La Chèvre d’or/42

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Lemerre (pp. 210-213).
◄  Le vol


XLII

« gueito ! »


Ma clef à la main, pourquoi l’avoir gardée ? je traverse précipitamment la placette toute noire, sans un fanal ; j’enfile des voûtes, des ruelles, une manière d’escalier taillé en zigzag dans la pierre vive ; je franchis la poterne à mâchicoulis où se balancent, au gré d’un perpétuel courant d’air, d’énormes touffes de capillaires ; et me voici embusqué, bien dans l’ombre, précisément devant la pierre que mon imprudente escalade a fait s’ébouler l’autre jour.

En levant la tête, j’aperçois, au-dessus de moi, le village, le château Gazan, sa tour carrée, de vieux murs revêtus de lierre, et, pour piédestal, portant tout cela, une pyramide en gradins d’étroits jardins superposés.

— Mais un seul jardin m’intéresse, celui là-haut, où, se détachant sur le ciel clair, passent et repassent des ombres inquiètes.

J’ai bien fait, d’ailleurs, de me hâter.

À peine arrivé, trois des ombres enjambent le mur, et prudemment se laissent couler le long du roc ; une quatrième suit portant, celle-là, quelque chose comme un fusil en bandoulière.

— « Ecco, signor ! »

Aussitôt rejoints, les trois Piémontais, car c’était eux, remettent je ne sais quoi à Galfar et s’empressent de détaler, le dos tourné au village, sans regarder derrière eux, roulant du talon dans les cailloux, s’embarrassant les jambes dans les genêts et dans les myrtes.

Ils disparaissent. Galfar, rassuré et désormais certain que c’est eux qu’on soupçonnera, s’assied sur le bord du chemin, tire de l’énorme poche transversale formant sac dans le dos de sa veste, l’objet mystérieux que les fuyards lui ont remis, et le regarde avec complaisance, car une vague lueur d’aube se mêle, depuis quelques instants, à celle, pâlissante déjà, des étoiles.

Je devine, je reconnais la clochette de Misé Jano, la clochette de la Chèvre d’Or.

Je bondis. Galfar hurle. La clochette roule à terre, en même temps que la massive clef de fer dont j’ai frappé, et que je lâche instinctivement pour m’armer de mon pistolet.

Galfar s’est retourné, mon pistolet l’arrête… Il recule, vaincu, mâchant des paroles de menace, soutenant, de la main gauche, son poignet sanglant et meurtri.

Je le croyais loin, et déjà ramassais la précieuse clochette enfin conquise. Un appel me fait redresser.

— « Gueito ! » crie Galfar, ce qui, en langage du Puget-Maure, signifie, paraît-il : « Garde-toi ! »

Et, à quelque quarante mètres, j’aperçois, dans la clarté du jour levant, mon enragé qui, de sa seule main valide, tient un fusil en joue et vise.

J’ai un pistolet. Visons aussi à tout hasard.

— « Gueito ! » crie encore Galfar. Sans m’attendre, il tire, je tombe. Galfar a peut-être tiré trop tôt ? mais après m’avoir averti ; et, en somme, l’honneur est sauf.