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La Bataille de Ligny, 1815/02

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La Bataille de Ligny, 1815
Revue des Deux Mondes4e période, tome 145 (p. 600-640).
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La Bataille de Ligny - 1815


II. LES BATAILLES DE LIGNY ET DES QUATRE-BRAS [1]


L’occupation de Sombreffe et des Quatre-Bras dans la soirée du 15 juin ne s’imposait que comme le complément de la belle opération stratégique conçue par Napoléon. Que Grouchy et Ney n’eussent pas pris possession de ces deux points, c’étaient seulement des contretemps. Le but essentiel du mouvement de l’armée française, qui était de se porter le premier jour sur la ligne de contact des Anglais et des Prussiens, n’en était pas moins atteint. Presque sans coup férir et malgré de graves retards dans la marche de plusieurs colonnes, l’Empereur avait passé la Sambre, fait sept lieues sur le territoire ennemi, et établi son armée au centre des cantonnemens des alliés. Il avait 120000 hommes bivouaques dans un triangle de trois lieues de côté [2].

L’ennemi paraissait en désarroi. De toute la journée, on n’avait pas aperçu un uniforme anglais. Les Prussiens n’avaient montré de masses nulle part, ils avaient faiblement disputé les passages de la Sambre, et leur défense peu opiniâtre, quoique habile et vaillante, de Gilly et de Gosselies semblait avoir eu pour objet bien plutôt de protéger une retraite que de couvrir une concentration.

Quand l’Empereur, rentré à la nuit à Charleroi [3], eut pris connaissance des rapports de Grouchy et de Ney, il s’imagina donc que les alliés déconcertés par son agression imprévue se repliaient sur leurs bases d’opérations : les Prussiens vers Liège et Maestricht, les Anglo-Belges vers Ostende et Anvers. La direction de retraite des avant-postes prussiens, de Thuin sur Marchiennes, de Fontaine-Lévêque et de Marchiennes sur Gosselies, de Charleroi et de Gosselies sur Fleurus, était de nature à confirmer cette présomption. Si les Prussiens avaient manœuvré pour se réunir incontinent aux Anglais, ils se seraient retirés vers le nord ; ils avaient battu en retraite vers le nord-est, découvrant la route de Bruxelles. La résolution que, jugeant sur les apparences. Napoléon prêtait à Blücher et à Wellington, lui assurait la victoire. Naturellement, plus les armées alliées s’éloigneraient l’une de l’autre et plus il deviendrait facile de les battre. Autre chose était d’attaquer les Anglais quand les Prussiens se trouvaient à une marche de ceux-ci, et autre chose si Wellington et Blücher étaient séparés par quinze ou vingt lieues.

L’Empereur arrête son plan dans la matinée du 16 juin, vraisemblablement à 6 heures, peut-être plus tôt. Avec Grouchy et l’aile droite, il se portera sur Sombreffe et Gembloux. Si un corps prussien se trouve encore dans l’une ou l’autre de ces positions, il l’attaquera. Le terrain ainsi reconnu ou déblayé à l’Est, il rejoindra avec la réserve, rappelée de Fleurus où elle aura été provisoirement postée, Ney et l’aile gauche aux Quatre-Bras. De là, il marchera sur Bruxelles par une étape de nuit. Il compte que la tête de colonne pourra arriver à Bruxelles le 17 juin à 7 heures du matin.

Les ordres pour l’exécution de ce double mouvement furent envoyés par le major-général entre 7 et 8 heures du matin : ordre à Kellermann de se diriger sur Gosselies pour y être à la disposition du maréchal Ney ; ordre à Drouot de mettre en marche la garde vers Fleurus : ordre à Lobau de faire avancer le 6e corps à mi-chemin de Charleroi et de Fleurus ; ordres à Vandamme et à Gérard de marcher sur Sombreffe avec les 3e et 4e corps, et de suivre désormais les instructions du maréchal Grouchy, commandant de l’aile droite. Soult écrivit à Ney de prendre position aux Quatre-Bras avec six divisions d’infanterie et les cuirassiers de Kellermann et de porter ses deux autres divisions d’infanterie ; l’une à Genappe (2 lieues au-delà des Quatre-Bras) avec la cavalerie de Piré ; l’autre, destinée à appuyer éventuellement les mouvemens de l’aile droite, à Marbais avec la cavalerie de Lefebvre-Desnouëttes. Ney devait enfin pousser des reconnaissances le plus avant possible sur les routes de Nivelles et de Bruxelles. Quant à Grouchy, il reçut l’ordre d’aller s’établir à Sombreffe, et d’envoyer de là une avant-garde à Gembloux et des reconnaissances dans toutes les directions.


II

On s’occupait au quartier impérial de l’expédition de ces ordres, lorsque l’Empereur reçut un billet de Grouchy, portant que de fortes colonnes ennemies, qui paraissaient déboucher de la route de Namur, se dirigeaient vers Brye et Saint-Amand. Tout en croyant les Prussiens en retraite, Napoléon avait admis l’hypothèse d’une affaire à Gembloux et même à Sombreffe, mais il n’avait nullement pensé qu’ils viendraient prendre position aux débouchés de Fleurus. Ce mouvement indiquait que, loin de replier ses troupes et de s’éloigner de l’armée anglaise, comme la direction de retraite de ses avant-postes l’avait pu faire croire la veille, Blücher manœuvrait en vue d’une bataille pour le jour même et d’une liaison avec Wellington. Au lieu d’une arrière-garde ou d’un corps isolé à débusquer de Sombreffe ou de Gembloux, on allait avoir à combattre au nord de Fleurus l’armée prussienne tout entière ; et, Blücher et Wellington devant apparemment opérer de concert, on rencontrerait les Anglais en forces sur la route de Bruxelles.

C’était le renversement du plan conçu par l’Empereur. Il ne pouvait battre dans la journée l’armée de Blücher à droite, culbuter dans la soirée l’armée de Wellington à gauche, et marcher dans la nuit sur Bruxelles. L’Empereur cependant ne fut point déconcerté. Chez lui, les présomptions se changeaient vite en certitudes. Quand il avait supposé une chose, cette chose devait être telle qu’il l’avait supposée. La Fortune avait si souvent donné raison à ses prévisions ! Le matin du 16 juin, il croyait Blücher en retraite, et la route de Bruxelles libre ; donc, Blücher était en retraite, et la route de Bruxelles était libre. Les mouvemens signalés par Grouchy ne pouvaient être que des démonstrations en vue de donner le change. On aurait bon marché de ces quelques régimens prussiens, simple rideau destiné à masquer la retraite du gros de leur armée. Il semblait d’ailleurs que ce fût l’opinion de Grouchy lui-même, car, dans la lettre où il mentionnait l’apparition de colonnes ennemies vers Saint-Amand, il annonçait qu’il réunissait ses troupes pour marcher sur Sombreffe, selon les ordres de la veille. Si Grouchy avait cru à la concentration de l’armée de Blücher à l’ouest de Sombreffe, il n’aurait pas entrepris un mouvement sur cette position, au risque de subir une désastreuse attaque de flanc.

L’Empereur ne modifia donc pas ses ordres. Loin d’y rien changer, il écrivit vers 8 heures à Ney et à Grouchy pour les réitérer et en hâter l’exécution. Sachant ses aides de camp mieux montés que les officiers du major-général, il confia l’une de ces lettres à Flahaut, l’autre à Labédoyère ; il espérait que de cette façon ses deux lieutenans recevraient ses instructions itératives avant celles mêmes qui venaient de leur être expédiées par Soult. Dans ces duplicatas, l’Empereur s’étendait davantage sur quelques détails d’exécution et révélait, ce dont Soult s’était abstenu, que le but du double mouvement sur Sombreffe et les Quatre-Bras était une marche de nuit vers Bruxelles.

Entre 9 et 10 heures du matin, comme l’Empereur allait partir pour Fleurus, un officier de lanciers arriva de l’aile gauche et dit que « l’ennemi présentait des masses du côté des Quatre-Bras. » L’Empereur, craignant que la présence de ces prétendues masses ne fît, comme la veille, hésiter Ney à aller de l’avant, crut nécessaire de le rassurer et de lui renouveler encore une fois ses ordres. Il lui fit incontinent écrire par le major-général : « Blücher étant hier à Namur, il n’est pas vraisemblable qu’il ait dirigé des troupes vers les Quatre-Bras. Ainsi vous n’avez affaire qu’à ce qui vient de Bruxelles. Réunissez les corps des comtes Reille et d’Erlon et celui du comte de Valmy ; avec ces forces vous devez battre et détruire tous les corps ennemis qui peuvent se présenter. » A toute éventualité, cependant, l’Empereur prescrivit au comte de Lobau de rester provisoirement à Charleroi afin de se porter, si besoin était, au secours de Ney. D’après ses ordres, l’adjudant-commandant Janin, sous-chef d’état-major du 6e corps, fut envoyé à Frasnes pour juger de l’état des choses.

L’Empereur arriva à Fleurus un peu avant 11 heures. Il y trouva Grouchy, non sans quelque étonnement car il le supposait déjà en marche sur Sombreffe. Le maréchal n’eut point de peine à lui faire comprendre qu’en présence des masses ennemies qui prenaient position au nord de Fleurus, il avait dû se borner à occuper ce village, évacué au petit jour par les Prussiens. L’Empereur parcourut la ligne des avant-postes. A la pointe de Fleurus, s’élève un moulin de briques, en forme de tour, qui domine toute la plaine. Il ordonna à des sapeurs de pratiquer au moyen d’une brèche dans le toit tournant, une porte de loggia où il monta pour observer les positions ennemies.


III

Blücher, accouru de Namur à la première alerte, était arrivé à Sombreffe le 15 juin, dès 4 heures de l’après-midi. Il se flattait d’avoir le 16, de bon matin, ses quatre corps d’armée derrière le ruisseau de Ligny, position qui lui avait été signalée deux mois auparavant par le major von Gröben et où il avait dès lors résolu de livrer bataille, si les Français passaient la Sambre vers Charleroi. Mais à cause de l’excessive extension de ses cantonnemens, le feld-maréchal éprouva des mécomptes. Le 16, à 11 heures du matin, il n’avait encore en ligne que le corps de Ziéten, réduit à 28 000 hommes par les pertes de la veille. Le corps de Pirch Ier (31 000 hommes) arriva à Sombreffe seulement à midi, suivi à quelque distance par le corps de Thielmann (24 000 hommes). Quant au 4e corps, on avait reçu dans la nuit au quartier général une lettre de Bülow annonçant que ses troupes ne pourraient être rassemblées à Hanut (42 kilomètres de Sombreffe) qu’au milieu de la journée. C’étaient 30 000 baïonnettes qui allaient manquer à Blücher. Il était déterminé à accepter quand même la bataille, comptant d’ailleurs sur la coopération plus ou moins prompte, plus ou moins active, de l’armée anglo-néerlandaise. Les deux généraux en chef n’avaient-ils pas convenu le 3 mai, à Tirlemont, de se porter mutuellement appui si Napoléon prenait l’offensive ? et Wellington ne venait-il pas de dire (le 13 juin, dans la soirée) au colonel de Pfüell, envoyé par Blücher : « Mon armée sera concentrée à Nivelles ou aux Quatre-Bras, selon les circonstances, vingt-deux heures après le premier coup de canon ? »

Il y avait un peu de diplomatie dans les promesses de Wellington. La retraite de Blücher sur Liège eût laissé l’armée anglaise seule devant Napoléon et l’eût mise dans l’alternative d’accepter la bataille avec une grande infériorité de forces ou de se replier sur sa base d’opérations en livrant Bruxelles aux Français. Il fallait donc que Blücher restât en position, et pour cela il semblait nécessaire à Wellington de lui promettre son appui. Cet appui, d’ailleurs, il espérait bien pouvoir le donner, mais en vrai Anglais, à son heure, à son aise, et sans risquer de compromettre pour la cause commune quoi que ce fût de la sûreté de son armée. Or, le mouvement offensif des Français vers Charleroi n’était-il pas une simple démonstration destinée à attirer de ce côté les masses anglo-prussiennes ? L’Empereur n’allait-il pas au même moment se porter sur Bruxelles, de Maubeuge par Mons ou de Condé par Ath, avec le gros de son armée ? Wellington le craignait, et de peur d’être entraîné à une fausse manœuvre, il ne voulait faire bouger ni un homme ni un canon avant d’être absolument certain du point précis où Napoléon dirigerait sa principale attaque.

En vain, les 12, 13 et 14 juin, de nombreux avis de la concentration de l’armée française sur la frontière étaient arrivés au quartier général de Bruxelles ; en vain le 15, dès 8 heures du matin, Wellington avait appris par une lettre de Ziéten que les avant-postes prussiens avaient été attaqués au point du jour. Ce jour-là, à 3 heures de l’après-midi, il n’avait encore donné aucun ordre. Müffling, commissaire prussien près le quartier général anglais, ayant reçu alors personnellement une lettre de Ziéten confirmant les premiers renseignemens, s’empressa de la communiquer au duc. « Si tout est comme le croit Ziéten, lui dit Wellington, je me concentrerai sur mon aile gauche de façon à agir de concert avec l’armée prussienne ; mais si une partie des forces ennemies marche sur Mons, je serai obligé de me concentrer sur mon centre. Il me faut donc attendre, avant de prendre un parti, des nouvelles de mes avant-postes de Mons. Toutefois, comme la destination de mes troupes reste incertaine et que leur départ est certain, je vais donner des ordres pour quelles se tiennent prêtes à marcher. »

D’après ces ordres, expédiés seulement le 15 juin entre 6 et 7 heures du soir, les troupes devaient simplement se rassembler par divisions, à Ninove, à Ath, à Gramont, à Bruxelles, à Braine-le-Comte et à Nivelles, et se tenir prêtes à marcher le lendemain au point du jour. Ainsi, alors que l’aile gauche française avait dépassé Gosselies, et que l’aile droite arrivait en vue de Fleurus, Wellington, au lieu de diriger sans perdre un instant toutes ses troupes sur son front, se contentait de les rassembler par divisions isolées dans un parallélogramme de dix lieues sur neuf. Il fallait, en vérité, qu’il fût halluciné et paralysé par la vision de Napoléon attaquant en personne sur tous les points à la fois.

Dès midi, Blücher avait écrit à Müffling pour lui annoncer que la division Pirch se repliait sur la rive gauche de la Sambre et qu’il allait concentrer l’armée à Sombreffe où il comptait accepter la bataille. « J’attends, disait-il en terminant, de promptes nouvelles de la concentration du duc de Wellington. » Cette lettre, arrivée vers 7 heures du soir, et mise incontinent sous les yeux de Wellington, ne le persuada pas plus que ne l’avaient fait les deux dépêches de Ziéten. « Les dispositions du feld-maréchal sont fort bonnes, dit-il, mais je ne puis me résoudre à rien avant de savoir ce qui se passe du côté de Mons. » Il allait enfin avoir la certitude que tout y était tranquille. Une lettre du général Dörnberg, qu’il reçut entre 9 et 10 heures, le renseigna à cet égard. Il se détermina alors, non point comme le prétendent ses apologistes, à un mouvement de toute l’armée sur les Quatre-Bras, mais à une concentration partielle vers Nivelles.

Après avoir donné ces ordres, qui en raison de l’heure avancée ne pouvaient avoir un commencement d’exécution avant le point du jour, Wellington entra dans le cabinet de Muffling et lui dit : « Mes troupes vont se mettre en marche. Mais, ici, les partisans de Napoléon commencent à lever la tête. Il faut rassurer nos amis. Allons donc nous faire voir au bal de la duchesse de Richmond, et nous monterons à cheval à 5 heures du matin. » A Bruxelles, on parlait de ce bal, annoncé depuis longtemps, presque autant que de la prochaine entrée en campagne. On savait que la duchesse de Richmond avait fait de grands préparatifs, qu’elle avait aménagé en hall somptueux un vaste hangar, contigu à sa maison de plaisance, que l’on danserait au son de la musique militaire, que l’on avait convié à la soirée l’élite de l’état-major anglais et de la société cosmopolite de Bruxelles, diplomates russes et allemands, pairs d’Angleterre, émigrés français. On multipliait démarches, prières, intrigues pour obtenir des invitations. En l’absence du duc de Richmond, la duchesse recevait avec sa fille aînée, plus tard lady de Ros, alors âgée de dix-sept ans. Il n’y avait guère plus de deux cents invités : le prince d’Orange, le duc de Brunswick, le prince de Nassau, lord Wellington, le bourgmestre de Bruxelles, les princes Auguste et Pierre d’Arenberg, le duc et la duchesse de Beaufort et leur fille, le duc et la duchesse d’Ursel, le comte et la comtesse de Mercy-Argenteau, le comte de la Tour-du-Pin, ministre de France à la Haye, et la comtesse de la Tour-du-Pin, le marquis et la marquise d’Assche, le comte de la Rochefoucauld, la comtesse douairière d’Oultremont et mesdemoiselles d’Oultremont, lady Fitz-Roy Somerset, le comte du Cayla (sans sa femme), sir Charles Stuart, lord et lady Seymour et miss Seymour, le comte Pozzo di Borgo et le baron Vincent, ambassadeurs de Russie et d’Autriche près Sa Majesté le roi de France à Gand, le général Alava, commissaire espagnol attaché à l’état-major de Wellington, le général de Müffling, lord Uxbridge, commandant en chef la cavalerie britannique, lord Saltoun, colonel des gardes à pied, lord Somerset, commandant la brigade des dragons de la garde, lord Hill, commandant le 2e corps anglais, les généraux Clinton, Ponsonby, Picton, Vivian, Byng, Pack, Cooke, Kempt, Maitland et un grand nombre de colonels, de majors et de jeunes capitaines, lieutenans et enseignes. Lorsque, vers minuit, Wellington entra chez la duchesse de Richmond, le bal était au moment le plus animé. Heureux de vivre, les belles jeunes filles et les beaux officiers s’enivraient de bruit et de mouvement. Mais, comme dans les danses macabres des fresques anciennes, la Mort menait la ronde. Beaucoup de ceux qui dansaient avec tant d’entrain ne devaient point voir se coucher le prochain soleil. On ne savait point encore que l’armée française eût passé la Sambre. Wellington apprit au duc de Brunswick que Bonaparte était entré en Belgique et qu’il pourrait bien y avoir bataille dans la journée. Brunswick, par une sorte de pressentiment, sentit le frisson de la mort. Il pâlit, se leva d’un bond, laissant dans ce brusque mouvement tomber sur le plancher le petit prince de Ligne qu’il avait pris sur ses genoux. Peu à peu, le bruit se répandit que l’armée allait se mettre en route. Les généraux et les chefs de corps ne tardèrent pas à quitter le bal, soucieux de donner leurs derniers ordres. Mais les jeunes officiers ne pouvaient s’arracher à cette nuit de fête « sur laquelle, dit lord Byron, allait se lever une si sanglante aurore. » C’est seulement quand ils entendirent les trompettes, les bugles et les pibrochs sonner l’assemblée, qu’ils allèrent, tout courant, en bas de soie et en souliers à boucle, rejoindre leurs compagnies. Après leur départ, la duchesse de Richmond, profondément émue, aurait voulu arrêter le bal, mais les jeunes filles et les quelques jeunes gens qui n’appartenaient pas à l’armée continuèrent à danser jusqu’au jour.

Wellington prit congé à trois heures seulement. La duchesse fit réveiller et habiller à la hâte sa plus jeune fille, un vrai baby de Reynolds, qui vint de ses petites mains roses rattacher l’épée du général en chef.


IV

Au bal, remarque Müffling, Wellington était très gai. Il n’y avait pas de quoi ! Tout le jour, il s’était obstiné à laisser ses troupes dispersées dans leurs cantonnemens à quatre, huit, dix, quinze lieues les unes des autres, et les ordres de la soirée par quoi il se flattait de réparer victorieusement sa lourde faute étaient pitoyables. Son dernier dispositif ne tendait à rien de moins, en effet, qu’à protéger la route de Mons à Bruxelles, où rien n’était à craindre, et à découvrir la route de Charleroi à Bruxelles, qui était menacée. Si les ordres de Wellington avaient été exécutés, une trouée large de près de cinq lieues eût été ouverte entre Nivelles et Sombreffe, trouée par laquelle Ney aurait pu s’avancer jusqu’à mi-chemin de Bruxelles sans tirer un coup de fusil, ou, comme l’a dit Gneisenau, « se rabattre sur les derrières de l’armée prussienne et causer sa destruction totale. »

Heureusement pour les alliés, plusieurs des subordonnés de Wellington avaient pris sur eux d’agir sans attendre ses ordres, et d’autres avaient intelligemment désobéi à ceux qu’après tant de temps perdu, il s’était décidé à donner. Dans l’après-midi de la veille, le major Normann avait défendu Frasnes, le prince Bernard de Saxe-Weimar s’était porté avec sa brigade de Genappe aux Quatre-Bras, et le général Chassé avait concentré sa division à Fay. Un peu plus tard, Constant Rebecque, chef d’état-major du prince d’Orange, prescrivit, en l’absence de celui-ci, à Collaert de rassembler la cavalerie derrière la Haine, et à Perponcher de se préparer à marcher aux Quatre-Bras. A 11 heures du soir, enfin, le même Rebecque, ne pouvant éviter de transmettre aux divisionnaires l’ordre de Wellington de concentrer tout le corps néerlandais à Nivelles, c’est-à-dire de découvrir la route de Bruxelles, joignit à cet ordre des instructions verbales qui les laissaient libres de ne s’y point conformer. « On ne peut connaître à Bruxelles, disait-il, l’exacte situation des choses. » Perponcher n’hésita pas. Au lieu de maintenir à Nivelles la brigade Bylandt et d’y rappeler la brigade Bernard de Saxe, ainsi que le prescrivait Wellington, il marcha avec Bylandt sur les Quatre-Bras au secours du prince Bernard. Ah ! si Napoléon avait eu comme chef d’état-major un simple Constant Rebecque, et comme lieutenans seulement des Bernard de Saxe et des Perponcher ! Et quelle belle occasion, d’autre part, pour les professeurs de stratégie comme Charras de dénoncer la funeste indécision, la torpeur d’esprit, l’affaiblissement moral de l’Empereur si, la veille d’une bataille. Napoléon était resté dix heures sans concentrer ses troupes, avait ensuite prescrit un mouvement dans une direction opposée à celle de l’ennemi, et avait enfin passé la nuit à parader au bal !

Mais, à la guerre comme au jeu, rien ne prévaut contre la Fortune. Lorsque Wellington, parti de Bruxelles à 6 heures du matin, arriva vers 10 heures aux Quatre-Bras, il y trouva la division Perponcher, quand il aurait dû y trouver l’avant-garde du maréchal Ney. Sa Grâce, paraissant oublier que l’on avait agi à l’encontre de ses ordres, daigna féliciter le général Perponcher sur ces dispositions. Puis, après s’être avancé assez proche de Frasnes pour bien observer les emplacemens des avant-postes français, il dépêcha l’ordre à la division Picton et au corps de Brunswick, arrêtés à Waterloo, de reprendre leur marche, et il écrivit à Blücher que les Quatre-Bras étaient occupés par une division du prince d’Orange et que l’armée anglaise se dirigeait sur ce point. La lettre se terminait ainsi : « Je ne vois pas beaucoup de l’ennemi en face de nous, et j’attends des nouvelles de Votre Excellence pour décider des opérations ? »

Wellington ne tarda pas à se raviser. Il réfléchit qu’au lieu d’attendre des nouvelles qu’il ne saurait contrôler, il ferait mieux, sûr comme il l’était de n’être point tout de suite attaqué aux Quatre-Bras, d’aller voir les choses par lui-même et de se concerter verbalement avec Blücher. Vers une heure, il joignit le feld-maréchal sur les hauteurs de Brye. On monta dans le moulin de Winter [4], situé en avant de ce village, et d’où l’on embrassait tout le terrain mieux encore que du moulin de Fleurus ne le pouvait Napoléon. Les colonnes françaises débouchaient de tous les points ; avec les lorgnettes on reconnaissait l’Empereur au milieu de son état-major. Il semblait évident qu’on allait avoir à combattre l’armée impériale tout entière, le détachement qui occupait Frasnes n’en étant qu’une fraction négligeable.

« Que voulez- vous que je fasse ? » dit brusquement Wellington en français (il ignorait la langue allemande). Gneisenau proposa que le duc dirigeât sans tarder toutes ses troupes en arrière de Brye, comme réserve à l’armée prussienne. Ce plan, fondé sur une fausse appréciation de la répartition des forces de Napoléon, fut combattu par Müffling. Il dit en substance que les Anglais devaient manœuvrer de façon à déborder la gauche française. « C’est ça, s’écria Wellington. Je culbuterai ce que j’ai devant moi à Frasnes et je marcherai sur Gosselies. » Gneisenau objecta que ce mouvement serait excentrique et d’un résultat douteux, tandis que la concentration à Brye aurait un succès sûr et décisif. La discussion se prolongeant, Wellington dit pour en finir : « Eh bien ! je viendrai si je ne suis pas attaqué moi-même. » Sur ces paroles, qui n’avaient rien d’un engagement formel, le duc repartit pour les Quatre-Bras, tandis que Blücher prenait ses dernières dispositions tactiques.


V

Face à la colline de Fleurus, s’élève en pente douce, au-delà d’un terrain très vallonné, une ligne de hauteurs où sont situés à l’Ouest, le village de Brye, à l’Est le village de Tongrinne, au centre et un peu en retraite, le bourg de Sombreffe. Ces positions, d’une altitude moyenne de 40 mètres seulement au-dessus de la plaine, sont en elles-mêmes d’un accès facile. Mais à leur pied serpente, dans un fond, presque raviné en certains endroits, le ruisseau de la Ligne [5]. Large de 4 à 5 mètres, encaissé dans des berges verticales de 3 à 4 pieds, bordé de saules, d’aulnes, de buissons de ronces, ce ruisseau forme une tranchée naturelle que flanquent, à la droite, les villages de Wagnelée, les hameaux de la Haie et du Petit Saint-Amand et le village de Saint-Amand ; à la gauche, les hameaux de Potriaux et les villages de Tongrinelle, de Boignée et de Balâtre. Au centre, s’élève le village de Ligny avec ses deux grandes fermes, son château [6], et son église entourée d’un cimetière en contre-haut et clos de murs. Le front de la position se trouve ainsi constitué par un fossé continu et neuf bastions ou blockhaus, les uns en avant de ce fossé comme le Petit et le Grand Saint-Amand, Tongrinelle, Boignée, Balâtre, les autres en arrière du fossé comme la Haie, Potriaux, Tongrinne. Le neuvième et le plus important, Ligny, est traversé dans toute sa longueur par le ruisseau.

Du moulin de Fleurus, observatoire de Napoléon, les positions prussiennes paraissaient moins fortes qu’elles ne l’étaient en réalité. L’Empereur ne pouvait se rendre compte exactement du vallonnement. Les fonds plus ou moins ravinés où court le ruisseau de la Ligne échappaient à sa vue. Il semblait qu’il n’eût devant lui qu’une vaste plaine, couverte de blés, légèrement déclive au centre et se relevant en pente douce jusqu’à l’extrême horizon. Il fit chercher un géomètre du pays, nommé Simon, qui le renseigna du mieux qu’il put.

A midi, les corps de Pirch Ier et de Thielmann commençaient à peine de se masser derrière Sombreffe et Tongrinne, et les quatre divisions de Zieten étaient encore seules en ligne avec la cavalerie de Röder. L’Empereur estima justement qu’il n’avait devant lui qu’un corps d’armée. Il ne se méprit pas pour cela sur les intentions de Blücher. « Le vieux renard ne débuche pas », dit-il. Il conjectura que le feld-maréchal avait pris une position d’attente où il espérait imposer assez longtemps aux Français pour donner le temps de le rejoindre à ses autres corps d’armée et, selon toute prévision, à l’armée de Wellington. Si Blücher avait eu pour objectif de défendre ses lignes de communication avec ses seules forces, il eût pris position perpendiculairement à la route de Namur, entre Sombreffe et Balâtre. L’extension de sa ligne vers Wagnelée révélait un plan de réunion avec l’armée anglaise en marche de Bruxelles.

Résolu à attaquer sur-le-champ, l’Empereur fut très déconcerté d’apprendre que le corps de Gérard n’était point même en vue. Il attendit. Sans doute, il croyait alors qu’un seul corps ennemi lui était opposé, et il avait dans la main le corps de Vandamme, les 1er et 2e corps de cavalerie, et, en seconde ligne, derrière Fleurus, la garde impériale. Mais il appréhendait, non sans raison, l’arrivée au cours de l’action de la masse de l’armée prussienne qui très vraisemblablement devait être en marche sur Sombreffe.

Un peu après midi, Gérard, qui avait devancé son corps d’armée, arriva sur la ligne des avant-postes avec une petite escorte. En cherchant l’Empereur, il s’approcha à portée de carabine d’un poste de cavalerie ennemie. Les Prussiens chargèrent. Gérard, jeté à bas de cheval, se trouva en grand danger d’être fait prisonnier ; il fut sauvé par son aide de camp. Ayant rejoint l’Empereur au moulin, il crut devoir dire quelques mots sur la désertion de Bourmont, qui n’avait obtenu un commandement qu’à ses pressantes sollicitations. L’Empereur l’interrompit : « Je vous l’avais bien dit, général, qui est bleu est bleu et qui est blanc est toujours blanc ! »

A une heure seulement, le corps de Gérard déboucha à la droite de Fleurus. L’ordre du mouvement avait été envoyé dès 8 heures [7], et de Châtelet à Fleurus, il y a dix kilomètres. Mais, par suite de la non-exécution, dans l’après-midi de la veille, des instructions de l’Empereur prescrivant d’établir le 4e corps sur la rive gauche de la Sambre, Gérard avait eu le matin à faire passer cette rivière sur un seul pont à la majeure partie de ses troupes. De là, ce long retard dans la marche du 4e corps.

Il semble que l’Empereur avait pensé d’abord à attaquer par Wagnolée et Saint-Amand afin de rejeter les Prussiens sur Sombreffe. Mais la position en l’air de la droite ennemie lui suggéra l’idée de l’envelopper au lieu de la refouler. Pour cela, il modifia ses ordres antérieurs au maréchal Ney. D’après les instructions envoyées le matin, Ney devait s’établir aux Quatre-Bras et au-delà, et attendre l’ordre de marcher sur Bruxelles. Un peu avant 2 heures, il lui fit écrire par Soult de pousser vivement ce qu’il avait devant lui et de se rabattre sur la droite prussienne avec toutes ses troupes.

Les corps de Vandamme et de Gérard et la cavalerie de Grouchy étaient déployés devant Fleurus, perpendiculairement à la route de Namur. L’Empereur ordonna un changement de front la droite en avant. Par cette manœuvre, Vandamme resta en position vis-à-vis Saint-Amand, Gérard s’avança à 1 200 ou 1 500 mètres de Ligny, parallèlement à la route, Grouchy se posta, en potence, face à Boignée. La garde et les cuirassiers de Milhaud, laissés jusqu’à 2 heures derrière Fleurus, vinrent se former en seconde ligne.

Du moulin de Brye où il se trouvait encore à 2 heures avec Wellington, Blücher avait fort bien vu le mouvement se dessiner. Il s’empressa de compléter son ordre de bataille. Le corps de Zieten dont seuls quelques détachemens occupaient jusqu’alors le front de défense prit ainsi position : 4 bataillons de la division Steinmetz à la Haie et au Hameau (ou Petit Saint-Amand), les 6 autres en soutien ; 3 bataillons de la division Jagow à Saint-Amand, les 7 autres sous le moulin de Winter ; la division Henckel à Ligny avec 2 bataillons un peu en arrière ; la division Pirch échelonnée entre Brye et le moulin de Winter. La cavalerie de Röder se massa dans un pli de terrain au nord du chemin de Ligny à Sombreffe, sauf le 1er hussards de Silésie, qui fut détaché avec une batterie légère à l’extrême droite, sur la Voie Romaine, pour éclairer le flanc de l’armée. L’artillerie s’établit entre les dix minutes après en avoir reçu l’ordre, il aurait pu mettre tout son monde en marche. villages, sur les pentes inférieures des coteaux. Saint-Amand, la Haie, Ligny avaient été fortifiés à la hâte, mais on n’avait coupé aucun des ponts de la Ligne, Blücher voulant conserver ces débouchés pour le cas où il passerait à l’offensive.

Derrière cette première ligne, le corps de Pirch Ier, fort de 30 000 hommes, se tenait en réserve au nord de Brye, le long de la route de Nivelles. Le corps de Thielmann, qui formait la gauche prussienne, avait deux divisions en ligne à Potriaux, Tongrinne, Tongrinelle et Balâtre, deux divisions et la cavalerie en réserve à Sombreffe et derrière Tongrinne.

Ce vaste déploiement n’échappa point non plus au regard vigilant de Napoléon. Si jusque passé deux heures, tant que ses propres manœuvres n’avaient pas encore obligé Blücher à démasquer la totalité de ses forces, l’Empereur n’avait cru avoir à combattre qu’un seul corps ennemi, désormais l’étendue du front et les masses en mouvement lui révélaient la présence de l’armée prussienne tout entière. Heureuse fortune ! L’affaire sera rude, mais il va en finir en une seule journée avec les Prussiens. Il les tient ! car, dans quelques heures, Ney, prenant à revers la position de Brye, sonnera à coups de canon le glas de l’armée prussienne. « Il se peut que, dans trois heures, le sort de la guerre soit décidé, dit l’Empereur à Gérard. Si Ney exécute bien ses ordres, il n’échappera pas un canon de l’armée prussienne ! » A 3 heures et quart, le colonel Forbin-Janson fut envoyé à Ney avec un second ordre plus pressant, plus impératif que le précédent : « Je vous ai écrit il y a une heure, écrivait Soult, que l’Empereur devait attaquer l’ennemi dans sa position Saint-Amand-Brye. En ce moment, l’engagement est très prononcé. Sa Majesté me charge de vous dire que vous devez manœuvrer sur-le-champ de manière à envelopper la droite de l’ennemi et à tomber à bras raccourcis sur ses derrières. Cette armée est perdue si vous agissez vigoureusement. Le sort de la France est dans vos mains. Ainsi n’hésitez pas un instant pour faire le mouvement que l’Empereur vous ordonne, et dirigez-vous sur les hauteurs de Saint-Amand et de Brye. »

Au moment où Soult expédiait cet ordre, Napoléon reçut une lettre de Lobau l’informant que, d’après le rapport du colonel Janin, Ney avait aux Quatre-Bras environ 20 000 hommes devant lui. L’Empereur réfléchit que ces 20 000 hommes pourraient faire une défense assez tenace pour empocher Ney d’opérer à temps le mouvement contre l’armée prussienne. Sa belle combinaison tactique menaçait d’avorter. Il ne se flattait pas, comme on l’en a critiqué à tort, de gagner deux batailles le même jour. L’important pour lui, ce n’était pas de remporter une demi-victoire sur Blücher et une demi-victoire sur Wellington ; c’était de contenir les Anglais et d’exterminer l’armée prussienne. L’Empereur pensa que, pour contenir les Anglais, il suffirait à Ney du seul corps de Reille, et que, pour tourner la droite de Blücher, il suffirait du seul corps de d’Erlon. Il résolut de faire exécuter par ce général le mouvement précédemment prescrit à Ney et dont il attendait de si grands résultats. Il n’y avait point un instant à perdre. Il envoya directement au comte d’Erlon l’ordre de se porter avec son corps d’armée sur les hauteurs de Saint-Amand et de fondre sur Ligny. L’officier chargé de porter cet ordre devait aussi le communiquer au maréchal Ney.

En même temps, l’Empereur, voulant avoir toutes ses forces dans la main, fit écrire à Lobau, maintenu provisoirement à Charleroi, de marcher sur Fleurus.


VI

La bataille était engagée. Vers 3 heures, trois coups de canon tirés à intervalles égaux par une batterie de la garde ont donné le signal de l’attaque. Sans daigner préparer l’assaut par son artillerie, Vandamme lance contre Saint-Amand la division Lefol. Sur l’air de la Victoire en chantant, joué par la musique du 23e, la division s’avance, formée en trois colonnes, précédées chacune de nombreux tirailleurs. Devant le front ennemi, le terrain, dépourvu de tout arbre, de toute haie, forme une nappe de blés mûrissans, hauts déjà de trois à quatre pieds. La marche y est lente et pénible, et si les épis cachent à peu près les tirailleurs, les colonnes en mouvement y sont parfaitement visibles. C’est sur elles que les batteries dirigent leur tir ; des boulets enlèvent des files de huit hommes. Les Prussiens, eux, sont à couvert, embusqués dans les maisons et derrière les remblais de terre et les haies vives qui enclosent les vergers. A cinquante mètres du village, les soldats de Lefol bondissent jusqu’aux premières clôtures. Les décharges à bout portant n’arrêtent point leur élan ; en moins d’un quart d’heure de furieux combat, l’ennemi est chassé des vergers, des maisons, du cimetière, de l’église. Mais les Prussiens se rallient sur la rive gauche du ruisseau, et bientôt soutenus par quatre bataillons de Steinmetz, ils se disposent à une contre-attaque. La batterie divisionnaire de Steinmetz tourne son feu contre Saint-Amand, où s’allument plusieurs incendies, et le 24e régiment passe le ruisseau à la Haie pour prendre les Français en flanc. Vandamme fait déployer la division Berthezène à la gauche de Lefol, et, d’après les instructions antérieures de l’Empereur, il donne l’ordre à la division Girard, en position au sud de Wangenies, d’attaquer le Hameau et la Haie [8].

Pendant que Lefol a abordé Saint-Amand, la division Pécheux, du corps de Gérard, s’est portée contre Ligny en trois colonnes d’attaque, sous le feu des batteries prussiennes. La colonne de gauche et la colonne du centre enlèvent les haies et les clôtures des abords du village, puis se replient, décimées par la mousqueterie à bout portant qui part du vieux château et des premières maisons percées de meurtrières Le 30e de ligne, colonne de droite, pousse plus avant. Il s’engage dans le chemin creux que couronne la ferme de la Tour, bâtimens à murailles de forteresse d’où grêlent les balles, et pénètre jusque sur la place de l’Eglise. Là, le régiment, littéralement entouré d’ennemis embusqués dans les maisons, dans le cimetière, derrière les haies de saules du ruisseau, se trouve au centre d’un quadrilatère de feux. En un instant, toute la tête de colonne est foudroyée ; 20 officiers et près de 500 hommes tombent tués ou blessés. Les survivans se retirent confusément et vont se rallier dans leur position primitive.

Deux nouvelles attaques ne réussissent pas mieux. Des batteries de la garde viennent renforcer l’artillerie de Gérard qui n’a fait jusqu’alors que contre-battre l’artillerie ennemie, et ouvrent le feu sur Ligny. Les boulets effondrent les maisons, ricochent dans les rues ; les toitures de chaume s’enflamment et s’écroulent, allumant l’incendie sur dix points différens. Pour la quatrième fois, la division Pécheux, maintenant secondée par une brigade de la division Vichery, marche aux Prussiens. Dans un ardent combat, succession d’assauts contre chaque maison, les Français s’emparent de presque toute la partie haute du village. Ligny se compose de deux rues parallèles à la Ligne et séparées par ce ruisseau : la rue d’En-Haut au sud, la rue d’En-Bas au nord. Entre les deux rues, se trouvent quelques maisons éparses, la place de l’Eglise, et une vaste prairie communale qui descend en pente assez raide jusqu’à la Ligne. Débusqués de la rue d’En-Haut, les Prussiens reprennent position dans le cimetière, dans l’église, dans les maisons de la place. Les soldats de Pécheux s’avancent vaillamment sous les feux croisés. Les uns se ruent dans les maisons, les autres escaladent les talus du cimetière. A ce moment, un gros d’ennemis qui s’est rallié à l’abri de l’église charge les Français désunis par ces assauts multiples. C’est sur la petite place, trop étroite pour le nombre des combattans, une poussée terrible, un corps-à-corps sans quartier, un abominable carnage. On se fusille à bout portant, on frappe à coups de baïonnettes, à coups de crosses, à coups de poings. « Les hommes s’égorgeaient, dit un officier prussien, comme s’ils avaient été animés d’une haine personnelle. Il semblait que chacun vît dans celui qui lui était opposé un mortel ennemi et qu’il se réjouît de trouver l’occasion de se venger. Personne ne songeait à fuir ni à demander grâce. »

Les Prussiens finissent par plier sous la masse des assaillans. Ils abandonnent les maisons, l’église, le cimetière et se retirent en désordre par les deux ponts de la Ligne. On les poursuit la baïonnette aux reins. Plus d’un est précipité dans le lit bourbeux du ruisseau. Sur la rive gauche, cependant, l’ennemi, renforcé par les deux derniers bataillons de la division Henckel, se reforme et fait tête. Des Prussiens tirent des haies et des saules qui bordent le ruisseau, tandis que d’autres tirent, par-dessus leurs camarades, des fenêtres, des lucarnes, des murs à meurtrières de la grosse ferme et des maisons de la rue d’En-Bas. Malgré ce terrible feu en étages, une poignée de soldats du 30e et du 96e marche au pont de la place de l’Eglise, le franchit et repousse les tirailleurs contre les maisons de la rive gauche. Mais Jagow amène quatre bataillons au secours de Henckel. Les Prussiens rejettent les assaillans sur la rive droite et tentent même de repasser les deux ponts. C’est au tour des Français de défendre le ruisseau. On se fusille d’un bord à l’autre, à quatre mètres, à travers un rideau de fumée. Il fait un temps d’orage, dont la chaleur suffocante ajoute encore à celle des coups de feu et des incendies allumés par les obus. Ligny est une fournaise. Dans les bruits du combat on entend les cris horribles de blessés qui brûlent vifs sous les décombres enflammés.

Grouchy, de son côté, a commencé son attaque contre la gauche prussienne. Sa cavalerie a chassé de Boignée les postes ennemis, et la division Hulot, du corps de Gérard, passée sous son commandement immédiat, menace Tongrinelle et tiraille devant Potriaux avec les Prussiens de Borcke.

Sur tous les points, de nouvelles batteries entrent en action, la fusillade se précipite. Le ruisseau de la Ligne, sur les bords duquel on se bat depuis la Haie jusqu’à Tongrinelle, enserre les coteaux, pareil à un tleuve infernal, dans un cercle de fumée et de feu.


VII

Vers quatre heures, l’action s’est encore étendue à l’ouest. Girard a lancé sa division contre le Hameau et la Haie. L’assaut est si prompt, si ardent, si résolu que les Prussiens terrifiés lâchent pied presque sans coup férir [9]. Blûcher, solide à son centre, intact à sa gauche, voit sa droite débordée. Il veut la dégager par une vigoureuse contre-attaque. Il lui faut à tout prix se donner de l’air de ce côté, car c’est par là qu’il compte déboucher plus tard avec les Anglais, dont il attend toujours le concours. Le feld-maréchal n’hésite point à dégarnir sa réserve. La division Pirch II, la seule du corps de Zieten qui ne soit pas encore au feu, marchera de Brye contre la Haie et Saint-Amand, tandis que la cavalerie de Jürgass, du corps de Pirch Ier, et la division Tippelskirch, du même corps, en tout 47 escadrons et 9 bataillons, se porteront sur Wagnelée, d’oii elles fondront sur le flanc des Français.

Formée en colonnes de bataillons, l’infanterie de Pirch II aborde à la baïonnette les soldats de Girard qui sont déjà sortis de la Haie pour tourner Saint-Amand, où les Prussiens de Steinmetz sont rentrés en forces et réoccupent plusieurs points. La division Girard plie sous l’attaque de ces troupes fraîches, se retire dans la Haie, et, après une lutte opiniâtre, abandonne la moitié de ce hameau. Avec un chef comme Girard, ce n’est pas pour longtemps. Il reforme dans les rues que balayent balles et boulets ses bataillons décimés et les précipite de nouveau contre l’ennemi. Lui-même les conduit, l’épée à la main. Il tombe blessé à mort, mais il voit ses soldats rejeter pour la seconde fois les Prussiens hors de la Haie, sur la rive gauche du ruisseau.

Le mouvement de flanc tenté par Jagow et Tippelskirch réussit moins encore que la contre-attaque de Pirch II. La division Habert et la cavalerie de Domon, que Vandamme avait jusqu’alors tenues en réserve, s’étaient déployées face à Wagnelée avec deux bataillons en tirailleurs dans les champs de blé. La tête de colonne de Tippelskirch, avançant en ordre de marche, sans s’éclairer, fut surprise par la fusillade très nourrie et bien ajustée qui partit des blés. Elle se replia en désordre, jetant la confusion parmi les bataillons qu’elle précédait et où se trouvaient beaucoup de recrues. Sans hésiter, Habert fit charger à la baïonnette ces troupes désunies et les refoula dans Wagnelée. Disséminée maladroitement et intimidée par les évolutions des chasseurs à cheval du général Domon, la cavalerie de Jürgass ne prit pour ainsi dire point part à l’action.

Pendant ces combats, Blücher était descendu du moulin de Winter pour diriger lui-même la suite de la manœuvre dont il se promettait un si beau résultat. Il arriva à petite portée de canon de la Haie, juste au moment où la division Pirch II en était chassée par l’effort mortel de l’intrépide Girard. Sans même laisser aux hommes le temps de reprendre haleine, Blücher ordonne à Pirch II de les ramener au feu et de réoccuper la Haie coûte que coûte. Ranimés par la présence du vieux Vorwärts, les soldats poussent des hourrahs ! franchissent le ruisseau et pénètrent dans la Haie, baïonnettes en avant. La division Girard, réduite de 5 000 à 2 500 hommes, son chef blessé à mort, ses deux brigadiers hors de combat (c’est le colonel Matis, du 82e de ligne, qui a pris le commandement), résiste désespérément. Forcée de céder au nombre, elle se retire de maison en maison, de verger en verger, de haie en haie jusqu’au Hameau où elle se masse et attend l’ennemi. Les Prussiens vont lui laisser quelque répit, car les Français ont rejeté Tippelskirch dans Wagnelée, ils tiennent ferme à Saint-Amand, et ils occupent la moitié de Ligny. Blücher doit relever à Saint-Amand la division Steinmetz qui a perdu la moitié de son effectif, envoyer des renforts à Henckel dans Ligny, donner le temps à Tippelskirch de se rallier dans Wagnelée, et en vue de la nouvelle manœuvre qu’il médite, porter devant Brye le reste du corps de Pirch Ier.

L’Empereur, lui aussi, prend ses dispositions pour un grand mouvement qui est son objectif depuis le début de la bataille. Il est 5 heures et demie ; il a écrit à Ney à 2 heures : à 6, il entendra le canon du maréchal tonner sur les derrières de l’armée prussienne. Alors, il lancera sa réserve, encore intacte, contre le centre ennemi, l’enfoncera, lui coupera la retraite vers Sombreffe, et le poussera l’épée dans les reins sous le fer et le feu de Vandamme et de Ney. Des 60 000 Prussiens de Zieten et de Pirch, pas un n’échappera !

La garde à pied et à cheval et les cuirassiers de Milhaud commencent déjà à se former pour l’attaque, lorsque arrive un aide de camp de Vandamme, porteur d’une grave nouvelle. On signale à une lieue sur la gauche une colonne ennemie de 20 à 30 000 hommes, paraissant se diriger sur Fleurus dans l’intention de tourner l’armée. Vandamme ajoute que les troupes de Girard ayant reconnu ce corps comme ennemi ont abandonné la Haie, et que lui-même va être contraint d’évacuer Saint-Amand et de battre en retraite si la réserve n’arrive pas pour arrêter cette colonne. L’Empereur est troublé. Il a d’abord l’idée, comme Vandamme l’a eue aussi un instant, que la colonne est la division française qui, d’après ses ordres de 8 heures du matin, a dû être portée par Ney à Marbais. Mais une division n’a pas 20 ou 30 000 hommes, et ces troupes qui se montrent au sud de Villers-Perwin ne peuvent déboucher de Marbais. Est-ce donc Ney qui survient avec toutes ses forces selon les nouvelles instructions envoyées à 2 heures, et renouvelées à 3 heures ? ou est-ce d’Erlon qui arrive avec le 1er corps conformément à la dépêche expédiée à 3 heures et demie ? Mais d’Erlon a comme Ney l’ordre de se rabattre par les hauteurs de Saint-Amand sur les derrières de l’ennemi et non de venir à Fleurus. Marcher sur Fleurus, c’est faire échouer le pian de Napoléon. Ni le maréchal Ney, ni le comte d’Erlon n’ont pu commettre une pareille erreur ! D’ailleurs, Vandamme dit positivement que la colonne a été reconnue comme ennemie. On est donc en présence d’un corps anglais qui aura passé à la droite de Ney ou d’un corps prussien, qui vient d’opérer par la Voie Romaine et Villers-Perwin un vaste mouvement tournant. L’Empereur s’empresse d’envoyer un de ses aides de camp pour reconnaître la force et les intentions de la colonne ennemie. En attendant, il suspend le mouvement de la garde contre Ligny et lui fait reprendre sa position première devant le moulin de Fleurus, par régimens déployés. La division de jeune garde de Duhesme et les 2e, 3e et 4e chasseurs à pied de la vieille garde, détachés de cette réserve, se portent au pas accéléré en soutien de Vandamme.

Il est grand temps qu’arrivent ces renforts. A peine remis d’une panique causée par l’approche de la colonne ennemie, sauve-qui-peut que Lefol n’a pu arrêter qu’en tournant ses propres canons contre les fuyards, le corps de Vandamme va avoir à subir une attaque d’ensemble de presque toute la droite prussienne. Un peu avant 6 heures, les batteries de réserve entrent en ligne et préparent l’assaut. Tippelskirch débouche de Wagnelée sur le Hameau, sa droite appuyée par les nombreux escadrons de Jürgass. Les tirailleurs du 1er poméranien font un feu si vif et si nourri qu’en quelques instans, ils épuisent leurs gibernes ; les hussards qui les flanquent leur apportent leurs propres cartouches. La division Pirch II, que secondent les troupes fraîches de la division Brause et d’une partie de la division Krafft, assaillent Saint-Amand sur trois points. Les Français plient. Les débris de la division Girard abandonnent le Hameau ; Lefol et Berthezène cèdent tout le nord de Saint-Amand ; Habert recule jusqu’à sa première position, à la gauche de ce village. Du moulin de Winter où il est retourné, Blücher voit le succès de ses troupes. Il peut se croire déjà maître de la route de Fleurus et bientôt libre d’aller attaquer de flanc la réserve française, manœuvre qu’il médite depuis longtemps.

Mais à ce moment s’avance au pas de charge la jeune garde de Duhesme. Elle dépasse la division Habert et aborde avec un entrain superbe les Prussiens de Tippelskirch. Ceux-ci, fort maltraités, se retirent en désordre, partie dans Wagnelée, partie dans le Hameau. La cavalerie de Jürgass, contenue par les chasseurs de Domon et les lanciers d’Alphonse de Colbert, que l’Empereur vient de porter de la droite à la gauche du champ de bataille, peut seulement protéger la retraite de Tippelskirch sans rien tenter contre la jeune garde. L’inlassable division Girard, dont les quatre intrépides régimens, les 11e et 12e léger et 4e et 82e de ligne, méritent bien d’être cités, fond encore sur le Hameau et en chasse les Prussiens pour la troisième fois. Lefol et Berthezène refoulent hors de Saint-Amand les soldats de Pirch II. Les Français sont de nouveau maîtres de tout le terrain jusqu’aux premières maisons de la Haie. A l’aile droite, la cavalerie de Grouchy occupe Tongrinelle et l’infanterie de Hulot attaque vigoureusement Potriaux. Dans la fournaise de Ligny, les bataillons de braves fondent comme l’or au creuset. Gérard s’y est jeté avec sa dernière réserve, la deuxième brigade de Vichery. Blücher y a fait relever la division Heuckel par la plus grosse fraction de la division Krafft. Prussiens et Français passent et repassent tour à tour le ruisseau. On combat toujours avec la même rage, pour la possession de l’église, du cimetière, de la ferme d’En-Bas et du château des comtes de Looz, où malgré l’incendie qui les gagne tiennent intrépidement deux compagnies de tirailleurs silésiens. Des soldats tombent d’épuisement. Krafft n’a plus l’espoir de résister longtemps. Il fait dire à Gneisenau que lui et Jagow vont être cernés dans Ligny. « Tenez encore une demi-heure, répond Gneisenau, l’armée anglaise approche. » Illusion ou mensonge ! car Blücher va recevoir ou a déjà reçu une dépêche de Müffling qui l’informe que Wellington, aux prises avec tout un corps d’armée, ne pourra pas lui envoyer un seul escadron.

Rien n’abat l’âme intrépide de Blücher. Si la lettre de Müffling contient « une nouvelle désagréable », selon l’expression de Grolemann, elle lui apprend du moins que Napoléon n’a pas toute son armée avec lui, comme il le croyait, et lui donne l’assurance de n’être point pris à revers, puisque Wellington contient le corps français détaché sur la route de Bruxelles. Il reçoit simultanément un avis de Pirch II et un avis de Thielmann annonçant que l’attaque des Français semble mollir vers la Haie et dans Potriaux. Après s’être porté en avant, une partie de la vieille garde a rétrogradé. Cette contremarche qui a été vue du moulin de Winter semble indiquer au moins de l’hésitation chez l’Empereur. Il est 7 heures ; c’est le moment d’agir si l’on ne veut laisser échapper la victoire. Blücher y a encore foi. Il se cramponne à l’idée de gagner la bataille â lui tout seul, en rejetant la gauche française sur le centre. Pour cela, il suffit que ses lieutenans conservent Ligny. Lui, se chargera du reste. Il fait avancer ses dernières réserves, sauf deux bataillons qu’il poste à Brye et près du moulin. Il envoie à Ligny pour renforcer Jagow et Krafft quatre bataillons de Langen et mande à Thielmann d’y porter aussi la division Stülpnagel. Puis, prenant avec lui les trois autres bataillons de Langen et les débris de la division Steinmetz qui s’est retirée en seconde ligne vers 5 heures du soir, l’ardent vieillard (il avait soixante-treize ans) les conduit vers Saint-Amand et la Haie. Chemin faisant, il rallie tout ce qu’il rencontre de fractions décimées qui quittent le feu. Là un bataillon, ici une compagnie, plus loin un groupe de fuyards. Avec ces sept ou huit bataillons, il rejoint les divisions épuisées de Brause, de Pirch II et de Tippelskirch et ordonne une nouvelle attaque. « Mes hommes ont brûlé toutes leurs cartouches et vidé les gibernes des morts, lui dit Pirch ; ils n’ont plus un seul coup à tirer. — A la baïonnette ! » lui crie Blücher. Et, brandissant son sabre, poussant en avant son magnifique cheval blanc, présent du Prince Régent d’Angleterre, il entraîne à sa suite ses soldats électrisés. Suprême effort de braves à bout de forces ! Ils reprennent le Hameau, mais leur flot se brise contre la digue d’acier des 2e, 3e et 4e chasseurs de la garde déployés par régimens à gauche de Saint-Amand. Les Prussiens, rentrés en confusion dans la Haie, Blücher espère du moins coucher sur ses positions. Il croit la bataille finie, car la nuit vient. Ce n’est pas la nuit. A 8 heures, au solstice de juin, le soleil brille encore à Thorizon. C’est l’orage. De grands nuages noirs courent et s’amoncellent dans le ciel, couvrant d’une voûte d’ombre tout le champ de bataille. La pluie commence à tombera grosses gouttes. Il tonne coup sur coup, avec violence, mais les grondemens du tonnerre sont bientôt dominés par le fracas de l’effroyable canonnade qui retentit soudain vers Ligny.


VIII

Vers 7 heures [10], l’aide de camp envoyé pour reconnaître la force de la colonne ennemie débouchant des bois de Villers-Perwin sur le flanc de Vandamme, avait rapporté à l’Empereur que cette colonne prétendue anglaise était le corps du comte d’Erlon. Napoléon aurait pu s’en douter. Une fausse manœuvre, une confusion dans les ordres, une marche de travers ne sont point choses si rares à la guerre qu’il ne dût en admettre l’hypothèse. Déconcerté jusqu’au trouble par la direction menaçante de cette colonne, il n’avait point pensé que ce pût être le corps d’Erlon, que lui-même, cependant, venait d’appeler sur le champ de bataille. Si sa présence d’esprit habituelle ne lui eût fait défaut, le mouvement manqué était encore exécutable. Il suffisait d’envoyer par l’aide de camp chargé de reconnaître la colonne l’ordre pressant à d’Erlon de se porter en arrière des lignes prussiennes. Napoléon n’y avait point songé. Quand l’aide de camp revint près de lui, vers 7 heures, il jugea avec raison que le mouvement serait trop tardif. Pour opérer cette marche enveloppante sans donner de jalousies à l’ennemi, il aurait fallu deux heures [11]. L’Empereur, au reste, savait vraisemblablement par l’aide de camp que le 1er corps s’éloignait. Ney, en péril, l’avait-il rappelé, ou d’Erlon, ayant reconnu qu’il avait pris une fausse direction, marchait-il par la gauche de Wagnelée pour tourner la droite prussienne ?

L’Empereur prit vite son parti. Si, par suite d’ordres mal compris ou mal exécutés, il lui semblait bien ne devoir plus compter sur la coopération d’une fraction de son aile gauche, du moins il était délivré de l’inquiétude où l’avait mis la présence sur son flanc de la colonne prétendue ennemie. Il redevenait libre d’agir. La victoire décisive qu’il rêvait depuis l’après-midi lui échappait, mais il pouvait tout de même gagner la bataille et rejeter Blücher bien loin de Wellington. Il donna ses ordres pour le dernier assaut. Les batteries de réserve ouvrent le feu sur les coteaux qui dominent Ligny, la vieille garde se ploie en colonnes par division, les escadrons de service, la 2e division de cavalerie de la garde et les cuirassiers de Milhaud se forment pour l’attaque, le corps de Lobau débouche de Fleurus. Le canon s’arrête, la charge bat, toute cette masse s’ébranle sous la chaude pluie d’orage aux cris de : vive l’Empereur ! La première colonne de la garde (2e, 3e et 4e grenadiers) pénètre à l’ouest de Ligny ; la deuxième (1er chasseurs et 1er grenadiers) aborde ce village à l’est. Entraînés par Gérard, les soldats de Pécheux et de Vichery franchissent le ruisseau de la Ligne, et arrachent enfin aux Prussiens la ferme d’En-Bas et toutes les maisons de la rive gauche. Les débris des divisions Jagow et Krafft et les bataillons de Langen tentent de se reformer sur les premières pentes, au-dessus du ravin. Mais Pécheux s’élance du milieu de Ligny suivi de Vichery et de la première colonne de la garde ; de la droite du village, débouchent le 1er grenadiers et le 1er chasseurs, et des cuirassiers de Milhaud ; et de la gauche, avec l’Empereur, s’avancent les escadrons de service et la cavalerie de la garde. Les Prussiens lâchent pied sur tous les points. Pour marquer la rapidité et l’impression de cette irrésistible attaque, Soult écrivit à Davout : « Cela a été comme un effet de théâtre. »

Blücher arrive de la Haie au grand galop. La pluie a cessé, le vent chasse le reste des nuages. Aux derniers rayons du soleil qui reparaît un instant au-dessus des coteaux de Brye, il voit ses troupes en pleine retraite, et, sur la large brèche faite à son front de bataille, les bonnets à poil de la vieille garde, les grenadiers à cheval hauts comme des tours, les dragons évoluant pour charger, et, dans un étincellement, les 3 000 cuirassiers de Milhaud. Le vieux Blücher « ne se regarde jamais comme vaincu tant qu’il peut continuer le combat. » Pour arrêter les Français, il compte sur la cavalerie de Röder, en réserve entre Brye et Sombreffe, sur les débris de la division Henckel qui, à 6 heures, a été relevée dans Ligny et sur les divisions de Stülpnagel et de Borcke que Thielmann a du détacher de son corps d’armée. Mais, en raison d’ordres mal interprétés, Henckel se trouve déjà près de Sombreffe et Stülpnagel est encore loin de Ligny. Quant aux troupes de Borcke, Thielmann ne peut en dégarnir son front ; il est trop vivement pressé par Grouchy : la division Hulot a enlevé Potriaux et menace Sombreffe, les dragons d’Exelmans (brigade Burthe) ont culbuté la cavalerie de Lottum, lui ont pris ses canons et s’avancent vers la route de Namur. Il ne reste plus de disponibles que les 32 escadrons de Röder, Blücher court à eux et commande de charger. Lutzow, le célèbre chef de partisans de la campagne de 1813, fonce avec le 6e uhlans sur un carré qu’il croit formé le gardes nationaux mobilisés, à cause de la disparité des uniformes. C’est le 4e grenadiers de la garde. Les uhlans reçoivent un feu de file à petite portée qui couche par terre 83 hommes. Lutzow, renversé sous son cheval, est fait prisonnier. Une charge du 1er dragons et du 2e landwehr de la Courmache, une autre des uhlans de Brandebourg et des dragons de la Reine, une quatrième de 24 escadrons de différens corps, échouent de même. Les unes sont repoussées par la vieille garde qui a relevé en première ligne les divisions de Gérard, les autres sont sévèrement ramenées par les cuirassiers de Milhaud et les dragons de la garde.

Jusqu’à la nuit close, escadrons prussiens et escadrons français tourbillonnent et s’entre-choquent sur les pentes des coteaux, devant les carrés de la garde qui avancent lentement, mais sûrement vers le moulin de Winter. Atteint d’un coup de feu, le cheval de Blücher s’abat sur son cavalier. L’aide de camp Nostiz, qui charge aux côtés du feld-maréchal, le voit tomber et met pied à terre pour le secourir. Ils se trouvent au milieu des cuirassiers du 9e régiment qui culbutent les Prussiens et qui, dans l’obscurité, passent sans distinguer ces deux officiers. Peu d’instans après, les cuirassiers ramenés à leur tour par des dragons prussiens repassent près d’eux, presque sur eux, sans les apercevoir davantage. Nostiz hèle les dragons. On dégage Blücher, tout meurtri et à demi évanoui, de dessous son cheval, on le place sur un cheval de sous-officier, on l’emmène hors du champ de bataille dans le torrent des fuyards. Ils sont innombrables. Le lendemain on arrêta 8 000 d’entre eux à Liège et à Aix-la-Chapelle.

Le centre prussien était enfoncé et rompu. Hormis quelques bataillons qui se replièrent en ordre et soutinrent intrépidement les assauts des cuirassiers, toute l’infanterie fuyait en débandade. C’est grâce aux charges désespérées de la cavalerie de Röder, qui ralentirent la marche des Français, que Krafft, Langen et Jagow sauvèrent une partie de leur artillerie et purent rallier les débris de leurs divisions entre la route de Namur et la Voie Romaine. Mais, s’il y avait trouée au centre, aux deux ailes l’ennemi conservait ses positions. Zieten et Thielmann ne commencèrent à battre en retraite que lorsqu’ils eurent appris l’abandon de Ligny. Les Prussiens massés derrière la Haie gagnèrent à pas comptés les derniers sommets des coteaux, arrêtant par des retours offensifs la division Vandamme qui les voulait serrer de trop près ; leur arrière-garde se maintint à Brye jusqu’au lever du jour. Thielmann replia son corps en arrière de Sombreffe, qu’il continua d’occuper pendant la nuit par un fort détachement. A 9 heures et demie, on tiraillait encore sur la ligne Brye-Sombreffe.

L’Empereur rentra vers 11 heures à Fleurus où les 2e 3e et 4e chasseurs de la garde furent rappelés de Saint-Amand. Sauf ces trois régimens et les batteries de réserve, toute l’armée bivouaqua sur la rive gauche du ruisseau : le corps de Lobau, qui n’avait pas pris part à l’action, en première ligne, près du moulin de Winter ; le corps de Vandamme, en avant de la Haie ; le corps de Girard, la vieille garde et la cavalerie de la garde, devant Ligny ; les cuirassiers de Milhaud, à la droite de ce village ; la division Hulot et la cavalerie de Grouchy, entre Tongrinne, Potriaux et Sombreffe. Face à Brye et face à Sombreffe, les grand’gardes françaises se trouvaient à petite portée de fusil des grand’gardes prussiennes. On se sentait si près de l’ennemi que, bien qu’en seconde ligne, les grenadiers de la garde bivouaquèrent sans feu, par bataillons en carré.

Pendant la nuit, on commença à relever les blessés, mais les ambulances, en petit nombre et mal organisées, ne pouvaient suffire à la tâche. 15 000 Prussiens et plus de 9 000 Français gisaient blessés ou morts dans la plaine et dans les villages transformés en charniers.


IX

Pendant cette journée, l’Empereur avait envoyé huit dépêches au maréchal Ney. Mais, comme il l’a dit à Sainte-Hélène, « Ney n’était plus le même homme. » Le plus ardent des lieutenans de Napoléon, celui qui dans tant de batailles, nommément à Iéna et à Craonne, avait abordé l’ennemi avant l’heure fixée, était devenu circonspect et temporisateur jusqu’à l’inertie.

La veille, pris de scrupules stratégiques, le maréchal n’avait dirigé vers les Quatre-Bras qu’un détachement trop faible pour enlever cette position. Le matin du 16 juin, il ne fit rien qui pût réparer le temps perdu. En admettant qu’il crût devoir attendre, pour attaquer, de nouvelles instructions de l’Empereur, au moins aurait-il dû se disposer à agir au premier ordre. Ses troupes étaient échelonnées de Frasnes à Thuin sur une ligne de trente-deux kilomètres. Au point du jour, il aurait dû masser à Frasnes les divisions Bachelu, Jérôme Bonaparte et Foy et toute la cavalerie, et appeler à Gosselies le corps de d’Erlon. Ce mouvement pouvait être achevé avant 8 heures du matin, sauf pour la division Alix qui n’aurait rejoint qu’une heure plus tard. Ainsi, dès 8 heures, Ney se serait trouvé en mesure d’attaquer les Quatre-Bras, au premier ordre, avec 19 000 baïonnettes, 3 500 sabres, 64 bouches à feu et une réserve de 20 500 hommes. Mais le maréchal ne prit aucune disposition préparatoire. Il ne pensa même pas à faire serrer le corps de d’Erlon sur le corps de Reille. Il laissa ses divisions éparpillées, ses soldats au bivouac et attendit, inerte, les ordres de l’Empereur.

Vers 6 heures et demie, le maréchal reçut une première lettre de Soult. Ce n’était pas, à la vérité, un ordre de marche, mais c’était un avertissement que ses troupes allaient avoir à marcher. Soult lui annonçait la prochaine arrivée à Gosselies des cuirassiers de Kellermann et lui demandait si le 1er corps avait opéré son mouvement dans cette direction. Il était donc toujours question pour Ney de pousser droit devant lui sur la route de Bruxelles. Si l’Empereur avait voulu rappeler le maréchal à sa gauche, apparemment il ne lui aurait pas envoyé un renfort de huit régimens de grosse cavalerie. Ney, cependant, ne sortit pas de son apathie. Il se contenta d’adresser à Soult les renseignemens demandés ; encore les donna-t-il inexacts. Puis, vers 7 heures, il partit pour Frasnes sans même prescrire à Reille de faire prendre les armes aux troupes. Il se borna à lui dire : « S’il arrive en mon absence des ordres de l’Empereur, vous les exécuterez sur-le-champ et les communiquerez au comte d’Erlon. »

A Frasnes, Ney demeure inactif et insouciant comme à Gosselies. Il ne pense pas à examiner de près les positions de l’ennemi, à pousser vers les Quatre-Bras une reconnaissance offensive qui contraigne l’adversaire à démasquer ses forces. On dirait même qu’il néglige d’interroger ses généraux, ses commandans d’avant-postes, ou qu’il n’écoute point ce qu’on lui rapporte.

Lefebvre-Desnouëttes, Colbert, lui rendent certainement compte que les Néerlandais paraissent avoir reçu des renforts ; que, depuis le matin, ils ont étendu et avancé leur front ; qu’à six heures, leurs tirailleurs ont replié les avant-postes français sur la lisière du bois de la Hutte. Le feu, il est vrai, a cessé après cette escarmouche et n’a point repris, mais l’ensemble des dispositions de l’ennemi fait néanmoins présumer son intention de tenir aux Quatre-Bras. Ney n’en croit rien. Ce ne sont que vaines démonstrations pour imposer aux Français et préparer une retraite. Tout au plus « on aura affaire à cette poignée d’Allemands qui ont été sabrés hier. »

Le maréchal en est si convaincu que, vers 11 heures, quand Flahaut lui apporte la lettre de l’Empereur qui prescrit de prendre position aux Quatre-Bras et en avant des Quatre-Bras [12], il dicte sans hésiter cet ordre : « Le 2e corps se mettra tout de suite en marche pour aller prendre position : la 3e division en arrière de Genappe sur les hauteurs : la 9e division en seconde ligne, à droite et à gauche de Bauterlez ; les 6e et 7e divisions à l’embranchement des Quatre-Bras. Les trois premières divisions du comte d’Erlon prendront position à Frasnes. La division de droite s’établira à Marbais avec la 2e division de cavalerie. La 1re division de cavalerie couvrira notre marche et nous éclairera sur Bruxelles et sur nos flancs. Les deux divisions du comte de Valmy s’établiront à Frasnes et à Liberchies. La division de la cavalerie de la garde restera dans sa position actuelle de Frasnes. » Ce n’est pas là un dispositif de combat ; c’est un simple ordre de marche. La pensée de Ney s’y révèle clairement. Il compte occuper les Quatre-Bras sans coup férir, au pis-aller après une très courte résistance. Ses instructions sont la transcription même des ordres de l’Empereur. Comme Napoléon, il s’imagine que la route de Bruxelles est libre. Mais lui, est sur le terrain !

Pour comble, Ney, qui sert mal l’Empereur, est mal servi par Reille. Il a enjoint à ce général d’exécuter sur-le-champ les ordres de l’Empereur qu’il pourrait recevoir. Or, quand Flahaut passe à 10 heures à Gosselies et communique à Reille les instructions dont il est porteur, celui-ci, troublé par un rapport du général Girard, croit devoir attendre pour mettre ses troupes en marche un ordre positif de Ney. « Le général Flahaut, écrit-il au maréchal, m’a fait part des ordres qu’il vous portait. J’aurais commencé mon mouvement sur Frasnes aussitôt que mes divisions auraient été sous les armes, mais d’après un rapport du général Girard, qui signale deux masses ennemies de six bataillons chacune, venant par la route de Namur et dont la tête est à Saint-Amand, je tiendrai mes troupes prêtes à marcher en attendant vos ordres. Comme ils pourront me parvenir très vite, il n’y aura que très peu de temps de perdu. »

Ce « très peu de temps de perdu », c’était deux heures de retard. Reille ne mit ses troupes en marche qu’à la réception de l’ordre de Ney, c’est-à-dire au plus tôt vers midi. Sa tête de colonne n’arriva guère à Frasnes avant 1 heure et demie. En vain, dans l’intervalle, Ney avait reçu une nouvelle lettre du major général réitérant les premières instructions. Avec un seul bataillon et les lanciers et chasseurs de la garde, il était contraint d’attendre l’infanterie de Reille pour se porter en avant. D’ailleurs, il pensait avoir tout le temps de s’établir aux Quatre-Bras, car il continuait de croire que l’ennemi, peu nombreux, n’y ferait pas grande résistance.

Le prince d’Orange, il est vrai, n’avait encore que la division Perponcher : 7 800 baïonnettes et 16 bouches à feu [13]. Mais, pénétré de l’importance stratégique des Quatre-Bras et confiant en la parole de Wellington, il était déterminé à tenir coûte que coûte jusqu’à l’arrivée de l’armée anglaise.

La position était favorable à la défense. Le hameau des Quatre-Bras, groupe de trois grosses fermes et de deux maisons situées au croisement des routes de Charleroi à Bruxelles et de Namur à Nivelles, domine alentour les ondulations multiples du terrain. A l’est, la route de Namur, en remblai, forme une tranchée-abri en avant de laquelle s’élève comme une redoute la ferme de Piraumont. Au sud-ouest, l’accès des Quatre-Bras est protégé par la ferme de Pierrepont et le bois-taillis de Bossu qui s’étend, l’espace de 3 000 mètres, à gauche de la route de Charleroi [14]. Enfin, dans un fond, à une demi-lieue au sud du hameau, la grosse ferme de Gémioncourt, construite tout près de la route, constitue un autre ouvrage avancé.

Bien qu’une division de moins de 8000 hommes fût insuffisante pour garnir ce front de quatre kilomètres et en occuper solidement toutes les positions, Perponcher, afin d’imposer aux Français et de retarder d’autant l’attaque même des Quatre-Bras, ne craignit pas de disséminer son monde. Deux bataillons seulement restèrent en réserve aux Quatre-Bras, les autres furent répartis ainsi : à la gauche, un bataillon avec 3 pièces en avant de Piraumont ; au centre, un bataillon avec 5 pièces en avant de Gémioncourt et un autre occupant cette ferme ; à la droite, 4 bataillons et la batterie à cheval sur la lisière orientale du bois de Bossu et en avant de Pierrepont.


X

Entre 1 heure et 1 heure et demie, Reille, qui marchait avec sa tête de colonne, rejoignit Ney. « Il n’y a presque personne dans le bois de Bossu, dit le maréchal, il faut enlever ça tout de suite. » Reille était ce jour-là d’humeur peu entreprenante ; il répondit : « Ce pourrait bien être une bataille d’Espagne, où les Anglais se montreront seulement quand il sera temps. Il est prudent d’attendre pour attaquer que toutes nos troupes soient massées ici. » Ney impatienté répliqua : « Allons donc ! Il suffira des seules compagnies de voltigeurs ! » Néanmoins la remarque de Reille l’avait intimidé ; il différa l’attaque jusqu’à l’arrivée des divisions Bachelu et Foy.

Vers 2 heures, ces deux divisions, débouchant de Frasnes, se formèrent en colonnes par bataillon, Bachelu à droite de la route, Foy sur la route et à gauche de la route. Les chasseurs de Piré flanquaient la droite de la division Bachelu, les lanciers se tenaient en arrière de l’intervalle des deux divisions. En seconde ligne, étaient la cavalerie de la garde, en colonne sur la chaussée, et la 1re brigade des cuirassiers de Kellermann, déployée sur la gauche. La division Jérôme Bonaparte cheminait encore entre Gosselies et Frasnes, et les trois autres brigades de Kellermann avaient pris position à Liberchies, selon les ordres de Ney.

Le maréchal ne voulut pas retarder davantage son attaque, mais, troublé par les paroles de Reille, il jugea que les troupes qu’il avait sous la main seraient insuffisantes pour attaquer tout le front ennemi. Il résolut de porter d’abord son effort contre la gauche et le centre gauche, se réservant de faire enlever les positions de droite (ferme de Pierrepont et bois de Bossu), par la division Jérôme, dès qu’elle déboucherait sur le champ de bataille. Après une courte canonnade, le maréchal lança dans la direction de Piraumont la division Bachelu, la cavalerie de Piré et la brigade Jamin de la division Foy. La seconde brigade de Foy (général Gauthiez) resta provisoirement en réserve. La division Bachelu et la cavalerie de Piré s’avancèrent entre le bois de la Hutte et la chaussée vers Piraumont. Les Néerlandais, postés en première ligne, n’étaient pas en nombre pour soutenir cette attaque. Bachelu refoula sans peine le 27e chasseurs jusqu’à Piraumont. Parvenu à la hauteur de la ferme Lairalle, la brigade Jamin, conduite par Foy, fit tête de colonne à gauche, replia le 2e bataillon de Nassau, et débusqua de Gemioncourt le 5e bataillon de milice dont les débris se reformèrent à l’ouest de la route et se mirent en retraite vers le bois de Bossu. Ney les fit alors charger par les lanciers de Piré, qui les culbutèrent. Le prince d’Orange, serré de près, ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval ; un de ses aides de camp fut blessé et fait prisonnier. Sauf à la droite, où les quatre bataillons du prince Bernard de Saxe-Weimar n’avaient pas encore été inquiétés, on était maître des positions avancées de l’ennemi.

Il était environs 3 heures. Wellington, de retour du moulin de Winter, jugea la situation critique, presque désespérée. Quelques instans encore, on allait être forcé aux Quatre-Bras par Foy, déjà en marche pour attaquer ce hameau au sud, et par Bachelu bientôt en situation de l’attaquer à l’est. Des renforts arrivèrent : la brigade van Merlen (6e hussards et 5e dragons) par la route de Nivelles, la division Picton (8 bataillons anglais et 4 hanovriens) par la route de Bruxelles. Wellington était surtout inquiet pour la gauche de sa ligne, à peu près dégarnie et que menaçait Bachelu, maître de la ferme de Piraumont et de ses dépendances. La division Picton, par un mouvement d’en avant en bataille, se porta sur la route de Namur, les brigades Kempt et Pack, en première ligne, à genoux dans les blés, la brigade hanovrienne en seconde ligne, abritée par le talus de la route.

Pendant le déploiement des Anglais, le prince d’Orange lança successivement ses hussards et ses dragons contre la colonne de Foy dont les tirailleurs étaient à huit cents mètres des Quatre-Bras. Avant d’avoir pu aborder cette infanterie, les escadrons néerlandais furent rompus tour à tour par les lanciers de Piré, qui les ramenèrent à vive allure au-delà des Quatre-Bras. Wellington fut bousculé et entraîné dans la déroute jusque sur la chaussée de Bruxelles. En se rabattant par leur droite vers Gémioncourt, les lanciers de Piré culbutèrent encore un bataillon de milice et prirent huit canons.

L’action s’engageait aussi très vivement au sud du bois de Bossu. A 3 heures, la division du prince Jérôme avait débouché de Frasnes, et Ney l’avait aussitôt portée contre la ferme de Pierrepont, tandis que la brigade Gauthiez rejoignait le général Foy. Délogé de Pierrepont, l’ennemi se replia dans le bois, où les tirailleurs pénétrèrent à sa suite. Ils y avancèrent très lentement, car, outre que ce bois était bien défendu, le taillis en était si serré et si touffu qu’il fallait, dans certains fourrés, se frayer passage à coups de sabre.

A ce moment du combat, un peu avant 4 heures, le maréchal reçut la lettre de Soult, de 2 heures, lui prescrivant de pousser vigoureusement l’ennemi et de se rabattre sur le corps prussien en position à Brye de façon à l’envelopper. Désormais éclairé sur les projets de l’Empereur et sur l’importance de l’occupation des Quatre-Bras, Ney prescrivit un mouvement général en avant. Bachelu se porta de Piraumont vers l’aile gauche ennemie, Foy marcha des fonds de Gémioncourt vers les Quatre-Bras, une colonne sur la route, une autre à la droite de la route ; Jérôme jeta la brigade Soye dans le bois de Bossu et s’avança avec la brigade Bauduin entre la route et le bois, à la rencontre du corps de Brunswick, nouveau renfort arrivé à Wellington avec la brigade de Nassau, du général de Krüse. Sous cette attaque d’ensemble très vivement menée, les alliés plièrent à leur droite et au centre. La brigade Soye s’empara de presque tout le bois de Bossu et en rejeta les défenseurs sur Houtain le Val, sauf un bataillon qui se maintint à l’extrémité nord, près des Quatre-Bras. La division Foy et la brigade Bauduin, qui marchait à la gauche de celle-ci, refoulèrent les bataillons noirs de Brunswick. Une charge de la cavalerie brunswickoise, conduite par le duc en personne, se brisa sur les baïonnettes du 1er léger. Frédéric-Guillaume reçut une balle en plein ventre ; transporté dans une maison des Quatre-Bras, il y mourut le soir. Son père avait été blessé mortellement à Auerstaëdt. Honneur à eux !

A la droite, la colonne de Bachelu avait traversé le petit vallon qui sépare les hauteurs de Gémioncourt de celles que couronne la route de Namur ; elle gravissait cette pente, lorsqu’elle subit presque à bout portant le feu de la première ligne de Picton, embusquée dans les blés. La colonne s’arrêta, oscilla. Picton, voyant l’hésitation des Français, les fit aussitôt charger à la baïonnette par la brigade Kempt, qui les repoussa sans reprendre haleine jusque près de Gémioncourt. Là cependant, mitraillés par les batteries de Bachelu et fusillés par le 108e de ligne resté en réserve, les bataillons anglais durent s’arrêter à leur tour et regagner au plus vite leurs premières positions. Dans leur retraite, ils soutinrent les charges des 1er et 6e chasseurs (division Piré). Les tirailleurs furent sabrés, mais les bataillons, rapidement ployés en carrés, ne se laissèrent point entamer. Le carré du 28e, menacé sur ses deux faces, semblait prêt à se rompre. Picton ranima ses soldats en criant : « 28e, rappelez-vous l’Espagne ! »

Les 42e (highlanders) et 44e, qui formaient la droite de Pack, furent moins heureux. Les lanciers de Piré, galopant à la poursuite des Brunswickois, aperçurent les habits rouges en bataille à l’angle des deux routes ; ils piquèrent droit sur eux et les rompirent partiellement. Baïonnettes contre lances, une furieuse mêlée s’engagea ; le drapeau du 44e fut pris et repris. Le colonel de Galbois, avec le 6e lanciers, perça jusqu’à la route de Namur, où il mit en pièces un bataillon hanovrien.


XII

Pour appuyer ce mouvement, Ney comptait sur les 20 500 hommes du comte d’Erlon ; qui ne pouvaient tarder à déboucher de Frasnes. Mais par un enchaînement de fatalités, ou plutôt par la conséquence logique de retards dans les dispositions préparatoires, d’ordres mal compris et mal exécutés et de contre-ordres inopportuns, ce corps d’armée tout entier allait lui manquer comme il avait manqué à Napoléon.

Dans la matinée, d’Erlon avait concentré ses cinq divisions à Jumet (2 kilomètres en arrière de Gosselies) où il était depuis la soirée de la veille avec la division Durutte. Le corps de Reille, sur lequel il devait serrer, ne bougeant pas de Gosselies, il attendit des instructions. Un peu avant 11 heures, il reçut l’avis de Reille de se préparer à suivre le mouvement du 2e corps ; Reille l’informait d’ailleurs que lui-même resterait dans sa position jusqu’à nouvel ordre. D’Erlon ne pouvait qu’en faire autant. Vers midi un quart, l’ordre de Ney de se porter à Frasnes lui fut transmis soit directement, soit par l’intermédiaire de Reille ; mais, pour se mettre en marche, il dut attendre l’écoulement de tout le 2e corps qui précédait le sien. La division Jérôme n’ayant guère quitté ses bivouacs, au sud du bois de Lombuc, avant 1 heure, la tête de colonne du 1er corps ne put arriver à Gosselies qu’entre 1 heure et demie et 2 heures. Là, d’Erlon arrêta ses troupes jusqu’au retour d’une forte reconnaissance qu’il avait envoyée de Jumet sur Chapelle-Herlaymont où la présence d’un corps anglo-belge, menaçant sa droite, lui était faussement signalée par des paysans. On ne se remit en marche que vers 3 heures.

Entre 4 heures et 4 heures un quart, la moitié de la colonne avait dépassé la Voie Romaine, quand d’Erlon fut rejoint par un officier de l’état-major impérial. Cet officier était parti de Fleurus un quart d’heure après le colonel Forbin-Janson, mais, en prenant la traverse de Mellet, il avait gagné près d’une heure sur celui-ci. Il portait un ordre de l’Empereur, prescrivant au comte d’Erlon de diriger le 1er corps sur les hauteurs de Saint-Amand pour fondre sur Ligny.

Ardent à seconder les vues de l’Empereur, d’Erlon fit aussitôt tête de colonne à droite. Malheureusement il avait mal lu cet ordre, griffonné au crayon et que l’officier, pressé de rejoindre le maréchal Ney, avait sans doute laissé peu de temps entre ses mains. L’ordre portait : sur la hauteur de Saint-Amand ; d’Erlon avait lu ou compris : à la hauteur de Saint-Amand. En conséquence, au lieu de prendre la direction Brye-Ligny pour attaquer les Prussiens à revers, il prit la direction Saint-Amand-Ligny de façon à prolonger la gauche de l’Empereur. Le mouvement allait précisément à l’encontre des instructions de Napoléon. Aussi peut-on s’expliquer que l’Empereur, informé qu’une colonne s’avançait, menaçant son flanc gauche, n’ait pas pensé à d’Erlon, qu’il n’attendait nullement sur ce point, et ail pris cette colonne, comme Vandamme l’avait fait lui-même, pour un corps anglais ou prussien.

Pendant que d’Erlon cheminait avec ses troupes sur la Voie Romaine, l’officier de l’état-major impérial continuait sa route dans la direction des Quatre-Bras. Vers 5 heures, il joignit aux environs de Gémioncourt le prince de la Moskowa. Ney s’emporta et sa colère s’accrut encore quand, peu d’instans après, arriva le colonel Forbin-Janson, porteur de la dépêche de Soult, de heures un quart. Non seulement Ney, voyant grossir les masses ennemies (la tête de colonne de la division Alten débouchait des Quatre-Bras), sentait de plus en plus la nécessité de leur opposer toutes ses forces, mais, au moment même où la lettre de l’Empereur lui suggérait la belle manœuvre par laquelle l’armée prussienne pouvait être exterminée, il voyait s’évanouir l’espérance de l’opérer. Ney se trouvait sous le feu d’une batterie ; les projectiles battaient la terre et ricochaient autour de lui. On l’entendit s’écrier : « Ah ! ces boulets anglais, je voudrais qu’ils m’entrassent tous dans le ventre ! »

Le général Delcambre, chef d’état-major du 1er corps, survint à cet instant. Pris de scrupules, d’Erlon l’avait dépêché à Ney pour l’informer directement de sa marche vers l’autre champ de bataille. Ney ne réfléchit pas ou du moins ne s’arrêta pas à la réflexion que le 1er corps ne pouvait plus arriver en temps utile à Frasnes, et que l’y rappeler c’était traverser les plans de Napoléon et contrevenir de la façon la plus grave à sa volonté. Sous l’empire de la colère, il renvoya incontinent Delcambre avec l’ordre impératif pour d’Erlon de ramener les troupes à l’aile gauche.


XI

Et cependant ces mots de la lettre de Napoléon : « Le sort de la France est dans vos mains » troublaient et fascinaient l’esprit du maréchal. Ce mouvement qu’il prescrivait à d’Erlon d’interrompre, il n’abandonnait pas tout à fait l’idée de l’exécuter lui-même. Peut-être, par un effort désespéré, pourrait-il encore, malgré la disproportion des forces, rejeter les Anglais au-delà des Quatre-Bras et, une fois maître de ce point, opérer contre l’armée prussienne avec l’aide de d’Erlon, revenu sur ses pas, la manœuvre décisive qu’attendait l’Empereur ? Toutes les troupes avaient été engagées, sauf les cuirassiers de Kellermann et la cavalerie de la garde. Il fit appeler Kellermann :

— Mon cher général, lui dit-il d’une voix précipitée, il s’agit du salut de la France ! Il faut un effort extraordinaire. Prenez votre cavalerie, jetez-vous au milieu des Anglais. Ecrasez-les, passez- leur sur le ventre !

L’intrépide Kellermann n’avait jamais discuté un ordre de charger. Il crut cependant devoir représenter à Ney qu’on pouvait évaluer les Anglo-Hollandais à plus de 25 000 hommes, et qu’il n’avait avec lui qu’une seule brigade de cuirassiers, ses trois autres brigades étant restées en arrière d’après les ordres mêmes du maréchal.

— Qu’importe ! s’écria Ney. (Chargez avec ce que vous avez. Passez-leur sur le ventre. Je vous fais suivre par toute la cavalerie ici présente… Partez !… Mais partez donc !

Kellermann n’avait plus qu’à obéir. Il rejoignit la brigade Guiton (8e et 11e cuirassiers), la forma en colonne par escadron, chaque escadron à distance double de son front, et l’amena au grand trot jusqu’au sommet du rideau qui s’élève entre Gémioncourt et les Quatre-Bras. Là, il commanda : Au galop ! « Je me hâtai, dit-il dans son rapport à Ney, afin de ne pas donner à mes hommes le temps de se reconnaître et d’envisager toute l’étendue du danger. »

Les trompettes sonnent la charge. Sous les boulets et la mitraille, les côtes-de-fer dévalent, le premier rang, la pointe de l’épée tendue en avant pour pointer, le second rang, l’épée croisée au-dessus de la tête pour sabrer. A chaque foulée, l’allure s’accélère. La terre tremble au galop des chevaux. Kellermann, l’épée au clair, charge à vingt pas en avant de l’escadron de tête.

Dans le vallon, les quatre bataillons de la brigade fraîche de Colin Halkett sont rangés en bataille ou formés en carrés. Immobiles, résolus, effrayans de calme, les Anglais attendent, réservant leur feu. Le 69e régiment, posté en première ligne, entre le bois de Bossu et la route, tire à trente pas seulement. Les cuirassiers passent à travers les balles et la fumée, comme l’éclair dans la nuée. Ils abordent le 69e, l’enfoncent et l’écrasent et prennent son drapeau. Ils chargent ensuite le carré du 30e, culbutent le 33e. Puis, sans laisser souffler leurs chevaux, ils gravissent la contre-pente, sabrent en passant les canonniers d’une batterie, rompent un carré de Brunswick et pénètrent jusqu’aux Quatre-Bras.

La première et la seconde ligne de l’ennemi sont percées, une brèche sanglante est ouverte dans son centre. Malheureusement les cuirasssiers ne sont pas soutenus. Brusqué par Ney qui a semblé douter de sa résolution, Kellermann a fourni sa charge trop tôt ; l’esprit toujours troublé par sa colère contre d’Erlon, le maréchal a mal coordonné cette suprême attaque, tardé à envoyer des ordres, oublié la cavalerie de la garde en réserve près de Frasnes. Les colonnes d’infanterie, les lanciers et les chasseurs de Piré commencent seulement à s’ébranler, tandis que les deux régimens de cuirassiers, réduits à 500 hommes, désunis par l’impétuosité même de la charge, et leurs chevaux hors d’haleine, se trouvent seuls au milieu de l’armée de Wellington. Ils sont au sommet d’un triangle de feux, fusillés du bois de Bossu par les Hollandais, des remblais de la route de Namur par les Anglo-Hanovriens de Picton, des maisons des Quatre-Bras par les tirailleurs de Brunswick et mitraillés de la route de Bruxelles par les batteries du major Kulmann. Le comte de Valmy culbute sous son cheval tué. C’est le signal de la débandade. En vain il se relève et veut reformer ses escadrons, les cuirassiers n’écoutent plus ses commandemens. Ils tournent bride, enfoncent leurs éperons dans le ventre des chevaux, et, par petits groupes, en désordre, mais toujours la pointe menaçante, ils retraversent sous une grêle de balles les deux lignes ennemies, rapportant comme trophée le drapeau du 69e anglais.

Ces cavaliers affolés et lancés à une allure vertigineuse bousculent et entraînent dans leur fuite plusieurs bataillons de la division Foy et de la brigade Baudouin. Bachelu, qui s’avance de Piraumont, voit de loin la déroute et arrête aussi son mouvement. Seule la cavalerie de Piré continue à pousser à l’ennemi. En un temps de galop, elle est sur les bataillons de Kempt. Les carrés anglais lui opposent leurs baïonnettes et leurs feux flanquans. C’est sans effet que lanciers et chasseurs multiplient les charges. Ils finissent par se replier.

A ce moment, le colonel Baudus, envoyé par l’Empereur, rejoignit le maréchal Ney « qui se tenait au point le plus exposé. » Baudus lui transmit les paroles de Napoléon : « Il faut absolument que l’ordre donné à d’Erlon soit exécuté, quelle que soit la situation où se trouve le maréchal Ney. Je n’attache pas grande importance à ce qui se passera aujourd’hui de son côté. L’affaire est toute où je suis, car je veux en finir avec l’armée prussienne. Quant au prince de la Moskowa, il doit, s’il ne peut faire mieux, se borner à contenir l’armée anglaise. » Ney, fou de colère, la face pourpre, brandissait son épée comme un fou. Il écouta à peine les paroles de Baudus, et s’écria qu’il venait d’envoyer à d’Erlon l’ordre de regagner Frasnes. Baudus s’efforça en vain de le faire revenir sur cette détermination. Le maréchal lui faussa compagnie pour se jeter au milieu de son infanterie en déroute. Il la rallia promptement et la mena contre la brigade Pack qui s’avançait offensivement. De 6 à 7 heures, Wellington a reçu de nouveaux renforts : l’artillerie de Brunswick, les brigades de gardes anglaises Maitland et Byng. Il a maintenant 35 000 hommes, déduction faite de ses pertes. Les Français ne sont plus que 19 000. A son tour d’attaquer, — d’attaquer à coup sûr, comme il l’aime faire. Maitland et Byng s’engagent dans le bois de Bossu ; Halkett et Pack, soutenus par le corps de Brunswick, marchent à droite et à gauche de la route dans la direction de Gémioncourt ; les Anglais de Kemptet les Hanovriens de Kielmansegge convergent vers Piraumont. Les Français ne cèdent le terrain conquis que pied à pied et sous des attaques réitérées. Il faut plus d’une heure pour refouler Jérôme hors du bois de Bossu. Foy, repoussé de position en position jusqu’à Gémioncourt, tient longtemps encore autour de cette ferme. Bachelu n’abandonne Piraumont qu’après un vif combat. Passé 8 heures, la brigade Maitland ayant débouché de la lisière sud-ouest du bois de Bossu pour reprendre Pierrepont, une des batteries de Foy l’arrête par son feu, puis les infatigables lanciers de Piré la chargent, la mettent en désordre et la poursuivent jusqu’au ruisseau de Gémioncourt où elle échappe en rentrant sous bois. En même temps, les cuirassiers culbutent, au nord-ouest de Pierrepont, le 7e bataillon belge. Partout les amas de morts et la foule des blessés témoignent de la fureur de la lutte : 4 300 Français et 4 700 Anglo-Néerlandais.

A 9 heures, la bataille perdue ou plutôt terminée sans résultat, car les deux armées reprirent les positions qu’elles occupaient le matin [15], le 1er corps déboucha de Frasnes.

Rejoint vers 6 heures et demie, à une grande portée de canon de Saint-Amand, par le général Delcambre, le comte d’Erlon avait hésité entre les premières instructions de l’Empereur et l’ordre impératif de Ney. Malgré les instances de ses généraux, il s’était enfin déterminé à une contremarche, jugeant que, pour le rappeler malgré la volonté de Napoléon, le maréchal devait être dans un extrême péril. Mais d’Erlon n’avait point réfléchi que, se trouvant à trois kilomètres de Fleurus et à trois lieues des Quatre-Bras, il était à même d’aider très efficacement l’Empereur, tandis qu’il ne pourrait arriver à temps pour secourir Ney. En effet, quand il atteignit Frasnes, à la nuit tombante, avec ses troupes, le maréchal n’avait plus besoin d’elles.

C’est ainsi que le 1er corps se porta de l’aile gauche à l’aile droite, et de l’aile droite à l’aile gauche, sans seconder ni l’une ni l’autre. Le général comte d’Erlon commit la double faute de prendre une fausse direction et d’obtempérer à l’ordre de Ney nonobstant les instructions de l’Empereur. Toutefois, il n’est point seul responsable des résultats incomplets de la journée. Si l’Empereur n’avait un instant manqué de présence d’esprit, il aurait pensé que la colonne signalée sur son flanc pouvait bien être le 1er corps, et il aurait éventuellement prescrit à l’aide de camp envoyé pour la reconnaître de la diriger sur Brye. Mais c’est le maréchal Ney qui fut le premier et le principal coupable, car, s’il eût agi le matin comme le lui imposaient et les circonstances et les principes de la guerre, la marche de d’Erlon n’aurait pu s’opérer. Dès 8 ou 9 heures, Ney aurait dû avoir le 2e corps massé à Frasnes et le 1er corps concentré à Gosselies. Ainsi, à 11 heures, au reçu de l’ordre apporté par Flahaut, il eût attaqué les Quatre-Bras avec Reille et appelé à Frasnes les quatre divisions de d’Erlon. Bien avant 2 heures, il eût enlevé la position aux 7 500 Belges qui l’occupaient seuls encore. A 3 heures, avec ses 43 000 hommes il eût refoulé sans peine sur la route de Bruxelles les 7 000 Anglais de Picton et les 6 000 Brunswickois du duc Frédéric-Guillaume. A 4 heures, il aurait pu détacher plus de la moitié de ses forces sur les derrières de l’armée prussienne pour changer en désastre la défaite de Blücher.


Henry Houssaye.

  1. Voyez la Revue du 15 janvier.
  2. Positions de l’armée dans la nuit du 13 au 16 juin :
    AILE GAUCHE : Quartier général de Ney à Gosselies. — Division de cavalerie de la garde de Lefebvre-Desnouëttes à Frasnes. — 2e corps : Division Bachelu à Mellet. Divisions Foy et Jérôme Bonaparte à Gosselies. Division Girard à Wangenies (cette division s’était portée à Wangenies seulement à neuf heures du soir, sur un ordre de l’Empereur, pour établir la liaison entre l’aile gauche et l’aile droite). Cavalerie de Piré à Heppignies. — 1er corps : Division Durutte entre Jumet et Gosselies. Division Douzelot à Jumet. Division Marcognet à Marchiennes. Division Alix à Thuin. Cavalerie de Jacquinot, 1re brigade à Jumet ; 2e brigade à Sobray. — Corps de cuirassiers de Kellermann encore à l’aile droite, au nord de Chatelineau. Aile droite : Quartier général de Grouchy à Campinaire. — Corps de cavalerie de Pajol et d’Exelmans entre Lambusart et Campinaire. Cuirassiers de Milhaud sur la rive droite de la Sambre. — 3e corps : la droite en avant de Wainage, la gauche dans le bois de Soleillemont (ou bois de Fleurus). — 4e corps : division Hulot à Chatelineau. Divisions Pécheux et Vichery à Châtelet. Cavalerie de Maurin à Roussieux.
    Réserve ; Quartier impérial à Charleroi. — Jeune garde en avant de Charleroi.
    Vieille garde et grosse cavalerie de la garde à Charleroi. Grand parc en arrière de
    Charleroi. — 6e corps sur la rive droite de la Sambre.
  3. L’Empereur avait quitté le champ de bataille vers huit heures, quand il avait vu l’ennemi en pleine retraite. Rentré à Charleroi, il s’était jeté sur son lit pour quelques instans, en attendant les rapports.
  4. A une seconde excursion à Ligny, je n’ai point retrouvé ce moulin, appelé aussi le moulin de Bussy. Il a été démoli en 1895.
  5. De Wagnelée à Saint-Amand, où il reçoit deux petits affluens, ce ruisseau est nommé le Grand-Ry ; de Saint-Amand, au-delà de Tongrinne, on l’appelle la Ligne ou le Ligny.
  6. Le château des comtes de Looz, démoli aujourd’hui, était déjà à moitié en ruines en 1815.
  7. Gérard prétend que l’ordre de Soult ne lui arriva qua neuf heures et demie, ce qui paraît au moins singulier, puisqu’il n’y a que six kilomètres de Charleroi à Châtelet. Il ajoute que, très impatient de marcher en avant ce matin-là, il dit à Exelmans, « dont les troupes étaient cantonnées auprès des siennes, et qui était venu causer avec lui, qu’il augurait mal de tous ces retards. »
    Comment Exelmans, qui était avec ses dragons à Lambusart, à deux lieues de Châtelet et en présence de l’ennemi, était-il venu faire un bout de causette avec Gérard ?
    Comment Gérard, si pressé d’agir, n’avait-il pas, dès cinq heures du matin, exécuté les ordres de l’Empereur, qu’il avait, pour une cause ou pour une autre, négligé d’exécuter la veille ? Pourquoi n’avait-il pas fait passer la Sambre à ses trois divisions et ne les avait-il pas réunies, à Châtelineau à la division Hulot ? Là,
  8. La division Girard, détachée la veille au soir du corps de Ney, se trouvait former l’extrême gauche de l’armée combattant à Ligny.
  9. Les divisions Thuemen, Schülenburg et Sohr, du corps de Pirch, et la division Marwitz, détachée du corps de Thielmann.
  10. Voici comment, d’après la comparaison des documens allemands et français, peut être fixé l’horaire de la bataille :
    De 1 heure à 3 heures : concentration, mouvemens préparatoires, combats d’avant-postes.
    De 3 heures à 4 heures : Prise de Saint-Amand par la division Lefol. Attaques infructueuses de la division Pécheux sur Ligny. Démonstration de Grouchy sur Tongrinelle et Boignée.
    De 4 heures à 5 heures : La division Girard s’empare du Hameau et de la Haie. Contre-attaque des Prussiens sur ces positions. Girard est tué en reprenant la Haie. Attaque de Tippelskirch repoussée par Habert. La division Pécheux, soutenue par deux régimens de Vichery, occupe la partie haute de Ligny.
    De 5 heures à 6 heures : Reprise de la Haie par Pirch. Napoléon prépare l’assaut final. La colonne prétendue ennemie (corps de d’Erlon) est signalée. Napoléon arrête son mouvement et envoie la jeune garde et trois régimens de chasseurs de la vieille garde pour renforcer Vandamme. Gérard jette sa dernière réserve dans Ligny.
    De 6 heures à 7 heures : Reprise du Hameau par Pirch. Recul des troupes de Vandamme. Entrée en ligne de la jeune garde. Reprise du Hameau par les débris de la division Girard. Grouchy occupe Tongrinelle et attaque Potriaux.
    De 7 heures à 8 heures : Dernière contre-attaque de Blücher sur le Hameau et Saint-Amand. Les Prussiens sont repoussés par les chasseurs à pied de la garde et les troupes de Vandamme. Le combat continue dans Ligny en flammes. Grouchy s’empare de Potriaux et refoule la cavalerie de Hobes. Napoléon prépare de nouveau l’assaut sur le centre.
    De 8 heures à 9 heures : Prise de Ligny. Combats au nord de Ligny. Retraite des Prussiens.
  11. Le 1er corps aurait dû remonter droit au nord, en passant à deux kilomètres à l’ouest de Wagnelée, pendant l’espace de 3 500 mètres et tourner ensuite à l’est pour se rabattre sur Brye. Ce trajet de 6 kilomètres à travers champs demandait une heure et demie. Il fallait, en outre, une demi-heure pour que l’ordre d’opérer ce mouvement parvint de Fleurus au point où se trouvait le comte d’Erlon.
  12. Remarquons, en passant, que le général Flabaut, parti de Charleroi vers 8 heures, ne s’était guère pressé ; il avait fait tranquillement, sur un cheval frais, ses 6 600 mètres à l’heure !
  13. A midi, Perponcher n’avait même que 7 000 hommes, car le 7e bataillon de ligne n’arriva de Nivelles qu’entre 2 heures et 2 heures et demie.
  14. Ce bois a été défriché ainsi que le bois de la Hutte, qui s’étendait à 1 200 mètres à droite de la route, entre Frasnes et Villers-Perwin.
  15. A la différence pourtant que l’ennemi s’établit en forces sur les positions où il n’avait le matin que des détachemens, et aussi que les Français conservèrent la ferme de Pierrepont prise à la brigade du prince Bernard de Saxe-Weimar au milieu du combat.