bretagne. Il n’avait de remous que tout en bas, là où il se brisait aux collines, aux maisons, et courbait les arbres, les petits tout entiers et la pointe des plus vieux. Toutes les feuilles baignaient et bruissaient dans son courant. Un nuage dont on ne voyait pas la fin, uniforme, épais, noir, tendait les deux tiers du ciel, tandis que l’orient avait encore quelques étoiles, pâles dans le bord du vent. Le nuage, qui couvrait plusieurs comtés du royaume, emportait la fumée de centaines et de centaines de villes et de villages ; il était lourd de poussière, de débris, de misère humaine, de tous les miasmes vomis par les rues ; mais bientôt il flotterait au-dessus de l’Océan Glacial, et il serait, perdu dans l’immensité des lames froides, aussi négligeable qu’une fumée de pipe tordue au coin de la bouche d’un matelot. Marie le regardait ; elle songeait aux confidences de Réginald, au drame dont elle avait entendu parler à mots couverts. Madame Limerel lui demanda :

— Cette longue promenade avec Réginald Breynolds a dû te permettre de comprendre la scène qui s’est passée, quand nous avons eu quitté la salle à manger ? Il paraît que cela fut très impressionnant, ce toast du père, ce refus de Réginald.

— Oui, il craignait, je ne savais quoi, mais cela sans doute. Il me l’avait dit.

Madame Limerel ajouta, un moment après :

— Je trouve qu’il ressemble aux portraits de Newman très jeune.

— Tiens ! voilà une comparaison qui me paraît plus juste qu’une autre que vous aviez faite, à Westgate. Vous vous rappelez le cow-boy ?

La belle tête fine de Marie Limerel était posée sur le drap gris de la limousine ; elle y touchait par l’épais rouleau de ses cheveux et par ses voiles qui faisaient ressort et la berçaient, presque endormie. Seule, la mère continua de regarder, par la vitre, la campagne divisée en larges plans d’ombres inégales. Les buissons avaient l’air de bêtes à l’attache, qui se débattent et tirent sur la chaîne en rampant. De deux côtés, au nord et à l’est, des phares, des entrées de port, des feux de navires, des lignes d’étincelles indiquant des jetées ou des quais, formaient un demi-cercle immense, sous la nuée noire emportée vers le large.


À Redhall, la soirée s’était achevée de bonne heure, très peu de temps après le départ de madame Limerel. Tous les invités logeaient au château. Un peu avant onze heures, les domestiques avaient pu éteindre les lustres du salon. Mais ils avaient aussitôt allumé les lampes du fumoir. Et, dans la salle meublée et décorée de bibliothèques, à droite et à gauche, les hommes étaient descendus, marchant avec précaution parce que le couvre-feu officiel avait sonné, délivrés de la contrainte des conversations obligées, libres de se taire, libres de fumer, et libérés aussi de l’uniforme de soirée. Fred Land avait seulement remplacé les souliers vernis par des pantoufles, mais Mr W. Hunter Brice portait un complet de flanelle couleur chamois, et Mr Hagarty avait quitté l’habit noir pour un veston de velours. Les jeunes gens étaient restés en habit. On avait fumé, causé, bu le wisky and soda, et recommencé à rire, comme on avait coutume de le faire sous le toit des Breynolds. Sir George, assis dans un large fauteuil, près de son ami Hagarty, tourné, comme lui, vers les deux fenêtres ouvertes sur le parc, parlait selon son habitude par petites phrases jetées entre deux bouffées de fumée ; et il y avait des silences voulus, goûtés, pendant lesquels on entendait, en arrière, la voix des autres fumeurs qui parlaient vite et mêlaient leurs voix. Oui, tout semblait se passer selon les rites ordinaires de cette maison. Mais personne ne croyait à la paix. Au milieu des conversations, souvent, le regard d’un ami cherchait furtivement, avec inquiétude, le vieux seigneur de Redhall. Des mots de pitié discrète, des mots dits à voix basse, l’enveloppaient. Vers minuit un quart, Fred Land, Robert Hargreeve et Cuthbert Hagarty étant venus prendre congé du baronnet, celui-ci fit signe, de la main, à Réginald qui se trouvait en arrière, de ne pas quitter le fumoir, et continua de converser avec l’hon. Hagarty, et de combattre, en opposant sentence à sentence, ce libéral qui n’était point partisan du programme naval de l’Amirauté. Les cigares s’étaient éteints. Mr Hagarty en aurait allumé volontiers un troisième, mais sir George le prévint, et, prenant lui-même un havane à bague d’or, il dit gravement :

— Emportez cela, mon ami, vous le fumerez dans votre chambre : j’ai quelque affaire à traiter avec mon fils.

Rappelé au sentiment du drame familial qu’il avait oublié, Hagarty eut un soubresaut, et il considéra une demi-minute le cigare qu’il tournait et retournait entre ses doigts, se demandant s’il ne serait pas bon d’exhorter son ami à l’indulgence… Mais la réserve, la crainte d’empiéter sur le droit d’autrui, l’emportèrent. Il se tut, et serra seulement la main du père et du fils, qui demeurèrent seuls. Les pas s’éloignèrent, plaintes diminuantes, sur le parquet du corridor et de l’escalier. Sir George, sans se lever, fit faire demi-tour à son fauteuil et se trouva en face de Réginald, qui était debout, les jambes touchant la table de milieu. En voyant que son père allait lui parler, Réginald s’écarta un peu de la table.

Le baronnet leva la tête, d’un mouvement brusque, et regarda fixement son fils. Toute la maison était silencieuse. Il mit un peu de temps avant d’ouvrir ses minces lèvres, et il parla très bas, pour montrer à quel point il se possédait.

— Je ne me souviens pas d’une plus triste journée.

— Moi non plus, dit Réginald.

— Ni plus honteuse.

— Vous me permettrez de ne pas le penser.

— C’est une honte que vous m’avez faite. Refuser de boire à la prospérité de l’Église, ici, chez moi, sur cette terre qui nous a été donnée par la reine Élisabeth ! Jamais, vous entendez, depuis que les Breynolds boivent à Redhall, jamais un étranger ne leur a fait l’affront que vous m’avez fait, vous, mon fils, devant mes hôtes. Que pouvez-vous dire pour expliquer votre refus, après que ce matin vous avez refusé l’office ?

— Vous savez le respect que j’ai pour vous.

— Pas de mots inutiles ! Des raisons !… En avez-vous ?

— Une, la même pour les deux circonstances : j’ai étudié les questions religieuses…

— Il m’importe peu ! Pensez à part vous tout ce que vous voudrez. Mais en Angleterre, la religion anglicane est affaire nationale ; le respect s’en confond avec le respect dû à l’État ; l’offense qu’on lui adresse est une offense au pays…

— Voilà ce que vous me permettrez de ne pas admettre. Le Roi, toujours ; les croyances, si je peux : elles ne me sont pas imposées. Je suis libre. J’invoque ma liberté d’examen…

— Non pas ! La tradition commande, et aussi l’unité de la famille. Vous pouvez vous séparer sur un point ou sur un autre de l’Église établie, mais, refuser d’honorer une institution essentielle de l’Angleterre, cela est une honte pour un Anglais, et pour quelqu’un de ma race… Croyez-vous que je sois homme à le supporter ?

Réginald secoua la tête, comme ceux qui doutent qu’il soit possible de s’expliquer, tant la distance est grande, de leur pensée à celle des autres. Sir George reprit :

— Expliquez-vous ! Je ne demande que cela. Mais vous ne vous en tirerez pas par des mots…

— Je n’ai pas l’ambition de m’en tirer. Je me suis mis dans un cas que je redoutais depuis ce matin : je vous ai déplu. Mais je me devais à moi-même, avant tout, d’être un homme sincère, et de ne pas faire un geste qui ne correspondît pas à ma pensée. Or, j’ai changé. Je ne me sens plus attaché par le lien de la foi commune à notre Église. Ne craignez pas que j’invective contre ceux qui lui demeurent fidèles. Beaucoup me sont trop chers. Mais affirmer une foi que je n’ai plus, faire un geste, oui, même un geste qui serait faux, et formuler un vœu de perpétuité, quand rien, dans ma pensée, n’y correspond, je ne le puis pas !

La voix de sir George monta d’un ton.

— Papiste, alors ?

— Si cela était, mon père, je ne ferais que rejoindre les plus anciens des Breynolds, ceux d’avant Élisabeth.

— Ils n’étaient pas nobles, Réginald.

— Ils étaient hommes, et libres, et leur foi était, en effet, romaine.

— Pas anglaise.

— Si vous voulez ; romaine, c’est-à-dire mondiale, pas anglaise. Mais rassurez-vous. Je ne suis pas le papiste que vous supposez. C’est justement ce qui m’a rendu plus difficile l’acte que j’ai fait, plus méritoire.

— Allons donc !

— Je ne crois pas à l’Église romaine ; je suis même, je crois être, loin de sa foi ; je suis seulement détaché de notre Église, et dans le doute douloureux.

— Eh bien ! mon cher, je vais ajouter à votre douleur.

— Cela m’étonnera.

— Du tout.

Sir George leva son poing, habitué à retenir ses chevaux de chasse irlandais, et frappa la table qui sonna en se déplaçant sur le parquet.

— Je ne souffrirai pas que ce bien vous passe après ma mort, à vous qui insultez tous ceux dont je le tiens !

Réginald se tut.

— Je vous prie, Réginald, d’ouvrir la bibliothèque, le panneau de droite… Bien… En bas, deuxième rayon… Vous voyez la collection des lois d’Angleterre ? les volumes reliés en maroquin ?…

— Oui, mon père.

— Cherchez les lois du roi Guillaume IV… Bien. Donnez-moi le livre.

Sir George décroisa les jambes, et, sur ses genoux, établit le volume in-4° relié en maroquin rouge, timbré aux armes des Breynolds. D’une main très sûre de ses gestes, même de celui-là, il l’ouvrit, feuilleta, trouva le Fines and recoveries act de 1833, chapitre 74. Et son vieux visage se releva vers Réginald, et, de nouveau, toute la prodigieuse vie s’amassa dans les petits yeux bleus. Il jugeait, il prononçait, au nom de sa maison, et, sans qu’il l’eût cherché, il avait, dans la physionomie, l’ironie secrète, la violente satisfaction des juges très loyaux qui décident un procès politique, et qui punissent le coupable. Il ne se vengeait pas ; il représentait et faisait respecter la vieille Angleterre.

— Le texte est formel ; j’ai le droit et j’en userai, de vous déposséder de ma terre de Redhall, qui est bien de substitution, et de la faire passer à votre frère. Il suffit que, dans les six mois, voyez, la rédaction soit enregistrée au Central Office de la suprême Cour de Justice…

Le vieux gentilhomme ricana, bien qu’il n’eût aucune envie de rire, et dit :

— Il m’en coûtera un impôt d’un shilling par soixante-douze mots… Que pensez-vous de cela ?

Réginald, toujours debout devant lui, impassible, répondit :

— Que vous avez le pouvoir de faire ce que vous dites.

— Il faut ajouter que vous êtes certain que je le ferai, car vous me connaissez.

— Oui.

— Il faut ajouter encore que cela est juste.

— Dans votre esprit, je n’en doute pas.

— Non, en soi. Je ne veux point de changement dans Redhall : ni les arbres abattus, ni les limites diminuées, ni les tenanciers renvoyés, ni la foi commune et antique abandonnée. Mon troupeau de daims fuirait, en vérité, s’il avait un maître papiste. Ah ! ah ! cela ne se verra pas !

— Je vous ferai de nouveau remarquer, mon père, que je ne suis pas devenu catholique romain.

— Je vous ferai remarquer, moi, que vous y viendrez. Je ne suis pas de ceux qui se laissent tromper ! Je vois où vous en êtes. Aussi je me contenterai de votre promesse, Réginald. Vous me promettez, le jour où vous aurez adhéré à cette foi romaine, de me prévenir, où que vous soyez, et où que je sois ?

Les yeux du jeune homme cherchaient une hésitation, une pitié, un secours, dans ces petits yeux vifs qui interrogeaient, pressaient, ordonnaient. Il pensait : « Quelle dure condition ! Vous menacez cette conscience malade, incertaine, et vous augmentez la puissance déjà si grande de la coutume, du milieu, de la nature… Je l’aime, ce domaine dont vous voulez me dépouiller !… » Il ne dit rien de ces choses, mais seulement :

— Si vous croyez cela juste, je vous préviendrai.

— Bien, je compte que cela sera.

Le mot fut dit avec une âpreté singulière, comme une sentence de condamnation. Et l’expression du visage devint plus dédaigneuse.

— Je pense, Réginald, que les voyages pourraient utilement remplir votre congé.

— Je pars, en effet, dit froidement l’officier. J’avais l’intention de voyager plus tard. J’ai avancé l’heure.

— Quand vous mettez-vous en route ?

— Cette nuit même.

Sir George ajouta :

— Pardon : vous éviterez de faire atteler Vulcain, qui boitait légèrement cette après-midi. Mes autres chevaux sont à votre disposition.

Il se leva, et, droit, sans un regard, s’appliquant à marcher, le vieux gentilhomme quitta le fumoir.

Réginald demeura debout, tourné vers la porte ; puis, quand son père fut sorti, le jeune homme se détourna et ferma les yeux. Tous les gestes, toutes les paroles de cette journée, il les vit, il les entendit de nouveau. Comment une journée avait-elle suffi ? Tant et tant de choses ! La vie, les projets, l’avenir, mots pleins de sens le matin, et vides à présent ! Il fut sur le point de pleurer, mais l’habitude de se contraindre et d’être homme, la crainte de voir entrer le valet de chambre qui veillait dans l’office, empêchèrent cette faiblesse. Il s’approcha de la fenêtre. Les stores, comme de coutume, étaient levés. À travers les glaces, le parc, un peu court de ce côté, avait pris, sous la lune, un ton bleu et luisant, qui révélait l’abondance de la rosée. L’allée qui s’en allait, tournante et si nette entre les gazons, vers le cottage du jardinier chef, là, tout près, avait l’air d’une mosaïque de nacre. Et voici justement qu’à travers les vitres apparaît William, le riche, gros et très anglais William, marchant sur le sable, sans plus faire de bruit que s’il était une ombre. La lune, sculpteur en haut relief, accentue sur le corps épais du jardinier tous les pleins, toutes les courbes, grossit les joues, bombe la poitrine, arrondit les cuisses, lui donne un air de vieux Silène. Il revient des cuisines, où il n’avait que faire, mais c’est son habitude, quand il y a du monde, d’être invité au salon des domestiques supérieurs, et de boire loyalement, à la santé de sir George, un verre de porto que le baronnet laissera passer et paiera parmi les abus nécessaires. Il est doucement ivre ; il se balance sur ses gros mollets qu’il avait dodus seulement quand il était piqueur, vers la vingtième année. Son toit de tuiles, verni par la rosée, ses chèvrefeuilles et ses jasmins l’appellent. Il a sur la tête la casquette plate, à carreaux, qui ne le quitte guère. Quelle étrange idée vient parfois à un homme malheureux ! Réginald a ouvert la fenêtre, et le chef jardinier a tressauté au bruit, puis a reconnu son maître, puis a touché de ses doigts potelés le bord de la casquette, mais sans l’enlever, et s’est mis à sourire d’un air embarrassé, ne sachant pas s’il rêvait, s’il n’entendait pas des paroles imaginaires, comme le vin en sème et fait lever dans les esprits, la nuit.

— William, vous allez vous coucher ?

— Mais oui, Mr Réginald, bonne nuit.

— William, n’est-ce pas que c’est joli Redhall ?

— Oh ! oui, joli bien sûr, depuis le matin jusqu’à cette heure tardive… Vous voyez, je me promène encore…

La jovialité de l’homme s’accrut, et l’émotion fit battre ses lourdes paupières, aussi mouillées que le gazon. Depuis le retour de Réginald, c’était la première fois qu’il causait un peu librement avec lui, comme au temps où le jeune homme venait d’Eton ou du camp d’Aldershot. Il passa la main sur son menton rasé, du même geste que s’il avait eu de la barbe et qu’il l’eût tirée. Et, du coin de la bouche, parlant pour la seule fenêtre qui fût ouverte dans le château, il dit :

— Figurez-vous que la renarde avait fait une portée sous la haie du jardin. J’ai tout de suite pensé au plaisir qu’aurait Mr Réginald, en octobre, à chasser le petit renard. Eh ! eh ! les diablotins, ils ont vite poussé ! Ils ont mangé déjà plus de lapins et de faisandeaux que je ne saurais dire… Quand vous galopez dans le parc, Mr Réginald, je suis content… Ce sera pour octobre…

— Je crains que non, William. Mais je vous remercie. Adieu ! Bonne nuit !

— Bonne nuit !

Il regarda s’éloigner vers le logis tranquille, ouaté par la brume, ce serviteur assuré du lendemain, et aussi fortement que les murailles attaché au domaine. Ayant fermé la fenêtre, il sonna le valet de chambre, et lui donna l’ordre de tout préparer pour un voyage, et de prévenir l’écurie.

— Ce sera un voyage long, dit-il, voici ce que vous mettrez dans mes valises…

Il écrivit quelques lignes sur la table, où se trouvaient les boîtes de cigares et le volume aussi des lois anglaises. Puis il monta, prenant garde de ne pas faire de bruit, de peur que les invités ne vinssent, comme il arrivait quelquefois, lui proposer une promenade par la nuit claire, ou une course en bateau sur le lac. Il suivit le couloir de l’aile droite, puis celui qui se trouvait au-dessus de la galerie, et, faisant exprès de marcher un peu plus fortement, il s’arrêta net, au tournant de l’aile gauche, devant la porte au-dessus de laquelle étaient écrits ces mots, en bleu : « Princess Mary’s room. » Il y avait longtemps, la fille d’un roi avait dormi au château. La porte s’entr’ouvrit ; un petit cri angoissé passa par l’ouverture, et lady Breynolds apparut, en toilette de soirée, un châle jeté sur les épaules.

— Ah ! c’est vous ? Que s’est-il passé ? Je suis morte de peur. Venez vite. Aucune violence, j’espère ?

— Évidemment. Rien que des mots, mais décisifs. Il faut que je m’éloigne.

— Ce que je redoutais ! Vous l’avez donc mérité ?

— Non, je l’ai décidé.

— Pauvre, pauvre enfant !

Elle ouvrit ses bras, et tendre, effarée, tragédienne involontaire et superbe, elle embrassa ce grand enfant, et elle le fit asseoir près d’elle, et puis elle l’écouta. Elle tâchait de faire taire ses propres indignations, les reproches que sa conscience et ses habitudes lui suggéraient, car elle était aussi attachée que son mari à l’Église établie, pour n’écouter que sa pitié maternelle. Près d’elle, Réginald pouvait être triste. Il ne pleurait pas. Mais, tandis que devant son père, qui luttait, il était demeuré respectueux et froid, ici, sans témoin, près de partir, il ne cachait pas sa peine profonde. Jeunesse qui inspirait la compassion la plus véritable, enfant qui se sentait regretté, âme cependant qui ne trouvait d’écho que pour son chagrin, et dont l’angoisse intellectuelle, la noblesse, le haut honneur étaient ignorés de celle qui l’aimait, de celle qui était la mère, et qui disait : « Mon Réginald, que vous êtes cruel, pour nous aussi bien que pour vous ! » Il abandonnait une de ses mains entre les mains de sa mère, et la mère était fière, secrètement, de voir ce bel homme, ce beau fils, plus grand qu’elle d’une tête, et qui avait besoin de confidence et d’appui, ce soir, comme autrefois. Elle ne cherchait pas à le détourner de ce projet de départ, non, les résolutions de Réginald étaient celles d’un homme qui sait ce qu’il veut. Même elle entrait dans le détail de l’itinéraire, en femme qui a beaucoup voyagé, pour qui les noms de villes et de pays ont un sens précis. Elle s’inquiétait.

— Comment vivrez-vous ? Vous avez vos économies que je vous ai reproché quelquefois d’avoir faites ?

— Oui, je les dépenserai. J’espère ne rien demander à personne.

— Moi, Réginald, je puis vous aider un peu. Je le ferai, car votre père ne m’a jamais blâmée, ou interrogée même au sujet de l’emploi de ce qui m’appartient : peu de chose, vous le savez.

Ses yeux, ses très beaux yeux, cernés par la fatigue, l’émotion, la fièvre, rougissaient, à mesure qu’elle approfondissait cette aventure soudaine, mais dont les causes étaient trop anciennes, hélas ! Ils pleurèrent vraiment lorsque Réginald eut avoué que Redhall pourrait échapper un jour au fils aîné de sir George.

— Ah ! quelle défense de vous puis-je faire, puisque c’est vous-même qui vous condamnerez ? Et je ne serai pas là pour empêcher cette folie et cette action mauvaise !

— Que savez-vous de l’avenir ? Je ne serai pas prisonnier, même de la fortune, voilà ce qui est sûr. En dehors de cette promesse et du moment présent, rien ne saurait être affirmé par moi. Je chasse les discussions et les théories, loin, loin… Je n’appartiens à aucune… Dites-moi que mon nom sera quelquefois prononcé ici, quand vous serez seule, ou avec mes amis ? Vous me donnerez souvent des nouvelles de Redhall ?

Il se mit debout, et essaya de sourire, ce qui est rude quelquefois.

— Près de deux heures du matin ! dit-il, quelle mauvaise nuit vous aurez passée !

— J’en voudrais d’autres pareilles, puisque vous êtes encore là, Réginald. Quand reviendrez-vous ?

— Quand mon cœur aura changé, ou les vôtres…

— Hélas !

Ils se séparèrent, mais lady Breynolds voulut que son fils emportât plusieurs souvenirs de la terre patrimoniale, des choses qui ornaient sa chambre ou d’anciennes chambres d’enfants. Et elle mit, dans les bras de Réginald, pêle-mêle, des photographies, une miniature, deux ou trois livres qu’elle aimait, et qui portaient sa longue signature.

À trois heures du matin, la voiture était avancée, lanternes allumées, devant la porte. Il faisait froid. Le jour qui naissait, dans les espaces infinis, entre les étoiles et la terre, semblait avoir diminué la lumière de la lune ; les prairies étaient blanches autour du château, et les futaies ressemblaient à ces grandes arabesques pâles, fixées dans les pierres d’onyx. Réginald fit signe à la voiture de le suivre, et il remonta à pied l’avenue. Des buissons, d’espace en espace, bordaient l’allée, et sur leurs feuilles mouillées, il posait ses mains, et les laissait traîner comme sur des vagues ; et, d’autres fois, il caressait des branches pendantes, et de toutes ces frondaisons remuées, des gouttes d’eau roulaient, avec un bruit léger. « Merci, murmura-t-il, merci, arbres de ma maison. » À l’endroit où le bois se fait plus épais, et va cacher le carré de pierre de Redhall, il s’arrêta, face au château ; il considéra longuement les pentes des pelouses, les lignes enveloppantes des bois, le dessin des avenues, pâles sur le sol et qui creusaient dans la forêt des cavernes brumeuses, puis il ne regarda plus qu’une fenêtre, un moment, et il rejoignit sa voiture qui l’avait devancé. Il n’avait pas, sur son jeune visage blond, la trace d’une seule larme, mais tout son cœur pleurait silencieusement.