La Chèvre d’or/34

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Lemerre (pp. 170-176).


XXXIV

cartes sur table


La journée me réservait encore une surprise.

À peine avais-je dépassé l’antique porte du village, que j’entends courir derrière moi. C’est Ganteaume soufflant, affairé :

— « Un monsieur vous attend à l’auberge, un vieux monsieur qui a des lunettes. Il voudrait vous parler. Je pense que c’est pour la Chèvre d’Or.

— Depuis quelque temps, vous vous occupez un peu trop de la Chèvre d’Or, ami Ganteaume… Qui empêchait, d’ailleurs, le monsieur à lunettes de venir me trouver chez moi ?

— Je le lui ai dit, mais il préfère…

— C’est bien ! Va devant, je te suis ! »

Le personnage qui m’attendait n’était autre que l’excellent M. Blaise Pascal, M. Blaise, citoyen de Monte-Carlo et professeur juré de trente-et-quarante et de roulette.

Ce vieux fou m’a tenu le plus raisonnable des discours.

— « Jouons cartes sur table. Je pourrais vous en vouloir, étant persuadé que, sans ma proposition d’il y a six mois et les imprudentes paroles échappées à Galfar ivre, vous n’eussiez jamais, tout seul, trouvé la piste de la Chèvre d’Or… Vous dites non ? Tant mieux ! Il me répugnait de vous supposer capable d’une indélicatesse. Admettons qu’un hasard seul vous a conduit ici, c’est possible, je crois au hasard ! et qu’une série d’autres hasards interprétés par la réflexion aient fini par vous faire connaître une partie de notre secret.

« Il n’en est pas moins vrai que Galfar, avec assez d’apparente logique, vous accuse de le lui avoir volé, ce secret. Il n’en est pas moins vrai que Galfar qui, lui aussi, voulut l’épouser, fera l’impossible pour empêcher le mariage que vous rêvez avec sa cousine Norette.

« D’ailleurs sur ce dernier point, moyennant certaines conditions, je me charge de faire entendre raison à Galfar.

« Pourquoi ne pas nous associer ? Ce que vous savez, nous le savons : l’ombre indiquant la place où une cassette est enfouie ; et les papiers ou parchemins contenus dans cette cassette indiquant à leur tour l’entrée, cachée par une pierre mouvante, des souterrains où gît le trésor. Ce qui vous manque, nous manque aussi. Vous voyez que je joue, ainsi que je l’ai promis, cartes sur table ! C’est une clochette en argent, d’apparence talismanique, un instant dans vos mains. — ne niez pas : Ganteaume l’a dit à Peu-Parle et Peu-Parle me l’a redit, — et rendue aussitôt parce que, mal renseigné encore, vous en ignoriez l’importance. Avez-vous seulement songé à dessiner l’inscription, pourtant curieuse, qu’elle porte ? Tenez, afin de vous prouver ma bonne foi, je vous dirai que cette inscription est tout simplement du grec écrit à l’envers en caractères arabes, ou de l’arabe écrit en grec suivant les méthodes naïves des cryptographes d’autrefois. La déchiffrer serait un jeu. Mais, pour la déchiffrer, il faut l’avoir, et on ne l’aura qu’en devenant l’époux de Mlle Norette.

« Maintenant, si vous voulez savoir pourquoi un pareil trésor est resté si longtemps inviolé, pourquoi, leurs femmes étant dépositaires du secret, pendant six cents ans, les Galfar et les Gazan ont, plutôt que d’y toucher, laissé tomber leurs créneaux et crouler leurs tours, je répondrai qu’il y a là une cause mystérieuse, et que, si je la connaissais, je n’aurais peut-être pas besoin de vous.

« Et si vous voulez savoir encore comment j’ai appris toutes ces choses, je vous dirai que Galfar me les confia un matin que je revenais d’Afrique, et que, pieds nus, il lavait le pont du paquebot.

« Lui tient cela des traditions de sa famille.

— « Dire pourtant, s’écriait-il en montrant de son écouvillon mouillé un village de la côte, tout blanc sur un pic, le village même où nous sommes, dire que je suis à racler des planches, les jambes dans l’eau, tandis que làhaut, avec un peu d’argent et un peu d’aide, en quinze jours, je deviendrais maître d’un incalculable trésor ! »

« J’écoutai Galfar, étant homme pratique. Je trouvai de l’argent pour lui, et le mis en mesure de faire sa cour à Norette. Il ne réussit point, qu’attendre d’un simple matelot ? C’est alors que je songeai à vous mettre dans l’affaire. Mais vous manquiez de confiance, vous eûtes le tort de refuser. Acceptez aujourd’hui, et il n’y aura que du temps perdu. Ennemis, nous nous nuirons ; amis, la réussite est sûre. Nous partageons : vous épousez Norette, et je donne ma fille, car j’ai une fille, musicienne et blonde ! à Galfar… »

Ce diable d’homme, avec son éloquence, avait presque fini par me tenter.

Je croyais voir, pendant qu’il parlait, l’ombre portée du roc, le trou, la cassette ; puis, derrière la pierre tournante, l’étroit souterrain des légendes peuplé d’innombrables chauves-souris dont le vol obscur et silencieux semble un frôlement de fantômes, et des portes, des portes, des portes, hérissées de clous, s’enguirlandant, ô merveilles du fer forgé ! d’ornements défensifs à la mode arabe ; je croyais voir surtout le dernier réduit, le caveau en cul-de-sac bourré, comme a dit Peu-Parle à Ganteaume, de diamants et d’« or en barre. »

Quel beau rêve à réaliser, quel renouvellement de vie large et libre ! Car enfin cette prétendue civilisation, à la fois très raffinée et très financière, enchaîne les mains, entrave les jambes tout en élargissant les cerveaux, et cantonne, par matérielle indigence, notre pauvre corps dans un coin, tandis que l’esprit, au corps lié, souffre de ne pouvoir prendre son vol et réaliser le divin sur terre !

Par malheur, au moment où je me laissais ainsi emporter sur les ailes de la chimère, M. Blaise, horrible décidément, eut la fâcheuse inspiration d’étaler devant moi, sur la table, les sortant d’un portefeuille d’ailleurs indécemment crasseux, trois papiers timbrés, nos traités libellés d’avance et qu’il n’y avait plus qu’à signer.

J’eus honte pour la Chèvre d’Or, je fus humilié pour Norette, de les voir marchander ainsi.

— « Assez, monsieur Blaise, répondis-je. qu’il s’agisse des trésors du roi de Majorque ou de l’amour de Mlle Norette, et même de tous les deux ensemble, j’en fais assez haut cas pour désirer les conquérir à moi seul.

— Ainsi, vous refusez ?

— Je refuse.

— Alors c’est la guerre.

— Va pour la guerre !

— J’ai fait ce que j’ai pu, je m’en lave les mains, » conclut M. Blaise.

Et M. Blaise me regardait de cet air triste et apitoyé qu’on ne peut s’empêcher de prendre en regardant les fous.