La Belle France/2

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Stock (p. 22-48).


II


Il n’y a rien de plus terrible que de voir l’Ignorance agissante.
Goethe.


Il y a quelque chose de plus terrible encore à contempler que l’Ignorance agissante. C’est l’Ignorance qui n’agit pas, mais qui braille ; l’ignorance hargneuse, aveugle, jalouse, fielleuse et lâche, qui recule devant l’action et ne vit que de bravades, de déclamations et de vantardises. On a pu l’admirer en France, cette ignorance-là, et dans toute sa splendeur, depuis trente ans. À certaines époques, notamment, telles que celle du boulangisme et l’époque actuelle. C’est comme un bubon, gros de rancunes, de rages, d’envies et d’impuissances, qui crèverait subitement et dont le pus empoisonnerait la nation presque tout entière.

Il est certain que la situation déplorable dans laquelle se trouve la France ne peut être supportée continuellement avec patience ; il faut de temps en temps qu’un exutoire s’ouvre aux colères, aux énervements, et aussi aux lassitudes accumulées. Le peuple français, songez-y, vit depuis plus d’un quart de siècle avec la conviction que les revers qu’il a subis sont irréparables ; avec la certitude qu’il ne recouvrera jamais les provinces qu’il a perdues, au moins par la force, et que la revanche est utopique ; et non sans la conscience de l’impossibilité qu’il y a pour lui à supporter indéfiniment l’énorme fardeau d’impôts dont il s’est chargé. Pourtant, avec le présomptueux entêtement des cerveaux vides, il ne veut point renoncer à la parole qu’il s’est donnée à lui-même ; il se cramponne en désespéré à des épaves d’espoirs ; fait semblant d’ajouter foi aux boniments des charlatans qui le grugent ; et persiste, en dépit des faits et des évidences, à poser pour le torse, à prendre des attitudes vengeresses. Rien n’est plus fatigant, naturellement ; il n’y a point d’exercice qui lasse plus rapidement et davantage que de donner des coups de poing dans le vide. Et, pour se reposer, se détendre les nerfs et se préparer à de nouvelles démonstrations, le Français se met à insulter ses voisins, à vider sur eux, à pleines hottes, la calomnie et l’injure.

Entre temps, il se permet de les juger, assure que l’Impérialisme anglais n’est que l’avant-coureur de la ruine pour la puissance britannique ; que la politique d’expansion inaugurée récemment par les États-Unis est une erreur, de conséquences incalculables ; et que l’Allemagne commit, en 71, une lourde faute en annexant l’Alsace-Lorraine. Il contemple, du fond de sa taverne, les progrès du monde, critique, nargue, moralise, suggère, sans songer à s’étonner un instant que tout marche lorsque lui seul reste immobile, accroupi sur sa défaite, en contemplation devant son armée — la Grande Muette, idole de la Grande Bavarde.

Elle est devenue l’idole depuis que, dès son retour des forteresses allemandes, elle se fut « régénérée dans un bain de sang » français. Elle a trouvé ses premiers fidèles dans la tourbe bourgeoise qui avait léché les bottes du vainqueur et n’aspirait qu’à baiser celles du vaincu ; car le fracas des canons, le cliquetis des éperons et des sabres sont nécessaires pour étouffer le bruit de l’or volé qu’on verse dans les coffres-forts et les sanglots des victimes qu’on étrangle derrière les comptoirs ; horde immonde dont la lâcheté devant l’envahisseur fut sans bornes, dont l’infamie est indicible, et pour les privilèges de qui se firent tuer ou mutiler des nigauds qui seraient prêts, hélas ! à recommencer. Elle a trouvé ses premiers prêtres parmi les austères républicains que vomirent sur la place publique, le 4 septembre, les estaminets et les brasseries ; drôles résolus à se hisser au pouvoir sur des piles de cadavres, et convaincus que cinq mois de tueries et de dévastations ne feraient pas payer trop cher à leur pays l’honneur de leur apothéose.

Ils l’eurent, leur apothéose ! Et c’est lugubre et risible en même temps, cette glorification des apôtres de la guerre à outrance qui signèrent le traité de Francfort, des bandits qui s’étaient donné la mission de sauver l’honneur de la patrie et qui ont vendu, non seulement son honneur, mais la patrie elle-même. Il est inutile de mâcher les mots. Les hommages rendus — à l’œil — à un fantoche comme Gambetta sont une honte pour une nation. De deux choses l’une : il fallait faire la paix après Sedan ; ou il ne fallait pas la faire du tout. Rouher avait raison. Et Rossel aussi avait raison.

Donc, les Outranciers, retour de Francfort et de Saint-Sébastien, instituèrent le culte de l’Armée. Le patriotisme, c’est-à-dire l’hystérique désir d’une revanche impossible, fut érigé en dogme auquel chacun doit se soumettre, sous peine de mort. Le code militaire est là pour prouver que je n’exagère pas. Il fallut ne penser qu’à l’avenir — à l’Avenir réparateur, au triomphe fatal, définitif, du Droit. — Oh ! quelle farce !… La notion de l’avenir est toujours dangereuse ; la tension vers l’avenir, déprimante. Et quand cet avenir est non seulement un mirage, mais le vide, le néant, le rien… N’importe ; il fallut se courber, accepter la doctrine patriotique formulée par les Pères de l’Église tricolore ; doctrine abjecte qui autorise, ordonne dans chacun le mépris de tous les intérêts particuliers, de tous les instincts personnels, sous prétexte de devoir public. Quel devoir ? La foi aveugle, irraisonnée, dans ce que Demain doit apporter. Le Présent ne compte pas ; Aujourd’hui peut être sacrifié impunément. Le Futur fait la toilette des condamnés. Il tient la hache.



Le patriotisme est le dernier refuge des coquins.
Dr Johnson.


Le patriotisme n’est pas seulement le dernier refuge des coquins ; c’est aussi le premier piédestal des naïfs et le reposoir favori des imbéciles. Je ne parle pas du patriotisme tel qu’il devrait être, ou tel qu’il pourrait être, mais du patriotisme que nous voyons en France, qui se manifeste dans toute son hypocrisie, toute son horreur et toute sa sottise depuis trente ans. Et je dis que la constatation ci-dessus, dont on peut facilement, tous les jours, vérifier l’exactitude, fait comprendre comment se recrutent les états-majors et les troupes qui constituent les légions du chauvinisme. Des naïfs et des imbéciles, je n’ai pas grand’chose à dire ; les premiers, dupes d’enthousiasmes irréfléchis et d’illusions juvéniles, arrivent souvent à se rendre compte du caractère réel de la doctrine cocardière et sortent, écœurés, de la chapelle où on la prêche ; les seconds, misérables êtres aux cerveaux boueux, forment un immense troupeau de serfs à la disposition d’un maître à forte poigne — ou à fort gosier — et portent leur patriotisme comme les crétins portent leur goître.

Quant aux chefs, ce sont quelquefois des républicains, quelquefois des monarchistes, quelquefois les deux ensemble, ou bien ni l’un ni l’autre. Ce sont, toujours, des coquins. Le patriotisme n’est pour eux qu’une enseigne qui doit attirer la foule ; un décor derrière lequel ils pourront machiner à loisir les combinaisons à leur goût. Au début, ils prenaient généralement quelque souci du public et s’arrangeaient à jouer leur comédie d’une façon à peu près convenable ; puis, la fatigue du rôle leur vint ; ou, plutôt, ils s’aperçurent que la foule, qui ne demandait qu’à être dupée, n’y regardait pas de si près, était disposée à se contenter de peu, même de rien. Ils cessèrent donc de s’imposer la moindre contrainte, et apparurent tels qu’ils étaient ; avides, sans scrupules, sans convictions, sans courage et sans talent. Blancs ou bleus, sectaires de la loge ou du confessionnal, ils témoignèrent, dans les concurrences déloyales et timorées qu’ils se firent, d’un égoïsme égal et d’un manque d’intérêt identique dans les destinées du pays. Je ne me donnerai pas la peine de consacrer deux lignes au pitoyable Boulanger. Je ferai seulement remarquer que la Prusse, après 1806, sut trouver le baron de Stein ; et que la France, après 1870, trouva deux barons au lieu d’un : le baron de Mackau et le baron de Reinach ; elle eut même un troisième baron qui présidait, à califourchon sur le Veau d’or, aux évolutions des deux autres.

Jules Ferry, le seul des hommes d’État de la troisième République qui eut une certaine valeur, fut aussi le seul qui se refusa à jongler avec la balle patriotique ; il faut dire que son patriotisme était éclairé et sincère ; il faut dire aussi qu’il en mourut. La France n’aime à laisser vivre — et à faire vivre — que les ignorants et les charlatans. De ceux-là, ce sont des centaines et des centaines, d’un rouge plus ou moins foncé ou plus ou moins déteint, qui se succédèrent au pouvoir. L’histoire d’aucun pays, même aux heures les plus sombres, n’offre une pareille collection de nullités et de fripouilles. C’est réellement phénoménal ; depuis la chute de l’Empire on n’a pas vu, parmi les gens qui prirent part au gouvernement de la France, une dizaine d’hommes à peu près intelligents. Il n’est pas naturel qu’une nation, livrée à elle-même, puisse produire et mettre en vue, dans un laps de temps aussi bref, une semblable troupe d’histrions ignares et malfaisants. La Providence a dû s’en mêler. Gesta Dei per Francos.

Chacun des scélérats qui attelèrent leur vermineuse incompétence à ce char de l’État qui n’est que le corbillard de la dignité nationale, avait, naturellement, son système particulier de gouvernement ; ou, du moins, prétendait l’avoir ; en foi de quoi il affichait un programme. Il avait un procédé spécial, très bon, pour pressurer le pauvre peuple au profit des gros voleurs à prébendes ; pour le tondre au ras du cuir, sans trop l’écorcher ; pour le faire à la tête ; ou bien, à la dure ; mais enfin pour le faire, lui et ses poches. Il promettait des réformes ; ou bien d’autres réformes ; ou bien encore d’autres ; ou bien toutes les réformes. On comprenait parfaitement qu’il continuerait à demander beaucoup à l’impôt, et davantage au contribuable — car l’impôt en numéraire n’est qu’une partie de ce que paye le contribuable ; il paye le reste avec sa santé, avec sa vie — ; oui, on comprenait que sa grande préoccupation était de faire suer le bonhomme ; mais n’était-il point naturel que le bonhomme suât ? Et pourquoi existerait-il, le bonhomme, sinon pour suer ? Mais on voyait surtout — et c’était là l’important — que le nouveau maître avait une recette qui le différenciait du prédécesseur qui venait de vider les lieux, et du successeur qui tournait déjà le coin de la rue. Le peuple français est fort au courant des spoliations dont il est victime et n’ignore pas qu’on se moque de lui ; il sait qu’il est volé ; il est même arrivé à croire qu’il est nécessaire qu’il soit volé. Il admet la chose en principe, sans discussion. Ce sont seulement les méthodes d’extorsion qui l’intéressent, de temps en temps.

Malgré les différences énormes que créaient entre eux des croyances inébranlables et des convictions profondes, tous les hommes qui dirigèrent les affaires de la France, opportunistes ou conservateurs, modérés ou radicaux, se rencontrèrent sur deux points : l’insouciance de la patrie et l’exhortation au patriotisme.

Leur négligence, volontaire ou inconsciente, des intérêts les plus évidents du pays est prouvée par une telle multitude de faits qu’il est inutile d’en citer un seul. Cette insouciance a été si grande, si abjecte et si entière, qu’il fut bon pour la France, je crois, qu’elle n’apparût point au monde sans voiles et dans toute sa hideur ; il fut bon qu’elle se trouvât masquée par les démonstrations extravagantes du chauvinisme à grosse caisse. L’outrance du patriotisme de beuglant et de carrefour put faire croire à quelque patriotisme derrière les murs du Palais-Bourbon, et l’on put supposer que les déclamations de la place publique trouvaient un écho, même très affaibli, dans les ministères. Déroulède et ses ligueurs ont sauvé les apparences en faisant la parade devant la baraque où s’empiffrait l’égoïsme des jouisseurs à mandats. La ridicule exagération de leurs sentiments revanchards, même, était nécessaire pour dérober à la vue du monde, au moins partiellement, l’infamie des mercantis au pouvoir. Ils devraient faire preuve d’une certaine gratitude, ceux-là ; et non contents de ne pas enlever sa croix de la Légion d’Honneur au grand proscrit, ils devraient lui en envoyer une seconde, qu’il pourrait astiquer au blanc d’Espagne. Et puis, surtout, ils devraient être patriotes, non seulement dans leurs paroles mais dans leurs actes ; ils devraient l’être puisqu’ils possèdent, ces hommes publics, d’une façon directe ou indirecte, une partie du sol de la France — puisqu’ils possèdent légalement tout ce qu’ils ont volé.

Mais, s’ils ne donnent pas l’exemple du patriotisme, ils le prêchent. De quelque parti qu’ils se réclament, leurs sermons et leurs homélies ne varient guère. C’est toujours le même couplet sur le merveilleux relèvement de la France, et le même refrain sur la revanche nécessaire que l’avenir tient en réserve ; toujours les mêmes déclamations farcies de sous-entendus d’allure menaçante et de lieux-communs hors d’usage ; toujours les mêmes invitations à l’union, à la concorde, à l’oubli des querelles et des dissensions. C’est toujours, par dessus tout, l’Armée posée en fétiche qui exige tous les respects et toutes les adorations.

Il faut que la France soit forte. Par conséquent, il faut qu’elle se vautre, dans la boue et dans les crachats, devant l’incarnation de la force brutale mise au service du pouvoir de l’argent. Il faut que la France soit forte. Par conséquent, il faut qu’elle fasse abnégation de sa volonté et de sa liberté ; il faut qu’elle renonce à tout espoir d’amélioration et de bien-être ; il faut qu’elle accepte silencieusement, et même avec joie, les plus inutiles des épreuves ; il faut qu’elle se courbe sans murmurer sous la plus dure des servitudes, qu’elle subisse la pire des tyrannies, la tyrannie anonyme. Il faut que la France soit forte. Par conséquent, il faut qu’elle se prive non seulement du superflu mais même du nécessaire ; il faut qu’elle se laisse pressurer, broyer, chair et âme, sous la meule tricolore ; il faut qu’elle soumette ses pensées à l’estampille officielle, qu’elle fasse matriculer ses haines et mettre en carte ses sympathies ; il faut qu’elle se saigne aux quatre veines pour verser les millions et les milliards dans la gueule toujours ouverte du monstre qui la gruge. Il faut cela, pour que la France soit forte. Il faut qu’elle souffre, qu’elle trime, qu’elle turbine, qu’elle truque, qu’elle ahanne et qu’elle crève — et qu’elle paye, paye, paye !

C’est pour cela — pour que la France soit forte — que tout ce qui constitue la valeur vraie d’une nation a été sacrifié à de honteuses impostures. C’est pour cela que la République, depuis 1870, a dépensé plus de six milliards pour une flotte qu’elle n’a pas et qu’elle n’aura jamais, et plus de trente milliards pour une armée qu’elle a et qu’elle aura jusqu’à la guerre. C’est pour cela que tous les citoyens ont à tendre leur cou au carcan militaire et au joug administratif, à témoigner d’un respect égal pour le livret matricule et les billets doux du percepteur. C’est pour cela qu’ils doivent se soumettre au despotisme galonné qui les meurtrit, les abrutit, les déprave ; qui jette leurs cadavres, par centaines et par milliers, dans la pourriture des casernes et les marais des colonies. C’est pour cela que notre enfance fut sinistre, notre adolescence lugubre et servile ; que, comme hommes, nous fûmes astreints à une discipline idiote et dégradante, traités ainsi qu’on ne devrait pas traiter des chiens ; que, au Tonkin, Okolovicz fut supplicié avec des raffinements de barbarie dignes de l’Inquisition, torturé, pendant des heures, jusqu’à la mort ; que, en Afrique, mon camarade Besserès fut assassiné, étranglé, étouffé par le bâillon qu’on lui avait enfoncé dans la bouche. Je vois encore le cadavre, en écrivant ; le cadavre ligotté, garrotté ; la barre de justice entravant les jambes raidies par la mort ; les fers attachant derrière le dos les mains violettes, tuméfiées et sanglantes ; la face… ah ! l’horreur, l’indicible horreur de cette figure, l’épouvantable angoisse de ces traits contractés par une souffrance qu’on rendit muette, la formidable haine que criaient ces yeux grands ouverts !… « On est d’une même patrie, s’écrie ironiquement l’un des personnages de Schiller ; par conséquent, on doit avoir les mêmes sentiments. » Mais oui, mais oui. On a eu tort de bâillonner Besserès, voyez-vous ; il aurait sans doute crié : Vive la France ! avant de mourir.

Moi, je pousserai le cri pour lui — quand il sera vengé.

Maintenant, si après trente années d’un pareil système la France n’est pas forte, on se demande avec inquiétude ce qu’il faudrait pour la fortifier. Mais il paraît qu’elle est forte, forte comme un Turc retour d’Arménie, et même comme deux. L’heureuse assurance nous en est donnée par M. Deschanel (fils, bien entendu, mais père dans une certaine mesure). Ce M. Deschanel n’est pas homme à tenir des propos en l’air — on prétend même qu’il ne peut rien tenir en l’air — et lorsqu’il affirme quelque chose, c’est qu’il est sûr de son fait. Or, il déclare que la France possède une armée très puissante, la première artillerie du monde, un esprit patriotique qui fait présager de grandes choses, qu’elle est prête à la lutte, et très forte.

Bon. Alors — c’est pour quand ?

Oui, pour quand, la guerre ? Pour quand, la revanche ? Puisqu’il était entendu qu’on devait tout souffrir pour que la France fût forte et qu’elle pût mettre en bataille le bonnet phrygien dans lequel se sont vidés tant de bas de laine ; puisqu’il est convenu qu’à présent la France est forte et que l’excellence de ses canons et de son patriotisme lui assure même une incontestable supériorité sur sa rivale ; puisque le but n’a point changé et qu’on dispose de tous les moyens dont on pouvait rêver pour l’atteindre — quelle raison peut-on avoir de retarder le conflit ? Qu’est-ce qu’on attend ?

On attend que les étrangers aient pu admirer nos troupes, pendant l’Exposition ; on attend que la Russie donne le signal ; on attend autre chose ; ou rien ; ou presque rien. On attend demain ; voilà ce qu’on attend. Jusque-là, le peuple français doit continuer à verser ses sueurs, son sang et son argent. Aujourd’hui, on paye ; mais demain…

Demain, on payera encore ; et après-demain, aussi ; et l’on payera jusqu’à ce qu’une insulte trop grosse, une maladresse diplomatique trop épaisse aient forcé les voisins à engager les hostilités ; et alors, il faudra payer pour la guerre ; et après, il faudra payer pour la rançon ; et après, il faudra payer pour les statues à élever au second Thiers qui aura libéré le territoire à grands coups de milliards.

Rien, hélas ! n’a éclairé la France ; rien ne peut lui ouvrir les yeux ; elle persiste à ne rien voir. Son histoire passée, dont elle ne consent à lire que des contrefaçons honteuses, ne lui donne aucune indication sur son avenir, ne lui montre point la route qu’elle devrait suivre dans le présent. Les yeux fixés sur un mirage qui sans cesse se recule, disparaît, et ne reparaît que pour s’évanouir encore, elle semble vivre dans une atmosphère étouffante et viciée qui enlève jusqu’à la possibilité même des compréhensions nettes et jusqu’au désir de l’énergie. On dirait que sur cette nation, la pénétrant par tous ses pores, plane l’odeur suffocante et putride de la défaite, pareille à un cadavre mal enfoui que la terre rejette, boursouflé et pourri, et dont les miasmes pestilentiels viennent empoisonner les vivants.



Je ne fume que le Nil.


Il faut avouer que tout a été fait, consciemment et inconsciemment, pour empêcher le peuple français d’apprendre ce que fut en réalité la guerre de 1870-71, d’en comprendre toutes les conséquences et la portée. Lorsqu’il était de la plus haute importance qu’il connût la vérité tout entière sur les événements qui pèsent et doivent peser d’un tel poids sur ses destinées, hommes d’État, publicistes, imagiers et grimauds semblèrent prendre à tâche de dissimuler les faits et leurs résultats logiques, immédiats ou futurs, derrière un pitoyable rideau d’héroïsme peinturluré par le mensonge et drapé par la sottise.

Faut-il faire le recensement des monuments aux héros de la guerre fatale ? Faut-il compter les myriades de cadavres allemands qu’entasse à chaque Salon, aux pieds de généraux français fumants d’orgueil, la féconde imagination d’artistes à l’âme tricolore ? Faut-il dénombrer les troupeaux de prisonniers prussiens qu’a su faire défiler la généreuse audace des chromolithographies ? Faut-il parler des innombrables romans, contes, nouvelles, dans lesquels est exaltée d’une surprenante façon la vieille valeur gauloise, tandis qu’est ravalée comme il convient, et peut-être définitivement, la lâche barbarie des Teutons ? Faut-il citer les prétendus ouvrages historiques, monuments de mensonge, d’ignorance et de mauvaise foi, auxquels des assassins à l’oreille fendue consacrent les loisirs de leur retraite, et que couronne l’Académie ?… Le marbre, le bronze, la toile peinte, le carton enluminé, les alexandrins, les ïambes, les phrases du livre et les périodes du discours semblent s’être conjurés pour donner au peuple une singulière idée de la lutte d’il y a trente ans.

« Le Français a une aptitude spéciale à expliquer ses défaites », écrivait le malheureux Trochu qui fut sans doute, après tout, le moins misérable des généraux de l’année terrible, et qui eut au moins la pudeur de disparaître après avoir paraphé la capitulation d’ordonnance. Rien n’est plus vrai ; il est non moins vrai que cette aptitude est plutôt déplorable, et qu’un gouvernement soucieux de la dignité du pays et de son relèvement réel aurait dû ne rien faire pour l’encourager.

Il eût été préférable, à tous les points de vue, d’empêcher la propagation de légendes absurdes ; d’avouer franchement comment les choses s’étaient passées ; de faire apprendre dans les écoles l’histoire complète et vraie du désastre. C’eût été la meilleure précaution à prendre contre sa répétition.

Si l’on avait un peu moins glorifié la défense de Paris — qu’immortalise, à défaut d’autre témoignage, le groupe du carrefour des Bergères, excellent point de repère pour les malandrins des fortifs, — il est probable que les Parisiens auraient montré quelque admiration pour la résistance de Kimberley, dont le siège fut d’une durée égale à celui de la Ville-Lumière, que Cecil Rhodes ne quitta pas en ballon, et qui ne capitula point.

Si l’on n’avait pas tant porté aux nues l’habileté des canonniers marins à pointer les canons de la capitale, les Français se rendraient mieux compte de ce que fut le rôle de la marine militaire, en 1870 ; ils sauraient qu’elle se montra hors d’état de rendre le moindre service ; qu’elle refusa énergiquement d’aller bombarder Hambourg ; qu’après avoir erré mélancoliquement sur les flots de la mer du Nord, elle se hâta de regagner Cherbourg pour échapper à la capture ; qu’elle ne consentit qu’avec la plus insigne mauvaise grâce à prêter les hommes et les canons nécessaires à la défense du territoire ; et que, en conséquence de ces faits, la contribution spéciale imposée par l’Allemagne comme compensation des dommages causés à son commerce par les croiseurs français (un million par chaque département occupé) eut une jolie saveur d’ironie.

Ce fut un tort de donner un relief exagéré à des épisodes glorieux certainement, mais sans influence sur les résultats du conflit ; la charge des cuirassiers à Morsbroon, la mort d’un général à Sedan, la défense d’une maison à Bazeilles. Il faut se défier des vertus du lyrisme ; ses feux d’artifice aveuglent, empêchent de discerner ce qu’il importe qu’on voie clairement. Ébloui par les apothéoses adroitement prodiguées à des faits partiels, le peuple ne songea même pas à demander raison de leurs actes aux auteurs de la catastrophe. Ils purent revenir d’Allemagne le front haut, plumes au chapeau et galons à la manche ; provoquer, par leur insolence, l’explosion de la Commune ; se livrer à la répression sauvage que réclamait la conservation de leur prestige ; cacher l’infamie de leurs capitulations de Metz, de Strasbourg, de Sedan et de Paris sous l’ignominie de leurs victoires du Père-Lachaise et des Buttes-Chaumont ; devenir les plus cruels et les plus inintelligents des despotes. Et vingt ans ont dû se passer avant qu’il fût possible d’élever la voix contre eux, avant qu’on osât se permettre de discuter la tyrannie militaire.

Ce fut une grande faute, aussi, de ne point exposer dans toute son horreur la conduite généralement abjecte de la population civile qui s’était refusée à prendre les armes — ou qui ne les prit que pour les rendre aux Prussiens. — Il eût été bon de mettre à nu l’égoïsme, la cupidité, la couardise et l’hypocrisie de la classe possédante et boutiquière ; de démontrer que son unique souci fut de protéger ses propriétés et d’accroître ses bénéfices, même par les plus honteux des moyens ; qu’elle ne se fit nul scrupule de troquer des vies françaises contre de l’or allemand ; et que, pour avoir la paix nécessaire à ses vils trafics, elle fit mettre à l’encan, par la tourbe qu’elle envoya siéger à l’Assemblée Nationale, l’honneur et l’existence même de la France.

L’existence, ce n’est pas trop dire. Car le traité de Francfort étrangle la France, lui lie pieds et poings, la tue virtuellement. Géographiquement, militairement, commercialement, à tous les points de vue il est aisé d’en constater les effets. Et pourtant, quelle que soit la dureté des articles que l’on en connaît, il en contient d’autres dont le caractère est tel que les gouvernements qui se sont succédé depuis 70 n’ont jamais osé les rendre publics. Ce n’est pas hier qu’un diplomate, qui savait à quoi s’en tenir sur les conditions odieuses imposées à la France, écrivait : « Toute notre armée n’existe que sur le papier. Tout ce qui se publie n’est que fantasmagorie pour satisfaire un public de gogos. Bien coupables sont ceux qui ont caché aux Français les clauses secrètes du traité de Francfort ! Je me demande si la France n’aurait pas encore bondi sous de tels coups et ne se fût brusquement réveillée ! »

Oui, mais il ne fallait pas que la France pût bondir, ni même qu’elle se réveillât. Elle devait vivre « repliée sur elle-même, » dormir ; elle devait être poussée au sommeil à coups de bottes éperonnées. Elle devait ignorer tout, ou presque tout ; ce n’était pas son affaire de s’occuper de ces choses-là ; on veillait pour elle ; elle n’avait qu’à accepter, les yeux fermés, les explications qu’on consentait à lui donner. Elle devait croire qu’on ne fortifiait pas Nancy parce qu’il était nécessaire « de canaliser l’invasion » ; et aussi que la création d’un nouveau corps d’armée dans cette ville ouverte renforçait la situation française à la frontière de l’est. Elle ne devait rien connaître des immenses travaux de défense que les Allemands perfectionnent et complètent encore aujourd’hui et qui, de Metz à Strasbourg en passant par la forêt de Hagueneau, barrent décisivement la route à une avance française. Elle ne devait pas avoir notion de son effroyable infériorité topographique, ni savoir que la revanche est actuellement impossible ; que l’invasion seule est fatale, qu’elle est préparée de longue main et sera foudroyante, que des wagons chargés d’approvisionnements et de munitions sont rangés en gare de Metz, attendant seulement qu’on y attache des machines pour rouler sur nos voies ferrées. Il ne fallait pas, surtout, que la France pût être conduite à penser qu’une organisation militaire, même parfaite, serait impuissante à conjurer le danger qui la menace, et qu’elle ne pourrait trouver le salut que dans des changements énormes apportés à son état général. Elle fut condamnée, par conséquent, à l’ignorance et au mensonge. Depuis les faux républicains du 4 septembre jusqu’aux faux républicains d’aujourd’hui, il n’y eut chez les gouvernants que deux préoccupations : s’associer avec les capitalistes afin de partager avec eux les dépouilles des pauvres, le tribut qu’ils payent pour exister et avoir des maîtres : et mentir, dissimuler quand même au pays les conditions réelles de son existence. Que ces gouvernants aient été bien coupables, comme le disait M. de Billing, c’est peu discutable ; autant, à coup sûr, que les gredins qui, par des tarifs de famine et l’organisation de la misère, ont abaissé le niveau intellectuel de la France et réduit le chiffre de sa population.

Donc, grâce à l’ignorance qu’on lui impose et aux contes à dormir debout qu’on lui prodigue, la nation peut se faire illusion à elle-même ; illusion, seulement ; car, avec quelque soin qu’on leur cèle la vérité, les peuples, comme les hommes, sont avertis par un instinct supérieur de la présence du mensonge ; ils ne le voient pas, mais ils le flairent. Et il suffit de jeter un coup d’œil en arrière pour s’apercevoir que la France n’a jamais cessé de soupçonner qu’on la trompait. Mais elle n’a pas voulu être détrompée. Il aurait fallu faire un effort ; il aurait fallu ne pas avoir peur. Et au lieu de se laisser confronter par la réalité de sa Défaite, elle a préféré rester face à face avec les fantômes vermoulus de ses Victoires mortes et le spectre imposteur de sa Victoire future.

Il est des gens, cependant, qui savent à quoi s’en tenir et ne s’illusionnent point. Les prétendants, par exemple. S’ils ne marchent pas, comme on dit, s’ils ont les pieds nickelés, ce n’est pas sans bonnes raisons. Tout le monde sait, et eux les premiers, qu’ils pourraient sans aucune crainte asseoir leur droit, divin ou profane, sur la croupe du premier cheval aux sabots matriculés qui viendrait à passer. La France est mûre pour une restauration — elle a mûri en espalier, le long des casernes — et ne se ferait pas tirer l’oreille pour acclamer un tyran authentique. Les prétendants pourraient se mettre assez facilement d’accord, le trône n’ayant encore qu’une place ; leurs chances sont à peu près égales. L’un ayant pour lui les gens d’église et l’autre les gens d’armes, on devrait soumettre le cas à l’arbitrage impartial, non pas de la courte paille, mais de la Botte de paille ; et le concurrent malheureux aurait la ressource, comme consolation, de se mettre dès le lendemain à la queue des souteneurs du nouveau régime, c’est-à-dire à la tête de l’opposition républicaine. Mais, malgré le succès assuré qui couronnerait leurs tentatives, les prétendants persistent à ne pas bouger ; l’un ne cesse de parler, ni l’autre de se taire ; pourtant, en dépit des encouragements de leurs fidèles et des exhortations de leurs adhérents, ils ne se décident point à franchir la distance qui sépare de l’acte la parole ou le silence. C’est qu’ils sont convaincus, voyez-vous, qu’un changement de gouvernement en France signifie la guerre ; que la guerre signifie la défaite ; et la défaite, le démembrement. Voilà pourquoi, ainsi que je l’ai dit dans un livre consacré aux voleurs, tout le monde veut être de la cour, mais personne ne veut régner.

Les meneurs du chauvinisme, aussi, connaissent la situation réelle du pays. Ils savent qu’un nouveau conflit ne pourrait avoir qu’une seule issue. Leur outrecuidance, leurs insolentes bravades, leur forfanterie, cachent mal leurs convictions à ce sujet. Si Déroulède et son état-major de braillards avaient cru à la possibilité d’une revanche, ils ne se seraient point contentés des ridicules et stériles manifestations auxquelles ils se vouèrent. Ils auraient agi. Au lieu de déblatérer contre la pleutrerie du Pouvoir, à plat-ventre devant l’ennemi, ils lui auraient forcé la main, ils lui auraient mis une épée, de force, dans cette main. Au lieu d’aller parader, piaffer, déclamer et jacasser dans les rues de Paris, au lieu d’aller porter des couronnes à la statue de Jeanne d’Arc et des chapeaux à la statue de Strasbourg, ils auraient été renverser un des poteaux de la frontière de l’Est, ils auraient envoyé une balle à un gendarme prussien, ils auraient brisé les vitres de l’ambassade d’Allemagne. Ce n’était pas difficile ; et, cet acte simple accompli, ils avaient sûrement la guerre — qu’ils prétendent désirer. — Mais il ne la désirent pas. Ah ! non.

Ou bien, si je me trompe, si les ligueurs du patriotisme croient que la France peut se laver de sa défaite et triompher de son ennemie, ce sont de tristes sires, en vérité, de ne point l’avoir obligée à la lutte per fas et nefas. Ce sont de tristes sires de lui avoir permis, et même conseillé d’éparpiller ses forces au lieu de les concentrer vers le point d’attaque ; de porter sur le pavois des coquins qui ont dilapidé ses ressources en hommes et en argent dans les aventures coloniales ; d’être aussi prodigues de paroles qu’avares d’actions.

Le spectacle qu’ils ont donné, qu’ils donnent, est avilissant, écœurant. Ils ont fait de la France un objet de pitié et de dérision. D’intelligence obtuse, de compréhension politique nulle, d’une ignorance sans égale, ils sont toujours prêts à trouver, à tous les actes qui leur déplaisent — ou leur portent préjudice, ou leur portent ombrage — des motifs vils et bas, des explications ignobles. Ils lisent dans leur propre cœur en croyant déchiffrer l’âme d’autrui. Ils ne comprennent point qu’on les haïsse ou qu’on les méprise simplement parce qu’ils sont haïssables ou méprisables.

Ils écument, ils ragent, ils sifflent, ils déblatèrent. Qui n’ont-ils pas insulté ? Ils ont injurié même des femmes ; l’impératrice Frédéric, la reine Victoria… Leur jactance est misérable. Ces apôtres du carnage, ces missionnaires des meurtrières revanches, n’ont de courage que dans leurs gosiers. Ils ont des droits à faire valoir sur tout ; leur liste de revendications est d’une belle longueur. C’est l’Égypte, particulièrement, qu’ils réclament ; ils rêvent d’y rétablir la corvée, et même l’esclavage, comme à Madagascar. « Tant que la question d’Égypte, disent-ils, n’aura pas reçu sa solution nécessaire… »

La question d’Égypte ? Mais il y a longtemps qu’elle est réglée. Elle a été réglée par Nelson, à Aboukir.




Les Brigands : C’est une action digne de Belzébuth ! Qu’on vienne nous dire que nous sommes des coquins ! Non, par tous les diables, nous n’en avons jamais tant fait !
Schiller.


Ce qui prouve l’existence d’une idée supérieure, ce n’est pas le stupide consensus omnium ; ce sont les actes de quelques-uns. Ce qui prouve l’existence de la patrie, ce ne sont pas les déclamations des pourfendeurs ataxiques qui se sont arrogé le droit de la représenter, ni les applaudissements de la cohue de janissaires gâteux qui leur fait escorte ; c’est la décision, qu’a prise un petit nombre d’hommes résolus, de contester aux Tranche-montagnes à galons le monopole du patriotisme et de nier que la patrie elle-même puisse être l’apanage d’une caste privilégiée.

Ce qu’est en réalité cette caste, des événements récents l’ont montré ; ils ont fait voir clairement quelle est sa valeur morale ; ils ont laissé deviner quelle peut être sa valeur effective. À vrai dire, ce n’est pas une caste ; c’est une troupe de bandits ; et de bandits — chose rare — sans aucun scrupule ; non seulement ils suppriment ceux qui leur font obstacle ou dont ils convoitent les dépouilles, mais ils se vendent, se livrent et s’égorgent entre eux sans la moindre hésitation. Je n’ai pas l’intention de raconter, une fois de plus, leurs exploits. Les infamies qui furent mises au jour n’ont surpris personne parmi les gens qui ont gardé la faculté d’observer et qui savent réfléchir ; ces gens-là sont même convaincus que les crimes exposés jusqu’ici sont, relativement, de fort petite taille et qu’ils ne doivent être considérés que comme des indications — comme l’avant-garde, ou plutôt la pointe d’avant-garde, d’une entière armée de scandales. — Je n’ai, pour mon compte, aucun doute à cet égard ; et j’expliquerai avant peu sur quoi je base mes pronostics.

Quant aux êtres qui ne savent ni observer ni réfléchir, qui portent leur cervelle dans leur ventre ou dans leurs bottes, et dont l’âme est un larynx, ils n’ont point été surpris non plus ; parce que rien ne peut les surprendre, parce qu’ils sont prêts à tout admettre, à tout avaler, parce qu’ils prennent les rayons que projette la lanterne sourde du sieur du Paty de Clam pour la lumière du soleil. Il est parfaitement inutile de chercher à les convaincre ; il n’y a qu’une chose à leur dire : Si la façon dont ceux que vous admirez traitent les Français ne peut vous émouvoir, vous serez peut-être émus par la façon dont ils vous feront traiter par les Allemands. Et vous le seriez sans doute aussi par la façon dont ils vous traiteraient eux-mêmes, s’ils osaient.

S’ils osaient ! Ah ! ah ! La répression de juin 48 et les massacres de la Commune seraient peu de chose à côté de ce que s’offriraient aujourd’hui les professionnels du sabre — et du rasoir. — Le sang coulerait à gros bouillons dans les ruisseaux des villes françaises, et Cayenne ne manquerait plus de colons. Oui, s’ils osaient, je vous en donne l’assurance, nous tous qui n’avons pour eux que les sentiments qu’ils méritent, nous tous qui haïssons le despotisme militaire et clérical, qui voulons être libres et qui n’avons point de billets de confession — nous tous, oui, qui croyons que la vie de notre pays ne doit pas commencer au bureau de recrutement pour finir à la sacristie en passant par le lupanar — nous serions fusillés, déportés, exterminés, hachés menu comme chair à pâté. Et pour ceux qui échapperaient il y aurait la servitude qu’ils réclament, qu’ils connaîtraient enfin dans toute sa hideur — et dont ils sont dignes. — La France, qui eut déjà une Terreur rouge et une Terreur blanche, aurait demain une Terreur tricolore — s’ils osaient.

Mais ils n’osent pas. Ces gens qui crient si haut pensent tout de même, tout bas. Leur fanatisme est fiévreux ; retors, cependant, et attentif. Leur ambition est agressive et cassante ; spongieuse, pourtant, et fort prudente. Ces paladins sont des baladins. Mais fort habiles au fond, malgré leurs maladresses de détail, souvent plus apparentes que réelles. Ils ont déjà plusieurs fois changé leur tactique sans qu’on y prît garde. Ils ont, présentement, complètement cessé de parler de Revanche ; ils ne parlent plus que de Défense nationale. Revanche ou Défense nationale, peu leur chaut ; ce qu’il leur faut, c’est une tête de Méduse qui pétrifie les intelligences. Mais il importe, peut-être, de faire connaître aux voisins que la France renonce à l’offensive ; que son armée est destinée exclusivement à des besognes intérieures ; et d’obtenir, en retour, une sorte de carte blanche — qu’on pourra transformer, le moment venu, en table de proscription.

Qu’on ne se récrie pas. La France en est là, et il faut avoir le courage de l’avouer : elle ne peut agir à l’extérieur, elle ne peut — surtout — opérer chez elle aucun changement profond, sans l’assentiment, au moins tacite, des nations environnantes ; ou bien sans être résolue à repousser leur intervention, au premier mot ou au premier pas, à coups de canon. Plus le temps passe, plus la situation s’aggrave. Je ne crois pas qu’aucun parti bourgeois, désireux de modifier la forme du gouvernement et de se hisser au pouvoir, se décide à risquer la lutte avec les voisins ; il préférera négocier. Et, plus ce parti contiendra d’éléments militaires, plus il préférera négocier. Il y a beaucoup de chances, d’ailleurs, pour que les négociations n’aboutissent point. — Je ne parle pas au futur. — Il y a des chances — chose terrible — pour que l’Anglais et l’Allemand continuent à défendre la France contre elle-même, sa liberté partielle contre la réaction complète, contre les deux monstres qui la guettent : la pieuvre militaire et le vampire catholique.

Quant à la guerre, non, aucun parti bien-pensant ne se déterminera à en courir l’aventure ; les résultats en sont trop prévus. Et les professionnels du carnage, bien qu’ils aient semblé prendre à cœur de justifier d’avance toutes les représailles de l’avenir, seront les premiers à ne pas provoquer un danger dont les conséquences seraient immédiates. C’est pourquoi, tout compte fait, on ne marchera pas ; à la grande colère, vraie ou feinte, de la clique de pet-de-loups et de ronds-de-cuir qui emboîtent le pas aux habits chamarrés.

En voilà, qui sont talonnés par leurs ambitions à jeun, et qui voudraient aller vite ! Le temps presse, disent-ils, car le cheval que monte le général Roget, ce vieux cheval de retour (d’Allemagne), ne vivra pas toujours, pas plus que le général lui-même ; et il faut marcher avant que les Sans-patrie se décident à le débiter par tranches — le cheval ou le général ? Quelle phrase ! on dirait du Brunetière corrigé par Doumic — à la boucherie hippique du faubourg du Temple.

Mais les puissances galonnées font la sourde oreille, se contentant d’approuver du panache, par ci par là, une vocifération ou un mensonge. Le parti nationaliste, produit par l’affaire Dreyfus comme un champignon vénéneux par la forêt de Bondy, peut donc continuer à gueuler, mais sur place ; il doit marquer le pas. Pour rythmer la cadence il avait un Tyrtée dont les vers boitaient à rendre jalouses les jambes de son aîné, et qui essayait de se faire prendre pour Don Quichotte parce qu’il était arrivé à mettre la moitié de l’ossature de Rossinante dans la lévite de Rodin. Depuis qu’on a envoyé ce personnage attristant prendre des hypothèques sur ses châteaux en Espagne, ce sont le faux poète Coppée et le vrai pion Lemaître qui battent la mesure à la bande sympathique. Il est difficile d’imaginer un spectacle plus lugubre et plus ridicule. Sainte-Périne fait des moulinets avec sa béquille, et Saint-Sulpice croise son goupillon déguisé en férule. Il y a des Français pour admirer ça. Il y a des étrangers pour en avoir honte.

Déserteurs de collège, transfuges de séminaire, mignons de l’Académie, se donnent la main et tendent la patte libre à la France ; qui n’a pas le courage de cracher dedans — mais qui finira, j’espère, par couper ces mains-là, et les têtes avec. — Je ne sais pas s’il y a une conscience nationale, et je souhaite qu’il n’y en ait point ; car elle aurait fait preuve d’une élasticité bien dégoûtante, depuis cent ans, et un homme qui serait affligé d’une conscience pareille serait un rude cochon. Mais je sais qu’il n’y a plus de Rasoir national, et qu’il en faut un ; et qu’il y en aura un. C’est dans le panier de son qu’elle laissera couler ses dernières baves, cette coalition d’assassins et de matassins, de faux-bonshommes et de fausses-couches. Elle réclame le champ de bataille pour les autres. Qu’on lui donne, à elle, le Champ de Navets !

Je hurle à la mort. Sans aucune périphrase et sans métaphore, je dis que la France, si elle veut vivre, doit envoyer à l’échafaud les misérables meneurs de la bande d’imbéciles qu’on appelle le Parti nationaliste. Je dis que, si elle n’ose pas le faire, elle payera sa lâcheté de sa liberté et peut-être de son existence. Je dis que toute la vermine cléricale et chauvine disparaîtra, de gré ou de force ; et que, à défaut d’une guillotine française, il y aura des obus allemands et des boulets anglais. Je suis pour la guillotine. Quand les têtes des gredins du Nationalisme auront roulé sous la hache, nous nous occuperons des étrangers, s’il y a lieu. Mais ce n’est pas avec une armée du Vœu National que nous leur ferons face.

Qu’on ne vienne pas dire que de tels fantoches sont indignes d’un pareil sort et qu’il faut laisser à l’infâme Légion d’Honneur, plutôt qu’à la Louisette, le soin de cercler de rouge leurs cous de saltimbanques. D’abord, on ne leur demanderait pas d’honorer le supplice, mais simplement de le subir. Et puis, ne sont-ils que des pantins ?

Il est certain qu’il serait malaisé d’imaginer une troupe de faquins plus grotesques que ceux qui règlent et dirigent la parade du Nationalisme. Vous avez vu Coppée qui, après avoir étiré ses asticots sous les faux poids du petit épicier, s’est mis à les aplatir sous les roues des canons ; vous avez vu ce marguillier de la cheville, ce bedeau du truisme, avec ses allures gauches de larbin sans certificat, ses épaules en lutrin, sa peau vert-de-grisée qui semble imprégnée par toutes les saintes huiles, et ses oreilles en conques de bénitier. Vous avez vu Lemaître, avec son air effaré de caissier qui s’attend toujours à ce qu’on lui passe une pièce du Pape ; vous avez vu cette chauve-souris, produit abject et parfait du séminaire et de l’Université ; vous avez vu ses yeux — non, on ne peut pas ! — vous avez vu ses paupières, plus pesantes que si elles étaient de plomb, entre lesquelles coule un regard visqueux, plus blafard que la lueur blême qui suinte par les jours de souffrance. Vous avez contemplé Brunetière en Doumic ; et Syveton, dans sa barbe. Vous les avez vus tous ; même celui-ci, auquel il manque tant de pieds de tabourets dans sa salle à manger, et celui-là qui semble éternellement réclamer son bouillon de culture.

Vous avez assisté à leur comédie et écouté leurs boniments. Vous avez lu leurs journaux dans lesquels ils trouvent moyen d’entasser, chaque semaine, plus de faux et de mensonges que n’en pourraient perpétrer les pontifes de l’État-Major dans une année bissextile. Vous avez été témoins de leurs gesticulations d’énergumènes lorsqu’ils paraissent sur l’estrade pour prêcher la bonne parole. Vous les avez entendus parler de la Patrie, que des cosmopolites éhontés cherchent à détruire et nient sans vergogne, en même temps ; de la France, le premier pays du monde, qui doit se ressaisir de façon à être calme au dedans et respectée au dehors ; des autres nations, qui ne valent pas les quatre fers d’un chien ; des peuples germaniques, rebut de l’humanité ; et de la menace à la race latine. Peut-être avez-vous pu ouïr Millevoye, ancien magistrat ; ou Quesnay de Beaurepaire, ancien magistrat ; ou Chose, ancien machin. Vous savez de quelle voix vibrante leurs discours sont toujours prononcés ; vous savez comme ils vibrent ; ah ! quelles vibrations !… Vous n’ignorez point qu’ils sont prêts à passer de la parole aux actes ; que le fougueux Jules Lemaître, dès qu’on allume les becs de gaz, baisse sa visière de combat sur ses paupières qui battent la chamade ; et que le bouillant Coppée, lorsque sa sœur a versé dans la camomille matutinale trois gouttes de la liqueur des braves, met des éperons à ses pantoufles.

Et vous pensez qu’il n’y a là qu’une bande de jongleurs, plus ridicules que dangereux.

Mais derrière ces histrions et ces pitres qui crient Vive la Patrie ; derrière ces infâmes, ces fuyards, ces exemptés et ces pantouflards qui hurlent vive l’Armée ; derrière ces Cottins frénétiques et ces Perrin-Dandins en ébullition, c’est toute la hideuse cohue de la réaction qui se dissimule, qui rampe. Derrière Coppée, c’est Esterhazy qui s’embusque, et le chaste Flamidien se cale derrière Lemaître. Toutes les bêtes féroces du Capitalisme, du Militarisme, du Cléricalisme sont là, narines froncées sur leurs crocs, prêtes à sauter, griffes en avant, par dessus les têtes des aigrefins dont les gesticulations les masquent. Ces bêtes fauves sont trop connues, trop haïes et trop méprisées pour oser se montrer en personne, même sous une peau d’emprunt. Elles renonceraient même à se faire voir, à chercher à ressaisir directement le pouvoir tyrannique, et se contenteraient de la puissance occulte que leur laisse la lâcheté publique, si elles ne trouvaient point une bande de coquins disposés à leur préparer les voies, s’offrant à leur frayer la route par des cabotinages de turlupins patriotiques. C’est simplement parce que ces coquins existent, parce qu’ils ont créé le nationalisme et s’en sont institués les chefs, que la réaction s’est résolue à rassembler ses forces et se tient prête à entrer en lutte ouverte avec les hommes qui veulent rester libres. Quand on aura endoctriné un nombre suffisant d’imbéciles, quand on sera parvenu à ramasser, par delà la frontière, la carte blanche indispensable, les Boisdeffre, les Mercier et les Esterhazy tireront leurs sabres, les Assomptionnistes empoigneront leurs crucifix plombés, et la Savoyarde du Sacré-Cœur commencera à sonner le tocsin de la nouvelle Saint-Barthélemy ; aussi, les Coppée et les Lemaître travaillent ferme à l’enrôlement des goitreux ; afin de se tenir en haleine, Coppée se fait donner de l’eau bénite par le Père Du Lac, et Lemaître s’en fait jeter par Flamidien.

Ce ne sont donc pas seulement des saltimbanques, complices plus ou moins conscients de criminels qui les ont pris à leurs gages ; ce ne sont pas seulement des paillasses qui jouent de l’orgue pour étouffer le grincement du surin qu’on aiguise ou les cris de la victime dont on scie le cou. Ce sont les racoleurs des assassins ; ce sont ceux qui vont chercher les coupe-jarrets dans leurs repaires placés sous l’invocation de grands saints, comme Saint-Dominique, et leur mettent le couteau à la main. Ce ne sont pas les complices des meurtres qu’on prémédite ; ce sont ceux qui ont conçu le projet du crime, qui en ont préparé les éléments, qui en assurent le succès. Ce sont les vrais coupables, les plus vils, et ceux qu’il faut frapper d’abord. Ils savent ce qu’ils font ; sachons, nous aussi, ce que nous avons à faire. Question de vie ou de mort. Ils rêvent de nous envoyer à Satory ou au Père-Lachaise. Envoyons-les à Clamart.

Ces sales gredins, naturellement, se gardent bien de dire ce qu’ils pensent. Ils déblatèrent contre les gens discutables que la République choisit généralement pour leur confier le soin de ses destinées ; en quoi ils n’ont pas tort ; ils se gardent bien d’ajouter, par exemple, qu’entre ces républicains et les héros du nationalisme il n’y a aucune différence ; que les uns et les autres ne cherchent qu’à emplir leurs poches ; que les uns y ont réussi, et que les autres espèrent y parvenir — ce qui, tout compte fait, peut créer une distinction. — Après ça, ils parlent de république meilleure, de vraie république, de liberté des pères de famille ; ils affirment que, s’ils étaient au pouvoir, tout irait mieux. Pourquoi et comment, on ne sait pas. Des mots, des mots, des phrases sonores, des déclamations pompeuses et vides. Et, bien entendu, l’Armée, le Drapeau, la Patrie.

Où ils conduiraient la France si on les laissait faire, il ne faut pas espérer le leur entendre dire. Le savent-ils eux-mêmes ? Un traître a rarement l’intuition de toutes les conséquences de sa trahison. Et traîtres, ils le sont autant qu’on peut l’être, car ils savent qu’ils ne pourraient changer la forme du gouvernement sans risquer une guerre, dont les résultats seraient terribles pour eux, quoiqu’il arrivât, et dont ils ne veulent à aucun prix ; ou sans l’assentiment des puissances voisines, assentiment sollicité, ardemment désiré, mais qui ne serait obtenu — s’il l’était — qu’au cas où l’on s’engagerait à faire de la France une nation dévirilisée, rampante et servile, une définitive guenille de nation. Alors ? Alors, ils ne savent pas. Armée, Drapeau, Patrie. Voilà tout. Ils espèrent réussir, d’une façon ou d’une autre, et à n’importe quel prix, à mettre du foin dans leurs bottes — et même dans leurs râteliers. — En attendant, ils décernent des brevets de patriotisme ; ou en refusent.

D’ailleurs, ce qu’ils disent, ce qu’ils déclament, importe peu. Il suffit de savoir que ce sont des êtres malfaisants, et qu’il est urgent de les mettre hors d’état de nuire. Quant à leurs plans, quant aux saletés qu’ils appellent leurs idées et leurs convictions, il serait inutile, même s’ils étaient capables de les exposer clairement, de discuter ça un seul instant ; on n’argumente pas avec la bête venimeuse : on l’écrase. Si ces misérables ont jamais pensé quelque chose, ils pourront en faire part au bourreau — pendant la petite minute qu’ils lui demanderont certainement, et qu’il leur accordera peut-être.

Il est une chose, pourtant, qu’ils répètent à tout propos, tellement haut qu’il est impossible de l’ignorer, et dont ils se targuent. Ils affirment être honnêtes, constituer le parti des honnêtes gens, représenter l’honnêteté, symboliser l’honneur. Tout ça ! Ils n’en prennent pas avec le dos de la cuillère.

Ah ! vous êtes honnêtes, les cocardiers ? Vous avez le monopole de l’Honneur ? Eh ! bien, vous savez, il ne faut pas être difficile pour en vouloir après vous, tas de cuistres, de castrats, d’hypocrites et de mouchards ! Et si j’ai un conseil à donner aux pauvres bougres dont vous voudriez faire de la chair à canon, que vous rêvez d’envoyer au confessionnal à coups de trique et au travail forcé à coups de crosse, c’est de se tâter pour voir s’ils en ont encore dans l’estomac, de l’honnêteté ; et s’ils en ont, s’ils ne se sont pas encore délivrés de cette sale drogue que vos pareils, assassins et voleurs, font avaler aux malheureux depuis tant de siècles, je les engage à s’en débarrasser tout de suite ; et à vomir ça, sur vos gueules. Honnêtes ! Pour sûr, que vous l’êtes, et jusqu’au cou — mais on empêchera la maladie de monter plus haut, n’ayez pas peur. — Honnêtes ! Mais est-ce que vous seriez les puantes crapules que vous êtes, si vous n’étiez pas des honnêtes gens ? Je vous dis que je n’en doute pas, de votre honneur ; il est là, le long du mur de Saint-Sulpice ; il fume ; il empeste ; il y a des morceaux du Pèlerin, à côté. Je vous dis que j’y crois, à votre honnêteté. Je vous dis que je suis sûr qu’elle est de bon aloi ; tellement sûr que je ne regarderai même pas ce qu’elle pèse quand on la foutra sur la bascule — la bonne — avec ses pattes crochues ligotées derrière le dos.

Et puis, attendez ; j’ai encore quelque chose à vous dire.

Mort aux vaches !