La Chèvre d’or/32

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Lemerre (pp. 160-163).
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XXXII

premier baiser


Il serait prudent de partir, et patron Ruf avait raison. Toute la nuit, ne pouvant dormir, j’ai donné raison à patron Ruf.

Les choses vont trop vite à mon gré, Norette est trop dangereusement ingénue. La pente de notre amourette, si ma fantaisie s’y attardait, a chance d’aboutir au mariage.

Voilà où me conduirait la Chèvre d’Or !

Sans compter que, par une étrange contradiction, m’étant mis en tête de me faire aimer de Norette à cause de la Chèvre d’Or, depuis que Norette m’aime, j’ai oublié la Chèvre d’Or, et ne pense plus qu’à Norette.

Passe encore pour la sentimentale histoire des bouquets, passe pour sainte Sare et les fiançailles à la mode bohémienne ! Mais hier, il s’est passé quelque chose de plus grave.

Le clair de lune était magnifique, et l’on prolongeait la soirée au jardin. Nous étions assis, Norette et moi, sur le banc de pierre. M. Honnorat nous tournait le dos, fumait sa pipe et rêvassait, appuyé des deux coudes à la crête du petit mur.

Nous causions doucement, de choses indifférentes, comme causent les amoureux, une émotion se devinant sous le flot des paroles vaines.

Les dents de Norette brillaient. Je songeais, vaguement jaloux, l’amour est fait de ces sottises ! à l’enfantin baiser dont Ganteaume connaissait la douceur.

J’aurais dû me méfier. Mais je me croyais bien tranquille, puisque M. Honnorat était là et que la lune nous gardait.

Tout à coup, de sa bonne grosse voix, M. Honnorat s’écrie :

— « Bon ! voilà la lune qui passe derrière le pic de l’Aigle, nous en avons pour cinq minutes à n’y rien voir. »

Comme si un rideau fût tombé, tout le jardin se trouva dans l’ombre. Nous cessâmes de parler. La main de Norette chercha ma main.

Et quand, par degrés démasquée, la lune pleine reparut, je n’avais plus à être jaloux de Ganteaume…

Oui ! il serait prudent de partir.

Mais tout semble se conjurer contre moi : la lune après le brouillard, et le mistral après la lune.

Ce matin, comme je m’apprêtais, le départ irrévocablement décidé, à traverser la place pour régler mon compte au Bacchus navigateur, je me suis heurté contre Saladine qui, fiévreuse, verrouillait la porte, en général grande ouverte, du passage d’âne.

— « Sortir ? Jésus, Marie ! y pensez-vous ? s’est-elle écriée, les yeux au ciel, en faisant craquer ses mains ridées. Mais, par un temps pareil, le Père Éternel resterait chez lui. Écoutez un peu cette musique. Il pleut des tuiles, les arbres se rompent, l’eau des fontaines s’envole en farine ; et tout à l’heure, voulant aller chez un voisin, à deux pas, où tourne la rue, de peur de me voir emportée, j’ai du me cramponner au mur, et je recevais dans la figure, en guise de sable, des poignées de cailloux plus gros que les dragées d’un baptême.

— C’est le mistral ?

— C’est le mistral.

— Et le mistral dure longtemps ?

— Jamais moins de trois jours, quelquefois six, neuf jours le plus souvent, » m’a répondu Saladine.