La Chanson de Roland/Léon Gautier/Édition critique/Deuxième partie

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LA CHANSON DE ROLAND





DEUXIÈME PARTIE


LA MORT DE ROLAND

LES PRÉLUDES DE LA GRANDE BATAILLE

LXXX

Olivers est muntez desur un pui : Olivier est monté sur une hauteur :
Guardet suz destre par mi un val herbus, Il regarde à droite parmi le val herbu,
Si veit venir cele gent païenur ; Et voit venir toute l’armée païenne.
1020 Si’n apelat Rollant sun cumpaignun : Il appelle son compagnon Roland :
« Devers Espaigne vei venir tel bruur, « Ah ! dit-il, du côté de l’Espagne, quel bruit j’entends venir !
« Tanz blancs osbercs, tanz helmes flambius ! « Que de blancs hauberts ! que de heaumes flamboyants !
« Icist ferunt noz Franceis grant irur. « Nos Français vont en avoir grande ire.
« Guenes le sout, li fels, li traïtur, « C’est l’œuvre de Ganelon le traître, le félon ;
1025 « Ki nus jugat devant l’Empereür. « C’est lui qui nous fit donner cette besogne par l’Empereur.
« — Tais, Oliver, li quens Rollanz respunt, « — Tais-toi, Olivier, répond le comte Roland ;
« Mis parrastre est : ne voeill que mot en suns. » Aoi. « C’est mon beau-père : n’en sonne plus mot. »



LXXXI

Olivers est desur un pui muntez : Olivier est monté sur une colline élevée :
Or veit il ben d’Espaigne le regnet, De là il découvre le royaume d’Espagne
1030 E Sarrazins ki tant sunt asemblet. Et le grand assemblement des Sarrasins.
Luisent cil helme, ki ad or sunt gemmet, Les heaumes luisent, tout gemmés d’or,
E cil escut e cil osberc safret, Et les écus, et les hauberts brodés,
E cil espiet, cil gunfanun fermet. Et les épieux, et les gonfanons au bout des lances.
Suls, les escheles ne poet il acunter : Olivier ne peut compter les bataillons ;
1035 Tant en i ad que mesure n’en set. Il y en a tant, qu’il n’en sait la quantité !
En lui meïsme en est mult esguarez ; Il en est tout égaré en lui-même,
Cum il einz pout, del pui est avalez : Comme il a pu, est descendu de la colline ;
Vint as Franceis, tut lur ad acuntet. Aoi. Est venu vers les Français, leur a tout raconté.



LXXXII

Dist Olivers : « Jo ai païens véuz ; Olivier dit : « J’ai vu tant de païens
1040 « Unc mais nuls hom en tere n’en vit plus. « Que nul homme jamais n’en vit plus sur la terre.
« Cil devant sunt .c. milie, ad escuz, « Il y en a bien cent mille devant nous, avec leurs écus
« Helmes lacez e blancs osbercs vestuz, « Leurs heaumes lacés, leurs blancs hauberts,
« Dreites cez hanstes, luisent cil espiet brun. « Leurs lances droites, leurs bruns épieux luisants.
« Bataille averez, unkes mais tel ne fut. « Vous aurez bataille, bataille comme il n’y en eut jamais.
1045 « Seignurs Franceis, de Deu aiez vertut : « Seigneurs Français, que Dieu vous donne sa force ;
« El camp estez, que ne seium vencut ! » « Et tenez ferme pour n’être point vaincus. »
Dient Franceis : « Dehet ait ki s’en fuit ! Et les Français : « Maudit qui s’enfuira, disent-ils.
« Ja pur murir ne vus en faldrat uns. » Aoi. « Pas un ne fera défaut à cette mort ! »


LA FIERTÉ DE ROLAND

LXXXIII

Dist Olivers : « Païen unt grant esforz, Olivier dit : « Païens ont grande force,
1050 « De noz Franceis m’i semblet aveir mult poi. « Et nos Français, ce semble, en ont bien peu.
« Cumpainz Rollanz, kar sunez vostre corn : « Ami Roland, sonnez de votre cor :
« Si l’orrat Carles, si returnerat l’oz. » « Charles l’entendra, et fera retourner son armée.
Respunt Rollanz : « Jo fereie que fols, « — Je serais bien fou, répond Roland ;
« En dulce France en perdreie mun los. « Dans la douce France, j’en perdrais ma gloire.
1055 « Sempres ferrai de Durendal granz colps, « Non, mais je frapperai grands coups de Durendal ;
« Sanglanz en ert li branz entresqu’al or. « Le fer en sera sanglant jusqu’à l’or de la garde.
« Felun païen mar i vindrent as porz ; « Félons païens furent mal inspirés de venir aux défilés :
« Jo vus plevis, tuit sunt juget à mort. » Aoi. « Je vous jure que, tous, ils sont jugés à mort ! »



LXXXIV

« — Cumpainz Rollant, l’olifan kar sunez : « — Ami Roland, sonnez votre olifant :
1060 « Si l’ orrat Carles, ferat l’ost returner, « Charles l’entendra et fera retourner la grande armée.
« Succurrat nus li Reis od sun barnet. » « Le Roi et ses barons viendront à notre secours.
Respunt Rollanz : « Ne placet Damne Deu « — À Dieu ne plaise, répond Roland,
« Que mi parent pur mei seient blasmet, « Que mes parents jamais soient blâmés à cause de moi,
« Ne France dulce ja cheet en viltet. « Ni que France la douce tombe jamais dans le déshonneur !
1065 « Einz i ferrai de Durendal asez, « Non, mais je frapperai grands coups de Durendal,
« Ma bone espée que ai ceint al costet ; « Ma bonne épée, que j’ai ceinte à mon côté.
« Tut en verrez le brant ensanglentet. « Vous en verrez tout le fer ensanglanté.
« Felun païen mar i sunt asemblet ; « Félons païens sont assemblés ici pour leur malheur :
« Jo vus plevis, tuit sunt à mort liveret. » Aoi. « Je vous jure qu’ils seront tous livrés à mort ! »



LXXXV

1070 « — Cumpainz Rollant, sunez vostre olifan. « — Ami Roland, sonnez votre olifant.
« Si l’ orrat Carles ki est as porz passanz ; « Le son en ira jusqu’à Charles qui passe aux défilés,
« Je vus plevis, ja returnerunt Franc. « Et les Français, j’en suis certain, retourneront sur leurs pas.
« — Ne placet Deu, ço li respunt Rollanz, « — À Dieu ne plaise, lui répond Roland,
« Que ço seit dit de nul hume vivant « Qu’il soit jamais dit par aucun homme vivant
1075 « Ne pur païen que ja seie cornanz ! « Que j’ai sonné mon cor à cause des païens !
« Ja n’en averunt reproece mi parent. « Je ne ferai pas aux miens ce déshonneur.
« Quant jo serai en la bataille grant « Mais quand je serai dans la grande bataille,
« E jo ferrai e mil colps e .vii. cenz, « J’y frapperai dix-sept cents coups :
« De Durendal verrez l’acer sanglant. « De Durendal vous verrez le fer tout sanglant.
1080 « Franceis sunt bon, si ferrunt vassalment ; « Français sont bons : ils frapperont en braves ;
« Ja cil d’Espaigne n’averunt de mort guarant. » Aoi. « Les Sarrasins ne peuvent échapper à la mort !



LXXXVI

Dist Olivers : « D’iço ne sai jo blasme. « — Je ne vois pas où serait le déshonneur, dit Olivier.
« Jo ai veüt les Sarrazins d’Espaigne : « J’ai vu, j’ai vu les Sarrasins d’Espagne ;
« Cuvert en sunt li val e les muntaignes, « Les vallées, les montagnes en sont couvertes,
1085 « E li lariz e trestutes les plaignes. « Les landes, toutes les plaines en sont cachées.
« Granz sunt les oz de cele gent estrange ; « Qu’elle est puissante, l’armée de la gent étrangère,
« Nus i avum mult petite cumpaigne. » « Et que petite est notre compagnie !
Respunt Rollanz : « Mis talenz en est graindre. « — Tant mieux, répond Roland, mon ardeur s’en accroît :
« Ne placet Deu ne ses saintismes angles « Ne plaise à Dieu, ni à ses très-saints anges,
1090 « Que ja pur mei perdet sa valur France ! « Que France, à cause de moi, perde de sa valeur !
« Melz voeill murir que huntage me venget. « Plutôt mourir qu’être déshonoré :
« Pur ben ferir, l’Emperere plus nus aimet. » Aoi. « Plus nous frappons, plus l’Empereur nous aime ! »



LXXXVII

Rollanz est proz e Olivers est sages, Roland est preux, mais Olivier est sage ;
Ambedui unt merveillus vasselage. Ils sont tous deux de merveilleux courage.
1095 Puis que il sunt as chevals e as armes, Puis d’ailleurs qu’ils sont à cheval et en armes,
Ja pur murir n’eschiverunt bataille. lls aimeraient mieux mourir que d’esquiver la bataille.
Bon sunt li cunte, e lur paroles haltes. Les comtes ont l’âme bonne, et leurs paroles sont élevées...
Felun païen par grant irur chevalchent. Félons païens chevauchent par grande ire :
Dist Olivers : « Rollant, veez en alques. « Voyez un peu, Roland, dit Olivier ;
1100 « Cist nus sunt près, mais trop nus est loinz Carles. « Les voici, les voici près de nous, et Charles est trop loin.
« Vostre olifan suner vus ne l’ deignastes ; « Ah ! vous n’avez pas voulu sonner de votre cor ;
« Fust i li Reis, n’i oüssum damage. « Si le grand Roi était ici, nous n’aurions rien à craindre.
« Guardez amunt devers les porz d’Espaigne, « Jetez les yeux là-haut, vers les monts d’Espagne :
« Veeir poez dolent la rere-guarde. « Vous y verrez dolente arrière-garde.
1105 « Ki ceste fait, jamais n’en ferat altre. » « Tel s’y trouve aujourd’hui qui plus jamais ne sera dans une autre.
Respunt Rollanz : « Ne dites tel ultrage ; « — Honteuse, honteuse parole, répond Roland.
« Mal seit de l’ coer ki el’ piz se cuardet ! « Maudit soit qui porte un lâche cœur au ventre !
« Nus remeindrum en estal en la place ; « Nous tiendrons pied fortement sur la place :
« Par nus i ert e li colps e li caples. » Aoi. « De nous viendront les coups, et de nous la bataille ! »



LXXXVIII

1110 Quant Rollanz veit que la bataille serat, Quand Roland voit qu’il y aura bataille,
Plus se fait fier que leun ne leupart ; Il se fait plus fier que lion ou léopard.
Franceis escriet, Oliver apelat : Il interpelle les Français, puis Olivier :
« Sire cumpainz, ami, ne l’ dire ja. « Ne parlez plus ainsi, ami et compagnon ;
« Li Emperere ki Franceis nus laisat, « L’Empereur, qui nous laissa ses Français,
1115 « Itels .xx. milie en mist à une part, « A mis à part ces vingt mille que voici.
« Sun escientre, n’en i out un cuard. « Pas un lâche parmi eux : Charles le sait bien.
« Pur sun seignur deit hom suffrir granz mals, « Pour son seigneur on doit souffrir grand mal,
« E endurer e forz freiz e granz chalz, « Endurer le froid et le chaud,
« Si’n deit hom perdre del sanc e de la char. « Perdre de son sang et de sa chair.
1120 « Fier de ta lance e jo de Durendal, « Frappe de ta lance, Olivier, et moi, de Durendal,
« Ma bone espée que li Reis me dunat. « Ma bonne épée que me donna le Roi.
« Se jo i moerc, dire poet ki l’ averat, « Et si je meurs, qui l’aura pourra dire :
« Que ele fut à nobile vassal. » Aoi. « C’était l’épée d’un brave ! »

. . . . . . . . . L’archevêque Turpin
Pique son cheval et monte sur une colline.
Puis s’adresse aux Français et leur fait ce sermon :
« Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici :
« C’est notre roi : notre devoir est de mourir pour lui.
« Chrétienté est en péril, maintenez-la...
« Or, battez votre coulpe, et demandez à Dieu merci.
« Pour guérir vos âmes je vais vous absoudre.
« Si vous mourez, vous serez tous martyrs ;
« Dans le grand Paradis vos places sont toutes prêtes. »
Français descendent de cheval, s’agenouillent à terre,
Et l’Archevêque les bénit de par Dieu :
« Pour votre pénitence, vous frapperez les païens. »

(Vers 1124-1129 et 1132-1138.)


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LXXXIX

D’altre part est li arcevesques Turpins : D’autre part est l’archevêque Turpin ;
1125 Sun cheval broche e muntet un lariz ; Il pique son cheval et monte sur une colline,
Franceis apelet, un sermun lur ad dit : Puis s’adresse aux Français, et leur fait ce sermon :
« Seignurs baruns, Carles nus laissat ci, « Seigneurs barons, Charles nous a laissés ici ;
« Pur nostre rei devum nus ben murir ; « C’est notre roi : notre devoir est de mourir pour lui.
« Chrestientet aidez à sustenir. « Chrétienté est en péril, maintenez-la.
1130 « Bataille averez, vus en estes tuit fiz, « Il est certain que vous aurez bataille,
« Kar à voz oilz veez les Sarrazins. « Car, sous vos yeux, voici les Sarrasins.
« Clamez voz culpes, si preiez Deu mercit. « Or donc, battez votre coulpe, et demandez à Dieu merci.
« Asoldrai vus pur voz anmes guarir ; « Pour guérir vos âmes, je vais vous absoudre ;
« Se vus murez, esterez seint martir : « Si vous mourrez, vous serez tous martyrs :
1135 « Sieges averez el greignur Paréis. » « Dans le grand Paradis vos places sont toutes prêtes. »
Franceis descendent, à tere se sunt mis, Français descendent de cheval, s’agenouillent à terre,
E l’Arcevesques de Deu les benéist : Et l’Archevêque les bénit de par Dieu :
Par penitence les cumandet à ferir. Aoi. « Pour votre pénitence, vous frapperez les païens. »



XC

Franceis se drecent, si se metent sur piez, Français se redressent, se remettent en pied ;
1140 Ben sunt asolt e quite de lur pecchez, Les voilà absous et quittes de tous leurs péchés.
E l’Arcevesques de Deu les ad seignez. L’Archevêque leur a donné sa bénédiction au nom de Dieu ;
Puis sunt muntet sur lur curanz destrers ; Puis ils sont montés sur leurs destriers rapides.
Adubet sunt à lei de chevalers, Ils sont armés en chevaliers
E de bataille sunt tuit apareillet. Et tout disposés pour la bataille.
1145 Li quens Rollanz apelet Oliver : Le comte Roland appelle Olivier :
« Sire cumpainz, mult ben vus le saivez « Sire compagnon, vous le savez,
« Que Guenelun nus ad tuz espiez, « C’est Ganelon qui nous a tous vendus ;
« Pris en ad or e aveir e deners ; « Il en a reçu bons deniers en argent et en or ;
« Li Emperere nus devreit ben venger. « L’Empereur devrait bien nous venger.
1150 « Li reis Marsilies de nus ad fait marchet, « Quant au roi Marsile, il a fait marché de nous,
« Mais as espées l’estuverat esleger. » Aoi. « Mais c’est avec nos épées qu’il sera payé. »



XCI

As porz d’Espaigne en est passez Rollanz Aux défilés d’Espagne passe Roland
Sur Veillantif, sun bon cheval curant ; Sur Veillantif, son bon cheval courant.
Portet ses armes, mult li sunt avenant : Ses armes lui sont très-avenantes ;
1155 E sun espiet vait li bers palmeianz, Il s’avance, le baron, avec sa lance au poing,
Cuntre le ciel vait l’amure turnanz, Dont le fer est tourné vers le ciel,
Lacet en sum un gunfanun tut blanc ; Et au bout de laquelle est lacé un gonfanon tout blanc.
Les renges d’or li batent jusqu’as mains ; Les franges d’or lui descendent jusqu’aux mains.
Cors ad mult gent, le vis cler e riant. Le corps de Roland est très-beau, son visage est clair et riant.
1160 E sis cumpainz après le vait sivanz, Sur ses pas marche Olivier, son ami ;
E cil de France le cleiment à guarant. Et ceux de France, le montrant : « Voila notre salut, » s’écrient-ils.
Vers Sarrazins reguardet fièrement, Sur les Sarrasins il jette un regard fier,
E vers Franceis humeles e dulcement. Mais humble et doux sur les Français ;
Si lur ad dit un mot curteisement : Puis, leur a dit un mot courtois :
1165 « Seignurs baruns, suef pas alez tenant. « Seigneurs barons, allez au petit pas.
« Cist païen vunt grant martirie querant ; « Ces païens, en vérité, viennent ici chercher grand martyre.
« Encoi averum un eschec bel e gent : « Le beau butin que nous aurons aujourd’hui !
« Nuls reis de France n’out unkes si vaillant. » « Aucun roi de France n’en fit jamais d’aussi riche. »
A cez paroles vunt les oz ajustant. Aoi. À ces mots, les deux armées se rencontrent.



XCII

1170 Dist Olivers : « N’ai cure de parler. « Point n’ai souci de parler, dit alors Olivier.
« Vostre olifan ne deignastes suner, « Vous n’avez pas daigné sonner de votre cor,
« Ne de Carlun mie vus n’en avez ; « Et voici que l’aide de Charlemagne vous fait défaut.
« Il n’en set mot, n’i ad culpe li bers. « Certes il n’est pas coupable ; car il n’en sait mot, le baron,
« Cil ki là sunt ne funt mie à blasmer. « Et ceux qui sont là-bas ne sont point à blâmer.
1175 « Kar chevalchez à quanque vus puez. « Maintenant, chevauchez du mieux que vous pourrez,
« Seignurs baruns, el camp vus retenez. « Seigneurs barons, et ne reculez point.
« Pur Deu vus pri, en seiez purpenset « Au nom de Dieu, ne pensez qu’à deux choses :
« De colps ferir, de receivere e duner. « À recevoir et à donner de bons coups.
« L’enseigne Carle n’i devum ublier. » « Et n’oublions pas la devise de Charles. »
1180 A icest mot unt Franceis escriet. À ce mot, les Français ne poussent qu’un seul cri :
Ki dunc oïst Munjoie demander, « Montjoie ! » Qui les eût entendus crier de la sorte
De vasselage li poüst remembrer. Eût eu l’idée du courage.
Puis si chevalchent, Deus ! par si grant fiertet ! Puis ils chevauchent, Dieu ! avec quelle fierté !
Brochent ad ait pur le plus tost aler ; Pour aller plus rapidement, ils donnent un fort coup d’éperon,
1185 Si vunt ferir, — que fereient-il el ? — Et (que feraient-ils autre chose ?) se jettent sur l’ennemi.
E Sarrazin ne’s unt mie dutez. Mais les Sarrasins n’ont pas peur.
Francs e païens as les vus ajustez... Aoi. Voilà Français et païens aux prises.


LA MÊLÉE

XCIII

Li niés Marsilie (il ad num Aelroth) Le neveu de Marsile (il s’appelle Aelroth)
Tut premereins chevalchet devant l’ost. Chevauche tout le premier devant l’armée païenne.
1190 De noz Franceis vait disanz si mals moz : Quelles injures il jette à nos Français !
« Feluns Franceis, hoi justerez as noz. « Félons Français, vous allez aujourd’hui lutter avec les nôtres !
« Traït vus ad ki à guarder vus out ; « Celui qui vous devait défendre vous a trahis.
« Fols est li Reis ki vus laissat as porz. « Quant à votre empereur, il est fou de vous avoir laissés dans ces défilés ;
« Encoi perdrat France dulce sun los, « Car c’en est fait aujourd’hui de l’honneur de douce France,
1195 « Carles li magnes le destre braz de l’ cors. » « Et Charles le Grand va perdre ici le bras droit de son corps. »
Quant l’ot Rollanz, Deus ! si grant doel en out ! Roland l’entend : grand Dieu, quelle douleur !
Sun cheval brochet, laisset curre ad esforz. Il éperonne son cheval et le lance bride abattue.
Vait le ferir li quens quanque il pout, Le comte frappe le païen des plus rudes coups qu’il peut porter ;
L’escut li freint et l’osberc li desclot, Il fracasse l’écu d’Aelroth, lui rompt les mailles du haubert ;
1200 Trenchet le piz, si li briset les os, Lui tranche la poitrine, lui brise les os,
Tute l’eschine li deseveret de l’ dos, Lui sépare toute l’échine du dos,
Od sun espiet l’anme li getet fors, Et avec sa lance lui jette l’âme hors du corps.
Enpeint le ben, fait li brandir le cors, Le coup est si rude qu’il fait chanceler le misérable,
Pleine sa hanste de l’ cheval l’abat mort ; Si bien que Roland, à pleine lance, l’abat mort de son cheval,
1205 En dous meitez li ad briset le col. Et que le cou du païen est en deux morceaux.
Ne laisserat, ço dit, que n’i parolt : Roland cependant ne laissera pas de lui parler :
« Ultre, culvert ! Carles n’est mie fols, « Va donc, brigand, et sache bien que Charlemagne n’est pas fou
« Ne traïsun unkes amer ne volt. « Et qu’il n’aima jamais la trahison.
« Il fist que proz qu’il nus laissat as porz ; « En nous laissant aux défilés il a agi en preux,
1210 « Hoi n’en perdrat France dulce sun los. « Et la France ne perdra pas aujourd’hui son honneur.
« Ferez i, Franc ! Nostre est li premers colps. « Frappez, frappez, Français : le premier coup est nôtre.
« Nus avum dreit, mais cist glutun unt tort. » Aoi. « C’est à ces gloutons qu’est le tort, c’est à nous qu’est le droit. »



XCIV

Uns dux i est, si ad num Falsarun ; Il y a là un duc du nom de Falseron :
Icil ert frere à l’ rei Marsiliun : C’est le frère du roi Marsile.
1215 Il tint la tere Dathan e Abirun ; Il tient la terre de Dathan et Abiron,
Suz cel nen ad plus encrismet felun. Et il n’est pas sous le ciel d’homme plus scélérat ni plus félon.
Entre les oilz mult out large le frunt, Entre ses deux yeux il a le front énorme,
Grant demi pied mesurer i pout hum. Et l’on y pourrait mesurer un grand demi-pied.
Asez ad doel quant vit mort sun nevuld, À la vue de son neveu mort, il est frappé de douleur,
1220 Ist de la presse, si se met en bandun Sort de la foule, se précipite,
E si escriet l’enseigne païenur ; Jette le cri des païens
Envers Franceis est mult cuntrarius : Et, dans sa rage contre les Français :
« Encoi perdrat France dulce s’honur. » « C’est aujourd’hui, dit-il, que douce France va perdre son honneur. »
Ot le Olivers, si’n ad mult grant irur : Olivier l’entend, il en a grande colère,
1225 Le cheval brochet des orez esperuns, Des deux éperons d’or pique son cheval
Vait le ferir en guise de barun, Et va frapper Falseron d’un vrai coup de baron.
L’escut li freint e l’osberc li derumpt, Il lui brise l’écu, rompt les mailles du haubert,
El’ cors li met les pans de l’ gunfanun, Lui plonge dans le corps les pans de son gonfanon,
Pleine sa hanste l’abat mort des arçuns. Et, à pleine lance, l’abat mort des arçons.
1230 Guardet à tere, veit gesir le glutun, Alors il regarde à terre, et, y voyant le misérable étendu,
Si li ad dit par mult fière raisun : Il lui dit ces très-fières paroles :
« De voz manaces, culvert, jo n’ai essuign. « Point n’ai souci, lâche, de vos menaces.
« Ferez i, Franc, kar très ben les veintrum. » « Frappez, frappez, Français ; nous les vaincrons. »
Munjoie escriet, ço est l’enseigne Carlun. Aoi. Puis : « Montjoie ! » s’écrie-t-il. C’est le cri de l’Empereur.



XCV

1235 Uns reis i est, si ad num Corsablis ; Il y a là un roi du nom de Corsablis ;
Barbarins est, d’un estrange païs. Il est de Barbarie, d’un pays lointain.
Si apelat les altres Sarrazins : Le voilà qui se met à interpeller les autres païens :
« Ceste bataille ben la puum tenir, « Nous pouvons aisément soutenir la bataille :
« Kar de Franceis i ad asez petit ; « Les Français sont si peu !
1240 « Cels ki ci sunt devum aveir mult vils : « Ceux qui sont devant nous sont à dédaigner ;
« Ja pur Carlun n’i ert uns suls guariz. « Pas un n’échappera, Charles n’y peut rien,
« Or est li jurz que l’s estuverat murir. » « Et voici le jour qu’il leur faudra mourir. »
Ben l’entendit li arcevesques Turpins, L’archevêque Turpin l’entend :
Suz ciel n’ad hume que tant voeillet haïr ; Il n’est pas d’homme sous le ciel qu’il haïsse autant que ce païen ;
1245 Sun cheval brochet des esperuns d’or fin, Des éperons d’or fin il pique son cheval
Par grant vertut si l’est alez ferir, Et va frapper sur Corsablis un coup terrible.
L’escut li freinst, l’osberc li descunfist, L’écu est mis en pièces, le haubert en lambeaux ;
Sun grant espiet par mi le cors li mist : Il lui plante sa lance au milieu du corps.
Empeint le ben que mort le fait brandir, Le coup est si rude que le Sarrasin chancelle et meurt ;
1250 Pleine sa hanste l’abat mort el’ chemin. À pleine lance, Turpin l’abat mort sur le chemin ;
Guardet à tere, veit le glutun gesir, Puis regarde à terre et y voit le païen-étendu.
Ne laisserat que n’i parolt, ço dit : Il ne laisse pas de lui parler, et lui dit :
« Culvert païen, vus i avez mentit ; « Vous en avez menti, lâche païen ;
« Carles mis sire nus est guaranz tuz dis ; « Mon seigneur Charles est toujours notre appui,
1255 « Nostre Franceis n’unt talent de fuir. « Et nos Français n’ont pas envie de fuir.
« Voz cumpaignuns ferum trestuz restifs. « Quant à vos compagnons, nous saurons bien les arrêter ici.
« Nuveles vus di : mort vus estoet suffrir. « Voici la nouvelle que j’ai à vous apprendre : vous allez tous mourir.
« Ferez, Franceis ; nuls de vus ne s’ublit ! « Frappez, Français : que pas un de vous ne s’oublie.
« Cist premers colps est nostre, Deu mercit. » « Le premier coup est nôtre, Dieu merci ! »
1260 Munjoie escriet pur le camp retenir. Aoi. Puis : « Montjoie ! Montjoie ! » s’écrie-t-il, pour rester maître du champ.



XCVI

E Gerins fiert Malprimis de Brigal. Malprime de Brigal est frappé par Gerin ;
Sis bons escuz un dener ne li valt ; Son bon écu ne lui sert pas pour un denier :
Tute li freint la bucle de cristal, La boucle de cristal en est brisée,
L’une meitet li turnet cuntreval ; Et la moitié en tombe à terre.
1265 L’osberc li rumpt entresque à la charn, Son haubert est percé jusqu’à la chair
Sun bon espiet enz el’ cors li enbat. Et Gerin lui plante au corps sa bonne lance.
Li païens chet cuntreval à un quat, Le païen tombe d’un seul coup ;
L’anme de lui enportet Sathanas. Aoi. Satan emporte son âme.



XCVII

E sis cumpainz Gerets fiert l’Amurafle, Le compagnon de Gerin, Gerer, frappe l’Émir ;
1270 L’escut li freint e l’osberc li desmailet, Il brise l’écu et démaille le haubert du païen,
Sun bon espiet li met en la curaille, Lui plante sa bonne lance au cœur,
Empeint le ben, par mi le cors li passet, Le frappe si bien qu’il lui traverse tout le corps,
Que mort l’abat el’ camp pleine sa hanste. Et qu’à pleine lance il l’abat mort à terre :
Dist Olivers : « Gente est nostre bataille. » Aoi. « Belle bataille, » s’écrie Olivier.



XCVIII

1275 Sansun li dux vait ferir l’Almacur, Le duc Samson va frapper l’Aumaçor ;
L’escut li freinst ki est ad or e à flurs : Il lui brise l’écu couvert de fleurs et d’or ;
Li bons osbercs ne li est guaranz prod ; Son bon haubert ne le garantit pas.
Trenchet li le coer, le fuie e le pulmun, Samson lui tranche le cœur, le foie et le poumon,
Que mort l’abat, qui qu’en peist u qui nun. Et (tant pis pour qui s’en afflige) l’abat roide mort :
1280 Dist l’Arcevesques : « Cist colps est de barun. » Aoi. « Voilà un coup de baron, » dit l’Archevêque.



XCIX

E Anséis laisset le cheval curre, Anséis laisse aller son cheval
Si vait ferir Turgis de Turteluse : Et va frapper Turgis de Tortosa.
L’escut li freint desuz l’orée bucle, Au-dessus de la boucle dorée il brise l’écu,
De sun osberc li derumpit les dubles, Rompt les doubles mailles du haubert,
1285 De l’ bon espiet el’ cors li met l’amure, Lui plante au corps le fer de sa bonne lance,
Empeinst le ben, tut le fer li mist ultre, Et le frappe d’un si bon coup que tout le fer le traverse.
Pleine sa hanste el’ camp mort le tresturnet. À pleine lance il le renverse mort :
Ço dist Rollanz : « Cist colps est de produme. » Aoi. « C’est le coup d’un brave, » s’écrie Roland.



C

E Engelers, li Guascuinz de Burdele, Engelier, le Gascon de Bordeaux,
1290 Sun cheval brochet, si li laschet la resne, Pique des deux son cheval, lui lâche les rênes,
Si vait ferir Escremiz de Valterne : Et va frapper Escremis de Valtierra.
L’escut de l’ col li freint e escantelet, Il met en pièces l’écu que le païen porte au cou,
De sun osberc li rumpit la ventaille ; Lui déchire la ventaille du haubert,
Si l’ fiert el’ piz entre les dous furceles, Le frappe en pleine poitrine entre les deux épaules
1295 Pleine sa hanste l’abat mort de la sele. Et, à pleine lance, l’abat mort de sa selle.
Après, li dist : « Turnet estes à perdre. » Aoi. « Vous êtes tous perdus, » s’écrie-t-il.



CI

E Otes fiert un païen, Estorgant, Othon va frapper un païen, Estorgant,
Sur sun escut, en la pene devant, Tout au-devant de l’écu, sur le cuir :
Que tut li trenchet le vermeill e le blanc ; Il en enlève les couleurs rouge et blanche ;
1300 De sun osberc li ad rumput les pans, Puis déchire les pans du haubert,
El’ cors li met sun bon espiet trenchant, Lui plante au corps son bon épieu tranchant,
Que mort l’abat de sun cheval curant. Et l’abat roide mort de son cheval courant :
Après, li dist : « Ja n’i averez guarant. » Aoi. « Rien, dit-il alors, rien ne vous sauvera. »



CII

E Berengers il fiert Estramariz, Bérenger frappe Estramaris,
1305 L’escut li freinst, l’osberc li descunfist, Brise l’écu, met le haubert en morceaux,
Sun fort espiet par mi le cors li mist, Lui plante au corps son bon épieu tranchant,
Que mort l’abat entre mil Sarrazins. Et l’abat mort entre mille Sarrasins.
Des .xii. Pers li .x. en sunt ocis ; Des douze pairs païens, dix sont déjà tués,
Ne mès que dous n’en i ad remés vifs : Il n’en reste plus que deux vivants :
1310 Ço est Chernubles e li quens Margariz. Aoi. Chernuble et le comte Margaris.



CIII

Margariz est mult vaillanz chevalers, Margaris est un très-vaillant chevalier,
E bels e forz e isnels e legers ; Beau, fort, léger, rapide ;
Le cheval brochet, vait ferir Oliver, Il pique des deux son cheval et va frapper Olivier.
L’escut li freint suz la bucle d’or mer, Au-dessous de la boucle d’or pur, il brise l’écu,
1315 Lez le costet li cunduist sun espiet, Et lui porte un coup de lance le long des côtes.
Deus le guarit, qu’el’ cors ne l’ ad tuchet ; Dieu préserve Olivier si bien que le coup ne le touche pas ;
La hanste fruisset, mie n’en abatiet. La lance effleura sa chair, mais n’en enleva point.
Ultre s’en vait qu’il n’i ad desturber, Margaris alors va plus loin sans qu’aucun obstacle l’arrête,
Sunet sun graisle pur les soens ralier. Aoi. Et sonne de son cor pour rallier les siens.



CIV

1320 La bataille est merveilluse e cumune. La bataille est merveilleuse, la bataille est une mêlée :
Li quens Rollanz mie ne s’asoüret, Le comte Roland ne craint pas de s’exposer.
Fiert de l’ espiet tant cum hanste li duret, Il frappe de la lance tant que le bois en dure ;
A .xv. colps l’ad fraite e perdue ; Mais la voilà bientôt brisée par quinze coups, brisée, perdue.
Trait Durendal, sa bone espée nue. Alors Roland tire Durendal, sa bonne épée nue,
1325 Sun cheval brochet, si vait ferir Chernuble : Éperonne son cheval et va frapper Chernuble.
L’helme li freint ù li carbuncle luisent, Il met en pièces le heaume du païen où les escarboucles étincellent,
Trenchet la coife e la cheveléure, Lui coupe en deux la tête et la chevelure,
Si li trenchat les oilz e la faiture, Lui tranche les yeux et le visage,
Le blanc osberc dunt la maile est menue Le blanc haubert aux mailles si fines,
1330 Et tut le cors tresqu’en la furchéure, Tout le corps jusqu’à l’enfourchure
Enz en la sele, ki est à or batue. Et jusque sur la selle qui est incrustée d’or.
El’ cheval est l’espée arestéue, L’épée entre dans le corps du cheval,
Trenchet l’eschine, unc n’i out quis juinture, Lui tranche l’échine sans chercher le joint,
Tut abat mort el’ pret sur l’erbe drue. Et sur l’herbe drue abat morts le cheval et le cavalier :
1335 Après, li dist : « Culvert, mar i moüstes ; « Misérable, lui dit-il ensuite, tu fus mal inspiré de venir ici ;
« De Mahumet ja n’i averez aïude. « Ton Mahomet ne te viendra point en aide,
« Par tel glutun n’ert bataille hoi vencue. » Aoi. « Et ce n’est pas par un tel glouton que cette victoire sera gagnée ! »

Au milieu du champ de bataille chevauche le comte Roland,
Sa Durendal au poing, qui bien tranche et bien taille,
Et fait grande tuerie des Sarrasins.
Ah ! si vous aviez vu Roland jeter un mort sur un autre mort,
Et le sang tout clair inonder le sol...
Tous les Français frappent, tous les Français massacrent.
Et les païens de mourir......

(Vers 1338-1342 et 1347, 1348.)


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CV

Li quens Rollanz par mi le camp chevalchet, Au milieu du champ de bataille chevauche le comte Roland,
Tient Durendal ki ben trenchet e taillet, Sa Durendal au poing, qui bien tranche et bien taille,
1340 Des Sarrazins lur fait mult grant damage. Et qui fait grande tuerie des Sarrasins.
Ki lui véist l’un jeter mort sul’ altre, Ah ! si vous aviez vu Roland jeter un mort sur un autre mort,
Le sanc tut cler gesir par cele place ! Et le sang tout clair inondant le sol !
Sanglant en ad e l’osberc e la brace, Roland est rouge de sang ; rouge est son haubert, rouges sont ses bras,
Sun bon cheval le col e les espalles. Rouges sont les épaules et le cou de son cheval.
1345 E Olivers de ferir ne se target, Pour Olivier, il ne se met pas en retard de frapper.
Li .xii. Per n’en deivent aveir blasme, Les douze Pairs aussi ne méritent aucun blâme ;
E li Franceis i fierent e si caplent. Tous les Français frappent, tous les Français massacrent.
Moerent païen e alquant en i pasment. Et les païens de mourir ou de se pâmer :
Dist l’Arcevesques : « Ben ait nostre barnage ! » « Vivent nos barons ! dit alors l’Archevêque :
1350 Munjoie escriet, ço est l’enseigne Carle. Aoi. « Montjoie ! crie-t-il, Montjoie ! » C’est le cri de Charles.



CVI

E Olivers chevalchet par l’estur. Parmi la bataille chevauche Olivier ;
Sa hanste est fraite, n’en ad que un trunçun ; Le bois de sa lance est brisé, il n’en a plus qu’un tronçon au poing.
E vait ferir un païen, Malsarun. Alors il va frapper un païen, du nom de Malseron.
L’escut li freint ki est ad or e à flurs, Il lui brise l’écu qui est couvert de fleurs et d’or.
1355 Fors de la teste li met les oilz ambsdous, Il lui jette les deux yeux hors de la tête,
E la cervele li chet as piez desuz : Et la cervelle du païen lui tombe aux pieds.
Mort le tresturnet od tut .vii. c. des lur. Bref, il le renverse mort avec sept cents de sa race.
Puis, ad ocis Turgin e Esturgus ; Puis il a tué Turgin et Esturgus ;
La hanste briset e esclicet jusqu’as puigns. Mais cette fois il brise et met en éclats sa lance jusqu’à son poing :
1360 Ço dist Rollanz : « Cumpainz, que faites vus ? « Que faites-vous, compagnon ? lui crie Roland,
« En tel bataille n’ai cure de bastun ; « Ce n’est pas un bâton qu’il faut en telle bataille,
« Fers e acers i deit aveir valur. « Mais il n’y a de bon que le fer et l’acier.
« U est vostre espée ki Halteclere ad num ? « Où donc est votre épée qui s’appelle Hauteclaire ?
« D’or est li helz e de cristal li punz. « Sa garde est d’or, et sa poignée de cristal.
1365 « — Ne la puis traire, Olivers li respunt, « — Je n’ai pas le temps de la tirer, répond Olivier,
« Kar de ferir oi jo si grant bosuign. » Aoi. « Je suis trop occupé à frapper ! »



CVII

Danz Olivers trait ad sa bone espée Mon seigneur Olivier a tiré sa longue épée,
Que sis cumpainz li ad tant demandée, Que lui a tant demandée son compagnon Roland,
E il li ad cum chevalers mustrée. Et, en vrai chevalier, il la lui a montrée.
1370 Fiert un païen, Justin de Val-Ferrée ; Il en frappe un païen, Justin de Val-Ferrée,
Tute la teste li ad par mi severée, Lui coupe en deux morceaux la tête,
Trenchet le cors e la bronie safrée, Lui tranche le corps et le haubert brodé,
La bone sele ki ad or est gemmée, Avec la bonne selle perlée d’or.
E à l’ cheval ad l’eschine trenchée : Il tranche aussi l’échine du destrier,
1375 Tut abat mort devant lui en la prée. Et abat mort sur le pré le cheval avec le cavalier :
Ço dist Rollanz : « Or vos receif jo frere. « Ah ! désormais, s’écrie Roland, je vous regarde comme un frère.
« Pur itels colps nus aimet li Emperere. » « Voilà bien les coups qui nous font aimer de l’Empereur. »
De tutes parz est Munjoie escriée. Aoi. Et de toutes parts on entend crier : « Montjoie ! »



CVIII

Li quens Gerins set el’ cheval Sorel, Voici sur son cheval Sorel le comte Gerin,
1380 E sis cumpainz Gerers en Passe-Cerf ; Et son compagnon Gerer sur Passe-Cerf.
Laschent lur resnes, brochent ambdui ad ait Ils leur lâchent les rênes, et d’éperonner vivement.
E vunt ferir un païen, Timozel, Tous deux vont frapper le païen Timozel ;
L’uns en l’escut e li altre en l’osberc ; L’un l’atteint à l’écu, l’autre au haubert.
Lur dous espiez enz el’ cors li unt frait, Ils lui brisent leurs deux lances dans le corps
1385 Mort le tresturnent très en mi un guaret. Et l’abattent roide mort au milieu d’un guéret.
Ne l’ oï dire ne jo mie ne l’ sai, Je ne sais point, je n’ai jamais entendu dire
Li quels d’els dous en fut li plus isnels... Lequel des deux fut alors le plus rapide...
Esperveris i fut, li filz Borel : Espreveris était là, le fils de Borel :
Icel ocist Engelers de Burdel. Il meurt de la main d’Engelier de Bordeaux.
1390 E l’Arcevesques lur ocist Siglorel, Puis l’Archevêque tue Siglorel,
L’encantéur ki ja fut en enfer ; Cet enchanteur qui avait déjà été dans l’enfer
Par artimal l’i cunduist Jupiter. Où Jupiter l’avait conduit par maléfice :
Ço dist Turpins : « Icist nus ert forsfaiz. » « Nous en voilà délivrés, » dit Turpin.
Respunt Rollanz : « Vencuz est li culverz. « — Le misérable est vaincu, répond Roland.
1395 « Oliver frere ; itel colp me sunt bel. » « Frère Olivier, ce sont là les coups que j’aime. »



CIX

La bataille est adurée endementres : La bataille cependant est devenue très-rude :
Franc e païen merveillus colps i rendent : Français et païens y échangent de beaux coups.
Fièrent li un, li altre se defendent. Les uns attaquent, les autres se défendent.
Tante hanste i ad e fraite e sanglente, Que de lances brisées et rouges de sang !
1400 Tant gunfanun rumput e tante enseigne ! Que de gonfanons et d’enseignes en pièces !
Tant bon Franceis i perdent lur juvente ! Et que de bons Français perdent là leur jeunesse !
Ne reverront lur meres ne lur femmes, Ils ne reverront plus leurs mères ni leurs femmes,
Ne cels de France ki as porz les atendent. Aoi. Ni ceux de France qui les attendent là-bas, aux défilés.



CX

Carles li magnes en pluret, si se dementet. Charles le Grand en pleure et se lamente :
1405 De ço qui calt ? N’en averunt succurance. Hélas ! à quoi bon ? Ils n’en recevront pas de secours.
Malvais servise le jur lur rendit Guenes Ganelon leur a rendu un mauvais service,
Qu’en Sarraguce sa maisnée alat vendre. Le jour qu’il alla dans Saragosse faire marché de sa propre maison.
Puis, en perdit e sa vie e ses membres ; Mais, depuis lors, il en a perdu les membres et la vie :
El’ plait ad Ais en fut jugez à pendre, Plus tard, à Aix, on le condamna à être écartelé,
1410 De ses parenz ensembl’od lui tel trente Et, avec lui, trente de ses parents
Ki de murir nen ourent esperance. Aoi. Qui ne comptaient point sur une telle mort...



CXI

La bataille est merveilluse e pesanz. La bataille est merveilleuse et pesante :
Mult ben i fiert Olivers e Rollanz ; Olivier et Roland y frappent de grand cœur ;
Li Arcevesques plus de mil colps i rent, L’archevêque Turpin y rend des milliers de coups ;
1415 Li .xii. Per ne s’en targent nient Les douze Pairs ne sont pas en retard.
Et li Franceis i fièrent cumunement. Tous les Français se battent et sont en pleine mêlée ;
Moerent païen à millers et à cenz. Et les païens de mourir par cent et par mille.
Ki ne s’en fuit de mort n’i ad guarent, Qui ne s’enfuit ne peut échapper à la mort :
Voeillet o nun, tut i laisset sun tens. Bon gré, mal gré, tous y laissent leur vie.
1420 Franceis i perdent lur meillurs guarnemenz : Mais les Français y perdent leur meilleure défense :
Ne reverront lur peres ne lur parenz, Ils ne reverront plus ni leurs pères ni leurs familles,
Ne Carlemagne ki as porz les atent Ni Charlemagne qui les attend là-bas..

En France en ad mult merveillus turment : Et pendant ce temps, en France, il y a une merveilleuse tourmente :
Orez i ad de tuneire e de vent, Des tempêtes, du vent et du tonnerre,
1425 Pluies e gresilz desmesuréement. De la pluie et de la grêle démesurément,
Chedent i fuildres e menut e suvent ; Des foudres qui tombent souvent et menu,
E terremoete ço i ad veirement Et (rien n’est plus vrai) un tremblement de terre.
De Seint-Michel de Paris jusqu’à Reins, Depuis Saint-Michel de Paris jusqu’à Reims,
De Besençun tresqu’as porz de Guitsand : Depuis Besançon jusqu’au port de Wissant,
1430 Nen ad recet dunt li mur ne cravent. Pas une maison dont les murs ne crèvent.
Cuntre midi tenebres i ad granz, À midi, il y a grandes ténèbres :
N’i ad clartet se li cels nen i fent. Il ne fait clair que si le ciel se fend.
Hom ne le veit ki mult ne s’espaent ; Tous ceux qui voient ces prodiges en sont dans l’épouvante,
Dient plusur : « Ço est li definement, Et plusieurs disent : « C’est la fin du monde,
1435 « La fins de l’ secle ki nus est en present. » « C’est la consommation du siècle. »
Il ne le sevent ne dient veir nient : Non, non : ils ne le savent pas, ils se trompent :
Ço est la granz dulurs pur la mort de Rollant. Aoi. C’est le grand deuil pour la mort de Roland !



CXII

Franceis i unt ferut de coer e de vigur. Les Français ont frappé rudement et de bon cœur,
Païen sunt mort à millers e à fuls, Et les païens sont morts par milliers, par multitudes.
1440 De cent millers n’en poent guarir dous. Sur cent mille, il n’en est pas deux qui survivent.
Dist l’Arcevesques : « Nostre hume sunt mult proz, « Nos hommes sont des braves, s’écrie Roland,
« Suz cel n’ad hume plus en ait de meillurs. « Et personne sous le ciel n’en a de meilleurs.
« Il est escrit en la geste Francor « Il est écrit dans la Geste de France
« Que vassals ad li nostre empereür. » « Que notre empereur a de vaillants soldats. »
1445 Vunt par le camp, si requerent les lur ; Et les voilà qui vont à travers toute la plaine et recherchent les leurs.
Plurent des oilz de doel e de tendrur De deuil et de tendresse leurs yeux sont tout en larmes
Pur lur parenz par coer e par amur. À cause du grand amour qu’ils ont pour leurs parents.
Li reis Marsilies od sa grant ost lur surt. Aoi. Devant eux surgit alors Marsile avec sa grande armée.



CXIII

Marsilies vient par mi une valée Par le milieu d’une vallée s’avance le roi Marsile,
1450 Od sa grant ost que il out asemblée. Avec la grande armée qu’il a réunie
.Xx. escheles ad li Reis anumbrées. Et divisée en vingt colonnes.
Luisent cil helme as perres d’or gemmées Au soleil reluisent les pierreries et l’or des heaumes,
E cil escut e cez bronies safrées. Et les écus et les hauberts brodés.
.Vii. milie graisle i sunent la menée, Sept mille clairons sonnent la charge.
1455 Granz est la noise par tute la cuntrée. Quel bruit dans toute la contrée !
Ço dist Rollanz : « Oliver, cumpainz, frere, « Olivier, mon compagnon, s’écrie Roland, mon frère Olivier,
« Guenes li fels ad nostre mort jurée ; « Le traître Ganelon a juré notre mort,
« La traïsun ne poet estre celée. « Et sa trahison n’est ici que trop visible.
« Mult grant venjance en prendrat l’Emperere. « Mais l’Empereur en tirera une formidable vengeance.
1460 « Bataille averum e forte e adurée : « Quant à nous, nous aurons une forte et rude bataille :
« Unkes mais hom tel ne vit ajustée. « Car on ne vit jamais telle rencontre.
« Jo i ferrai de Durendal m’espée, « J’y vais frapper de mon épée Durendal ;
« E vus, cumpainz, ferrez de Halteclere. « Vous, compagnon, vous frapperez de votre épée Hauteclaire.
« En tanz lius les avum nus portées ! « Nous les avons déjà portées en tant de lieux !
1465 « Tantes batailles en avum afinées ! « Nous avons avec elles gagné tant de victoires !
« Male chançun n’en deit estre chantée. » Aoi. « Il ne faut pas qu’on chante sur elles de méchantes chansons. »



CXIV

Quant Franceis veient que païens i ad tanz, Quand nos Français voient qu’il y a tant de païens,
De tutes parz en sunt cuvert li camp, Et que la campagne en est couverte de toutes parts,
Suvent reclament Oliver e Rollant, Ils appellent à leur aide Olivier et Roland
1470 Les .xii. Pers, qu’il lur seient guarant. Et les douze Pairs pour leur servir de rempart.
E l’Arcevesques lur dist de sun semblant : L’Archevêque alors leur dit sa façon de penser :
« Seignurs baruns, n’en alez mespensant. « Pas de lâcheté, seigneurs barons.
« Pur Deu vus pri que ne seiez fuiant, « Au nom de Dieu, ne fuyez pas,
« Que nuls prozdom malvaisement n’en chant ! « Et qu’on ne puisse pas faire contre nous de mauvaises chansons.
1475 « Asez est melz que moerium cumbatant. « Il vaut bien mieux mourir en combattant.
« Pramis nus est, fin prendrum aïtant, « Or il est très-certain que nous allons mourir ;
« Ultre cest jur ne serum plus vivant ; « Oui, après ce jour nous ne serons plus vivants.
« Mais d’une chose vus sui jo bien guaranz : « Mais il est une chose dont je puis vous être garant,
« Seinz Paréis vus est abandunanz, « C’est que le saint Paradis est à vous :
1480 « As Innocenz vus en serez séant. » « Demain vous y serez assis près des saints Innocents. »
A icest mot si s’esbaldissent Franc : À ces mots, les Francs se remettent en joie,
Cel n’en i ad Munjoie ne demant. Aoi. Et tous de crier : « Montjoie ! Montjoie ! »



CXV

Un Sarrazin i out de Sarraguce : Il y a là certain païen de Saragosse
De la citet l’une meitez est sue. Qui possède toute une moitié de la ville :
1485 Ço est Climorins, ki pas ne fut prozdume ; Climorin n’a pas un cœur de baron.
Fiance prist de Guenelun le cunte, C’est lui qui a reçu les promesses du comte Ganelon,
Par amistet l’en baisat en la buche, Et qui par amitié l’a baisé sur la bouche ;
Si l’ en dunat s’espée e s’escarbuncle. Même il a donné au traître son épée et son escarboucle.
Tere Majur, ço dit, metrat à hunte, « Je veux, disait-il, couvrir de déshonneur le Grand Pays,
1490 A l’Emperere si toldrat la curune. « Et enlever sa couronne à Charlemagne. »
Siet el’ cheval qu’il cleimet Barbamusche, Climorin est assis sur son cheval Barbamouche,
Plus est isnels qu’esprevers ne arunde : Plus rapide qu’épervier et hirondelle.
Brochet le ben, le frein li abandunet, Il l’éperonne, il lui lâche les rênes
Si vait ferir Engeler de Guascuigne ; Et va frapper Engelier de Gascogne.
1495 Ne l’ poet guarir sis escuz ne sa brunie, Haubert, écu, rien n’y fait :
De sun espiet el’ cors li met l’amure, Le païen lui plante au corps le fer de sa lance,
Empeint le ben, tut le fer li mist ultre, Et si bien le frappe, que la pointe passe tout entière de l’autre côté ;
Pleine sa hanste el’ camp mort le tresturnet. À pleine lance il le retourne à terre, roide mort :
Après, escriet : « Cist sunt bon à cunfundre. « Ces gens-là, s’écrient-ils, sont bons à vaincre :
1500 « Ferez, païen, pur la presse derumpre. » « Frappez, païens, frappez, et perçons leurs rangs !
Dient Franceis : « Deus ! quel doel de prozdume ! » Aoi. « — Quelle douleur ! disent les Français. Perdre un si vaillant homme ! »



CXVI

Li quens Rollanz en apelet Oliver : Alors le comte Roland interpelle Olivier :
« Sire cumpainz, ja est morz Engelers ; « Sire compagnon, lui dit-il, voici déjà Engelier mort ;
« Nus n’avium plus vaillant chevaler. » « Nous n’avions point de plus brave chevalier.
1505 Respunt li quens : « Deus le me duinst venger ! » « — Que Dieu m’accorde de le venger, » répond Olivier.
Sun cheval brochet des esperuns d’or mer, Il pique son cheval de ses éperons d’or pur ;
Tient Halteclere, sanglanz en est l’acers : Dans ses mains est Hauteclaire, dont tout l’acier est rouge de sang.
Par grant vertut vait ferir le païen, Il court frapper le païen de toute sa force,
Brandist sun colp, e li Sarrazins chet : Il brandit son coup : le Sarrasin tombe,
1510 L’anme de lui enportent Averser. Et les Diables emportent son âme.
Puis, ad ocis le duc Alphaïen. Puis il a tué le duc Alphaïen,
Escababi i ad le chef trenchet, Tranché la tête d’Escababi,
.Vii. Arrabiz i ad deschevalcet : Et désarçonné sept Arabes
Cil ne sunt proz jamais pur guerreier. Qui plus jamais ne pourront guerroyer.
1515 Ço dist Rollanz : « Mis cumpainz est irez ; « Mon compagnon est en colère, dit Roland,
« Encuntre mei fait asez à preiser. « Et conquiert grand honneur à mes côtés :
« Pur itels colps nus ad Carles plus chers. » « Voilà, voilà les coups qui nous font aimer de Charles !
A voiz escriet : « Ferez i, chevaler ! » Aoi. « Frappez, chevaliers, frappez encore. »



CXVII

D’altre part est uns païens, Valdabrun. D’autre part est le païen Valdabron
1520 Icil levat le rei Marsiliun : Qui adouba le roi Marsile.
Sire est par mer de .iiii. c. drodmunz, Il y a sur la mer quatre cents vaisseaux à lui.
N’i ad eschipre ki s’ cleimt se par lui nun ; Pas de navire, pas de barque qui ne se réclame de lui.
Jerusalem prist ja par traïsun, C’est ce Valdabron qui jadis prit Jérusalem par trahison,
Si violat le temple Salomun, C’est lui qui viola le temple de Salomon,
1525 Le patriarche ocist devant les funz. Et qui devant les fonts égorgea le patriarche.
Cil ot fiance de l’ cunte Guenelun : C’est encore lui qui a reçu les promesses du comte Ganelon,
Il li dunat s’espée e mil manguns. Et qui a donné à ce traître son épée avec mille mangons d’or.
Siet el’ cheval qu’il cleimet Gramimund : Le cheval qu’il monte s’appelle Gramimond :
Plus est isnels que nen est uns falcuns ; Un faucon est moins rapide.
1530 Brochet le ben des aguz esperuns, Il le pique de ses éperons aigus,
Si vait ferir le riche duc Sansun, Et va frapper le riche duc Samson.
L’escut li freint e l’osberc li derumpt, Il met en pièces l’écu du Français, rompt les mailles du haubert,
El’ cors li met les pans de l’ gunfanun, Lui fait entrer dans le corps les pans de son gonfanon,
Pleine sa hanste l’abat mort des arçuns : Et, à pleine lance, l’abat mort des arçons :
1535 « Ferez, païen, kar tres ben les veintrum. » « Frappez, païens, nous les vaincrons. »
Dient Franceis : « Deus ! quel doel de barun ! » Aoi. Et les Français : « Dieu ! s’écrient-ils, quel baron nous venons de perdre ! »



CXVIII

Li quens Rollanz, quant il veit Sansun mort, Quand le comte Roland vit Samson mort,
Poez saveir que mult grant doel en out. Vous devinez quelle immense douleur il en ressentit.
Sun cheval brochet, si li curt ad esforz, Il éperonne son cheval, qui, de toute sa force, prend son élan.
1540 Tient Durendal qui plus valt que fin or : Dans son poing est Durendal, qui vaut plus que l’or fin.
Vait le ferir li bers quanque il pout Le baron va donner à Valdabron le plus rude coup qu’il peut
Desur sun helme ki gemmez fut ad or, Sur le heaume gemmé d’or.
Trenchet la teste e la bronie e le cors, Il lui tranche la tête, le haubert, le corps,
La bone sele ki est gemmée ad or, La selle incrustée d’or,
1545 E à l’ cheval parfundement le dos ; Et jusqu’au dos du cheval, très-profondément.
Ambure ocit, ki que l’ blasmet ne ki l’ lot. Bref (qu’on le blâme ou qu’on le loue), il les tue tous les deux.
Dient païen : « Cist colps nus est mult forz. » « Quel coup terrible pour nous ! s’écrient les païens :
Respunt Rollanz : « Ne puis amer les voz, « — Non, s’écrie Roland, je ne saurais aimer les vôtres ;
« Devers vus est li orguilz e li torz. ». Aoi. « C’est de votre côté qu’est l’orgueil et l’injustice. »



CXIX

1550 D’Affrike i ad un Affrican venut, Il y a là un Africain venu d’Afrique :
Ço est Malquianz, li filz al’ rei Malcud ; C’est Malquiant, le fils au roi Malcud.
Si guarnement sunt tut à or batut, Ses armes sont toutes couvertes d’or ;
Cuntre le cel sur tuz les altres luist. Et, plus que tous les autres, il flamboie au soleil.
Siet el’ cheval qu’il cleimet Salt-Perdut, Il monte un cheval qu’il appelle Saut-Perdu :
1555 Beste nen est ki puisset curre à lui. Pas de bête qui puisse vaincre Saut-Perdu à la course.
Il vait ferir Anséis en l’escut, Malquiant va frapper Anséis au milieu de l’écu,
Tut li trenchat le vermeill e l’azur, Dont il efface le vermeil et l’azur ;
De sun osberc li ad les pans rumput, Puis il met en pièces les pans du haubert,
El’ cors li met e le fer e le fust. Et lui plonge au corps le fer et le bois de sa lance.
1560 Morz est li quens, de sun tens n’i ad plus. Anséis meurt ; il a fini son temps,
Dient Franceis : « Barun, tant mare fus ! » Aoi. Et les Français : « Baron, disent-ils, quel malheur ! »



CXX

Par le camp vait Turpins li arcevesques ; Par tout le champ de bataille va et vient Turpin l’archevêque ;
Tels coronez ne chantat unkes messe Jamais tel prêtre ne chanta messe
Ki de sun cors féist tantes proecces ; Et ne fit telles prouesses de son corps :
1565 Dist à l’ païen : « Deus tut mal te tramettet ! « Que Dieu te maudisse ! crie-t-il au païen :
« Tel as ocis dunt à l’ coer me regrette. » « Celui que mon cœur regrette, c’est toi qui l’as tué. »
Sun bon cheval i ad fait esdemetre, Alors Turpin donne l’élan à son cheval,
Si l’ ad ferut sur l’escut de Tulete, Et frappe Malquiant sur l’écu de Tolède :
Que mort l’abat desur cele erbe verte. Aoi. Sur l’herbe verte il l’abat roide mort.



CXXI

1570 De l’ altre part est uns païens, Grandonies, D’autre part est Grandogne, un païen,
Filz Capuel, le rei de Capadoce. Fils de Capuel, roi de Cappadoce.
Siet el’ cheval que il cleimet Marmorie, Il a donné à son cheval le nom de Marmore :
Plus est isnels que n’est oisels ki volet ; L’oiseau qui vole est moins rapide.
Laschet la resne, des esperuns le brochet, Grandogne lui lâche les rênes, l’éperonne,
1575 Si vait ferir Gerin par sa grant force, Et va de toute sa force heurter Gerin ;
L’escut vermeill li freint, de l’ col li portet, L’écu vermeil du Français est mis en pièces et tombe de son cou ;
Après, li ad sa bronie tut desclose, Son haubert est déchiré,
El’ cors li met tute l’enseingne bloie Et tout le gonfanon du païen lui entre dans le corps ;
Que mort l’abat en une halte roche. Il tombe mort sur un rocher élevé.
1580 Sun cumpaignun Gerer ocit uncore Grandogne ensuite tue Gerer, le compagnon de Gerin ;
E Berenger e Guiun de Seint-Antonie ; Il tue Bérenger, il tue Guyon de Saint-Antoine ;
Puis, vait ferir un riche duc, Austorie, Puis il va frapper Austoire, un riche duc
Ki tint Valence e l’honur sur le Rosne, Qui tient sur le Rhône la seigneurie de Valence.
Il l’abat mort ; païen en unt grant joie. Il l’abat mort, et les païens d’entrer en grande joie,
1585 Dient Franceis : « Mult decheent li nostre. » Aoi. Et les Français de s’écrier : « Comme les nôtres meurent ! »



CXXII

Li quens Rollanz tint s’espée sanglente : Le comte Roland tient au poing son épée rouge de sang.
Ben ad oït que Franceis se dementent, Il a entendu les sanglots des Français :
Si grant doel ad que par mi quiet fendre ; Si grande est sa douleur que son cœur est prêt à se fendre :
Dist à l’ païen : « Deus tut mal te consentet ! « Que Dieu, s’écrie-t-il, t’accable de tous maux !
1590 « Tel as ocis que mult cher te quid vendre. » « Celui que tu viens de tuer, je te le ferai payer chèrement. »
Sun cheval brochet, ki de l’ curre cuntencet. Là-dessus il éperonne son cheval, qui prend très-vivement son élan.
Ki que l’ cumpert, venut en sunt ensemble. Aoi. Quel que doive être le vaincu, voici Grandogne et Roland en présence...



CXXIII

Grandonies fut e prozdom e vaillanz Grandogne était un homme sage et vaillant,
E vertuus e vassals cumbatanz. Intrépide et sans peur à la bataille.
1595 En mi sa veie ad encuntret Rollant. Sur son chemin il rencontre Roland :
Enceis ne l’ vit, si l’ reconut veirement Jamais il ne l’avait vu, et cependant il le reconnaît sûrement,
A l’ fier visage e à l’ cors qu’il out gent, Rien qu’à son fier visage et à la beauté de son corps,
E à l’ reguart e à l’ cuntenement. Rien qu’à sa contenance et à son regard.
Ne poet muer qu’il ne s’en espaent, Le païen ne peut s’empêcher d’en être épouvanté :
1600 Fuir s’en voelt, mais ne li valt nient. Il veut fuir ; mais impossible !
Li quens le fiert tant vertuusement, Roland le frappe d’un coup si vigoureux,
Tresqu’ à l’ nasel tut le helme li fent, Qu’il lui fend le heaume jusqu’au nasal.
Trenchet le nés e la buche e les denz, Il coupe en deux le nez, la bouche, les dents ;
Trestut le cors e l’osberc jazerenc, Il coupe en deux tout le corps et le haubert à mailles serrées ;
1605 De l’ orée sele les dous alves d’argent Il coupe en deux les arçons d’argent de la selle d’or ;
E à l’ cheval le dos parfundement, Il coupe en deux très-profondément le dos du cheval :
Ambure ocist seinz nul recoeverement. Bref, il les tue tous deux sans remède.
E cil d’Espaigne s’en cleiment tuit dolent. Et ceux d’Espagne de pousser des cris de douleur,
Dient Franceis : « Ben fiert nostre guarenz. » Aoi. Et les Français de s’écrier : « Les bons coups qu’il donne, notre capitaine, notre sauveur ! »



CXXIV

1610 La bataille est merveilluse e hastive, Merveilleuse est la bataille : c’est un tourbillon.
Franceis i fièrent par vigur e par ire : Les Francs y frappent vigoureusement, et, pleins de rage,
Trenchent cez puignz, cez costez, cez eschines, Tranchent les poings, les côtes, les échines,
Cez vestemenz entresque as chars vives ; Et les vêtements jusqu’aux chairs vives.
Sur l’erbe verte li clers sancs s’en afilet. Le sang clair coule en ruisseaux sur l’herbe verte :
1615 Dient païen : « Nus ne l’ suffrirum mie. « Nous n’y pouvons tenir, s’écrient les païens.
« Tere Majur, Mahumet te maldiet ! « Ô Grand Pays, que Mahomet te maudisse !
« Sur tute gent est la tue hardie. » « Ton peuple est le plus hardi des peuples. »
Cel n’en i ad ki ne criet : « Marsilie ! Pas un Sarrasin qui ne s’écrie : « Marsile, Marsile !
« Chevalche, Reis, bosuign avum d’aïe. » Aoi. « Chevauche, ô Roi : nous avons besoin d’aide. »



CXXV

1620 La bataille est e merveilluse et granz, Merveilleuse, immense est la bataille.
Franceis i fièrent des espiez brunisanz. De leurs lances d’acier bruni, les Français donnent de bons coups.
Là véissez si grant dulur de gent, C’est là que l’on pourrait assister à grande douleur
Tant hume mort e naffret e sanglant ! Et voir des milliers d’hommes blessés, sanglants, morts...
L’uns gist sur l’altre e envers e adenz. L’un gît sur l’autre ; l’un sur le dos, et l’autre sur la face.
1625 Li Sarrazin ne l’ poent suffrir tant : Mais les païens n’y peuvent tenir plus longtemps ;
Voelent u nun, si guerpissent le camp, Bon gré, mal gré, ils quittent le champ,
Par vive force les enchalcerent Franc. Aoi. Et les Français de les poursuivre de vive force, la lance au dos.



CXXVI

Marsilies veit de sa gent le martirie, Marsile assiste au martyre de sa gent ;
Si fait suner ses corns e ses buisines ; Il fait sonner ses cors et ses trompettes ;
1630 Puis, si chevalchet od sa grant ost banie. Puis, avec sa grande armée, avec tout son ban, il monte à cheval.
Devant chevalchet uns Sarrazins, Abismes : En tête s’avance un Sarrasin nommé Abîme :
Plus fel de lui n’out en sa cumpaignie ; Il n’en est pas de plus félon que lui ;
Teches ad males e mult granz felonies, Il est chargé de crimes, chargé de félonies.
Ne creit en Deu le fil seinte Marie ; Point ne croit en Dieu, le fils de sainte Marie ;
1635 Issi est neirs cume peiz ki est demise ; Il est noir comme poix fondue ;
Plus aimet il traïsun e murdrie Il préfère la trahison et le meurtre
Qu’ il ne fesist trestut l’or de Galice : À tout l’or de la Galice ;
Unkes nuls hom ne l ’vit juer ne rire ; Aucun homme ne l’a jamais vu ni plaisanter ni rire ;
Vasselage ad e mult grant estultie, D’ailleurs il est hardi et d’une bravoure folle :
1640 Por ço est druz à l’ felun rei Marsilie, C’est ce qui l’a fait aimer de Marsile.
Sun Dragun portet à qui sa gent s’alient. Et c’est à lui qu’est confié l’étendard, le Dragon du Roi, qui sert de ralliement à toute l’armée.
Li Arcevesques ne l’ amerat ja mie. Turpin ne saurait aimer ce païen ;
Cum il le vit, à ferir le desiret, Dès qu’il le voit, il a soif de le frapper,
Mult quiement le dit à sei méisme : Et, fort tranquillement, se dit en lui-même :
1645 « Cil Sarrazins me semblet mult herites, « Ce Sarrasin me semble bien hérétique ;
« Melz voeill murir que jo ne l’alge ocire : « Plutôt mourir que de ne pas aller le tuer.
« Unkes n’amai cuard ne cuardie. » Aoi. « Jamais je n’aimai les couards ni la couardise. »



CXXVII

Li Arcevesques cumencet la bataille ; C’est l’Archevêque qui commence la bataille ;
Siet el’ cheval qu’il tolit à Grossaille : Il monte le cheval qu’il enleva jadis à Grossaille.
1650 Ço ert uns reis qu’il ocist en Danemarche ; Grossaille est un roi que Turpin tua en Danemark.
Li destrers est e curanz e aates. Quant au cheval, il est léger et taillé pour la course ;
Piez ad copiez e les gambes ad plates, Il a les pieds fins, les jambes plates,
Curte la quisse e la crupe ben large, La cuisse courte, la croupe large,
Lungs les costez e l’eschine ad ben halte, Les côtés longs, et l’échine haute ;
1655 Blanche la cue e la crignete jalne, Sa queue est blanche, et sa crinière jaune ;
Petites les oreilles, la teste tute falve ; Ses oreilles petites, et sa tête fauve.
Beste nen est ki encuntre lui alget. Il n’y a pas de bête qui lui soit comparable.
Li Arcevesques brochet par vasselage, L’Archevêque l’éperonne, et il y va de si grand cœur,
Ne laisserat qu’Abisme nen asaillet, Qu’il ne peut manquer d’attaquer Abîme.
1660 Vait le ferir en l’escut l’Amirafle : Donc il va le frapper sur son écu d’émir :
Pierres i ad, ametistes e topazes, Cet écu est couvert de pierres fines, d’améthystes, de topazes,
Esterminals e carbuncles ki ardent ; De cristaux et d’escarboucles en feu ;
Si li tramist li amiralz Galafres ; Il reçut cet écu des mains de l’émir Galafre,
En Val-Metas li dunat uns diables. Et c’est un diable qui le lui donna au Val-Métas.
1665 Turpins i fiert, ki nient ne l’ esparignet ; Turpin le heurte, point ne l’épargne.
Enprès sun colp ne quid que un dener vaillet, Après un tel coup, l’écu d’Abîme ne vaut plus un denier.
Le cors li trenchet très l’un costet qu’à l’ altre Il lui tranche le corps de part en part,
Que mort l’abat en une voide place. Et l’abat sur place, roide mort.
Dient Franceis : « Ci ad grant vasselage ; Et les Français : « Voilà du courage, disent-ils.
1670 « En l’Arcevesque est ben la croce salve. » Aoi. « Par l’Archevêque la croix est bien gardée. »



CXXVIII

Li quens Rollanz en apelet Oliver : Cependant le comte Roland appelle Olivier :
« Sire cumpainz, se l’ vulez otrier, « Sire compagnon, ne serez-vous pas de mon avis ?
« Li Arcevesques est mult bons chevalers, « L’Archevêque est un excellent chevalier,
« N’en ad meillur en tere desuz cel, « Et sous le ciel il n’en est pas de meilleur :
1675 « Ben set ferir e de lance e d’espiet. » « Comme il sait frapper de la lance et de l’épieu !
Respunt li quens : « Kar li alum aider ! » « — Eh bien ! répond Olivier, courons l’aider. »
A icest mot l’unt Franc recumencet ; À ce mot, les Français recommencent la bataille.
Dur sunt li colp e li caples est grefs. Durs y sont les coups, et rude y est la mêlée ;
Mult grant dulur i ad de chrestiens. Les Chrétiens y souffrent grand’douleur.
1680 Ki puis veïst Rollant e Oliver Ah ! quel spectacle de voir Roland et Olivier
De lur espées e ferir e capler ! Y combattre, y frapper du fer de leurs épées !
Li Arcevesques i fiert de sun espiet. L’Archevêque, lui, y frappe de sa lance.
Cels qu’il unt morz, ben les poet hom preiser : On peut savoir le nombre de ceux qu’ils tuèrent :
Il est escrit es cartres e es brefs, Il est écrit dans les chartes, dans les brefs,
1685 Ço dit la Geste, plus de .iiii. millers. Et la Geste dit qu’il y en eut quatre mille...
As quatre esturs lur est avenut ben, Aux quatre premiers chocs tout va bien pour les Français,
Li quinz après lur est pesanz e grefs. Mais le cinquième leur fut fatal et terrible ;
Tuit sunt ocis cist Franceis chevaler, Tous les chevaliers de France y sont tués.
Ne mès seisante que Deus i ad esparniez. Dieu n’en a épargné que soixante ;
1690 Einz que il moergent, se vendrunt mult cher. Aoi. Mais ceux-là, avant de mourir, ils se vendront cher !


LE COR

CXXIX

Li quens Rollanz des soens i veit grant perte ; Le comte Roland voit la grande perte des siens,
Sun cumpaignun Oliver en apelet : Et parle ainsi à son compagnon Olivier :
« Bel sire, cher cumpainz, pur Deu que vus enhaitet, « Beau sire, cher compagnon, au nom de Dieu que je prie de vous bénir,
« Tanz bons vassals veez gesir par tere : « Voyez tous ces bons vassaux qui gisent à terre...
1695 « Pleindre poüm France dulce, la bele, « Certes nous pouvons plaindre douce France la belle,
« De tels baruns cum or remeint deserte. « Qui va demeurer veuve de tels barons.
« E ! Reis, ami, que vus ici nen estes ! « Eh ! Roi, notre ami, que n’êtes-vous ici ?
« Oliver frere, cum le purrum nus faire ? « Mon frère Olivier, comment pourrons-nous faire
« Cum faitement li manderum nuveles ? » « Pour lui mander de nos nouvelles ?
1700 Dist Olivers : « Je ne l’ sai cument quere. « — Je n’en sais pas le moyen, répond Olivier.
« Melz voeill murir que hunte nus seit retraite. » Aoi. « Mais plutôt la mort que le déshonneur ! »



CXXX

Ço dist Rollanz : « Cornerai l’olifant ; « — Je vais, dit Roland, sonner mon cor,
« Si l’ orrat Carles, ki est as porz passanz. « Et Charles l’entendra, Charles qui passe aux défilés.
« Jo vus plevis, ja returnerunt Franc. » « Les Français, je vous jure, vont retourner sur leurs pas.
1705 Dist Olivers : « Verguigne sereit granz « — Ce serait grande honte, répond Olivier.
« E reprover à trestuz voz parenz : « Tous vos parents auraient à en rougir ;
« Iceste hunte durreit à l’ lur vivant. « Et ce déshonneur serait sur eux toute leur vie.
« Quant je l’ vus dis, n’en feïstes nient, « Lorsque je vous le conseillai, vous n’en voulûtes rien faire ;
« Mais ne l’ ferez par le men loement : « Mais ce n’est pas moi qui vous approuverai maintenant.
1710 « Se vus cornez, n’ert mie hardement, « Sonner de votre cor, non, ce n’est pas d’un brave.
« Ja avez vus ambsdous les bras sanglanz. » « Puis, vous avez déjà vos deux bras tout sanglants.
Respunt li quens : « Colps j’en ai fait mult genz. » Aoi. « — C’est vrai, répond Roland ; j’ai donné de fiers coups ! »



CXXXI

Ço dist Rollanz : « Forz est nostre bataille ; « Notre bataille est rude, dit Roland ;
« Jo cornerai ; si l’ orrat li reis Carles. » « Je vais sonner du cor, et Charles l’entendra.
1715 Dist Olivers : « Ne sereit vasselage. « — Ce ne serait pas là du courage, répond Olivier.
« Quant je l’ vus dis, cumpainz, vus ne deignastes. « Quand je vous le conseillai, ami, vous ne daignâtes pas le faire.
« S’i fust li Reis, n’i oüssum damage. « Si l’Empereur était ici, nous n’aurions pas subi une telle perte ;
« Cil ki là sunt n’en deivent aveir blasme. » « Mais ceux qui sont là-bas ne méritent aucun reproche.
Dist Olivers : « Par ceste meie barbe ! « — Par cette mienne barbe, dit encore Olivier,
1720 « Se puis veeir ma gente sorur Alde, « Si je revois jamais la belle Aude, ma sœur,
« Vus ne jerrez jamais entre sa brace. » Aoi. « Vous ne coucherez jamais entre ses bras.



CXXXII

Ço dist Rollanz : « Pur quei me portez ire ? » « — Pourquoi me garder rancune ? dit Roland.
E cil respunt : « Cumpainz, vus le feïstes ; « — C’est votre faute, lui répond Olivier ;
« Kar vasselage par sens nen est folie ; « Le courage sensé n’a rien de commun avec la démence,
1725 « Melz valt mesure que ne fait estultie. « Et la mesure vaut mieux que la fureur ;
« Franceis sunt mort par vostre legerie ; « Si tant de Français sont morts, c’est votre folie qui les a tués.
« Carles jamais de nus n’averat servise. « Et voilà que maintenant nous ne pourrons plus servir l’Empereur.
« Se m’ créissez, venuz i fust mis sire, « Si vous m’aviez cru, notre seigneur serait ici ;
« Ceste bataille oüssum faite e prise ; « Nous aurions livré, nous aurions gagné cette bataille ;
1730 « U pris u morz i fust li reis Marsilies. « Le roi Marsile eût été pris et tué.
« Vostre proecce, Rollant, mar la veïsmes ! « Ah ! votre vaillance, Roland, nous sera bien funeste ;
« Carles li magnes de vus n’averat aïe, « Désormais vous ne pourrez rien faire pour Charlemagne,
« N’ert mais tels hom desqu’à Deu juise ; « Charlemagne, l’homme le plus grand que l’on verra d’ici au Jugement.
« Vus i murrez, e France en ert hunie ; « Pour vous, vous allez mourir, et la France en va tomber dans le déshonneur.
1735 « Hoi nus defalt la leials cumpaignie, « Puis, c’est aujourd’hui que va finir notre loyale amitié :
« Einz le vespere ert mult grefs la departie. » Aoi. « Avant ce soir, ami, nous serons séparés, et bien douloureusement ! »



CXXXIII

Li Arcevesques les ot cuntrarier, L’Archevêque entend leur dispute,
Le cheval brochet des esperuns d’or mer, Et pique son cheval de ses éperons d’or pur ;
Vint tresqu’à els, si’s prist à castier : Il vient vers eux, et se prend à les gourmander :
1740 « Sire Rollant, e vus, sire Oliver, « Sire Roland, et vous, sire Olivier,
« Pur Deu vus pri ne vus cuntrariez. « Je vous conjure de ne point vous quereller ainsi.
« Ja li corners ne nus avereit mester, « Votre cor ne nous sauverait pas ;
« Mais nepurquant si est il asez melz « Mais néanmoins il serait mieux d’en sonner.
« Venget li Reis, si nus purrat venger ; « Vienne le Roi, il saura nous venger,
1745 « Ja cil d’Espaigne ne s’en deivent turner liet. « Et les païens ne s’en retourneront pas joyeusement.
« Nostre Franceis i descendrunt à pied, « Les Français de Charlemagne descendront alors de leurs chevaux,
« Truverunt nus e morz e detrenchez, « Ils nous trouveront morts et coupés en pièces,
« Leverunt nus en bieres sur sumers, « Ils nous mettront en bières à dos de cheval,
« Si nus plurrunt de doel e de pitet, « De deuil et de pitié ils seront tout en larmes ;
1750 « Enfuerunt en aitres de musters, « Puis ils nous enterreront dans les parvis des moutiers ;
« N’en mangerunt ne lu, ne por, ne chen. » « Les chiens, les sangliers et les loups ne nous mangeront pas.
Respunt Rollanz : « Sire, mult dites ben. » Aoi. « — Vous dites bien, » répond Roland.



CXXXIV

Rollanz ad mis l’olifant à sa buche, Roland a mis l’olifant à ses lèvres ;
Empeint le ben, par grant vertut le sunet. Il l’embouche bien et le sonne d’une puissante haleine ;
1755 Halt sunt li pui e la voiz est mult lunge : Les puys sont hauts, et le son va bien loin.
Granz .xxx. liwes l’oïrent il respundre. On en entendit l’écho à trente lieues.
Carles l’oït e ses cumpaignes tutes ; Charles et toute l’armée l’ont entendu,
Ço dit li Reis : « Bataille funt nostre hume. » Et le Roi dit : « Nos hommes ont bataille. »
E Guenelun li respundit encuntre : Mais Ganelon lui répondit :
1760 « S’altre le desist, ja semblast grant mençunge. » Aoi. « Si c’était un autre qui le dît, on le traiterait de menteur. »



CXXXV

Li quens Rollanz par peine e par ahan, Le comte Roland, à grande peine, à grande angoisse
Par grant dulur, sunet sun olifant ; Et très-douloureusement sonne son olifant.
Par mi la buche en salt fors li clers sancs, De sa bouche jaillit le sang vermeil,
De sun cervel li temples en est rumpanz. De son front la tempe est rompue ;
1765 De l’ corn qu’il tient l’oïe en est mult granz ; Mais de son cor le son alla si loin !
Carles l’entent, ki est as porz passanz, Charles l’entend, qui passe aux défilés,
Naimes li dux l’oït, si l’escultent li Franc. Naimes l’entend, les Français l’écoutent,
Ço dist li Reis : « Jo oi le corn Rollant ; Et le Roi dit : « C’est le cor de Roland ;
« Unc ne l’ sunast, se ne fust en cumbatant. » « Il n’en sonna jamais que pendant une bataille.
1770 Guenes respunt : « De bataille est nient. « — Il n’y a pas de bataille, dit Ganelon.
« Ja estes vus velz e fluriz e blancs, « Vous êtes vieux, tout blanc et tout fleuri ;
« Par tels paroles vus resemblez enfant. « Ces paroles vous font ressembler à un enfant.
« Asez savez le grant orguill Rollant ; « D’ailleurs vous connaissez le grand orgueil de Roland :
« Ço est merveille que Deus le soefret tant. « C’est merveille que Dieu le souffre si longtemps.
1775 « Ja prist il Noples seinz le vostre comant ; « Déjà il prit Nobles sans votre ordre.
« Fors s’en eissirent li Sarrazin dedenz ; « Les Sarrasins sortirent de la ville,
« Si s’ cumbatirent à l’ bon vassal Rollant. « Et livrèrent bataille à Roland, le bon vassal ;
« Puis, od les ewes lavat les prez de l’ sanc ; « Ensuite il fit laver à grande eau le pré ensanglanté,
« Pur ce le fist, ne fust aparissant. « Afin qu’il n’y parût plus rien.
1780 « Pur un sul levre vait tute jur cornanz ; « Pour un lièvre, d’ailleurs, Roland corne toute la journée.
« Devant ses pers vait il ore gabanz. « Avec ses pairs sans doute il est en train de rire ;
« Suz cel n’ ad gent ki l’ osast requerre en camp. « Puis il n’est point d’homme qui osât l’attaquer.
« Kar chevalez. Pur qu’ alez arestanz ? « Chevauchez, Sire ; pourquoi faire halte ?
« Tere Majur mult est loinz ça devant. » Aoi. « Le Grand Pays est très-loin devant nous. »

Le comte Roland à grande peine, à grande angoisse
Et très-douloureusement sonne son olifant ;
De sa bouche jaillit le sang vermeil,
De son front la tempe est rompue ;
Mais de son cor le son alla si loin !

(Vers 1761-1765.)


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CXXXVI

1785 Li quens Rollanz ad la buche sanglente, Le comte Roland a la bouche sanglante ;
De sun cervel rumpuz en est li temples ; De son front la tempe est brisée.
L’olifant sunet à dulur e à peine. Il sonne l’olifant à grande douleur, à grande angoisse.
Carles l’oït, e ses Franceis l’entendent. Charles et tous les Français l’entendent,
Ço dist li Reis : « Cil corn ad lunge aleine ! » Et le Roi dit : « Ce cor a longue haleine. »
1790 Respunt dux Neimes : « Barun i fait là peine. Naimes : « C’est un vrai baron, dit-il, qui fait cet effort.
« Bataille i ad par le men escientre ; « Il y a bataille, et, sur ma conscience,
« Cil l’ad traït ki vus en roevet feindre. « Quelqu’un a trahi Roland... c’est celui qui feint avec vous.
« Adubez vus, si criez vostre enseigne, « Armez-vous, Sire ; criez votre devise
« Si succurez vostre maisnée gente. « Et secourez votre noble maison :
1795 « Asez oez que Rollanz se dementet. » « Vous entendez assez la plainte de Roland. »



CXXXVII

Li Emperere ad fait suner ses corns. L’Empereur fait sonner ses clairons ;
Franceis descendent, si adubent lur cors Français descendent, et les voilà qui s’arment
D’osbercs e de helmes e d’espées ad or ; De heaumes, de hauberts, d’épées à gardes d’or.
Escuz unt genz e espiez granz e forz Ils ont de beaux écus, de grandes et fortes lances,
1800 E gunfanuns blancs e vermeilz e blois. Des gonfanons bleus, blancs et rouges...
Es destrers muntent tuit li barun de l’ost, Les barons, tous les barons du camp remontent à cheval,
Brochent ad ait tant cum durent li port. Ils éperonnent, et, tant que durent les défilés,
N’i ad celui à l’ altre ne parolt : Il n’en est pas un qui ne dise à l’autre :
« Se véissum Rollant, einz qu’il fust morz, « Si nous voyions Roland avant sa mort,
1805 « Ensembl’od lui i durrium granz colps. » « Quels beaux coups nous frapperions avec lui ! »
De ço qui calt ? Demuret i unt trop. Las ! que sert ? en retard ! trop en retard !



CXXXVIII

Esclargiz est li vespres e li jurz ; Le soir s’est éclairci, voici le jour.
Cuntre le soleill reluisent cil adub, Au soleil reluisent les armes ;
Osberc e helme i getent grant flambur, Heaumes et hauberts jettent des flammes,
1810 E cil escut ki ben sunt peint à flurs, Et les écus aussi, si bien peints à fleurs,
E cil espiet, cil oret gunfanun. Et les lances et les gonfanons dorés.
Li Emperere chevalchet par irur, L’Empereur chevauche, plein de colère ;
E li Franceis dolent e curius ; Tous les Français sont tristes, sont angoisseux ;
N’i ad celui ki durement ne plurt, Il n’en est pas un qui ne pleure à chaudes larmes,
1815 E de Rollant sunt en mult grant poür. Pas un qui ne tremble pour Roland...
Li Reis fait prendre le cunte Guenelun, Cependant l’Empereur a fait saisir le comte Ganelon
Si l’ cumandat as cous de sa maisun ; Et l’a livré aux gens de sa cuisine.
Tut le plus maistre en apelet Besgun : Leur chef se nomme Bègue ; Charles l’appelle :
« Ben le me guarde, si cume tel felun « Garde-moi bien cet homme, dit-il, comme un traître
1820 « De ma maisnée ad faite traïsun. » « Qui a vendu toute ma maison. »
Cil le receit, si met .c. cumpaignuns Bègue alors prend Ganelon, et met après lui cent compagnons
De la quisine, des melz e des pejurs : De sa cuisine, des meilleurs et des pires,
Icil li peilent la barbe e les gernuns, Qui vous lui épilent la barbe et les moustaches.
Cascuns le fiert .iiii. colps de sun puign. Puis, chacun vous lui donne quatre coups de son poing ;
1825 Ben le batirent à fuz e à bastuns, Ensuite ils vous le battent rudement à coups de verges et de bâtons ;
E si li metent el’ col un caeignun ; Ils vous lui mettent une grosse chaîne au cou,
Si l’ encaeinent altresi cum un urs, Ils l’enchaînent enfin comme on ferait un ours
Sur un sumer l’unt mis à deshonur ; Et le jettent ignominieusement sur un cheval de charge.
Tant le guarderent que l’ rendent à Carlun. Aoi. Et c’est ainsi qu’ils le gardèrent jusqu’au moment de le rendre à Charles.



CXXXIX

1830 Halt sunt li pui e tenebrus e grant, Comme les montagnes sont hautes, énormes et ténébreuses !
Li val parfunt e les ewes curant. Comme les vallées sont profondes, comme les torrents sont rapides !
Sunent cil graisle e derere e devant Par derrière, par devant, sonnent les trompettes de Charles,
E tuit rachatent encuntre l’olifant. Qui toutes répondent au cor de Roland.
Li Emperere chevalchet iréement, L’Empereur chevauche, plein de colère.
1835 E li Franceis curius e dolent ; Les Français sont tristes, sont angoisseux.
N’i ad celui n’i plurt e se dement, Il n’en est pas un qui ne pleure et ne sanglote,
E prient Deu que guarisset Rollant Pas un qui ne prie Dieu de préserver Roland
Jusque il vengent el’ camp cumunement ; Jusqu’à ce que tous ensemble ils arrivent sur le champ de bataille.
Ensembl’od lui i ferrunt veirement. Ah ! c’est alors qu’avec Roland ils frapperont de bons coups !
1840 De ço qui calt ? kar ne lur valt nient ; Mais, hélas ! à quoi bon ? Tout cela ne sert de rien :
Demurent trop, n’i poedent estre à tens. Aoi. Ils ne peuvent arriver à temps. En retard ! en retard !



CXL

Par grant irur chevalchet li reis Carles ; Le roi Charles chevauche en très-grande colère ;
Desur sa brunie li gist sa blanche barbe. Sur sa cuirasse s’étale sa barbe blanche.
Puignent ad ait tuit li barun de France ; Et tous les barons de France d’éperonner vivement :
1845 N’i ad icel ki ne demeint irance Car il n’en est pas un qui ne soit plein de douleur
Que il ne sunt à Rollant le cataigne, De n’être point avec Roland le capitaine
Ki se cumbat as Sarrazins d’Espaigne. Qui, en ce moment même, se bat contre les Sarrasins d’Espagne.
S’il est blecez, ne quid que anme i remaignet. Si Roland était blessé, un seul des siens, un seul survivrait-il ?
Deus ! quels seisante humes i ad en sa cumpaigne ! Mais, Dieu ! quels soixante hommes il a encore avec lui !
1850 Unkes meillurs n’en out reis ne cataignes. Aoi. Jamais roi, jamais capitaine n’en eut de meilleurs.


LA DÉROUTE

CXLI

Rollanz reguardet es munz e es lariz, Roland jette les yeux sur les monts, sur les landes :
De cels de France i veit lanz morz gesir, Que de cadavres français il y voit étendus !
E il les pluret cum chevalers gentilz : En noble chevalier il les pleure :
« Seignurs baruns, de vus ait Deus mercit ! « Seigneurs barons, que Dieu prenne pitié de vous :
1855 « Tutes voz anmes otreit-il Paréis ! « Qu’à toutes vos âmes il octroie le Paradis ;
« En seintes flurs il les facet gesir ! « Qu’il les fasse reposer en saintes fleurs !
« Meillurs vassals de vus unkes ne vi. « Jamais je ne vis meilleurs vassaux que vous.
« Si lungement tut tens m’avez servit ! « Vous m’avez tant servi, servi sans trêve pendant tant d’années !
« Ad oes Carlun si granz païs cunquis ! « Vous avez fait de si vastes conquêtes pour Charlemagne !
1860 « Li Emperere tant mare vus nurrit ! « Et c’est donc pour une telle mort que l’Empereur vous aura élevés et nourris !
« Tere de France, mult estes dulz païs, « Ô terre de France, quel beau pays vous êtes !
« Hoi desertez à tant rubeste exill ! « Mais vous voilà veuve aujourd’hui, après un tel désastre.
« Baruns Franceis, pur mei vus vei murir : « C’est pour moi, barons de France, que je vous vois mourir ainsi,
« Je ne vus puis tenser ne guarantir ; « Et je ne vous puis défendre, et je ne vous puis sauver !
1865 « Aït vus Deus, ki unkes ne mentit ! « Que Dieu vous aide, Celui qui jamais ne mentit.
« Oliver, frere, vus ne dei jo faillir ; « Olivier, mon frère Olivier, je ne dois pas du moins te faire défaut,
« De doel murrai, s’ altre ne m’i ocit. « Si l’on ne me tue pas ici, la douleur me tuera.
« Sire cumpainz, alum i referir ! » Aoi. « Allons, sire compagnon ! retournons frapper les païens. »



CXLII

Li quens Rollanz el’ champ est repairez, Le comte Roland rentre sur le champ de bataille ;
1870 Tient Durendal, cume vassals i fiert ; Dans son poing est Durendal, et il s’en sert en brave.
Faldrun de Pui i ad par mi trenchet Un de ses coups tranche en deux Faldrun du Pui ;
E .xxiiii. de tuz les melz preisez ; Puis il tue vingt-quatre autres païens des meilleurs.
Jamais n’ert hom plus se voeillet venger. Jamais il n’y aura d’homme qui ait une telle ardeur de se venger.
Si cum li cerfs s’en vait devant les chens, Comme le cerf s’enfuit devant les chiens,
1875 Devant Rollant si s’en fuient païen. Ainsi s’enfuient les païens devant Roland.
Dist l’Arcevesques : « Asez le faites ben. « Voilà qui est bien agir, lui dit l’Archevêque :
« ltel valur deit aveir chevalers « Et telle est la valeur qui convient à un chevalier
« Ki armes portet e en bon cheval siet ; « Portant de bonnes armes et assis sur un bon cheval.
« Deit en bataille tels estre forz e fiers, « Il faut qu’il soit fort et fier dans la bataille ;
1880 « U altrement ne valt .iiii. deners, « Car autrement je ne donnerais pas de lui quatre deniers ;
« Einz deit monies estre en un de cez musters, « Qu’on en fasse alors un moine dans quelque moutier,
« Si prierat tuz jurz pur noz pechez. » « Où il priera toute sa vie pour nos péchés.
Respunt Rollanz : « Ferez, ne’s esparignez ! » « — Frappez, répond Roland, frappez, et pas de quartier. »
A icest mot l’unt Franc recumencet ; À ces mots, nos Français recommencent la bataille ;
1885 Mult grant damage i out de Chrestiens. Aoi. Mais les Chrétiens firent là de grandes pertes.



CXLIII

Hom ki ço set que ja n’averat prisun, Quand il sait qu’on ne lui fera point de quartier,
En tel bataille fait grant defensiun ; L’homme dans la bataille se défend formidablement.
Pur ço sunt Franc si fier cume leun. Et c’est pourquoi les Français sont fiers comme des lions.
As vus Marsilie en guise de barun, Voici, voici Marsile, qui a tout l’air d’un vrai baron.
1890 Siet el’ cheval qu’il apelet Gaignun ; Monté sur son cheval qu’il appelle Gaignon ;
Brochet le ben, si vait ferir Bevun, Il l’éperonne vivement et va frapper Beuves,
(Icil ert sire de Belne e de Digun), Sire de Beaune et de Dijon ;
L’escut li freint et l’osberc li derumpt, Il lui brise l’écu, lui rompt les mailles du haubert,
Que mort l’abat seinz altre descunfisun ; Et l’abat mort du premier coup ;
1895 Puis, ad ocis Yvoerie et Ivun, Puis le roi sarrasin tua encore Ivoire et Ivon
Ensembl’od els Gerard de Russillun. Et, avec eux, Girard de Roussillon.
Li quenz Rollanz ne li est guaires luinz, Le comte Roland n’était pas loin :
Dist à l’ païen : « Damnes Deus mal te duinst ! « Que le Seigneur Dieu te maudisse, dit-il au païen,
« A si grant tort m’ociz mes cumpaignuns, « Puisque tu m’as si cruellement privé de mes compagnons.
1900 « Colp en averas, einz que nus departum, « Tu vas, avant de nous séparer, le payer d’un rude coup,
« Et de m’espée encoi saveras le num. » « Et savoir aujourd’hui le nom de mon épée. »
Vait le ferir en guise de barun, Alors il va le frapper en vrai baron
Trenchet li ad li quens le destre puign ; Et lui tranche du coup le poing droit ;
Puis, prent la teste de Jurfaleu le blund ; Puis il prend la tête de Jurfaleu le blond,
1905 Icil ert filz à l’ rei Marsiliun. Qui était le propre fils du roi Marsile.
Païen escrient : « Aïe nus, Mahum ; « À l’aide ! à l’aide ! Mahomet, s’écrient alors les païens.
« Li nostre deu, vengez nus de Carlun ! « Ô nos dieux, vengez-nous de Charles.
« En ceste terre nus ad mis tels feluns « Quels félons il a laissés devant nous sur la terre d’Espagne !
« Ja pur murir le camp ne guerpirunt. » « Plutôt que de nous laisser le champ, ils mourront.
1910 Dist l’uns à l’altre : « E ! kar nus en fuium ! » « — Nous n’avons plus qu’à nous enfuir, » se disent-ils l’un à l’autre.
A icest mot tel .c. milie s’en vunt : Et voilà que, sur ce mot, cent mille hommes tournent le dos.
Ki que’s rapelt, ja n’en returnerunt. Aoi. Les rappeler ? c’est inutile. Ils ne reviendront pas.



CXLIV

De ço qui calt ? se fuit s’en est Marsilies : Mais, hélas ! à quoi bon ? Si Marsile est en fuite,
Remés i est sis uncles l’Algalifes Son oncle le Calife est resté.
1915 Ki tint Kartagene, Alferne, Garmalie Or c’est celui qui tenait Carthage, Alferne, Garmaille
E Ethiope, une tere maldite ; Et l’Éthiopie, une terre maudite ;
La neire gent en ad en sa baillie. C’est celui qui était le chef de la race noire,
Granz unt les nés et lées les oreilles, De ces gens qui ont le nez énorme et larges les oreilles :
E sunt ensemble plus de cinquante milie. Et il y en a là plus de cinquante mille
1920 Icil chevalchent fierement et à ire ; Qui chevauchent fièrement et en grande colère,
Puis, si escrient l’enseigne païenime. Et qui jettent le cri d’armes païen.
Ço dist Rollanz : « Ci receverum martyrie, « C’est ici, s’écrie alors Roland, c’est ici que nous serons martyrs ;
« E or sai ben n’avum guaires à vivere ; « Car je sais bien que nous n’avons plus longtemps à vivre.
« Mais tut seit fels ki cher ne s’ vende primes ! « Mais maudit celui qui ne se vendra chèrement !
1925 « Ferez, seignurs, des espées furbies : « Frappez, seigneurs, frappez de vos épées fourbies ;
« Si chalengez et voz morz e voz vies, « Disputez-bien votre mort, votre vie,
« Que dulce France par nus ne seit hunie ! « Et surtout que France la douce ne soit pas déshonorée...
« Quant en cest camp vendrat Carles mis sire, « Quand Charles mon seigneur viendra sur ce champ de bataille ;
« De Sarrazins verrat tel discipline « Quand il verra le massacre des Sarrasins ;
1930 « Cuntre un des noz en truverat morz .xv., « Quand pour un des nôtres il en trouvera quinze d’entre eux parmi les morts,
« Ne laisserat que nus ne beneïsset. » Aoi. « Eh bien ! l’Empereur nous bénira. »


MORT D’OLIVIER

CXLV

Quant Rollanz veit la contredite gent, Quand Roland aperçoit la gent maudite
Ki plus sunt neir que nen est arrement, Qui est plus noire que de l’encre
Ne n’unt de blanc ne mais que sul les denz, Et qui n’a de blanc que les dents :
1935 Ço dist li quens : « Or sai jo veirement « Je suis très-certain, dit Roland ;
« Que hoi murrum par le mien escient. « Oui, je sais clairement que nous mourrons aujourd’hui.
« Ferez, Franceis : kar jo l’ vus recumenz. » « Frappez, Français. C’est ma seule recommandation ; frappez. »
Dist Olivers : « Dehet ait li plus lenz ! » Et Olivier : « Malheur aux plus lents ! » s’écrie-t-il.
A icest mot, Franceis se fierent enz. Aoi. À ces mots, les Français se jettent dans le milieu même des ennemis.



CXLVI

1940 Quant païen virent que Franceis i out poi, Les païens, quand ils s’aperçoivent qu’il y a si peu de Français,
Entr’els en unt e orguil e cunfort : En sont entre eux remplis d’orgueil et tout réconfortés.
Dist l’uns à l’altre : « Li Emperere ad tort. » « Non, non, disent-ils l’un à l’autre, le droit n’est pas pour l’Empereur. »
Li Algalifes sist sur un cheval sor, Le Calife montait un cheval roux ;
Brochet le ben des esperuns ad or ; De ses éperons d’or il l’éperonne,
1945 Fiert Oliver derere en mi le dos, Frappe Olivier dans le milieu du dos,
Le blanc osberc li ad desclos el’ cors, Dans le corps même lui découd les mailles du blanc haubert,
Par mi le piz sun espiet li mist fors ; Et la lance du païen passe de l’autre côté de la poitrine :
E dit après : « Un colp avez pris fort. « Voilà un rude coup pour vous, lui dit-il :
« Carles li magnes mar vus laissat as porz ; « Charles fut mal inspiré de vous laisser aux défilés.
1950 « Tort nus ad fait, nen est dreiz qu’il s’en lot ; « L’Empereur nous a fait tort, mais il n’aura guère lieu de s’en féliciter ;
« Kar de vus sul ai ben venget les noz. » Aoi. « Car sur vous seul j’ai bien vengé tous les nôtres. »



CXLVII

Olivers sent que à mort est feruz, Olivier sent qu’il est blessé à mort.
Tient Halteclere, dunt li acers fut bruns, Dans son poing est Hauteclaire, dont l’acier fut bruni.
Fiert l’Algalife sur l’ helme ad or agut, Il en frappe le Calife sur le heaume aigu couvert d’or,
1955 E flurs e perres en acraventet jus, Et il en fait tomber à terre les pierres et les cristaux ;
Trenchet la teste d’ici qu’as denz menuz, Il lui tranche la tête jusqu’aux dents du milieu ;
Brandist sun colp, si l’a mort abatut ; Il brandit son coup et l’abat roide mort :
E dist après : « Païen, mal aies tu ! « Maudit sois-tu, païen, lui dit-il ensuite.
« Iço ne di que Carles n’i ait perdut ; « Je ne dis pas que Charles n’ait rien perdu ;
1960 « Ne à muiller ne à dame qu’aies véut « Mais, certes, ni à ta femme, ni à aucune autre dame,
« N’en vanteras el’ regne dunt tu fus « Tu n’iras te vanter, dans le pays où tu es né,
« Qu’a Carlun aies un sul dener tolut, « D’avoir pris à l’Empereur la valeur d’un denier,
« Ne fait damage ne de mei ne d’altrui. » « Ni d’avoir fait dommage, soit à moi, soit à d’autres. »
Après, escriet Rollant qu’il li aïut. Aoi. Puis : « Roland ! s’écrie-t-il, Roland ! à mon secours ! »



CXLVIII

1965 Olivers sent qu’il est à mort naffrez, Olivier sent qu’il est blessé à mort :
De lui venger jamais ne li ert sez ; Jamais il ne saurait assez se venger.
En la grant presse or i fiert cume bers, Dans la grand’presse il frappe en baron,
Trenchet cez hanstes e cez escuz buclers, Tranche les écus à boucles et les lances,
E piez e puignz, espalles e costez. Les pieds, les poings, les épaules et les flancs des cavaliers.
1970 Ki lui véist Sarrazins desmembrer, Qui l’eût vu démembrer ainsi les Sarrasins,
Un mort sur altre trabuchier e geter, Jeter par terre un mort sur l’autre,
De bon vassal li poüst remembrer. Celui-là eût eu l’idée d’un brave.
L’enseigne Carle n’i voelt mie ublier, Mais Olivier ne veut pas oublier la devise de Charles :
Munjoie escriet e haltement e cler. « Montjoie ! Montjoie ! » crie-t-il d’une voix haute et claire.
1975 Rollant apelet sun ami e sun per : Il appelle Roland, son ami, son pair :
« Sire cumpainz, à mei kar vus justez. « Compagnon, venez vous joindre à moi.
« A grant dulur ermes hoi deseveret. » Aoi. « Quelle douleur ce serait de n’être pas ensemble ! »



CXLIX

Rollanz reguardet Oliver à l’ visage : Roland regarde Olivier au visage...
Teinz fut e pers, desculurez e pales, Il est pâle, il est livide, il est décoloré,
1980 Li sancs tuz clers par mi le cors li raiet, Son beau sang clair lui coule parmi le corps,
Encuntre tere en cheent les esclaces : Les ruisseaux en tombent par terre :
« Deus ! dist li quens, or ne sai jo que face. « Dieu ! dit Roland, que puis-je faire ?
« Sire cumpainz, mar fut vostre barnage ! « Votre courage, ami, fut bien malheureux aujourd’hui ;
« Jamais n’ert hom ki tun cors cuntrevaillet. « Mais on ne verra jamais homme de votre valeur.
1985 « E ! France dulce, cum hoi remendras guaste « Ô douce France ! tu vas donc être veuve
« De bons vassals, cunfundue e chaeite ! « De tes meilleurs soldats ; tu seras confondue, tu tomberas.
« Li Emperere en averat grant damage. » « L’Empereur en aura grand dommage. »
A icest mot sur sun cheval se pasmet. Aoi. À ce mot, Roland, sur son cheval, se pâme.



CL

As vus Rollant sur sun cheval pasmet, Voyez-vous Roland, là, pâmé sur son cheval,
1990 E Oliver ki est à mort naffrez. Et Olivier, qui est blessé à mort ?
Tant ad seinet, li oil li sunt trublet : Il a tant saigné que sa vue en est trouble ;
Ne loinz ne près ne poet veeir si cler Ni de près, ni de loin, ne voit plus assez clair
Que reconoistre puisset nul hume mortel ; Pour reconnaître homme qui vive.
Sun cumpaignun, cum il l’ad encuntret, Le voilà qui rencontre son compagnon Roland ;
1995 Si l’ fiert amunt sur l’ helme ad or gemmet, Sur le heaume doré il frappe un coup terrible,
Tut li detrenchet d’ici que à l’ nasel, Qui le fend en deux jusqu’au nasal,
Mais en la teste ne l’ad mie adeset. Mais qui, par bonheur, ne pénètre pas en la tête.
A icel colp l’ ad Rollanz reguardet, À ce coup, Roland l’a regardé,
Si li demandet dulcement e suef : Et doucement, doucement, lui fait cette demande :
2000 « Sire cumpainz, faites le vus de gret ? « Mon compagnon, l’avez-vous fait exprès ?
« Ja est ço Rollanz, ki tant vus soelt amer ; « Je suis Roland, celui qui tant vous aime :
« Par nule guise ne m’aviez desfiet. » « Vous ne m’aviez pas défié, que je sache ?
Dist Olivers : « Or vus oi jo parler ; « — Je vous entends, dit Olivier, je vous entends parler,
« Jo ne vus vei : veiet vus damnes Deus ! « Mais point ne vous vois : Dieu vous conduise, ami.
2005 « Ferut vus ai : kar le me pardunez. » « Je vous ai frappé, pardonnez-le-moi.
Rollanz respunt : « Jo n’ai nient de mal ; « — Je n’ai pas de mal, répond Roland ;
« Jo l’ vus parduins ici e devant Deu. » « Je vous pardonne ici et devant Dieu. »
A icel mot l’uns à l’ altre ad clinet ; À ce mot, ils s’inclinent l’un devant l’autre.
Par tel amur as les vus deseveret. Aoi. C’est ainsi, c’est avec cet amour qu’ils se séparèrent l’un et l’autre.



CLI

2010 Olivers sent que la morz mult l’anguisset : Olivier sent l’angoisse de la mort ;
Ambdui li oil en la teste li turnent, Ses deux yeux lui tournent dans la tête,
L’oïe pert e la véue tute ; Il perd l’ouïe, et tout à fait la vue,
Descent à pied, à la tere se culchet, Descend à pied, sur la terre se couche,
Durement en halt si recleimet sa culpe, À haute voix fait son « Mea culpa »,
2015 Cuntre le cel ambesdous ses mains juintes, Joint ses deux mains et les tend vers le ciel,
Si priet Deu que Paréis li dunget Prie Dieu de lui donner son Paradis,
E beneïsset Carlun e France dulce, De bénir Charlemagne, la douce France
Sun cumpaignun Rollant desur tuz humes. Et son compagnon Roland par-dessus tous les hommes.
Falt li le coer, li helmes li embrunchet, Le cœur lui manque, sa tête s’incline,
2020 Trestut le cors à la tere li justet ; Il tombe à terre étendu de tout son long.
Morz est li quens, que plus ne se demuret. C’en est fait, le comte est mort...
Rollanz li bers le pluret, si l’ duluset ; Et le baron Roland le pleure et se lamente :
Jamais en tere n’orrez plus dolent hume. Aoi. Jamais sur terre vous n’entendrez un homme plus dolent...



CLII

Quant veit Rollanz que morz est sis amis, Quand Roland voit que son ami est mort,
2025 Gesir adenz, à la tere sun vis, Quand il le voit là, gisant la face contre terre,
Mult dulcement à regreter le prist : Très-doucement se prit à le regretter :
« Sire cumpainz, tant mar fustes hardiz ! « Mon compagnon, dit-il, quel malheur pour ta vaillance !
« Ensemble avum estet e anz e dis ; « Bien des années, bien des jours, nous avons été ensemble.
« Ne m’ fesis mal, ne jo ne l’ te forsfis. « Jamais tu ne me fis de mal, jamais je ne t’en fis :
2030 « Quant tu es morz, dulurs est que jo vif. » « Quand tu es mort, c’est douleur que je vive. »
A icest mot se pasmet li marchis À ce mot, le marquis se pâme
Sur sun cheval qu’om cleimet Veillantif ; Sur son cheval, qui s’appelle Veillantif ;
Afermez est à ses estreus d’or fin : Mais il est retenu à ses étriers d’or fin :
Quel part qu’il alt, ne poet mie chaïr. Aoi. Où qu’il aille, il ne peut tomber.



CLIII

2035 Einz que Rollanz se seit apercéut, À peine Roland a-t-il repris ses sens,
De pasmeisun guariz ne revenuz, À peine est-il guéri et revenu de sa pâmoison,
Mult grant damage li est aparéut : Qu’il s’aperçoit de la grandeur du désastre.
Mort sunt Franceis, tuz les i ad perdut Tous les Français sont morts, il les a tous perdus,
Seinz l’Arcevesque e seinz Gualter de l’ Hum. Excepté deux, l’Archevêque et Gautier de l’Hum.
2040 Repairez est de la muntaigne jus, Celui-ci est descendu de la montagne
A cels d’Espaigne mult s’i est cumbatut, Où il a livré un grand combat à ceux d’Espagne.
Mort sunt si hume, si’s unt païen vencut ; Tous ses hommes sont morts sous les coups des païens vainqueurs.
Voeillet o nun, desuz cez vals s’en fuit Bon gré, mal gré, il erre en fuyant dans cette vallée.
E si recleimet Rollant qu’il li aïut : Et voilà qu’il appelle Roland : « À mon aide ! à mon aide ! »
2045 « Gentilz quens, sire, vaillanz hom, ù es tu ? « Hé ! s’écrie-t-il, noble comte, vaillant comte, où es-tu ?
« Unkes nen oi poür là ù tu fus. « Dès que je te sentais là, je n’avais jamais peur.
« Ço est Gualters, ki cunquist Maëlgut, « C’est moi, c’est moi, Gautier, qui vainquis Maëlgut ;
« Li niés Droün, à l’ veill e à l’ canut. « C’est moi, le neveu du vieux Dreux, de Dreux le chenu ;
« Pur vasselage suleie estre tis druz. « C’est moi que mon courage avait rendu digne d’être ton ami de tous les jours.
2050 « Ma hanste est fraite e percez mis escuz, « Voici que ma lance est rompue, mon écu percé,
« E mis osbercs desmailez e rumpuz ; « Mon haubert en lambeaux,
« Par mi le cors d’ oit lances sui feruz ; « Et j’ai huit lances dans le corps.
« Sempres murrai, mais cher me sui vendut. » « Je vais mourir, mais je me suis chèrement vendu. »
A icel mot l’ad Rollanz entendut ; À ce mot, Roland l’a entendu ;
2055 Le cheval brochet, si vient poignanz vers lui. Aoi. Il pique son cheval et galope vers lui.



CLIV

Rollanz ad doel, si fut maltalentifs : Roland est plein de douleur, Roland est plein de rage.
En la grant presse cumencet à ferir ; Dans la grande mêlée il commence à frapper ;
De cels d’Espaigne en ad getet morz vint, Il jette à terre vingt-cinq païens d’Espagne, roides morts.
E Gualters .vi., e l’Arcevesques cinc. Gautier en tue six, l’Archevêque cinq.
2060 Dient païen : « Feluns humes ad ci. « Quels terribles hommes ! s’écrient les païens.
« Guardez, seignurs, que il n’en algent vif. « Prenons garde qu’ils ne s’en aillent vivants :
« Tut par seit fels ki ne ’s vait envaïr, « Honte à qui n’ira pas les attaquer !
« E recreanz ki les lerrat guarir ! » « Honte surtout à qui les laisserait échapper ! »
Dunc recumencent e li hus e li cris, Alors recommencent les cris et les huées,
2065 De tutes parz le revunt envaïr. Aoi. Et de toutes parts les païens envahissent les trois Français.


CHARLEMAGNE APPROCHE

CLV

Li quens Rollanz fut mult nobles guerrers, Le comte Roland fut un très-noble guerrier,
Gualters de l’ Hum est ben bons chevalers, Et Gautier de l’Hum un très-bon chevalier.
Li Arcevesques prozdom e essaiez ; Pour l’Archevêque, c’est un brave éprouvé.
Li uns ne voelt l’altre nient laisser : L’un ne veut rien laisser à faire à l’autre :
2070 En la grant presse i fièrent as païens. C’est au plus fort de la mêlée qu’ils frappent les païens.
Mil Sarrazin i descendent à pied, Il y a là mille Sarrasins à pied,
E à cheval sunt .xl. miller. Et quarante milliers à cheval.
Men escientre, ne ’s osent aproismer : En vérité, ils n’osent approcher des trois Français.
Il lancent lur e lances e espiez De loin, ils jettent sur eux lances et épieux,
2075 Wigres e darz e museras e agiez. Javelots, dards, flèches et piques.
As premers colps i unt ocis Gualter, Les premiers coups ont tué Gautier.
Turpin de Reins tut sun escut percet, Quant à Turpin de Reims, son écu est percé,
Quasset sun helme, si l’ unt naffret el’ chef, Son heaume brisé, sa tête blessée,
E sun osberc rumput e desmailet, Son haubert rompu et démaillé ;
2080 Par mi le cors naffret de .iiii. espiez ; Il a quatre lances dans le corps ;
Dedesuz lui ocient sun destrer. Son destrier meurt sous lui.
Or est grant doel, quant l’Arcevesques chet. Aoi. Ah ! c’est grande douleur quand l’Archevêque tombe.



CLVI

Turpins de Reins, quant se sent abatut, Quand Turpin de Reims se sent abattu,
De .iiii. espiez par mi le cors ferut, Quand il se voit quatre lances dans le corps,
2085 Isnelement li bers resailit sus ; Il se relève en un instant, le brave ; il se redresse,
Rollant reguardet, puis si li est curuz, Cherche Roland du regard, court vers lui
E dist un mot : « Ne sui mie vencuz ; Et ne lui dit qu’un mot : « Je ne suis pas vaincu.
« Ja bons vassals n’en ert vifs recreüz. » « On ne prend pas vivant un bon vassal. »
Il trait Almace, s’espée d’ acer brun, Alors il tire Almace, son épée d’acier bruni,
2090 En la grant presse mil colps i fiert e plus ; Et, dans la pleine mêlée, frappe mille coups et plus.
Puis le dist Carles qu’il n’en esparignat nul : C’est Charlemagne qui en rendit plus tard le témoignage : Turpin ne fit grâce à aucun,
Tels .iiii. cenz i truvat entur lui, Et l’Empereur trouva quatre cents cadavres autour de lui,
Alquanz naffrez, alquanz par mi feruz, Les uns blessés, les autres percés dans le milieu du corps,
Si out d’icels ki les chefs unt perdut ; Les autres privés de leurs têtes.
2095 Ço dit la Geste e cil ki el’ camp fut, Voilà ce que dit la Geste, et aussi celui qui était sur le champ de bataille,
Li bers seinz Gilies, pur ki Deus fait vertuz, Le baron saint Gilles, pour qui Dieu fait des miracles.
E fist la chartre el’ muster de Loüm ; Il en écrivit le récit au moutier de Laon.
Ki tant ne set ne l’ ad prod entendut. Aoi. Qui ne sait ces choses n’y connaît rien.



CLVII

Li quens Rollanz gentement se cumbat ; Il se bat noblement, le comte Roland !
2100 Mais le cors ad tressuet e mult chald, Il a tout le corps en sueur et en feu ;
En la teste ad e dulur e grant mal, Mais surtout quel mal, quelle douleur dans la tête !
Rumpuz est li temples por ço que il cornat ; D’avoir sonné son cor sa tempe est tout ouverte ;
Mais saveir voelt se Carles i vendrat, Toutefois il voudrait bien savoir si Charles viendra.
Trait l’olifant, fieblement le sunat. De nouveau il prend son cor et en tire un son, bien faible, hélas !
2105 Li Emperere s’estut, si l’ escultat : L’Empereur, là-bas, s’arrêta et l’entendit :
« Seignurs, dist il, mult malement nus vait. « Seigneurs, dit-il, tout va mal pour nous,
« Rollanz mis niés hoi cest jur nus defalt : « Et mon neveu Roland va nous manquer aujourd’hui.
« Jo oi à l’ corner que guaires ne viverat. « Aux sons de son cor, je vois bien qu’il n’a plus longtemps à vivre ;
« Ki estre i voelt, isnelement chevalzt. « Si vous désirez arriver à temps, pressez vos chevaux.
2110 « Sunez voz graisles tant que en ceste ost ad ! » « Tout ce qu’il y a de trompettes dans l’armée, qu’on les sonne ! »
Seisante milie en i cornent si halt, Alors on sonna soixante mille trompettes, et si haut
Sunent li munt e respundent li val. Que les monts en retentissent et que les vallées y répondent.
Païen l’entendent, ne l’ tindrent mie en gab ; Les païens les entendent, ils n’ont garde de rire.
Dist l’uns à l’altre : « Carlun averum nus ja. » Aoi. « C’est Charles qui arrive, disent-ils l’un à l’autre, c’est Charles ! »



CLVIII

2115 Dient païen : « L’Emperere repairet, « L’Empereur, s’écrient les païens, l’Empereur revient sur ses pas,
« De cels de France odum suner les graisles « Et ce sont bien les trompettes françaises que nous entendons.
« Se Carles vient, de nus i avera perte ; « Si Charles arrive, quel désastre pour nous !
« Se Rollanz vit, nostre guere nuvelet, « Si Roland survit, c’est toute notre guerre qui recommence,
« Perdut avum Espaigne nostre tere. » « Et nous y perdrons l’Espagne, notre terre. »
2120 Tels .iiii. cenz s’en asemblent à helmes Alors quatre cents d’entre eux se rassemblent, bien couverts de leurs heaumes :
E des meillurs ki el’ camp quient estre : Ce sont les meilleurs qu’il y ait dans toute l’armée païenne.
A Rollant rendent un estur fort e pesme ; Et voici qu’ils livrent à Roland un affreux, un horrible assaut.
Or ad li quens endreit sei asez que faire. Aoi. Ah ! le comte a vraiment assez de besogne.



CLIX

Li quens Rollanz, quant il les veit venir, Quand le comte Roland les voit venir,
2125 Tant se fait fort e fier e manevi : Il se fait tout fier, se sent plus fort : il est prêt.
Ne lur lerrat, tant cum il serat vifs. Tant qu’il aura de la vie, il ne reculera point.
Siet el’ cheval qu’om cleimet Veillantif : Il monte son cheval Veillantif :
Brochet le ben des esperuns d’or fin. De ses éperons d’or fin il le pique,
En la grant presse les vait tuz envaïr, Et, au plus fort de la mêlée, court attaquer les païens.
2130 Ensembl’od lui l’arcevesques Turpins. L’archevêque Turpin y va avec lui.
Dist l’uns à l’ altre : « Ça vus traiez, ami. Et les Sarrasins : « Fuyez, amis, fuyez, disent-ils l’un à l’autre ;
« De cels de France les corns avum oït ; « Car nous avons entendu les trompettes de France.
« Carles repairet, li reis poesteïfs. » Aoi. « Il revient, le roi puissant ! Charles arrive ! »



CLX

Li quens Rollanz unkes n’amat cuard, Jamais le comte Roland n’aima les lâches,
2135 Ne orguillus ne hume de male part, Ni les orgueilleux, ni les méchants,
Ne chevaler, se il ne fust bons vassals. Ni les chevaliers qui ne sont pas bons vassaux.
Dunc l’arcevesque Turpin en apelat : Il s’adresse alors à l’archevêque Turpin :
« Sire, à pied estes, e jo sui à cheval ; « Sire, lui dit-il, vous êtes à pied, et moi à cheval.
« Pur vostre amur ici prendrai estal, « Par amour pour vous, je veux faire halte.
2140 « Ensemble averum e le ben e le mal, « Nous partagerons ensemble le bien et le mal,
« Ne vus lerrai pur nul hume de carn ; « Et, pour aucun homme du monde, je ne vous abandonnerai.
« Encoi rendruns à païens cest asalt ; « Tous les deux nous rendrons aux païens leur assaut :
« Li colp des melz cil sunt de Durendal. » « Les meilleurs coups sont ceux de Durendal !
Dist l’Arcevesques : « Fels seit ki ben n’i ferrat ! « — Honte à qui ne frappe pas de son mieux, dit l’Archevêque.
2145 « Carles repairet, ki ben nus vengerat. » Aoi. « Charles arrive, et nous vengera. »



CLXI

Dient païen : « Si mare fumes net ! « Nous sommes nés pour notre malheur, disent les païens.
« Cum pesmes jurz nus est hoi ajurnez ! « Et ce jour s’est levé pour nous bien funeste !
« Perdut avum noz seignurs e noz pers. « Nous avons perdu nos seigneurs et nos pairs.
« Carles repairet od sa grant ost, li bers : « Et voilà que Charles, le baron, revient avec sa grande armée :
2150 « De cels de France odum les graisles clers, « Nous entendons d’ici les claires trompettes de ceux de France
« Granz est la noise de Munjoie escrier. « Et le grand bruit que fait le cri de Montjoie.
« Li quens Rollanz est de tant grant fiertet « Rien n’égale la fierté du comte Roland,
« Ja n’ert vencuz pur nul hume carnel ; « Et il n’est pas d’homme vivant qui le puisse vaincre.
« Lançum à lui, puis si l’ laissum ester ! » « Tirons de loin, et laissons-le sur le champ. »
2155 E il si firent : darz e wigres asez, Ainsi firent-ils. Ils lui lancent de loin dards et javelots,
Espiez e lances e museraz enpennez ; Épieux, lances et flèches empennées ;
L’escut Rollant unt frait e estroet, Ils ont mis en pièces et troué l’écu de Roland ;
E sun osberc rumput e desmailet, Ils lui ont déchiré et démaillé son haubert ;
Mais enz el’ cors ne l’ unt mie adeset ; Mais point ne l’ont touché dans son corps.
2160 Veillantif unt en .xxx. lius naffret, Pour Veillantif, il a reçu trente blessures,
Desuz le cunte si l’i unt mort laisset. Et sous le comte est tombé mort.
Païen s’en fuient, puis si l’ laissent ester ; Les païens, cependant, s’enfuient et laissent Roland seul,
Li quens Rollanz i est remés à pied. Aoi. Seul et à pied...


LA DERNIÈRE BÉNÉDICTION DE L’ARCHEVÊQUE

CLXII

Païen s’en fuient curuçus e iret, Païens s’enfuient, courroucés et pleins d’ire ;
2165 Envers Espaigne tendent de l’ espleiter. Ils se dirigent en hâte du côté de l’Espagne.
Li quenz Rollanz ne’s ad dunc enchalcez, Le comte Roland ne les a pas poursuivis,
Perdut i ad Veillantif sun destrer, Car il a perdu son cheval Veillantif.
Voellet o nun, remés i est à pied. Bon gré, mal gré, il est resté à pied.
A l’ arcevesque Turpin alat aider, Le voilà qui va aider l’archevêque Turpin ;
2170 Sun helme ad or li deslaçat de l’ chef, Il lui a délacé son heaume d’or sur la tête :
Si li tolit le blanc osberc leger, Il lui a retiré son blanc haubert léger ;
E sun blialt li ad tut detrenchet, Puis il lui met le bliaut tout en pièces,
En ses granz plaies les pans li ad butet, Et se sert des morceaux pour bander ses larges plaies.
Cuntre sun piz puis si l’ ad embracet, Il le serre alors étroitement contre son sein
2175 Sur l’erbe verte puis l’ad suef culchet, Et le couche doucement, doucement, sur l’herbe verte.
Mult dulcement li ad Rollanz preiet : Ensuite, d’une voix très-douce, Roland lui fait cette prière :
« E ! gentilz hom, kar me dunes cungied, « Ah ! gentilhomme, donnez-m’en votre congé :
« Noz cumpaignuns, que oümes tant chers, « Nos compagnons, ceux que nous aimions tant,
« Or sunt il mort, ne’s i devum laisser ; « Sont tous morts ; mais nous ne devons point les délaisser ainsi.
2180 « Jo’es voeill aler querre e encercer, « Écoutez : je vais aller chercher tous leurs corps ;
« Dedevant vus juster e enrenger. » « Puis je les déposerai l’un près de l’autre à la rangette devant vous.
Dist l’Arcevesques : « Alez et repairez. « — Allez, dit l’Archevêque, et revenez bientôt.
« Cist camps est vostre, mercit Deu ! e li mens. » Aoi. « Grâce à Dieu, le champ nous reste, à vous et à moi ! »



CLXIII

Rollanz s’en turnet, par le camp vait tut suls, Roland s’en va. Seul, tout seul, il parcourt le champ de bataille ;
2185 Cercet les vals e si cercet les munz ; Il fouille la montagne, il fouille la vallée ;
Iloec truvat Gerin, Gerer sun cumpaignun, Il y trouve les corps de Gerer et de Gerin, son compagnon ;
Et si truvat Berenger et Otun, Il y trouve Bérenger et Othon ;
Iloec truvat Anséis e Sansun, Il y trouve Anséis et Samson ;
Truvat Gerard le veill de Russillun : Il y trouve Gérard le vieux de Roussillon.
2190 Par un e un les ad pris li barun, L’un après l’autre, le baron les a pris ;
A l’Arcevesque en est venuz atut, Avec eux il est revenu vers l’Archevêque,
Si’s mist en reng dedevant ses genuilz. Et les a déposés en rang aux genoux de Turpin.
Li Arcevesques ne poet muer n’en plurt, L’Archevêque ne peut se tenir d’en pleurer ;
Levet sa main, fait sa beneïçun. Il élève sa main, il leur donne sa bénédiction :
2195 Après, ad dit : « Mare fustes, seignurs. « Seigneurs, leur dit-il, mal vous en prit.
« Tutes voz anmes ait Deus li glorius ! « Que Dieu le glorieux ait toutes vos âmes !
« En Paréis les metet en seintes flurs ! « Qu’en Paradis il les mette en saintes fleurs !
« La meie morz me rent si anguissus, « Ma propre mort me rend trop angoisseux :
« Ja ne verrai le riche empereür. » Aoi. « Plus ne verrai le grand empereur. »

Roland, portant le corps d’Olivier, est revenu vers l’Archevêque.
Il a déposé tous les autres Pairs, en rang, aux genoux de Turpin.
L’Archevêque ne peut se tenir d’en pleurer ;
Il élève sa main, il leur donne sa bénédiction :
« Que Dieu le glorieux ait toutes vos âmes !
« Qu’en Paradis il les mette en saintes fleurs !
« Ma propre mort me rend trop angoisseux :
« Plus ne verrai le grand empereur. »

(Vers 2191-2198.)


Gautier - La Chanson de Roland - 1.djvu



CLXIV

2200 Rollanz s’en turnet, le camp vait recercer ; Roland s’en retourne fouiller la plaine :
Sun cumpaignun ad truvet Oliver, Il y a trouvé le corps de son compagnon Olivier,
Cuntre sun piz estreit l’ad enbracet ; Le tient étroitement serré contre son cœur,
Si cum il poet à l’Arcevesque en vient, Et, comme il peut, revient vers l’Archevêque.
Sur un escut l’ad as altres culchet ; Sur un écu, près des autres Pairs, il couche son ami.
2205 E l’Arcevesques l’ ad asolt e seignet. Et l’Archevêque les a tous bénis et absous.
Idunc agreget le doel e la pitez. La douleur alors et les larmes de redoubler :
Ço dit Rollanz : « Bel cumpainz Oliver, « Bel Olivier, mon compagnon, dit Roland,
« Vus fustes filz à l’ bon cunte Reiner, « Vous fûtes fils au vaillant duc Renier
« Ki tint la marche de Genes desur mer ; « Qui tenait la marche de Gênes-sur-Mer.
2210 « Pur hanstes freindre, pur escuz peceier, « Pour briser une lance, pour mettre en pièces un écu,
« E pur osbercs rumpre e desmailer, « Pour rompre et démailler un haubert,
« E pur prozdomes tenir e cunseiller, « Pour conseiller loyalement les bons,
« E pur glutuns veintre e esmaier, « Pour venir à bout des traîtres et des lâches,
« En nule tere n’ot meillur chevaler. » Aoi. « Jamais, en nulle terre, il n’y eut meilleur chevalier ! »



CLXV

2215 Li quens Rollanz, quant il veit morz ses pers Le comte Roland, quand il voit morts tous ses pairs
E Oliver, qu’il tant poeit amer, Et Olivier, celui qu’il aimait tant,
Tendrur en out, cumencet à plurer : Il en a de la tendreur dans l’âme ; il se met à pleurer ;
En sun visage fut mult desculurez. Tout son visage en est décoloré.
Si grant doel out que mais ne pout ester : Sa douleur est si forte qu’il ne peut se soutenir ;
2220 Voeillet o nun ; à tere chet pasmez. Bon gré, mal gré, il tombe en pâmoison ;
Dist l’Arcevesques : « Tant mare fustes, ber ! » Aoi. Et l’Archevêque : « Quel malheur, dit-il, pour un tel baron ! »



CLXVI

Li Arcevesques, quant vit pasmer Rollant, L’Archevêque, quand il vit Roland se pâmer,
Dunc out tel doel, unkes mais n’out si grant ; En ressentit une telle douleur, qu’il n’en eut jamais de si grande.
Tendit sa main, si ad pris l’olifant. Il étend la main, et saisit l’olifant du baron.
2225 En Rencesvals ad un ewe curant ; En Roncevaux il y a une eau courante ;
Aler i voelt, si’n durrat à Rollant. Il y veut aller pour en donner à Roland.
Sun petit pas s’en turnet cancelanz, Tout chancelant, à petits pas, il y va ;
Il est si fiebles qu’il ne poet en avant, Mais il est si faible qu’il ne peut avancer ;
N’en ad vertut, trop ad perdut de l’ sanc ; Il n’a pas la force, il a trop perdu de son sang.
2230 Einz que om alast un sul arpent de camp, Avant d’avoir marché l’espace d’un arpent,
Falt li le coer, si est chaeiz avant : Le cœur lui manque, il tombe en avant :
La sue morz le vait mult anguissanz. Aoi. Le voilà dans les angoisses de la mort.



CLXVII

Li quens Rollanz revient de pasmeisun, Alors Roland revient de sa pâmoison,
Sur piez se drecet, mais il ad grant dulur ; Il se redresse ; mais, hélas ! quelle douleur pour lui !
2235 Guardet aval e si guardet amunt ; Il regarde en aval, il regarde en amont :
Sur l’erbe verte, ultre ses cumpaignuns, Au delà de ses compagnons, sur l’herbe verte,
Là veit gesir le nobilie barun : Il voit étendu le noble baron,
Ço est l’Arcevesques, que Deus mist en sun num ; L’Archevêque, le représentant de Dieu.
Cleimet sa culpe, si reguardet amunt, Turpin s’écrie : « Mea culpa ! » lève les yeux en haut,
2240 Cuntre le cel ambsdous ses mains ad juint, Joint ses deux mains et les tend vers le ciel,
Si priet Deu que Paréis li duinst. Prie Dieu de lui donner son Paradis...
Morz est Turpins, li guerreiers Carlun. Il est mort, Turpin, le soldat de Charles,
Par granz batailles e par mult bels sermuns Celui qui par grands coups de lance et par beaux sermons
Cuntre païens fut tuz tens campiun. N’a jamais cessé de guerroyer les païens.
2245 Deus li otreit seinte benéiçun ! Aoi. Que Dieu lui donne sa sainte bénédiction !



CLXVIII

Li quens Rollanz veit l’Arcevesque à tere, Le comte Roland voit l’Archevêque à terre ;
Defors sun cors veit gesir la buele ; Les entrailles lui sortent du corps,
Desuz le frunt li buillit la cervele. Et sa cervelle lui bout sur la face, au-dessous de son front.
Desur sun piz, entre les dous furceles, Sur sa poitrine, entre les deux épaules,
2250 Cruisiées ad ses blanches mains, les beles, Roland lui a croisé ses blanches mains, les belles,
Forment le pleint à la lei de sa tere : Et, selon la mode de son pays, lui fait son oraison :
« E ! gentilz hom ! chevaler de bon aire, « Ah ! gentilhomme, chevalier de noble lignée,
« Hoi te cumant à l’ Glorius celeste ; « Je vous remets aux mains du Glorieux qui est dans le ciel :
« Jamais n’ert hom plus volenters le servet. « Il n’y aura jamais homme qui le serve plus volontiers.
2255 « Dès les Apostles ne fut unc tels prophetes « Non, depuis le temps des Apôtres, on ne vit jamais tel prophète
« Pur lei tenir e pur humes atraire. « Pour maintenir chrétienté, pour convertir les hommes...
« Ja la vostre anme n’en ait doel ne sufraite ! « Puisse votre âme être exempte de toute douleur,
« De Paréis li seit la porte uverte ! » Aoi. « Et que du Paradis les portes lui soient ouvertes ! »


MORT DE ROLAND

CLXIX

Ço sent Rollanz que la morz li est près, Roland lui-même sent que la mort lui est proche ;
2260 Par les oreilles fors se ist le cervel ; Sa cervelle s’en va par les oreilles...
De ses pers priet à Deu que les apelt. Le voilà qui prie pour ses pairs d’abord, afin que Dieu les appelle,
E puis de lui à l’ angle Gabriel. Puis il se recommande à l’ange Gabriel.
Prist l’olifant, que reproce n’en ait, Il prend l’olifant d’une main (pour n’en pas avoir de reproche),
E Durendal s’espée en l’altre main ; Et de l’autre saisit Durendal, son épée.
2265 Plus qu’ arcbaleste ne poet traire un quarrel, Il s’avance plus loin qu’une portée d’arbalète,
Devers Espaigne en vait en un guaret ; Il s’avance sur la terre d’Espagne, entre en un champ de blé,
Muntet sur un tertre ; desuz dous arbres bels Monte sur un tertre... Sous deux beaux arbres
Quatre perruns i ad de marbre faiz ; Il y a là quatre perrons de marbre.
Sur l’erbe verte si est chaeiz envers : Roland tombe à l’envers sur l’herbe verte,
2270 Là s’est pasmet, kar la morz li est près. Aoi. Et se pâme ; car la mort lui est proche.



CLXX

Halt sunt li pui e mult halt li arbre. Les puys sont hauts, hauts sont les arbres.
Quatre perruns i ad, luisanz de marbre. Il y a là quatre perrons, tout luisants de marbre.
Sur l’erbe verte li quens Rollanz se pasmet. Sur l’herbe verte le comte Roland se pâme.
Uns Sarrazins tute veie l’esguardet, Cependant un Sarrasin l’épie,
2275 Si se feinst mort, si gist entre les altres, Qui contrefait le mort et gît parmi les autres ;
De l’sanc luat sun cors e sun visage ; Il a couvert de sang son corps et son visage.
Met sei en piez e de curre se hastet ; Soudain il se redresse, il accourt ;
Bels fut e forz e de grant vasselage ; Il est fort, il est beau et de grande bravoure.
Par sun orguill cumencet mortel rage, Plein d’orgueil et de mortelle rage,
2280 Rollant saisit e sun cors e ses armes, Il saisit Roland, corps et armes,
E dist un mot : « Vencuz est li niés Carle, Et s’écrie : « Vaincu, il est vaincu, le neveu de Charles !
« Iceste espée porterai en Arabe. » « Voilà son épée que je porterai en Arabie. »
En cel tirer li quens s’aperçut alques. Aoi. Comme il la tirait, Roland sentit quelque chose...



CLXXI

Ço sent Rollanz que s’espée li tolt, Roland s’aperçoit qu’on lui enlève son épée ;
2285 Uverit les oilz, si li ad dit un mot : Il ouvre les yeux, ne dit qu’un mot :
« Men escientre ! tu n’es mie des noz ! » « Tu n’es pas des nôtres, que je sache ! »
Tient l’olifant, que unkes perdre ne volt, De son olifant, qu’il ne voudrait point lâcher,
Si l’ fiert en l’ helme, ki gemmez fut ad or, Il frappe un rude coup sur le heaume tout gemmé d’or,
Fruisset l’acer e la teste e les os, Brise l’acier, la tête et les os du païen,
2290 Ambsdous les oilz de l’ chef li ad mis fors, Lui fait jaillir les deux yeux hors du chef,
Jus à ses piez si l’ad tresturnet mort ; Et le retourne mort à ses pieds :
Après, li dit : « Culvert, cum fus si os « Lâche, dit-il, qui t’a rendu si osé,
« Que me saisis, ne à dreit ne à tort ? « À tort ou à droit, de mettre la main sur Roland ?
« Ne l’ orrat hom ne t’en tienget pur fol. « Qui le saura t’en estimera fou.
2295 « Fenduz en est mis olifans el’ gros, « Le pavillon de mon olifant en est fendu ;
« Ça juz en est li cristals e li ors. » Aoi. « L’or et les pierreries en sont tombés. »



CLXXII

Ço sent Rollanz la véue ad perdue, Roland sent bien qu’il a perdu la vue :
Met sei sur piez, quanqu’il poet s’esvertuet ; Il se lève, il s’évertue tant qu’il peut ;
En sun visage sa culur ad perdue. Las ! son visage n’a plus de couleurs.
2300 Dedevant lui ad une perre brune ; Devant lui est une roche brune ;
.X. colps i fiert par doel e par rancune : Par grande douleur et colère, il y assène dix forts coups ;
Cruist li acers, ne freint ne ne s’esgruignet ; L’acier de Durendal grince : point ne se rompt, ni ne s’ébrèche :
E dist li quens : « Seinte Marie, aïue ! « Ah ! sainte Marie, venez à mon aide, dit le comte.
« E ! Durendal, bone, si mare fustes ! « Ô ma bonne Durendal, quel malheur !
2305 « Quant jo n’ai prod, de vus nen ai mais cure. « Me voici en triste état, et je ne puis plus vous défendre ;
« Tantes batailles en camp en ai vencues « Avec vous j’ai tant gagné de batailles !
« E tantes teres larges escumbatues, « J’ai tant conquis de vastes royaumes
« Que Carles tient, ki la barbe ad canue ! « Que tient aujourd’hui Charles à la barbe chenue !
« Ne vus ait hom ki pur altre s’en fuiet ! « Ne vous ait pas qui fuie devant un autre !
2310 « Mult bons vassals vus ad lung tens tenue ; « Car vous avez été longtemps au poing d’un brave,
« Jamais n’ert tels en France la solue. » Aoi. « Tel qu’il n’y en aura jamais en France, la terre libre. »



CLXXIII

Rollanz ferit el’ perrun de sardenie ; Roland frappe une seconde fois au perron de sardoine ;
Cruist li acers, ne briset ne n’esgraniet. L’acier grince : il ne rompt pas, il ne s’ébrèche point.
Quant il ço vit que n’en pout mie freindre, Quand le comte s’aperçoit qu’il ne peut briser son épée,
2315 A sei meïsme la cumencet à pleindre : En dedans de lui-même il commence à la plaindre :
« E ! Durendal, cum es e clere e blanche ! « Ô ma Durendal, comme tu es claire et blanche !
« Cuntre soleill si luises e reflambes ! « Comme tu luis et flamboies au soleil !
« Carles esteit es vals de Moriane, « Je m’en souviens : Charles était aux vallons de Maurienne,
« Quant Deus de l’ cel li mandat par sun angle « Quand Dieu, du haut du ciel, lui manda par un ange
2320 « Qu’il te dunast à un cunte cataigne ; « De te donner à un vaillant capitaine.
« Dunc la me ceinst li gentilz reis, li magnes. « C’est alors que le grand, le noble roi la ceignit à mon côté...
« Jo l’en cunquis et Anjou et Bretaigne ; « Avec elle je lui conquis l’Anjou et la Bretagne ;
« Si l’en cunquis e Peitou e le Maine ; « Je lui conquis le Poitou et le Maine ;
« Jo l’en cunquis Normendie la franche ; « Je lui conquis la libre Normandie ;
2325 « Si l’en cunquis Provence e Equitaigne « Je lui conquis Provence et Aquitaine,
« E Lumbardie e trestute Romaine ; « La Lombardie et toute la Romagne ;
« Jo l’en cunquis Baivere e tute Flandre, « Je lui conquis la Bavière et les Flandres,
« E Buguerie e trestute Puillanie, « Et la Bulgarie et la Pologne,
« Costentinnoble, dunt il out la fiance. « Constantinople qui lui rendit hommage,
2330 « E en Saisonie fait il ço qu’il demandet ; « Et la Saxe qui se soumit à son bon plaisir ;
« Jo l’en cunquis Escoce, Guales, Islande « Je lui conquis Écosse, Galles, Irlande
« E Engleterre que il teneit sa cambre. « Et l’Angleterre, son domaine privé.
« Cunquis l’en ai païs e teres tantes, « En ai-je assez conquis de pays et de terres,
« Que Carles tient, ki ad la barbe blanche ! « Que tient Charles à la barbe chenue !
2335 « Pur ceste espée ai dulur e pesance : « Et maintenant j’ai grande douleur à cause de cette épée.
« Melz voeill murir qu’entre païens remaignet. « Plutôt mourir que de la laisser aux païens !
« Damnes Deus pere, n’en laiser hunir France ! » « Que Dieu n’inflige point cette honte à la France ! »



CLXXIV

Rollanz ferit en une perre bise : Pour la troisième fois, Roland frappe sur une pierre bise :
Plus en abat que jo ne vus sai dire. Plus en abat que je ne saurais dire.
2340 L’espée cruist, ne fruisset ne ne briset, L’acier grince ; il ne rompt pas :
Cuntre le cel amunt est resortie. L’épée remonte en amont vers le ciel.
Quant veit li quens que ne la freindrat mie. Quand le comte s’aperçoit qu’il ne la peut briser,
Mult dulcement la pleinst à sei meïsme : Tout doucement il la plaint en lui-même :
« E ! Durendal, cum es bele e seintisme ! « Ma Durendal, comme tu es belle et sainte !
2345 « En l’oret punt asez i ad reliques : « Dans ta garde dorée il y a assez de reliques :
« La dent seint Perre e de l’ sanc seint Basilie, « Une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile.
« E des chevels mun seignur seint Denise ; « Des cheveux de monseigneur saint Denis,
« De l’ vestement i ad seinte Marie. « Du vêtement de la Vierge Marie.
« Il nen est dreiz que païen te baillisent, « Non, non, ce n’est pas droit que païens te possèdent !
2350 « De Chrestiens devez estre servie. « Ta place est seulement entre des mains chrétiennes.
« Ne vus ait hom ki facet cuardie ! « Plaise à Dieu que tu ne tombes pas entre celles d’un lâche !
« Mult larges teres de vus averai cunquises « Combien de terres j’aurai par toi conquises,
« Que Carles tient, ki la barbe ad flurie « Que tient Charles à la barbe fleurie,
« E li Emperere en est e bers e riches. » « Et qui sont aujourd’hui la richesse de l’Empereur ! »



CLXXV

2355 Ço sent Rollanz que la morz le tresprent, Roland sent que la mort l’entreprend
Devers la teste sur le coer li descent ; Et qu’elle lui descend de la tête sur le cœur.
Desuz un pin i est alez curanz, Il court se jeter sous un pin ;
Sur l’erbe verte s’i est culchet adenz ; Sur l’herbe verte il se couche face contre terre ;
Desuz lui met s’espée e l’olifant. Il met sous lui son olifant et son épée,
2360 Turnat sa teste vers la païene gent : Et se tourne la tête du côté des païens.
Pur ço l’ad fait que il voelt veirement Et pourquoi le fait-il ? Ah ! c’est qu’il veut
Que Carles diet e trestute sa gent, Faire dire à Charlemagne et à toute l’armée des Francs,
Li gentilz quens, qu’il fut morz cunqueranz. Le noble comte, qu’il est mort en conquérant.
Cleimet sa culpe e menut e suvent, Il bat sa coulpe, il répète son Mea culpa.
2365 Pur ses pecchez Deu puroffrid le guant. Aoi. Pour ses péchés, au ciel il tend son gant...



CLXXVI

Ço sent Rollanz de sun tens n’i ad plus ; Roland sent bien que son temps est fini.
Devers Espaigne gist en un pui agut. Il est là au sommet d’un pic qui regarde l’Espagne ;
A l’ une main si ad sun piz batut : D’une main il frappe sa poitrine :
« Deus ! meie culpe vers les tues vertuz « Mea culpa, mon Dieu, et pardon au nom de ta puissance,
2370 « De mes pecchez, des granz e des menuz, « Pour mes péchés, pour les petits et pour les grands,
« Que jo ai fait dès l’ure que nez fui « Pour tous ceux que j’ai faits depuis l’heure de ma naissance
« Tresqu’à cest jur que ci sui consoüz ! » « Jusqu’à ce jour où je suis parvenu. »
Sun destre guant en ad vers Deu tendut ; Il tend à Dieu le gant de sa main droite,
Angle de l’ cel i descendent à lui. Aoi. Et voici que les Anges du ciel s’abattent près de lui.



CLXXVII

2375 Li quens Rollanz se jut desuz un pin, Il est là gisant sous un pin, le comte Roland ;
Envers Espaigne en ad turnet sun vis... Il a voulu se tourner du côté de l’Espagne.
De plusurs choses à remembrer li prist : Il se prit alors à se souvenir de plusieurs choses :
De tantes teres cume li bers cunquist, De tous les royaumes qu’il a conquis,
De dulce France, des humes de sun lign, Et de douce France, et des gens de sa famille,
2380 De Carlemagne, sun seignur, ki l’ nurrit. Et de Charlemagne, son seigneur qui l’a nourri ;
Ne poet muer n’en plurt e ne suspirt. Il ne peut s’empêcher d’en pleurer et de soupirer.
Mais lui meïsme ne voelt mettre en ubli, Mais il ne veut pas se mettre lui-même en oubli,
Cleimet sa culpe, si priet Deu mercit : Et, de nouveau, réclame le pardon de Dieu :
« Veire paterne, ki unkes ne mentis, « Ô notre vrai Père, dit-il, qui jamais ne mentis,
2385 « Seint Lazarun de mort resurrexis « Qui ressuscitas saint Lazare d’entre les morts
« E Daniel des leuns guaresis, « Et défendis Daniel contre les lions,
« Guaris de mei l’anme de tuz perilz « Sauve, sauve mon âme et défends-la contre tous périls,
« Pur les pecchez que en ma vie fis ! » « À cause des péchés que j’ai faits en ma vie. »
Sun destre guant à Deu en puroffrit, Il a tendu à Dieu le gant de sa main droite :
2390 E de sa main seinz Gabriel l’ad pris. Saint Gabriel l’a reçu.
Desur sun braz teneit le chef enclin, Alors sa tête s’est inclinée sur son bras,
Juintes ses mains est alez à sa fin. Et il est allé, mains jointes, à sa fin.
Deus li tramist sun angle cherubin Dieu lui envoie un de ses anges chérubins
E seint Michel de la Mer, de l’ Peril, Et saint Michel du Péril.
2395 Ensemble od els seinz Gabriel i vint : Saint Gabriel est venu avec eux :
L’anme de l’ cunte portent en Paréis. Aoi. L’âme du comte est emportée au Paradis...


Il est là gisant, le comte Roland.
Il a tendu à Dieu le gant de sa main droite ;
Saint Gabriel l’a reçu.
Alors la tête de Roland s’est inclinée sur son bras,
Et il est allé mains jointes à sa fin.
Dieu lui envoie un de ses Anges chérubins
Et saint Michel du Péril.
L’âme du comte est emportée au Paradis.

(Vers 2375 et 2390-2396.)


Gautier - La Chanson de Roland - 1.djvu


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