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La Barrière/2

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Calmann-Lévy (p. 111-256).

Deuxième Partie


— Vous préviendrez madame, dès qu’elle sera rentrée, que je l’attends ici, dans mon cabinet de travail.

— Bien, monsieur.

— Je n’y suis pour personne.

M. Victor Limerel avait, en ce moment, sa physionomie normale d’homme d’affaires, laquelle différait sensiblement du masque de l’homme du monde. Sa formidable mâchoire de bouledogue portait en avant la lèvre inférieure et les incisives d’en bas, qu’on voyait, quand il parlait, solides, et blanches ; elle creusait, en se déplaçant, deux dépressions à la naissance des tempes qui étaient dégarnies ; elle constituait le trait maître de ce visage, auquel elle donnait une expression de force, d’insolence et d’opiniâtreté. Dans le monde, elle rentrait un peu ; M. Victor Limerel surveillait cette terrible charpente mobile. Les yeux s’harmonisaient avec elle ; ils étaient légèrement sortis de l’orbite, vifs, sombres, dominés par l’arc très épais des sourcils, qui se rencontraient à la naissance du nez, s’y heurtaient, et se redressaient en épi. Cet homme de cinquante ans passés, s’il avait des cheveux de moins, n’avait pas un poil blanc. Sa moustache, tombant au coin des lèvres, courte et fournie, était d’un noir nuancé de jaune par le cigare. Il avait peu de cou, les épaules larges, puis le buste s’amincissait, et les jambes, nerveuses, portaient allègrement ce corps mal fait. Le Tout Paris de l’industrie et de la finance connaissait la « Société française des filatures de laine », qui avait deux usines principales, à Lille et à Mazamet ; on la savait prospère ; on rendait justice aux rares qualités de son fondateur et président. Grand travailleur, M. Victor Limerel l’était à sa manière, qui est celle des créateurs de tout ordre : il voyait une affaire en un instant, comme s’il avait pu en faire le tour ; il jugeait de même les hommes, donnait des ordres précis, ne se reprenait jamais ; il possédait un pouvoir de combiner, de prévoir, de se souvenir, qui eût fatigué une demi-douzaine de têtes ordinaires. La sienne résistait. Elle demeurait parfaitement libre et aisée. Sorti de ses bureaux et de ses salles de conseil, dans les salons, dans la rue, au théâtre, il semblait avoir oublié, il oubliait les affaires, et défendait qu’il en fût question devant lui, mais, du même coup, il devenait banal. Il parlait bien, jamais de source. Sa conversation était faite de coupures de journaux et de réminiscences de dialogues entendus. Si on le contredisait, il affirmait plus nettement, pourvu qu’il vît quelque intérêt à soutenir son opinion. Et alors, il avait beau sourire, simuler l’empressement, l’ardente curiosité des arguments de l’adversaire, plusieurs signes, sa mâchoire avancée, ses doigts qui remuaient nerveusement, ses sourcils rapprochés, le son de sa voix, le battement et le relief des veines de ses tempes, disaient l’âpre volonté de l’homme, l’orgueil d’un succès constant, l’expérience de l’immense faiblesse des caractères. Mais, s’il avait des avis cassants, ce n’était que sur un petit nombre de sujets, et lorsque sa personne, ses goûts, sa famille, paraissaient être en jeu. Sur beaucoup d’autres questions, et des plus graves, ou des plus hautes, on était surpris de le voir, au contraire, abandonner son avis à la première objection, adopter le sentiment opposé, et s’en faire un mérite, car il appelait cela sa large tolérance. Quelques-unes de ses relations, dans le monde politique, s’expliquaient et duraient grâce à cette facilité de compromission. On le sentait indifférent à l’essentiel, ombrageux et jaloux seulement dans les questions personnelles. Beaucoup d’esprits dominateurs sont ainsi, tyrans partiels, et, pour le reste, d’une faiblesse qui est due à l’absence de passion. M. Victor Limerel avait toujours refusé de se présenter à la députation. Il passait pour conservateur, on ne sait pourquoi, mais ceux qu’il nommait ses adversaires ne s’y trompaient pas, reconnaissant, dans les critiques qu’il leur adressait, l’humeur alarmée d’un homme riche plutôt que l’opposition d’une conscience. Sa femme avait, d’ailleurs, l’ordre formel de ne négliger aucune relation, et elle observait la consigne, voyant et recevant tous ceux ou toutes celles qui pouvaient servir, de près ou de loin, — de très loin souvent, — l’une des deux ambitions de son mari : être promu officier de la Légion d’honneur, entrer dans le Conseil d’administration du Canal de Suez.

Mademoiselle Elsa Pommeau, fille de banquier, qu’il avait épousée toute jeune, lui avait apporté 45.000 livres de rente, de superbes cheveux, des épaules à l’abri du temps, et un sourire qui venait au commandement, toujours le même. Elle n’était pas nulle, surtout elle n’était pas mauvaise ; elle manquait presque entièrement de personnalité. Vingt années de visites, de dîners et soirées, l’avaient complètement farcie d’idées, d’admirations, de préjugés, de pudeurs, de formules, de goûts qui étaient ceux de son monde. Elle répétait des médisances, et elle était sans méchanceté ; elle dépensait beaucoup d’argent et de ruses mondaines pour garder un peu de fraîcheur, de brillant, d’entrain, pour compter dans l’arrière-garde des jolies femmes, et elle n’était pas coquette. Ses amies disaient : « La correcte Limerel », et elles l’aimaient toutes. Qu’elle parlât avec l’une ou avec l’autre, elle n’était pas différente, et la longueur des bavardages en faisait toute l’intimité. Madame Victor Limerel avait entendu parler trop de femmes et trop d’hommes pour qu’une sottise, un peu plus grosse que de coutume, la scandalisât. Les formes seules, quand elles étaient brutales, la choquaient. Cependant, tout opprimée qu’elle fût par son mari et par le monde, quelque chose d’elle-même, de la femme qu’elle aurait pu être, bonne, tendre et enthousiaste, subsistait, et vivait en dessous, pauvrement. Lorsqu’elle était seule, avec son mari ou son fils, il lui arrivait d’être elle-même, de penser ou de parler selon des préférences qui étaient des débris de principes et des épaves de conscience. Elle usait de phrases vagues, toujours les mêmes. Elle disait : « Je crois que vous vous trompez… Vous allez trop loin. Je n’ai pas été élevée dans ces idées-là… Non, je n’admets pas cela… Faites ce que vous voudrez, moi, je ne partage pas votre sentiment, je m’abstiens. » L’abstention était le plus grand effort de son courage. Dans les églises où elle entrait quelquefois pour attendre que l’heure sonnât d’un rendez-vous de couturière ou d’amie, elle s’inclinait profondément, et immobile, cachée sous son chapeau, elle soupirait, elle formait quelques résolutions, recommandait à Dieu les êtres qu’elle aimait, son fils surtout, un examen, un projet de mariage, une amie malade ou ruinée. Ceux qui la voyaient ainsi la jugeaient pieuse, et elle n’eût pas protesté, si on eût dit devant elle : « Vous qui êtes si pieuse, ma chère… » Elle avait la bonne foi de l’énorme ignorance.

Telle était la compagne dont M. Limerel administrait souverainement la fortune, les démarches, les conversations et la plupart des pensées. Elle redoutait la forte voix de son mari, son assurance, ses arguments, ses citations, ses objurgations, ses plaisanteries, son mépris, et, quand elle ne cédait pas, ses colères. Elle le trouvait tyrannique, et elle l’aimait. Sa timidité, l’habitude et un peu d’admiration, la faisaient céder très vite, et aisément, et sans regret. Elle n’était pas toujours convaincue, mais puisque M. Victor Limerel commandait, ne fallait-il pas obéir, maintenir la paix, au prix d’un sacrifice ? D’autres sacrifient leur plaisir ; elle sacrifiait quelques opinions, mais avec l’espérance de les voir triompher une autre fois, à la conservation du ménage.

Rien ne lui avait plus coûté que de voir avec quelle méconnaissance de l’autorité maternelle, sans l’avoir d’abord consultée, son mari avait pris des renseignements, fait des avances, engagé des pourparlers pour le mariage de Félicien. M. Limerel considérait cette négociation comme une affaire de premier ordre, et par conséquent, dans son esprit, réservée à lui seul. Le mariage de Félicien pouvait et devait favoriser cette ascension que M. Limerel appelait familiale parce qu’elle servait le chef de la famille. Celui-ci avait discerné, parmi les jeunes filles dont le père était influent, mademoiselle Tourette, et il avait dit à Félicien : « Je la trouve charmante. » Il aurait pu lui dire : « Je trouve que le père est très en vue. Le baron Tourette, dans les affaires, est une force. Épouse la fille. Tu me rendras service. Elle est, d’ailleurs, fort bien. » Il ne se trompait sur aucun des deux points. Mais sur un autre, qu’il n’avait prévu, il s’était trompé. Dans son calcul, il oubliait de faire entrer un élément important. Mademoiselle Tourette était une jolie fille, riche et bien apparentée, mais Félicien refusait de se laisser dicter un choix ; il priait qu’on attendit, avant de faire la moindre démarche, qu’il fût décidé à se marier. « Timidité, avait répondu M. Limerel ; crainte de ne pas plaire, je te connais, mon ami ; laisse-moi seulement te présenter : je crois être sûr de sa réponse à elle ; je suis sûr de ta réponse à toi. La petite est exquise. » De guerre lasse, Félicien avait dit : « J’irai. C’est bien. »

Et en effet, les négociations, menées discrètement, entre M. Limerel et la baronne Tourette, avaient abouti à cet accord : « Marguerite ne saura rien ; nous irons faire un tour au Salon ; à trois heures, exactement, nous serons devant la grande machine de Wambez, vous vous rappelez, où les professeurs de la Sorbonne sont représentés, faisant des effets de robe sur un escalier… Vous nous rencontrerez. Je ne sais pas si je m’abuse ; mais le voisinage de ces portraits de vieux messieurs ne doit pas nuire à Marguerite. La chère petite aura tout le loisir de causer avec votre fils, et c’est ce qu’il faut, n’est-ce pas, puisque nous pouvons faire l’occasion, mais non la sympathie. — Évidemment. — Vous y serez ? — Trois heures précises, madame. Et la suite est aisée à prévoir. »

M. Victor Limerel venait précisément d’assister à cette entrevue. Il avait tenu à aller seul avec Félicien. « Vous compromettriez tout, ma chère ; vous auriez de l’émotion sur les joues, dans la voix. Je vous reviendrai avec le vainqueur, et vous n’aurez pas de regret, quand l’affaire aura réussi, de m’avoir écouté. » Elle devait ne jamais avoir de place dans les succès diplomatiques de M. Limerel. L’habitude était prise. Il revenait donc, et, ne trouvant pas sa femme, il s’impatientait. Deux fois, il avait cru entendre le bruit de l’ascenseur s’arrêtant au premier ; deux fois, dans le cabinet de travail, tendu d’étoffe claire et qui n’avait qu’une tache sombre, la réduction en bronze du Penseroso avec plaque de cuivre et inscription : « Donné par les ouvriers des usines, » — il s’était levé, appuyé sur le coin de cuivre de la table, prêt à dire : « Ah ! vous voilà enfin ! Ce n’est pas trop tôt ! »

Le choc de l’ascenseur ébranla réellement le parquet. La belle madame Limerel, quelques secondes après, — elle avait couru, — entr’ouvrit la porte, et, avant même d’entrer :

— Eh bien ? Et mon fils ?

Elle avait jeté si vite, d’un ton si angoissé, ce cri maternel, que M. Limerel en fut ému, au point d’oublier le reproche tout préparé, et qu’il dit, levant les bras :

— Manquée, l’entrevue ! Entièrement manquée ! Et par votre faute !

— Je le pense bien. Tant que je vivrai, toutes les fautes sont à moi. Cependant, je n’y étais pas et vous y étiez. Mais peu importe… Racontez-moi d’abord… Où les avez-vous vus ?… Mon pauvre Félicien !… Comme il doit souffrir !… C’est cette péronnelle qui n’a pas voulu de lui ?

— Mais non, ma chère, c’est lui, c’est lui ! Comment pouvez-vous supposer ? Ah ! je vous reconnais bien là : un échec vous enlève tout jugement !

— Mais racontez donc ! Racontez ! Vous voyez que je ne puis pas supporter le retard. Où étiez-vous ?

— Tournant le dos au tableau de ce peintre, vous savez bien, la Sorbonne, dans la grande galerie. J’avais l’air de m’intéresser à une mer démontée, qui se trouvait là ; mais, du coin de l’œil, en expliquant à Félicien mon admiration qu’il ne partageait pas, je guettais. À trois heures quatre, les Tourette surgissent du grand escalier, au complet. Ils viennent. Ils vont passer tout près de nous. Je me rapproche encore de l’entrée, les mains au-dessus des yeux, de l’air d’un homme qui veut éviter un faux jour. Ils nous aperçoivent : « C’est vous, mon cher Limerel ? Quelle bonne surprise !… »

— Comment disait-il cela ?

— Essoufflé, mais très courtois, cordial même. Je suis sûr qu’il désirait ce mariage-là. Un air qui ne trompe pas. J’ai l’habitude des hommes.

— La mère ?

— Très digne toujours. Mais elle était venue, malgré la migraine.

— Et mademoiselle Marguerite ?

— La plus jolie Parisienne de toutes celles qui étaient là, vivantes ou dans les cadres d’or, un Greuze coiffé à la mousquetaire, un petit nez relevé, sablé d’un peu de rousseur, des lèvres spirituelles et éclatantes, des yeux vifs sous des paupières langoureuses : vous la connaissez. Elle savait tout. Pas une émotion. Elle est très forte. Tout de suite une liberté, un entrain, des mots drôles. Elle emmène Félicien : « Je suis chez moi, au Salon, monsieur, venez par ici. » Nous suivons. D’un commun accord, tacite, nous nous laissons distancer. Elle causait beaucoup ; son joli bras, armé de l’ombrelle, se levait quelquefois ; Félicien parlait peu ; nous pensions : « Cela va normalement, » mais nous ne pouvions pas nous le dire encore…

M. Limerel continuait le récit de l’entrevue. Et, sans doute, il exagérait le rôle de la personne qu’il aimait le mieux, et de beaucoup ; cependant, il ne parlait pas que de lui-même, de ses habiletés, de ses réflexions, de ses reparties. Par exception, il s’efforçait de raconter ce qu’avaient dit ou fait les autres. L’attention passionnée de madame Limerel, l’interrogation pressante, continue, de ce regard fixe, de cette bouche entr’ouverte, de tout ce visage tendu en avant, agissaient sur l’homme le moins indulgent qui fût à ce qu’il appelait le romanesque des mères. Cette mère-là, les yeux creusés, assise dans la bergère près de la cheminée, ployée en deux, sans égard pour le corset neuf, ni pour la robe qu’elle froissait, la voilette relevée d’un geste brusque et roulée en bourrelet, le chapeau de fleurs déplacé, n’était plus la belle madame Limerel, la blonde régulière et fade qu’il était accoutumé de dominer, mais un être en qui vivait et s’exprimait une force primitive : la pitié pour l’enfant.

— Oui, dit-elle, je vois bien la promenade, et vos haltes, et leurs gestes à eux ; mais la fin ? la fin ?

— Quand j’ai eu pris congé du baron et de la baronne Tourette, en bas, dans le hall, après trois quarts d’heure, — j’avais peur d’abuser, n’est-ce pas ? — ils ont fait, pour la forme, le tour de deux ou trois statues, puis ils ont quitté le Grand Palais. J’ai demandé à Félicien : « Qu’en penses-tu ? » Il m’a répondu, j’ai toutes les syllabes gravées dans le cerveau : « Délicieuse pour un autre, mon père : moi, je n’épouse pas. Je vous avais prévenu. — Et la raison, s’il te plaît ? — Je pourrais en dire plusieurs. Je préfère ne vous en donner qu’une, qui suffira pour empêcher toute autre tentative comme celle-ci, que j’ai eu la faiblesse d’accepter : je suis résolu à épouser Marie ! »

— Il a dit ?…

— Il a dit : « Je suis résolu à épouser Marie. » J’ai répondu : « Marie Limerel, ta cousine ? Je ne veux pas, entends-tu ? — Je vous dis que j’y suis résolu. » Et alors, ma chère, nous sommes sortis. J’étais outré ! J’ai dit tout ce qu’on peut dire. J’ai montré à Félicien quelle sottise il ferait, en épousant une fille qui ne lui apportera pas même quatre cent mille francs, en s’alliant à une famille sans chef, qui n’a de relations que dans un seul monde et dans celui qui ne compte pas. Je lui ai montré que, quand on prétendait faire son chemin dans la diplomatie, on ne commençait pas par cette maladresse. À un certain état de fortune et d’élévation sociale, tel qu’est le nôtre, correspondent des obligations spéciales. J’ose dire qu’un grand bourgeois est limité dans le choix de sa femme, comme un prince, à moins qu’il ne veuille déchoir. Félicien déchoit. Il n’arrivera pas. Il veut se mettre en route avec un paroissien romain ; c’est un Machiavel qu’il lui faut. Je lui ai dit tout cela, et d’autres choses encore… Il m’a répondu par des phrases de sentiment ; il m’a répété que Marie était jolie.

— Elle l’est, en effet.

— Mademoiselle Tourette ne l’est-elle pas, par hasard ?

— Et puis, tant de hauteur morale, mon ami, tant de distinction !…

— Définissez-la donc, la distinction ? La petite Tourette a cent fois plus de chic, et c’est la distinction d’aujourd’hui, ma chère. Et, lors même qu’elle ne posséderait pas toutes les qualités dont rêve Félicien, elle est très jeune, il la formerait selon l’idéal qu’il entrevoit. Une femme de vingt ans, est-ce qu’un mari intelligent n’en est pas l’éducateur véritable ? Est-ce qu’il ne peut pas l’affiner ?

— Nous sommes l’exemple du contraire : j’avais vingt ans moins trois mois, lorsque vous m’avez épousée.

— Je vous en prie ! Je ne suis pas d’humeur à plaisanter.

— Ni moi, je vous assure. Je ne veux pas même vous contredire sérieusement. Ce sont seulement des objections que je fais, aux lieu et place de ce pauvre enfant qui n’est pas là… Pourquoi faites-vous ces yeux durs ?

Limerel se leva, jeta sur le bureau un coupe-papier d’ivoire avec lequel il faisait volontiers, en parlant, le geste de trancher, et il se mit à marcher très lentement, les bras croisés, entre la porte et la fenêtre, et sans cesser de regarder sa femme, qui se levait, elle aussi, et qui s’apprêtait à céder, en se retirant.

— Parce que, dit-il, vous êtes au fond la vraie coupable. Vous êtes cause que Félicien a des goûts ridicules, puisqu’ils combattent les miens…

— Il s’agit de son mariage, Victor !

— Il s’agit de son avenir, et il le compromet. Si vous ne lui aviez pas donné une passion pour l’idéal, qui m’inquiète… parfaitement, qui m’inquiète, une piété excessive…

— Qu’est-ce que vous appelez excessive ?

— Celle qui gêne, parbleu !

— Hélas ! il ne pratique plus ; vous le savez bien : c’est même un de mes chagrins.

— Je ne m’occupe pas de cela. Ce que je lui reproche, c’est d’être un esprit essentiellement romanesque et mystique.

— Pauvre enfant, un peu d’enthousiasme, qu’il tient peut-être de moi.

— Mais, non, ma chère : mystique, je soutiens qu’il vit, qu’il nage dans l’irréel. Il a le goût des femmes dévotes. Il se représente Marie comme une espèce d’archange ou de madone.

— Il l’aime.

— J’appelle cela déraisonner, être malade, ignorer le monde, faire une sottise. Choisissez.

Madame Limerel, lasse d’être debout, plus lasse encore de contredire, sachant l’inutilité des discussions, reprit le ton de visite, qu’elle avait aimable et d’un joli timbre.

— Je voudrais ne pas vous déplaire. Que désirez-vous que je fasse, mon ami ?

— Ce que je veux ? C’est que vous parliez à votre fils. C’est que vous le détourniez de cette idée folle. Il vous écoutera mieux qu’il ne m’a écouté. Vous avez une influence sur lui.

— Je le ferai d’autant plus souffrir… Puisque vous le voulez, j’essaierai. Où est-il allé, en vous quittant ?

— Au ministère, où il avait rendez-vous… Il ne peut tarder. Je vous laisse. Il croira me trouver, et il vous trouvera…

— Vous ne craignez pas qu’il ne soit soutenu bien fortement ?

— Par qui ? Par ma belle-sœur ? Je lui ai écrit en Angleterre, et j’ai reçu d’elle une réponse…

— Que vous ne m’avez pas montrée…

— C’est vrai. Mais excellente. Oh ! celle-là ne fera rien pour capter mon fils. La sévérité de ses principes est encore plus grande que la vôtre. Elle m’exaspère. Du moins elle me rassure : elle me garantit contre des manœuvres déloyales. Madeleine n’attirera pas Félicien. Je ne crains que Marie, qui est une passionnée, sous ses airs de retenue. Elle a toujours vécu avec nous, avec Félicien, dans une intimité dont je ne calculais pas les dangers. Elle ne peut pas ne pas l’aimer.

— D’une amitié de cousine.

— Oui, oui, connu, d’une de ces amitiés qui sont de l’amour intimidé par sa légalité même… Marie a des yeux, Marie a du jugement ; elle sait que mon fils est un parti flatteur et charmant, qu’il a une grosse dot, qu’il ira très loin… C’est contre elle qu’il faut que vous travailliez. Dites simplement que vous trouvez ce mariage impossible, qu’il vous peinera… J’entends qu’on ferme la porte de l’hôtel. C’est Félicien… Vous direz que vous ne m’avez pas vu… Ne pâlissez pas comme vous faites, voyons ! C’est ridicule. Quand serez-vous une vraie femme ? une volonté ?

Elle demeura le visage tourné vers le couloir par où son mari disparaissait ; elle pensait : « Vous, quand serez-vous un vrai homme ? Quand serez-vous un cœur ? » Elle sentait que, dans cette minute grave, tout un passé avait sa répercussion ; elle souffrait d’être seule, contrainte d’agir contre son instinct, et sans doute contre la justice.

Félicien entra. Elle eut un geste qui fut toute son habileté. Pendant qu’il entrait, et qu’il la regardait, tendrement, de ses yeux interrogateurs, madame Limerel enlevait une à une, avec régularité, les grandes épingles dorées et strassées, déposait sur la table son chapeau de fleurs, et, du bout de ses doigts, à petits coups, disciplinait ses cheveux.

— Mon père n’est donc pas rentré ?

— Non, mon chéri, pas encore. Tu reviens du Salon, de…, enfin, es-tu content ?

Il avait de clairs yeux fermes, qui devenaient tout à coup humides, spirituels, railleurs ou câlins, des yeux de France, mais où passaient trop d’idées en voyage ; son jeune visage pâle, ses cheveux bruns en brosse, ses moustaches naissantes, son menton un peu avançant comme celui du père, en proue armée, les touffes de poils frisants qui estompaient la mâchoire et les joues sans avoir encore une forme artificielle, lui donnaient un air d’étudiant convaincu, de bûcheur bien doué. Quelque chose d’élégant dans le port de la tête et la cambrure des reins, la souplesse de ses mouvements, faisaient songer à des portraits de jeunes Italiens de la Renaissance, porteurs de dagues et vêtus de pourpoints ajustés. Il embrassa sa mère, et ne répondit pas tout de suite, mais il dit :

— Venez ? Voulez-vous ? Asseyez-vous tout près de moi : j’ai besoin de votre secours.

— Ah ! quand vous êtes grands, nous sommes si peu de chose ! Moi, te secourir ? Tu crois que je puis encore te secourir ? Comme cela fait du bien !

Il prenait sa mère par la main, et la conduisait jusqu’au canapé qui était en face du bureau de M. Limerel, le long du mur. Quand elle fut assise près de lui, Félicien se pencha en avant, et il avait les yeux errants devant lui, ne voyant que son chagrin. Elle l’écoutait, droite, devenue grave, comme une poupée très sérieuse, et elle continuait, par moments, de refaire sa coiffure déséquilibrée. Mais elle écoutait bien. Elle baissait les paupières, à certains mots, comme s’ils lui faisaient mal. D’autres fois, elle tournait la tête pour dire quelque chose de négatif : impossible, trop tard, illusion… La belle madame Limerel souffrait de voir souffrir, et elle souffrait aussi de ne pas être libre de consoler.

— Maman, je suis très malheureux.

— Qu’as-tu, mon enfant ?

— Nous ne sommes que trois chez nous. Vous ne vous entendez guère avec mon père…

— Qu’en sais-tu ? Mais si ! Tu te trompes, Félicien, je…

— Moi, sur une question très grave, je ne m’entends pas avec lui, et je ne sais pas si je m’entendrai avec vous.

— Dis ; il s’agit de ce projet ? Si la fille du baron Tourette ne te plaît pas, ton père et moi nous chercherons une autre jeune fille…

— Elle est trouvée.

— Ô mon Dieu ! Qui est-ce ?

— Elle a toujours vécu près de nous.

— Marie ?

— Oui, elle qui a toujours été si affectueuse pour vous.

— Cela est vrai.

— Et que vous avez toujours défendue… Qui pourriez-vous souhaiter qui fût meilleur qu’elle ? Elle n’a pas même besoin d’apprendre à vous aimer. Si vous voulez m’aider…

— Non, tu parles trop vite, mon Félicien ; c’est impossible.

— Pourquoi impossible ?

À ce moment, il la regarda, mais elle n’osa pas le regarder, et elle dit :

— Ta carrière, notre fortune aussi, te commandent de faire un autre mariage…

— Ma pauvre maman, vous avez vu mon père. Vous le récitez.

Elle n’osa pas nier une seconde fois. Il s’écarta un peu.

— Je ne sais pas si, dans l’avenir, ton père changera de sentiment. Peut-être. Mais le moyen n’est pas de heurter son opinion.

— Vous voulez que j’attende, vous aussi ?

— Oui.

— J’attendrai, mais quand je serai sûr que Marie m’aime. Cela, il faut que je le sache, et, dans une heure, je le saurai. Je vais le lui demander.

— Toi ?

— À l’instant.

— Tu ne lui as donc jamais rien dit ?

— Non ; avant de lui parler, je voulais être l’homme que je suis, délivré des concours.

— Et cependant, tu as accepté d’aller au rendez-vous ?

— Pour avoir un argument de plus ; pour pouvoir dire à mon père : « Je les ai vues toutes deux, et je n’en aime qu’une : Marie. »

— Mais, c’est impossible ; un mariage ne se conclut pas ainsi, dans un coup de tête, en dix minutes.

— Il y a des années que je l’aime.

— Et sans que les parents…

— Puisque je vous ai tous les deux contre moi, je n’ai donc qu’à lui parler moi-même… J’irai… Mais, voudra-t-elle ?

Madame Limerel secoua sa tête blonde, et, malgré son trouble, elle sourit.

— Comment peux-tu douter ? Une jeune fille qui te connaît !

— Non, vous ne savez pas,… vous ne comprenez pas comme moi certaines choses… Marie est une femme très supérieure.

— Et toi, Félicien !

La mère passa le bras sur l’épaule de son fils, et elle attira cette tête maigre, dont tous les muscles étaient tirés, creusés et vibrants d’émotion.

— Je suis faible, dit-elle, en l’embrassant… Je ne devrais pas te laisser croire que je te pardonne. Je ne t’approuve pas. Je pense comme ton père… Tu ne peux croire à quel point je suis désemparée. Au moment où notre dernier vœu pour toi allait se réaliser, tu brises tout. Nous avons vécu si unis, si heureux !…

— Sans nous expliquer jamais sur rien d’essentiel, ma pauvre maman. J’ai bien peur que notre paix n’ait été faite que de nos lâchetés réciproques.

— Hélas ! est-ce que cela ne pouvait pas durer ?

— Vous voyez bien que non.

— Et que vais-je dire à ton père ?

— Que je suis parti.

Il se leva, et quitta l’hôtel, tandis que sa mère, assise sur le canapé, pleurait silencieusement des larmes dont elle n’aurait pas su dire la cause, mais qu’elle sentait venir d’une douleur profonde, profonde et qui, bientôt, allait avoir un nom.

La distance était courte, entre l’hôtel des Victor Limerel et l’appartement qu’habitaient madame Louis Limerel et sa fille, avenue d’Antin. Félicien marchait vite, enveloppé de pensées qui l’assaillaient toutes ensemble. Il songeait à ce qu’il allait dire, aux réponses possibles ; il bâtissait dix romans différents ; il se débattait contre les objections de son père ; il se rappelait tout le passé qui l’unissait à Marie : il revoyait Marie enfant, sur la plage de Saint-Lunaire, où les deux familles passaient un ou deux mois, autrefois ; les Tuileries, là-bas, au bout de la file des voitures qui descendaient l’avenue des Champs-Élysées, le jardin qu’il traversait, en revenant du collège, allongeant le chemin pour la voir sauter à la corde, ou courir, souple et folâtre, et l’œil long, comme une chèvre ; il la revoyait en jupe courte, à l’âge incertain où le sourire de Marie avait changé, petit fruit qui reste vert et qui se colore déjà, Marie qui avait des regards qui tiennent à distance, et la fierté du royaume des pensées virginales ; il l’aimait maintenant d’un amour craintif, inquiet, jaloux ; il la savait si différente de la plupart des jeunes filles avec lesquelles il flirtait dans les bals, cette cousine qui était instruite et qui n’avait aucun brevet, cette très jolie femme qui était simple, cette Parisienne épanouie dans un monde d’élite, religieuse, très décidée, très nette, et qui jugeait avec une sévérité jeune, et juste, il le comprenait bien, les relations mêlées de la famille Victor Limerel. Qu’une jeune fille de vingt ans, douée comme elle, restât longtemps sans être aimée, demandée, conquise, ce n’était pas possible. Il avait souffert de cette absence de six semaines, de ce voyage en Angleterre dont il n’avait rien connu. Qui avait-elle rencontré en route, qui là-bas, et quelles influences nouvelles s’étaient emparées peut-être de ce rêve qui cherche son maître, toujours, partout ? Cette crainte était une des causes secrètes qui avaient décidé Félicien à ne pas tarder et à interroger Marie.

À droite, dans l’avenue d’Antin, Félicien Limerel entra sous le porche de la maison dont les deux premiers étages avaient déjà toutes leurs persiennes fermées. Madame Louis Limerel habitait le troisième. Il demanda à la femme de chambre :

— Ma tante est chez elle ?

— Non, monsieur, mais mademoiselle est là. Monsieur veut-il que je la prévienne ?

Il eu une émotion si violente qu’il ne répondit pas immédiatement.

— Non, ne prévenez pas. Où est-elle ?

— Dans la salle à manger. Elle écrit.

Il ouvrit la porte.

— En effet, j’écris, dit Marie en venant au-devant de son cousin. Bonjour, Excellence ! Qu’est-ce qui me vaut l’honneur ?…

Elle faisait une révérence, elle riait, elle était claire de visage et de vêtement.

— Assieds-toi, Félicien. Je reprends ma place favorite. Tiens, ici, je suis en belle lumière pour écrire, et j’ai moins de bruit que du côté de l’avenue.

Marie s’asseyait près de la table qui avait été approchée de la fenêtre. Elle avait devant elle une boîte de papier et d’enveloppes, un encrier de poche, une lettre commencée. La très large baie de la salle à manger donnait sur une cour autour de laquelle les constructions étaient basses. On voyait des pointes d’arbres à gauche, un jardin de la rue du Faubourg-Saint-Honoré.

— Je t’ai à peine vue depuis ton retour d’Angleterre, Marie.

— C’est vrai, la réunion dite de famille, chez nous, l’autre soir, n’était guère intime : dix personnes, des amies de maman ; il y en a plusieurs qui sont vraiment accaparantes…

— Il en sera de même chez nous, après-demain. Nous serons presque seuls au dîner, mais le soir, au moins cent personnes. Grande musique… Toi, tu es toujours accaparée. Quand ce n’est pas une vieille dame, c’est un monsieur vieux ou jeune, qui vient s’asseoir à côté de toi, et qui trouve plaisir à causer avec une belle jeune fille, et qui dira ensuite, pour s’excuser : « Elle a vraiment de l’esprit, du jugement, une instruction rare… » Et c’est vrai, tout cela…

— Allons, Félicien, ménage-moi. Que veux-tu, mon cher, nous passons nos concours, nous aussi. Ils sont plus nombreux que les vôtres, et pas plus amusants. Te voilà un homme, tu as une carrière, la carrière par excellence. On a dû être ravi, chez toi ?

— Oui, mais ce sont des ravissements qui ne durent pas.

— Tu en connais qui durent ?

— Non, pas encore.

Et leurs yeux s’étant rencontrés, elle rougit, et se mordit les lèvres, comprenant qu’elle avait dit étourdiment une sottise, et amené la conversation, brusquement, au tournant dangereux. Sa main, appuyée sur la table, tourna et retourna la lettre commencée. Marie Limerel était de ces natures très braves, parfaitement franches, qui n’hésitent qu’au début et pour le choix de la route, et qui vont ensuite jusqu’au bout du devoir aperçu. Son profil fin s’enlevait en médaille sur le vitrage à croisillons de la fenêtre. Quand elle se retourna vers Félicien, elle leva cette main qui venait de feuilleter les pages blanches, et elle eut l’air de prononcer un serment.

— Si tu as à me parler, fais-le tout de suite, pendant que nous sommes seuls, et ne nous mentons pas l’un à l’autre.

— Tu me répondras avec une entière sincérité ?

— Entière.

— Marie, ma cousine Marie, m’aimes-tu un peu ?

— Je t’aime beaucoup, Félicien, et depuis ma petite enfance.

— Oui, je le sais, je te crois, mais ce n’est pas ce que je te demande. M’aimerais-tu assez pour devenir ma femme ? Moi, j’ai passé depuis longtemps de l’amitié de cousin au grand amour pour toi… Je t’ai comparée, et je t’ai trouvée supérieure à toutes celles qui m’ont été présentées, je puis bien le dire, toi sage et si droite, toi qui passes dans le monde stupide où nous sommes tous, et qui ne lui ressembles ni par ton regard, ni par tes mots, ni par ton cœur, toi qui es jeune.

— Jeune ! Félicien, je me suis demandé, moi, pourquoi tu ne l’es pas assez ?

— Tu as donc pensé à moi ? Oh ! même pour me blâmer, je te remercie de m’avoir fait une place dans ta pensée ! Avais-tu deviné ? Savais-tu ?

— Oui, j’ai cru deviner plusieurs fois. Mais écoute bien : je n’aimerai d’amour que celui qui me donnera un amour comme celui que j’ai rêvé…

— Enthousiaste ? ardent ? respectueux ? Marie, celui que j’ai pour toi est tout cela ensemble.

— Je veux plus, beaucoup plus.

— Pur alors ? Ah ! tu m’interroges sur mon passé de jeune homme ?… Tu me fais des crimes d’infidélités qui ne sont pas nombreuses, je t’assure.

— Tu te trompes… Je pardonnerais peut-être à celui qui me demanderait d’oublier…

— Peut-être seulement ?

— Oui, je n’ai pas encore à m’y résigner. Je ne sais pas. Mais ce que je veux, par-dessus tout, c’est qu’entre lui et moi il n’y ait pas de pensées qui séparent ; c’est que, lui et moi, nous n’ayons qu’une âme…

— Hélas ! nous y voilà ! Je tremble, Marie, que tu ne me demandes de te ressembler trop !

— Es-tu encore un chrétien ? Avons-nous la même foi ? Comprends bien ce que je veux dire. Je sais que tu continues d’aller à la messe, et que tu y accompagnerais ta femme ; je vois que, par tradition de famille, tu es, tu restes provisoirement respectueux de l’idée catholique, des cérémonies, des usages… Mais, respectueux, mon ami, ce n’est pas assez, ce n’est pas vivre de la foi, comme j’en veux vivre. Je souffre de te parler comme je fais ; je me suis dure à moi-même. Pourtant, il y aurait une telle désillusion, si mon mari ne priait pas avec moi, ne recevait pas mon Dieu, ne s’inspirait pas, pour le moindre de ses actes, de cette foi qui est vraiment tout moi-même ! Tu me trouves jolie, et cela me touche. Mais d’autres le sont. Pourquoi es-tu venu ? Ce que tu aimes en moi, Félicien, je crois bien que c’est elle ?

— Cela se peut. Il y a du mystère en toi, Marie.

— Non, il n’y a qu’une jeunesse protégée, une volonté qui serait faible d’elle-même, mais qui a été depuis l’enfance affermie et dirigée en hauteur, avec une tendresse admirable. Je vois tant de ruines ailleurs ! Je sens qu’avec la plupart des hommes, j’aventurerais mon âme et mon bonheur… Je voudrais… Ne te moque pas de moi…

— Dis, au contraire, dis : que j’aperçoive au moins le paradis de ton âme ! J’ai promis de répondre. Que voudrais-tu ?

— Que mon mariage eût quelque chose d’éternel. Je crois qu’ils sont médiocres, ceux qui ne sont pas faits pour la durée sans fin. Je pense qu’une famille qui se fonde a un retentissement infini, avant elle, après elle. Je voudrais être la mère d’une race sainte.

— Tu en serais digne, Marie. Mais l’autre, où le trouveras-tu ? J’en connais quelques-uns qui pensent comme toi et qui vivent comme tu le dis. Mais ceux-là ne t’aiment pas ! Ils sont meilleurs que moi, mais ils ne t’aiment pas ! Ils passeront près de toi, et ils ne sauront pas ce que tu vaux. Quelle œuvre d’ailleurs plus belle que de ramener à Dieu l’homme que tu aurais choisi ?

— Aujourd’hui, cela ne se peut plus guère, Félicien. J’aurais à lutter contre le monde entier. Je n’arriverais pas.

— Pourtant, petite Marie, les vierges chrétiennes épousaient des païens ?

— Elles étaient bien obligées. Et puis, ils étaient, eux, des païens excusables des ignorants de la vie vraie.

— Et nous ?

— Ceux d’aujourd’hui sont des chrétiens flétris. J’en suis sûre, je le sais, avant d’en avoir eu l’expérience : ça ne revient pas dans l’eau pure comme un brin de lilas.

— Dans les larmes alors ?

Et il essaya de rire.

— Oui, plutôt dans les larmes.

Et il se mit à pleurer. Il ne cacha pas ses larmes. Elles coulaient sur ses joues. Il penchait la tête, il regardait Marie, comme déjà lointaine. Et ne pouvant supporter tout l’amour douloureux qu’il lui disait ainsi, Marie le regardait un moment, et puis fermait les yeux, et puis le regardait encore. Une pitié grandissait en elle.

— Mon pauvre Félicien, comme je te fais du mal !

— Non, pas toi, Marie, pas toi ! Tu n’es pas coupable. Tu es celle pour qui je souffre, mais tu ne fais que me montrer quelle distance il y a entre nous… La faute est à ceux qui ne te valent pas… Je me défends parce que je t’aime… Au fond, les paroles que tu dis, je les sens justes… Tu dois avoir raison… Moi, je ne sais plus. C’est la chose la plus dure que j’aie à t’avouer… Je ne songe pas souvent à ce qui me reste de foi, parce que j’ai peur de trouver qu’il n’en reste plus.

— Ne dis pas cela, Félicien ; tu te trompes certainement !

— J’espère que je me trompe.

— Oh ! oui, ne me réponds pas tout de suite… Tu n’es pas sûr… Prends le temps d’examiner…

— Tu me voudrais meilleur, tu ne me croyais pas pire comme je le suis. Je te bénis, parce que tu souffres aussi.

— Vois, tu te sers d’un mot de la foi. Tu me dis : « Je te bénis. »

— C’est ce qu’il m’en reste, hélas ! des mots, des sons, des regrets…

— Attache-toi aux regrets. C’est le commencement du retour ! Ne me dis plus que tu ne crois pas. Ne t’accuse plus… Étudie-toi…

Elle s’était penchée, elle avait pris la main de Félicien. Elle le consolait, elle le plaignait de toute son âme jeune, angoissée, qui voyait pleurer d’amour.

— Oui, je le ferai. Mais comprendras-tu, toi qui n’as pas varié, ce que c’est qu’une âme malade ? J’admire cette religion que j’ai aimée, mais je ne vais plus à elle. Je me dis : « Cela est beau », et je n’adhère pas au précepte. Les facultés préhensives de mon âme sont comme inertes, ma volonté ne suit plus mon intelligence. Je regrette de ne pas croire, et je ne fais rien pour sortir de ce doute qui me pèse. Il y a en moi une puissance engourdie ou morte, je ne sais lequel, et c’est de ce problème que tu fais dépendre ma destinée !

— Comment cela se peut-il ? Toi, élevé dans un collège dirigé par des prêtres ? Toi, élevé par eux ?

— Non, instruit, ce n’est pas la même chose ; ils ont fait ce qu’ils ont pu, ou à peu près. Si leur œuvre n’avait pas été détruite, je serais ce chrétien que tu pourrais aimer, Marie. Ne recherchons pas qui a fait ces ruines. Évidemment, moi, moi d’abord. Mais… nous découvririons des coupables que je ne veux pas nommer. C’est un abîme que je redoute de parcourir.

Marie se leva, et fit un geste de supplication.

— Ne me réponds pas davantage ! Je puis être sûre que tu me diras l’entière vérité. Prends du temps pour t’étudier toi-même. Tu verras fondre plusieurs illusions qui t’aveuglent sur tes croyances. Va, Félicien, j’ai espoir !

— Chère cousine Marie, quel rêve tu es !

— Et pendant que tu songeras, moi, je prierai.

Il ne pleurait plus. Il était debout à côté de Marie aussi pâle que lui, mais il évitait de regarder le visage qu’il aimait, sentant qu’il ne serait plus maître de son chagrin, s’il rencontrait encore ces yeux pleins de pitié, et il regardait seulement le bas de la robe, et la main fine et ferme allongée sur la table.

— Marie, nous sommes victimes de ce temps. Je suis du monde qui meurt en s’amusant, et tu es, toi, de l’élite préservée, et réservée pour la résurrection… Je n’ai jamais vu comme ce soir ce qui a cessé de vivre en moi. Je vais t’obéir… Je vais tâcher de me reconnaître parmi les décombres.

— Si tu vois ton mal, renie-le donc !

— Ah ! Marie, combien voient leur mal, et n’ont pas la volonté, ou la grâce de guérir.

— Ou la grâce !

— Oui, tu ne peux comprendre cette pauvreté de l’âme, toi l’ardente, toi la non diminuée, toi la dévouée.

— Si mon amour pouvait te rattacher à la foi ! Mais non, ce n’est pas assez. La force doit venir d’ailleurs : je prierai.

— Dis, quand nous reverrons-nous ? Tu m’es chère désespérément.

— Chez ma tante, après-demain. Mais je te défends de rien me dire ce jour-là. Je ne veux pas que tu me parles. Je veux que tu me fuies ! Laisse passer des jours, des jours, encore des jours ! Ne nous condamne pas trop vite !

— Nous ! Ah ! que tu es bonne !

— Adieu.

— Prie bien, toi, Marie, prie pour deux.

Ils se donnèrent la main, et dans l’étreinte rapide de leurs doigts, tout l’honneur de leurs âmes jeunes et blessées s’exprima. Ce fut comme un serment d’attendre dans le silence l’avenir inconnu, prochain, menaçant.


Félicien ne voulut pas rentrer chez lui. Il était trop violemment troublé pour affronter les regards de son père. Il était trop irrité. Toute sa jeunesse se levait ; toutes les années, témoins successifs, venaient déposer. Elles disaient :

« Que crois-tu ? Comment pourrais-tu être un homme de foi ? Tout petit, tu as été laissé aux mains des domestiques, passantes de la maison, pour qui tu n’étais qu’une petite chose criante, qui fait veiller tard, quand la mère et le père sont sortis. Onze heures, minuit, une heure. Quels tristes anges gardiens ! Pour une qui joignait tes mains et t’apprenait une prière, combien t’ont couché en grondant, ou en chantant, sans appeler le ciel dont l’enfant a besoin, pour être tout l’enfant ?

» Quelle étude as-tu faite de ta religion ? Quelle immense place a tenue, dans ton adolescence, la pensée du baccalauréat ! Le collège où tu as été d’abord demi-pensionnaire, et, pour finir, externe, donnait à l’enseignement religieux une place mesurée, suffisante si les parents prenaient soin de faire répéter la leçon, de l’expliquer, de la montrer surtout vivante en eux. Il y avait plusieurs prêtres zélés, qui tâchaient de mettre un peu de divin dans ces esprits tout occupés du monde, saturés de bruit, troublés par la rue, les journaux, les affiches, les théâtres, les livres et par cette violente nature qui a des raisons de plaisir pour trouver acceptable le doute, si misérable qu’il soit, qui peut ébranler la règle. Ces hommes animés de la charité, et savants dans la science qui fortifie, gagnaient des âmes à la vérité, pour toujours ; ils avaient le respect rapide des autres ; Félicien, tu étais de ces autres ! Ah ! quelle compensation, quelle revanche de la messe du dimanche ! On pouvait tout dire et tout sous-entendre chez toi, dans les dîners, les soirées, les visites et les thés. Ta mère désapprouvait au fond, mais par politesse elle souriait quand un des passants du monde soutenait un paradoxe, attaquait le cléricalisme en se déclarant respectueux de la foi, plaisantait les dévots, le scapulaire ou les indulgences, se déclarait hostile aux Jésuites ou aux « moines d’affaires », comme il disait, ou racontait quelque histoire grasse. Monsieur Victor Limerel ne croyait pas avancer une sottise, quand il affirmait qu’il avait assez d’honnêteté pour se passer de philosophie. Il ne songeait pas à la petite âme qui entendait tout, qui voyait vivre, et apprenait à vivre à côté du credo qu’on récite. Et voilà ta jeunesse ! »

Félicien se souvenait, comme d’une date douloureuse, de l’époque, — il faisait alors ses études de droit, — où la conscience claire de sa volonté coupable, le sentiment de son indignité, l’avait fait s’abstenir de la communion pascale. Madame Victor Limerel avait seule communié. Au retour, pas de scène, pas d’explication : une parole de plainte seulement, craintive. Madame Limerel avait pleuré, le père avait semblé ignorer. Et voici que Marie ressuscitait ce passé, l’obligeait à comparaître jour par jour, et que beaucoup de mots et d’incidents, que Félicien croyait avoir oubliés, s’offraient à lui, et demandaient à décider l’avenir. Que crois-tu encore ? Quelle promesse peux-tu faire à cette âme sainte ? Quelle communauté véritable s’établirait entre elle et toi ? Descends encore plus avant dans ta trouble conscience, jeune homme ! Souffre ! Peut-être, tout au fond, retrouveras-tu, sans que tu puisses le prévoir, une force encore vivante dans son germe enseveli.

Après avoir erré dans les rues et les avenues du quartier de l’Étoile, Félicien se décida à rentrer. Huit heures étaient sonnées. Madame Limerel, dès qu’elle entendit s’ouvrir la porte du vestibule, sortit du petit salon, et vint au-devant de son fils.

— Eh bien ? Comme tu as été longtemps ! Je n’ai rien dit à ton père. Il est en haut.

— Ne lui dites rien.

— Je ne suppose pas un instant qu’elle t’ait refusé ?

— Ne m’interrogez pas. Laissez-moi réfléchir en silence, maman. J’ai besoin de repos, d’étude avant de donner la réponse que j’ai promise.

— Ah ! tant mieux, c’est toi qui décideras !

— Oui…

Il soupira, passa la main sur ce front maternel qu’il ne voyait jamais ainsi, ridé par le souci.

— Non, ne vous rendez pas malheureuse. Il n’est pas temps. Je puis vous dire seulement que le bonheur ou le malheur de ma vie tout entière est enfermé dans le petit mot que j’irai dire là-bas. Et vous n’y pouvez rien, rien.

Il se reprit et dit :

— Plus rien.


* *


*


Le matin du mardi 22 juin, madame Victor Limerel reçut un mot de sa belle-sœur, et elle y répondit immédiatement par le billet suivant :

« Mais oui, ma chère Madeleine, je serai charmée de connaître ton Anglais. Il verra chez nous pas mal de monde. Nos amis ont voulu fêter avec nous le succès de mon fils, — et tu remarqueras que la date est choisie, puisque nous sommes à la veille de la Saint-Félix, — ils ont répondu en nombre à l’invitation. Tu peux même nous amener M. Breynolds pour dîner ; il sera déjà habitué à nous quand les invités arriveront pour la soirée, et cela lui fera, dans la foule des inconnus, quelques îlots de conversation. Et puis, sans lui, nous serions treize à table. Ta sœur et amie :

POMMEAU VICTOR LIMEREL.

» P -S. — Félicien, à qui je viens de lire ce billet, se moque de ma superstition. Mais je persévère : amène-moi le 14°. »

Le jour même où il avait quitté Redhall, Réginald s’était embarqué pour Ostende. Il avait passé en Belgique, chez des amis, la première semaine, et même un peu plus, de son exil volontaire. Puis, muni de lettres de recommandation, il avait pris le train pour Paris, où l’attirait un dessein médité et précis. « Je les verrai chez eux, songeait-il, je les étudierai dans leurs œuvres vivantes, ces catholiques, j’assisterai à leurs réunions, je les entendrai parler, je les comparerai, et pour cela j’irai en France, dans le pays où la religion est la plus ancienne, la plus créatrice, la plus apostolique, la plus combattue. On ne me rencontrera pas dans les théâtres ou dans les musées. J’appartiens à une seule recherche. L’épreuve m’y attache, autant que mon inquiétude. Le reste m’est indifférent. À plus tard ! » Pour cette raison et pour une autre encore, il avait repoussé l’idée, qui plusieurs fois lui était venue, de rendre visite à ces deux Françaises, témoins du passé récent, et qui avaient été reçues dans la maison patrimoniale des Breynolds. Un mot le gênait, celui qu’il avait dit à la petite Dorothy, en parlant de Marie : « Je ne la reverrai pas. » Enfantillage sans doute, mais qui avait pouvoir sur cette nature tenace, peu habituée à se déjuger, même dans les petites choses. Un soir, cependant, comme il rentrait, triste, à l’hôtel, il avait vu de la lumière, là-haut, dans l’appartement qu’habitait madame Limerel, et la pensée de ne pas être impoli, un regain de sympathie, le jeune désir d’apercevoir encore cette jolie Marie Limerel, l’avaient emporté.

Bien que Marie et sa mère l’eussent accueilli avec la simplicité amicale qu’autorisaient les semaines passées à Westgate, il s’était montré d’abord d’une froideur extrême. Elles le sentaient aussi distant que le premier jour, quand lady Breynolds avait présenté son fils aux Françaises. On eût dit que l’espèce de confiance qui s’était établie, sur le sol anglais, entre Réginald et Marie, n’avait pas passé le détroit, et que ce jeune homme, correct et sérieux, qui répondait des mots ou des signes aux questions des deux femmes, n’avait jamais causé avec Marie dans le parc du domaine paternel. Un fragment de cette conversation, coupée de silences, avait aussi étonné madame Limerel.

Elle demandait :

— Vous désirez peut-être connaître quelques personnes à Paris, monsieur ?

— Je vous remercie, non, je ne désire pas.

— Alors, ce sont les monuments qui vous intéressent ?

Il avait ri, en disant :

— Pas beaucoup.

Et on avait vu dans ses yeux clairs, et dans le dessin tendu de ses lèvres, un peu de cette âme qui se livrait difficilement.

— Comprenez-moi bien. Je ne prétends pas que vous deviez monter dans les tapissières qui partent de la place de l’Opéra, et qui promènent vos compatriotes à travers Paris. Mais, venant ici pour la première fois, vous avez dû vous tracer un plan d’études, ou d’amusement. Vous connaissant, je suis sûre qu’il faut dire d’études.

— Oui. Des amis que j’ai, en Belgique, m’ont recommandé à plusieurs personnes.

Il n’en dit pas plus long sur ce sujet, et la manière dont il employait son temps, à Paris demeura son secret. Aucune allusion ne fut faite, naturellement, aux explications violentes qui avaient décidé Réginald à quitter subitement Redhall, et dont on avait parlé dans la petite colonie de Westgate. En demandant des nouvelles de sir George et de lady Breynolds, madame Limerel laissa supposer qu’elle ignorait tout, même ce qu’elle avait vu, entendu ou deviné. Réginald fut touché de cette réserve, et, s’il n’en témoigna d’aucune façon, il pensa : « Ce sont des personnes de très bon monde, puisque, chez elles, et dans ce Paris, elles agissent comme elles ont fait en Angleterre. » Il avait ce préjugé, tout au fond de lui-même, que le milieu anglais pouvait corriger une certaine exubérance, une sorte de légèreté de jugement et de paroles qu’il croyait très communes en France et comme nationales. Lorsque madame Limerel lui proposa de le faire inviter, pour le surlendemain, chez sa belle-sœur, il accepta, bien qu’il ne fût pas dans la disposition d’esprit d’un voyageur ordinaire, et l’empressement qu’il y mit fut la preuve secrète que sa visite l’avait charmé, et même un peu surpris.

— Je ne vous ferai pas inviter, ajouta madame Limerel, pour le monde que vous rencontrerez, puisque vous venez de nous faire une déclaration de sauvagerie…

— D’ailleurs, ce n’est pas tout à fait le nôtre, dit Marie.

— Mais pour la musique, qui est très bonne.

Voilà pourquoi, le 22 juin, huit heures sonnant, Réginald Breynolds était présenté aux convives des Victor Limerel. C’étaient : un jeune ménage Pommeau, apparenté à madame Limerel, le mari associé dans la maison d’automobiles Molh et Gerq, — et l’on disait : « Pommeau des automobiles », comme on dit à Rome : « Pietro dei Massimi » ; — un vieux conseiller d’État qui dînait dans tous les mondes, par tous les temps, racontait une histoire après le bourgogne, de quoi payer l’écot, terminait gaillardement son dîner, avec la satisfaction du devoir accompli, fumait, tenait un petit cercle, entre hommes, où il répétait une histoire salée, et filait en croisant le premier entrant de la soirée ; le banquier Ploute et sa femme, lui administrateur de plusieurs grandes sociétés, la richesse même, intelligent, elle, la richesse même, bête et très blonde, réputée pour la ligne de ses épaules, les plus tombantes comme les plus diamantées du vrai monde ; un secrétaire d’ambassade qui voulait bien faire au jeune attaché l’honneur de dîner ailleurs que dans une maison de ministre ou de conseiller, un homme qui avait la parole plate et modeste et une terrible collection d’anecdotes contre le prochain ; M. de Semoville, dont la femme avait dû refuser au dernier moment, statuaire amateur qui mettait tout son insuccès au compte de sa naissance, enviait en paroles les humbles non titrés, et portait une grande barbe carrée grise, sous des yeux de veilleur incorrigible, souvent mornes, quelquefois très vifs et très fins ; le cousin et la cousine Bourguillière, tous deux épais, elle seule imposante et « romaine », ménage qui passait pour habiter toute l’année la campagne, un grand domaine administré par madame, laquelle faisait, disait-on, 23.000 francs de bénéfices sur le lait de ses vaches, ménage renommé pour son expérience rurale, agricole, douanière, chevaline, ovine, etc., et qu’on voyait à Paris, toutes les fois qu’il y avait une occasion de quitter les champs, c’est-à-dire à tout moment.

Ce dîner, que madame Limerel qualifiait d’intime, groupait presque uniquement des professionnels de la « sortie » mondaine, habitués à se retrouver, par quatre ou six, autour des mêmes tables. Il fut remarquable par l’aisance rapide et silencieuse du service, autant que par l’absence totale d’imprévu dans les conversations. Au début, l’industriel parla beaucoup, comme il eût fait en présidant une commission, et pour amorcer, croyait-il, la discussion, l’échange des idées ; et il provoqua, en effet, sur des sujets variés, graves ou légers, toujours vite usés parce qu’ils étaient mal connus, des opinions contradictoires, dont la sincérité était faible également. Ceux qui ont fréquenté le monde savent que c’est là son train. Réginald, qui avait vécu en plusieurs pays, mais point en France, admirait secrètement, au contraire, la souplesse de dressage de tous ces esprits français, leur vivacité, l’éclat de certaines reparties, qui avaient pu servir mais qui reparaissaient en travesti. Il s’en amusait, ayant un goût de l’humour qui le rendait sensible à l’originalité d’une riposte, et aux trouvailles d’expressions. Il jugeait très amusant M. de Semoville, racontant ses impressions de l’Hôtel des ventes, dont il était un fervent, et quelques histoires du conseiller d’État, parmi lesquelles, ce soir-là, d’après le très « rosse » M. Pommeau, il y en avait une inédite. En anglais le plus souvent, il communiquait ses jugements à Marie, près de qui il était placé. Bientôt, il devint le personnage qui doit parler, de qui on attend quelque chose de nouveau. Car c’est une loi fréquemment vérifiée, que les personnes qui peuvent intéresser les dîneurs ne sont pas mises à contribution dès le début, et que leur rôle ne commence qu’après les premiers services. On tient, avant d’écouter, avant de questionner, à faire preuve de son petit talent, à caqueter, papoter, se montrer prévenant avec le voisin ou la voisine, à épuiser quelques idées ou quelques formules que tout esprit civilisé expose volontiers à sa devanture. On venait de servir la selle de Béhague ; M. Pommeau, des automobiles, répondant tout haut à une réflexion de la chaise à côté, dit :

— Mais oui, nous avons ici monsieur Breynolds, qui connaît admirablement les Indes.

— C’est vrai, dit M. Limerel, du ton d’un piqueur qui sonne le bien-aller ; admirablement ! Il exerce un commandement dans des régions très sauvages.

— Où donc, je vous prie, monsieur Breynolds ? demanda madame Ploute, qui avait un teint de plusieurs millions, — il lui avait valu l’amour de M. Ploute, — et qui ne remuait en parlant que ses très jolies lèvres roses, toutes les lignes de son visage et son regard même demeurant immobiles et indifférents.

Réginald, gêné de parler français devant tout ce monde, dit seulement :

— 16e Rajput régiment, dont la station est Manipur, dans l’Assam.

Il y eut un petit froid, le temps de chercher. Le premier qui parla fut le secrétaire d’ambassade.

— Ah ! très bien, l’Assam, une province des Indes anglaises, très sauvage, en effet, nord-est, frontière de Chine…

— C’est que, reprit madame Ploute, j’ai fait mon voyage de noces dans les Indes. Est-ce que vous trouvez que les femmes indoues sont si jolies, monsieur ?

Désormais tout le monde se sentit le droit d’interroger. La détente avait été produite, l’assurance reconquise. Breynolds devint l’homme qu’on va juger. Il se défendit tant qu’il put, répondant d’abord par phrases très courtes. Quelqu’un parla de Sisowath et de ses danseuses. Madame Ploute, qui avait plus souvent le plaisir d’être regardée que celui d’être écoutée, jouissait vivement de tenir, de diriger une conversation, elle avait un sourire permanent et stérilisé à l’adresse des yeux clairs de Réginald, qui se tenait droit, attentif, comme à la parade. Elle disait aimablement une foule de sottises et d’enfantillages auxquels il répondait sérieusement, quelquefois même après un moment de réflexion. Il était « charmant », ce jeune homme. On le considéra beaucoup, quand il eut raconté que l’uniforme du 16e Rajput, qui s’appelle le Luknow régiment, comportait la tunique rouge à parements blancs, le casque wolseley, blanc, avec le pugaree, la torsade de mousseline blanche, et qu’avec l’uniforme khaki, les officiers avaient la culotte et des bandes d’étoffe, les « putties », autour de la jambe. Chacun, en imagination, l’habilla ainsi, soit en rouge, soit en brun, et le trouva bien. Il fut forcé de dire plusieurs traits de mœurs des peuplades mishmis, parmi lesquelles il avait vécu, et quelque chose de la considération due aux héros, une lueur attendrie et soumise flotta, plusieurs minutes, dans les yeux de madame Pommeau, qui était malheureuse en ménage, de madame Ploute, qui avait rêvé quelquefois d’être aimée par un très beau guerrier. Madame Victor Limerel songeait avec gratitude que son dîner « marchait bien ». Réginald ayant vu, d’autre part, que son français était compris par tout le monde, hésitait moins, et s’animait.

— Paris doit vous faire un drôle d’effet, après les Mishmis ! interrompit le banquier Ploute, que les Indes n’amusaient pas.

— Qu’est-ce que vous avez vu à Paris, depuis plus d’une semaine que vous y êtes ? demanda M. Limerel.

Des voix de femmes reprirent :

— Oui, oui, qu’avez-vous vu, monsieur Breynolds ?

— D’autres Mishmis, murmura Félicien.

Les têtes étaient toutes tournées ou penchées du côté de l’Anglais, et les maîtres d’hôtel, qui passaient une salade, jugeaient peu favorablement ce convive qui gênait le service.

— Moi, dit tranquillement Réginald, j’ai interrogé des prêtres et des directeurs d’œuvres, sur la charité à Paris ; j’ai visité une communauté religieuse, une des dernières qui n’aient point été chassées de chez vous, et les ateliers d’apprentissage pour les infirmes, chez les Frères de Saint-Jean de Dieu. C’est une œuvre qui dépasse, je crois, le pouvoir de l’homme sur lui-même…

— Ce n’est pas pour votre plaisir, je suppose ? demanda avec sollicitude madame Ploute. Vous avez une mission de votre gouvernement ?

— Non, pas de mission. Je fais cela pour moi.

— Comme c’est curieux ! Vous ne trouvez pas, chère amie, — la belle madame Ploute s’adressait à la jolie madame Pommeau, — que c’est très curieux ! Monsieur Breynolds n’a pas du tout l’air…

— De quoi, chère amie ?

— Mais… de ça…

— Alors, reprit M. Limerel, vous refaites, à votre usage, le livre de Maxime Du Camp ?

— Précisément, répondit Réginald, et je constate que les œuvres de charité à Paris sont tout un monde très vaste, sans cesse renouvelé, admirable…

— Vous devez avoir… aussi fort chez vous ?

— Sans doute, des institutions prospères, fortes, si vous voulez… Cependant, il y a ici une force qui me frappe beaucoup.

L’approbation fut générale, et l’abandon du bel officier des Indes immédiat. Les hommes sourirent à leur voisine : « Eh bien ? vous avais-je prévenue ? » Les voisines, les jeunes, répondirent : « Vous aviez raison. Il paraissait pourtant intéressant ; il était bien parti. » Madame Limerel jugea qu’il n’y avait point de temps à perdre pour sortir de la charité, et trouva une diversion quelconque. Marie observa que Félicien n’avait pas eu l’attitude ironique de M. Pommeau, de M. de Semoville, du secrétaire d’ambassade, de son père lui-même.

Le dîner achevé, et comme elle rentrait au salon, au bras de Réginald, M. Bourguillière, qui n’avait pas dit un mot de tout le repas, s’approcha :

— Monsieur Breynolds, permettez-moi de vous dire que les opinions que vous avez exprimées sont, de tout point, les miennes. Nulle part, autant que chez nous, la matière première humaine n’est supérieure.

Et il s’inclina.

Réginald fut aussitôt interrogé par le diplomate, qui avait préparé, en silence, quelques questions à poser. Félicien vint près de Marie. Elle était debout, le long de la tapisserie des Gobelins qui ornait magnifiquement le grand panneau du salon.

— Je ne puis te parler de moi, dit-il, j’ai promis… Mais j’ai le droit de te demander : qu’est-ce que fait à Paris cet Anglais, que vous avez l’air de connaître beaucoup, ta mère et toi ? Que cherche-t-il ? Toi peut-être ?

— Non, beaucoup mieux que moi, beaucoup plus.

— Un livre à faire ? Quelle misère !

— La vérité à croire…

— Tu ne me le rends pas sympathique… Je me défie des recherches, dès que je devine un intérêt…

— Comme tu es dur pour moi, et injuste pour lui !

— Sois tranquille, en tout cas ! Je vais faire l’éducation de votre Hindou ! Je lui apprendrai, pour refroidir son enthousiasme, ce qu’est un salon qui passe pour réactionnaire. Ma parole ! le ministre a failli voir dans le salon de mon père un obstacle à mon entrée…

— À quoi bon nous diminuer, Félicien ?

Il s’était déjà éloigné, sur un signe de son père, qui emmenait les hommes au fumoir. Quand ils rentrèrent, ils trouvèrent les salons envahis par les invités qu’une file interminable d’automobiles versait devant le perron. Obligé de saluer beaucoup de personnes, il ne reprit sa liberté qu’assez tard, près d’une heure après que le concert eut commencé. Alors il chercha Réginald, et il l’aperçut, dans l’embrasure d’une porte, entre le grand salon et le petit salon bleu. Réginald se tenait appuyé aux boiseries, les bras croisés, et considérait, avec un flegme observateur, les quatre demi-cercles de femmes, presque toutes jeunes, en toilette de bal, autour du piano, et les groupes d’hommes massés en arrière. Félicien cherchait à deviner, en s’approchant, quelle pensée pouvait bien être celle de cet Anglais, tout à coup transporté dans un monde si nouveau. Il ne remarqua pas un mouvement de physionomie, et la conclusion la plus nette de son examen fut que Réginald Breynolds était vraiment un bel exemplaire de la race anglo-saxonne. Dans son esprit malade, la souffrance en fut avivée. Sans qu’il se rendît un compte exact de ce qu’il éprouvait, il avait une crainte vague qu’il ne s’établit une comparaison, dans une âme très chère, entre ce jeune étranger et lui-même, et il avait peur que Réginald Breynolds n’emportât, de cette soirée, l’image de Marie, délicieuse dans un décor d’une élégance raffinée. Et c’est pourquoi il s’apprêtait à dissiper, s’il y avait lieu, l’illusion du cadre. Il dut, pour arriver jusqu’à Réginald, faire un détour, entrer dans le premier salon, presque désert, et pénétrer, de là, dans le petit salon où se trouvait l’Anglais. Celui-ci, pendant que Félicien venait à lui, entendait, mêlée aux premiers raclements d’un violoncelle et d’un violon qui s’accordaient, une conversation rapide entre M. Pommeau, ce griffon noir, tout barbu, aux dents éclatantes, et une toute jeune femme qui avait le visage d’un ange du Pérugin et un corps de statue de la Renaissance moulé dans de la soie rose. Ils parlaient à voix prudente et dressée à ce manège, très près l’un de l’autre, mais tournés vers l’orchestre et occupés, en apparence, de ce qui se passait sous leurs yeux.

LUI. — Je voudrais bien savoir ce qu’il y a dans ce petit cœur ?

ELLE. — Ce n’est pas si curieux que vous le croyez.

LUI. — Raison de plus pour ne pas refuser de vous confesser à moi.

ELLE. — Quel directeur !

LUI. — Pourquoi pas ?

ELLE. — Vous seriez trop indulgent.

LUI. — Je le suis pour moi, pas pour les autres.

ELLE. — Naturellement. Mais je préfère garder mes secrets.

LUI. — De gros péchés, alors ?

ELLE. — Gros ! Ne dirait-on pas que je suis une fille repentie ?

LUI. — Repentie ? Non, vous êtes trop jeune.

ELLE. — Taisez-vous, impertinent ! On peut entendre.

LUI. — Qu’importe ?

ELLE. — Il y a des principes ici.

LUI. — Si peu ! Des restes…

ELLE. — Ça se ressert, les restes.

LUI. — Oui, aux invités. Alors, vous ne voulez pas ?

ELLE. — Un autre jour.

Ils s’écartèrent, d’un mouvement lent, vers la droite.

— Quelle est cette dame ? demanda Réginald à Félicien qui arrivait.

Le violoncelle chantait quelque chose de champêtre et de frais, une mélodie naïve qui devenait grave, et d’où le piano, faisant l’orchestre, commençait à dégager un motif de prière.

— C’est le flirt de monsieur Pommeau, une femme qui a un mari charmant, et bon, et intelligent, et dont elle est adorée, tenez… ce grand joli homme qui la regarde, là-bas, si inquiet… Elle a peu de fortune, et il lui faut du luxe… C’est de tous les pays, n’est-ce pas ?… Et cela fait penser au mot que Blumentel, le conseiller, a dit pendant le dîner.

— Lequel ?

— En effet, il en sert toujours plusieurs, mais assez bas pour que la moitié de la table rie, et que l’autre voie seulement rire. Il a dit : « Ce qui est plus rare qu’un mariage de sentiment, c’est un adultère d’amour. La plupart sont de convenance. » C’est joli, n’est-ce pas ?

L’Anglais n’eut pas l’air de trouver cela drôle. Son visage rasé n’eut pas même ce léger mouvement des lèvres qui voudraient rire et qui sont retenues.

Le morceau finissait. Les mains se levaient et applaudissaient, et toutes les femmes, penchant la tête à gauche ou à droite, se hâtaient de reprendre le papotage si malheureusement interrompu par la musique, tandis que le violoncelliste, son instrument d’une main, son archet de l’autre, faisait des révérences à madame Victor Limerel, qui le félicitait. Un vieux monsieur passa, murmurant : « Rasant, n’est-ce pas, madame ? »

— Tenez, continua Félicien, ce jeune homme chauve, à monocle, près du piano, c’est un professeur d’anarchie extrêmement distingué, auquel on songe pour le Collège de France ou l’École Polytechnique. Le choix lui appartiendra, naturellement. Il n’y a point de titres qui vaillent la maîtrise en démolition, chez nous. Mon père l’invite parce que ce jeune homme est une puissance à ménager, pour moi peut-être, pour lui sûrement…

— Ah !

— Je ne vous présenterai pas, parce que, en votre qualité d’Anglais, vous seriez immédiatement entrepris et obligé de convenir…

— Non…

— De la fraternité des peuples. Mais si, monsieur, vous ne connaissez pas cette tyrannie des fous diplômés. Vous l’écouteriez, vous ne seriez pas de son avis, et il vous quitterait, persuadé que vous l’admirez. Car, au fond, je devine vos idées là-dessus. Quand tous les peuples auront décrété qu’ils vont devenir frères, le dernier qui mettra sa main dans la main des autres, c’est le peuple anglais ?

Cette fois, Réginald sourit, et dit :

— Très vrai, cela, très vrai.

— Regardez encore cette femme d’un âge incertain, au premier rang… non, pas si loin, à droite, celle qui a une tête chevaline… Vous y êtes. C’est une grande dame, qui reçoit beaucoup et très bien, avec tant de bonne grâce qu’elle se juge dispensée de rendre les visites.

— Je ne trouve pas cela mauvais, si on retourne chez elle.

— Tenez, à côté d’elle, la grosse, qui a l’air si digne…

Un baryton, le gilet largement ouvert, tout en poitrine, attaquait un grand air de Ivan le Terrible.

— Elle s’est imposée à la bonne société, à la nôtre tout au moins, par la solidité de son vice, la constance de son irrégularité, la permanence de ses torts. Elle serait étonnée qu’on la fit souvenir qu’on ne prescrit ni contre les maris, ni contre les enfants… Près d’elle, ce vieux monsieur dont la colonne vertébrale ne tient plus, ce crâne jaune et piriforme, est un homme très ruiné, qui vit largement, un homme de beaucoup d’esprit, qui n’a aucun jugement et est recherché des femmes…

— Et celle-ci ? demanda Réginald.

— Où ? la bleue ?

— Non, la jeune, brune.

— En tulle pailleté noir ?

— Oui, qui cause depuis si longtemps avec deux messieurs.

— Elle doit les quêter pour quelque bonne œuvre.

— Vous voulez rire : il y a, j’ai contrôlé, vingt-deux minutes qu’elle sourit, parlemente, explique…

— Je vous affirme que celle-là est une femme dont on ne doit rien dire. Elle est moins jeune qu’elle ne semble l’être ; elle est veuve depuis dix ans ; elle s’appelle la comtesse de Soret ; elle n’a pas quitté le monde afin de le faire servir à la charité ; elle passe, et personne ne lui a dit un mot libre ; elle est assez forte, croiriez-vous, pour refuser de conseiller les autres, et pour ne pas s’apitoyer, en public, sur son chagrin. Une vertu, une tristesse, mais une vaillance ; à la voir, un étranger peut s’y méprendre. C’est de la sainteté de Paris, un article tout à fait supérieur, croyez-m’en, qui ne se fabrique qu’ici.

Réginald esquissa un geste de doute poli : « Admettons, je ne veux pas vous contredire, mais je n’y crois pas. »

M. Victor Limerel, affairé, les lèvres souriantes au-dessus du terrible menton, traversait le salon, avec peine : « Pardon, pardon, chère madame, cher ami… » Il aperçut son fils et Réginald.

— Eh bien ! je suppose que mon fils vous a nommé à quelques-uns de nos invités, monsieur, et que vous commencez à vous reconnaître parmi nous ?

— Je fais l’éloge de tous, dit Félicien, tandis que son père continuait le difficile parcours du salon.

En même temps il observa que le regard de Réginald Breynolds s’était arrêté sur Marie.

— En somme, reprit-il avec une âpreté de ton singulière, tout ce monde que vous voyez n’a d’autre unité que celle du salon de mon père. On cherche les consciences. La plupart de ces gens-là ont renoncé à en avoir une, parce que c’est une cause de souffrance. Ils ne frémissent que pour leurs plaisirs menacés, et n’ont de pensée alors que pour le pompier de service.

— En avez-vous ? demanda Réginald, dont les yeux brillèrent d’une ironie rapide.

— Tout est convention chez eux ; ils sont composés, comme les laques de Chine, d’une série de couches de vernis qui recouvre un peu de bois commun. Beaucoup d’esprit ; beaucoup de savoir dans les sciences ou les arts secondaires, je veux dire en finances, mécanique, politique, littérature, mais pas de bon sens, et des idées roseaux qui plient tout le temps.

— Ils manquent de religion, dit Réginald.

— Cela ne se trouve plus guère, mon cher monsieur.

— Je vous demande pardon : depuis que je suis à Paris, j’en ai rencontré.

Il disait cela avec une assurance tranquille.

À ce moment, la plupart des femmes se levèrent, et un mouvement d’ensemble se produisit, de droite à gauche. On allait au buffet dressé au fond du salon, dans une pièce dont le parquet était surélevé de deux marches, et où un orchestre pouvait se grouper, un soir de bal. Marie passa l’une des dernières. Elle marchait à côté d’une jeune fille de son âge, plus petite qu’elle, et assez jolie, mais qui n’avait pas ce même reflet d’âme sur le visage. Elle cherchait quelqu’un. Avec la même simplicité que si elle eût été dans une réunion intime, elle cherchait Félicien, non pour lui parler, mais pour lui dire, d’un regard, aussi clairement que par des mots : « Je ne cesse de penser que tu souffres. Prends courage. Espère. Dans cette foule qui s’amuse, bien des fois j’ai songé à l’angoisse que je t’ai imposée, à ton esprit qui s’interroge et qui déjà monte peut-être, se reprend, s’enhardit… » Il comprit. Elle vit qu’un autre homme, de qui elle avait reçu la confidence d’un secret du même ordre, la regardait aussi, et elle rougit. Sa tête souveraine, sa nuque précieuse, se mêlèrent à d’autres qui n’avaient pas le même pouvoir, et elle disparut.

Réginald profita de ce moment favorable pour se retirer.

— J’espère vous revoir, dit Félicien. Nous sommes si différents l’un de l’autre, que nous avons quelque chose à apprendre, quand nous nous rencontrons… J’irai vous rendre visite. Où logez-vous ?

— Power’s Hôtel.

— Avenue d’Antin ? C’est singulier !

— Pourquoi singulier ? Je ne suis pas le premier officier de mon régiment qui ait habité là. Est-ce que ?…

— Non, non… Au revoir ! À bientôt ! Réginald n’avait pu comprendre le soupçon de Félicien Limerel. Il ne chercha pas, et s’en alla convaincu qu’il avait eu affaire à un esprit léger, d’équilibre douteux. Félicien rentra dans le salon. Les invités reprenaient leurs places pour entendre des chanteurs russes. Il se jugea sévèrement. Il comprit qu’en dénigrant les hôtes de son père, devant un étranger, il avait obéi à un vil sentiment, à une jalousie insultante pour Marie. Le trouble de son cœur en fut accru. Quand, à la fin de la soirée, Marie et madame Limerel se retirèrent, Félicien ne se trouva pas là pour les saluer. Il avait peur des yeux de femme qui, dans les yeux des hommes, reconnaissent les courants troubles.


* *


*


Cinq heures du soir, dans le quartier de Grenelle, rue Lourmel. Parmi des maisons basses que séparent des murs d’usine et des terrains entourés de palissades, à l’angle d’une rue en construction, la voiture de Réginald Breynolds s’arrête. Il pénètre dans un jardin qui s’élargit, et au fond duquel s’élèvent deux grands bâtiments que relie une galerie vitrée. Une femme tricote sous des tilleuls, le silence est extrême, et il marque plus sûrement qu’un poteau frontière la limite de Paris. C’est la maison du Calvaire, où sont recueillies, soignées et aimées les femmes pauvres cancérées, celles qui ont des plaies vives apparentes et incurables. Réginald monte les marches du perron qui donne accès dans la galerie, au bout du jardin. Une répugnance violente, et qu’il maîtrise difficilement, le fait balbutier et oublier son français, quand une dame en deuil, coiffée d’un bonnet noir, lui demande ce qu’il veut. Il tend une lettre d’introduction. Pendant qu’il parle à l’infirmière, il a l’impression que des germes du mal terrible voltigent dans l’air, qu’il va les respirer, qu’ils se fixeront sur ses lèvres, ou qu’ils se logeront dans les glandes de ses yeux. Il s’étonne de ne sentir qu’une odeur légère, d’iodoforme, pas l’autre odeur, l’horrible, celle de la chair humaine pourrie, celle de la destruction. Plusieurs réponses l’émeuvent aussi vivement que ces répulsions et ces instincts en révolte, mais d’une autre manière. L’infirmière est une femme d’une quarantaine d’années, au visage clair, et tout illuminé parla santé morale. Elle parle bien, en Parisienne qui a peu de temps à perdre, mais qui en a toujours à donner par charité. Elle doit avoir une manière maternelle de plaindre ses malades, car ses mains à moitié jointes écoutent aussi bien que la tête levée, et elles se pressent l’une contre l’autre avec compassion. Comme elle est petite devant Réginald si grand ! Mais comme elle est calme près de lui qui ne peut, malgré l’habitude qu’il en a depuis l’enfance, conserver l’impassibilité de visage qui convient à un homme, à un gentleman !

— Combien avez-vous ici de femmes cancérées ?

— Trois dortoirs de vingt et un lits chacun.

— Toujours pleins ?

— Toujours. La mort seule fait les vides. Nous voudrions avoir plus de place. Il est dur de refuser !

— Ce sont des pauvresses que vous prenez ?

— Des femmes du peuple de Paris, oui.

— Elles paient quelque chose ?

— Non, rien. Nous vivons par la charité de Paris, qui est bien grande, monsieur.

— Alors, vous n’êtes pas… rétribuées ?

— Au contraire, monsieur. Nous payons notre pension, vous comprenez, pour ne pas être une charge.

— Et vous habitez tous les jours, toute votre vie, avec…

— Sans doute. Nous sommes plusieurs dames, qui vivons ici, avec nos malades. Mais nous avons des dames agrégées qui nous viennent du dehors, toutes veuves comme nous.

— Oui, je comprends : la plus grande douleur morale soignant la plus grande souffrance. C’est très beau. Pourrais-je voir une de vos salles de malades ?

Elle tira sa montre, et dit :

— Vous ne pourrez jeter qu’un coup d’œil : l’heure du pansement va sonner.

Vivement, précédant Réginald, elle sortit de la galerie, et elle entra dans le couloir qui faisait suite, et qui desservait le bâtiment de gauche. Puis ses pas se ralentirent. Elle approchait de la souffrance qui n’a pas de répit. Elle s’arrêta, près de la muraille, à droite.

— Regardez par la porte vitrée, fit-elle. Nos amies du dehors, les dames qui viennent nous aider, sont déjà entrées.

Il vit deux files de lits très blancs, séparées par une large avenue de parquet ciré. Autour des quatre montants de chaque lit, les rideaux blancs étaient liés. Au pied du lit et suspendu à la tringle de fer, un petit crucifix noir. Des formes allongées, repliées, soulevaient les draps, et, sur chaque oreiller, une tête pâle reposait. Aucun bruit. Beaucoup de lumière qui venait de l’un et de l’autre côté. Quelques femmes, vêtues de blouses d’infirmières, étaient agenouillées auprès des malades, immobiles.

— Elles prient ? demanda Réginald.

— Pour que leurs soins soient acceptés, et leurs mains très douces.

— Et aussi pour que leur courage ne défaille pas ?

— Oui.

— Voyez encore, dit l’infirmière : tous les lits sont disposés de telle sorte que nos malades puissent apercevoir la chapelle, qui est seulement séparée par des fenêtres, là, à gauche de la salle. C’est une consolation.

Les femmes qui étaient à genoux se relevèrent, et elles se penchèrent au-dessus des infortunées. Réginald entendit quelques gémissements. Il vit des mains qui déroulaient des bandes, des mains qui tenaient des galettes de ouate ou de charpie rouges de sang ; il vit, tout près de lui, à gauche, une malade vieille, assise dans le lit, tournée de profil, et dont la tête était emprisonnée dans des linges. L’enveloppe de toile, détachée, tomba comme un plâtras, et, sous la lumière crue, les joues apparurent, broyées jusqu’aux dents, boursouflées et purulentes tout autour de la plaie, qui allait du coin des lèvres jusque vers l’oreille. L’agrégée qui la soignait tournait le dos à la porte ; mais, au moment où elle appliqua de nouvelles compresses sur les chairs vives, il lui fallut se détourner légèrement. Elle touchait cette souffrance avec une pitié, une tendresse qui semblaient avoir appelé toute son âme dans ses doigt craintifs et sûrs cependant. Ils voulaient, ils imploraient, ils aimaient. Et les deux femmes étaient si près l’une de l’autre, que le profil pur et jeune de l’infirmière paraissait baiser la joue ravagée, et se dessinait, pâle, sur le chancre sanglant. Réginald se redressa dans un sursaut d’horreur et d’étonnement.

— Ce n’est pas possible ? Qui est cette dame ?

— Une femme du monde, je vous l’ai dit.

— C’est la comtesse de Soret, je la reconnais ; n’est-ce pas que c’est elle ?

— Oui.

— Étrange pays, en effet !

Il se retira. Il avait l’âme toute frémissante. En faisant le long chemin de retour, il se disait : « Voilà les véritables dessous de Paris, ceux qui soutiennent l’édifice. Pays incompréhensible, tant qu’on n’a pas découvert ses sauveurs permanents. Quelles femmes sublimes ! Et si simples ! Mais qui les anime ? Qui les fait, à ce point, victorieuses ? Toute force en suppose une autre. Aucune n’est de soi. De quelle puissance initiale procède celle-là, qui dépasse toute la pitié humaine ? » Il se rappelait les fenêtres ouvrant sur la chapelle, et il voyait les doigts et le profil de madame de Soret.


* *


*


Le jeudi 24 juin, il demanda à l’hôtel qu’on lui préparât un dîner pour six heures et demie, ce qui fit rire le gérant et grogner le chef de cuisine. Il ne perçut ni le rire, ni le grognement, — limites entre lesquels tous nos actes coulent et passent, tout le long du jour ; — à sept heures, il s’acheminait vers la station du métropolitain la plus voisine, celle des Champs-Élysées. L’habitude de la vie de Londres le servait. Il avait des renseignements détaillés, et, de la station des Champs-Élysées à celle de l’Étoile, de l’Étoile à la place d’Italie, et de là par le tramway jusqu’à Bicêtre, il fit le voyage qu’il aimait, celui où l’on ne parle pas. Les maisons de Paris, de quartier en quartier, diminuèrent de hauteur, et la longue banlieue, avec ses usines, ses terres vagues et lépreuses, ses rues plus rouges, — les tuiles se mêlant aux ardoises, — ses dépôts de ferrailles, de charbon, de bonbonnes d’huile, de matériaux empilés, et ses jardinets, petites plumes d’autruche, vertes entre des cloisons de brique, lui rappelèrent les faubourgs de tant de villes. Puis, les fortifications franchies, des champs apparurent, où l’herbe avait assez d’air pour vivre, des restes de champs troués en leur milieu et découpés sur les bords par des bâtisses récentes ; et aussi, le long de la voie, formant village, des roulottes dételées, d’autres privées de roues et posées sur le sol, des files de masures, de cabanes, d’appentis, de baraques, comme si plusieurs centaines de nomades s’étaient groupés là, pour un temps. Le tramway continuait un peu au delà, et des maisons succédaient aux baraquements, des maisons à peu près bourgeoises, mais que n’habitaient que des ouvriers et des retraités de la vie difficile. Réginald, selon l’indication qu’on lui avait donnée, reprit la voie à contresens et, au bout de cent mètres, demanda à une forte matrone en cheveux :

— L’église, s’il vous plaît ?

— Vous venez de loin, dit la femme : un accent pareil ! Mais l’église, c’est autre chose. Vous êtes dessus : traversez.

En face, quand il eut traversé, Réginald trouva un mur crépi de gris, divisé en panneaux, et surmonté de treillages verts. À droite, dans le dernier des panneaux, une porte de fer dépeinte, rouillée, au-dessus de laquelle on lit cette inscription : « Église paroissiale. » En même temps que Réginald, des femmes entrèrent. Avec elles il suivit un couloir étroit, sablé, que bordait à gauche l’église du Kremlin, c’est-à-dire une longue construction de brique, coiffée d’un toit de tôle à double pente, une salle pareille à celles des jeux de boules, dans les campagnes. On entrait par l’extrémité opposée à la rue, et cette salle provisoire n’occupait qu’un tiers du terrain, qui se relevait et s’élargissait au-delà, entouré de barricades. Réginald interrogea une femme qui répondit :

— On l’a inaugurée le 18 mars 1907. Avant, il y en avait une petite, ailleurs, mais pas depuis beaucoup d’années, et encore avant, il n’y en avait pas. C’est pauvre ici ; on y gîte ; on n’y travaille pas ; tous les matins et tous les soirs, c’est des volées de pierrots qui sortent ou qui rentrent… Oui, je vous assure qu’on est content de l’avoir, notre église… Celle d’avant, la petite, ils l’avaient mise autrefois sous scellés : ah ! les cochons ! les cochons !

Réginald était déjà dans la salle décorée de faisceaux de drapeaux tricolores, et il crut entendre, en arrière, la réflexion finale de la femme :

— Il faut qu’ils aient peur pour penser aux pauvres… ah ! les cochons !

Elle prenait de l’eau bénite. Réginald avait parcouru les deux tiers de l’église, quand il rencontra un prêtre jeune, très grand, qui avait de profonds yeux noirs et tant d’ombre autour que la double caverne des têtes de morts était dessinée sur sa face, et cependant, les yeux vivaient, et ils étaient bons. Le prêtre, voyant un étranger, lui dit : « Ils seront nombreux ; vous prendriez leur place ; venez, monsieur, mettez-vous ici, vous verrez très bien. » Et il le plaça près de la table de communion, dans le chœur, où il y avait une chaise et un prie-Dieu, sans doute ceux de l’abbé.

L’assistance devenait foule ; un appoint régulier d’éléments tout semblables la grossissait de minute en minute. Les têtes alignées, femmes du côté de l’évangile, hommes du côté de l’épître, formaient des espèces de sillons vivants, mottes humaines, de la même chair souffrante, fronts levés ou penchés, cheveux mal peignés, et là-dessous âmes de bonne volonté, qui attendaient la graine jetée à la volée, et qui se refermeraient sur elle, et qui l’attiédiraient. Réginald les voyait tous, étant placé un peu plus haut que les fidèles du Kremlin, sur le plancher surélevé du chœur. Des mères arrivaient, le nourrisson dans le nid, entre le coude et la poitrine ; des anciens, qui avaient une moustache conquérante et passée de mode, poussaient des petits de quatre ans, bien habillés et frisés ; de jeunes ouvriers, efflanqués, entraient, le visage en lame de couteau, se balançant, cherchaient une chaise, et s’y jetaient, sans penser à s’agenouiller d’abord : ils ignoraient les politesses du lieu. Les enfants, le long de la table de communion, s’entassaient, piaulant un peu, et cela ressemblait à une garderie. Il y avait sur les degrés de l’autel, dans le chœur, assis et tournant le dos au tabernacle, des hommes et des jeunes gens, qui tenaient dans leurs bras, ou sur leurs genoux, des instruments de musique. Un missionnaire monta en chaire. L’abbé aux yeux d’ombre, qui s’était assis près de Réginald, se pencha et dit :

— Ceux-ci, dans le chœur, sont venus du Grand-Montrouge ; c’est la « Diane » du Grand-Montrouge, qui vient embellir notre fête religieuse. Ils se sont dépêchés ! C’est loin ! À peine l’atelier ou le magasin les a lâchés, ils sont venus.

Six de ces musiciens s’étaient levés, et subitement une fanfare éclata, rapide, juste, militaire, et qui secouait la peau. L’Anglais, quand ils se furent rassis, quand la trombe fut finie, dit en manière de réponse :

— Ils ont de rudes poitrines, pour des Français.

— Nous en avons quelques-unes, je vous remercie, dit l’abbé.

Le missionnaire parlait déjà. Il ne faisait pas de la littérature, mais à ce peuple ignorant, il exposait clairement quelques points de doctrine ; à ces êtres las, intelligents et que la plaisanterie faubourienne réveillait et ne scandalisait pas, il disait des mots drôles parmi d’autres, plus nombreux, qui allaient au cœur. Un autre missionnaire, de temps en temps, se levait et proposait une objection à réfuter.

Réginald écoutait, mais surtout il regardait, tantôt les assistants et tantôt ce prêtre qui, depuis trois semaines, chaque jour, parlait à ces âmes hésitantes, groupées par le mystérieux attrait, comme les oiseaux de tant d’espèces diverses, qui volètent, dès qu’un homme souffle sur une feuille de lierre pliée, linottes, geais, merles, vieux pierrots, jeunes bruants, pinsons au col tendu, bêtes de vol ou de sautillement, pauvres de toutes ailes.

« Celui qui a quitté pour ces pauvres sa famille, — qui était de la middle class au moins, et peut-être de la gentry, — celui-là est un ardent, songeait Réginald, un dévoué, un homme vierge, qui leur appartient entièrement. Il est l’ami de l’indifférent, hostile, oublieux faubourg. Quelle immolation de soi ! Il est volontairement comme l’un d’eux, sauf par la richesse de sa croyance, qu’il leur donne ; partageur d’espérance et de force… »

Plus souvent encore, Réginald étudiait les visages de ces ouvriers de Paris. Et, peu à peu, toute son attention observa, enveloppa, et tâcha de comprendre ce grand jeune, aux joues plates, à la petite moustache en sourcil, courte et tombante, et qui avait des yeux de rêve. Réginald se sentait devenir l’ami de cet inconnu à jamais, de ce passant dont personne peut-être ici ne savait le nom, et qui, pour la première fois sans doute, — car l’étonnement, la lutte, l’émotion modelaient, faisaient et défaisaient sa physionomie, — entendait des paroles qui révèlent aux âmes leur noblesse et leur misère.

« D’où venez-vous, petit ? songeait-il. Vous avez l’âge où les femmes qui passent font trembler le cœur. Toute la vie l’écarte de l’église, le retient, le veut. Ce jeune homme lui a échappé, pour venir. Il est entré seul ; il n’a regardé personne ; il est assis entre une sorte de vagabond déprimé, dégrisé, dont la sauvagerie agonise, et un gros réjoui, une sorte de bon animal, prompt à servir Dieu, comme le bœuf de la crèche, dont le souffle est égal et chaud. Mais le petit ! Cet être de passion, quelle puissance l’a ému plus que le plaisir ? Comme cela est beau ! Saint Jean, ami du Cœur du Christ, vous aviez ces yeux-là, qui pénètrent, guidés par l’amour, très loin dans le monde invisible. »

Il y eut des violons et des cornets à pistons qui jouèrent ensemble.

— C’est toujours la « Diane » du Grand-Montrouge ? demanda Réginald.

— Oui…

— Et ce jeune homme, là, au quatrième rang… Je l’ai observé… Il a tout compris ; il est malade de saisissement ; il a une âme profonde.

— Cela est fréquent, dans la jeunesse de nos faubourgs, dit, le prêtre après avoir regardé, — et Réginald vit que les yeux d’ombre étaient bordés de larmes, — oui, cela est fréquent. Mais s’il est pâle, c’est qu’il a faim aussi… Voilà dix heures qui sonnent.

— Pas mangé depuis midi ?

— Non, ils sont beaucoup qui sont venus à jeun… Ils n’avaient pas le temps de rentrer, vous comprenez… Ils sont arrivés, directement, de l’atelier à l’église… Je les compterais, en comptant les joues blanches…

— Cela est bien, monsieur… Vous faites du bien… Je sais que votre paroisse est nouvelle.

— L’église est plus nouvelle encore… Treize ont été ouvertes depuis la séparation… Regardez : votre ami s’en va.

Le pâle ouvrier s’était levé nonchalamment ; il étirait ses bras ; un sourire allongeait ses lèvres ; il considérait autour de lui, d’un air amusé, cette foule qui se retirait et qui l’emportait, et cependant son front, son cœur baignaient encore sûrement dans les vagues divines… Des adieux, des appels, des rires, se croisaient dans l’ombre, à la porte où le sombre courant des hommes et des femmes se resserrait, puis s’élargissait. Dehors, l’air fouettait les visages las d’attention, et toutes les bouches s’ouvraient pour le respirer mieux.

— Dis donc, Leroux, il fait faim ! j’ai pas dîné !

— Moi non plus !

— Viens-tu avec moi ? J’ai des cerises.

— C’est pas assez !

— Et puis du veau. Et puis nous sommes copains. Où es-tu ? Je ne te vois plus !

— Par ici.

La nuit était noire ; sur la route, le vent travaillait la poussière, et semblait faire une œuvre inutile. En quelques minutes, Réginald fut tout seul sur le trottoir. Le tramway était comme une île claire dans les ténèbres.

Réginald descendit du métropolitain à la station de l’Étoile, et revint à pied à l’hôtel de l’avenue d’Antin. Il avait dans l’âme cette lumière diffuse et embellissante qu’y laissent les grandes pensées ou les grands spectacles. La beauté de ce paysage de Paris, qu’il connaissait bien, lui apparut comme une chose nouvelle. Il jouissait fortement d’être seul dans le mouvement des groupes et des voitures, et de sentir durer l’émotion de tout à l’heure. Il se félicitait d’être venu dans cette ville, et, en lui-même, il argumentait contre plusieurs de ses camarades, soit de l’armée des Indes, soit de Londres, dont il entendait les propos, les sarcasmes contre Paris corrupteur. « Vous n’avez pas tout vu, disait-il ; il y a une autre vie dès cette vie, et ceux qui ne sont pas élus pour la voir jugent le monde incomplètement. » La joie de la jeunesse s’épanouissait dans sa poitrine, à chaque respiration, comme s’il avait bu l’air des montagnes ; l’excitation de la marche renouvelait son sang épaissi dans l’atmosphère des wagons et de l’église, là-bas. Il eut du regret, quand il abandonna les Champs-Élysées, au rond-point, et il suivit naturellement, dans l’avenue d’Antin, le trottoir de gauche. Alors il aperçut au troisième étage, de l’autre côté, les fenêtres éclairées d’un appartement. Il s’arrêta. Derrière l’une de ces fenêtres, veillait la jeune fille qu’il avait connue en Angleterre, la seule Française avec laquelle il eût longuement causé. N’était-elle pas quelque chose de plus pour lui ? Oui, elle était l’unique femme à laquelle, dans un jour d’angoisse, il avait confié un secret. Elle n’avait, d’ailleurs, jamais fait allusion, depuis, à cet entretien dans les futaies de Redhall. Elle était digne de la confiance témoignée. Une pensée de tendresse, très pure et très vive, remplit ce cœur dont la jeunesse était chaste. Ce ne fut qu’une pensée. Il se la reprocha très vite, non comme une chose coupable, mais comme une diversion à la recherche supérieure qui devait occuper toute sa volonté. Une sorte de respect pour l’inquiétude dont il était possédé, et l’instinct de l’homme pratique, qui ne veut pas mêler deux affaires, le firent continuer sa route. Il passa la main sur ses yeux, pour chasser la vision douce. Une phrase des psaumes lui vint en mémoire, car il avait vécu familièrement avec l’Écriture.

— Spiritu principali confirma me. Oui, c’est bien cela ce qu’il me faut, être confirmé dans l’esprit principal, l’esprit royal.

Et il se remit à songer à ce qu’il avait vu, ce soir-là, dans l’église pauvre du Kremlin-Bicêtre.


* *


*


Le samedi 26 juin, Félicien Limerel descendait l’avenue des Champs-Élysées. Il revenait de faire une visite à l’un des juges du concours diplomatique, qui demeurait dans un hôtel de l’Avenue du Bois-de-Boulogne. L’accueil avait été flatteur, la conversation toute dans l’avenir, toute pleine de prophéties qui n’obligent point le prophète à de grands efforts de dévouement : « Vous êtes le premier, et le concours était très brillant. Laissez-moi vous dire ce que m’a dit le ministre, que je voyais ce matin. Ceci entre nous, n’est-ce pas ? Il se félicitait de votre succès. Un nom sans coupure, me disait-il, et des façons de gentilhomme : c’est ce qu’il faut dans une démocratie. Les vieilles familles sont précieuses, mais jamais assez sûres. Elles ne nous doivent pas tout. Ce jeune homme m’a fait la meilleure impression… » Des mots servis à beaucoup d’autres, un verre de cerisette officielle. Félicien les avait goûtés. Il était jeune. Mais très vite, à peine sorti de l’hôtel, il était revenu à d’autres pensées, à d’autres mots, dont le pouvoir dépassait celui même des éloges. Angoisse du cœur, inquiétudes pour l’amour menacé, il souffrait cela d’abord ; mais la pire torture, c’est qu’il se demandait : « Devrai-je me condamner moi-même ? Me déclarer déchu ?

Et deux fois, puisque, si je dois renoncer à elle, c’est que j’ai renoncé à la foi catholique… Marie m’a interrogé en honneur. J’ai promis. Ah ! quelle cruauté ! M’obliger à cet examen, devant lequel, en somme, reculent tant d’hommes plus âgés que moi, qui vivent sans vouloir établir le bilan de leurs défaites morales et de leurs défaillances religieuses ! Ils n’y pensent qu’en mourant. Quelques-uns n’y pensent jamais. Et moi, il faut que je fasse avant l’heure l’examen et l’aveu, et si je me condamne, je ne serai pas pardonné… Marie est sûre de ma sincérité, et voilà le plus affreux. Ne pas pouvoir mentir, ne pas savoir ! Non, Marie, je ne mentirai pas… Mais pourquoi cette question entre nous est-elle devenue si impérieuse ? Depuis le retour à Paris, depuis le séjour ici de cet Anglais. Que veut-il ? Je le soupçonne d’aimer, lui aussi. Ah ! s’il était capable de cette fourberie ! d’avoir joué les cafards ! d’avoir feint la bigoterie, pour se faire bien voir de Marie et de ma tante ! Que sait-on de lui, en vérité ? Lui et moi, on nous compare silencieusement. S’il n’est pas le rival, il est l’idéal, le modèle dont je diffère sensiblement. Il commence à m’irriter, et je ne crois pas qu’il s’en doute, mais il y aurait un moyen facile de le lui faire savoir. Je lui ai promis une visite… »

Le jeune homme descendit la rue La Boétie. « Je devinerai ce qu’il pense, et ce qu’il veut. » Et il entra à l’hôtel Powers. Le gérant téléphona, et reçut l’ordre de faire monter Félicien Limerel.

Réginald, à côté de sa chambre, avait loué un petit salon. Il vint au-devant de Félicien, la main tendue, sans la moindre expression de surprise.

— Je vous prie de ne pas faire attention, dit-il, le domestique n’a pas eu le temps d’achever la malle…

Quelques vêtements, pliés, formaient une pile rectangulaire sur le canapé. La conversation s’engagea, mais Réginald, se souvenant de l’accueil ironique qu’on avait fait, chez les Victor Limerel, au récit de ses excursions à travers les œuvres charitables de Paris, opposa, aux premières questions de Félicien, cette réserve savante qui serait de l’impolitesse, si le geste, la physionomie, si l’exactitude même des réponses ne manifestaient pas l’intention de se maintenir dans les limites du droit strict. Impatienté, Félicien demanda :

— À propos, vous avez dû voir ma tante, hier ?

— Non.

— Avant-hier ?

— Non… J’espère qu’elle se porte bien ? Vous n’avez pas de mauvaises nouvelles ?

— En aucune façon, repartit Félicien avec humeur… D’ailleurs, vous habitez tout près d’elle, et vous les sauriez sans doute avant nous.

— Il faudrait que le commissionnaire se trompât de chemin, répondit l’Anglais.

La sincérité, la fermeté du ton empêchèrent Félicien de continuer. Il sentait devant lui un homme qui pouvait avoir un secret, mais qui ne le laisserait pas échapper pour une attaque légère, pour une ironie.

— Eh bien ! dit-il, changeant de sujet avec la souplesse qui était un des attraits et un des dangers de sa nature, je pense que vous avez fini votre enquête pieuse ?…

— Non.

— Comment, non ? C’est une gageure, savez-vous ? Passer deux semaines à Paris, à votre âge, et n’y visiter que des églises, des hôpitaux…

— Pardon, s’il y a plus de drame, en moi, et plus d’idées, par la puissance de ce spectacle, que si je visitais des musées, si j’assistais à des pièces de théâtre, pourquoi pas ? Nous ne sommes pas obligés de comprendre les mêmes choses. En ce moment, les essentielles m’occupent exclusivement… Vous êtes, vous, sans inquiétude religieuse.

— Vous vous trompez.

L’Anglais fit signe de la main : « Alors, je n’insiste pas. Je regretterais de m’être trop avancé. Je croyais affirmer une différence certaine entre vous et moi. » Il repartit, avec une courtoisie émue, qui était nouvelle :

— Je me prépare à monter ce soir à Montmartre. Je passerai la nuit dans la basilique.

— Cela se peut faire ?

Un sourire de l’autre côté du détroit, un allongement d’un millimètre des lèvres rasées, un sourire qui n’aurait paru, chez un Français à moustache, que dans la forme des yeux, montra l’étonnement de Réginald, qui ne répondit pas. Mais Félicien songeait bien à expliquer quoi que ce fût, ou à demander une explication ! Il avait changé d’expression. Dominé par une puissance que son interlocuteur ne pouvait deviner, devenu très grave, et toute irritation étant tombée, pour un temps, il demanda :

— Voulez-vous me permettre d’y aller avec vous ?

— À Montmartre ? Mais oui, vous me servirez de guide. Là-bas, je trouverai quelqu’un à qui j’ai écrit. Avec plaisir.

— Je ne vous gênerai pas ?

— Non, pas du tout.

Comme s’il se parlait à lui-même, Félicien dit encore :

— C’est une chose étrange : vous allez là-bas pour chercher là foi ; et moi, j’irai pour voir si je l’ai encore.

L’Anglais inclina légèrement la tête, très touché, au fond, de cette sorte de ressemblance morale, et frappé de la gravité avec laquelle Félicien venait de parler. Ils ne s’expliquèrent pas davantage. Ils savaient seulement que cette nuit aurait, sur leur destinée, une influence, et comme une autorité. Quelque chose de noble, un secret d’ordre religieux les réunissait pour quelques heures ; malgré la dissemblance de leurs natures, il y avait là une raison d’estime réciproque. Mais Réginald, bien plus que Félicien, en éprouva la force et s’y abandonna : il n’était pas jaloux ; l’incertitude religieuse qui l’agitait n’était mêlée d’aucun remords ; il souffrait de ne pas voir où était la vérité, mais aucun intérêt humain ne diminuait l’amour qui le portait vers elle. L’angoisse de Félicien Limerel avait d’autres origines, moins hautes. Il ne cherchait pas la lumière pour elle-même. Il souffrait moins de ne pas croire que des conséquences possibles d’un tel aveu. Le motif qui le faisait agir le laissait en proie au trouble, sans élan ; il suffisait seulement à jeter cette âme malade dans la compagnie des saints, à la faire vivre quelques heures dans le milieu où les prodiges silencieux de la grâce sont fréquents.

— Alors, c’est convenu ! dit l’Anglais. À huit heures un quart, vous me trouverez dans le salon de l’hôtel ; j’aurai dîné, nous prendrons une voiture…

— Mon père se moquerait de moi, si je lui disais où je passe la nuit. Il n’y croirait pas ; et, en effet, c’est invraisemblable. Je ne puis donc lui demander son automobile. Excusez-moi… Pourtant, il m’arrive de découcher pour de moins belles raisons. Allons, à ce soir !

Félicien avait un autre motif pour ne pas parler à son père du projet de passer la nuit à Montmartre. M. Limerel, très habitué, en homme d’affaires, à deviner les intentions, et à construire des romans d’intérêt, d’après de menus indices, aurait compris, au premier mot, que Montmartre et Marie Limerel étaient deux termes en corrélation, et que Félicien ne montait là-haut que pour elle, et peut-être eût-il pensé « par elle. »

Vers neuf heures moins un quart, en costume de promenade, chapeau rond et pardessus d’été, Félicien et Réginald arrivaient en haut des escaliers de la Butte. Il avait plu. Un vent froid, dernier coup d’aile d’un orage en retraite, balayait les nuages et les refoulait, les tassait en demi-cercle ravagé, du côté du Sud. Les coupoles blanches de la basilique se levaient dans l’azur renouvelé. Les deux jeunes hommes, avant de s’engager dans la rue de la Barre, pour gagner la petite porte d’entrée au milieu des échafaudages, se détournèrent un moment. Paris, au-dessous d’eux, figurait une plaine d’un rose roux, barrée en travers, sur toute la longueur, par une écharpe droite de vapeurs molles, grisâtres, dont l’extrémité amincie s’appuyait aux coteaux de Belleville et de Ménilmontant. Et par-dessus le banc de brume et de fumée, c’était le ciel clair, le chemin sans poussière de la lune à son premier quartier. Heure indécise dans les hauteurs, où mourait lentement l’extrême lueur du jour, tandis qu’en bas, dans la vallée de pierre bâtie, les lignes d’étincelles menues des becs de gaz commençaient à dessiner, jusqu’à l’horizon, le réseau prodigieux des rues. Les deux jeunes gens pénétrèrent ensemble dans l’enceinte de l’église, et, dans les constructions provisoires, trouvèrent un homme qui avait été prévenu de la visite de l’Anglais.

— Je suis confus, messieurs, de n’avoir personne qui me présente à vous. Vous m’excuserez : Louis Proudon, président des Pauvres du Sacré-Cœur.

« C’est un gentleman », pensa Réginald ; et il considéra un moment cet homme de moyenne taille, maigre, un peu voûté, qui avait, éclairant sa face barbue, fine et qui aurait pu être sévère, le sourire de ceux qui font, par volonté, la volonté des autres, douceur des grands forts.

— Je vous conduirai ; nous irons tout à l’heure à l’adoration des Pauvres, puis je vous mènerai dans la chapelle où se fait, chaque nuit, l’adoration commune. Et, quand vous le désirerez, vous gagnerez vos chambres, pour vous reposer. Vous êtes jeunes ; une nuit de faction : il faut avoir l’habitude. Vous n’êtes jamais venus ?

— Moi, dit Félicien, pas depuis l’avant-veille de mon bachot. Et vous, monsieur, vous ne vous couchez pas de toute la nuit ?

Le président des Pauvres sourit.

— Mais non. Il est nécessaire, n’est-ce pas, qu’il y ait quelqu’un à chaque heure qui sonne, pour réveiller l’escouade nouvelle, ceux qui viennent relever les adorateurs et « prendre l’adoration ». Ça coûte un peu, dans les premiers temps, mais on s’y fait, je vous assure.

Il dit cela simplement, et emmena ses hôtes dans le dortoir bas, où quelques hommes, miséreux et graves, assis sur le bout d’un lit de camp, comme des soldats, attendaient la soupe, la miche de pain blanc et le verre de vin rouge. Félicien aurait aimé prolonger la visite qui lui était une distraction ; il redoutait ce qui allait suivre ; mais Réginald, à qui la même inquiétude d’esprit ne faisait pas craindre la solitude dans l’église, sortit presque aussitôt. Heureusement, l’épreuve ne commençait pas encore. Entre cette salle, à laquelle attient une petite cuisine, et la basilique, il y a un espace vague, un chemin clos par des planches, mauvais sentier de poterne, moisi, piétiné, herbeux, pavé de décombres. Là, le long des assises énormes qui plongent dans le sol de la colline, et sous le pâle ciel, Réginald secoua la tête, et dit en riant :

— Je vous demande pardon : nous ne pourrons plus tout à l’heure fumer une cigarette…

Il ouvrit son étui de métal, timbré aux armes d’Oxford, et la fumée de trois cigarettes de tabac anglais monta le long des murs énormes.


Un peu après neuf heures, dans la crypte, debout, appuyés au même pilier, Félicien et Réginald contemplaient un spectacle également nouveau pour chacun d’eux. Réginald se trouvait en avant, dans la demi-lumière, et Félicien, derrière lui, près de l’escalier qui conduit du souterrain à la nef supérieure. Ils étaient immobiles, à peine visibles, en dehors du demi-cercle, fortement éclairé, que forment devant l’autel les colonnes trapues et rapprochées. Or, dans cette niche lumineuse, à leur droite, quarante hommes adoraient. Leur chef, le fraternel Louis Proudon, debout à côté de la balustrade de l’autel, clignant les yeux, orientant vers la lampe électrique le livre qu’il tenait à la main, lisait la prière du soir. Et soudain, les quarante voix répondaient, si rudes, si éraillées, si peu pareilles aux voix des salons : voix de la foule qui crie, qui boit, qui jure, qui menace, et qui priait.

Puis les hommes chantèrent un cantique, et, agenouillés ou assis, ils adorèrent avec des mots muets, qu’ils ne devaient pas inventer, mais recevoir de Celui qu’ils regardaient, ou retrouver dans leur mémoire des temps lointains. Comment auraient-ils inventé ? Que savaient-ils au delà de la misère et du besoin d’un cœur qui peut encore aimer ? Ils étaient fixés dans l’attention, comme ceux qui attendent le passage d’une noce sous les porches. Ils avaient les paupières levées, mais pas tout à fait, à cause de la lumière éblouissante et aussi de la fatigue.

Réginald et Félicien observaient ces physionomies peu mobiles, ces visages dont les rides changeaient de place cependant, lorsqu’une pensée un peu émouvante, un souvenir, montait clair, du fond de l’âme obscure. Ils comprenaient mieux, ils apercevaient nettement, que c’étaient non seulement des pauvres authentiques, mais des misérables, de ceux qui font plus peur que pitié : barbes taillées par le vent et usées par la pierre qui sert d’oreiller ; chemises sans col, redingotes qui furent portées par d’autres, et qui ont des couches superposées de taches de graisse ; foulards, malgré la chaleur, parce qu’on a sur soi toute sa garde-robe. Les deux larrons du Calvaire étaient peut-être là. Mais l’extrême abandon surtout, l’espèce qui n’a pas de pain, pas de gîte, pas de famille, et qui n’a plus de courage, veillait aux pieds du Maître deviné. Beaucoup de ces yeux tristes, de ces yeux où la colère est à demeure, s’adoucissaient, un court moment, levés, et puis la porte rouillée se fermait. Derrière les deux jeunes hommes, le président des Pauvres était venu, silencieusement, s’accouder. Il murmura, et, bien que la voix fût à peine timbrée, on y sentait la tendresse :

— Celui qui est tout au bout du demi-cercle, le brun, chauve, qui a un peu de couleur, par hasard, sur les joues, celui-là est presque un riche… Il a couché sous les ponts. Il a vécu des déchets des restaurants… C’est une sorte d’aristocrate à présent ; il a un petit emploi dans la publicité : colleur de bandes, adressier, timbreur. Il peut vivre, ce qui est une exception ici. Mais il est bon, il se souvient. Depuis qu’il ne mendie plus, il n’a jamais manqué de venir, chaque samedi, parmi les compagnons de la rue…

Quelques-uns bâillaient, sans précaution. Un commençait à dormir. Il y avait des lueurs de pierres fauves, de diamant, et des pensées suppliantes au bord des paupières, çà et là. Le président des Pauvres reprit :

— Les deux qui sont côte à côte, vers le milieu, et qui ont les joues creuses, — tenez, l’un des deux s’endort justement, pauvre ami, c’est trop juste ! — eh bien ! vous ne sauriez croire leur mérite. Deux ouvriers de verrerie, figurez-vous. Ils travaillent toutes les nuits pour entretenir les fours. Ils n’ont de libre que celle du samedi au dimanche. Et ils viennent la passer ici ! Le plus vieux est venu d’abord, et il a dit à l’autre, le dimanche, en reprenant son travail : « Je ne me suis jamais si bien reposé que cette nuit, et cependant je n’ai dormi que des petites minutes, et dans une chaise. Je t’emmènerai samedi prochain. »

L’odeur de fauve et de soupe moisie se levait, et flottait au-dessus de cette assemblée. Les saints ne s’en offusquent pas. Un des pauvres étant assis, le pantalon, de forme négligée, remonta d’un côté jusqu’à la moitié du mollet, et laissa voir qu’il n’y avait pas de chaussettes sur les pieds de l’homme, ni de cordon à ses souliers. Réginald se détourna.

— La place d’un gentleman n’est pas ici, dit-il. Montons, s’il vous plaît ?

Il obéissait à une répulsion naturelle, et à une idée de classification que toute l’éducation et toute la vie anglaise avaient fortifiée en lui. Cependant, il était très généreux, et il n’eût pas voulu manquer de politesse, vis-à-vis d’un pauvre. Les procédés égalitaires lui semblaient peu raisonnables, et le séjour prolongé parmi des hommes d’une autre classe, chose inutile, gênante pour les uns et pour les autres.

— Le parfum est médiocre, en effet, dit tout bas Félicien.

Louis Proudon montait déjà les marches qui conduisent de la crypte dans le chœur de la basilique. L’immense nef était dans l’ombre. Il tourna du côté où la vie s’était réfugiée, et conduisit les deux jeunes hommes derrière le maître-autel, dans la chapelle de la Sainte Vierge, où était exposé le Saint-Sacrement. Il les plaça vers la droite, presque à l’entrée, et les laissa, après leur avoir dit : « Vos chambres sont prêtes, vous vous retirerez quand il vous plaira. Et comptez sur moi pour le réveil, demain matin. »

Réginald était le second, et Félicien occupait la première place au bord de l’allée. Ils se tenaient debout. Autour d’eux, ils comptèrent les hommes, et obtinrent le chiffre approximatif de deux cent trente. On ne chantait pas. Mais deux cent trente âmes humaines étaient absorbées dans la contemplation du même objet. Elles le désignaient invinciblement, plus impérieusement que si elles eussent crié son nom, par la puissance unanime des pensées qui s’échappaient d’elles, et qui se rassemblaient au-dessus de l’autel, flèches vivantes dirigées toutes ensemble vers l’heure éternelle.

Cette force mystérieuse, qui sort des foules attentives, incline comme le vent ; elle fait frissonner ; elle ébranle ; elle sollicite au mouvement. Félicien, moins que Réginald, avait besoin d’être porté par ce courant. Des souvenirs, une sorte de regret et de défi tout ensemble, le firent regarder l’ostensoir, et dans l’ostensoir, l’hostie. Il assura sur elle son regard déshabitué, et qui ne demandait rien, qui poursuivait seulement une expérience, et il eut le sentiment, la certitude, que rien en lui n’avait remué, et que cette rencontre, depuis quelque temps évitée, le laissait insensible. Il eut la douleur de n’être pas ému. Il songea, regardant cette hostie blanche dans les rayons d’or : « Marie ne sait pas que je suis ici ; mais je devrai lui avouer que je ne frémis pas, que je ne prie pas, que je ne pleure pas, sauf sur elle, c’est-à-dire sur moi… Suis-je obligé de raconter cela ? Est-ce qu’il n’y a pas des heures de sécheresse pour les saints eux-mêmes ? » Il détourna les yeux, avec plaisir, les ramenant vers cette assistance qui ne l’obligeait pas à un effort de l’esprit. Mais des pensées non moins cruelles l’assaillirent : « Je n’ai pas été ainsi toujours. Une source est tarie en moi. Des mots qui ont été pleins se sont vidés de leur contenu. Je sens, à la froideur de mon cœur, que la fraternité est détendue entre moi et tous ceux-ci qui adorent. Je ne suis plus l’un d’eux. Ce n’est pas de ce soir que je constate le changement, mais quelle évidence, pour la première fois ! » Et alors, la question revenait, insistante, cruelle : « Devrai-je avouer à Marie cette expérience que je tente aujourd’hui et cette inertie de mon âme ? » Il n’était pas distrait ; il aurait voulu ne pas être seul indifférent, et tantôt il considérait un des hommes ou des jeunes gens agenouillés, tantôt un autre. Tout adorait. Parmi les assistants, il y en avait un tout près, qui ne remuait pas les lèvres, mais qui ne cessait de tenir la tête levée vers l’ostensoir. Il ne bougeait pas. Dans ses yeux, que Félicien pouvait voir, des voiles passaient, comme de l’encens. Et puis la limpidité, la bonté attentive et épanouie reparaissait. Mais l’expression recueillie du visage demeurait invariable.

À la dérobée, Félicien observait Réginald, qui avait croisé les bras, et qui ne bougeait plus. Réginald pensait, de son côté : « Ceux-ci appartiennent à toutes les classes, sauf la plus pauvre. Ils viennent ici sans ambition, sans aucune récompense d’ordre humain. Cependant ils reçoivent une récompense pour le repos sacrifié de leur corps. Leur âme trouve une confiance que reflète leur visage. Ils ont la paix ; quelque chose au moins de cette paix, gibier de nous tous, et qui a peur de nous. Elle est ici, au moins en apparence, pour ceux-ci. Oui, vraiment, ils sont sincères… Toutes les nuits, des hommes veillent, au-dessus de Paris, priant sur la montagne. Ils gardent peut-être mystérieusement la cité. Quelle contrepartie de la corruption d’en bas !… Cela manquait aux civilisations anciennes… » Les choses qu’il avait lues sur la corruption de Babylone lui revinrent en mémoire. Il pensa aux adultères, aux dépravations de la chair, à l’insolence de la luxure, à la dure barbarie qui tenait asservies tant de femmes pauvres et tant de femmes riches, pour lesquelles il n’y a pas la vie, mais seulement un printemps profané, sans âge mûr, sans vieillesse tolérable… Il songeait encore : « Serait-ce possible que, par les prières de ceux-ci, d’autres hommes fussent rachetés ? Leurs proches ? Leurs amis ? Leurs ennemis ? Ressemblent-elles aux nuages qui portent leur pluie jusqu’aux extrémités de la terre ? En tout cas, quelle belle idée de puissance ! Quel domaine plus grand que tous les empires !… Le monde serait tout peuplé de fraternités effectives, à jamais ignorées… » Félicien se pencha.

— Je m’en vais. Venez-vous ?

— Non.

— Vous me retrouverez demain matin, à trois heures.

— Bien.

Félicien attendit un moment, croyant que Réginald se retirerait quand même avec lui. Puis, il passa derrière l’Anglais, et on entendit son pas s’éloigner sur les dalles. La songerie continua.

« Ils ne doutent pas qu’ils ne soient en présence du Christ transfiguré par amour. Partout des présences divines, le Christ mêlé à la foule, proche de la misère. Ce serait une grande consolation, en effet. Toutes les détresses humaines appellent cette présence… Elle nous manque, à nous et à d’autres. Il y a plus de distance entre Jésus-Christ et nous qu’entre ces adorateurs et Lui. Peut-être quelques-uns Le voient-ils ? Ils ont des visages ravis… Pourquoi des temples, si nous n’y tenons pas notre Dieu prisonnier ? Là où le Christ est le plus près, là doit être la vérité. Avoir Jésus-Christ en soi… avoir Jésus-Christ ! Non la simple grâce, mais la vie ! » Il se rappelait des mots qu’il avait lus dans la Bible, dans le volume dont la reliure, en cuir vert, avait été brunie par la main des aïeux, des oncles, des tantes qui essayaient de comprendre ce qui est écrit pour tous.

Les souvenirs de Redhall l’assaillirent. Comme ils blessaient ce cœur qui ne se détournait pas d’eux ! Futaies, rhododendrons fleuris, lierres, étangs, maison, visages surtout, le domaine passait devant ce jeune homme qui, depuis longtemps debout, n’avait pas plus bougé que s’il eût été près du Roi, en service de Cour, un jour de lever. Les images étaient si nettes, les mots échangés avant le départ avaient si bien gardé leur ordre et leur accent, qu’une grande douleur lui vint avec eux et par eux. Il était donc là, dans une église de France, dans la nuit, sans qu’aucun des êtres chers pût seulement l’y retrouver en pensée, perdu, oublié, seul étranger peut-être et sûrement seul hérétique. Pourquoi demeurait-il là ? Il se le demandait, et il eût été incapable de donner une réponse précise. Il regardait avec insistance ce pain enveloppé d’or ; une sorte d’attirance maintenait ses yeux levés ; une volonté secrète, douce, qu’il sentait parfaitement raisonnable, commandait en lui, et tenait le cœur et l’esprit tout ouverts, comme les maisons au printemps. Réginald retrouvait, dans ce décor catholique, l’émotion première de l’enfant qui sent qu’il a une âme, et qui la tient avec respect devait Dieu, celle-là même qu’il avait éprouvée plusieurs fois au temps de sa petite jeunesse, quand le père lisait le Livre à haute voix, le soir, dans la chapelle de Redhall.

Mais il s’y mêlait un frémissement nouveau, un élan vers quelque chose de plus, une aspiration magnifique. Il pensait : « C’est le renversement de la raison murmurante, mais le triomphe de la plus haute sagesse et de l’amour. S’il était ici, Lui, tout proche, impossible à reconnaître avant qu’il ait parlé, comme en Judée, dans le jardin du sépulcre, lorsque Madeleine Le prenait pour le jardinier ! « L’avez-vous vu ? » Elle Le voyait, et elle Le cherchait encore… Lui demander la force, la voie, la vie !… »

Il n’était point fatigué d’être debout, et cependant ses genoux plièrent, et il resta un peu de temps agenouillé, sans que ses yeux eussent quitté l’hostie autour de laquelle son doute priait, comme la foi des autres.

Il se releva. Ses compagnons n’avaient fait nulle attention à son geste ; quelques hommes arrivaient pour prendre leur heure de garde ; l’horloge sonna ; il sortit de sa place, sans plus regarder rien, troublé d’un trouble heureux, et, dans les constructions accolées à la basilique, il alla essayer de dormir. Le lit était court, et le matelas cruel. Réginald exalta, en esprit, les lits d’Angleterre. Il supposait que, placé à cette hauteur, au-dessus de Paris, il entendrait l’inégal grondement de la ville, comme une chanson de la mer, et cette imagination n’avait pas été sans influence sur sa détermination de passer la nuit à Montmartre. Il fut déçu. Au lieu de la rumeur des marées, qui s’enfle et qui décroît, c’était autour de lui un silence absolu, tout à coup déchiré par les sifflets des locomotives de la gare du Nord. Engourdi par la fatigue, Réginald croyait être en voyage, couché dans les huniers d’un navire, et c’étaient les commandements des officiers qui se croisaient tout en bas sur le pont. Parfois, une chaise tremblotait dans la cellule ; ou bien le petit miroir pendu près du lit oscillait au bout de la ficelle et égratignait la cloison ; un mugissement sourd et bref se levait des profondeurs de l’océan, sans qu’on pût deviner où déferlait la vague monstrueuse qu’il avait vomie, à gauche, à droite, en avant. Et l’autre appel, là-bas, si loin, désespéré, n’était-ce pas la sirène d’un navire dans les brumes ? Puis tout s’apaisait. L’idée de la mer s’évanouissait dans le sommeil. Le vent glissait sur les pierres. Les millions d’hommes, veillant ou endormis autour de Montmartre, ne faisaient pas plus de bruit qu’un cimetière.

Réginald dormait d’un profond sommeil, quand M. Louis Proudon frappa à sa porte, en disant :

— Trois heures un quart, monsieur l’Anglais dont j’ai oublié le nom, levez-vous !

Un quart d’heure plus tard, ils suivaient le chemin d’ascension qui passe sur les toits de pierre de la basilique. Félicien les rejoignit. Il était pâle, et cette flamme du regard, qui lui donnait une physionomie si intéressante, la fatigue ou quelque autre cause l’avait voilée.

— Glorious day ! dit Réginald en montrant l’horizon.

— Non, glaciale matinée, répondit Félicien. Si vous le voulez bien, nous resterons peu de temps.

— Comme il vous plaira.

Félicien serra la main que Réginald lui tendait. Mais il le fit avec si peu d’empressement que l’Anglais le remarqua, bien qu’il eût l’esprit occupé des choses toutes nouvelles qui l’environnaient. Réginald pensa : « Un peu de sommeil en moins ; son humeur passera. » Il conclut que les Français avaient peu de résistance, puis continua de marcher dans les gouttières, au bord de la toiture faite de belles dalles blanches imbriquées. Précédé par le président des Pauvres, il s’engagea dans l’escalier intérieur qui devait aboutir à la galerie du dôme central, au-dessus des grandes verrières. Bientôt, sa voix appela :

— Monsieur Limerel ? Venez voir ! Splendide, vraiment splendide !

Il faisait le tour, lentement, de ce chemin de ronde porté si haut dans les airs, et s’arrêtait à chacune des baies ménagées dans la muraille.

— Rare matin sans doute ! murmurait-il. Paris est tout entier visible… jamais Londres… Oui, la ville n’est pas si grande qu’on ne puisse apercevoir des campagnes. Qu’est-ce que ceci, au nord ?

— La plaine au delà de Saint-Denis, répondait M. Proudon ; et voici les lignes sombres, tout là-bas, à gauche, de la forêt de Saint-Germain.

— Dernière minute du crépuscule du matin, reprenait Réginald. Voyez, Paris n’a plus de lumière de fabrication humaine, excepté dans les gares, où les signaux et les feux de quais veillent encore. Paris est de couleur khaki. On dirait une grande fourmilière plate, une clairière de terre forée, coupée, ravinée, sur laquelle seraient répandus en désordre des cailloux qui sont les monuments, et des feuilles vertes qui sont les jardins. Et quel ciel !

De longues écharpes de brouillard, transparentes, flottaient au-dessus des maisons. Elles fondaient un peu dans le vent du côté de l’ouest ; mais, vers l’orient, elles se soudaient à un bourrelet de lourdes brumes violettes qui reposait sur Belleville. Là, l’extrême sommet du nuage, à l’endroit où la lumière allait naître, devenait rose, couleur de sang qui court. Ailleurs, l’espace était libre, traversé par un vent vif, mainteneur de clarté. Et, près de Réginald, de Félicien et de l’autre, se levait une île aérienne, laiteuse, faite de toitures, d’arêtes blanches ajourées, de dômes qui portaient des clochetons élancés.

— Ils dépassent la zone des fumées salissantes, dit Réginald qui était accoudé non loin de Félicien. Toute cette pierre a une blancheur transparente. La basilique est comme bâtie en pierre azyme, — est-ce qu’on ne peut pas dire cela ? — Elle domine Paris de sa bénédiction. Elle est levée dans la splendeur de l’aube… Ah ! voici le jour !

— Le jour ! dit Félicien. Pourquoi le saluez-vous ?

Réginald n’entendait pas. Il regardait.

Le bord des brumes roulées, maintenues par le vent, était devenu comme une fleur de grenade, puis, comme une fleur de souci, et maintenant, si magnifique, si étincelant qu’il fût, il n’était plus rien, car au-dessus de lui, le soleil levait son arc. En un instant, le globe tout entier se dégagea. Quelques hauts monuments de la ville, toutes les maisons restant dans l’ombre, commencèrent à vivre, et leur forme revint à eux. Tout près, au sommet d’un des petits dômes de l’église, une touffe de pierre parut s’épanouir et demeura vermeille.

— Vous parlez comme un croyant, dit Félicien ; vous êtes lyrique.

Sa voix était plus âpre qu’il n’eût fallu, et elle révélait une souffrance. Il s’était redressé, une épaule appuyée au mur, du côté gauche d’une des baies à double colonne, tandis que Réginald se tenait debout, à droite de la même ouverture. Son jeune visage, pâli encore par le reflet des pierres, recevait toute la joie du matin, et il était triste.

— Vous devenez catholique !

Réginald, qui n’avait pas répondu la première fois, riposta vivement :

— Je ne puis pas vous laisser dire ce qui n’est pas. Je suis ému… Un tel matin après une telle nuit ! Mais l’autre chose n’est pas vraie. Si elle l’était, est-ce que vous n’en seriez pas heureux ?…

— Non, très franchement.

— Vous m’étonnez.

— Il est possible que je vous étonne, mais il est bon que vous me compreniez ; je le veux même…

Le ton de Félicien Limerel était si violent, que, lentement, Réginald tourna la tête. Dans l’étroit espace, dans la cellule de lumière où ils étaient montés pour voir le soleil se lever sur Paris, les deux hommes s’observaient l’un l’autre, comme deux adversaires, Félicien décidé à provoquer une explication, Réginald surpris, tiré brusquement de son admiration pour le paysage matinal.

— Oui, je veux que vous connaissiez le fond de mon cœur. Ne protestez pas ; je vous dis que je veux ! Il n’est peut-être pas aussi beau que le vôtre, mon cœur, aussi pur, aussi sublime ; il n’est sûrement pas aussi joyeux, mais il vous intéressera sans aucun doute. Vous saurez donc que j’ai songé toute la nuit à ce même problème de la foi qui vous préoccupe si fort, en apparence…

— Non, pas en apparence, en toute vérité.

— Eh bien ! pour moi, aucun espoir ne s’est levé, aucune force neuve ne m’a aidé.

— Le contraire de moi !

— Mes doutes se sont accrus ; j’ai refait ma route, avec une lucidité effrayante, à travers la vie, et je me suis trouvé beaucoup plus loin que je ne pensais de ma jeunesse pieuse.

— Je vous plains.

— Vous devriez vous réjouir.

— Comment le voudriez-vous ? Je vous vois souffrir.

— Peut-être, mais vous me voyez vaincu déjà. Vous pouvez croire que vous aurez l’avantage. Car nous sommes deux joueurs, n’est-ce pas ? Et si je perds, vous gagnez.

— Je ne sais ce que vous voulez dire.

— Oh ! je vais vous l’expliquer… Vous vous défendez inutilement… Je connais votre secret, à vous, et, dès le premier jour, j’ai compris votre manège…

— Quel manège ?

— Vos assiduités près de ma cousine Marie, et vos dévotions à travers toute la ville. Ce sont des termes qui sont liés, n’est-il pas vrai ?

Il s’approcha ; il se pencha. Les muscles de la mâchoire, ceux du front et des tempes, saillirent sous la peau, et firent leur partie dans la colère du visage. Il cria :

— Vous devez avoir hâte de descendre, d’être seul avec votre joie ! On vous attend. Dès qu’il sera grand jour, vous courrez chez ma tante Limerel, vous rendrez compte de vos méditations… Et vous savez qu’elles seront bien accueillies… Ne niez pas !… Vous avez la dévotion qui plaît à Marie…

Réginald avait à peine bougé, même quand Félicien le touchait du bout de ses doigts tremblants. Très droit, les épaules appuyées au mur, impassible de visage, il avait seulement rapproché ses deux poings de sa poitrine, pour le cas où il serait attaqué. Il laissa tomber les derniers mots dans le silence, et dit :

— Vous inventez.

— C’est facile à dire : prouvez-le !

— La preuve est également aisée. Je ne verrai pas madame Limerel, parce que je pars ce matin.

— Vous dites ?

— Je dis que je quitte Paris, ce matin, par le train de 11 heures 39.

Félicien considéra, les yeux dans les yeux, l’homme qui repoussait ainsi, d’un mot, tout soupçon de trahison. Il devina, il vit que cette jeunesse qui avait côtoyé la sienne, un moment, était d’une absolue sincérité, qu’il l’avait offensée injustement. Il devint extrêmement pâle ; une larme gonfla ses paupières ; il tendit la main.

— Pardonnez-moi… Je vous ai mal jugé. Je suis très malheureux…

Puis, ne voulant pas pleurer, sentant que les mots qu’il pensait étaient tout noyés de larmes, il se rapprocha de l’ouverture par où entrait le matin rayonnant. Réginald fit de même, et ils se turent. Le soleil mettait entre eux une barrière de rayons. Louis Proudon, appuyé à quelques mètres plus loin, dans le chemin de ronde, n’avait peut-être pas entendu, et n’avait sûrement pas compris. Il songeait à ses pauvres qui allaient venir, de toutes les banlieues et de toutes les ruelles de Paris, pour la messe de huit heures et demie, et pour la distribution du pain. « Je n’aurai pas assez de deux mille livres de pain, un jour pareil… Il fait si beau ! Le jour clair fait marcher… Ils monteront comme des fourmis, par ici, par la surtout… » Il se réjouissait, et il imaginait déjà les escaliers de l’est, en bas, tout noirs de foule. Le silence de la coupole blanche, la vague d’air qui passait sans plus apporter le murmure des voix, le fit sortir de son rêve.

— Venez, messieurs, que je vous montre la forêt de Saint-Germain. On la voit comme un ruban bleu… Vous avez de la chance, d’être montés aujourd’hui !

Les deux jeunes gens vinrent. Mais ils ne prirent aucun intérêt aux explications qu’il leur donna, et ne firent aucune question. Ils descendirent donc, par les escaliers en spirale, puis sur les toits, et se retrouvèrent dans la basilique, où leur guide obligeant les quitta. Quelques instants après, Félicien et Réginald, ayant suivi la rue qui contourne l’église, s’arrêtaient sur l’esplanade, au delà du funiculaire. Ils ne s’étaient pas dit une seule parole depuis l’explication violente, terminée par un mot de regret, qu’ils avaient eue là-haut. Réginald voulait, une dernière fois, regarder Paris, tout illuminé maintenant par le soleil. Félicien se tenait à quelques pas de lui. Il avait repris toute son énergie, et son mince visage penché, son regard qui reconnaissait Paris et le parcourait lentement, lui donnaient l’air d’un poète triste, qui compose une chanson. Il remuait les lèvres, comme pour essayer les mots qu’il devait dire. Enfin il dit, sans cesser de considérer la ville ; il dit avec un accent de douleur si vraie que Réginald en tressaillit :

— Tant d’hommes mêlent un intérêt humain à la recherche de la vérité !… Pas vous, je vous en félicite… Croyez-moi, puisque nous allons nous séparer : vous devriez revoir Marie…

— Mais…

— Je vous assure… Pas ce matin… Ce soir. Vous devriez lui faire visite à la fin de l’aprèsmidi. Il y aura, ce soir, quelque chose de changé dans sa vie, comme dans la mienne… Oh ! vous êtes trop fier… Je le comprends, et je plaisante, vous voyez… C’est que je lui dois la vérité. J’ai promis de la dire… C’est une chose affreuse, monsieur, d’aimer une femme d’un amour désespéré comme le mien… Tenez, disons-nous adieu.

Ils se donnèrent la main, rapidement. Réginald répondit :

— Je vous souhaite plus de bonheur, oh ! bien vraiment !

Ils descendirent, chacun de son côté, et, au bas de la butte, trouvèrent deux fiacres en maraude, qui les ramenèrent dans le centre de Paris.

À huit heures du matin, Félicien sonnait à la porte de la maison où habitait sa tante. Le concierge lui ayant dit que ces dames étaient à la messe et qu’elles ne pouvaient tarder à rentrer, il monta, et déclara qu’il attendrait dans le vestibule. La femme de chambre insistait pour qu’il entrât dans le salon.

— Non, dit-il. Je n’ai qu’une réponse à donner, et je pars. Laissez-moi ici.

Il ne voulait pas entrer dans ce salon où il y avait le portrait de Marie ; il ne voulait pas, non plus, qu’il y eût trop de distance à parcourir, quand les mots auraient été dits, qu’on le vit trop longtemps. Déjà il se sentait à bout de forces. Il lui semblait entendre des voix dans l’escalier.

— Allez, répéta-t-il, voici ma tante qui revient de Saint-Philippe.

Il resta debout, près du coffre à bois, à quelques pas de la porte. Les voix, calmes, se rapprochaient. La clé tourna dans la serrure, la porte s’ouvrit, et madame Limerel entra, suivie de Marie. Deux interrogations, presque ensemble, mais si différentes de ton :

— C’est toi, Félicien ? De si bonne heure ?

— Ah ! c’est toi ! Je comprends, viens vite ! Elle s’approcha, dans le demi-jour, relevant sa voilette ; elle aperçut le visage de Félicien, et aussitôt elle se recula :

— Non ! non ! ne viens pas ! Et elle s’enfuit dans le salon.

— Non, pas aujourd’hui ! Je ne veux pas ! Et comme Félicien la suivait et arrivait à l’extrémité du vestibule, près de la porte du salon :

— Je ne veux pas que tu parles déjà ! Maman, empêchez-le de parler !

Marie s’était retirée jusqu’à la fenêtre, là-bas, et elle avait mis ses mains devant ses yeux.

— Pas aujourd’hui. Je ne veux pas !

Madame Limerel se plaça devant Félicien, et l’arrêta.

— Fais ce qu’elle te demande, Félicien ! Pas aujourd’hui !

— Il le faut.

— Demain si tu veux. Mon enfant, attends jusqu’à demain !

— Non ; demain, je n’aurais plus la force.

— Tu n’as pas eu le temps ! Tu ne sais pas ce que tu vas lui dire…

— Hélas ! si. Je lui dirai que personne ne l’aimera autant que moi, puisque je renonce à elle, et que je me reconnais indigne d’elle.

— Tu vas lui faire trop de mal !

— Le mal est fait puisqu’elle m’a vu !… Laissez-moi !…

Madame Limerel avait attiré la porte, au moment où Félicien allait entrer. Elle la tenait fermée. Son neveu était devant elle, tous les traits creusés et tirés par une douleur plus cruelle qu’une maladie. Mais elle vit que la résolution avait été mûrie, et que la volonté ne défaillait pas.

— Va donc, dit-elle, mon pauvre enfant !

Il s’avança jusqu’au bout du salon, où était Marie, près de la fenêtre. On eût dit qu’il avait fait une longue course, tant il était à bout de souffle. Il s’appuya contre le rideau de damas rouge. Elle avait ses deux mains encore posées sur ses yeux. Et ses lèvres, dans l’intervalle des poignets rapprochés, remuaient. Priait-elle ? Continuait-elle de dire, d’une voix épuisée : « Pas aujourd’hui ! Je ne veux pas ? » Il était tout près d’elle. Leurs deux agonies épuisaient un dernier répit, leurs deux courages essayaient de rassembler ce qu’il fallait de force pour souffrir davantage. Félicien dit, très bas :

— Marie, je ne suis pas digne de t’aimer comme tu veux être aimée : je ne crois plus.

Elle abaissa ses deux mains, lentement. Elle était aussi blanche que lui. Elle avait les paupières à demi fermées.

— Quelle preuve as-tu ? Je t’en prie, ne te trompe pas.

Alors, il dit, nerveusement, rapidement :

— J’ai réfléchi toute une semaine ; et la dernière nuit, cette nuit, j’ai veillé, en examinant toute mon âme, devant ce que j’ai appelé avec toi le Saint-Sacrement…

— Ah ! tais-toi ! N’en dis pas plus !

— Marie, je ne puis prier que toi : je ne crois plus.

Et ils se regardèrent, les yeux dans les yeux, tout près, les âmes se voyant. Il vit la douleur, il vit aussi l’abîme, il vit la vierge forte, la foi vivante qui disait non.

Brusquement, il se détourna, il traversa le salon, il ouvrit la porte de l’appartement, et descendit, tandis que madame Limerel, accourue, soutenait sur son épaule la tête de sa fille, qui pleurait à chaudes larmes, et qui répétait, entre ses sanglots :

— C’est affreux, maman ! c’est affreux ! Ne lui ai-je pas demandé trop ? Dites-moi si je ne lui ai pas demandé trop ?


* *


*


M. Victor Limerel venait de se lever. Vêtu de son pyjama gris bordé de rouge, qui était son costume du matin, il était assis devant son bureau ; les lettres qu’il venait d’ouvrir, après avoir été soigneusement remises dans les enveloppes et classées, reposaient, formant quatre piles d’inégale hauteur, en attendant l’arrivée d’un secrétaire de la Société française des filatures de laine. M. Limerel prit un des journaux apportés avec le courrier du matin, brisa la bande de l’un d’eux, et le déplia, et Félicien entra.

— Ah çà ! d’où viens-tu, mon ami ?

— Je viens vous le dire.

— De Montmartre, je le sais, ta mère m’a prévenu, hier soir. Ce n’est pas un mauvais lieu, mais tu avoueras qu’on ne va pas là, passer toute une nuit, hors de chez soi, sans raison… Explique…

— J’en avais deux, qui n’en font guère qu’une, à la vérité : j’ai été étudier un projet de mariage.

Le père, qui, jusque-là, avait continué, tout en parlant, de parcourir les nouvelles du jour, posa le journal sur la table. Félicien avait l’air froid, très décidé, très maître de lui, à force d’énergie.

— Un projet ? Lequel ? Veux-tu parler de celui…

— Parfaitement ; celui d’épouser ma cousine Marie.

— Tu connais ma volonté : ce mariage n’aura pas lieu.

— Il n’aura pas lieu, en effet, mon père, parce que j’y renonce.

— Ah ! tant mieux, tant mieux, te voilà devenu raisonnable !

— Non, me voici désespéré, et résolu à vous parler.

Le père jouissait malgré lui de se reconnaître dans cette décision d’attitude et cette sûreté des mots.

— Évidemment, il est naturel que tu regrettes. Je n’ai jamais compris l’idée. Je l’ai combattue. Mais les sentiments… Tu es libre.

— Vous dites bien. Je viens, à l’instant même, de déclarer à ma cousine que je l’aimerai toute la vie, mais que je ne peux l’épouser.

— Parbleu ! ce n’est pas elle qui t’aurait refusé ! Elle aurait eu trop de chance, vraiment…

— Je me suis trouvé indigne.

— Tu dis ?

— Indigne d’elle. C’est à m’étudier moi-même que je travaille depuis huit jours, et c’est à cette conclusion que je suis arrivé cette nuit. Indigne, parce qu’elle est décidée à n’épouser qu’un chrétien, et que, moi, je n’en suis plus un.

— Que veux-tu que j’y fasse ?

— Vous n’y pouvez plus rien ; mais la faute est à vous !

— Quelle sottise ! Je te permets de souffrir…

— Vous êtes trop bon.

— Mais je ne te permets pas de prononcer des mots blessants.

— À vous qui m’avez mal élevé !

— Félicien !

M. Limerel frappa du poing la table, et se leva, en repoussant le fauteuil.

— Sors d’ici !

— Non pas ! Je dois vous expliquer le mal que vous m’avez fait. Je suis venu pour cela. Je me venge, entendez-vous ?

— Mais qu’est-ce que vous avez, Victor, Félicien ? Qu’est-ce que cette scène et ce bruit ?

Madame Limerel, coiffée, mais en peignoir du matin, s’était avancée, de l’autre côté de la table, vers son fils dont elle prenait la main.

— Comme tu as froid ! Comme tu trembles ! Mais il est malade, cet enfant !

— Non, dit le père en avançant de deux pas : il est insolent, et je l’ai prié de sortir d’ici…

— Mon Félicien, je ne comprends pas…

— J’aurais mieux aimé que vous ne fussiez pas là, maman. Je vous aurais parlé plus doucement, à vous.

— Il nous accuse de l’avoir mal élevé, d’avoir fait son malheur…

— Ah ! par exemple !…

— Il me déclare, ma chère, qu’il se juge indigne de notre dévote nièce Marie, qu’il ne se sent pas assez chrétien pour l’épouser, et que, s’il n’est pas ce qu’il devrait être, paraît-il, le tort en est à nous deux, Elsa, à vous et à moi !

Elle laissa retomber la main de son fils, et s’écarta, revenant à son mari dont la colère l’avait toujours gouvernée.

— Il souffre, il est injuste : c’est naturel. Laissez-le s’expliquer, mon ami. Comme nous n’avons eu aucun tort, grand Dieu ! il vaut mieux que ce petit ne garde pas en lui-même, sans réponse, les reproches qu’il croit avoir à nous faire… Voyons, Félicien, nous voulons bien t’écouter, ton père et moi, à condition que tu y mettes des formes… Comment peux-tu nous accuser de ne pas t’avoir élevé chrétiennement ? Rappelle-toi l’éducation que nous t’avons donnée.

— Oui, Félicien, ta mère a raison. Il eût été préférable, à certains égards, si je n’avais consulté que mes intérêts, que tu fusses élevé par des professeurs de l’Université officielle. J’aurais obtenu certains avantages, certaines protections…

— La rosette ! Nommez-la donc par son nom !

— Laissez-moi répondre pour vous, Victor !… Eh bien ! oui, la rosette, je ne vois pas ce que tu blâmes, mon enfant, dans l’ambition de ton père. La rosette, c’est quelque chose. Il y a droit. Il pouvait faire, pour l’obtenir, ce que font tant de gens qui affichent plus de principes que nous, et te mettre dans un lycée. Il y a renoncé, à ma demande. Nous avons choisi, pour toi, une maison d’éducation dirigée par des ecclésiastiques. Est-ce cela que tu nous reproches ?

— Non, j’ai été chrétiennement préparé au baccalauréat. Je le reconnais. J’ai eu plus d’instruction religieuse, plus d’exhortations à la piété, plus d’exemples de foi, parmi mes maîtres, que beaucoup d’hommes de ma génération ; cela aurait suffi, cela suffit pour faire un croyant solide, mais à une condition : c’est que la famille soit en harmonie avec l’enseignement qu’elle fait donner.

— Eh bien ! et la nôtre ?

— Moi, j’ai vu, en rentrant à la maison, trop d’exemples qui ne concordaient pas avec la leçon de l’école, et j’ai douté.

— Tu as vu de braves gens, Félicien !

— J’ai vu que vous faisiez passer beaucoup de choses avant la religion.

— Lesquelles ? Dis lesquelles ?

— L’énumération serait longue, si je voulais ; c’est toute la vie, ou ce qu’on appelle de ce nom-là : l’innombrable amusement, le repos, les honneurs, l’avenir, le vôtre et le mien peut-être. J’ai vu que vous ne souteniez pas plusieurs des idées que j’avais appris d’abord à vénérer, et des hommes qu’on m’avait cités comme modèles, et que vous laissiez parler, chez vous, librement, contre des préceptes formels…

— Quelque liberté de conversation : la belle affaire ! dit M. Limerel.

— Laissez-le achever, Victor.

— J’ai vu que vous approuviez même ce langage qui la première fois m’avait choqué ; j’ai été comme un abandonné parmi tous vos soins superflus ; je n’ai pas souvent rencontré à votre table et dans vos salons des vertus qui eussent influé sur moi… Qui donc s’est préoccupé de me donner des goûts de piété ou de les entretenir ?

— C’est trop fort ! Est-ce que ta mère ne t’a pas fait faire ta première communion, et magnifiquement, je puis dire ! avec quelle solennité affectueuse !

— Oh ! je vous en prie, ne me rappelez pas la cravache à pomme d’or !

— Que veux-tu dire ?

— Une malheureuse histoire dont il m’a rebattu les oreilles, répondit madame Limerel. Parce que, pour sa première communion, il a reçu d’une de nos amies une cravache et d’une autre des soldats de plomb, il semble que toute la fête ait été manquée. Évidemment, nos amies auraient pu faire un choix meilleur…

— Mais non, ma pauvre maman ; elles n’y comprenaient rien, et tant d’autres avec elles ! Que venaient-elles faire en ce jour-là ? Au lieu d’être l’enfant attendri et recueilli, autour duquel toute la maison se resserre, j’ai été la petite idole étourdie de visites et de cadeaux, bourrée de bonbons, flattée par toutes les mains, embrassée par tous les péchés du monde. J’en ai encore mal au cœur, quand j’y pense.

— Ingrat, qui nous reprochez nos gâteries !

— Oui, amèrement. Je ne veux pas insister là-dessus. Vous avez cru être bonne. Vous vous êtes trompée, maman. Mais après, dans les années qui ont suivi, qui donc a achevé de m’instruire religieusement ? Qui m’a soutenu dans mes résolutions naïves d’apostolat ? Qui a essayé de deviner mes doutes, et de me donner les réponses ? Qui donc s’est préoccupé de mes lectures ? J’ai lu tout ce que j’ai voulu.

— Cela est vrai.

— Sans choix, sans gradation, sans le guide qu’il m’aurait fallu.

— Félicien !

— Enfin, je n’ai pas compris, à vous voir vivre, que la religion fût la loi à laquelle on doit tout soumettre. Voilà ce que je vous reproche. Voilà ce que je nomme votre faute. Si vous êtes croyant, tout au fond, mon père…

M. Limerel était atteint par les mots violents de son fils, et il ne protestait que faiblement. Il l’écoutait du même air qu’il eût écouté un supérieur. Mais quand il entendit douter de sa foi, il cria vivement :

— Mais oui, je suis croyant !

— Alors, il fallait l’être à fond, et faire de ma foi d’enfant, de ma foi de jeune homme, la règle, l’illumination, la force, la joie de ma vie… Je n’ai rien de tout cela, ni règle, ni force, ni joie. Si vous êtes croyant, et si ce que vous croyez existe, de quel paradis m’avez-vous chassé ?

— Tu déraisonnes, Félicien… Tu n’es pas tel que tu dis, je t’assure… Réfléchis aux mots excessifs que tu jettes à ton père et à ta mère…

Il ne parlait plus d’un ton irrité. Il s’avançait, incertain et inquiet, dans le monde insoupçonné que le fils venait d’ouvrir.

— Je me suis aperçu, en effet, reprit-il, que tu abandonnais la pratique religieuse.

— Et vous n’en avez pas souffert ?

— Je ne te l’ai pas dit. Je l’ai attribué à des erreurs de conduite ; j’ai pensé que je n’avais guère le droit d’être difficile sur des questions de dévotion ; que je ne devais pas gêner ta liberté…

— Vous appelez ainsi ne pas secourir ma détresse, ne rien soupçonner, ne pas interroger, ne pas voir que, si j’ai une âme, elle a d’abord été à vous, et qu’elle se perdait…

— Si nous avions compris, interrompit la mère, nous aurions essayé…

— Ta mère a raison, Félicien, si nous avions su…

Ils venaient tous deux pour lui prendre la main. Mais il se recula jusqu’à la porte.

— Non, vous n’auriez rien changé à votre vie, vous n’en avez pas la volonté ; vous n’auriez rien changé à la mienne, il était trop tard déjà… À présent, c’est fini de mon âme chrétienne ; c’est fini de l’amour que j’avais au cœur : mais vous aussi, vous et vous, mon père, ma mère, — et il les désignait, — c’est fini entre nous !

— Est-ce que tu nous quitterais, Félicien ? Madame Limerel se jeta en avant, les bras tendus :

— Non, n’est-ce pas, non ? Il ne sait pas ce qu’il dit, cet enfant ; il était tout pâle tout à l’heure, il est rouge à présent, il n’a pas son bon sens.

— Je ne vous quitte pas encore, mais je vous quitterai dès que je le pourrai. Vous aurez ma présence, mais elle vous donnera plus de regret que de joie… Je suis le témoin, désormais, que cette maison a été mauvaise, mauvaise ! Adieu !

— Va, dit le père, cela vaut mieux. Je ne me serais pas cru capable de te supporter si longtemps… Mais va, va-t’en vite !

Félicien ouvrait la porte, et sortait sans se hâter.

Le père et la mère écoutaient ses pas dans le couloir. La mère appela :

— Reviens ! Mon enfant, reviens !

— Non, qu’il s’en aille ! Laissez-le ! Je vous défends !…

Ils écoutèrent tous deux, retenant leur souffle. Les pas continuèrent de s’éloigner, et le bruit se perdit.

— Je vous défends d’aller le chercher, et de combiner avec lui de ces phrases de théâtre qui sont pleines de réticences, et que le père doit accepter comme une expiation suffisante de toutes les injures qu’il a reçues. C’est moi qui dicterai les conditions de pardon. Je n’entends pas que votre faiblesse intervienne. J’ai été gravement, odieusement outragé… Mais parlez donc ! Qu’avez-vous à vous taire, et à me regarder comme vous faites ?…

Elle n’était pas, comme d’habitude, effarée et ployante d’admiration et de crainte devant lui. La violence de la douleur avait éveillé une autre femme, qui ne paraissait plus obéir aux mêmes mots, ni même y prêter attention. Oui, une autre femme qui avait une pensée, et une sorte de courage exalté.

— Mon ami, il nous a jugés !

— Comment osez-vous dire une chose pareille ? Jugés ?

— Il a peut-être raison.

— Félicien ? Raison contre nous ? Vous avez une manière que je connais de soutenir votre mari !… Mais vous ne comprenez donc rien à rien ? Si j’ai été relativement faible avec Félicien…

— C’est que vous avez, comme moi, le sentiment qu’une partie de ce qu’il disait était juste ?

— Non pas. J’ai laissé passer la colère parce qu’elle me donne barre sur lui. Je le materai, à présent ; quand il me parlera de mes prétendus torts envers lui, moi, je lui reprocherai ses torts certains envers moi. Je le tiens, si vous ne venez pas vous jeter en travers, avec votre étourderie ordinaire. Il aura besoin d’argent… Avez-vous pensé à cela ?

— Erreur ! L’argent que vous lui donnerez ou que vous lui refuserez ne changera pas son jugement sur nous ! Il ne nous estime pas, lui, notre fils ; et il nous l’a dit ! et nous l’avons supporté !

Elle suivit son mari qui, haussant les épaules, retournait s’asseoir devant les journaux et les lettres ; elle resta debout près de lui, au coin de la table ; elle posa une main sur le bras de M. Limerel.

— Je vous assure, Victor, que nous sommes coupables.

— Allons donc !

— Oui, je le voyais pendant que Félicien parlait ; je me disais qu’en effet nous avons eu une religion de façade…

— Différente de la bigoterie de Madeleine, oui, heureusement. À quoi voulez-vous en venir ?

Avec une énergie croissante, Elsa Limerel répondit :

— Nous ne sommes pas les chrétiens que nous paraissons être. Quand toutes nos fantaisies sont satisfaites, nos ambitions préservées ou pourvues, notre fortune à l’abri, ce qui subsiste de la religion qu’on a sacrifiée à tout cela, nous l’appelons religion, christianisme, principes. Quelle est la vérité qui n’a pas été attaquée, chez nous, en effet, et quelle est celle qui a été sérieusement défendue ? Elle est belle, notre religion, mon pauvre ami ! elle est respectable !

— Elle est celle de bien d’autres. J’ai travaillé, voilà mon rôle, pour vous qui me le reprochez aujourd’hui !

— Religion de façade ; religion du dimanche dont on fait bon marché pendant la semaine ; religion de jour, dont on ne se souvient pas la nuit.

— Vraiment, ma chère, vous avez de ces mots !

— Oh ! pas de plaisanteries, je vous le dis à mon tour. Je crois, moi, que nous n’avons plus de fils, et je pense que si nous avions été des chrétiens, nous aurions d’autres enfants. Quand j’ai vu Félicien nous quitter, tout à l’heure, j’ai pensé : « C’est le châtiment. »

— Vous perdez jusqu’à la mémoire ! Des enfants ? Vous désiriez des enfants ! Qui est-ce qui désirait conserver sa taille ? Qui est-ce qui avait peur des grossesses, et qui se moquait avec tant d’esprit des familles nombreuses ? Qui est-ce qui ne voulait pas d’enfants et qui me le disait ?

— Moi ! Eh bien, oui ! Mais il fallait me faire taire, et m’aimer vraiment, et me faire comprendre le crime et la folie où nous vivions. J’aurais vite cédé, je vous le jure. Au fond, vous ne m’avez pas aimée. Vous n’avez que l’excuse de ma faiblesse, et elle n’est pas à votre honneur. Je suis complice ; mais l’auteur, c’est vous ; le vrai coupable, c’est vous. Je vois se lever contre nous les âmes qui auraient pu naître, qui devaient naître, et qui ne sont pas nées, et qui nous condamnent dans celui qui a reçu la naissance privilégiée… Elles se lèvent, elles protestent, les poussières accusatrices des corps qui auraient eu la vie et l’âme. Si on me disait qu’il y a du meurtre entre nous, je ne saurais que répondre ! Nous avons diminué volontairement le nombre des justes, et Dieu frappe… Tenez, à mesure qu’on vieillit, on voit, sur les ménages, la lumière de Dieu, ou bien l’ombre, la menace, et déjà la pourriture… Je nous vois tous deux condamnés !

— C’est tout votre catéchisme qui vous revient en mémoire. Assez, ma chère ! Je vous engage à modérer votre voix, car voici la femme de chambre qui vient. Essuyez vos yeux. Vite !

On venait en effet. La porte s’ouvrit. Marie Limerel entra. Elle s’était assurée que Félicien n’était plus à la maison. Très courageuse, elle voulait une explication avec le père et la mère de Félicien, estimant que rien n’est pire que les brouilles silencieuses. Elle s’arrêta sur le seuil.

— Je viens vous dire, dit-elle, que je suis malheureuse…

M. Limerel, qui de nouveau s’était levé, montra sa femme.

— Je le comprends ! Tu vois, ma pauvre Marie, le mal que tu as fait !

— Viens ! dit madame Limerel, en prenant la jeune fille par la main et en l’attirant, viens et regarde-le !

Elle lui montrait, à son tour, l’homme qui se dérobait à une explication, et qui fuyait, pour la première fois de sa vie.

— Regarde-le bien. Devant lui, moi je veux te dire que tu as bien fait, Marie ! Tu ne veux épouser qu’un chrétien fervent, tu as raison ! Là est la vérité, là le bonheur et l’entente profonde. Ta famille et la mienne, qu’on croit parentes, ne le sont pas. Il y a entre nous l’abîme divin. Ah ! ne faiblis pas ! N’épouse pas un demi-croyant ! Tu pleures à présent, mais c’est alors surtout que tu souffrirais !

— Tu vois, Marie, dit M. Limerel, elle est complètement folle.

Il sortit en levant les épaules ; le bourrelet de chair qui surplombait son faux-col était cramoisi.

Les deux femmes rentrèrent dans la chambre de madame Victor Limerel. Marie disait :

— Il a été admirable de loyauté… Il n’a pas voulu m’acheter au prix d’un mensonge… Vous lui direz que je l’estimerai toujours pour avoir été victorieux de lui-même.

La mère murmura :

— Quand ils sont tout jeunes, ils ont encore des moments de courage, de noblesse… Ils ne sont eux-mêmes que plus tard…

— Nous nous reverrons, mais dans un long temps. Vous lui expliquerez que je ne serais pas assez sûre d’être brave, à présent ; que je suis au supplice de le faire souffrir… Moi, faire tant souffrir !…

Madame Victor Limerel caressa le front moite de Marie.

— Tu as bien de la peine, ma pauvre Marie !

— Oh oui !

— Mais, crois-moi, la plus grande, c’est celle d’après, celle qu’aucun témoignage de la conscience, qu’aucun souvenir d’énergie n’adoucit…

Elle dit encore :

— Tu l’aimes, tu l’as aimé…

La jeune fille ne répondit pas, mais la grande ombre qui cernait ses yeux répondait.

— Tu l’aimes, et moi, sa mère, je ne me sens pas le droit de te prier pour lui, de te dire : « Marie, continue de l’aimer » ; non, je ne te dis pas cela… Et ce silence-là est ma condamnation. Je suis coupable.

Elles causèrent encore un peu. Marie embrassa madame Limerel plus affectueusement qu’elle ne l’avait fait jusque-là.

— Ma tante, dit-elle, je ne vous connaissais pas.

— Ma pauvre petite, tant de femmes ne sont elles-mêmes que bien tard, trop tard !