La Case de l’oncle Tom/Ch XVIII

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 242-264).


CHAPITRE XVIII.

Défense d’un homme libre.


L’après-midi touchait à sa fin ; on se hâtait doucement dans la maison des quakers. Rachel Halliday, toujours calme, allait et venait, choisissant parmi ses provisions de ménage ce qui pouvait tenir le moins de place dans le bagage des voyageurs. Les ombres s’allongeaient vers l’Est, le disque rouge du soleil atteignait l’horizon, et ses rayons, d’un jaune d’or, éclairaient la petite chambre à coucher. Georges était assis, son enfant sur ses genoux, la main de sa femme dans la sienne. Tous deux avaient l’air pensif, et leurs joues conservaient des traces de larmes.

« Oui, Éliza, reprit Georges ; je sais que ce que tu dis est vrai. Tu es une bonne et digne créature, beaucoup meilleure que moi : j’essaierai de faire ce que tu désires ; je m’efforcerai d’agir en homme libre, de sentir en chrétien. Dieu tout-puissant sait que j’ai eu l’intention de bien faire, — que j’ai lutté, alors que tout était contre moi. Maintenant j’oublierai le passé, je ferai taire tout sentiment amer et vindicatif ; je lirai la Bible, et j’apprendrai à devenir bon.

— Une fois au Canada, je pourrai te seconder, dit Éliza. Je suis habile couturière ; je sais blanchir, repasser, et à nous deux nous trouverons moyen de vivre.

— Oui, Éliza, à nous deux, et avec notre enfant. Oh ! si les gens pouvaient savoir ce qu’il y a de joie pour un homme à penser que sa femme et son enfant lui appartiennent ! Je me suis souvent étonné de voir des blancs, en pleine possession de leurs enfants, de leur femme, se créer à plaisir des chagrins, des tourments ! Moi, je me sens riche et fort, bien que nous n’ayons chacun que nos dix doigts. À peine oserais-je demander à Dieu d’autres faveurs. Oui, quoique j’aie péniblement travaillé tous les jours de ma vie, et qu’à vingt-cinq ans je n’aie pas un denier, pas un toit pour me couvrir, pas un pouce de terre que je puisse appeler mien, si on me laissait en paix, — je serais heureux, — reconnaissant. Je travaillerai, et j’enverrai l’argent du rachat de toi et de mon fils. Quant à mon vieux maître, il a quintuplé et au-delà ce que j’ai pu lui coûter ; — je ne lui dois rien.

— Nous ne sommes pas hors de danger, dit Éliza ; nous ne sommes pas encore au Canada.

— C’est vrai, mais il me semble en respirer déjà l’air libre, et il me remonte. »

En ce moment des voix se firent entendre dans la pièce voisine. On parlait avec vivacité : peu après on frappa à la porte, Éliza ouvrit.

Siméon Halliday était là, accompagné d’un confrère quaker, qu’il annonça sous le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était grand, efflanqué, roux ; sa physionomie exprimait beaucoup de perspicacité et passablement de ruse : il n’avait ni l’air placide de Siméon, ni son détachement des choses de ce monde. Tout au contraire, il était on ne peut plus éveillé, et au fait, comme un homme qui se pique de savoir de quoi il retourne, et d’avoir l’œil au guet, particularités qui contrastaient d’une étrange façon avec son chapeau à larges bords, et sa phraséologie méthodique.

« Notre ami Phinéas, dit Siméon, à découvert quelque chose d’important pour toi et les tiens, Georges ; il est bon que tu l’entendes.

— En effet, reprit Phinéas, et cela prouve, comme je l’ai toujours dit, qu’en certains endroits, un homme ne doit jamais dormir que d’une oreille. La nuit dernière je m’arrêtai dans une petite auberge isolée sur la route d’en bas ; tu te rappelles, Siméon, la même où nous vendîmes quelques pommes l’an passé à une grosse femme qui avait d’énormes pendants d’oreilles. Eh bien, j’étais las d’avoir longtemps roulé, et après souper je m’étendis sur un tas de sacs dans un coin, et je tirai sur moi une peau de buffle, en attendant que mon lit fût prêt. Voilà que je m’avise de m’endormir : oh mais, comme une souche !

— D’une oreille, Phinéas ? dit tranquillement Siméon.

— Non, des deux cette fois ! je dormis oreilles et tout, plus d’une bonne heure ; car j’étais furieusement fatigué. Quand je commençai à m’éveiller un peu, je m’aperçus qu’il y avait dans la chambre des hommes assis autour d’une table, qui buvaient et causaient. Je pensai, à part moi, qu’avant de bouger, je ferais bien de savoir un peu ce qui les amenait là, d’autant mieux qu’ils avaient marmotté quelque chose des quakers. « C’est sûr, dit l’un, ils sont dans la colonie, ça ne fait pas de doute. » Pour lors, j’écoutai de mes deux oreilles, et je compris qu’il s’agissait de vous autres. Je ne soufflai mot ; ils développèrent tous leurs plans. Le jeune homme doit être renvoyé au Kentucky, à son maître, qui en veut faire un exemple, pour dégoûter les nègres de s’enfuir. Deux d’entre eux doivent s’emparer de la femme et l’aller vendre pour leur compte à la Nouvelle-Orléans ; ils calculent qu’ils en auront de seize à dix-huit cents dollars. Quant au petit, il doit revenir au marchand qui l’a acheté. Restent encore Jim et sa vieille mère qu’on rendra tous deux à leur maître. Ils ont dit aussi qu’il y avait deux constables, dans une ville située un peu plus haut, qui viendraient avec eux arrêter les fugitifs. La jeune femme sera menée devant un juge ; et un des drôles, qui est petit et qui a la langue bien pendue, jurera qu’elle lui appartient, et se la fera adjuger pour la conduire au Sud. Ils savent au juste de quel côté nous allons cette nuit, et ils seront sur nos talons, en force, comme qui dirait six ou huit. Voilà ! Qu’y a-t-il à faire à présent ?

Le groupe qui venait d’entendre cette communication restait pétrifié, dans des attitudes diverses. Rachel Halliday avait cessé de pétrir sa pâte pour écouter la nouvelle, et levait au ciel ses mains enfarinées, d’un air de détresse : Siméon paraissait profondément pensif ; Éliza entourait son mari de ses bras, et le regardait. Georges, debout, les poings serrés, les yeux étincelants, avait l’expression terrible d’un homme dont la femme doit être vendue à l’encan, et le fils livré à un marchand d’esclaves, le tout sous la protection des lois d’une nation chrétienne.

« Que ferons-nous, Georges ? demanda Éliza d’une voix faible.

— Je sais ce que j’ai à faire, moi, dit Georges ; et rentrant dans la petite chambre, il examina ses pistolets.

— Aïe ! aïe ! dit Phinéas, faisant de la tète un signe au maître du logis ; tu vois, Siméon, comment cela va tourner.

— Je vois, répliqua Siméon en soupirant ; et je prie Dieu qu’on n’en vienne pas là.

— Je ne veux compromettre personne avec moi, ou pour moi, dit Georges. Si vous voulez seulement me prêter votre chariot, et m’indiquer la route, j’irai seul à la prochaine station. Jim est d’une force de géant, intrépide comme la mort et le désespoir, et moi, je suis résolu.

— À merveille ! ami, reprit Phinéas, tu n’en auras pas moins besoin d’un guide. Tu es bien venu à te servir de tout ton savoir de bataille ; mais je sais, moi, une chose ou deux, concernant la route, que tu ne sais pas.

— Je ne voudrais pas vous compromettre, dit Georges.

— Me compromettre ! répéta Phinéas d’un air singulièrement pénétrant et rusé. Quand tu me compromettras, tu m’obligeras de m’en avertir.

— Phinéas est sage et habile, dit Siméon. Tu feras bien, Georges, de t’en rapporter à son jugement ; et posant affectueusement sa main sur l’épaule du fugitif, il indiqua du doigt les pistolets : Ne prends pas conseil de ceux-ci, et ne sois pas trop prompt ! — Dans la jeunesse le sang est chaud.

— Je n’attaquerai point, dit Georges, tout ce que je demande au pays c’est de me laisser partir en paix. Mais — il fit une pause, son front s’obscurcit, et ses traits se contractèrent. — J’ai eu ma sœur vendue au marché de la Nouvelle-Orléans. — Je sais pourquoi on les vend et ce qu’en font ceux qui les achètent. Et je me laisserais enlever ma femme, et je la laisserais vendre, quand Dieu m’a donné pour la défendre deux bras robustes ! Non ; que le Seigneur m’assiste ! je combattrai jusqu’au dernier souffle, avant de laisser prendre ma femme et mon fils. M’en blâmez-vous ?

— Aucun homme mortel ne saurait te blâmer, Georges. La chair et le sang t’y poussent. Malheur au monde à cause des scandales, mais malheur à celui par qui le scandale arrive.

— Vous-même n’en feriez-vous pas autant à ma place ?

— Que Dieu m’épargne la tentation, dit Siméon. La chair est faible.

— Je crois que ma chair serait passablement forte en pareil cas, reprit Phinéas, déployant deux bras pareils à deux ailes de moulin. Je ne dis pas, ami Georges, que je ne te prête main-forte, pour tenir en respect un de ces drôles, pendant que tu régleras tes comptes avec lui.

— Si l’homme devait toujours résister au mal, dit Siméon, Georges aurait toute raison d’en agir ainsi ; mais les sages conseillers de notre peuple nous ont enseigné une plus haute doctrine ; car la colère de l’homme n’accomplit point la justice de Dieu. Sa grâce est en opposition avec notre volonté corrompue, et personne ne saurait l’avoir, si elle ne lui est donnée d’en haut. Prions donc le Seigneur de n’être point tentés.

— C’est bien aussi ce que je lui demande, dit Phinéas, car si la tentation est trop forte, qu’ils prennent garde à eux : Voilà !

— On voit bien que tu n’es pas Ami de naissance, reprit Siméon en souriant. Le vieil homme prend encore vigoureusement le dessus. »

À dire vrai, Phinéas avait été longtemps un hardi pionnier, un intrépide chasseur, un excellent tireur de daim ; mais devenu amoureux d’une jolie quakeresse, il s’était laissé entraîner par ses charmes à faire partie de la secte des Amis ; et bien qu’il fût un honnête, sobre et serviable membre de la communauté, les plus spiritualistes ne lui trouvaient pas assez d’onction, du moins dans le discours.

« L’ami Phinéas en veut toujours faire à sa guise, dit Rachel Halliday avec un sourire. Mais nous savons tous qu’il a le cœur droit.

— Ne vaudrait-il pas mieux presser notre fuite ? demanda Georges.

— J’étais debout à quatre heures, et je n’ai point perdu de temps : nous avons de l’avance sur eux, s’ils partent comme ils l’ont arrêté. En tout cas, il ne serait pas sûr de se mettre en route avant la nuit close : car il y a dans les villages d’en haut des gens de mauvais vouloir qui seraient disposés à nous chercher noise, s’ils voyaient notre chariot, et cela nous retarderait plus que l’attente. Je crois que dans deux heures nous pourrons nous risquer. Je vais aller engager Michel Cross à nous suivre à cheval, pour inspecter de près la route, et nous avertir de l’approche de l’ennemi. Michel a une bête qui, sans se gêner, damerait le pion à toutes ses pareilles. En un temps de galop, il nous rejoindrait, s’il y avait danger. Je dirai en passant à Jim et à la vieille de se tenir prêts, et de voir aux chevaux. Nous avons chance d’arriver à la station avant qu’ils nous atteignent. Ainsi, bon courage, ami Georges. Ce n’est pas le premier guêpier d’où je me serai tiré avec des compagnons de ta race ! Phinéas sortit et ferma la porte.

Phinéas est adroit, dit Siméon ; il fera pour toi ce qu’il y a de mieux à faire, Georges.

— Ce qui me chagrine surtout, reprit le jeune homme, c’est qu’il y ait risque pour vous.

— Tu m’obligeras, ami Georges, de n’en pas parler davantage. Ce que nous faisons est affaire de conscience. Nous ne pouvons pas agir autrement. Et toi, mère, dit-il en se tournant vers Rachel, hâte tes préparatifs, car il ne faut pas laisser partir nos amis à jeun. »

Tandis que Rachel et ses enfants accéléraient, de leur mieux, la cuisson des galettes, de la volaille, du jambon et des entremets du souper, Georges et Éliza, les bras enlacés, assis dans leur petite chambre, s’entretenaient comme le peuvent faire un mari et une femme, à la veille d’une séparation peut-être éternelle.

« Éliza, dit Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des terres, de l’argent, et tout à souhait, ne peuvent s’aimer comme nous nous aimons, nous autres, qui n’avons au monde que nous. Avant que je te connusse, Éliza, personne ne m’avait aimé que ma malheureuse mère, au cœur brisé, et ma sœur. Je vis Émilie le matin même où le marchand l’emmenait. Elle vint dans le coin où j’étais couché, et dit : « Pauvre Georges ! ta dernière amie s’en va. Que vas-tu devenir, pauvre garçon ! » Je me levai, je jetai mes deux bras autour d’elle. Je criais, je sanglotais : elle pleurait aussi. Ce furent les seules paroles affectueuses que j’entendis pendant dix longues années. Aussi mon cœur était-il desséché et réduit en cendres quand je te rencontrai. Me sentir aimé, — oh ! c’était presque ressusciter d’entre les morts. J’ai été un nouvel homme depuis : et maintenant on ne t’enlèvera à moi qu’avec la dernière goutte de mon sang. Pour l’avoir il faudra marcher sur mon cadavre.

— Le Seigneur aie pitié de nous ! dit Éliza toute en larmes. Qu’il nous permette seulement de sortir de ce pays ensemble, et je ne lui demande plus rien.

— Dieu est-il donc de leur côté ? murmura Georges, donnant cours à l’amertume de ses pensées plutôt qu’il ne répondait à sa femme. Voit-il tout ce qu’ils font ? Pourquoi laisse-t-il arriver ces choses ? Ils nous disent que la Bible est pour eux : certes, ils ont le pouvoir ! Ils sont riches, bien portants, heureux : ils sont membres des églises, et comptent sur le ciel : leur vie coule facile en ce monde. Tout leur vient à souhait ! Et de pauvres, honnêtes, fidèles chrétiens, — aussi bons, ou meilleurs chrétiens qu’eux, — sont couchés dans la fange sous leurs pieds ! ils les achètent ; ils les vendent ; ils trafiquent de leur sang, de leur cœur, de leurs gémissements, de leurs larmes, — et Dieu le permet !

— Ami Georges, dit Siméon, de la pièce voisine, écoute ce psaume, il te fera du bien. » Georges approcha sa chaise de la porte ; Éliza essuya ses pleurs, et tous deux prêtèrent l’oreille. Siméon lisait :

« Quant à moi, mes pieds m’ont presque manqué, et il s’en est peu fallu que mes pas n’aient glissé.

« Car j’ai porté envie aux insensés, en voyant la prospérité des méchants.

« Lorsque les hommes sont en travail, ils n’y sont point ; ils ne sont point frappés avec les autres hommes.

« C’est pourquoi l’orgueil les environne comme un collier, et la violence les recouvre comme un vêtement.

« Leurs yeux sont bouffis de graisse ; ils ont plus que leur cœur ne désire.

« Ils sont dissolus et parlent malicieusement d’opprimer ; ils parlent avec hauteur.

« Ils portent leur bouche jusqu’au ciel, et leur langue parcourt la terre.

« C’est pourquoi son peuple en revient à ceci, quand on lui fait boire en abondance les eaux de l’affliction.

« Et il dit : comment le Dieu Fort connaîtrait-il, et comment y aurait-il de la connaissance dans le Très-Haut ? »

— N’est-ce pas là ce que tu sens, Georges ?

— Oui, on vérité, répondit-il ; ce sont mes pensées, comme si je les eusse écrites.

— Eh bien, écoute encore, dit Siméon.

« Toutefois j’ai tâché de connaître ; mais cela m’a paru fort difficile :

« Jusqu’à ce que je sois entré aux sanctuaires du Dieu Fort, et que j’aie considéré la fin de ces gens là

« Quoi qu’il en soit, tu les as mis en des lieux glissants ; tu les fais tomber en des précipices.

« Ils sont comme un songe quand on s’est réveillé. Ô Seigneur, tu mettras en mépris leur éclat apparent, quand tu te réveilleras.

« Je serai donc toujours avec toi ; tu m’as pris par la main droite.

« Tu me conduiras par ton conseil, et puis tu me recevras dans ta gloire.

« Pour moi, approcher de Dieu, est mon bien ; j’ai mis toute mon espérance au Seigneur éternel. »

Ces saintes paroles de foi descendaient des lèvres du vieillard comme une musique sacrée ; elles pénétrèrent dans l’esprit irrité de Georges, et ses beaux traits prirent peu à peu une expression douce et résignée.

« Si tout finissait en ce monde, Georges, reprit Siméon, c’est alors que tu pourrais dire : Où est le Seigneur ? mais c’est souvent à ceux qui ont la moindre part en cette vie, qu’il réserve son royaume. Mets donc en lui ton espérance, et quoi qu’il te puisse arriver ici-bas, il te rendra justice un jour. »

Ces paroles, dites par quelque prédicant, austère pour autrui, indulgent pour lui-même, et débitées comme un lieu commun de pieuse rhétorique à l’usage des affligés, eussent manqué leur effet ; mais, venant d’un homme qui s’exposait tous les jours, avec calme, à l’amende et à la prison, pour servir une cause humaine et divine, elles avaient un poids immense : et les pauvres fugitifs désolés y puiseront un surcroît de force et de courage.

Rachel prit Éliza par la main, et la conduisit à table : à peine étaient-ils à souper qu’on frappa doucement : Ruth entra.

« J’ai couru bien vite, dit-elle, apporter ces petits bas pour le garçon : il y en a trois paires en laine, bonnes et chaudes. Il fait si froid au Canada ! Tu ne te laisses pas abattre, j’espère, ajouta-t-elle en faisant le tour de la table pour arriver à Éliza. Elle lui serra cordialement la main et glissa un gâteau de maïs dans celle de Henri. J’en ai apporté un petit paquet, dit-elle en faisant des efforts désespérés pour le tirer de sa poche. Les enfants ont toujours faim, tu sais.

— Oh merci, vous êtes trop bonne, dit Éliza.

— Mets-toi là, et soupe avec nous, Ruth, dit Rachel.

— Impossible. J’ai laissé des biscuits au four et John avec le petit ; si je reste une minute de trop, John laissera brûler les biscuits, et donnera au petit tout ce qu’il y a de sucre dans le sucrier. Il n’en fait jamais d’autres, dit la petite quakeresse en riant. Au revoir donc, Éliza — au revoir, Georges. Que le Seigneur vous accorde un bon voyage ! Et sur ce, elle partit d’un pied léger.

Un grand chariot couvert s’arrêta bientôt devant la porte. La nuit était claire, et les étoiles brillaient au ciel. Phinéas sauta lestement à bas du siège pour donner un coup de main aux arrangements des voyageurs. Georges sortit de la maison, donnant le bras à sa femme d’un côté, et de l’autre portant son fils. Il marchait d’un pas ferme ; sa figure était calme et résolue, Rachel et Siméon le suivaient.

« Sortez un moment, vous autres, dit Phinéas à ceux qui étaient déjà dans la voiture, afin que j’assujettisse la banquette de derrière pour les femmes et l’enfant.

— Voilà deux peaux de buffle, dit Rachel ; arrange les sièges aussi commodément que possible C’est une fatigue de voyager toute une nuit ! » Jim s’élança hors du chariot le premier, et en fit descendre avec soin sa vieille mère, qui, cramponnée à son bras, regardait avec anxiété autour d’elle, s’attendant à voir se glisser quelque traqueur dans l’ombre.

« Jim, tes pistolets sont-ils prêts, et armés ? demanda Georges à voix basse.

— Oui, tout prêts, répliqua Jim.

— Et tu sais ce que tu as à faire, s’ils viennent ? Tu n’hésiteras pas ?

— Hésiter ? oh non ! » Jim ouvrit sa large poitrine et aspira l’air fortement : « Me crois-tu disposé à leur rendra ma mère ? »

Pendant ce bref colloque, Éliza prit congé de Rachel ; Siméon l’aida à monter en voiture, et se faufilant au fond avec son fils, elle s’assit sur les peaux de buffle : la vieille vint ensuite. Georges et Jim se placèrent sur la banquette de devant, et Phinéas sur le siège.

« Adieu, amis ! leur cria Siméon du dehors.

— Dieu vous bénisse ! » répondirent-ils tous de l’intérieur.

Et le chariot s’ébranla, sautant et cahotant sur la route glacée.

Le bruit des roues, l’inégalité du chemin, interdisaient toute conversation. La voiture roula donc à travers de longs espaces couverts de bois, à travers d’immenses plaines arides et solitaires, gravissant des collines, descendant des vallées, et avançant cahin-caha, heure après heure. L’enfant, profondément endormi, reposait sur les genoux de sa mère. La pauvre vieille avait enfin oublié ses terreurs. L’anxiété même d’Éliza cédait au sommeil, à mesure que s’avançait la nuit. Phinéas seul, toujours sur l’éveil, charmait les longueurs de la route, en sifflant certains airs peu édifiants, et fort anti-quakers.

Vers trois heures du matin, Georges distingua le cliquetis rapide et pressé d’un pas de cheval, arrivant derrière eux. Il poussa Phinéas du coude. Phinéas arrêta ses chevaux : il écouta.

« Ce doit être Michel, dit-il ; je crois reconnaître le galot de sa bête. » Il se leva debout sur le siège, et regarda en arrière.

Un cavalier, accourant à toute bride, apparut au sommet d’une colline éloignée. « C’est lui, ou je me trompe fort, » dit Phinéas. Georges et Jim avaient sauté à terre, avant de savoir ce qu’ils faisaient : immobiles et muets, ils attendaient, la figure tournée vers le messager. Celui-ci approchait ; tout à coup, il disparut dans un vallon, mais ils entendaient encore le piétinement fougueux et précipité du cheval ; enfin, il surgit sur le haut d’une éminence, à portée de la voix.

« C’est Michel en chair et en os, dit Phinéas ; et il appela : Michel ! holà hé !

— Phinéas ! est-ce toi ?

— Oui ; quelles nouvelles ? — viennent-ils ?

— À cent pas derrière moi ! huit ou dix, échauffés d’eau-de-vie, sacrant, écumant, comme une bande de loups. »

Il parlait encore, la brise apporta le son affaibli d’une troupe au galop.

« Rentrez, — et vivement ! dit Phinéas. S’il faut se battre, attendez que je vous mène un bout de chemin plus loin. » Georges et Jim sautèrent sur la banquette, et Phinéas lança ses chevaux à fond de train. Michel les escortait. Le chariot roula, bondit, vola presque sur la terre durcie, mais le bruit des cavaliers qui accouraient derrière devenait de plus en plus distinct. Les femmes l’entendirent ; elles regardèrent avec terreur au dehors, et virent, à la cime d’une colline distante, un groupe d’hommes qui se détachait sur le fond rouge du ciel rayé par les premières lueurs de l’aube. Encore une autre colline franchie ; les traqueurs viennent d’apercevoir le chariot, que sa bâche blanche signale de loin : un brutal hurlement de triomphe arrive jusqu’aux fugitifs. Éliza, qui se sent défaillir, presse fortement son enfant sur son sein ; la vieille gémit et prie : Georges et Jim arment leurs pistolets avec l’énergie du désespoir. L’ennemi gagne du terrain. La voiture a fait un soudain détour, et s’arrête en vue d’une chaîne de rochers escarpés, surplombant, formant une masse isolée et gigantesque au milieu d’un terrain plane et découvert. Ce solitaire amas de rocs, qui se dresse, noir et massif, sur le ciel coloré du matin, semble offrir une retraite assurée.

Ce lieu était bien connu de Phinéas, qui l’avait exploré mainte et mainte fois dans ses excursions de chasse, et c’était pour l’atteindre qu’il avait impitoyablement fouetté ses chevaux.

« Maintenant à l’assaut ! dit-il, sautant à bas de son siège. Sortez tous en un clin d’œil et grimpez là-haut avec moi ! Michel, attache ton cheval au chariot ; pousse jusque chez Amariah ; décide-le à venir, lui et ses fils, nous aider à mettre ces drôles à la raison. »

Tous furent à terre en une seconde.

« Là, dit Phinéas, s’emparant de Henri ; chargez-vous des femmes, vous autres, et courez aussi vite que vous ayiez jamais couru ! »

L’exhortation était inutile. Tous, plus agiles que la parole, franchirent la palissade et s’enfuirent vers les rochers, tandis que Michel, attachant par la bride son cheval au chariot, s’éloignait à toute vitesse.

« En avant, dit Phinéas, lorsque arrivé au pied des rocs il distingua, à la clarté mixte des étoiles et de l’aube, les traces d’un sentier mal frayé ; voilà un de nos vieux repaires de chasse. Alerte ! »

Il marchait le premier, gravissant le rocher comme une chèvre, l’enfant toujours dans ses bras. Jim venait après, portant sur ses épaules sa vieille mère tremblante, Georges et Éliza formaient l’arrière-garde.

La troupe des cavaliers, arrivée aux palissades, maugréait, jurait, et, mettant pied à terre, se disposait à poursuivre sa proie.

De leur côté, les pauvres malheureux traqués avaient atteint le sommet de la chaîne. Là, le sentier fuyait à travers un étroit défilé, ou l’on ne pouvait passer qu’un à un. Tout à coup ils se trouvèrent arrêtés par une crevasse large de plus d’un mètre : au delà, une pile de rocs, séparée du reste de la chaîne, élevait à trente pieds de hauteur ses flancs nus et perpendiculaires comme les murailles d’un château fort. Phinéas franchit d’un bond la crevasse, et déposa l’infant sur une plate-forme tapissée de mousse, à la cime du rocher.

« À votre tour ! cria-t-il. Sautez ferme, si vous tenez à la vie ! » L’un après l’autre ils franchirent le précipice, et escaladèrent le roc. Des fragments de pierres mobiles leur servaient de rempart, et les empêchaient d’être vus d’en bas.

« Eh bien ! nous y voilà tous ! dit Phinéas, retranché derrière les fragments de granit, d’où il épiait les assaillants qui montaient en désordre. Qu’ils nous attrapent, s’ils peuvent ! Personne n’arrivera ici sans passer d’abord seul dans le défilé entre ces deux rocs, tout juste à portée de vos pistolets, enfants. Voyez-vous !

— Je vois, répondit Georges : mais comme ceci nous regarde, laissez-nous courir tout le risque, et livrer la bataille.

— À ton aise, Georges, donne-t’en à cœur joie ! reprit Phinéas en mâchant quelques feuilles de thym ; mais tu ne m’interdis pas le plaisir du spectacle, je suppose. Vois donc comme ils se consultent là-bas ! ils ont l’air de poules qui se préparent à grimper sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de leur envoyer un mot d’avis, avant de les laisser se mettre en route ? ne fût-ce que pour les avertir loyalement qu’ils se feront tuer ? »

Le groupe au-dessous, éclairé par les premières lueurs du jour, était maintenant très-visible. Il se composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux constables, et d’un ramas de vagabonds enrôlés avec un verre d’eau-de-vie à la prochaine taverne, pour prendre part au divertissement de traquer des nègres marrons.

« Eh bien, Tom, voilà vos racoons pris au gîte, dit l’un.

— Oui, je les ai vus grimper là-haut, repartit Tom, et le chemin est par ici. Je suis d’avis de monter tout droit. Je les défie de faire le saut, et nous les aurons bientôt dénichés !

— Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les pierres, reprit Marks ; et nous passerions un mauvais quart d’heure.

— Pouah ! dit Tom, avec un ricanement ironique. Tu en es toujours pour sauver ta peau, Marks. N’y a pas de danger — les nèg’ sont diablement trop poltrons.

— Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas soin de ma peau, dit Marks, vu que je n’en ai pas de rechange. Les nèg’ se battent quelquefois comme des démons. »

À ce moment, Georges parut sur le sommet du roc au-dessus, et dit d’une voix sonore et calme :

« Messieurs, qui êtes-vous, et que voulez-vous ?

— Nous voulons une bande de nèg’ fuyards, répondit Tom Loker. Un Georges Harris, Éliza Harris et leur fils, de plus Jim Selden et une vieille. Nous avons ici des officiers de justice et un mandat pour les arrêter. Et nous les aurons, entendez-vous ? Toi-même, n’es-tu pas Georges Harris, appartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le Kentucky ?

— Je suis Georges Harris. Un M. Harris, du Kentucky, m’appelait son esclave. Mais maintenant je suis libre, debout sur le sol que Dieu a fait libre, avec la femme et l’enfant que j’ai le droit d’appeler miens. Jim et sa mère sont avec nous. Nous avons des armes pour nous défendre, et nous nous défendrons. Vous pouvez monter, si vous le voulez ; mais le premier qui arrive à portée de nos pistolets est un homme mort, et ainsi du second, du troisième, et des autres jusqu’au dernier.

— Allons, allons, dit un gros homme essoufflé qui s’avança en se mouchant : ce n’est pas là une manière de parler convenable, jeune rebelle. Nous sommes officiers de justice, comme vous voyez ; nous avons de notre côté la loi, le pouvoir et le reste ; vous ferez donc mieux de vous rendre tout tranquillement, puisqu’il vous faudra tôt ou tard en venir là.

— Je sais très-bien que vous avez pour vous la loi et le pouvoir, dit Georges avec amertume. Vous voulez prendre ma femme pour la vendre à la Nouvelle-Orléans, mon enfant pour le parquer comme un veau dans les étables d’un marchand d’esclaves, et la vieille mère de Jim pour la rendre à la bête féroce qui l’a insultée et fouettée par dépit de ne pouvoir plus maltraiter son fils. Vous voulez renvoyer Jim et moi au fouet, à la torture, pour être broyés sous les talons de ceux que vous appelez nos maîtres, et vos lois vous prêtent leur appui pour le faire. Honte à elles ! honte à vous ! Mais vous ne nous tenez pas. Vos lois, nous les renions ! votre pays n’est pas le nôtre. Nous sommes ici, sous le ciel de Dieu, aussi libres que vous : et, par le Tout-Puissant qui nous a créés, nous défendrons notre liberté jusqu’à la mort ! »

Georges était beau à voir, sur la cime de ce roc, faisant sa déclaration d’indépendance. Les rougeurs du matin teignaient de pourpre ses joues basanées, et les premiers feux du jour allumaient une flamme dans ses yeux noirs, alors que la main levée vers le ciel, il en appelait de l’homme à Dieu.

Si c’eût été un jeune Hongrois défendant avec courage, dans quelque gorge de montagne, la retraite de fugitifs échappés de l’Autriche, en Amérique on l’eût proclamé un héros ! mais nous sommes trop bien appris et trop bons patriotes pour voir rien d’héroïque dans la défense de gens de couleur, de race africaine, s’enfuyant de l’Amérique au Canada. Ceux de nos lecteurs qui ne verraient pas la chose du même œil, en doivent prendre toute la responsabilité. Que des réfugiés hongrois, parvenus à se soustraire aux mandats et aux autorités de leur légitime gouvernement, mettent le pied en Amérique, la presse et les législateurs rivalisent d’applaudissements et de félicitations. Mais que des fugitifs africains au désespoir en fassent autant, c’est… hélas ! que n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, il est certain que l’attitude, l’œil, la voix, le geste frappèrent un moment de mutisme le groupe au dessous. Il y a quelque chose dans la hardiesse et la décision qui impose, même aux plus grossières natures. Marks, seul, ne fut pas ému. Il arma secrètement son pistolet, et profitant du silence qui suivit le discours de Georges, il le visa et tira.

« La somme à toucher dans le Kentucky est la même, qu’il soit mort ou vif, » dit-il froidement en essuyant son pistolet sur la manche de son habit.

Georges fit un bond en arrière, — Éliza poussa un cri, — la balle, après avoir effleuré les cheveux de son mari, avait passé près de sa joue, et s’était logée dans l’arbre au-dessus.

« Ce n’est rien, Éliza, dit vivement Georges.

— Tu feras mieux de te tenir hors de vue, et de ne plus pérorer, reprit Phinéas : c’est de la vraie racaille.

— Jim, dit Georges, regarde si tes pistolets sont en état, et veille avec moi au défilé. Je tire sur le premier qui se montre, toi sur le second, et ainsi de suite. Il ne faut pas, vois-tu, perdre deux coups sur un seul homme.

— Mais, si tu ne touches pas ?

— Je toucherai, dit Georges froidement.

— Bien ! murmura Phinéas entre ses dents ; il y a de l’étoffe dans ce garçon. »

Après le feu de Marks, l’ennemi parut un instant indécis.

« Je crois que le coup a porté, dit un des hommes. J’ai entendu un cri perçant.

— Je monte tout droit, pour mon compte, dit Tom. Je n’ai jamais eu peur de ces chiens de nèg’, et je ne commencerai pas à présent. Qui me suit ? Et il s’élança sur les rocs.

Georges entendit distinctement ces mots ; il arma son pistolet, l’examina, et visa le point du défilé où le premier qui arriverait en haut devait se montrer.

Un des plus courageux de la bande suivit Tom, et, l’impulsion donnée, tous se précipitèrent à la suite les uns des autres ; — la queue poussant la tête plus vite qu’il ne lui convenait d’aller. Ils avançaient ; bientôt la forme massive de Tom apparut de l’autre côté, presque sur le bord de la crevasse.

Georges fit feu ; la balle pénétra dans le flanc droit ; mais, quoique blessé, il ne recula pas : poussant le mugissement d’un taureau furieux, il mesura l’espace et prit son élan.

« Ami, dit Phinéas, se pinçant tout à coup en face, et lui allongeant une rude poussée à mi-chemin avec ses longs bras, on n’a que faire de toi ici. »

Il roula dans le gouffre, dégringolant au milieu de souches, d’arbustes, de pierres détachées, que son poids entraînait avec lui, jusqu’à ce qu’il arrivât, meurtri et gémissant, à une profondeur de trente pieds. La chute l’eût tué, si elle n’eût été amortie par les branches d’un grand arbre qui accrochèrent ses habits au passage. Il n’en descendit pas moins avec une rapidité qui ne lui fut en rien agréable ou commode.

« Le Seigneur nous assiste ! Ce sont de vrais diables ! » s’écria Marks, battant en retraite au bas du rocher, avec beaucoup plus d’empressement qu’il n’en avait mis à monter. Les autres descendaient pêle-mêle après lui ; en particulier le gros constable, haletant et soufflant de la façon la plus énergique.

« Vous autres, dit Marks, faites le tour, et allez-vous-en ramasser là-bas ce pauvre Tom, tandis que je vais monter à cheval et courir à toute bride chercher de l’aide ! C’est entendu, » Et sans prendre garde aux railleries et aux huées de ses compagnons, Marks tint parole, et s’éloigna au grand galop.

« A-t-on jamais vu plus rampante vermine ? dit un des hommes. Nous amener ici pour faire ses affaires, et détaler en nous laissant dans la nasse !

— Ne nous faut-il pas aller ramasser son camarade ? dit un autre. Le diable m’emporte si je me soucie qu’il soit vivant ou mort ! »

Guidés par les gémissements, ils se frayèrent une route à travers les souches et les buissons jusqu’à l’endroit où gisait Tom, se plaignant et jurant tour à tour avec une égale véhémence.

« Vous vous tenez joliment en haleine, hé Tom ! dit l’un. Êtes-vous fort blessé ?

— Je n’en sais rien. Tâchez de me soulever ; aie ! aie ! maudit soit cet infernal quaker ! Sans lui j’en expédiais quelques-uns ici, en bas, pour voir si la promenade était de leur goût. »

On parvint, non sans beaucoup d’efforts et de peine, à remettre sur pied le héros déchu, et à le conduire, soutenu sous chaque bras, jusqu’au lieu où attendaient les chevaux.

« Si vous pouviez seulement me ramener à un mille en arrière, dans cette taverne. Donnez-moi un mouchoir, quelque chose à tamponner là, pour arrêter ce maudit sang. »

Georges regarda par-dessus les rocs ; il vit les hommes essayer de hisser sur la selle le gigantesque corps de Tom, qui, après deux ou trois tentatives infructueuses, tournoya sur lui-même, et retomba lourdement à terre.

« Oh ! j’espère qu’il n’est pas tué ! s’écria Éliza, qui regardait de loin avec les autres.

— Pourquoi pas, dit Phinéas ; il a été servi selon ses mérites.

— Oh ! c’est qu’après la mort vient le jugement ! dit la jeune femme.

— Oui, reprit la vieille, qui avait passé tout le temps du combat à geindre et à marmotter des prières méthodistes. C’est tout de même un terrible passage pour l’âme de la pauvre créature !

— Sur ma parole, je crois qu’ils le plantent-lâ ! » dit Phinéas.

C’était la vérité. Après quelques pourparlers, quelque apparence d’hésitation, tous remontèrent à cheval et partirent. Dès qu’ils furent hors de vue, Phinéas se remit en mouvement.

« Il nous faut descendre et faire un bout de chemin, dit-il. J’ai recommandé à Michel d’aller en avant chercher de l’aide et de revenir avec le chariot, mais nous ferons bien d’aller à sa rencontre. Fasse le Seigneur qu’il ne tarde pas trop ! Il est de bonne heure ; et de quelque temps encore il n’y aura pas grand piétons sur la route ; nous ne sommes pas à plus de deux milles de notre halte. Si le chemin n’avait pas été si mauvais cette nuit, nous les aurions certainement dépassés. »

Comme ils approchaient des palissades, ils découvrirent à distance sur la route, le chariot, escorté de cavaliers.

« Voilà Michel, Étienne et Amariah ! s’écria joyeusement Phinéas. À présent, nous pouvons nous croire aussi en sûreté que si nous étions déjà là-bas.

— Alors, arrêtons-nous un peu, dit Éliza, et faisons quelque chose pour ce pauvre homme. Il gémit à faire pitié !

— Ce n’est qu’agir en chrétiens, dit Georges. Relevons-le et emmenons-le avec nous.

— Pour le donner à soigner aux quakers ? dit Phinéas. C’est là ce qui serait joli ! ma foi, pour mon compte, je ne m’y oppose pas. Voyons un peu où il en est ? » et Phinéas qui, dans le cours de sa vie de pionnier et de chasseur, avait acquis quelque expérience de chirurgie pratique, s’agenouilla près du blessé et l’examina attentivement.

« Marks, dit Tom d’une voix faible, est-ce toi, Marks ?

— Non, pas précisément, l’ami, répliqua Phinéas, Marks ne s’inquiète que de sa peau, et fort peu de toi. Il a décampé depuis longtemps.

— Je crois que mon affaire est faite, dit Tom. Le maudit chien de poltron, me laisser mourir seul ! Ma pauvre vieille mère m’a toujours dit que ça tournerait comme ça.

— Seigneur bon Dieu ! entendez-vous la pauv’ créature ? il a une maman aussi ! se récria la vieille négresse. Je peux pas m’empêcher de le plaindre.

— Doucement, doucement ! ne t’avise pas d’aboyer ou de mordre, l’ami, dit Phinéas à Tom, qui faisait mine de vouloir ruer, et qui le repoussait de la main. Tu n’as de chance de salut que si j’arrête le sang. » Il s’occupa aussitôt à faire des compresses et des bandes avec son mouchoir de poche, et le linge que ses compagnons purent lui fournir.

« C’est vous qui m’avez poussé en bas, dit Tom faiblement.

— Eh bien, si je n’avais pris les devants, c’est toi qui nous dépêchais à ta place, tu vois ! dit Phinéas, en se penchant pour appliquer l’appareil. Là, là,— laisse-moi fixer ce bandage. Nous te voulons du bien et ne te gardons pas rancune. Tu seras conduit dans une maison où tu seras supérieurement soigné, — comme par ta propre mère. »

Tom gémit et ferma les yeux. Chez les hommes de cette classe, la vigueur et la résolution sont tout à fait physiques et s’écoulent avec le sang. L’abattement de ce pauvre géant était pitoyable à voir.

Les nouveaux venus avaient maintenant rejoint. On enleva les banquettes du chariot. Des peaux de buffle doublées en quatre furent étendues dans un des côtés, et quatre hommes y transportèrent, à grand’peine, la lourde masse de Tom. Dès qu’il fut dans la voiture, il s’évanouit. La vieille négresse, dans son ardeur de compassion, s’assit auprès et lui soutint la tête sur ses genoux. Éliza, Georges et Jim se casèrent comme ils purent dans ce qui restait d’espace, et on se mit en route.

« Que pensez-vous de la blessure ? demanda Georges, assis sur le siège à côté de Phinéas.

— Elle a pénétré assez avant dans les chairs, et les culbutes qu’il a faites, les écorchures qu’il a attrapées en dégringolant de là-haut, ne l’ont pas précisément remis. Il a copieusement saigné, — ce qui l’a mis à sec de sang et de courage, tout à la fois ; — mais il en reviendra, et peut-être y aura-t-il appris une ou deux choses essentielles…

— Je suis bien aise de ce que vous me dites-là, reprit Georges. La pensée d’avoir été cause de sa mort, même dans une juste défense, m’eût toujours pesé.

— Oui, dit Phinéas, tuer est une vilaine besogne, qu’elle s’attaque à homme ou à bête ! J’ai été grand chasseur en mon temps, et j’ai vu un daim, blessé à mort et mourant, me regarder avec des yeux qui me donnaient à penser que j’était un méchant d’avoir tué la pauvre bête. Quand il y va d’une créature humaine, la chose est encore plus grave ; car, comme le dit ta femme, après la mort vient le jugement. Je ne crois donc pas que les scrupules de nos gens, en pareille matière, soient par trop stricts ; et vu la manière dont j’ai été élevé, il m’a fallu leur faire joliment de concessions.

— Que ferons-nous de ce pauvre homme ? dit Georges.

— Eh ! nous le porterons chez Amariah. Il y a la grand’mère d’Étienne, Dorcas, qu’on l’appelle, qui est une fameuse garde. C’est comme qui dirait de nature, chez elle ; jamais elle n’est plus contente que quand elle a un malade à soigner. Nous pouvons le lui laisser pour une bonne quinzaine. »

Au bout d’une heure de route, on atteignit une belle ferme, où un déjeuner abondant attendait les voyageurs fatigués. Tom Loker fut bientôt déposé dans un lit beaucoup plus propre et plus moelleux qu’aucun de ceux qu’il eût jamais occupés. Sa blessure fut pansée et bandée avec soin. Ouvrant et fermant, comme un enfant fatigué, ses yeux languissants, il regardait les rideaux blancs de la fenêtre, et les douces ombres qui glissaient sans bruit dans sa chambre et autour de son lit.

Nous allons pour l’instant prendre congé de lui et de ses compagnons.