La Bruyère dans la maison de Condé/I/II

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CHAPITRE II.
La Bruyère dans la bibliothèque de son oncle reconnaît que l’étude des mœurs et des caractères peut conduire à la sagesse. — Il se livre à l’étude de la philosophie cartésienne : il y trouve non seulement une méthode excellente pour arriver à la certitude et fonder la science des mœurs, mais encore a une société d’amis qui comprennent ses goûts et qui pourront un jour lui être fort utiles. — Mort de l’oncle Jean de la Bruyère. — Ses testaments. — Son héritage. — Nouvelle situation de la Bruyère dans sa famille, auprès de sa mère, de ses deux frères Louis et Robert, et de sa sœur Élisabeth. — Bossuet, qui protège les cartésiens, place l’abbé Cl. Fleury auprès des princes de Conti et M. de Cordemoi auprès du Dauphin. — La Bruyère se fait recevoir, à Rouen, trésorier de France et général des finances en la généralité de Caen. — Peu de temps après son installation dans son bureau des finances, il revint à Paris.

L’oncle Jean de la Bruyère possédait un livre fort précieux, qui sera catalogué[1] dans l’inventaire de sa succession : la doctrine des Mœurs, tirée de la philosophie des stoïques, représentée en cent tableaux et expliquée en cent discours[2]. Ce livre était dédié à la reine mère Anne d’Autriche et au cardinal de Mazarin, dont l’auteur faisait le plus pompeux éloge. Les cent tableaux étaient de magnifiques gravures par Otho Vœnius, qui ont encore aujourd’hui une grande valeur. Les explications étaient d’une morale très commune, sans relief ni caractère. La préface était de Marin Leroi de Gomberville, le fameux romancier : ce n’est pas la pièce la moins curieuse de ce livre d’images. Voici les passages qui durent intéresser le plus la Bruyère, et qui semblent avoir laissé dans son esprit une impression durable.

« Il est impossible d’aimer les belles choses et de ne pas aimer la peinture. C’est le dernier effort de l’imagination, et de l’art… Si les grands peintres de l’antiquité eussent ajouté la passion d’instruire à celle qu’ils avaient de plaire, et puisé dans la belle philosophie les sujets de leurs tableaux, ils auraient eu leur place entre les Socrates et les Zénons ; mais ils ont été la plupart des flatteurs mercenaires, qui, pour avoir du crédit dans la cour des tyrans, les ont presque tous déifiés, donnant tantôt la foudre de Jupiter à un heureux téméraire, tantôt l’épée de Mars au plus lâche de tous les bourreaux, et tantôt la massue d’Hercule non à un dompteur de monstres, mais au plus horrible des monstres mêmes. Ce fameux instituteur de l’ordre le plus sévère qui jamais a paru dans le monde, cet ennemi de la chair et du sang, Zenon, dis-je, s’étant aperçu de la faute que je reproche presque à tous les peintres, voulut donner à un art si important un plus glorieux et plus légitime usage. C’est pourquoi, dès qu’il eut commencé de publier sa doctrine, et que la nouveauté d’une chose si difficile lui eut acquis un grand nombre de sectateurs, il fît bâtir cette superbe galerie dont tous les anciens ont parlé comme d’un des plus grands ornements de la ville d’Athènes. Ce ne fut toutefois ni la richesse de la matière, ni la beauté de la structure qui fit passer cet édifice pour l’une des merveilles de la Grèce. Le dehors véritablement était magnifique ; mais c’était peu de chose en comparaison des raretés dont le dedans était enrichi. On montait par un grand degré de porphyre et de marbre dans une galerie, où les plus savants peintres du temps avaient épuisé leur imagination et fait leurs derniers efforts. La voûte comprenait en huit grands tableaux tout ce que la religion la plus épurée de ce siècle-là enseignait de la nature des Dieux. De chaque côté, on voyait en cent autres grands tableaux, comme dans des cartes, toute la sévère morale des stoïques. C’était là que Zenon changeait la nature de l’homme, et que d’un misérable jouet du temps et de la fortune, il composait un héros capable de disputer, avec Jupiter même, de la gloire et de la félicité. Ce lieu saint fut longtemps regardé par les hommes avec le même respect qu’ils ont coutume d’avoir pour les temples mêmes des Dieux. Mais la brutalité des Perses et l’ambition des Romains se faisant gloire de commettre des sacrilèges et de fouler aux pieds les choses les plus saintes, après avoir renversé les autels de la Grèce, mirent par terre la demeure sacrée de la Vertu Difficile, je veux dire la superbe galerie de Zenon. Quelques curieux se jetèrent au travers de la flamme et du feu pour en sauver quelques tableaux. Mais le temps a, selon sa coutume, achevé ce que le fer et le feu avaient commencé, et les auteurs mêmes qui nous ont appris que cette savante galerie s’appelait la Variée, ne nous ont laissé rien de particulier de ce qui était représenté dans les tableaux dont elle était embellie. Or comme il arrive, presque en toutes les choses du monde, que le temps fait revivre après de grandes révolutions celles qu’il avait fait périr, il est arrivé, par quelque bien heureuse aventure, qu’un voyageur savant et curieux a rencontré des lames de bronze gravées, et avec beaucoup de raison, il a pensé que c’étaient les dessins des tableaux où Zenon avait établi toute la pompe et la hauteur de son âme. Quoi qu’il en soit, ce curieux est louable d’avoir renouvelé la mémoire d’une galerie si délectable et si nécessaire, et voulant imiter le premier auteur, non seulement il l’a faite belle, mais il l’a faite publique. Elle est ouverte à tous ceux que l’amour de la vertu appelle à la connaissance de ses mystères. Voilà l’entrée de ce lieu saint. Entrons-y, entrons-y tout entier ; et ne laissons point nos esprits parmi les voluptés et les mollesses, pendant que nos yeux seront attachés aux tableaux où elles sont condamnées. »

La Bruyère, qui ne goûtait pas les intrigues compliquées du fameux roman de Polexandre, ne goûta guère plus le roman de Zenon, dont l’auteur avait cru devoir embellir la préface de la Doctrine des Mœurs ; et il considéra le stoïcisme lui-même comme une fiction. « Le stoïcisme, dit-il[3], est un jeu d’esprit et une idée semblable à la république de Platon. Les stoïques ont feint qu’on pouvait rire dans la pauvreté, être insensible aux injures, à l’ingratitude, aux pertes de biens, comme à celle des parents et des amis ; regarder froidement la mort, et comme une chose indifférente qui ne devait ni réjouir ni rendre triste ; n’être vaincu ni par le plaisir ni par la douleur ; sentir le fer ou le feu dans quelque partie de son corps sans pousser le moindre soupir, ni jeter une seule larme ; et, ce fantôme de vertu et de constance ainsi imaginé, il leur a plu de l’appeler un sage. Ils ont laissé à l’homme tous les défauts qu’ils lui ont trouvés, et n’ont presque relevé aucun de ses faibles. Au lieu de faire de ses vices des peintures affreuses ou ridicules qui servissent à l’en corriger, ils lui ont tracé l’idée d’une perfection et d’un héroïsme dont il n’est point capable, et l’ont exhorté à l’impossible. Ainsi le sage qui n’est pas ou qui n’est qu’imaginaire, se trouve naturellement et par lui-même au-dessus de tous les événements et de tous les maux : ni la goutte la plus douloureuse, ni la colique la plus aiguë ne sauraient lui arracher une plainte ; le ciel et la terre peuvent être renversés[4] sans l’entraîner dans leur chute, et il demeurerait ferme sur les ruines de l’univers : pendant que l’homme qui est en effet, sort de son sens, crie, se désespère, étincelle des yeux, et perd la respiration, pour un chien perdu ou pour une porcelaine qui est en pièces. »

Il suffit de lire la Doctrine des Mœurs pour reconnaître que ce jugement de la Bruyère sur le stoïcisme est une critique de ce livre aussi fine que judicieuse. Cependant au milieu de choses fades et insipides dont ce livre est plein, il se dégage une idée juste et pratique, c’est que l’étude des passions et des caractères peut nous apprendre la manière de parvenir à la sagesse. La Bruyère s’en empara : il voulait aussi élever un monument à la Vertu Difficile et faire une galerie de tableaux, qu’on pût aussi appeler la Variée ; mais pour fonder sa science des mœurs, il cherchait une méthode plus originale et plus sûre que celle du romancier Gomberville.

Un jour, dans une réunion chez le nonce Bagne, dit Baillet[5], comme un médecin nommé Chandoux exposait une philosophie nouvelle, M. Descartes lui fit des objections si fortes et si claires que M. de Bérulle en fut étonné. Il reconnut dans M. Descartes le génie du vrai philosophe, et lui fit dès lors une obligation de conscience de publier ses idées. « Ayant reçu de Dieu une force et une pénétration d’esprit avec des lumières qu’il n’avait point accordées à d’autres, il lui rendrait un compte exact de l’emploi de ses talents et serait responsable devant le juge souverain des hommes, du tort qu’il ferait au genre humain en le privant du fruit de ses méditations. » Bérulle alla même jusqu’à assurer Descartes qu’avec des intentions aussi pures et une capacité d’esprit aussi vaste que celle qu’il lui connaissait, Dieu ne manquerait pas de bénir son travail et de le combler de tout le succès qu’il en pouvait attendre. Aussi Descartes eut-il toujours beaucoup de vénération pour le mérite de Bérulle[6], beaucoup de déférence pour ses avis. Il le considérait, après Dieu, comme le principal auteur de ses desseins et de sa retraite hors de son pays. Il est tout naturel qu’on ait trouvé parmi les oratoriens d’intrépides défenseurs de Descartes, et il est possible que la Bruyère s’en souvînt après qu’il fut sorti de l’Oratoire.

Pendant sa vie, Descartes avait rencontré bien des contradicteurs : à peine fut-il mort, en 1650, qu’on ne pouvait déjà plus compter le nombre de ses disciples en Europe[7] ; en Hollande, où il avait essuyé les plus violentes attaques, sa doctrine était publiquement enseignée dans les chaires, et adoptée avec la froide passion des sectes philosophiques. Spinosa en était un exemple remarquable. En France, le cartésianisme n’était encore qu’une opinion discutée dans les meilleures sociétés ; mais il exerçait un grand prestige sur tous les bons esprits qui cherchaient la vérité et ne se payaient pas de mauvaises raisons. À Rome, les œuvres de Descartes avaient été mises à l’Index, jusqu’à ce que l’on eût corrigé les erreurs qu’elles pouvaient contenir. Les défenseurs de la tradition scientifique ne gardaient pas ces ménagements ; ils accusaient les cartésiens d’être des novateurs téméraires, qui voulaient renverser les monuments les plus vénérables de l’antiquité ; ils croyaient terminer toutes les discussions par ces mots : « Aristote l’a dit ; » et ils opposaient la scolastique à la science moderne. Guy Patin affirmait que Descartes et la chimie avaient tout gâté. Cependant le cartésianisme faisait des progrès tous les jours, notamment parmi les savants, les magistrats et les avocats. Le riche avocat Clerselier publia, de 1607 à 1667, les lettres de Descartes, qui faisaient revivre le philosophe défunt. Rohault, gendre de Clerselier et mathématicien distingué, expliquait publiquement la physique de Descartes, et discutait contre tout venant les expériences qu’il faisait pour la démontrer. Le maître des requêtes Habert de Montmore tenait chez lui des réunions où la géométrie et la doctrine de Descartes avaient la plus belle part. Cordemoi, avocat, publia six discours sur le discernement de l’âme et du corps, où il exposait avec une grande lucidité le spiritualisme de Descartes, et s’amusait à en tirer les conséquences les plus piquantes. Le président Lamoignon apprenait les mathématiques avec M. Mydorge, pour se mettre au courant de la nouvelle philosophie, et ne pouvait s’en détacher. Fleury, avocat, dans ses charmantes causeries avec son ami et protecteur M. de Gaumont, reconnaissait que Descartes résolvait fort simplement des problèmes de physique réputés insolubles ; c’était là le plus grand attrait de la doctrine cartésienne. La Bruyère n’y résista pas : il se mit donc à étudier les mathématiques, à l’exemple du maître et de ses plus fidèles disciples[8] ; il n’en espérait d’autre utilité que d’accoutumer son esprit à se repaître de vérités et à ne se contenter point de fausses raisons. Il y trouva quelque satisfaction, car il poussa ces études[9] assez loin pour pouvoir plus tard calculer les distances de Saturne et de Jupiter. Il sera même jugé par Condé[10] capable d’inspecter et d’apprécier l’enseignement d’un des plus célèbres géomètres de l’époque.

Les amis de Descartes avaient alors un grand chagrin[11] : « ils ne pouvaient souffrir que le corps de leur cher et vénéré maître demeurât sur la terre étrangère, où il ne leur était point libre de chanter les cantiques du Seigneur et d’offrir leurs vœux au ciel sur son tombeau. » Depuis que la reine Christine de Suède, auprès de laquelle il était mort, avait abdiqué la couronne et s’était retirée à Rome, il leur semblait que personne en Suède ne s’intéressait plus à M. Descartes, et que le précieux dépôt de ses restes mortels ne servait que de spectacle à la curiosité des voyageurs. Personne ne fut plus intelligent pour pénétrer le fond du cœur des amis de Descartes et pour comprendre leurs soupirs, que M. d’Alibert, trésorier de France et général des finances à Paris. Ce M. d’Alibert, ou plus simplement Dallibert, avait une grande fortune et faisait grandement les choses. Du vivant de Descartes, il lui avait offert plusieurs fois de partager sa fortune avec lui ; le philosophe s’en était toujours excusé : il préférait sa modeste indépendance à la richesse. Cependant on racontait, dans la petite église cartésienne, que la dernière fois que M. Descartes était venu à Paris, voulant accorder quelque chose aux généreux desseins de M. d’Alibert, il lui avait persuadé de faire un immense établissement d’utilité publique pour le perfectionnement des arts et l’amélioration du genre humain, quelque chose comme le Conservatoire des arts et métiers et les écoles du dimanche sur la plus vaste échelle. Déjà le plan était convenu, et M. d’Alibert résolu à l’exécuter aussitôt après que M. Descartes aurait fait son voyage en Suède. Le philosophe mort, M. d’Alibert avait oublié ces beaux projets et s’était occupé d’autres affaires. Mais les regrets des amis de Descartes réveillèrent dans l’esprit de M. d’Alibert les sentiments d’affection qu’il avait eus pour l’illustre défunt ; il résolut de faire pour lui quelque chose d’éclatant[12]. Il était politique, mystérieux sur les affaires du temps ; sa richesse l’autorisait à croire qu’il avait du talent et de l’esprit. Il entreprit de faire revenir le corps de Descartes à Paris, et avec les bons offices de M. de Terlon, ambassadeur de France en Suède, il y réussit.

Pendant que Turenne faisait la conquête de la Flandre et que Condé envahissait la Franche-Comté, le corps de Descartes était rapporté en France sans difficulté, si ce n’est à la frontière de Picardie, où il fut arrêté quelque temps comme objet de contrebande par les douaniers de Colbert. Ce fut une véritable joie pour les cartésiens et pour la foule des curieux, quand on célébra eu grande pompe à Paris, dans l’église Saint-Etienne du Mont, les funérailles du philosophe français. Beaucoup de personnages de distinction dans le clergé, la magistrature et le barreau y assistèrent. Le savant abbé Blanchard officiait ; l’abbé l’Allemand, chancelier de l’Université, allait prononcer l’oraison funèbre, lorsque, sur un ordre venu de la cour, il dut se taire. La cérémonie religieuse n’en fut ni moins magnifique, ni moins recueillie. Le corps fut déposé dans cette église, non loin des restes de sainte Geneviève, patronne de Paris. Après l’office, M. d’Alibert invita les principaux disciples à un grand banquet chez un des restaurateurs du voisinage. Leurs noms méritent d’être connus : c’étaient Clerselier, qui avait publié la correspondance de Descartes ; les maîtres des requêtes Habert de Montmore, d’Ormesson et Guédreville ; les avocats Cl. Fleury et Cordemoi ; Rohault, professeur de physique ; Auzout, mathématicien ; le Laboureur, bailli de Montmorency ; Petit, intendant des fortifications ; Denys, médecin ordinaire du roi, et quelques autres. Dans ce banquet, on ne manqua pas de célébrer le triomphe du cartésianisme en France. Nous doutons que la Bruyère fût des invités ; mais il était probablement déjà de l’association cartésienne : du moins il parla toujours avec grand respect de Descartes et des honneurs rendus en France au philosophe français.

Le cartésianisme alors avait deux sortes d’ennemis : 1° les dévots exagérés, qui voyaient partout des hérésies, et qui avaient obtenu de la cour qu’on empêchât de prononcer l’oraison funèbre de Descartes ; 2° les gens riches occupés d’affaires, qui se moquaient de la science, des savants et de leurs livres. À la cour, les dévots avaient contre eux les courtisans libertins, les grands seigneurs indépendants et la jeunesse du roi ; mais dans le peuple, dans le monde où vivait la Bruyère, les gens riches, ceux surtout qui avaient fait une belle fortune, n’avaient pas d’adversaires, quand ils insultaient Descartes et ses admirateurs. Ils raillaient librement M. d’Alibert et son culte pour un philosophe. C’était une bête curieuse que l’auteur d’une nouvelle philosophie[13]. On comprenait fort bien qu’on ait voulu voir M. Descartes vivant, comme un éléphant ou une panthère, à cause de la rareté, et non point pour s’en servir à quelque chose. Le mieux que l’on pût alors faire pour lui, c’était de l’avoir à dîner chez soi, pour lui entendre débiter quelques parties, les plus gaies, de son dernier ouvrage[14]. Encore ceux qui l’avaient appelé à Paris, en 1648, étaient-ils occupés, quand il arriva, d’autre soin que de l’associer à leur table : la Fronde venait d’éclater ; il trouva leur cuisine en désordre et leur marmite renversée. Mais, même après la paix[15], que faire d’un homme qui était allé s’ensevelir dans le pays des ours entre des rochers et des glaces ? Que faire de son cadavre en 1667 ? Des reliques ? Elles seront inutiles comme ses livres. De quel usage étaient ses livres ? À quoi bon un auteur et ses pensées ? La Bruyère répondait[16] : « Si les pensées, les livres dépendaient des riches ou de ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription ! Il n’y aurait plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les savants ! Quelle majesté n’observent-ils pas à l’égard de ces hommes chétifs que leur mérite n’a ni placés ni enrichis, et qui sont encore à penser et à écrire judicieusement ! Il faut l’avouer, le présent est pour les riches, et l’avenir pour les vertueux et les habiles. Homère est encore et sera toujours : les receveurs des droits, les publicains ne sont plus[17]. Ont-ils été ? Leur patrie, leurs noms sont-ils connus ? Y a-t-il eu dans la Grèce des partisans ? Que sont devenus ces importants personnages qui méprisaient Homère, qui ne songeaient dans la place qu’à l’éviter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l’associer à leur table, qui le regardaient comme un homme qui n’était pas riche et qui faisait un livre ? Que deviendront les partisans ? Iront-ils aussi loin dans la postérité que Descartes, né Français et mort en Suède ? »

Pour la Bruyère, Descartes n’était pas seulement un penseur, un savant, un écrivain ; il était encore le père de la littérature française au dix-septième siècle, comme Homère fut le père de la littérature grecque dans les plus beaux temps de l’antiquité. Quant à ces hommes trop estimés de l’oncle Jean et que la Bruyère détesta toute sa vie, « ces hommes riches et ambitieux[18], contempteurs de la vertu et de toute association qui ne roule pas sur les établissements et sur l’intérêt, » avec quel dédain la Bruyère leur parle du haut de sa philosophie cartésienne ! « Il y a, disait-il[19], des âmes sales, pétries de boue et d’ordure, éprises du gain et de l’intérêt, comme les belles âmes le sont de la gloire et de la vertu ; capables d’une seule volupté, qui est celle d’acquérir ou de ne point perdre ; curieuses et avides du denier dix ; uniquement occupées de leurs débiteurs ; toujours inquiètes sur le rabais ou le décri des monnaies ; enfoncées et comme abîmées dans les contrats, les titres et les parchemins. De telles gens ne sont ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni peut-être des hommes : ils ont de l’argent. »

Un riche de ce genre était nécessairement un fat. Qu’est-ce qu’un fat[20] ? « Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite. » Qu’est-ce qu’un sot[21] ? « Un sot est celui qui n’a pas même assez d’esprit pour être un fat. » — « Le sot est automate[22], » il est machine, il est ressort ; le poids l’emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité ; il est uniforme, il ne se dément point ; qui l’a vu une fois, l’a vu à tous les instants et à toutes les périodes de sa vie[23] ; c’est tout au plus le bœuf qui meugle, ou le merle qui siffle : il est fixé et déterminé par sa nature, et j’ose dire par son espèce. Ce qui paraît le moins en lui, c’est son âme ; elle n’agit point, elle ne s’exerce point, elle se repose. »

Mais ces gens-là étaient de gros personnages qu’il fallait respecter[24]. « Tout le monde dit d’un sot qu’il est sot ; personne n’ose le lui dire à lui-même ; il meurt sans le savoir et sans que personne se soit vengé. »

Que dis-je ? Il meurt[25] ? … Les bonnes têtes, les hommes d’esprit meurent, mais « le sot ne meurt point, ou si cela lui arrive selon notre manière de parler, il est vrai de dire qu’il gagne à mourir, et que dans ce moment où les autres meurent, il commence à vivre. Alors l’âme du sot pense, raisonne, infère, conclut, juge, prévoit, fait précisément tout ce qu’elle ne faisait point ; elle se trouve dégagée d’une masse de chair où elle était comme ensevelie sans fonction, sans mouvement, sans aucun du moins qui fût digne d’elle : je dirai presque qu’elle rougit de son propre corps et des organes bruts et imparfaits auxquels elle s’est vue attachée si longtemps, et dont elle n’a pu faire qu’un sot et qu’un stupide ; elle va d’égal avec les grandes âmes, avec celles qui font les bonnes têtes et les hommes d’esprit. L’âme d’Alain, « d’un plat valet, d’un paysan lourdaud comme celui del’École des femmes de Molière « ne se démêle plus d’avec celle de Condé, de Richelieu, de Pascal et de Lingendes ».

L’intempérance de ce spiritualisme cartésien est évidente. La Bruyère s’était laissé entraîner par son enthousiasme de jeune homme bien au delà de la vérité ; cette doctrine qu’il opposait à la bassesse des manieurs d’argent et des faiseurs de contrats, était celle de Cordemoi dans ses discours sur la distinction de l’âme et du corps.

En 1668, pendant les vacances du parlement, Cordemoi avait composé un autre discours dans le même genre et sur un sujet nouveau, le discours physique de la parole. Rien de plus clair que le système de l’auteur : il explique à un point de vue rationnel comment nous parlons. Tout le monde pouvait vérifier par son expérience personnelle les explications qu’il nous donne. Malheureusement c’était trop clair ; Molière eut fort peu de chose à y changer, pour en faire la leçon de prononciation que le maître de philosophie donne à son bourgeois gentilhomme. On dit que Molière emprunta le chapeau bizarre de Rohault, pour en coiffer le maître de philosophie de M. Jourdain. Rohault n’en voulut pas à Molière, ni Cordernoi non plus. Molière exploita la veine comique du cartésianisme dans plusieurs de ses comédies ; ses leçons étaient bonnes et la Bruyère en profita[26]. « Quel feu ! quelle naïveté ! quelle source de la bonne plaisanterie ! quelle imitation des mœurs ! quelles images et quel fléau du ridicule ! » La Bruyère consolait son amour-propre en blâmant les barbarismes du Mamamouchi ; mais il sut toujours gré au poète comique de l’avoir arrêté sur la pente fatale où il se laissait entraîner.

Parmi les cartésiens, il y avait alors un homme de talent avec lequel la Bruyère fut lié de bonne heure, Claude Fleury. Ils avaient presque le même âge, avec une rare conformité de goût sur les mœurs, et d’idées sur les sciences. Ils avaient chacun perdu leur père à peu près en même temps, et s’étaient trouvés libres dans le même moment. Après avoir étudié le droit et la philosophie, ils comprirent presque ensemble le vide des sciences qui flattent notre orgueil et ne nous rendent pas meilleurs. Le 15 janvier 1688[27], Claude Fleury fit une lecture publique chez M. de Lamoignon, à l’une de ses académies du mercredi. C’était un discours sur Platon, qui fut très approuvé[28]. Fleury louait dans Platon, non seulement les qualités qu’on avait coutume de lui accorder, l’imagination, l’invention, le tour délicat, l’élévation, la grandeur du génie ; mais encore les qualités qu’on avait l’habitude de lui refuser, la solidité, le jugement et le bon sens. Il lui enviait le bonheur d’être venu dans le plus beau temps de la Grèce[29], dans la ville du monde qui était alors la plus polie, surtout l’avantage d’avoir eu pour maître Socrate, le plus grand homme que l’on connût en dehors de la véritable religion. Sans doute Platon avait appris tout ce que l’on pouvait apprendre à Athènes, en Égypte et en Italie ; mais ce qui l’avait le plus instruit, c’étaient les conversations de Socrate et l’usage du monde, l’observation continuelle des mœurs, des passions, des inclinations des hommes. « J’estime, continue Fleury, que l’on peut puiser dans Platon une infinité d’excellentes maximes pour faire le discernement des sciences, pour voir les connaissances qui sont nécessaires et celles qui sont dignes d’un honnête homme. Platon peut aussi être fort utile pour désabuser des erreurs vulgaires et des préjugés de l’enfance, pour ramener au bon sens et à la conduite solide, et inspirer des sentiments nobles. Il est plein de cette politique[30] qui tend, non pas à rendre puissants ceux qui gouvernent, mais à rendre heureux les peuples et les particuliers ; et de cette jurisprudence[31] qui ne cherche pas tant à juger les différends qu’à les prévenir, et qui s’attache[32] moins à préserver les intérêts des citoyens qu’à favoriser les bonnes mœurs et la vertu. » Voilà précisément ce que cherchait la Bruyère. La pureté de la doctrine platonicienne, admirée par saint Augustin[33], avait été obscurcie et corrompue, s’il faut en croire Varron[34], par la théologie mythique des poètes, par la théologie physique des savants, et par la théologie politique des hommes d’État. « Et depuis Varron, que d’inventions nouvelles ont encore épaissi ces ténèbres ! Que de choses depuis Varron[35], que Varron a ignorées ! Ne nous suffirait-il pas, dit la Bruyère, de n’être savant que comme Platon ou comme Socrate ? » La Bruyère s’attacha tellement aux livres de Platon, qu’il les lisait et les relisait sans cesse. Il déclara lui-même, vers la fin de sa vie[36], que, toutes les fois qu’on allait le voir dans son cabinet, on avait beaucoup de chance de le trouver sur les livres de Platon qui traitent de la spiritualité de l’âme et de sa distinction d’avec le corps.

Bossuet exerçait une grande influence sur les cartésiens[37] : il les réunissait chez lui à des jours déterminés, et il favorisait ouvertement leur opinion, mais sans trop s’écarter des doctrines généralement acceptées dans l’école. Il était pour quelques-uns d’entre eux un Platon ou un Socrate, c’est-à-dire un maître en philosophie aussi bien et même mieux que Descartes[38]. Comme Descartes, il pensait que pour trouver la vérité l’homme n’a besoin que de s’étudier lui-même, sans s’égarer dans les recherches inutiles et puériles de ce que les autres ont dit et pensé ; mais il savait mieux que Descartes interroger les anciens et s’approprier ce que leurs conceptions ont d’irréprochable. Comme Descartes, il déclarait que c’était une partie du bien juger, que de douter quand il faut ; mais mieux que Descartes il savait réduire le doute méthodique dans de justes bornes, et ne confondait jamais l’analyse psychologique avec l’analyse des géomètres. Il distinguait dans l’homme deux facultés principales, l’entendement pour saisir la vérité, et la volonté pour embrasser la vertu : et il ramenait toute la philosophie à la connaissance de Dieu et de soi-même, où la théorie et la pratique reçoivent une égale satisfaction. Le cartésianisme ainsi compris, purifié sinon de ses erreurs, au moins de ses témérités, conduisait les hommes vers le christianisme, qui était pour lui le centre de toute sagesse humaine. Cordemoi était chrétien ; mais il avait soutenu[39] divers paradoxes cartésiens qui inspiraient des inquiétudes à ses amis et devaient mettre sa foi en péril. À l’école de Bossuet, il dut abandonner Descartes sur plusieurs points importants : par exemple, sur le monde indéfini, sur l’impossibilité du vide, sur la divisibilité de la matière à l’infini et sur l’essence de la matière, qu’il ne mit plus dans l’étendue. Fleury fit mieux encore[40] : nommé secrétaire des conférences spirituelles qui s’établirent aux Incurables vers les premiers mois de 1669, il se prépara par de profondes études religieuses à la vie sacerdotale. Enfin à la Pentecôte, Bossuet ayant été chargé par René Almeras, successeur de Vincent de Paul, de prêcher les exercices des ordinands à Saint-Lazare, Fleury accourut plein de confiance et de joie, et il fut initié au sacerdoce par le grand orateur qu’il regarda toujours comme son maître. À cette même école, la même « philosophie dépendante de la religion » fit voir à la Bruyère le but de ses études et la règle de sa conduite.

« Deux maladies dangereuses, dit Bossuet[41], ont affligé de nos jours le corps de l’Église. Il a pris à quelques docteurs une malheureuse et inhumaine complaisance, une pitié meurtrière qui leur a fait porter des coussins sous les coudes des pécheurs, chercher des couvertures à leurs passions pour condescendre à leur vanité et flatter leur ignorance affectée. Quelques autres, non moins extrêmes, ont tenu les consciences captivées sous des rigueurs injustes : ils ne peuvent, supporter aucune faiblesse, ils traînent toujours l’enfer après eux et ne fulminent que des anathèmes. L’ennemi de notre salut se sert également des uns et des autres, employant la facilité de ceux-là pour rendre la vie aimable, et la sévérité de ceux-ci pour rendre la vertu odieuse. Quels excès terribles et quelles armes opposées ! Aveugles enfants d’Adam, que le désir de savoir a précipités dans un abîme d’ignorance, ne trouverez-vous jamais la médiocrité, où la justice, où la vérité, où la droite raison a posé son trône ! » Les femmes mêmes et les gens du monde étaient divisés, et avaient des doctrines contraires sur les points les plus obscurs de la casuistique et de la théologie. Ils expliquaient les faits et les événements de chaque jour selon leur système, ils traitaient d’hypocrites les personnes qui ne partageaient pas leur opinion. Hypocrites, si l’on disait que la grâce suffisante ne suffit pas ; hypocrites, si l’on disait que la grâce efficace ne fait rien ; hypocrites, si l’on trouvait dans Jansénius les cinq propositions condamnées par la cour de Rome ; hypocrites, si on ne les y trouvait pas. On comprend très bien le succès de la comédie de Tartuffe à cette époque, d’autant plus que la grossière scélératesse de l’hypocrite de Molière excusa l’élégante immoralité de Jupiter dans son Amphitryon. La Bruyère voyait l’esprit de secte chez les jansénistes, l’esprit de corps chez les jésuites, dans les deux camps une égale sincérité, et dans leurs mutuelles accusations l’exagération insensée de l’esprit de parti. Il se fatigua de lire leurs livres[42]. « L’on a cette incommodité à essuyer de la lecture des livres faits par des gens de parti et de cabale, que l’on n’y voit pas toujours la vérité. Les faits y sont déguisés, les raisons réciproques n’y sont pas rapportées dans toute leur force, ni avec une entière exactitude, et ce qui use la plus longue patience, il faut lire un grand nombre de termes durs et injurieux que se disent des hommes graves, qui d’un point de doctrine ou d’un fait contesté se font une querelle personnelle. » Ne pouvant trouver la certitude dans le témoignage des personnes aigries l’une contre l’autre et que la passion dominait[43], il détourna les yeux de ces controverses stériles et chercha la justice et la vérité dans d’autres régions plus pures, plus sereines, vers le temple de la science.

La Bruyère voyait dans Pascal une de ces grandes âmes[44] qui font les bonnes têtes et les hommes d’esprit. Il remarqua ce qu’il appelle l’engagement d’auteur[45], non seulement dans la dialectique de ses Lettres provinciales, mais encore dans la métaphysique de ses Pensées ; malgré son admiration pour le penseur et l’écrivain, il ne voulut pas le prendre pour guide, et voici pourquoi[46] : « Ceux qui sans nous connaître assez pensent mal de nous, ne nous font pas de tort : ce n’est pas nous qu’ils attaquent, c’est le fantôme de leur imagination. » Les fantômes de l’imagination de M. Pascal n’étaient que trop connus. D’ailleurs, ne trouvait-on pas des fantômes semblables dans le monde[47], où le contraire des bruits qui courent, sur les affaires et les personnes, est souvent la vérité[48] ; où, faute d’une attention continuelle à toutes ses paroles, on est exposé à dire, en moins d’une heure, le oui et le non sur la même chose et sur la même personne[49] ; où l’on juge des hommes par une faute qui est unique et souvent ne tire pas à conséquence[50] ; où enfin domine la prévention, mal incurable et ridicule comme celui d’un aveugle qui veut peindre, d’un muet qui s’est chargé d’une harangue, d’un sourd qui veut juger une symphonie ? La Bruyère aimait la vérité simplement, il la voulait chercher tranquillement ; jamais obligé d’avoir raison, toujours en état de céder sans honte et de reconnaître ses erreurs, il prétendait ne se laisser dominer par aucune passion ; et pour juger les hommes et leurs caractères avec les moindres chances d’illusion, il adopta cette méthode impartiale[51] : « La règle de Descartes, qui ne veut pas qu’on décide sur les moindres vérités avant qu’elles ne soient connues clairement et distinctement, est assez belle et assez juste pour devoir s’étendre au jugement que l’on fait des personnes. »

Avec cette méthode, la Bruyère espéra fonder ce qu’il appelle[52] la science des mœurs. L’oncle Jean ne comprenait absolument rien à la philosophie de son neveu ; et dans sa famille on était effrayé des singulières idées de notre auteur ; on en rougissait même comme d’une étrange manie et d’une honteuse oisiveté. Il était l’aîné de la famille, mais il semblait bien jeune. Au lieu de se remplir l’esprit de visions cornues, que n’était-il un bon praticien ? il ferait un bon mariage, et vivrait heureux comme les autres.

Il répondait, comme Descartes à la princesse Élisabeth[53] : « Bien loin de s’effrayer du nom de philosophe, il n’y a personne au monde qui ne dût avoir une forte teinture de philosophie. Elle convient à tout le monde : la pratique en est utile à tous les âges, à tous les sexes, à toutes les conditions ; elle nous console du bonheur d’autrui, des indignes préférences, des mauvais succès, du déclin de nos forces ou de notre beauté ; elle nous arme contre la pauvreté, la vieillesse, la maladie et la mort, contre les sots et les mauvais railleurs ; elle nous fait vivre sans une femme, ou supporter celle avec qui nous vivons. » Comment se fâcher contre une telle philosophie ? On finit par laisser notre auteur philosopher à son aise : c’était tout ce qu’il désirait.

L’oncle Jean de la Bruyère mourut le 27 décembre 1671, à l’âge de 54 ans. Ce fut une grande perte pour sa famille, qui en fut toute bouleversée. Il y était craint, ménagé, obéi, peut-être aimé. On est surpris de voir combien cela fit faire de réflexions à notre philosophe[54]. « Il n’y a que ceux qui ont eu de vieux collatéraux ou qui en ont encore, et dont il s’agit d’hériter, qui puissent dire ce qu’il en coûte. »

La famille de la Bruyère était divisée en deux parties : 1° la veuve et les enfants de Louis de la Bruyère ; 2° Mme de la Guyottière et ses deux filles. Mme de la Guyottière, veuve depuis 1657, se flattait d’hériter de son frère Jean de la Bruyère. Mais l’oncle Jean avait passé les dernières années de sa vie avec sa belle-sœur, rue Grenier-Saint-Lazare. De là des défiances, des jalousies et de l’antipathie qui troublaient l’intérieur de la famille[55], pendant que des dehors contents, paisibles, enjoués, faisaient supposer une bonne intelligence qui n’y était point[56]. « Le caractère de celui qui veut hériter de quelqu’un, rentre dans celui du complaisant. Nous ne sommes point mieux flattés, mieux obéis, plus suivis, plus entourés, plus cultivés, plus ménagés, plus caressés de personne dans notre vie, que de celui qui croit gagner à notre mort, et qui désire qu’elle arrive. » Comme l’oncle Jean était devenu bizarre et difficile[57], « l’on étudiait son faible, son humeur, ses caprices ; l’on s’y accommodait ; l’on évitait de le heurter ; tout le monde lui cédait ; la moindre sérénité qui paraissait sur son visage, lui attirait des éloges : on lui tenait compte de n’être pas toujours insupportable. » Il avait eu toute sa vie la manie de faire des contrats ; en approchant de la tombe, il eut la manie de faire des testaments[58]. « Il y a des hommes dont on peut dire que la mort fixe moins la dernière volonté, qu’elle ne leur ôte avec la vie l’irrésolution et l’inquiétude. Un dépit, pendant qu’ils vivent, les fait tester ; ils s’apaisent et déchirent leur minute, la voilà en cendre. Ils n’ont pas moins de testaments dans leur cassette que d’almanachs sur leur table ; ils les comptent par les années. Un second se trouve détruit par un troisième qui est anéanti lui-même par un autre mieux digéré, et celui-ci encore par un cinquième olographe. Mais si le moment, ou la malice, ou l’autorité manque à celui qui a intérêt de le supprimer, il faut qu’il en essuie les clauses et les conditions ; car appert-il des dispositions des hommes les plus inconstants que par un dernier acte, signé de leur main, et après lequel ils n’ont pas eu du moins le loisir de vouloir tout le contraire ? » L’oncle Jean, dans ces derniers jours, avait fait un testament[59], où il donnait à sa belle-sœur une rente viagère de 400 francs, en souvenir des bons et agréables services qu’elle lui avait rendus. Quatre jours plus tard, il appelait de nouveau son notaire et signait la révocation de ce legs. Cette dernière action du moribond ne passa point inaperçue, et donna beaucoup à penser. On ne savait pas au juste quelles étaient les dispositions testamentaires qu’il avait prises ; mais on n’ignorait pas son mécontentement contre la famille de son frère, et l’on pouvait supposer facilement qu’il l’avait déshéritée tout entière. Aussi quand le notaire lut le dernier testament, il se passa une petite scène que la Bruyère, avec une malice visible, a ainsi reproduite en style de basoche[60].

« Titius assiste à la lecture d’un testament avec des yeux rouges et humides, et le cœur serré de la perte de celui dont il espère recueillir la succession. Un article lui donne la charge, un autre les rentes de la ville, un troisième le rend maître d’une terre à la campagne ; il y a une clause qui, bien entendu, lui accorde une maison située au milieu de Paris, comme elle se trouve, avec les meubles : son affliction augmente, les larmes lui coulent des yeux. Le moyen de les contenir ? Il se voit officier, logé aux champs et à la ville, meublé de même ; il se voit une bonne table et un carrosse : y avait-il au monde un plus honnête homme que le défunt, un meilleur homme ? Il y a un codicille ; il faut le lire : il fait Mœvius légataire universel, et il renvoie Titius dans son faubourg, sans rentes, sans titre, et le met à pied. Il essuie ses larmes : c’est à Mœvius à s’affliger. » L’oncle Jean laissait par son testament aux filles de feu Martin de la Guyottière, ses nièces, 3,830 livres de rente, avec réserve de l’usufruit pour la moitié au profit de leur mère ; mais il déclarait les enfants de son frère Louis de la Bruyère, ses légataires universels. Mme de la Guyottière et ses filles, indignées de l’inégalité de ce partage, murmuraient contre l’oncle Jean, et ne voulaient pas accepter la succession. On eût dit qu’il les avait frustrées, parce qu’il ne leur avait pas tout donné.

Le philosophe ne pouvait admettre leurs plaintes. « Les hommes ont tant de peine, dit-il[61], à s’approcher sur les affaires, sont si épineux sur les moindres intérêts, si hérissés de difficultés, veulent si fort tromper et si peu être trompés, mettent si haut ce qui leur appartient, et si bas ce qui appartient aux autres, que j’avoue que je ne sais comment se peuvent conclure les mariages, les contrats, les acquisitions, la paix, la trêve, les traités, les alliances. » Mais c’est la conséquence naturelle et inévitable des testaments[62]. « S’il n’y avait point de testaments pour régler les droits des héritiers, je ne sais si l’on aurait besoin de tribunaux pour régler les différends des hommes : les juges seraient presque réduits à la triste fonction d’envoyer au gibet les voleurs et les incendiaires. Qui voit-on dans les lanternes des chambres, au parquet, à la porte ou dans la salle du magistrat ? des héritiers ab intestat ? Non, les lois ont pourvu à leurs partages. Ou y voit les testamentaires qui plaident en explication d’une clause ou d’un article, les personnes exhérédées, ceux qui se plaignent d’un testament fait avec loisir, avec maturité, par un homme grave, habile, consciencieux, et qui a été aidé d’un bon conseil : d’un acte où le praticien n’a rien obmis de son jargon et de ses finesses ordinaires ; il est signé du testateur et des témoins publics, il est parafé ; et c’est en cet état qu’il est cassé et déclaré nul ! » Après avoir murmuré, Mme de la Guyottière accepta la succession de son frère, et il se pourrait, dit M. Servois, que dans la suite ses filles, par leurs legs particuliers, se soient trouvées pour le moins aussi favorisées que leurs cousins, les légataires universels.

En donnant par son testament une rente viagère de 400 francs à Mme de la Bruyère, l’oncle Jean, qui avait reçu au moins cette valeur de feu son frère en pleine propriété, ne faisait que réparer une injustice commise envers sa belle-sœur, à qui son mari n’avait rien pu laisser en mourant. Et en révoquant ce modeste legs, l’oncle Jean semblait vouloir faire mourir de faim cette femme qui lui avait rendu de bons et agréables services. Il en avait le droit, disait-on. Non, répliquait l’avocat au parlement, ce n’est pas l’esprit de la loi[63]. « La loi qui défend de tuer un homme n’embrasse-t-elle pas dans cette défense le fer, le poison, le feu, l’eau, les embûches, la force ouverte, tous les moyens enfin qui peuvent servir à l’homicide ? La loi qui ôte aux maris et aux femmes le pouvoir de se donner réciproquement[64], n’a-t-elle connu que les voies directes et immédiates de donner ? A-t-elle manqué de prévoir les indirectes ? A-t-elle introduit les fidéicommis, ou si même elle les tolère ? Avec une femme qui nous est chère et qui nous survit, lègue-t-on son bien à un ami fidèle par un sentiment de reconnaissance pour lui, ou plutôt par une extrême confiance, et par la certitude qu’on a du bon usage qu’il saura faire de ce qu’on lui lègue ? Donne-t-on à celui que l’on peut soupçonner de ne devoir pas rendre à la personne à qui en effet l’on veut donner ? Faut-il se parler, faut-il s’écrire, est-il besoin de pacte ou de serments pour former une collusion ? Les hommes ne sentent-ils pas en ce rencontre ce qu’ils peuvent espérer les uns des autres ? Et si au contraire la propriété d’un tel bien est dévolue au fidéicommissaire, pourquoi perd-il sa réputation à le retenir ? Sur quoi fonde-t-on la satire et les vaudevilles ? Voudrait-on le comparer au dépositaire qui trahit le dépôt, à un domestique qui vole l’argent que son maître lui envoie porter ? On aurait tort : y a-t-il de l’infamie à ne pas faire une libéralité, et à conserver pour soi ce qui est à soi ? Étrange embarras, horrible poids que le fidéicommis ! Si par la révérence des lois on se l’approprie, il ne faut plus passer pour homme de bien ; si par le respect d’un ami mort, l’on suit ses intentions en le rendant à sa veuve, on est confidentiaire, on blesse la loi. — Elle cadre donc bien mal avec l’opinion des hommes ? — Cela peut être, et il ne convient pas de dire ici : « la loi pèche », ni « les hommes se trompent. » — Après la mort de l’oncle Jean, il convenait à son filleul, à l’aîné de ses neveux, de prendre ainsi la défense de leur mère contre l’injustice dont elle était victime.

Il fallut pourtant obéir aux volontés du défunt. Dans son testament il avait exprimé le vœu d’être inhumé auprès de son frère ; leur commune épitaphe fut placée sur une dalle de marbre, qui coûta 24 livres à la famille. L’inscription manque d’exactitude, car elle fait mourir le frère aîné en 1657, au lieu de 1566 ; ce qui prouve le peu de soin qu’on y apporta. Les légataires universels firent graver l’épitaphe cinq mois après le décès de l’oncle Jean. Louis Ier de la Bruyère, contrôleur général des rentes de l’hôtel de ville, y prend le titre de conseiller du roi : ce titre conférait la noblesse, et Jean II de la Bruyère, secrétaire du roi, étale sa noblesse dans les armoiries de sa famille qui sont gravées en tête de la pierre tumulaire[65]. Avec un peu de complaisance, on a refait l’écusson de la dalle de Saint-Nicolas des Champs, et défini ainsi le blason du père et de l’oncle de notre auteur : « D’azur, à deux bâtons écotés mis en chevron d’argent, accompagnés de deux étoiles d’or en chef, et d’un croissant d’hermines en pointe, soutenant une touffe de bruyères. » Naturellement on n’a pas omis le casque au-dessus de l’écu : il est de front et semble avoir plusieurs grilles, ce qui indiquerait une haute naissance[66], si on avait observé les règles arbitraires du blason. Mais il n’y a point de couronne, ni ouverte, ni fermée, ni de marquis, ni de comte. La visière est abattue, ce qui marque de nouveaux anoblis. Quelques bourgeois faisaient passer dans leurs armoiries les enseignes de leurs anciennes boutiques[67]. On comprend sans peine que l’on n’ait point emprunté dans cette circonstance l’enseigne de l’apothicaire, ancêtre de la famille la Bruyère. Toutefois le philosophe ne pouvait s’expliquer ces fantaisies nobiliaires[68]. « Un homme du peuple, à force d’assurer qu’il a vu un prodige, se persuade faussement qu’il a vu un prodige. Celui qui continue de cacher son âge, pense enfin lui-même être aussi jeune qu’il veut le faire croire aux autres. De même le roturier, qui dit par habitude qu’il tire son origine de quelque ancien baron ou de quelque châtelain, dont il est vrai qu’il ne descend pas, a le plaisir de croire qu’il en descend. »

On finit pourtant par liquider la succession de l’oncle Jean : lors de la vente des meubles du défunt, son filleul retint pour lui une tapisserie de verdure de Flandre et quelques autres meubles et hardes qui lui furent adjugés, la tapisserie pour 1,400 livres, et le reste pour 36 livres 5 sols. Je doute qu’il ait beaucoup pleuré son oncle, mais alors certainement il sécha ses larmes tout comme les autres héritiers[69]. « Il ne faut quelquefois qu’une jolie maison dont on hérite, qu’un beau cheval ou un joli chien dont on se trouve le maître, qu’une tapisserie, qu’une pendule pour adoucir une grande douleur et pour faire moins sentir une grande perte. »

Mme de la Bruyère, la mère, continua en bonne ménagère de diriger la maison. Ou convint de la somme que chacun de ses enfants devait lui payer pour le logement et la pension. Notre auteur payait à sa mère pour son logement, sa nourriture, celle de ses gens, 900 livres par an et de plus la moitié du prix du loyer de l’écurie. Il ne tenait guère au luxe qu’il pouvait alors se permettre : car, à la vente des objets mobiliers de son oncle, il laissa partir le cocher et vendre les chevaux et le carrosse. Son frère Louis, alors éloigné des siens, revint au logis, et « aussitôt, dit M. Servois[70], le cocher de l’oncle défunt est rappelé ; un carrosse neuf remplace sous la porte cochère le carrosse vendu : un jeune et bel attelage entre à l’écurie qu’avaient quittée les vieux chevaux du secrétaire du roi. » Louis de la Bruyère était dans sa vingt-troisième année ; il avait fait son droit et voulait jouir des biens de fortune qui lui étaient échus. Tandis que son frère aîné portait le nom de la famille, il prit qualité des terres du Vendômois qui étaient la propriété indivise des légataires universels, et se fit appeler M. de Romeau. Le plus jeune frère, Robert-Pierre de la Bruyère, n’avait encore que dix-neuf ans : il vécut avec sa sœur, Élisabeth de la Bruyère, qui en avait dix-sept. Pendant quelque temps ils se contentèrent d’être servis par les gens de leur mère, puis ils prirent un laquais à frais communs : ils suivaient la nouvelle mode qui n’admettait plus le service des femmes. Ainsi toute la famille de la Bruyère était partagée en deux groupes composés, l’un des deux aînés, l’autre des deux plus jeunes : ils vivaient sous le même toit et leur mère conduisait ce singulier ménage. Tous étaient à leur aise et parfaitement libres de suivre la direction qui leur conviendrait.

Pendant ce temps-là, il se faisait de grands changements dans l’existence des cartésiens que connaissait notre auteur[71]. Bossuet avait été nommé précepteur du Dauphin, à la place de feu M. de Périgny : il enseignait an fils de Louis XIV ce qu’il devrait faire étant roi. Il donnait seul ses leçons, mais il était aidé par une pléiade d’hommes de science et de talent, surtout pour enseigner l’histoire, qui est la science particulière des princes. Sans parler du sous-précepteur, Daniel Huet, qui présidait à la publication des ouvrages anciens à l’usage du Dauphin, on cite l’abbé de Brianville, qui mit l’histoire sacrée en tableaux et fit un abrégé chronologique de l’histoire de France ; Jean Doujat, qui fit un abrégé de l’histoire grecque et romaine ; le R. P. Commire, qui composa la vie et le règne d’Auguste ; l’abbé Fléchier, qui écrivit l’histoire de Théodose ; et Gérard de Cordemoi, qui fut chargé de raconter la vie de Charlemagne. Bossuet admirait dans Charlemagne le grand conquérant, égal en valeur à ceux que l’antiquité a le plus vantés, et qui les surpassait en piété, en sagesse et en justice ; le grand législateur qui avait sur César et Alexandre un immense avantage, la connaissance du vrai Dieu. Cordemoi écrivit en outre pour Bossuet divers petits traités sur l’histoire et la politique, qui ont été publiés, et où il explique la nécessité de l’histoire, la manière de l’écrire et de l’enseigner aux princes, et la réformation de l’État par ce moyen. On trouve dans ces traités le même esprit facile et vif que dans les compositions philosophiques du même auteur ; mais on y trouve aussi les mêmes exagérations où peut entraîner la logique.

Ce cartésien, alors tant loué et si profondément oublié aujourd’hui, avait découvert deux secrets merveilleux : 1° pour faire à volonté de beaux rêves ; 2° pour faire de la France une nation parfaite. Le premier secret, fort employé de nos jours par bien des gens qui ne savent pas que l’inventeur fut attaché à l’éducation du grand Dauphin, est bien simple : il suffit, dit-il, de s’entretenir le soir de belles choses et de se coucher sans souper. Le second secret dépend du premier : Cordemoi en fit l’expérience. Une nuit, après s’y être bien préparé par le procédé connu, il fit un songe admirable[72]. Il se promenait avec son ami le savant et silencieux Conrart, et il lui disait : « Nous avons une religion parfaite dans l’Église catholique, un Dieu parfait dans le système de feu M. Descartes, un gouvernement parfait dans la monarchie absolue et héréditaire, un roi parfait dans la personne de Sa Majesté Louis XIV ; que faut-il maintenant chercher ? Des sujets dignes de leur maître, une nation parfaite. Cela est difficile à obtenir, mais cela mérite le concours de tous les gens de bien. » Platon dans sa République, Xénophon dans sa Cyropédie, avaient montré que par une bonne éducation de la jeunesse on peut faire une nation parfaite. Pour la France, la moitié de ce grand ouvrage était déjà accomplie. Le Dauphin, doué par sa naissance de tous les dons des cieux, élevé par le vertueux M. de Montausier et par l’évêque de Condom, n’aura pas de peine à être parfait. Il ne restait donc plus qu’à élever sur les mêmes principes tous les jeunes gens qui devaient un jour être les sujets du Dauphin ; surtout ses proches parents et ses meilleurs amis. Alors on verra… Ici l’admiration avait fait parler Conrart : de même que les jeunes Persans apprirent mille vertus en mangeant du cresson alénois avec Cyrus, de même que Cyrus les avait tous surpassés par ses qualités naturelles et acquises, et les avait conduits, dociles et semblables à lui, à la conquête du monde ; de même le Dauphin, entouré de la nouvelle nation, meilleure que ses pères, accomplira encore plus de merveilles que Louis XIV. Bossuet avec sa haute raison modérait ces emportements de la logique de Cordemoi. Pour comprendre le règne de Charlemagne, il fallut débrouiller les vieilles chroniques mérovingiennes et carlovingiennes ; avec l’aide de l’abbé de Vares et de quelques autres savants rémunérés pour cela, Cordemoi prépara une histoire des deux premières races de nos rois. En 1672, il obtint l’expectative de la charge de lecteur du Dauphin. Il reçut le brevet en 1673 avec des émoluments de 4,500 livres, et ne pensa plus à ses folles utopies.

Parmi les princes du sang royal de France qui devaient être les compagnons du Dauphin, étaient Louis-Armand de Bourbon, prince de Conti, et son frère François-Louis de Bourbon, prince de la Roche-sur-Yon. Ils avaient perdu leur père en 1668, et on les appelait communément les princes de Conti. Leur mère Anne Martinozzi, nièce de Mazarin, les élevait dans les principes les plus austères de la dévotion janséniste, par les soins de Jean de Trouillas et de Claude Lancelot. Après avoir restitué tous les biens dont l’acquisition lui parut suspecte, et distribué son épargne aux pauvres, elle passa soudainement à l’éternité, « Il n’y a que le diable qui gagne à cette mort[73], s’écria Mme de Sévigné ; car il va reprendre de l’autorité dans l’esprit de ces deux petits princes. » Ce qui rassurait la charitable dame, c’est que la princesse de Conti laissait par son testament l’éducation de ses enfants à Mme de Longueville, leur tante. Mais leur oncle et tuteur, M. le Prince, chargea Bossuet de lui procurer des précepteurs pour ses neveux. Le diable se présenta sous la figure du doux abbé Claude Fleury et du savant abbé Eusèbe Renaudot[74]. Mme de Longueville leur fit mauvais accueil ; mais elle dut obéir au roi, qui avait approuvé le choix de Condé. Il est vrai, le cartésianisme dont tous ces gens-là étaient imbus, était une fort mauvaise école : le roi lui-même l’avait déclaré ; et il fallut peut-être l’arrêt burlesque de Boileau pour empêcher Lamoignon de procéder contre cette philosophie qu’il avait jadis approuvée. Cependant sous la protection de Bossuet et de Condé, les cartésiens, il faut en convenir, n’étaient pas trop maltraités. Mais que va devenir la Bruyère ?

Le 11 novembre 1673, un nommé Métézeau, demeurant rue Richelieu, paroisse Saint-Roch[75], déclara, en présence des conseillers du roi, notaires et gardes-notes de Sa Majesté en son Châtelet de Paris, qu’il ne voulait se faire pourvoir de l’office de trésorier de France et général en la généralité de Caen, devenu vacant par la mort de M. Roussel, et dont M. de Metz, trésorier des parties casuelles, lui avait passé quittance ; par le même acte il constitua M. *** son procureur général et spécial, avec pouvoir et puissance de pour lui et en son nom, disposer de la dite charge eu favenr de M. Jean de la Bruyère, avocat, qui était capable maintenant de le payer en beaux deniers sur la succession de son oncle.

La Bruyère avait donc enfin pris son parti. Il prouva ainsi à sa famille et à ses amis que sa philosophie ne lui était point inutile. — Le 23 mars 1674, parurent ces lettres patentes du roi : « Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui ces présentes lettres verront, Salut. Savoir fesons que nous à plein confiant en la personne de notre cher et bien-aimé M. Jean de la Bruyère, advocat au Parlement, et en sa suffisance, loyauté, prudhommie, expérience au fait des finances, fidélité et affection à notre service, à iceluy, pour ces causes, avons donné et octroyé, donnons et octroyons par ces présentes l’office de notre conseiller, trésorier de France et général de nos finances en la généralité de Caen. » Le roi donnait en même temps à la Bruyère les honneurs, autorités, prérogatives, prééminences, privilèges, franchises, libertés, exemptions, gages, droits et fruits, profits, revenus, émoluments attribués au dit office et y appartenant : à la seule condition qu’il n’y eût au dit bureau des finances de Caen aucun parent ni allié au degré prohibé par les ordonnances royales.

Le 27 mars 1674, la Bruyère fit le versement de 1,696 francs pour les droits et marcs d’or de la charge qui lui avait été donnée. Ensuite le chancelier de France, M. d’Aligre, qui avait dû connaître l’oncle et parrain Jean de la Bruyère, secrétaire du roi, prit le serment de notre auteur par mandement de Sa Majesté, ainsi qu’il est dit dans les lettres patentes. À tout cela, aucune difficulté. Mais la, Bruyère dut aller à Rouen remplir d’autres formalités qui furent beaucoup plus longues et plus ennuyeuses. Il venait d’entrer dans sa trentième année lorsqu’il se présenta devant les officiers de la chambre des comptes de Normandie. Ils furent convoqués pour le 23 août 1674 ; ils ne se trouvèrent pas en nombre ; le semestre fut remis à un autre jour. Peut-être l’information nécessaire sur l’âge, vie, mœurs, vacations, religion, extraction, comportements et moyens de M. Jean de la Bruyère n’était-elle pas tout à fait achevée. Elle le fut le 11 septembre ; et le 13 de ce mois, la chambre des comptes de Rouen s’étant réunie, maître Michel Tesson, commis au greffe de la chambre, tenant le plumitif, la Bruyère fut amené avec tout l’appareil d’usage et introduit devant L’assemblée, que présidait M. de la Place. Parvenu jusqu’au banc de messieurs les présidents, après les salutations ordinaires et accoutumées, la Bruyère fit une harangue en français et supplia la chambre de le recevoir au serment de son office. Avant d’y consentir, MM. les présidents, conformément aux lois et coutumes de France et de Normandie, voulurent s’assurer s’il était capable de bien s’acquitter de sa charge, et lui adressèrent diverses questions sur les finances et sur les fonctions qu’il aurait à remplir. Après MM. les présidents, ce furent les conseillers maîtres qui interrogèrent la Bruyère pour voir s’il était digne de siéger parmi eux. Et ce fait, la Bruyère fut conduit au parquet pendant que l’on délibérait sur sa réception. Enfin la chambre décida et ordonna que la Bruyère serait reçu à prêter serment. Le livre des saints Évangiles était sur le banc du bureau : la Bruyère s’avança et prêta serment les deux mains étendues sur ce livre ouvert. M. Baillaud, doyen des conseillers maîtres, se leva ; il alla faire asseoir M. de la Bruyère sur le dernier banc des conseillers maîtres et ensuite reprit sa séance. Sur ce point de la vie de la Bruyère, M. Eug. Châtel nous fournit des détails d’une authenticité incontestable.

Huit jours après, la Bruyère était à Caen ; là les formalités furent moins longues : MM. les présidents et trésoriers de France et généraux des finances au bureau de Caen ne le firent pas languir comme les présidents et conseillers de la cour des comptes de Rouen. Sur simple requête, sans aucun autre cérémonial, il fut installé à son bureau, et toucha les émoluments à partir du 1er jauvier 1674, ainsi qu’il était ordonné par les lettres patentes du roi. Nous ne savons pas au juste à quelle somme cela pouvait s’élever ; mais en 1685, déduction faite de la rétribution que la Bruyère fut obligé de payer à ceux qui remplirent ses fonctions à sa place, il reçut comme traitement 2,348 livres 10 sols, dont nous avons quittance. Pour cette époque, c’était un joli revenu.

En 1574, il est probable qu’il ne demeura pas longtemps en Normandie. On n’a trouvé, après de sérieuses recherches dans les archives de la préfecture du Calvados, aucune trace d’un long séjour de la Bruyère à Caen. Au contraire, tout porte à croire qu’il eut grande hâte de s’en aller. Il avait prouvé qu’il était au courant de toutes les matières qui concernaient son état : cela lui suffit[76]. Ces bureaux de finances dont il faisait partie étaient des tribunaux, dont la compétence était fort étendue et qui prétendaient être des cours supérieures comme les chambres des comptes : ils veillaient à maintenir dans son intégrité le domaine du roi, et pouvaient après délibération secrète, en vertu d’une simple ordonnance, forcer les vassaux, les tenanciers et autres débiteurs du roi, de se ranger à leur devoir. Ils examinaient si les recettes accusées par ceux qui maniaient les deniers du roi étaient complètes, et si leurs dépenses étaient fondées sur des titres légitimes. Ils faisaient la répartition des tailles, saisissaient féodalement, connaissaient des déshérences et confiscations, surveillaient les grands chemins, ponts, canaux, rivières, édifices, rues et maisons, et inspectaient tout ce qui regarde la grande et la petite voirie. Tous les deux ans, en janvier, février et mars, ils faisaient une chevauchée dans leur généralité, pour visiter les domaines du roi, et s’assurer de l’observation des ordonnances royales. La Bruyère ne prit point part à la chevauchée de 1675. Il n’était pas fait pour exercer cet état. « Il faut, dit-il[77], des saisies de terres, des enlèvements de meubles, des prisons et des supplices, je l’avoue ; mais justice, lois et besoins à part, ce m’est toujours une chose nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d’autres hommes. »

La Bruyère eut toujours une profonde sympathie pour le laboureur[78], qui jouit du ciel, qui cultive la terre, qui fait pousser les riches moissons et par son travail empêche les autres hommes de manquer de pain. Il avait une prédilection particulière pour le villageois de Normandie[79], qui était doux et insinuant. Au contraire, il trouvait grossiers le bourgeois et le magistrat de cette province : « Leur rusticité, dit-il, est héréditaire. » Viendrait-elle des magistrats de Rouen, qui avaient fait attendre le nouveau trésorier de France avant de le recevoir ? ou viendrait-elle de quelque Caton de basse Normandie, comme Perrin Dandin, qui aurait rendu la ville de Caen maussade pour la Bruyère ? Nous ne savons pas ; mais nous trouvons cette singulière remarque dans les Caractères de ce siècle[80] : « Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire qu’on se moque d’eux ou qu’on les méprise. Il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu’avec des gens polis ou qui ont de l’esprit. » Avec cette politesse et cet esprit, notre Parisien en voyage put avoir quelques mésaventures fâcheuses, et l’on comprend qu’il ne se soit pas plu dans un pays où cependant Huet, Segrais et d’autres trouvaient alors une agréable société. La Bruyère revint promptement à Paris.

  1. Cf. Servois, Notice biographique.
  2. Paris, 1646, in-f°, chez Pierre Davet.
  3. Chap. xi, n° 3.
  4. Horace, 1. III, ode 3, v. 7-8.
  5. Vie de Descartes, 1. II, c. xiv.
  6. Ibid., 1. III, c. v.
  7. Histoire du cartésianisme, par Francisque Bouillier.
  8. Discours sur la méthode, 2e partie, p. 37, éd. du Panthéon.
  9. Chap. VI, n° 12.
  10. Lettre III : la Bruyère à Condé.
  11. Histoire de la vie de Descartes, par Baillet, t. II, p. 23, p. 433.
  12. Chap. vi, n° 83.
  13. Lettre de Descartes à M. Chanut, mars 1649.
  14. Baillet, Histoire de la vie de Descartes.
  15. Lettre de Descartes à M. Chanut, 4 avril 1649.
  16. Chap. vi, n° 56.
  17. Thomas (Éloge de Descartes) a copié ici la Bruyère.
  18. Discours à l’Académie.
  19. Chap. vi. n° 58.
  20. Chap. xii, n° 45.
  21. Chap. xii. n° 44.
  22. Chap. xi. n° 142.
  23. Philèbe de Platon.
  24. Chap. xi, n° 90.
  25. Chap. xi, n° 143.
  26. Chap. i, n° 38.
  27. Journal de Lefèvre d’Ormesson.
  28. Discours sur Platon, dans les œuvres de Fleury.
  29. Discours de la Bruyère sur Théophraste.
  30. Chap. x, n° 24.
  31. Chap. xii, n° 11.
  32. Chap. x, n °21.
  33. De rera religione, n° 7.
  34. Étude sur Varron, par G. Boissier, c. vii.
  35. Chap. xii, n° 11.
  36. Chap. vi, n° 12.
  37. Mémoires de Huet, livre V.
  38. Nourrisson, Essai sur la philosophie de Bossuet, p. 12, 13, 14.
  39. Lettre de Fleury à M. de Gaumomt.
  40. Vie de Bossuet, par A. Floquet, t. III, p. 303-308.
  41. Oraison funèbre de Nicolas Cornet.
  42. Chap. i, n° 58.
  43. Chap. xii, n° 95.
  44. Chap. xi, n° 143.
  45. Discours, sur Théophraste, note de la Bruyère sur Pascal.
  46. Chap. xii, n° 35.
  47. Chap. xii, n° 38.
  48. Chap. xii, n° 37.
  49. Chap. xii, n° 39.
  50. Chap. xii. n° 41.
  51. Chap. xii, n° 42.
  52. Discours sur Théophraste.
  53. Chap. xi, n° 132, et Œuvres de Descartes, lettre à la princesse Élisabeth, en tête des Principes.
  54. Chap. v, n° 42.
  55. Chap. v, n° 40.
  56. Chap. vi, n° 69.
  57. Chap. v, n° 41.
  58. Chap. xiv, n° 57.
  59. Sevrois, Notice biographique sur la Bruyère, p. xxxii et xxxiii.
  60. Chap. xiv, n° 69.
  61. Chap. xi, n° 24.
  62. Chap. xiv, n° 58.
  63. Chap. xiv, n° 60.
  64. Coutumes de Paris, article 282, dont le meilleur commentateur est Molière (le Malade imaginaire, acte I, scène vii).
  65. Servois, Album des œuvres de la Bruyère.
  66. Chap. xiv, n° 5.
  67. Menagiana, t. III, p. 350.
  68. Chap, xiv, n° 4.
  69. Chap xi, n° 31.
  70. Notice biographique, p. xxxiii. xxxiv. xxxv.
  71. Bossuet, précepteur du Dauphin, par Floquet, p. 102-104.
  72. De la réformation de l’État, par Cordemoi.
  73. Lettre du 5 février 1672.
  74. Mémoires d’Olivier d’Ormesson.
  75. Eug. Châtel, Études chronologiques sur la Bruyère, Caen, Hardel, 1861.
  76. Traité historique de l’état des trésoriers de France, etc., par Regnard de Gironcourt. Nancy, 1776, in-4°, c. viii, p. 100 et 101 ; ou plutôt l’Histoire de la justice administrative en France, par R. Dareste.
  77. Chap. xi, n° 127.
  78. Chap. vii, n° 21.
  79. Chap. xii, n° 22.
  80. Chap. v, n° 51.