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La Caricature en Angleterre/03

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LA
CARICATURE EN ANGLETERRE

III[1]
CARICATURES POLITIQUES. — GEORGE III, FOX, PITT. — LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ET NAPOLÉON


I

Si l’on peut emprunter à la caricature tous les traits nécessaires pour composer un tableau complet de la société britannique à la (in du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, il est encore plus aisé d’en extraire une histoire de la politique anglaise pendant la même période. La guerre d’Amérique et le traité qui la termine, le procès de Warren Hastings et la réorganisation de la Compagnie des Indes, la folie du roi et le bill de régence, enfin le duel de l’Angleterre avec la Révolution française et avec Napoléon, tous ces grands faits tiennent dans les annales de la caricature une place correspondant à celle qu’ils tiennent dans la vie nationale. Évidemment cette histoire caricaturale n’est pas l’histoire vraie, l’histoire définitive, l’histoire philosophique qui embrasse, de haut, l’ensemble des faits, compare les causes et les effets, les intentions et les résultats, dresse le bilan de fin de génération qui se solde en profit ou en perte et, finalement, clôt le compte de cette génération avec l’humanité. Non, c’est une histoire au jour le jour, faite d’impressions que, souvent, le lendemain efface, mais que, souvent aussi, le surlendemain confirme, d’émotions qui se trompent quelquefois, mais ne se trompent pas toujours. Même erronée, même absurde, la caricature est encore instructive. Mise au pire, elle indique un état de l’âme populaire ou la tactique d’un parti à tel moment donné de la vie nationale. Elle a donc été un fait et a pu, à son tour, engendrer d’autres faits. Vérités, légendes, cancans, calembours : c’est à nous à trouver notre chemin au milieu de tout cela. Lorsque, pour railler l’impôt sur le savon, on nous montre lord North transformé en blanchisseuse et essayant de laver son linge sale sans l’aide de l’objet indispensable, ce n’est là qu’une farce. Lorsqu’on présente George III recevant l’argent de la France et le partageant avec ses ministres, c’est là, je pense, une calomnie pure et simple. Mais si le caricaturiste met en scène ce même George III disputant à un Peau-Rouge un ossement humain et le rongeant de compagnie avec lui, c’est un symbole et, si répugnante que soit l’image, je suis obligé de comprendre et d’enregistrer la leçon. Quand une puissance civilisée accepte ou soudoie contre une autre nation civilisée le concours de la barbarie, elle devient solidaire et responsable des pires excès que la barbarie puisse commettre. Ainsi, au travers des erreurs, des ignorances, des exagérations grossières, le bon sens et la justice se font jour. Car le sens du comique est un bon guide et ramène au vrai. La caricature me semble un enfant terrible, d’autant plus terrible qu’elle met presque toujours le doigt sur la plaie. Elle ne peut même pas se retenir de rendre ridicule celui qui la paie. Quant à l’adversaire, elle le tourne, le retourne, le fouille, le scrute en cent façons jusqu’à ce qu’elle ait découvert le point faible d’un grand caractère, le trait grotesque d’une physionomie imposante, la tare secrète d’une vie qu’on a crue sans tache. Et, en somme, il y a plus de vérité et de raison dans la parodie que dans le panégyrique. Méritait-elle d’autres historiographes qu’un Sayers, un Rowlandson, un Gillray, cette histoire politique des dix années qui séparent la fin de la guerre d’Amérique et le commencement des guerres de la Révolution ? On va en juger.

Sayers ouvre la marche en nous présentant les personnages de la comédie. Comparez sa galerie de portraits avec ceux qui ont paru quatre-vingts ans plus tard dans Vanity Fair. Le dessinateur de Vanity Fair mettait plaisamment en relief les ridicules physiques, tandis que Sayers faisait pressentir le caractère et le passé de ses modèles. On pouvait prendre le Disraeli d’Ape pour un cabotin de province et son John Bright pour un fermier du Yorkshire. Impossible de se tromper sur le Keppel et le Burgoyne de Sayers. Keppel, trapu, énergique, impudent, est solidement planté sur ses courtes jambes comme pour braver le tangage et le roulis : tout en lui annonce l’entêtement et la combativité, avec plus d’ambition que d’intelligence. Quant à Burgoyne, c’est le courtisan, le lettré, l’homme qui a passé sa vie dans les coulisses du théâtre et de la politique. Ses épaules plient, ses yeux clignotent ; il y a en lui quelque chose d’usé et de flétri. Il a plutôt l’air de chercher un mot pour sa comédie de l’Héritière qu’un plan pour sortir de Saratoga. Nous ne songeons plus à demander pourquoi cet homme-là a capitulé.

C’est encore une amusante caricature de Sayers qui représente Charles James Fox prenant possession de son poste de secrétaire d’Etat pour les Indes. Nous le reconnaissons sans peine sous le nom de Carlo-Khan et sous ce déguisement de nabab oriental qui s’harmonise avec son visage basané, ses épais sourcils noirs, ses larges et puissantes mâchoires. Dans l’éléphant qui le porte, nous reconnaissons également lord North, et nous voilà au courant de la coalition nouée entre l’orateur qui a le plus violemment dénoncé la guerre et l’homme d’Etat qui, après l’avoir continuée à outrance, s’est dérobé pour ne pas conclure la paix, puis essaie de se refaire une popularité en critiquant ceux qui l’ont signée. Vilaine alliance ! Fox s’efforça de l’honorer en réformant la Compagnie des Indes, auprès de laquelle la caverne d’Ali-Baba était une école de probité. Mais il paya cher cette bonne pensée. Porté au ministère par une combinaison immorale, il en tomba chassé par la corruption et l’intrigue. Le roi abusa de son influence personnelle ; la Compagnie des Indes jeta l’argent à pleines mains, et un jeune homme de vingt-quatre ans osa former un ministère en face d’une majorité hostile. Et nous voyons apparaître dans les caricatures la silhouette mince de William Pitt : pâle, le regard aigu, le nez au vent, à la fois roide et leste d’allures, armé de cette froide insolence qui est, souvent, la cuirasse des hommes d’Etat anglais. Dans ses yeux luit pour quelques secondes une malice endiablée, à vous faire penser qu’il ne veut le pouvoir que pour faire enrager ses ennemis. On retrouve, par échappées, le naughty boy (comme l’appelait Sheridan), qui cassait, il y a quatre ans, les carreaux des ministres. On le surprendra jouant avec les petits Stanhope, la figure noircie avec un bouchon brûlé, courant à quatre pattes et bousculant les meubles. Un jour, un seul jour, dans le Parlement, il perd son sang-froid et se met en colère. D’ordinaire, il est impénétrable. Son silence, ses paroles, tout est calculé. Il sait où il va et ne le dit pas. Il se grise avec Dundas, mais ne se confie pas à lui. Nul n’a vu le fond de cet homme, qui faillit aimer une fois et se retint. Il ne s’est point marié ; il a tenu ses amis à distance. Son âme demeure inconnue.

Son rival, au contraire, se dépense, se prodigue, répand autour de lui à torrens son exubérante vitalité. A dix-neuf ans, il a lu les discours de Démosthène dans l’original et fait trois millions de dettes. Il partage les opinions rétrogrades et l’impopularité de son père. Il semble prendre plaisir à braver la foule qui le poursuit, l’insulte, mais l’admire déjà. Bientôt, il devient le plus ardent champion des droits populaires et continue sa vie dévorante. Il lui arrive de passer soixante-douze heures au jeu, dormant et dînant sur la table du pharaon. On l’attend pour prononcer un grand discours à Saint Stephen’s, et il est au dernier degré de l’ivresse, paralysé, inerte et comme mort. On le place sous une pompe ; on l’inonde d’eau froide. Il se réveille, on le pousse vers son banc : alors, il parle et parle admirablement.

Un matin, passant devant la maison où habite Fox, dans Saint James, Horace Walpole s’aperçoit qu’on a saisi les meubles du grand orateur. De vieilles commodes et des chaudrons bossues gisent mélancoliquement sur le trottoir. « Tout cela n’a pas la mine de payer seulement les frais du déménagement… Et, à quelques pas de là, continue Walpole, qui est-ce que je rencontre, sinon Charles James en personne, qui vient à moi, s’accoude à la portière de ma chaise et parle du bill en discussion aussi tranquillement et aussi librement que s’il ne se doutait pas de ce qui se passe en ce moment chez lui ? » Et Walpole conclut : « Pauvre Charles ! Plus on admire ses grandes facultés, plus on est irrité de ses folies, qui font le bonheur d’une nuée de vauriens et d’imbéciles. » Ces folies ont une autre conséquence que ni Walpole ni ses pareils ne sauraient voir : elles obscurcissent le sens moral chez cet homme si bon, si généreux, si bien doué. Il se fera le compagnon de débauches du prince de Galles, s’entremettra pour payer ses dettes, négociera avec les maîtresses qui ont cessé de plaire et ne reculera pas devant les plus scabreuses missions de cette diplomatie intime à laquelle il faut parfois donner de si vilains noms. Il niera devant le parlement certain mariage dont il connaît mieux que personne la réalité. Ce n’est pas la dernière surprise que nous réserve ce Fox tant admiré et tant aimé, qui représente, pour ses contemporains, tout ce qu’il y avait encore de noblesse, de sincérité, de chevaleresque droiture dans la vie politique d’alors.

De 1783 à 1793, l’histoire parlementaire n’est plus qu’un duel entre Pitt et Fox. Lorsque le ministre se croit assez fort pour jeter le gant, il dissout la Chambre et la lutte s’engage. Tout l’intérêt semble se concentrer sur l’élection de Westminster, qui dure de longues semaines et où Fox est personnellement en jeu. Les caricatures nous font assister à tous les épisodes de la grande bataille. Cecil Wray, le concurrent du grand orateur libéral, a parlé de supprimer l’hôtel des Invalides de Chelsea et de mettre une taxe sur les servantes : Gillray nous le montre houspillé, mis en fuite par les forces combinées des cuisinières et des vétérans, les unes armées de balais et les autres brandissant leurs béquilles. C’est Georgiana, la duchesse de Devonshire, qui mène les troupes libérales au combat, et son imposant profil apparaît de compagnie avec le cabaretier à tête chauve, l’honnête Sam, qui abreuve gratis ses amis politiques. Dans un dessin de Rowlandson, elle offre, impassible, ses lèvres à un gros boucher, qui vend son vote à ce prix. Dans un autre, elle tend son petit soulier à raccommoder à un savetier, qu’elle paiera d’une poignée d’or. Ailleurs elle marche à l’assaut des hustings, suivie d’un régiment de jolies femmes habillées en soldats. Finalement, elle entre à Westminster, portant le vainqueur sur ses épaules.

Pendant que Fox était acclamé à Westminster, son parti essuyait une défaite signalée dans le reste de l’Angleterre et Pitt rentrait au parlement avec une majorité derrière lui. C’était le triomphe de ce parti de la Prérogative royale qui n’avait pas de place dans la Constitution et qui prétendait, dans les Brunswick, ressusciter les Stuarts. On le nommait le parti de l’escalier de service. En réalité, c’était le parti de la Cour, et tout ce que la Cour possédait encore de grâces, d’honneurs et de sinécures à distribuer, les ministres l’avaient employé à séduire les électeurs influens. L’or des nababs avait fait le reste. Pourtant il fallait un bouc émissaire, une victime à jeter en pâture à l’opinion. On lui abandonna Warren Hastings, le tyran de l’Inde, nouveau sujet, fécond en caricatures. Gillray y trouve l’occasion d’exercer sa moquerie à deux tranchans, son souple et sceptique talent qui plaidait indifféremment le Pour et le Contre. Il nous montre d’abord l’ancien gouverneur général dans la personne d’un honnête négociant oriental monté sur un chameau et assailli par trois bandits. Ces bandits, on l’a deviné, sont Fox, Burke et Sheridan, les trois Managers de l’Impeachment. Puis, changeant à la fois de manière et de point de vue, la caricature, de grotesque, se fait tragique, presque sinistre. Porté sur le dos du chancelier Thurlow, Hastings traverse une mer de sang sur laquelle flottent les débris de ses victimes. Peut-être un seul nom, celui de la « Mer-Rouge, » des connaissances de Gillray en matière géographique devaient être un peu troubles ! ) a-t-il suffi pour inspirer à l’artiste cette effrayante image. Le peuple était persuadé que Warren Hastings rapportait dans ses poches assez de diamans pour acheter le parlement, les ministres, le roi lui-même, et le caricaturiste traduisit à sa façon la pensée populaire. George III dut se reconnaître dans un phénomène de foire qui avale des pierres « avec la plus grande avidité. » Pierres précieuses, évidemment, puisque c’est le chef des pillards du Bengale qui les lui présentait.

Pendant que les Cicérons du Whiggisme dépensaient leur éloquence contre le Verres moderne, Pitt affermissait son pouvoir. Une crise que nul n’avait prévue et ne pouvait prévoir vint, tout à coup, en 1788, mettre à l’épreuve tout ensemble son autorité personnelle et son courage. Le roi devint fou et rien n’annonçait qu’il dût jamais recouvrer la raison. Que faire ? Tout autre que Pitt, sentant le terrain manquer sous ses pieds, aurait abandonné la partie, laissé le pouvoir passer aux mains du prince de Galles et de ses amis. Il osa lutter et c’est dans cette heure critique qu’on peut prendre la mesure de cet indomptable caractère. Le duel de Pitt et de Fox offrit cette particularité inattendue que les deux grands adversaires échangèrent subitement leurs armes. L’orateur libéral, champion juré de la souveraineté populaire, s’était converti comme par enchantement au principe de la prérogative royale, tandis que le ministre, défenseur attitré de cette même prérogative, prenait pour base d’opérations l’omnipotence parlementaire. « Le prince de Galles, criait Fox, a le droit de prendre en main l’autorité. — Si le parlement ne l’y invite, répondait le ministre, il n’y a pas plus de droit que le premier citoyen venu. — Vous, par exemple ? demandait Fox, ironique. — Moi, si vous voulez, » répliquait Pitt froidement. Imaginez ce dialogue prolongé pendant des semaines, varié à l’infini, égayé ou irrité par des incidens sans nombre. Les caricaturistes s’étaient mis en campagne comme les politiciens. Gillray et Rowlandson pensèrent à une mémorable scène de Shakspeare et à un autre prince de Galles entrant dans la chambre où son père agonise et s’emparant de la couronne du moribond. Tous deux la traduisirent à leur façon en l’adaptant aux circonstances. Une table renversée avec le Saint-Sacrement qu’elle porte, un évêque qui lève les bras au ciel, introduisent dans le dessin de Rowlandson un élément grotesque. Celui de Gillray montre le prince qui s’avance, pris de vin, dans la chambre royale, traînant sur ses pas son âme damnée, l’inévitable colonel Hanger : « Viens voir, dit-il, s’il est… » Le mot fatal s’arrête dans sa gorge. La caricature reprend son caractère habituel dans une autre composition, inspirée de Shakspeare comme les précédentes. Fox, épanoui et triomphant sous les habits de Falstaff, se laisse, avec bonhomie, féliciter par ses acolytes au sujet de l’heureux événement qui donne le pouvoir à « son fils Harry. » Peut-être l’heure n’est-elle pas loin où, comme son prototype, le nouveau Falstaff sera désavoué de son royal élève. Si c’est bien la pensée de Gillray, elle est étrangement prophétique. Et il n’est pas moins clairvoyant dans son symbolisme lorsqu’il représente Pitt, grimpé sur les épaules de Dundas et s’efforçant de saisir lui-même la couronne. Pitt, roi d’Angleterre ! Cela semble extravagant, et pourtant, c’est strictement vrai. À ce moment fut posée et résolue la grande question constitutionnelle qui a dominé, pendant le XIXe siècle, l’histoire du Royaume-Uni. L’évolution politique qui, d’étape en étape, a fait de l’Angleterre l’Etat le plus républicain du monde entier sous les apparences d’un Empire date de ces discussions émouvantes. Là fut établi le dogme de la souveraineté du peuple, souveraineté qui réside dans le parlement et qui, déléguée à un premier ministre, fait de lui le chef effectif et responsable de la nation.

Les libéraux de 1788 durent s’incliner : leurs principes politiques leur en faisaient une nécessité. Qu’importait, d’ailleurs, et à quoi bon soulever des chicanes sur le mode de transmission du pouvoir, pourvu que le pouvoir tombât dans leurs mains ? La guérison du roi vint, comme un coup de théâtre inattendu, mettre fin à leurs espérances. Ce qui restait de l’incident, c’était une interprétation nouvelle de la Constitution, qui fortifiait le ministère et affaiblissait la royauté. Le roi le sentit vaguement et eut un moment la pensée de se débarrasser de son ministre. Il eût préféré ce misérable chancelier Thurlow, un âne vêtu d’une peau de lion, qui cachait sous ses gros sourcils froncés et sa voix tonnante les lâches angoisses d’un courtisan inquiet pour son crédit et d’un fonctionnaire tremblant pour sa place. Mais il fut prouvé au roi que Thurlow, au plus fort de la crise, avait négocié avec le prince. Pitt était resté invariablement fidèle à la personne du roi tout en jetant par-dessus bord la théorie royale. George III se résigna, — chose toujours dure pour un sot ! — à être servi, c’est-à-dire mené par un homme de génie. Gillray fait encore ici l’office d’historien à sa manière. Il a raconté cette bataille d’influences livrée autour du pauvre esprit, à la fois entêté et vacillant, qui n’échappait à la folie que pour rentrer dans l’imbécillité. Cette fois, c’est Milton qui lui a fourni l’allégorie dont il avait besoin. Thurlow joue le rôle de Satan qui combat contre Mort et contre Péché. Le premier, c’est Pitt, et le second a les traits de la reine Charlotte. Une caricature vraiment enragée, odieuse d’indécence, éblouissante de malice et de fantaisie. La cruauté avec laquelle chaque trait ridicule est marqué, souligné, grossi augmente la ressemblance, loin de la détruire. Et quel mouvement ou plutôt, — car le mot de « mouvement » est trop faible, — quelle furie d’action, quelle bousculade délirante et endiablée !

Après avoir établi l’autorité du premier ministre sur le terrain des principes, restait à la faire passer dans les faits par quelque exemple solennel, inoubliable. La Révolution française apporta à Pitt l’occasion nécessaire pour identifier le nouveau dogme constitutionnel avec les destinées mêmes de la grandeur anglaise.


II

Au moment où éclate la Révolution, les sentimens du peuple anglais envers la France sont loin d’être bienveillans. Le traité de Versailles a laissé dans les cœurs une profonde blessure ; John Bull ne peut pardonner à Jacques Bonhomme de s’être interposé entre lui et ses colons révoltés. Pitt, qui a songé un moment à devenir le gendre de Necker en épousant celle qui devait être Mme de Staël, recule devant l’impopularité à laquelle l’exposerait une telle alliance. Lord Lansdowne ne peut négocier un traité de commerce avec la France sans qu’on l’accuse d’être acheté par le cabinet de Versailles. Le duc d’Orléans se montre souvent sur le turf à Newmarket et il plaît au populaire de le considérer comme le mauvais génie du prince de Galles. Lorsqu’un Anglais est corrompu, ne faut-il pas que le corrupteur soit un étranger ?

La caricature traduisit ces préventions hostiles et Rowlandson, loin de chercher à les combattre ou à les modifier, mit au service du préjugé national la connaissance superficielle qu’il possédait de nos mœurs et de notre caractère. La Place des Victoires, toute fourmillante de monde, malgré la variété infinie des types et des incidens, n’ajoute pas grand’chose à cette psychologie peu flatteuse des Français que Hogarth avait esquissée dans sa Porte de Calais. C’est toujours le même peuple, vaniteux, sensuel, superstitieux. Dans Caserne française et Caserne anglaise, — deux dessins qui forment pendant, — l’artiste, avec plus d’habileté que de justice, a opposé le soldat anglais et l’officier français. On peut résumer l’effet produit en disant que la caserne anglaise est une nursery, la caserne française un boudoir ou un cabinet de toilette. Le soldat anglais nous apparaît, absorbé dans des travaux de ménage auprès de sa mère et de sa femme ; l’officier français s’égaye avec sa maîtresse pendant qu’un coiffeur lui poudre les cheveux et accommode sa volumineuse cadenette. Le soldat anglais apprend la manœuvre à son petit garçon ; dans l’autre dessin, on voit un domestique qui fait faire l’exercice à un caniche. D’une part, tout est honnête et sérieux ; de l’autre, rien qu’amusement, frivolité, parodie. La chambre de l’officier français est décorée avec plus de goût et d’élégance que la caserne britannique : c’est la seule supériorité que Rowlandson veuille bien nous accorder. L’intention satirique est encore plus amère dans Une famille française. Ce sont des danseurs. Le père, la mère, le fils, la fille, — à peine vêtus, mais admirablement coiffés, — esquissent un pas. Le grand-père paralytique et l’enfant au maillot, entraînés par l’instinct de race qui se réveille au son du crincrin, essayent de suivre le mouvement. L’unique luxe de ce taudis est un grand miroir, et ce miroir nous avertit que le bonheur de ces gens-là est de s’admirer. Rowlandson, qui s’était fait moraliste pour la circonstance, a voulu laisser et laisse, en effet, au spectateur, une impression de méfiance, de répulsion et de mépris. La légende disait : « Une famille française, » et le public trouvait agréable de reconnaître dans cette image la famille française.

Lorsque les premiers symptômes de la Révolution se manifestent, les sympathies du peuple anglais sont du côté des novateurs. Les uns applaudissent sincèrement au progrès des idées libérales, les autres voient dans la crise qui s’annonce une cause certaine d’affaiblissement pour leurs rivaux. Ou les deux nations, gouvernées par des principes semblables, vivront en sœurs ; ou la France, qu’elle soit enchaînée par le despotisme ou déchirée par l’anarchie, sera, pour longtemps, incapable de nuire. Dans cette lutte entre le peuple de Paris et la cour de Versailles, c’est contre celle-ci que l’opinion anglaise prend parti. Une caricature de Gillray, qui montre Marie-Antoinette en Messaline, donne une forme graphique aux calomnies dont on s’efforce de la déshonorer. Partout des sociétés se forment en sympathie avec les révolutionnaires d’outre-Manche : Société du 14 Juillet, Société de Correspondance, Société de la Révolution et, plus tard, Société des Amis du Peuple. Les dissidens anglais sont au premier rang de ce mouvement, qui doit, pensent-ils, leur apporter à eux-mêmes les bienfaits de la tolérance religieuse et la plénitude de la liberté politique. Price et Priestley, tous deux ministres non-conformistes, le second, chimiste illustre, s’allient avec des démagogues comme Tom Payne et Horne Tooke. De nombreuses exhibitions familiarisent la foule avec les grandes journées révolutionnaires, que Fox, dans le parlement, salue de chaudes et vibrantes paroles, comme des victoires dont le genre humain tout entier profite et se réjouit. En 1790, il se déclare prêt à voter le budget de la guerre, parce que, dit-il, en voyant les soldats français fraterniser avec les citoyens, il s’est réconcilié avec les armées permanentes. Les amis du roi, la majorité ministérielle garde, en présence de ces transports oratoires, un silence morose, boudeur, presque menaçant. Cette réserve s’accentue à mesure que la Révolution française se développe et s’élargit. Lorsque Talleyrand vient à Londres en mission, on fait à l’ancien évoque un froid accueil et il faut toute l’impudence du défroqué pour tenir tête au silencieux mépris dont on l’enveloppe. Chauvelin, notre représentant, dont la maladresse et le mauvais caractère gâtent encore la situation, vit en quarantaine dans son hôtel. Ni en 1790, ni en 1791, le discours du trône ne fait allusion aux événemens qui se passent en France. A la veille de la fuite de Varennes, George III ignore l’existence de la Révolution française.

Cependant la nation continuait à assister à nos troubles civils comme à un spectacle et, peu à peu, l’émotion changeait de nature. D’indifférente ou de sympathique, l’opinion devint franchement hostile, et c’est Burke, un transfuge du parti libéral, qui donna une forme éloquente à ces sentimens dans ses Réflexions sur la Révolution française. Un pauvre livre, en somme, pour un penseur, et dont les prophéties n’ont pas été réalisées, puisque notre Révolution a réussi à construire la nouvelle société politique du XIXe siècle et s’est imposée définitivement au monde entier ! Mais, qu’il eût tort ou raison, Burke avait toute l’Angleterre avec lui, tandis que Thomas Payne, qui publiait presque aussitôt son fameux pamphlet The Rights of man, était suivi seulement de quelques exaltés.

A Birmingham, une foule aveugle et furieuse se rua sur la maison du docteur Priestley, brûla ses livres et ses papiers et l’eût fort maltraité, s’il n’était parvenu à s’enfuir avec sa famille. Sur plusieurs points du territoire, on incendia les chapelles dissidentes. Londres ne donna point ce spectacle. Là, on était calme, on refusait de se passionner et de se compromettre. Détester et mépriser les jacobins, rien de mieux. Faire la guerre pour des sentimens et des principes, pas si sots ! Gillray représente très bien cette manière de voir. D’un côté, il montre Thomas Payne, l’ancien corsetier en faillite, prenant mesure d’une constitution toute neuve à Mme Britannia, et cette constitution, qui doit la mettre si fort à l’aise, gêne au contraire tous ses mouvemens. D’autre part, Pitt-don Quichotte essaie d’effrayer son écuyer Sancho, qui a pris les traits caractéristiques de John Bull. « Tu vois cette grande armée qui nous menace ? — Monseigneur, je ne vois qu’un troupeau d’oies. »

Même après le 10 août, l’ambassadeur anglais s’était attardé à Paris ; il avait mis quinze jours à réclamer et à obtenir ses passeports. La réserve toute platonique et toute personnelle qu’il avait faite, au nom du roi George, en faveur des prisonniers du Temple équivalait presque à une reconnaissance des faits accomplis et à une promesse de neutralité. Qui trompait-on ? Les membres du nouveau gouvernement français ? Pas un ne s’y laissa prendre. C’est au peuple anglais que s’adressait cette comédie de modération. John Bull, ai-je dit, ne demandait pas mieux que de s’indigner, mais ne voulait pas se battre. Cependant les événemens se succédaient, enchérissant d’horreur les uns sur les autres : crimes sur crimes. D’abord les massacres de Septembre, puis le procès et la mort du roi. Sur les massacres, Gillray publia une caricature atroce à regarder, où son imagination avait trouvé moyen d’exagérer le forfait et de calomnier les assassins. C’était une « petite fête parisienne. » La table du banquet reposait sur des troncs humains ; tout ce que la cruauté et la folie peuvent inspirer à des monstres s’entassait dans cette affreuse composition. Sur la mort de Louis XVI, je n’ai pu déterrer aucun dessin, mais les journaux du temps et les débats du parlement nous permettent de voir combien l’impression produite par ce grand drame judiciaire fut vive et profonde. Pourtant, Pitt le savait bien, ce n’était pas assez ; il fallait que le peuple anglais fût touché dans ses intérêts immédiats et prochains. Pitt comptait, non sans raison, sur l’humeur agressive de ses adversaires. La fameuse circulaire du gouvernement français qui jetait une menace directe au commerce anglais rendit la guerre probable ; l’invasion des Pays-Bas par les armées républicaines la rendit nécessaire. Ouvrir l’Escaut et la Meuse à toutes les nations, c’était les soustraire au monopole britannique, mettre fin à cet état de vasselage où l’Angleterre avait réduit la Hollande et qu’un récent traité venait de consacrer. Cette fois, il fallait marcher. Malgré tout, même alors, l’opinion hésitait : Pitt donnait à entendre qu’on ferait la guerre sans la faire, une sorte de guerre purement nominale, une façon de protester, pour la forme, contre les empiétemens de la Révolution française, qui devenait la Révolution européenne. « Non, non, lui cria l’opposition. Si nous avons la guerre, que ce soit une guerre acharnée, sans trêve et sans merci, un duel à mort avec la France ! » C’est bien ainsi que Pitt l’entendait, mais il avait résolu de se faire forcer la main. Mener l’opinion en ayant l’air d’être entraîné par elle, c’est, pour, un homme d’Etat de cette trempe et de cette école, tout le secret de la politique. Ce plan ne réussit d’abord qu’à moitié. De 1793 à 1795, je suis, presque jour par jour, dans les caricatures, les progrès de l’idée nationale et ce que j’appellerai l’état d’âme de John Bull. Il est grognon, sceptique, humilié dans son patriotisme, inquiet pour sa bourse. Où sont les gloires qu’on lui avait promises ? Où sont les bénéfices qu’il espérait ? Ses armées sont commandées par des favoris, par un prince de sang royal qu’on a cru un grand homme de guerre parce qu’on le voyait en bottes toute la journée, et il s’est fait battre partout où il s’est montré. Tous les jours nouveaux revers et nouveaux impôts. C’est la taxe sur la poudre, la taxe sur les chapeaux, la taxe sur les vins… Après avoir plaisanté et chansonné, John Bull se fâche. Quand on lui amène les prétendus traîtres des sociétés révolutionnaires et qu’on lui demande une condamnation, c’est un verdict d’acquittement qu’il prononce. Il crie à plein gosier dans les rues : « Vive la paix ! » et brise à coups de pierres les vitres du carrosse de George qui va ouvrir le parlement. Et Gillray, qui représente cette scène ne laisse même pas au prince le mérite de son tranquille courage, qu’il transforme en une indifférence hébétée.

Ici Pitt joue une seconde comédie : « Vous voulez la paix ? Soit : faisons la paix ! » Un ambassadeur anglais part pour Paris où il reçoit les embrassades des poissardes. À cette manifestation de la Halle, Billingsgate et Smithfield ripostent par des hourrahs et des feux de joie. Quand les ministres veulent négocier avec l’envoyé de Pitt, celui-ci leur répond qu’il n’a point d’instructions. Le diplomate prétendu n’est qu’un espion. Lorsque cette plaisanterie a duré un certain temps, notre gouvernement y met fin en donnant ses passeports à l’ambassadeur. « Vous voyez, dit alors Pitt à John Bull, ces gens-là ne veulent pas faire la paix. » John Bull, furieux, recommence la guerre avec d’autant plus d’énergie qu’on lui répète chaque matin que l’Angleterre est menacée à la fois chez elle et dans sa puissance coloniale. Bonaparte marche vers les Indes à travers l’Egypte et Hoche se dispose à envahir l’Angleterre. Quels services il va rendre à Pitt, ce spectre de l’invasion, si souvent agité devant les Anglais ! Gillray, qui est maintenant à sa solde, se charge de mettre les points sur les i, de montrer, dans une série de dessins, quels seraient les résultats d’une telle invasion, si elle était un fait accompli. Il représente l’armée républicaine défilant dans la Cité. Les chefs du parti libéral, travestis en sans-culottes, coiffés du bonnet phrygien, se pavanent dans leur carmagnole toute neuve. Fox est à leur tête, sordide et débraillé. N’est-ce pas lui qu’on avait vu, dans une autre caricature, appelant les envahisseurs : « Vite, citoyens, vite ! » Les « citoyens » ont répondu à l’appel. Ils arrivent, agitant leurs chapeaux empanachés et traînant dans la poussière les longues basques de leurs habits galonnés. Un de ces fantoches, que le caricaturiste s’est efforcé de rendre à la fois grotesque et terrible, pénètre dans le parlement, où il réédite un mot historique avec certain post-scriptum très significatif. Désignant la masse qui repose sur la table devant le speaker, il crie à ses grenadiers : « Enlevez-moi ce joujou !… Et, s’il y a de l’or après, qu’on le porte dans ma chambre ! »

Suppression des libertés publiques et pillage des propriétés individuelles, voilà ce qu’apportera la République aux Anglais. Et le mal ne sera pas confiné aux villes. Gillray conduit les envahisseurs au fond des campagnes, Hogarth assurait ses compatriotes que nous voulions leur prendre leur bœuf et leur bière ; Gillray les prévient que la République les mettra au régime de la soupe maigre et des grenouilles rôties. De plus, on leur dérobera leurs femmes, « qui sont les plus belles femmes du monde. » Ce n’est pas tout : on installera sur l’autel un Etre suprême de fabrication française, à la mode des théophilanthropes, ou même (qui sait ! ) une vivante déesse qui sera une insulte au bon sens et à la décence. Ainsi voilà John Bull menacé de perdre à la fois son Dieu, son roi, sa femme, son argent et son roastbeef. Comment une telle combinaison de dangers ne triompherait-elle pas de son apathie ? Une armée de volontaires est debout. L’occasion est excellente pour se déguiser en soldats, pour prononcer des discours pleins de rodomontades, pour porter des toasts à la gloire de celui-ci et à la confusion de celui-là, pour parader dans la grande rue, au son de la musique militaire, pendant que les jeunes filles, aux fenêtres, agitent leurs mouchoirs et jettent des fleurs. Rowlandson a chronique tout ce mouvement dans une longue suite de dessins qui ne devaient certes pas, dans l’esprit de leur auteur, être des caricatures et qui ont dû contribuer à élever l’esprit public vers cette haute température où Pitt voulait le maintenir. Ces moyens, tout artificiels, eussent peut-être échoué, si de réelles victoires n’étaient venues donner un aliment à l’enthousiasme anglais. La destruction de notre flotte de transports près de Bruges et le succès de Nelson à Aboukir inaugurèrent une ère de triomphes maritimes dont le caricaturiste s’empressa de profiter. Une des fantaisies les plus amusantes de Gillray représente John Bull à table, se bourrant, à s’étouffer, de toutes les bonnes choses qu’on lui sert. Chaque plat contient une nouvelle prise faite sur l’ennemi. « Comment, coquins ! crie-t-il à ses amiraux, déguisés en cuisiniers. Encore une frégate ! Vous avez donc juré de me faire mourir d’indigestion ! » Malheureusement pour John Bull, ses alliés du continent étaient loin d’être aussi heureux sur terre. Lorsque Pitt se déroba en 1802 pour ne pas signer la paix d’Amiens, Gillray expliqua la situation avec un geste et un mot qui rendent tout commentaire inutile. Pitt dit à son compère Addington : « Harry, tenez mes cartes : j’ai besoin de m’absenter un moment. » Les pygmées se glissent comme ils peuvent dans la défroque des géans. Tel, parmi les nouveaux ministres, émerge piteusement des bottes de son prédécesseur où il est englouti ; tel autre est enterré sous le chapeau du ministre sortant qui lui tombe jusqu’aux épaules et l’écrase. Un troisième semble un enfant qui s’est affublé, pour jouer une charade, de la douillette du grand-père. Quand on ne le saurait déjà, on devinerait, à voir ces dessins, que le changement de personnel est une feinte, la paix une simple trêve. En effet, la guerre va bientôt recommencer, la double guerre du canon et du burin. Mais ce n’est plus à dame République qu’on la fait. Elle a cessé de vivre et Rowlandson dresse son acte de décès. Près du lit de la défunte, se tient une garde en qui nous reconnaissons l’abbé Sieyès : « Comment est-elle morte ? » lui demande-t-on. Il répond : « En donnant le jour à cet enfant-là. » Le poupon qu’il tient dans les bras et qui joue avec une couronne impériale, c’est Napoléon Bonaparte, le nouveau maître de la France.


III

C’est sur lui que va se concentrer tout l’effort, le talent, la haine des caricaturistes. Pendant dix ans, Boney (c’est par cette abréviation familière qu’ils désignent leur grand ennemi, comme s’ils croyaient diminuer son génie en raccourcissant son nom de deux syllabes ! ) revient sans cesse sous leur crayon. Comme ils travestissent son nom, ils défigurent sa physionomie, son caractère, son passé, sa famille et ses serviteurs, tout ce qui tient à lui. Chaque jour ajoute un trait à cette légende, qui est vraiment stupéfiante d’absurdité et de mauvaise foi. Quelle vie de Napoléon on écrirait d’après cette longue série de caricatures commencée par Gillray et achevée par Cruikshank ! D’abord, c’est, au fond d’une Imite de paysan, une sorte de petit sauvage qui grandit dans la misère et terrorise ses compagnons. Puis on le voit élevé par charité, aux frais du roi Louis XVI et conduisant, au 10 août, les bandes révolutionnaires qui attaquent le palais de son bienfaiteur. Toujours ingrat, il mitraillera ce même peuple avec lequel il a combattu, en attendant qu’il jette par les fenêtres les membres du gouvernement auquel il doit sa fortune militaire. Barras lui montre, derrière un rideau de gaze, une danseuse nue. C’est une ancienne maîtresse dont il est las et veut se défaire. L’avorton passionné s’enflamme de désir et l’épouse. Au Caire, il embrasse l’islamisme ; mais, à Paris, il redevient dévot catholique et baise la pantoufle du pape. On ne lui accorde même pas le courage du soldat : il se cache derrière les murs d’une forteresse et risque peureusement son pâle profil entre les créneaux pour suivre avec une longue-vue les mouvemens de John Bull, qui lui inspire une terreur profonde.

Son couronnement ressemble à une exécution. La cérémonie a lieu sur une plate-forme de sinistre apparence où se dresse un gibet, et de ce gibet descend le diadème impérial dont le poids écrase ce nain. Le plancher se brise sous ses pieds et il est précipité dans un trou béant. « Talleyrand, sauve-moi ! Sauve-moi ! » Et le ministre répond : « Cette couronne est trop lourde pour vous ! » Comme si ce n’était pas assez, on aperçoit dans le lointain une parodié de cette parodie. C’est une troupe de singes qui couronnent l’un d’entre eux.

Les sœurs de Napoléon sont des courtisanes ; ses frères, des voleurs. Joseph, simple clerc de notaire, est bombardé roi d’Espagne. Bientôt on le voit s’enfuyant du palais, les mains pleines et les poches gonflées du butin qu’il a pris à ses sujets. Il est, d’ailleurs, terrifié d’entendre les balles siffler à ses oreilles et supplie son grand frère de le secourir. Mais celui-ci se dérobe de toute la vitesse de ses chevaux et lui crie par la portière de sa voiture : « J’ai affaire ailleurs. Tire-t’en comme tu pourras. »

Tous les animaux de la création, tous les règnes de la nature, tous les monstres du mythe païen ou chrétien sont mis, l’un après l’autre, en réquisition pour rendre visible et palpable un des aspects de cette nature perverse, un des dons criminels dont Bonaparte a été doué pour la perte de l’humanité. Tantôt, c’est un renard, tantôt c’est un tigre, et John Bull lui donne la chasse ; c’est un ours, et John Bull lui apprend à danser. Tout à l’heure, nous l’avons vu dans la peau d’un singe. Il lui reste à revêtir des formes fantastiques créées par la superstition populaire ou l’imagination des poètes. Il devient une sorte de dragon qui vomit des flammes à la porte de l’Enfer ; il est la Bête de l’Apocalypse, car, à force de tourmenter les lettres et les chiffres, un dévot érudit a découvert que le mystérieux nombre de la Bête est exactement traduit par le nom détesté de Napoléon. Il est l’Antéchrist, il est le diable en personne. Et, après tant d’incarnations extraordinaires, le voilà tombé à n’être plus qu’un bonhomme de pain d’épices ; enfin, il devient une chandelle et un cosaque l’éteint avec son bonnet.

A travers ses transformations, il conserve son maigre profil d’aventurier bilieux et affamé sous lequel la caricature l’avait d’abord montré aux Anglais, car il est à remarquer que, pour les artistes comiques, pour Gillray, du moins, le front de l’Empereur n’a jamais « brisé » le masque étroit du Premier Consul, de même que le petit chapeau d’Eylau ou de Wagram n’a jamais remplacé le bicorne emplumé du vainqueur d’Arcole. Du reste, l’ignorance des caricaturistes vient souvent au secours de leur mauvaise foi. Ils ne savent pas un mot de cette histoire contemporaine qu’ils racontent à leur façon. Les hommes, les lieux, les dates, ils confondent tout. Une défaite est une victoire ; une victoire se change en défaite. Trois ans après l’abdication du roi Louis, Rowlandson le fait régner à la Haye. En revanche, Gillray avait chassé les Français d’Espagne longtemps avant Wellington. Mais que sont ces erreurs ? Elles disparaissent dans un torrent de calomnies délirantes. Ni vérité, ni justice, ni bon sens ; très peu d’esprit et de gaîté. L’honnête M. Grego, qui a écrit la biographie de Rowlandson et minutieusement analysé son œuvre, est pris lui-même de ce mal de cœur propre aux historiens de la politique et de l’art et qu’on pourrait appeler nausea mendacii. Il se demande si ces caricatures, par hasard, n’auraient pas dû leur vogue extraordinaire à un patriotisme surexcité jusqu’à la folie. En effet, le sentiment public encourageait les artistes à tout oser, dépassait d’avance leurs inventions les plus audacieuses. J’aurais sous la main des exemples par centaines : je n’en citerai que deux. Je les prends aux deux pôles de la société. Thackeray, tout enfant, revenait des Indes, conduit par une vieille négresse dévouée à sa famille. Ils relâchèrent à Sainte-Hélène : « Tiens, dit la bonne à l’enfant, là-bas demeure un homme qui se nourrit de sang humain et que les Anglais ont enchaîné. » Et la reine de Wurtemberg, fille de George III, belle-mère de Jérôme Bonaparte, — une princesse qui avait vu de près et souvent Napoléon, qui avait reçu de lui des preuves de respect et de généreuse sympathie, — regardait un jour le portrait du prisonnier de Sainte-Hélène… Quelqu’un dit devant elle : « Voilà Satan en personne ! » Sur quoi la reine dit gravement : » Ne calomnions pas l’Ennemi des hommes ! » Lorsque les reines et les nourrices disent de pareilles choses, que ne faudra-t-il pas pardonner aux pauvres caricaturistes dont le métier est d’exagérer, sinon de mentir ?

Il arrive un moment où cette gaîté forcée devient macabre. Témoin ce dessin de Gillray qui représente la révolte de l’Europe contre son tyran. Napoléon s’avance dans la « vallée de l’ombre de la Mort, » un de ces paysages allégoriques où l’imagination d’un Bunyan rendait visibles les angoisses, les remords, les vengeances de sa religion. L’Empereur, qui porte sur son front, non pas une vulgaire terreur, mais le sombre et muet désespoir des grands réprouvés, marche au-devant de son destin. De cette plaine jonchée de cadavres, sortent des bras qui le menacent, s’élèvent des voix qui le maudissent. Tous les fauves sont déchaînés et se dressent autour de lui la gueule béante, furieux, affamés, formidables, depuis l’ours, russe jusqu’au lion britannique. L’aigle prussien à deux têtes, essayant de voler, agite désespérément les moignons sanglans et mutilés de ses ailes que le tyran a rognées. La Mort, qui conduit l’attaque, a choisi pour sa monture la mule d’Espagne, qui hennit sous son étrange cavalier. Comment l’artiste s’y est-il pris pour répandre l’infernale joie du triomphe sur cette face qui n’est pas une face, sur ce visage qui n’a point d’yeux ni de bouche ? Dans l’ombre commençante de la folie qui descendait sur lui, l’avait-il entrevue, celle qui rapproche dans une défaite commune les vainqueurs et les vaincus de la vie, Napoléon maître du monde et l’humble artiste qui gagnait son pain en l’insultant ?

C’est lui qu’elle toucha le premier. Lorsque le crayon lui glissa des mains, le jeune Cruikshank et le vétéran Rowlandson prirent sa place. L’un illustra de son mieux la retraite de Russie et l’autre célébra la révolte des grenouilles hollandaises sortant de leur marais pour joindre leur coassement aux cris de la ménagerie européenne qui a brisé ses cages.

Arrive la catastrophe finale, puis le retour de l’île d’Elbe. George Cruikshank nous montre Napoléon pénétrant à l’improviste dans la salle où le Congrès de Vienne tient ses délibérations. Rien de moins honorable que l’attitude des plénipotentiaires, ou plutôt des différentes nations qu’ils représentent. Seule l’Angleterre met la main sur la garde de son épée et se prépare à la lutte. Enfin, voici le dernier acte du drame dont le caricaturiste a accepté l’ingrate mission de faire une comédie. Napoléon est enchaîné au grand mût du Bellérophon et regarde tristement une potence qui s’élève pour lui sur la côte anglaise. Caricature précieuse : elle nous fait deviner que, si, en juillet 1815, le gouvernement du Régent fut lâche et cruel envers Napoléon, l’opinion publique eût compris et approuvé des rigueurs encore plus grandes et que l’Angleterre d’alors se crut clémente envers son adversaire.

L’ennemi véritable, c’était la France elle-même. Le caricaturiste se retourna contre le nouveau souverain que nous devions, en partie, aux armes et à la diplomatie anglaise. Louis XVIII, soutenu par toutes les puissances de l’Europe, s’épuise en efforts pour grimper à un mal de cocagne au sommet duquel est suspendue la couronne. Et Napoléon, qui le regarde de loin, s’écrie : « Moi, j’y suis monté deux fois tout seul ! » Puis nous voyons le gros Louis en blanchisseuse, qui savonne, à tour de bras, le drapeau tricolore pour le ramener à la blancheur immaculée de l’étendard d’Ivry et de Fontenoy. Et Napoléon, toujours sarcastique, de dire : « Il n’y arrivera pas ; la couleur est dans l’étoffe. » Est-ce justice envers le vaincu, qui est désormais hors d’état de nuire ? Est-ce animosité envers son successeur qui, désormais, incarne l’éternelle rivale ? Je ne me charge pas de le décider.

A partir de ce moment, la caricature oublie Napoléon sur son rocher ; elle ne troublera plus son agonie.


AUGUSTIN FILON.

  1. Voyez la Revue du 15 août et du 15 septembre.