La Chèvre d’or/33

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Lemerre (pp. 164-169).


XXXIII

le mistral


Norette aussi a voulu sortir. Mais au moment où, hésitante, elle posait le pied sur les premiers pavés de la place, une rafale l’enveloppa, brusque, violente et glacée.

— « Monsieur ?… Saladine ?… au secours !… »

Elle riait, ses yeux mi-clos, abrités sous leurs longs cils bruns ; sa robe, que le vent tordait, laissait voir sa fine cheville, et, du coup, comme la poussière d’eau des fontaines, et comme les pierreuses dragées reçues par cette excellente Saladine, toutes mes sages résolutions s’envolèrent.

— « Montons au troisième étage : là-haut, bien à l’abri, nous regarderons le mistral souffler.

— Nous l’écouterons aussi ?

— Rassurez-vous ! même sans qu’on l’en prie, il se charge de se faire entendre. »

Le ciel était bleu, d’un bleu dur et uni de pierre précieuse, mais aucun oiseau n’y volait : et, devant la maison commune, le vieux peuplier de 48, secouant ses feuilles luisantes, saluait, jusqu’à toucher terre, quoique républicain, Sa Majesté le mistral.

Par moment, le vent se taisait et le peuplier restait immobile.

Puis, après un intervalle de profond silence, c’était, parti du lointain, un bruit de houle qui montait, grandissait et nous donnait l’assaut, vague, invisible, se brisant, comme le flot sur les falaises, autour du petit logis collé à son roc.

— « De toute la nuit, je n’ai pu dormir, disait Norette : je pensais aux pauvres gens qui sont en mer. »

Et cette idée, l’idée du patron Ruf seul, par un temps pareil, dans sa barque, donnait à Ganteaume des envies de pleurer.

À deux reprises, après le troisième et le sixième jour, ce mistral obstiné renouvela son bail ; et neuf jours durant, prisonniers du vent, gardés par la tempête, nous goûtâmes, Norette et moi, les plaisirs d’un perpétuel tête-à-tête, d’autant plus délicieux que nous ne l’avions pas cherché.

Grâce au mistral, toutes les habitudes de la maison étaient bouleversées.

On ne voyait plus Saladine, qui, énervée, incapable de tenir en place et courant tout le jour de la cuisine au grenier, vieille chatte que le vent affole, paraissait seulement pour les repas.

L’air était froid malgré la saison, quoique le soleil luisît joyeux à travers les vitres. Un froid taquin, paradoxal, qui s’en prenait aux nerfs ! M. Honnorat restait, du matin au soir, devant un grand feu de sarments, occupé à soigner je ne sais quelles fièvres imaginaires, rapportées du Sénégal et que le mistral réveillait ; taciturne, bougon, comme personnellement blessé de ce que le maudit vent semblait vouloir le persécuter jusque chez lui, s’introduisant par la cheminée, faisant s’éparpiller les cendres, et des flammes claires se rabattre sur la traverse des landiers.

Quant à Ganteaume, il profite du désarroi général pour disparaître, partant à heure fixe, des après-midi tout entières. Il s’en va, je le lui ai fait avouer, il s’en va, ses poches pleines de cailloux, de peur que le vent ne l’enlève, retrouver son ami Peu-Parle dans la montagne.

Heureux Ganteaume ! il pense toujours à la Chèvre d’Or, et cela le console un peu de Norette.

Moi, je ne pense qu’à Norette. Je suis prêt à rester ainsi, loin de tous, sans rien regretter, aussi longtemps qu’il plaira aux follets de l’air qui mènent vacarme autour de notre tourelle enchantée.

D’autres fois, quand le vent redouble, assis à côté de Norette, il nous semble que tout va partir, que les murs tanguent et s’ébranlent, et nous faisons le rêve de nous trouver seuls, tranquilles et perdus sur l’infini des flots, dans un naufrage sans danger.

Presque tous les jours, vers une heure, il se produit une accalmie.

Nous nous réfugions alors sur ma terrasse. Je sais là un angle où la tempête ne donne pas. Le soleil est doux. Tout cependant frissonne encore, et des tourbillons de poussière blanche courent se poursuivant sur les routes.

Mais bientôt le mistral reprend avec rage. Comment traverser la terrasse ? Et Norette, qui feint d’avoir peur, se suspend, espiègle, à mon bras…

Un matin, le mistral ne souffla plus.

La mer était bleue au lointain, les arbres avaient apaisé leur feuillage.

On entendait, montant de la rue, des voix joyeuses de femmes et d’enfants ; et là-haut, au voisinage des toits, dans le ciel balayé, les martinets, en ronde éperdue, passant dans le soleil avec des reflets d’acier, poussaient leurs cris stridents pareils au bruit de la faucille qui scie le blé mûr.

— « Vous voilà délivré ?

— Hélas ! oui, mademoiselle Norette ; mais j’eusse autant aimé que ma prison durât éternellement. »

Le rêve des neuf jours était fini, la réalité allait me reprendre.

Robinson eut peur en trouvant l’empreinte d’un pied nu sur le sable de son île, qu’il croyait déserte. J’éprouvai, ce jour-là, une émotion aussi désagréable ; car, sorti pour faire un tour de promenade, la première personne que je rencontrai, ce fut Galfar, tout de neuf vêtu, la barbe taillée, ainsi que patron Ruf me l’avait décrit, mais toujours suivi de son chien, et son éternel fusil sur l’épaule.

Je dois constater toutefois que, l’ayant salué, M. Galfar daigna me rendre mon salut.