La Case de l’oncle Tom/Ch XXXIX

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Traduction par Louise Swanton Belloc.
Charpentier (p. 513-526).


CHAPITRE XXXIX.

Victoire.


Grâces soient rendues au Seigneur qui
donne la victoire.


Plus d’un parmi nous n’a-t-il pas senti, dans l’âpre et pénible route de la vie, combien, à certaines heures, il lui eut été plus facile de mourir que de vivre ?

Le martyr, en face d’une horrible mort d’angoisses et de tortures, trouve, dans sa terreur même, un excitant, un puissant aiguillon. Il y a combat, lutte, et, par suite, une ardeur, un courage, un frisson vivifiant qui, à travers la crise douloureuse, porteront l’âme au seuil de l’éternelle gloire, de l’éternel repos.

Mais vivre pour s’user, jour après jour, sous une basse, amère, avilissante, écrasante servitude ; sentir chaque nerf se relâcher, s’amortir ; chaque sentiment s’émousser, chaque lueur de pensée s’éteindre, — lent, continu, dégradant supplice de l’âme, où la vie intérieure s’écoule, saignant goutte à goutte, heure par heure, — ah ! c’est là qu’est la vraie pierre de touche de ce que renferme d’or pur le cœur d’un homme ou d’une femme !

Lorsque, face à face avec son bourreau, Tom écoutait ses menaces, et croyait, du fond de l’âme, que sa dernière heure avait sonné, son cœur se gonflait de courage. Il lui semblait qu’il pourrait supporter les tortures, le feu, tout, avec l’image de Jésus et du ciel si proche au delà. Mais le tyran une fois loin, l’ardeur intérieure apaisée, vinrent les angoisses de ses membres las et meurtris, la douloureuse et pleine connaissance d’une abjection, d’une misère, sans espoir, sans rachat, — et le jour fut long à porter.

Longtemps avant que ses plaies fussent fermées, Legris avait insisté pour qu’on remit le nègre aux travaux réguliers des champs. Alors recommenceront les labours successifs, les fatigues accumulées sur les fatigues ; les avanies de toutes les heures, aggravées par ce que peut inventer l’inimitié d’un esprit bas et pervers. Même dans l’aisance et la liberté, on sait ce qu’en dépit des adoucissements qui l’accompagnent la souffrance physique entraîne d’irritabilité. Tom cessa de s’étonner de l’humeur hargneuse et sombre de ses compagnons d’infortune : hélas ! ce caractère placide, heureux, habitude de sa vie entière, cédait presque aux incessantes attaques des mêmes fléaux. Il s’était promis quelque peu de loisir pour lire sa Bible ; mais là, il n’y avait pas de loisir. Au fort de la saison, plus de dimanches, ni arrêt, ni repos : Legris poussait toutes ses mains sans relâche. — Et pourquoi pas ? Il faisait ainsi plus de coton et gagnait son pari. S’il usait quelques nègres de surplus ? eh bien ! il en rachèterait de meilleurs. D’abord Tom, au retour du travail, chaque soir, avait coutume de lire un ou deux versets, à l’éclat vacillant de la flamme. Mais après le cruel traitement qu’il avait subi, il revenait si épuisé, si endolori, que la tête lui tournait, ses yeux faiblissaient quand il s’efforçait de lire, et il se voyait contraint de s’étendre, avec les autres, dans le dernier état d’épuisement.

Faut-il s’étonner qu’au sein de si profondes ténèbres, la sérénité religieuse, la foi qui l’avaient jusque-là vigoureusement soutenu, fussent ébranlées ? Le plus terrible problème de notre mystérieuse vie se présentait constamment devant lui : — des âmes écrasées, ruinées, le triomphe du mal, — et Dieu muet. Les semaines, les mois s’écoulèrent ; Tom luttait, l’âme abattue et sombre. Il songeait à la lettre écrite à ses amis du Kentucky par miss Ophélia, et priait Dieu avec ardeur de lui envoyer la délivrance ; puis, jour par jour, il veillait, dans une espérance vague de voir arriver quelqu’un envoyé pour le racheter. Personne ne venait, et il eût voulu arracher de son sein les amères pensées. — Était-ce donc en vain qu’il servait Dieu, que Dieu l’abandonnait ainsi ! — Quelquefois il rencontrait Cassy ; plus rarement, appelé à la maison, il apercevait à la dérobée la figure mélancolique d’Emmeline ; mais il n’avait de communications ni avec l’une ni avec l’autre ; et, vraiment, le temps manquait pour converser avec n’importe qui.

Un soir, tout anéanti, il s’était accroupi près des brandons à demi éteints, devant lesquels cuisait sa misérable pitance. Il jeta deux ou trois broutilles sur la braise, essuya d’exciter un peu de flamme, et ouvrit sa Bible. Là se trouvaient marqués tant et tant de passages, qui si souvent avaient pénétré son âme, — paroles des patriarches et des voyants, des poètes, des sages, qui, depuis le commencement des siècles, ont enseigné le courage à l’homme : voix résonnant du sein de cette immense nuée de témoins, qui nous environnent durant les luttes de la vie. La Parole avait-elle donc perdu de sa force ? ses yeux défaillants, ses sens émoussés, ne répondaient-ils plus à l’appel de cette inspiration puissante ? Avec un profond soupir, il remit le livre dans sa poche. Un brutal éclat de rire le fit tressaillir. Il releva la tète. — Legris était debout en face de lui.

« Eh bien, vieux nèg’, dit le maître, tu trouves que ta religion fonctionne mal, à ce qu’il paraît ! Je me doutais que je ferais entrer quelque bon sens dans ta caboche, au travers de ta laine, à la fin ! »

Le cruel sarcasme était pis que la faim, le froid, le dénûment : Tom se tut.

« Tu es un sot, car je te voulais du bien quand je t’ai acheté, poursuivit Legris. Il ne tenait qu’à toi d’être plus heureux que Sambo ou Quimbo, tous deux ensemble. Au lieu de te faire rosser, étriller, de deux jours l’un, tu aurais levé la tête parmi tes pareils, et rondiné à ton tour les autres nèg’s ! De temps en temps on t’aurait ragaillardi le cœur avec une bonne rasade de chaud punch au whishy. Allons ! Tom, entends raison ! — Flanque-moi ce vieux tas de jongleries au feu, et embrasse mon Credo !

— Le Seigneur m’en préserve ! dit Tom avec ferveur.

— Tu vois que le Seigneur ne s’inquiète guère de toi ; s’il en prenait souci, il ne t’aurait pas tout d’abord laissé choir dans mes griffes. Ta religion, entends-tu bien, n’est qu’un tas de mensonges et de duperies. Je sais ce qu’en vaut l’aune, Tom, et tu ne perdras rien à te ranger de mon bord. Je suis quelqu’un, moi, et je puis quelque chose !

— Non, maître, dit Tom, je tiens bon. Que le Seigneur m’aide ou ne m’aide pas, je m’attacherai à lui, je croirai en lui jusqu’au bout !

— Double sot ! vieille dupe ! cria Legris lui crachant au visage, et le repoussant du pied. Ne t’inquiète pas, va ! je te pourchasserai, je te soumettrai ; — tu verras ! » Et Legris s’éloigna.

Quand, sous un fardeau trop lourd, l’âme succombant oppressée, descend aux dernières limites d’humiliation et de découragement, soudain, par une réaction violente il arrive que toutes les fibres, tous les nerfs se tendent, et rejettent le poids écrasant ; alors, de la plus accablante angoisse naît un retour inespéré de force et de courage. Il en fut ainsi pour Tom. Les railleries impies de son maître avaient fait reculer son âme lassée, jusqu’au point le plus bas : si la main de la foi le rattachait encore à l’impérissable roc, c’était avec l’étreinte glacée du désespoir. Tom était demeuré abasourdi, courbé près de son feu. Soudain, tout ce qui l’environnait s’effaça. Devant lui se dressait l’image du Fils de l’Homme, couronné d’épines, frappé, saignant. Tom, ému d’admiration et de respect, contemplait la face majestueuse et placide. Les yeux profonds, pleins d’une douloureuse tendresse, le pénétrèrent jusqu’au fond du cœur ; son âme se réveilla ; il tendit ses deux mains, prosterné, à genoux. — Graduellement la vision s’éclairait ; les épines s’allongèrent en rayons lumineux, et dans une ineffable splendeur, il vit la face divine et glorieuse se pencher sur lui, et une voix dit : « Celui qui vaincra s’assoira sur mon trône avec moi ; car moi aussi j’ai vaincu, et je suis assis à la droite de mon Père. »

Combien de temps Tom resta là, il ne le savait pas. Quand il revint à lui, le feu s’éteignait, ses haillons étaient trempés d’une rosée glaciale ; mais la redoutable crise était passée ; et dans la joie qui l’inondait, il ne sentait plus ni faim, ni froid, ni abjection, ni abandon, ni misère. Du plus profond de son âme, à partir de cette heure, il secoua tous les liens terrestres, se sépara de toutes les espérances de la vie présente, et offrit sa volonté propre en holocauste à l’Infini. Tom contempla, sur la voûte sans bornes, les silencieuses et immortelles étoiles, — imparfaites images des myriades d’êtres angéliques dont les regards s’abaissent sur l’homme ; et la nuit résonna des paroles triomphantes d’un hymne qu’il avait chanté souvent en de plus heureux jours, mais jamais avec une telle plénitude de joie :

La terre fondra comme neige,
Et le soleil s’éclipsera ;
Mais le Seigneur, qui nous protège,
À ma droite se lèvera !
Quand mon existence mortelle,
La chair, les sens disparaîtront ;
Sans voile, la gloire éternelle,
Viendra rayonner sur mon front.
Des milliers de millions d’années,
Devant nous passeront en vain ;
Nos bienheureuses destinées
Jamais ne connaîtront de fin.

Pour peu qu’on soit au fait des histoires religieuses qui circulent parmi les esclaves, on sait que rien n’est plus fréquent que les visions du genre de celle-ci. Nous avons eu occasion d’entendre souvent des récits merveilleux, racontés avec une foi naïve par ces hommes simples et croyants. Les psychologistes parlent d’un état dans lequel les émotions deviennent si impérieuses, l’imagination tellement puissante, que les sens leur obéissent, et revêtent l’idée immatérielle d’une forme visible. Qui limitera d’ailleurs l’emploi que le Tout-Puissant peut faire des facultés dont il nous a doués ? Qui lui tracera ses voies pour ranimer l’âme oppressée ? Ah ! si l’esclave, abandonné de tous, croit que Jésus s’est manifesté à lui, que le Christ lui a parlé, qui osera le contredire ? LUI, le Sauveur, n’a-t-il pas dit que sa mission, dans tous les siècles, est de guérir les cœurs brisés, et de relever libre celui qu’écrasait sa chaîne !

Quand les lueurs grisâtres du crépuscule du matin éveillèrent les dormeurs pour le labeur des plantations, parmi ces malheureux en haillons, frissonnants, il en était un qui marchait d’un pas joyeux et triomphal ; car, plus ferme que le sol qu’il foulait, son inébranlable foi se fondait sur l’éternel amour du Tout-Puissant.

Ah ! maintenant essaie tes forces, Legris ! Les dernières angoisses, le malheur, l’abjection, le besoin, la perte de tout, ne feront plus que hâter l’heure où il se lèvera prêtre et roi, selon Dieu !

De ce moment, un inviolable horizon de paix environna le cœur de l’humble opprimé, — le Sauveur, toujours présent, l’avait élu pour son temple. Loin maintenant les douloureux déchirements des regrets terrestres ; loin les fluctuations énervantes d’espérances, de désirs et de craintes ; la volonté humaine si longtemps saignante dans la lutte, courbée aujourd’hui, s’était complètement fondue dans le vouloir divin. — C’était désormais si court à ses yeux que ce reste de vie ! — Si proches, si éclatantes apparaissaient les béatitudes éternelles, que les dernières souffrances, les angoisses suprêmes, devaient être secouées inaperçues. Ô mort ! où est ton aiguillon ?

Ce changement fut évident à tous les yeux. La vivacité, l’allégresse étaient revenues à Tom, jointes à une quiétude qu’aucune injure, aucune vexation ne pouvait plus troubler.

« Quel diable possède Tom ? demanda Legris à Sambo. Ces derniers temps il était terrassé, et le voilà maintenant réveillé comme un grillon !

— Sais pas, maît’ ; p’t-être bien qu’i trame qué’que fuyade.

— J’aimerais assez voir ça, dit Legris avec un sauvage grincement de dents : qu’en dis-tu, Sambo ?

— Y aurait de quoi éclater ! ho ! ho ! ho ! fit le noir gnome, riant d’un rire obséquieux. Seigneur, quelle farce ! le voir s’enfoncer dans la bourbe, être chassé, et se démêler d’entre les épines avec les chiens à ses trousses ! — Ai-je ri à me tordre, cet’ aut’ fois que nous avons rattrapé Molly ! Si j’ai pas cru qu’ils lui laisseraient que les os avant que je pusse la leur tirer des dents ! Oh ! elle doit garder encore de bonnes marques de cette bamboche-là !

— Je compte bien, reprit Legris, qu’elle les portera jusqu’à sa fosse. Mais, Sambo, aie l’œil au guet ; et si le nèg’ a quelque fantaisie de décamper, donne-lui le croc en jambes.

— Fiez-vous-en à moi, maît’ ! Je vous brancherai le raccoun, ho ! ho ! ho ! »

Cette conversation se tenait pendant que Legris montait à cheval pour se rendre à la ville voisine. Revenant de nuit, il eut l’idée de se détourner et de galoper autour des quartiers, pour voir un peu si tout s’y passait dans les règles.

C’était par un magnifique clair de lune ; les ombres des gracieux arbres de l’avenue dessinaient sur le sol leur élégant feuillage avec toutes ses découpures, et, dans l’air, régnait cette silencieuse paix qu’il semblerait impie de troubler. Legris approchait des cases lorsqu’il crut distinguer un chant. Les sons de ce genre, en pareil lieu, étaient chose rare. Il s’arrêta pour écouter. Une voix de ténor, mélodieuse, pénétrante, chantait :

Dès qu’aux célestes demeures
Mon titre deviendra clair,
Qu’importent les sombres heures,
Les souffrances de la chair ?
Qu’importe que l’on m’outrage,
Que m’importent les soucis !
L’enfer, Satan, et sa rage,
De tout cela je me ris.
Ah ! que fondent sur ma vie,
Malheur, chagrin et dégoût,
C’est là-haut qu’est ma patrie,
Mon Dieu, mon ciel, et mon tout !

« Ah ! ah ! c’est comme ça ! se dit Legris. Ho ! vraiment ? il en est logé là ! — Que je hais ces maudits hymnes méthodistes ! Ici, nèg », s’écria-t-il, tombant à l’improviste sur Tom, et levant sur lui sa cravache : comment oses-tu faire ce vacarme quand tu devrais être couché ? Ferme-moi ta vieille damnée gueule noire, et rentre au plus vite, entends-tu ?

— Oui, maître, dit Tom avec une soumission joyeuse, et il se leva pour obéir.

L’air heureux et tranquille du noir mit Legris hors des gonds ; il détourna son cheval du côté de Tom, et lui travailla la tête et les épaules avec son fouet.

« Là ! chien ! dit-il, vois si cela te paraît bon ! »

Mais les coups ne tombaient que sur la chair, non plus comme autrefois sur le cœur. Tom demeura parfaitement soumis et tranquille ; et Legris ne put se dissimuler à lui-même qu’une grande part de son pouvoir sur son humble esclave était détruite. Au moment où celui-ci disparaissait dans la case, et où le maître faisait rapidement pivoter son cheval, un éclair, une de ces vives flammes que la conscience envoie parfois au travers des âmes les plus noires, les plus perverses, frappa soudainement l’esprit de Legris. Il comprit que c’était DIEU même qui se plaçait entre lui et sa victime, et il le blasphéma. Ce nègre soumis, muet, que ni insultes, ni menaces, ni coups, ni cruautés ne pouvaient troubler, éveilla en lui cette voix que le Maître de Tom avait, aux temps anciens, tiré du fond de la poitrine du possédé, cette voix qui criait : « Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? es-tu venu ici pour nous tourmenter avant le temps ? »

L’âme de Tom débordait en compassion, en tendres sympathies pour les pauvres misérables qui l’entouraient. Toute douleur personnelle avait disparu à jamais ; mais il se sentait dévoré de l’ardent désir de verser sur ses compagnons d’infortune une part de l’inépuisable trésor de consolation, de joie, de paix, qui du ciel descendait en lui. Les occasions étaient rares, il est vrai ; mais, en allant et venant des plantations, et durant les heures de travail, il trouvait moyen de tendre une main secourable au fatigué, au misérable, au désespéré. D’abord ces pauvres êtres abrutis pouvaient à peine comprendre ; mais, quand les compatissants efforts eurent duré des semaines, des mois, au fond de ces cœurs engourdis, des cordes longtemps muettes commencèrent à vibrer. Par degrés imperceptibles, cet homme étrange, patient, silencieux, toujours prêt à porter le fardeau de ceux dont jamais il ne réclamait l’aide, — qui se tenait à l’écart, qui, servi le dernier, recevant le moins, se montrait toujours prêt à partager ce peu avec celui qui en avait besoin ; — l’homme qui, dans les froides nuits, cédait son lambeau de couverture pour soulager une pauvre femme tremblant de fièvre, et qui remplissait les paniers des plus faibles, au risque effroyable de trouver le sien inférieur en poids ; — celui qui, poursuivi par l’implacable cruauté de leur commun tyran, ne joignait jamais son injure aux injures, sa malédiction aux malédictions, — cet homme, enfin, commença à prendre sur eux un ascendant extraordinaire. Quand, le plus fort de la saison passé, les dimanches furent rendus aux esclaves, plusieurs se rassemblèrent autour de Tom pour l’entendre parler de Jésus. Ils désiraient se réunir en quelque endroit que ce fût, pour l’écouter, pour chanter et prier ensemble ; mais Legris ne le souffrit point : avec force serments et exécrations, il dispersa les groupes, et déjoua toutes les tentatives. — La bonne nouvelle ne put alors circuler qu’en secret, d’oreille à oreille. Mais qui dira avec quels ravissements plusieurs de ces pauvres proscrits, dont la vie n’avait été qu’un pesant et triste voyage vers un but sombre et inconnu, — avec quels transports ils accueillirent l’annonce d’un Rédempteur miséricordieux et d’une céleste patrie ! Les missionnaires affirment que c’est la race africaine qui, entre toutes, reçoit l’Évangile avec le plus de docilité. En effet, sa nature n’est-elle pas toute confiance et foi ? Des semences de la parole de vérité, jetées au hasard, portées par quelque brise favorable dans l’une de ces âmes naïves et ignorantes, y ont parfois germé, et produit des fruits plus abondants que ceux obtenus par une plus haute et plus savante culture.

La pauvre mulâtresse, dont les simples croyances avaient été bouleversées par l’avalanche de cruautés et d’injustices tombée sur elle, sentit son âme ranimée par quelques hymnes, quelques passages des saintes Écritures, que l’humble missionnaire murmurait de temps à autre à son oreille, lorsqu’ils allaient au travail et en revenaient. — Il n’y avait pas jusqu’à l’esprit sauvage et à demi égaré de Cassy qui ne se calmât, qui ne s’adoucit à cette suave et discrète influence.

Poussée au désespoir, presque à la folie, par toute une vie d’agonie et d’angoisses, Cassy avait résolu en son âme qu’elle aurait son heure, et, de sa propre main, vengerait sur son oppresseur les cruautés dont elle avait et ou témoin ou victime.

Une nuit, tous les habitants de la case de Tom dormaient profondément, lorsqu’il fut réveillé en sursaut, et vit paraître la figure de Cassy à la fenêtre, ou plutôt au trou qui en tenait lieu. Elle l’appela au dehors d’un geste silencieux.

Tom sortit de la case ; il pouvait être d’une à deux heures du matin. — La lune brillait, tranquille, large et pure. Lorsque la lueur calme tomba sur les grands yeux noirs de Cassy, Tom en remarqua le flamboyant éclair, si différent de leur expression habituelle de morne désespoir.

« Ici, père Tom, dit-elle, venez ! Et posant sa petite main sur le robuste poignet du noir, elle l’entraîna avec autant de force que si ses doigts eussent été d’acier. — Venez ! Il y a des nouvelles pour vous.

— Qu’est-ce, demoiselle Cassy ? demanda Tom avec anxiété.

— Tom, souhaitez-vous la liberté ?

— Je l’aurai, demoiselle, quand Dieu voudra.

— Vous pouvez l’avoir cette nuit même, dit Cassy avec énergie. — Venez ! »

Tom hésita.

« Allons, murmura-t-elle fixant ses noirs yeux sur les siens. Vite ! Il dort d’un lourd sommeil. — J’ai mis ce qu’il fallait dans son rhum pour que le sommeil dure. Que n’en ai-je eu davantage, et votre aide était superflue. Mais, venez ! la porte de derrière est entrebâillée ; — il y a une hache tout contre. — Je l’y ai mise ; — la porte de sa chambre est ouverte… Je l’eusse fait, mais j’ai les bras trop faibles. — Venez ! venez !

— Non ; pas pour dix mille mondes, demoiselle Cassy ! dit Tom avec fermeté, s’arrêtant et la retenant comme elle voulait l’entraîner.

— Mais pensez à tant de pauvres créatures que nous pouvons affranchir d’un seul coup ! Nous irons après quelque part dans les marécages, sur une île, vivre là ensemble. Pareilles choses se sont faites, je le sais. Quelle vie ne serait préférable à la nôtre !

— Non ! dit Tom résolument, non ! Jamais le bien ne vient du mal. Je couperais plutôt ma main droite !

— Alors je le ferai seule, dit Cassy marchant toujours.

— Oh ! demoiselle Cassy ! et Tom se jeta devant elle. Pour l’amour du cher Seigneur, qui est mort pour vous, ne vendez pas votre précieuse âme au démon ! Rien que du mal ne peut venir du mal. Le Seigneur ne nous a pas appelés à la vengeance ; nous devons souffrir et attendre son heure.

— Attendre ! dit Cassy ; n’ai-je pas attendu ? attendu jusqu’à ce que la tête me tourne, que le cœur me manque ! Que ne m’a-t-il pas fait souffrir ? que n’a-t-il pas fait souffrir à des centaines de misérables créatures ? Ne pressure-t-il pas le sang de vos veines ? Je suis appelée !… entendez-vous !… Son heure est venue ; j’aurai le sang de son cœur !

— Non, non, non ! dit Tom retenant entre les siennes les deux petites mains crispées. Non, chère pauvre âme perdue, vous ne le ferez pas ! Le cher béni Seigneur n’a jamais répandu d’autre sang que le sien, et il l’a versé pour nous, nous ses ennemis. Oh ! que le Seigneur nous vienne en aide, et nous apprenne à le suivre, à aimer aussi ceux qui nous haïssent !

— Aimer ! reprit Cassy avec un fauve regard, aimer de tels ennemis ! oh ! ce n’est pas possible à des êtres de chair et de sang !

— Non, demoiselle, ça ne l’est pas, et Tom leva ses yeux en haut. Mais LUI il peut nous l’inspirer, et là est la victoire. Quand nous pouvons aimer, prier pour tous, à travers tout, il n’y a plus combat, la victoire est gagnée, — Gloire soit à Dieu ! » Et, avec une voix entrecoupée, des yeux ruisselants de larmes, le noir éleva son regard vers le ciel.

Et c’est là, ô Afrique ! la dernière appelée parmi les nations : appelée à la couronne d’épines, au fouet, à la sueur de sang, à l’agonie de la croix, — c’est là ta victoire ! c’est par là que tu régneras avec le Christ quand son royaume viendra sur terre.

La profonde ferveur des sentiments de Tom, la douceur pénétrante de son accent, ses larmes, tombaient comme une rosée céleste sur l’âme fiévreuse et violente de la pauvre femme. Le feu sombre de ses yeux s’amortit ; elle abaissa ses paupières, et Tom sentit se relâcher l’étreinte nerveuse de sa main, lorsqu’elle reprit :

« Ne vous l’ai-je pas dit que le mauvais esprit me suivait ? Oh ! père Tom, je ne fais pas prier. — Ah ! si je le pouvais ! — mais je n’ai plus prié depuis que mes enfants ont été vendus ! Ce que vous dites est bien, — je sais que ce doit être bien. Mais quand j’essaie de prier, je ne puis que haïr et maudire. — Je ne puis plus prier !

— Pauvre âme ! dit Tom avec compassion. Satan veut vous gagner à lui. Il veut vous broyer comme le froment sur l’aire. — Je prierai le Seigneur pour vous. Oh ! demoiselle Cassy, tournez-vous vers le cher Seigneur Jésus. Il est venu guérir les cœurs brisés et consoler ceux qui pleurent. »

Cassy demeurait debout, silencieuse, et les larmes tombaient en larges gouttes de ses yeux baissés.

« Demoiselle Cassy, reprit Tom en hésitant après l’avoir considérée un moment en silence ; si vous pouviez vous tirer d’ici, vous ? — Si la chose était possible, je vous conseillerais, à vous et à Emmeline, de fuir — si ça se peut sans meurtre ni sang répandu, — mais pas autrement.

— Voulez-vous essayer avec nous, père Tom ?

— Non, dit Tom. Il y a eu un temps où je l’aurais voulu ; mais le Seigneur m’a donné de l’ouvrage parmi ces pauvres âmes, et je veux rester près d’elles, et porter ma croix avec elles jusqu’au bout. Vous, c’est différent. Il y a piège pour vous. — C’est trop fort pour que vous y teniez. — Mieux vaut se sauver, si c’est possible !

— Je n’y connais d’autre issue que la tombe, dit Cassy. Il n’y a pas de bête ou d’oiseau qui ne trouve son gîte. Les serpents mêmes, les alligators ont leur lieu de repos et leur abri ; mais pour nous il n’y en a pas. Là-bas, au plus épais des marécages, leurs chiens nous traqueraient. Les gens, les choses, tout est contre nous. — Les bêtes mêmes se rangent contre nous. — Et où aller ? »

Tom demeura muet ; enfin il dit :

« Celui qui a sauvé Daniel de la fosse aux lions, qui a tiré les trois enfants de la fournaise ; — celui qui a marché sur la mer et commandé aux vents de s’apaiser, — celui-là est vivant ! J’ai foi qu’il peut vous délivrer. Essayez, et je prierai de toute mon âme ; je prierai pour vous. »

Par quelle étrange loi se fait-il qu’une idée, longtemps repoussée, étincelle soudain d’une nouvelle lumière, et la pierre, jetée à nos pieds comme inutile, brille tout à coup de l’éclat du diamant ?

Cassy avait tant et tant de fois roulé dans sa tête tous les plans de fuite probables ou possibles, et les avait rejetés comme impraticables : à ce moment, un projet illumina son esprit, et lui apparut si simple, si facile dans tous ses détails, que l’espérance s’éveilla aussitôt.

« Père Tom ! j’essaierai, dit-elle soudain.

— Amen, reprit Tom, et que le Seigneur vous secoure ! »