La Case de l’oncle Tom/Ch XLI

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Traduction par Louise Swanton Belloc .
Charpentier (pp. 539-548).




Le martyr.


Ne crois pas que le ciel oublie
Le juste, qui, privé des plus vulgaires dons,
Doit épuiser les maux de son obscure vie,
Et, repoussé du pied, endurer les affronts.
Dédaigné de l’homme, qu’il meure !
Au ciel s’ouvre une autre demeure,
Là, chacun de ses pleurs compté
Prépara la joie immortelle
Où son Dieu, son sauveur l’appelle
Pour l’ineffable éternité.

BRYANT


La plus longue route a son terme ; — la plus obscure nuit voit naître une aurore. Les heures, dans leur inexorable fuite, entraînent sans cesse le jour du méchant vers d’éternelles ténèbres, la nuit du juste vers un jour sans limites. Nous avons accompagné les pas de notre humble ami le long de la vallée de l’esclavage, traversant avec lui, d’abord les champs fleuris de l’aisance et de l’affection ; puis, témoins de sa déchirante séparation d’avec tout ce qui est cher à l’homme, nous nous sommes arrêtés avec lui dans cette oasis dorée du soleil, où des mains généreuses cachaient ses chaînes sous les fleurs. Enfin, nous l’avons suivi jusqu’où s’éteignait le dernier rayon des espérances terrestres, et alors nous avons vu le firmament du monde invisible se consteller pour lui d’étoiles d’un impérissable éclat.

Maintenant, l’astre du matin vient de poindre au sommet des montagnes, et les brises qui soufflent du ciel annoncent que les portes du jour s’entr’ouvrent.

La fuite de Cassy et d’Emmeline poussa le violent caractère de Legris au dernier degré d’irritation, et, comme il était aisé de le prévoir, toute sa rage tomba sur la tête sans défense de Tom. Lorsque, en toute hâte, le maître annonçait à ses nègres la nouvelle de l’évasion, l’éclair de joie qui jaillit des yeux de Tom, le mouvement instinctif de ses mains levées, ne lui échappèrent pas. Il vit que le noir ne se joignait point à la poursuite, et songea d’abord à l’y contraindre. Mais il avait l’expérience de sa résistance opiniâtre dès qu’il s’agissait de prendre part à un acte d’inhumanité, et il était trop pressé pour risquer le conflit.

Tom resta donc en arrière avec le petit nombre de ceux qui de lui apprenaient à prier, et tous adressèrent en commun leurs vœux au ciel pour le salut des fugitives.

Quand Legris revint tout penaud, la haine, qui fermentait dans son sein contre son humble esclave, prit tout à coup des proportions formidables. — Cet homme ne le bravait-il pas, — ferme, inflexible, indomptable, et cela du jour qu’il l’avait acheté ? N’y avait-il pas dans ce nègre je ne sais quel esprit silencieux qui dardait sur lui, Legris, comme une flamme infernale ?

« Je le hais ! dit-il cette nuit-là, s’agitant dans son insomnie ; je le hais ! Et n’est-il pas MA PROPRIÉTÉ ? Ne suis-je pas maître d’user de lui comme il me plaît ? Qui pourrait m’en empêcher ? » Serrant le poing, il le brandit dans le vide, comme pour écraser quelque adversaire invisible.

Tom, néanmoins, était un esclave de prix : serviteur fidèle, laborieux ; et, tout en le haïssant davantage en vertu de ses mérites, Legris hésitait.

Le matin suivant, il prit la résolution de se taire encore ; il allait réunir, des plantations voisines, quelques hommes armés, quelques couples de chiens, entourer le marais, faire une chasse à fond : s’il réussissait, eh bien, à la bonne heure ; s’il échouait ? alors il faisait comparaître Tom devant lui. — Il grinça des dents, ses veines se gonflèrent, — Tom céderait. Sinon ! — Il y eut un mot horrible, murmuré au dedans de lui, mot que son âme approuva.

L’intérêt du maître, dites-vous, est pour l’esclave une suffisante garantie ! Quoi ! dans la frénésie de la passion, l’homme, pour parvenir à ses fins, vend jusqu’à son âme, et l’on veut qu’il ménage le corps de son prochain !

« Eh bien ! dit Cassy, le lendemain, après avoir épié au trou de la lucarne, voilà leur chasse qui recommence ! »

Trois ou quatre cavaliers caracolaient devant la façade, et une ou deux paires de chiens étrangers luttaient contre les nègres qui les tenaient accouplés, aboyant et grondant les uns contre les autres.

Deux de ces hommes étaient surveillants des habitations les moins éloignées ; les autres, camarades de bouteille de Legris, venaient des tavernes de la ville voisine, amenés par l’attrait de la chasse. On aurait eu peine à imaginer une plus odieuse bande. Legris leur servait du rhum à profusion, et ne le ménageait pas non plus aux nègres, glanés pour ce service dans les diverses plantations, car il est d’usage de faire, autant que possible, de la chasse d’un esclave une fête pour les autres.

Cassy, l’oreille collée à la lucarne, entendait une partie des paroles qui s’échangeaient, et que lui apportait la brise du matin. Un rire sardonique venait encore assombrir sa triste physionomie, à mesure qu’elle les écoutait se partager le terrain, débattre le mérite des différents boule-dogues, donner des ordres pour faire feu, et décider de la façon de traiter, en cas de capture, chacune des fugitives.

Elle se recula, joignit les mains, et levant les yeux au ciel : « Ô Seigneur Dieu tout-puissant ! dit-elle, nous sommes tous pécheurs ; mais, pour être ainsi traités, qu’avons-nous fait, nous de plus que les autres ? »

Il y avait dans la voix, dans l’expression des traits, une terrible véhémence.

« Si ce n’était vous, enfant, poursuivit-elle, et son regard tomba sur Emmeline ; si ce n’était vous, j’irais droit à eux, et je remercierais celui qui m’abattrait d’un coup de fusil. Qu’est-ce que la liberté pour moi désormais ? me rendra-t-elle mes enfants ? me rendra-t-elle ce que je fus jadis ? »

Emmeline, dans son innocente simplicité, à demi effrayée des sombres fureurs de Cassy, la regarda, inquiète, émue, et ne fit nulle réponse. Seulement elle lui prit la main avec un mouvement de caresse timide.

« Non, dit Cassy, essayant de la repousser ; vous m’amèneriez à vous aimer ; et je ne peux plus, je ne veux plus rien aimer !

— Pauvre Cassy, dit Emmeline, ne désespérez pas. Si le Seigneur nous accorde la liberté, peut-être vous rendra-t-il votre fille ; et quoi qu’il arrive, je serai une fille pour vous. Je sais que je ne reverrai jamais plus ma pauvre vieille mère ! et, que vous m’aimiez ou non, je vous aimerai, Cassy ! »

Le doux esprit enfantin triompha. Cassy, assise près de la jeune fille, l’entoura de ses bras, caressa ses soyeux cheveux bruns, et Emmeline s’émerveilla de la beauté de ses magnifiques yeux maintenant attendris et voilés de larmes.

« Oh ! Emmeline, dit Cassy, j’ai faim, j’ai soif de mes enfants ! Mes yeux s’usent à les chercher dans le vague.

Là, s’écriait-elle se frappant le sein, là tout est désolé ! tout est vide ! Ah ! si Dieu me rendait mes enfants, alors je pourrais prier !

— Confiez-vous à lui, Cassy, dit Emmeline ; il est notre Père !

— Sa colère s’est allumée contre nous, repartit-elle. Il a détourné de nous son visage.

— Non, Cassy, non ; espérons en lui. Oh ! moi, j’espère, j’espère toujours ! »




La chasse fut longue, tumultueuse, complète, mais à pure perte, et Cassy abaissa un regard d’ironique triomphe sur Legris, lorsque, déconfit, harassé, il descendit de cheval devant la maison.

« À présent, Quimbo, dit-il, lorsqu’il se fut étendu au salon, va-t-en me chercher ce vieux drôle ; fais-le monter ici, et au plus vite. Ce satané Tom est au fond de tout ceci, et je lui ferai sortir cette trame du corps à travers sa vieille peau noire. S’il se tait, ah ! il dira pourquoi ! » Sambo et Quimbo, tout en se haïssant à la mort l’un l’autre, se réunissaient pour détester Tom non moins cordialement. Dès l’origine ils avaient su que Legris n’achetait ce nègre que pour en faire leur surveillant durant ses absences. L’aversion qu’ils conçurent en conséquence contre lui, s’accrut chez ces hommes bas et serviles à mesure que celui qui en était l’objet encourait le déplaisir du maître. Ce fut donc fort joyeusement que Quimbo s’acquitta de sa commission.

Tom reçut le message d’un cœur ferme et prévoyant ; car il était au fait du plan d’évasion, du lieu de refuge. Il n’ignorait, ni l’implacable et terrible nature de l’homme auquel il avait à faire, ni son despotique pouvoir ; mais, fort de l’aide de Dieu, il était prêt à braver la mort plutôt que de trahir en rien les pauvres fugitives.

Il posa son panier à son rang parmi les autres, et levant les yeux au ciel, il dit : « Je remets mon âme entre tes mains ! Tu m’as racheté, ô Seigneur Dieu de vérité ! » Et il s’abandonna aux rudes poignets de Quimbo, qui l’entraîna brutalement.

« Aye, aye ! dit le géant comme il le tirait après lui. Il t’en cuira ! Maître fait le gros dos pour tout de bon cette fois ; y a pas à fouiner ! Tu verras ce qui en revient d’aider nèg’s à maître à décamper ! Ah ! tu vas en tâter ! Tu t’en tireras pas tout entier ! va ! »

Mais, de ces mots féroces, pas un n’atteignit l’oreille de Tom ! — Une voix plus haute lui criait : « Ne crains pas ceux qui ôtent la vie du corps et qui ne peuvent faire mourir l’âme. » Soudain les nerfs, les os du pauvre homme tressaillirent. On eût dit que le doigt de Dieu l’avait touché ; il sentit dans son sein l’énergie d’un millier d’âmes. Entraîné rapidement par Quimbo, il voyait arbres, buissons, cases, tous les témoins de sa dégradation, tourbillonner et disparaître, comme le paysage fuit derrière la course impétueuse d’un char ; son cœur battait au dedans de lui ; — sa céleste patrie apparaissait presque ; — l’heure de la délivrance sonnait !

« Ah ça, Tom, » dit Legris, marchant droit à lui, et le saisissant rudement au collet. Dans l’accès de sa rage il parlait, les dents serrées et par mots entrecoupés : « Sais-tu que j’ai pris la résolution de te TUER ?

— Je crois très-possible, maître, répondit Tom avec calme.

— Prends garde ! reprit Legris avec une détermination froide et terrible : c’est — un — parti — pris, — bien pris, — entends-tu, Tom ? à moins que tu me dises ce que tu sais de ces filles ! »

Tom demeura muet.

« M’entends-tu ? reprit Legris, frappant du pied avec le rugissement d’un lion courroucé, parle !

J’ai rien à dire, maître, reprit Tom d’une voix lente, ferme et déterminée.

— Oseras-tu soutenir, chien de chrétien noir, que tu ne sais rien ? » dit Legris.

Tom ne répondit pas.

« Parle ! fulmina Legris, en le frappant avec fureur ; sais-tu quelque chose ?

— Je sais, maître ; mais je puis rien dire ; je puis mourir. »

Legris respira fortement ; et, contraignant sa fureur, prit Tom par le bras, approcha sa figure tout contre la sienne, et dit d’une voix terrible : « Écoute bien, Tom ! — tu crois, parce que je t’ai lâché déjà, que je ne parle pas pour tout de bon ; mais cette fois j’en ai pris mon parti et calculé les frais. Tu m’as toujours résisté : aujourd’hui, vois-tu, je te soumets ou je te tue ! Je compterai chaque goutte de sang, à mesure que je les tirerai une à une de tes veines, jusqu’à ce que tu cèdes. »

Tom leva les yeux, regarda Legris et répondit : « Maître, si vous étiez malade, ou en trouble, ou mourant, pour vous sauver je donnerais tout le sang de mon cœur ; si, le tirer goutte à goutte de ce pauvre vieux corps, ça pouvait sauver votre précieuse âme, je le donnerais bien volontiers, comme le Sauveur a donné le sien pour moi. Ô maître ! chargez pas votre âme d’un si gros péché ! Il fera plus mal à vous que mal à moi ! Allez au pire du pire, les tourments pour moi ça sera sitôt passé ; mais pour vous, si vous ne vous repentez pas, ça n’aura jamais de fin ! »

Ce fut comme un fragment de quelque étrange et céleste harmonie vibrant au travers des rugissements d’une tempête. Ce tendre élan de cœur amena une pause soudaine. Legris semblait pétrifié, et demeurait l’œil fixé sur Tom. Le silence était si profond que le bruit du balancier de la vieille horloge, marquant les dernières minutes de grâce et de merci accordées au repentir de cette âme endurcie, se faisaient entendre distinctement.

Ce ne fut qu’un instant ; une hésitation de quelques secondes. — Le ressort se détendait ; — mais l’esprit du mal revint sept fois plus terrible, sept fois plus furieux ; Legris, écumant de rage, terrassa sa victime et la foula aux pieds.




Les scènes de meurtre et de supplice sont horribles à voir, et l’oreille n’en supporte pas le récit. Ce que l’homme a la force de faire, il n’a pas toujours celle de l’entendre raconter. Ce qu’il faut que notre prochain, frère par le sang, frère par la religion, endure, ne peut nous être dit, même seul à seul, dans le secret de notre intérieur ; car ce récit serait une angoisse ! Et cependant, ô mon pays, ces actes se font à l’ombre de tes lois ! Ô Christ, ton Église les voit et ne réclame pas !

Mais aux temps jadis est né CELUI dont les souffrances ont transformé l’instrument de supplice, d’abjection et de honte en un symbole de gloire, d’honneur et d’immortalité. Quand son divin esprit est là, l’avilissante verge, l’insulte dégradante, les sanglantes atteintes, rehaussent encore les sublimes et dernières luttes du chrétien.

Était-elle seule, l’âme héroïque et tendre, durant la longue, longue nuit, sous ce vieux hangar où il supporta les coups multipliés, les horribles tortures ?

Non ; près du martyr, vu seulement par ses yeux, « semblable à un fils de Dieu[1], » se tenait Celui qui a souffert.

Le tentateur était là aussi, — aveuglé par une volonté despotique et furieuse ; — il pressait Tom, de moment en moment, d’échapper à cette agonie, et de livrer l’innocence ; mais le loyal, le noble cœur demeura ferme, attaché au roc éternel. Comme son Rédempteur, il savait que pour sauver les autres il fallait se sacrifier lui-même, et les plus cruelles extrémités ne purent arracher de lui autre chose que de pieuses paroles, que de saintes prières…

« Lui être presque fini, maître, dit Sambo, touché quoi qu’il fit, de la patience de la victime

— Frappez jusqu’à ce qu’il cède ! Allons ! ferme ! Appliquez fort, hurla Legris. Je lui tirerai les dernières gouttes de son sang, à moins qu’il ne parle, qu’il n’avoue ! »

Tom entr’ouvrit les yeux, et regarda son maître : « Pauvre misérable créature, dit-il, il y en a tout ce que vous en pouvez faire. Je vous pardonne de toute mon âme, et il s’évanouit.

— Je crois, le diable m’emporte, qu’il est à bas pour tout de bon, dit Legris qui marcha en avant et le regarda. Ma foi, c’est fait ! Sa maudite gueule se taira à la fin. — C’est toujours ça de gagné. »

Oui, Legris ; mais qui fera taire la voix qui crie au fond de ton âme ? Cette âme fermée au repentir, à la prière, à l’espoir, et dans laquelle s’allume le feu qui jamais ne s’éteindra !

Cependant Tom n’était pas tout à fait mort. Les merveilleuses paroles échappées durant ses souffrances, ses douces prières avaient touché, même le cœur des nègres abrutis, instruments de son cruel bourreau ; et, dès que Legris eut disparu, ils s’empressèrent de relever le corps déchiqueté, et s’efforcèrent, dans leur ignorance, de le rappeler à la vie, — comme si la vie lui était un bien !

« Pour sûr que nous avons fait là, mauvaise, méchante besogne, dit Sambo. J’espère c’est au compte du maître ; pas à nous à en répondre toujours ! »

Ils lavèrent ses blessures, ils lui dressèrent un lit grossier avec du coton de rebut, et l’y étendirent ; l’un d’eux se glissa furtivement dans l’habitation, et sous prétexte que s’étant épuisé à frapper il avait besoin de se restaurer, il obtint de Legris quelques gouttes d’eau-de-vie qu’il revint verser aussitôt dans la gorge de Tom.

« Oh ! Tom, dit Quimbo, nous avons été bien méchants, bien cruels pour toi !

— Je vous pardonne de tout mon cœur, murmura faiblement Tom.

— Oh ! Tom, dis-nous qui est Jésus ? — dis-le-nous, demanda Sambo. Ce Jésus que tu voyais toute la nuit à coté de toi, qui est-il ? »

Ces mots rappelèrent l’âme défaillante prête à prendre son vol. Elle s’épancha en quelques énergiques paroles sur le miraculeux Sauveur, — sa vie, sa mort, sa présence éternelle, — sa puissance pour sauver.

Ils pleurèrent tous deux, — ces hommes farouches ! ils pleurèrent.

« Pourquoi jamais rien entendre, rien savoir de tout ça ? dit Sambo. Mais je crois ! — je puis plus m’en empêcher ! Seigneur Jésus, ayez pitié de nous.

— Pauvres créatures, dit Tom, je suis content d’avoir enduré tout ce que j’ai souffert si cela vous peut gagner à Jésus ! Ô Seigneur, accorde-moi ces deux âmes, je t’en supplie ! »

La prière fut exaucée.


  1. Daniel, ch. III, verset 25