La Bible enfin expliquée/Édition Garnier/Sommaire histoire juive

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

SOMMAIRE

DE L'HISTOIRE JUIVE

depuis les machabées
jusqu'au temps de jésus-christ.


Il faut remarquer d’abord que ces enfants de Matathias, nommés Machabées, étaient de la race de Lévi, et sacrificateurs dans un petit village nommé Modin, à quelques milles au Nord-Ouest de Jérusalem. Ils firent une révolution ; ils obtinrent bientôt la puissance sacerdotale, et enfin la royale. Nous avons vu combien cet événement confondait toutes ces vaines prophéties que la tribu de Juda avait toujours faites en sa faveur par la bouche de ses prophetes, et cette éternelle durée de la maison de David tant prédite, et si fausse. Il n’y avait plus personne de la race du roi David ; du moins aucun livre juif ne marque aucun descendant de ce prince depuis la captivité. Si les enfants du lévite Matathias, nommés d’abord Machabées et ensuite Asmonéens, eurent l’encensoir et le sceptre, ce fut pour leur malheur. Leurs petits-fils souillerent de crimes l’autel et le trône, et n’eurent jamais qu’une politique barbare, qui causa la ruine entiere de leur patrie. S’ils eurent dans le commencement l’autorité pontificale, ils n’en furent pas moins tributaires des rois de Syrie. Antiochus Eupator composa avec eux ; mais ils furent toujours regardés comme sujets. Cela se démontre par la déclaration de Démétrius Nicanor, rapportée dans Flavien Joseph : nous ordonnons que les trois villages Apherma, Lidda et Ramath, seront ôtés à la Samarie, et joints à la Judée . C’est le langage d’un souverain reconnu. Le dernier des freres Machabées, nommé Simon, se révolta contre le roi Antiochus Soter, et mourut dans cette guerre civile. Hircan, fils de ce grand-prêtre Simon, fut grand-prêtre et rebelle comme son pere. Le roi Antiochus Soter l’assiégea dans Jérusalem. On prétend qu’Hircan appaisa le roi avec de l’argent ; mais où le prit-il ? C’est une difficulté qui arrête à chaque pas tout lecteur raisonnable. D’où pouvaient venir tous ces prétendus trésors qu’on retrouve sans cesse dans ce temple de Jérusalem pillé tant de fois ? L’historien Joseph a le front de dire qu’Hircan fit ouvrir le tombeau de David, et qu’il y trouva trois mille talents. C’est ainsi qu’on a imaginé des trésors dans les sépulcres de Cyrus, de Rustan, d’Alexandre, de Charlemagne. Quoiqu’il en soit, le juif se soumit, et obtint sa grace. Ce fut cet Hircan, qui profitant des troubles de la Syrie prit enfin Samarie l’éternelle ennemie de Jérusalem, rebâtie ensuite par Hérode et appellée Sébaste. Les samaritains se retirerent à Sichem, qui est la Naplouse de nos jours. Ils furent encore plus près de Jérusalem, et la haine entre les deux peuples en fut plus implacable. Jérusalem, Sichem, Jérico, Samarie, qui ont fait tant de bruit parmi nous, et qui en ont fait si peu dans l’orient, furent toujours de petites villes voisines assez pauvres, dont les habitants allaient chercher fortune au loin, comme les arméniens, les parsis, les banians. L’historien Joseph, ivre de l’ivresse de sa patrie, comme le sont tous les citoyens des petites républiques, ne manque pas de dire que cet Hircan Machabée fut un conquérant et un prophete, et que Dieu lui parlait très souvent face à face. Si l’on en croit Joseph, une preuve incontestable que cet Hircan était prophete, c’est qu’ayant deux fils qu’il aimait, et qui étaient des monstres de perfidie, d’avarice et de cruauté, il leur prédit que s’ils persistaient ils pourraient faire une mauvaise fin. De ces deux scélérats l’un était Aristobule, l’autre Antigone. Les juifs avaient déjà la vanité de prendre des noms grecs. Dieu vint voir Hircan une nuit, et lui montra le portrait d’un autre de ses enfants, qui d’abord ne s’appellait que Jean ou Jannée, c’est-à-dire, Jeannot, et qui depuis eut la confiance de prendre le nom d’Alexandre. Celui-là, dit Dieu, aura un jour la place de grand Shoen , de grand-prêtre juif. Hircan, sur la parole de Dieu, fit mourir son fils Jeannot de peur que cet oracle ne s’accomplît, à ce que dit l’historien. Mais apparemment que Jeannot ou Jannée ne mourut pas tout-à-fait, ou que Dieu le ressuscita ; car nous le verrons bientôt Shoen , grand-prêtre et maître de Jérusalem. En attendant, il faut voir ce qui arrive aux deux freres bien aimés Aristobule et Antigone fils d’Hircan après la mort d’Hircan leur pere. Le prêtre Aristobule fait assassiner le prêtre Antigone son frere dans le temple, et fait étrangler sa propre mere dans un cachot. C’est de ce même Aristobule que le Thucydide juif dit qu’il était un prince très doux. Ce doux prêtre étant mort, son frere Jannée Alexandre ressuscite et lui succede. On l’avait sans doute gardé en prison au lieu de le tuer. C’est dans ce temps sur-tout que les Ptolémées rois d’égypte, et les Séleucides rois de Syrie se disputaient la Phénicie, et la Judée enclavée dans cette province. Cette querelle, tantôt violente, tantôt ménagée, durait depuis la mort du véritable Alexandre Le Grand. Le peuple juif se fortifiait un peu par les désastres de leurs maîtres. Les prêtres qui gouvernaient cette petite nation changeaient de parti chaque année, et se vendaient au plus fort. Ce Jannée Alexandre commença son sacerdoce par assassiner un de ses freres qui restait encore, et qui ne ressuscita point comme lui. Joseph ne nous dit point le nom de ce frere ; et peu importe ce nom dans le catalogue de tant de crimes. Jannée se soutint dans son gouvernement à la faveur des troubles de l’Asie. Ce gouvernement était à la fois sacerdotal, démocratique, aristocratique, une anarchie complette. Joseph rapporte, qu’un jour le peuple dans le temple jetta des pommes et des citrons à la tête de son prêtre Jannée qui s’érigeait en souverain, et que cet Alexandre fit égorger six mille hommes de son peuple. Ce massacre fut suivi de dix ans de massacres. à qui les juifs payaient-ils tribut dans ce temps-là ? Quel souverain comptait cette province parmi ses états ? Joseph n’effleure pas seulement cette question ; il semble qu’il veuille faire croire que la Judée était une province libre et souveraine. Cependant il est certain, autant qu’une vraisemblance historique peut l’être, que les rois d’égypte et ceux de Syrie se la disputerent, jusqu’à-ce que les romains vinrent tout engloutir. Après ce Jannée, si indigne du grand nom d’Alexandre, deux fils de ce prêtre, qui avait affecté le titre de roi, prirent ce titre aussi, et déchirerent par une guerre civile ce royaume, qui n’avait pas dix lieues d’étendue en tout sens. Ces deux freres étaient l’un Hircan Second, et l’autre Aristobule Second. Ils se livrerent bataille vers le bourg de Jérico, non pas avec des armées de trois, de quatre, de cinq et de six cents mille hommes ; on n’osait plus alors écrire de tels prodiges, et même l’exagérateur Joseph en aurait eu honte : les armées alors étaient de trois à quatre mille soldats. Hircan fut battu, et Aristobule Second resta le maître. On peut connaître ce que c’était que ce royaume d’Aristobule, par un trait qui échappe à l’historien Joseph malgré son zele à faire valoir son pays. Dieu, dit-il, envoya un vent si violent, qu’il ruina les fruits de la terre ; de sorte qu’un muid[1] de froment se vendait dans Jérusalem onze drachmes . Notre muid de blé contient douze setiers[2]. Il se trouverait, par le compte de Joseph, que le septier, dans les temps des famines si fréquentes de la Judée, n’aurait pas valu dix sous, en évaluant à dix sous la drachme juive. Qu’on juge par-là de ces richesses dont on a voulu nous éblouïr[3]. C’est dans ces temps que les romains, sans trop s’embarrasser de leur prétendue société amicale avec les Machabées, portaient leurs armes victorieuses dans l’Asie Mineure, dans la Syrie, et jusqu’au mont Caucase. Les Séleucides n’étaient plus. Tigrane roi d’Arménie beau-pere de Mithridate, avait conquis une partie de leurs états. Le grand Pompée avait vaincu Tigrane ; il venait de réduire Mithridate à se donner la mort ; il fesait de la Syrie une province romaine. Les livres des machabées ne parlent ni de ce grand homme, ni de Lucullus, ni de Sylla. On n’en sera pas étonné. Hircan, chassé par son frere Aristobule, s’était réfugié chez un chef d’arabes nommé Aréah ou Arétas. Jérusalem avait toujours été si peu de chose, que ce capitaine de voleurs vint assiéger Aristobule dans cette ville. Pompée passait alors par la basse Syrie. Aristobule obtint la protection de Scaurus l’un de ses lieutenants. Scaurus ordonne à l’arabe de lever le siege, et de ne plus oser commettre d’hostilités sur les terres des romains ; car la Syrie étant incorporée à l’empire ; la Palestine l’était aussi. Tel était le pacte de société que la république avait pu faire avec la Judée. Joseph écrit qu’Aristobule envoya une vigne d’or à Pompée, du prix de cinq cents talents, c’est-à-dire, environ trois millions ; et il cite Strabon. Mais Strabon ne dit point que le melk Aristobule fit ce présent à Pompée ; il dit que ce fut Alexandre son pere. Nous osons croire que Strabon se trompe sur le prix de cette vigne, et que jamais aucun melk de Judée ne fut en état de faire un tel présent ; si ce n’est peut-être Hérode, à qui les romains accorderent bientôt après une étendue de pays cinq ou six fois plus grande que le territoire d’Aristobule. Les deux freres, Aristobule et Hircan, qui se disputaient la qualité de grand-prêtre, vinrent plaider leur cause devant Pompée pendant sa marche. Il allait prononcer, lorsqu’Aristobule s’enfuit. Pompée irrité alla assiéger Jérusalem. Nous avons déjà observé que l’assiette en est forte. Elle pourrait être une des meilleures places de l’orient entre les mains d’un ingénieur habile. Du moins le temple, qui était la véritable citadelle, pourrait devenir inexpugnable, étant bâti sur la cime d’une montagne escarpée entourée de précipices. Pompée fut obligé de consumer près de trois mois à préparer et à faire mouvoir ses machines de guerre ; mais dès qu’elles purent agir, il entra dans cette forteresse par la breche. Un fils du dictateur Sylla y monta le premier ; et pour rendre cette journée plus mémorable, ce fut sous le consulat de Cicéron. Joseph dit qu’on tua douze mille juifs dans le temple. Nous le croirions, s’il n’avait pas toujours exagéré. Nous ne pouvons le croire quand il dit qu’on y trouva deux mille talents d’argent, et qu’on en tira dix mille de la ville : car enfin ce temple ayant été pris tant de fois si aisément, et tant de fois pillé et saccagé, il était impossible qu’on y gardât deux mille talents, qui feraient douze millions ; et encore plus extravagant qu’on taxât un si petit pays, si épuisé et si pauvre, à dix mille talents, soixante millions de livres. C’est à quoi ne pensent pas ceux qui lisent sans examen et à l’avanture, ainsi que tant d’auteurs ont écrit. Un homme sensé leve les épaules, quand il sait qu’Alexandre ne put ramasser que trente talents pour aller combattre Darius, et qu’il voit douze mille talents dans les caisses des juifs, outre trois mille dans le tombeau de David. Il est certain que Pompée ne prit rien pour lui, et qu’il ne fit payer aux juifs que les fraix de la guerre. Ciceron loue ce désintéressement. Mais Rollin dit[4], que rien ne réussit depuis à Pompée, à cause de la curiosité sacrilege qu’il avait eue de voir le sanctuaire du temple juif . Rollin ne songe pas que Pompée ne pouvait guere savoir s’il était défendu d’entrer là ; que la défense pouvait être pour les juifs et non pour Pompée ; que les charpentiers, les menusiers, les autres ouvriers, y entraient quand il y avait quelques réparations à faire. On pourrait ajouter, que c’était autrefois l’arche qui rendait ce lieu sacré, et que cette arche était perdue depuis Nabucodonosor. César serait entré tout comme Pompée dans cet endroit de trente pieds de long. Si Pompée fut malheureux à la bataille de Pharsale, il se peut que ce fut pour avoir été curieux à Jérusalem : mais il y en eut aussi d’autres raisons ; et le génie de César y contribua beaucoup. On pourrait encore observer que c’est un plus grand sacrilege d’égorger douze mille hommes dans un temple, que d’entrer dans une sacristie où il n’y avait rien du tout. Au reste, Pompée ayant pris Aristobule, l’envoya captif à Rome. Pour ne pas quitter le fil des actions de Pompée en Judée, n’oublions pas de dire que, même après la défaite de Pharsale, il ordonna à un descendant des Scipions, son lieutenant en Syrie, de faire couper le cou au fils d’Aristobule, qui avait pris le nom d’Alexandre et de roi. Cet événement acheve de faire voir quelle était l’alliance de couronne à couronne que les juifs se vantaient d’avoir avec les romains, et quel fonds on peut faire sur les récits d’un tel peuple. Pour mettre la derniere main à ce tableau, et pour montrer de quel respect l’empire romain était pénétré pour les juifs, il suffira de dire que, quelques années après, le triumvir Marc Antoine condamna dans Antioche un autre roi juif, un autre fils d’Aristobule, nommé Antigone, à mourir du supplice des esclaves ; il le fit fouetter et crucifier, comme nous le verrons. Disons encore que Pompée, avant de quitter la Judée, y établit un gouvernement aristocratique sous l’autorité des romains. Il fut le premier instituteur de ce sanhédrin que les rabbins font remonter jusqu’à Moyse. Gabinius, l’un des grands hommes que Rome ait produits, fut chargé de tout régler. Ainsi ce Pompée, que Rollin appelle sacrilege, fut proprement le législateur des juifs. Ce mot sanhédrin est corrompu du mot grec synédria, qui signifie assemblée. Les juifs hellénistes avaient apporté quelques termes grecs à Jérusalem. Cependant Crassus succéda à Pompée dans le gouvernement de l’Asie ; et il alla faire contre les parthes cette fameuse guerre, qui fut tant blâmée parce qu’elle fut malheureuse. Joseph dit qu’en passant par Jérusalem avec son armée il pilla encore le temple et la ville ; mais il ne dit point de quoi les juifs étaient accusés, et pourquoi on leur fit payer l’amende. Cette amende était forte. Le temple seul paya huit mille talents, et fournit encore un lingot d’or pesant quinze cents marcs, qu’on avait, dit Joseph, caché dans une poutre évidée. Il faut avouer que le temple juif était la poule aux œufs d’or ; plus on lui en prenait, plus elle pondait. On nous pardonnera de n’avoir pas eu pour l’hyperbolique romancier Joseph, et pour les livres apocryphes, le même respect que pour les volumes sacrés. Quand nous avons rapporté sincérement les objections des critiques sur quelques endroits de la sainte écriture, nous les avons réfutées par notre soumission à l’église ; mais quand le transfuge juif, le flatteur de Vespasien parle, nous ne lui devons pas le sacrifice de notre raison. Nous allons maintenant voir qui était cet Hérode roi de Judée par la grace du peuple romain, très différent en tout du peuple juif.

  1. C’est ainsi qu’Arnaud d’Andilly traduit. (Note de Voltaire.)
  2. La mesure appelée muid variant selon les pays et les temps, le raisonnement de Voltaire n’est pas exact. (B.)
  3. Il est vraisemblable que c’est une erreur de chiffre, et que le texte portait onze cents drachmes. Mais ces onze cents drachmes ne feraient que 550 livres de France, et le prix du setier ne serait que de 45 livres, ce qui ne serait pas exorbitant en temps de famine. Il est des provinces, en Allemagne et en France, où c’est le prix commun du blé assez ordinairement. (Note de Voltaire.)
  4. Histoire romaine, livre XLI.