La Chanson de Roland/Léon Gautier/Édition critique/Introduction

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄   Introduction Première partie  ►




INTRODUCTION



HISTOIRE
d’un
POËME NATIONAL

La France possède, depuis plus de huit siècles, une Épopée religieuse et nationale. Le plus ancien, le plus beau chant de cette Épopée est consacré à un héros dont l’Histoire parle peu, mais qui résume dans sa personnalité puissante les idées, la mission, la générosité et l’héroïsme antiques de la France. Roland, c’est la France faite homme. Il n’est pas d’histoire aussi historique que cette légende où toute la vie et tout le cœur de la France ont passé ; il n’est pas de chronique comparable au chant épique où cette légende s’est un jour condensée. Et ce chant, c’est le poëme dont nous allons parler.

Cette histoire, hélas ! ne sera pas toujours joyeuse à raconter. La vie d’un poëme ressemble quelque peu à celle d’un homme. Elle traverse sans doute des périodes de gloire et de lumière, mais aussi des phases d’ingratitude et d’oubli. C’est ce qui est arrivé à la Chanson de Roland, qui, tour à tour, a été l’objet d’une popularité légitime et d’un dédain immérité. Nous raconterons sa mauvaise comme sa bonne fortune. Ces pages consacrées à notre gloire, nous les écrivons au milieu des malheurs de la Patrie. Puissent les beaux vers de ce Chant national consoler ceux qui pleurent aujourd’hui sur leur pays ; puisse ce récit du passé nous rendre la confiance en l’avenir !


I. — le germe


« Roland, préfet de la Marche de Bretagne, mourut dans ce combat[1] : » voilà tout ce que nous apprend l’Histoire sur l’un des héros dont la gloire a été le plus œcuménique. Peu de contrées ont été sans entendre le nom de Roland. Une Épopée tout entière, une véritable Épopée nationale lui doit son existence et sa beauté ; les plus grands poëtes s’en sont inspirés ; le peuple, — honneur plus rare encore, — le vrai peuple a conservé obstinément jusqu’à nos jours la mémoire de Roland, et, à l’heure même où nous écrivons ces lignes, quelque paysan sans doute lit en pleurant, dans Galien le Restauré ou dans les Conquestes du grand Charlemagne, le récit défiguré, mais encore héroïque, de sa mort à Roncevaux. Il n’est peut-être pas de popularité comparable à cette popularité. Et si vous me demandez d’où tant de gloire a pu sortir, je vous répèterai ces huit mots d’Éginhard : In quo prœlio Hruodlandus, limitis Britannici prœfectus, interficitur. Voilà pourtant ce que c’est que de bien mourir ! Ce préfet de la Marche de Bretagne n’a fait que son devoir quand, au fond de je ne sais quel vallon obscur, il résista vaillamment à la perfidie des Gascons. Mais c’est ainsi que Dieu récompense souvent le simple accomplissement d’un devoir… Quoi qu’il en soit, nous connaissons maintenant le germe, l’humble germe de notre poëme national : « Comme Charles revenait de son expédition d’Espagne, en 778, son Arrière-garde fut attaquée par des montagnards basques. Un certain Roland périt dans cette affaire avec beaucoup d’autres. » Ô petits commencements d’une grande chose !


II. — comment naît un poëme épique


Pour qu’une plante sorte du sol, s’élève, croisse et s’épanouisse au soleil, il ne suffit pas que le germe en ait été déposé dans la terre : il lui faut encore un certain milieu, une certaine température, je ne sais quel heureux mélange d’humidité et de chaleur.

Il en est de même d’une Épopée. Le Germe ne suffit pas, et, pour qu’elle arrive à son terme, plusieurs autres conditions sont de rigueur. Nous allons les énumérer ici, pour avoir la joie de constater bientôt qu’elles ont été surabondamment remplies par notre Épopée nationale…

Tout d’abord, l’Épopée véritable, populaire, spontanée, n’est jamais née et ne peut naître qu’à une époque sincèrement primitive, à un moment où le sens historique n’existe pas encore, où la légende règne, et règne sans rivale.

Pour que l’Épopée existe, il lui faut non-seulement un moment, mais un milieu spécial. Si l’Hymne, l’Ode, la Poésie lyrique sont essentiellement humaines, l’Épopée est essentiellement nationale. Certaines fleurs ne croissent que dans la terre de bruyère : l’Épopée, elle, ne croît que dans un peuple, ou plutôt dans une patrie. Il lui faut une nation déjà formée et ayant conscience d’elle-même ; il lui faut surtout une nation qui réunisse quatre qualités dont l’assemblage n’est point rare en des temps simples : religieuse, militaire, naïve et chanteuse. J’ajouterai que cette nation ne doit pas être, à l’heure où se produit l’Épopée, dans une situation calme et prospère. Jamais la paix n’a rien produit d’épique. La lutte est nécessaire à l’Épopée : elle naît sur un champ de bataille, aux cris des mourants qui ont donné leur vie à quelque grande cause. Elle a les yeux au ciel et les pieds dans le sang.

Ce n’est pas tout : car, jusqu’ici, nous sommes dans le vague. À l’Épopée il faut encore un fait positif, un fait central qu’elle agrandira en le racontant. Ce fait est presque toujours historique. Le plus souvent encore il est triste : c’est une défaite, c’est une mort. Le plus grand élément de toute poésie vraie, c’est la Douleur quand ce n’est point la Sainteté.

Voici donc que l’Épopée a son milieu et son moment ; voici qu’elle est aussi en possession d’un sujet précis…

Que lui manque-t-il encore ? Rien, sinon un héros. Mais ce héros, il faut qu’il résume complétement son époque et sa nation. Il faut aussi qu’il domine le « fait épique » ; oui, qu’il le domine de très-haut, jusque-là que ce fait n’ait aucune signification sans lui et lui emprunte toute son importance.

Telle est, d’ailleurs, dans la formation de l’Épopée, tout le rôle de la Réalité ; mais c’est ici qu’il convient de faire la part de l’Imagination. Elle est considérable. Certains esprits trop rigoureux veulent aujourd’hui trouver un fondement historique à tous les « noms propres », à tous les vers et presque à tous les mots de nos vieux poëmes nationaux. C’est se méprendre étrangement sur les procédés de l’esprit humain. À peine est-il en possession d’un fait positif, — une défaite nationale ou la mort de quelque héros célèbre, — le peuple (car c’est de lui qu’il s’agit) développe ce fait, le dénature, l’exagère, lui donne une allure et des proportions nouvelles. Il n’attend pas longtemps pour se livrer à ce labeur qui consiste à transformer l’histoire en légende. Il se met immédiatement à ce travail dont il n’a pas conscience et qu’il exécute souvent avec une rapidité remarquable. Les choses se sont toujours passées de la sorte et se passeront toujours ainsi, même aux époques de civilisation et d’imprimerie ; mais, à plus forte raison, dans les temps primitifs et de récit oral. En voulez-vous un exemple frappant ? Les tristes épreuves que nous venons de subir dans notre Paris assiégé nous le fournissent trop aisément. Certain jour nos soldats remportèrent sur l’ennemi (c’était à Chevilly, je pense) un avantage assez marqué, mais, hélas ! sans importance et sans proportions considérables. En moins d’une heure, l’esprit du peuple en avait fait une victoire immense. Même la foule se mit en mouvement, et des multitudes attendirent, dans nos rues encombrées, le passage de vingt mille, de trente mille, de quarante mille prisonniers prussiens. Voilà bien la formation de l’Épopée populaire. Jugez par là ce qu’il en devait être aux IXe et Xe siècles, alors qu’il y avait si peu de chemins, qu’on recevait si peu de nouvelles et que, passant seulement sur les lèvres populaires, elles étaient si difficilement exactes. Ce furent excellemment les siècles de la légende, et, partant, ceux de l’Épopée.

Mais le peuple ne se contente pas d’amplifier de la sorte les récits historiques, il les dénature autrement que par ses exagérations. Il existe toujours dans son esprit un certain nombre de personnages typiques qu’il groupe toujours dans la légende autour de son héros principal. C’est l’Ami, par exemple, c’est la Femme aimée, c’est le Roi, c’est le Vengeur, mais surtout c’est le Traître. On a dit avec raison que toutes les Épopées indo-européennes se résument dans le combat du Bien et du Mal. Or, le Traître, c’est le Mal. Le peuple, dans tous ses malheurs, et principalement dans toutes ses défaites, voit un traître. Depuis le commencement de cette guerre de 1870, qu’entendons-nous dire à tous nos soldats, à tous nos paysans, à tout le peuple ? « On nous a trahis, on nous a vendus. » Les Français, en particulier, ne peuvent s’imaginer vaincus que par la trahison. Il en a toujours été de même. Tout Roncevaux donne l’idée d’un Ganelon, et, s’il n’existe pas, on l’invente. C’est ainsi que ce type et bien d’autres prennent de toute nécessité leur place dans une Épopée digne de ce nom. Il y entre aussi quelques-unes de ces histoires universelles, de ces contes cosmopolites, de ces légendes qui sont le fonds commun de toute l’humanité et que l’on retrouve, en effet, chez tous les peuples, à toutes les époques. On les insère tant bien que mal dans le tissu du récit épique, qui maintenant est complet. Désormais l’Épopée a toutes ses conditions de vie : elle est.

En résumé, l’Épopée naît à une époque primitive, au sein d’un peuple religieux, militaire et chanteur. Il convient qu’elle possède un grand fait historique qui soit le centre d’une légende profondément nationale ; il lui faut enfin mettre la main sur un héros qui représente exactement tout un temps et tout un peuple. Le fait historique qui sert de base à l’Épopée devra en outre être amplifié par les exagérations populaires, et, à côté du héros réel, le peuple ne tardera point à placer vingt héros imaginaires, qui sont les types immortels de l’Amitié, de l’Amour, et surtout de la Trahison et du Mal…[2].

Voyons si toutes ces conditions ont été remplies par l’Épopée française, et en particulier par notre Chanson de Roland.


III. — comment est né notre roland


S’il faut à l’Épopée, pour se produire librement, une époque primitive et simple ; s’il lui faut des générations éprises de la légende et auxquelles le sens critique soit presque absolument étranger, il faut avouer que les IXe et Xe siècles furent admirablement favorables à l’essor de notre poésie nationale. Seule alors, l’Église gardait les secrets de la vraie science et de la critique sévère. Mais, partout ailleurs, que de fables, et quel amour opiniâtre pour la fable ! Lorsque les Bollandistes écrivirent leur merveilleux Recueil, les Actes des saints qui exercèrent le plus péniblement la sagacité de leur critique furent ceux de cette étrange époque. Même ils durent, au IXe siècle, constater un véritable débordement de la légende, qui mérite alors le nom de mensonge. Mais, dans la littérature populaire, le triomphe de la légende était plus entier, plus éclatant encore : c’est ce qu’attestent tous les monuments de cette époque. En voulez-vous une preuve entre mille ? Vers la fin du Xe siècle, un chroniqueur, que dis-je ? un faussaire, s’imagina d’appliquer à Charlemagne lui-même un texte qu’Éginhard avait appliqué aux seuls messagers de l’Empereur. Oui, l’historien avait dit : « Les députés de Charles vinrent à Jérusalem, » et Benoît, moine de Saint-André au mont Soracte, ne craint pas d’écrire : « Charles vint à Jérusalem. » Vite, la légende s’empare de cette fable ; vite le peuple admet et croit que le fils de Pépin est allé en personne adorer le Saint Sépulcre[3]. Et plus d’un poëme, notez-le bien, est sorti de cette légende que tout un peuple avait rapidement et universellement adoptée. Et tout le moyen âge est plein de cette tradition singulière ; et la Bibliothèque bleue l’offre encore aujourd’hui à la crédulité de ses nombreux lecteurs. Combien d’autres exemples nous pourrions citer !

S’il faut à l’Épopée, pour se développer et fleurir au soleil de l’histoire, « une nation déjà formée[4] et ayant conscience d’elle-même, religieuse, militaire, naïve et chanteuse, » aucun peuple, dans l’Europe moderne, n’a mieux mérité que la France de posséder ce trésor enviable d’une poésie héroïque. Dès le IXe siècle, tout au moins, il a certainement existé, au nord de notre Loire, une forte, une indomptable nationalité que rien n’a pu détruire. Les ancêtres de ceux qui pensent aujourd’hui étouffer notre France erraient alors sans nom dans je ne sais quelles steppes inhabitées, comme des tribus de sauvages, ayant à peine une hutte ou une tente pour patrie mobile. L’Angleterre voyait encore l’élément saxon lutter effroyablement dans son sein contre l’élément breton, et tout à l’heure elle allait être envahie par des Français : elle n’avait vraiment pas le loisir de se donner un poëme national. L’Italie était fragmentée en mille tronçons qui cherchaient en vain à se rejoindre : mille tronçons ne produisent pas une voix ; mille petites villes haineuses et turbulentes ne produisent pas une Épopée. L’Espagne ouvrait volontiers la bouche pour chanter dans ses montagnes demeurées libres ; mais bientôt le poing musulman la bâillonnait. Seuls, malgré nos misères, malgré les brutalités de la féodalité naissante, malgré les violences des Normands envahisseurs, seuls nous étions de taille à posséder une poésie nationale, parce que la France seule était alors une réalité, une unité puissante. Est-il besoin d’ajouter que nous étions une race religieuse et militaire ? Les Croisades allaient bien le prouver au monde entier, les Croisades qui sont une œuvre si particulièrement française. Naïfs ? ne l’étaient-ils pas, ces pauvres gens de France qui se mirent alors en route vers la Ville sainte, et qui, à la vue de chaque village, demandaient : « N’est-ce point là Jérusalem ? » Ne l’était-il pas encore, deux siècles plus tard, ce Joinville qui est peut-être le type le plus pur du Français au moyen âge ? Enfin, voici une autre, voici une dernière question : « Étions-nous un peuple chanteur ? » Tacite et Éginhard vont répondre. L’un dit des Germains, qui allaient bientôt envahir notre sol et se fondre avec nos pères : Celebrant carminibus antiquis originem gentis conditoresque[5]. L’autre nous montre chez les Franks, qui déjà avaient opéré leur fusion avec nous, barbara et antiquissima carmina quibus veterum actus et bella canebantur[6]. Donc, nous savions chanter, et nous chantions ; donc, notre peuple avait vingt fois toutes les conditions requises pour enfanter une Épopée. Il n’y manqua point.

Il est beau de savoir chanter ; mais encore faut-il trouver une digne matière à ses chants. Faute d’un noble sujet, toute Épopée languit et meurt. La nôtre se fût flétrie en son germe ; mais voici Charlemagne : elle vécut. Nous avons dit ailleurs que sans cet homme prodigieux nous n’aurions pas possédé de poésie profondément nationale. On nous a reproché cette hyperbole[7] : nous ne nous en dédisons pas. Quelques chants provinciaux, tels que les Lorrains et Raoul de Cambrai, eussent peut-être conquis sans Charlemagne une popularité restreinte dans l’espace et restreinte dans le temps : œuvre de poëtes mal baptisés, poëmes vraiment barbares qui ne sont l’expression ni de la pensée française, ni de la pensée chrétienne. Mais sans Lui rien de national, rien de beau, rien de durable. Ce colosse se tient debout à l’entrée du moyen âge, repoussant d’une main la grande invasion germanique, et de l’autre main la grande invasion musulmane. Il leur crie : « Halte ! » et ces deux torrents font mieux que s’arrêter : ils reculent. Le monde moderne peut enfin commencer, et le Christianisme remplir plus librement son rôle social, malgré tant d’obstacles et au milieu de tant de ténèbres. De ses lèvres aimantes, Charles baise la Croix qui a sauvé le monde ; sur son cœur il étreint la Papauté comme une mère dont il veut pour longtemps assurer la vie désormais libre, honorée, glorieuse. Toute son œuvre est là, et voici bien les deux grandes choses qu’il a faites : il a clos l’ère des invasions ; il a rendu la Vérité indépendante. C’est en vain qu’on a voulu comparer à César, à Napoléon, à d’autres génies, ce protecteur très-intelligent de l’Église romaine, ce fondateur très-puissant du grand Empire catholique. En vérité, ces comparaisons lui sont injurieuses, et, comme M. de Montalembert nous l’écrivait il y a deux ans : « Il ne faut point surtout comparer entre eux Charlemagne et Napoléon : Charlemagne, le plus honnête de tous les grands hommes, et Napoléon, celui de tous qui a le plus méprisé la conscience humaine ! »

Eh bien ! c’est dans l’histoire de Charles, de ce géant, que notre Épopée va trouver ce fait central dont nous avons déjà parlé et qui lui est rigoureusement nécessaire.

Un jour, — c’était en l’année 777, et Charles n’avait que trente-cinq ans, — il reçut à Paderborn une visite étrange : deux émirs d’Espagne se présentèrent devant lui et se donnèrent au roi des Franks, eux et leurs villes[8]. L’un d’eux, Soleyman-Ebn-Jaktan-Alarabi, était gouverneur de Saragosse ; l’autre est appelé « Abuthaur » par nos historiens. Le fils de Pépin vit bien vite à qui il avait affaire, et dut se rappeler cette parole de l’Évangile : « Tout royaume divisé contre soi périra. » Les musulmans d’Espagne étaient en pleine discorde. Les deux Émirs se plaignaient vivement du kalife Abd-el-Raman, qui avait été chassé d’Afrique et s’était réfugié en Espagne pour y fonder la seconde dynastie des Ommiades. Or, il se trouvait que Charles n’avait alors rien à faire : la Saxe était tranquille et l’Italie ne l’inquiétait pas. Traverser les Pyrénées, étendre les limites du nom chrétien, éloigner ces musulmans qui faisaient du prosélytisme à coups de sabre et ne se lassaient point d’envahir tant qu’il y avait de la terre devant eux : cette belle entreprise tenta la grande âme du roi frank. Il partit au cœur de l’hiver, n’étant pas homme à laisser perdre une bonne occasion. Deux armées chrétiennes franchirent les Pyrénées, l’une à l’Occident, l’autre à l’Est ; leur rendez-vous était sous les murs de Saragosse. Charles s’empara de Pampelune ; mais il semble, suivant les historiens arabes, qu’il échoua devant Saragosse et que cette ville ne lui ouvrit pas ses portes comme Soleyman-Ebn-Jaktan-Alarabi le lui avait promis. Le Roi ne s’étant point préparé aux longueurs d’un siége, il n’y avait plus rien à tenter dans l’Espagne, qui d’ailleurs était conquise jusqu’à l’Èbre. Charles donna le signal de la retraite. C’est ici que se place l’épouvantable catastrophe dont Éginhard n’a pu dissimuler toute la gravité, et qui devint aisément le centre de notre Épopée...

Il faut ici se représenter la grande armée franke serpentant dans les défilés des Pyrénées et descendant vers la Gascogne. Que le peintre s’imagine la variété merveilleuse des costumes militaires de cette époque, les uns tout germains et barbares, et les autres qui gardent encore quelque reste de l’armure romaine. La Grande Armée s’avance, Charles en tête : elle passe..., elle est passée. C’est le tour de l’arrière-garde, où l’on voit toute l’élite de la cour germaine de Charles, le comte du palais Anselme ; Eggihard, le « prévôt de la table royale » ; Roland, le préfet des Marches de Bretagne, et cent autres. Ils marchaient sans défiance, se disant sans doute qu’une guerre venait de s’achever, et que, jusqu’à la prochaine expédition, ils auraient quelques jours de repos. Ils arrivaient à ce lieu de la montagne qu’indique aujourd’hui la petite chapelle d’Ibagueta. Le défilé est tellement étroit dans ce passage, que deux ou trois hommes y peuvent seuls marcher de front. À droite et à gauche s’élèvent des forêts impénétrables. Tout à coup, un bruit terrible se fait entendre. Ce sont des cris de joie, des cris sauvages. Un grand mouvement se fait dans les bois : des milliers d’hommes en sortent et se jettent sur ces soldats qui marchent deux à deux entre des rochers... Ces agresseurs inattendus, c’étaient les montagnards basques que tentait l’espoir d’un gros butin, et qui d’ailleurs, comme tous les montagnards, n’aimaient pas que l’on violât ainsi leurs montagnes. Ils précipitèrent les Franks dans le petit vallon qui est là, tout près, afin de se donner la joie de les égorger plus à l’aise. Et, de fait, ils les massacrèrent tous : oui, tous, jusqu’au dernier. Ces vieux soldats, qui avaient fait toutes les campagnes de Charles, ils périrent là obscurément, frappés par des ennemis inconnus et vils. Leurs cris de mort parvinrent sans doute jusqu’aux oreilles du Roi qui voulut les venger et revint sur ses pas pour punir une aussi lâche agression. Mais, hélas ! la nuit noire était tombée, et Charles ne trouva plus un seul Gascon sur le champ de bataille que couvraient les corps sanglants des héros franks. On fouilla vigoureusement les bois voisins ; mais on n’y trouva aucun montagnard : ils connaissaient trop bien ce pays, et s’y étaient trop facilement cachés. Vaincu par un aussi méprisable ennemi qu’il ne pouvait atteindre, le jeune roi dut, la rage au cœur, renoncer à toutes représailles. Il revint en France, et, comme le dit Éginhard, la douleur que lui fit ressentir cet échec effaça dans son âme le souvenir joyeux de toutes ses victoires en Espagne[9]. La tradition rapporte que ces choses se passèrent dans le petit vallon de Roncevaux, entre les défilés de Sizer et le Val-Carlos. Il est possible, suivant la conjecture d’un savant contemporain, que les Arabes se soient unis aux Basques dans cette aventure terrible, qui compromit un instant les destinées de Charles et pouvait compromettre celles de tout l’Occident chrétien[10]. Ce qu’il y a de certain, c’est que le désastre fut considérable. L’intensité de la légende prouve même que les historiens ont atténué cette défaite. Un simple accident d’arrière-garde n’aurait jamais produit un tel dégagement de poésie.

Voilà, voilà bien notre fait central : mais quel sera notre héros ?

Le héros, dans une Épopée, c’est rarement le Roi[11], que sa grandeur attache parfois au rivage et auquel, dans la poésie primitive, on garde plus souvent le rôle de vengeur. Ici, ce n’est pas Charles, mais Roland. Or, nous ne pensons pas que dans aucune Épopée il existe un héros qui résume plus fidèlement son temps et son pays. La Légende en a fait d’autant plus volontiers un type, un idéal complet, que l’Histoire nous avait laissé sur lui moins de détails. Le peuple lui a prêté la taille et la force d’un géant[12] : car ces générations étaient fortes et d’une santé énergique. On a fait de Roland un soldat uniquement épris de la guerre : c’est que telle fut en réalité la plus chaude passion des Franks, et plus tard des Français. On n’a point manqué de lui attribuer une bravoure de lion : l’Histoire ne nous atteste-t-elle pas, à chacune de ses pages, que le courage était chez nos pères une vertu presque banale ? Mais on n’a pas oublié de lui prêter aussi quelques défauts qui sont les nôtres : il est brutal comme un soldat, colère comme un barbare, boudeur comme une femme ou comme un enfant. Néanmoins on lui pardonne beaucoup, comme à tous les Français, parce qu’il a le cœur haut et large. Les proportions de ce cœur sont, en vérité, magnifiques : Roland ne connaît pas les petitesses de la vengeance ; il n’est pas de la race étroite des rancuniers : encore une vertu française. Mais surtout qui peindra son amour pour la France ? Où sont-ils, ces esprits aveugles ou myopes qui prétendent que le patriotisme n’est pas chez nous âgé de plus de cent ans ? À coup sûr Roland aime autant son pays que le plus sincère et le plus dévoué des volontaires de 1792. La France ! il n’a que ce mot à la bouche et cet amour au cœur, et voici quelques mots qui sont le résumé de son âme : « Terre de France, vous êtes un doux pays ! » Quand la France est en péril, il regarderait comme une honte de penser à tout autre être aimé, même à sa fiancée, même à la belle Aude. Il se rue dans la mêlée en songeant à deux choses, à la France et à sa gloire pour laquelle il a des soins délicats et tendres. C’est là justement ce qu’on a si bien appelé l’honneur français, et qui ne se retrouve point ailleurs. La piété, une piété profonde et forte, domine et pénètre toutes les vertus de Roland : rien n’est plus français que ce mélange. Lisez Villehardouin et Joinville, lisez les vers de Thibaut de Champagne et de Quènes de Béthune, lisez tous nos chroniqueurs et tous nos poëtes : vous constaterez partout, chez le chevalier de France, une foi simple et rude, voire même certains éléments de sainteté, que peut-être on ne trouverait pas ailleurs au même degré. Nous ne pouvons qu’indiquer fort rapidement les éléments d’une constatation très-facile : les textes se pressent sous notre plume. Roland, en résumé, nous apparaît comme le type le plus héroïque, mais surtout le plus exact, de la race française[13]. Il remplit donc toutes les conditions du héros épique.

Telle est, dans la formation de la légende Rolandienne, « le rôle de l’histoire, de la réalité ; mais il faut, comme nous l’avons dit, faire la part de l’imagination ». Transportons-nous, si vous le voulez bien, aux IXe et Xe siècles. Placés fort loin des Pyrénées et connaissant à peine l’existence des Gascons, nos Français du Nord attribuèrent fort naturellement le désastre de Roncevaux à ces terribles Sarrazins qui devenaient de plus en plus les ennemis mortels, et, pour ainsi dire, uniques de la Chrétienté. La Prusse, dit-on, appelait la France de ce nom tout court : l’Ennemi ; il en fut de même des musulmans aux yeux de nos pères. La grande invasion de 792-793, et la victorieuse défaite du comte Guillaume sur la rivière de l’Orbieux, à Villedaigne, ne firent que donner une nouvelle force à ces idées et augmenter encore cette confusion[14]. Tout ennemi de la France fut dès lors décrété musulman par l’opinion populaire. En 812, nouvelle trahison des Gascons[15]. En 824, les Français sont encore surpris dans les Pyrénées par ces montagnards rusés et cruels : les comtes Eble et Asinaire périssent dans cet autre Roncevaux[16]. Ces nouveaux échecs confirment la légende du désastre primitif avec lequel ils se confondent ; mais on ne laisse pas de les mettre également sur le compte des Sarrazins. Ce fut bien pis encore au XIe siècle. La haine des deux races fut alors à son comble. Le monde entier ne parut plus qu’un champ de bataille immense où combattaient, la lance au poing, les champions et les ennemis de Jésus-Christ. Il importe donc assez peu qu’il y ait eu réellement des Sarrazins à Roncevaux en 778. L’imagination fut ici la plus forte et donna pour unique ennemi à la France ses adversaires les plus redoutables. Rien n’est plus logique.

Et maintenant voyez, voyez se former petit à petit la légende de notre Roland. Le fait historique de 778 a été exagéré, dilaté, agrandi. On a fait de Roncevaux une défaite gigantesque d’où peut dépendre la vie de tout un grand peuple et qui conduit aux précipices la France avec l’Église elle-même. Les Gascons ont été transformés en Sarrazins. Le premier rôle de ce drame élargi a été hardiment donné à Roland, et l’on n’a laissé au roi Charles que la mission de le venger. Ces représailles, il est vrai, n’ont aucune réalité dans l’histoire ; mais l’idée de la Justice et du Châtiment est trop ancrée dans l’esprit du peuple pour qu’il puisse tolérer que les vainqueurs de Roland restent longtemps impunis. Donc, — au lieu de chercher inutilement, comme dans Éginhard, la trace des Gascons devenus invisibles, — Charles rencontre les Sarrazins et leur inflige dans notre poëme une défaite honteuse. Dans notre légende, comme dans le drame populaire, l’Innocence à la fin triomphe et la morale est satisfaite. Et voilà le canevas de presque toute notre Chanson.

Néanmoins, il y manque un élément important, une personnalité, un type nécessaire. Que la légende ait dû inventer les noms des Rois ou des Émirs sarrazins, rien de plus naturel ; qu’elle leur ait prêté les mœurs et les costumes des princes ou des barons chrétiens, rien de plus conforme aux procédés de la poésie populaire ; qu’elle nous fasse assister à des Conseils tenus par des rois païens et nous en offre une peinture toute semblable à celle de nos propres Assemblées françaises : c’est encore un usage des Épopées anciennes. Je ne m’étonne pas que le poëte ait emprunté à la Bible le miracle de Josué arrêtant le soleil et qu’il l’ait approprié à Charlemagne, notre Josué. Je m’explique encore qu’il ait plusieurs fois employé les songes et nous ait décrit les présages surnaturels qui annoncèrent la mort de Roland : ce sont là de ces histoires universelles qui circulent chez tous les peuples et qu’on retrouve dans toutes leurs poésies. Mais je ne comprendrais pas que la légende eût omis de créer ce type qui existe dans toutes les Épopées indo-européennes : le Méchant, le Maudit, le Traître. Il fallait, de toute nécessité, qu’elle incarnât ce type dans un homme vivant et qu’elle lui communiquât une vie réelle ; car la Légende ne connaît pas les abstractions et ne nous montre que des êtres de chair et d’os. À la légende de Roland il fallait un traître.

Ce fut Ganelon.

Ils se sont étrangement trompés, ceux qui ont avidement fouillé les chroniques pour faire de Ganelon un personnage historique, réel. Génin, malgré tout son esprit et bien qu’il adoptât une vieille idée de Leibnitz, nous paraît avoir fait fausse route lorsqu’il nous a offert le fameux Wenilo, archevêque de Sens, comme le modèle de notre traître épique[17]. En réalité, les deux personnages ne se ressemblent que de très-loin. Ce triste prélat qui trahit la cause de Charles le Chauve pour embrasser le parti de Louis le Germanique et que Charles fit condamner au concile de Savenières en 859, est une bien pâle et bien pauvre figure en comparaison de notre Ganelon. Rien, rien de commun entre ce soldat haineux et cet évêque fluctuant. Ne nous attardons pas dans ces assimilations sans profondeur. C’est de la petite critique : élevons nous plus haut. À nos yeux, Ganelon est le type général du Traître, et doit sans doute son nom à sa fonction, à son rôle lui-même. L’imagination a fait le reste ; car enfin, par certains côtés, nos légendes sont des romans... D’ailleurs, la punition de Ganelon ne fut pas moins réclamée que celle des Sarrazins par l’indignation du bon sens populaire. Il a donc fallu le sacrifier aussi à ces exigences très-légitimes : de là son jugement et sa mort.

Désormais la Légende est complète. Vienne un grand poëte pour la fixer et pour l’écrire !


IV. — résumé sur l’origine et les éléments de la chanson


Notre lecteur maintenant peut répondre à cette question si longuement controversée : « Quelle est l’origine de l’Épopée française ? »

La question étant complexe, la réponse doit l’être aussi.

Il convient tout d’abord de faire la part à l’élément humain. Ces types universels du Traître, de l’Ami, du Vengeur, apparaissent dans la littérature de toutes les races. La Bible nous les offre aussi bien que le Ramayana ; les Sémites nous les présentent aussi bien que les Aryens. La race, le climat, le tempérament, n’y font rien. C’est l’homme tout entier avec ses passions, ses défaillances, ses victoires. Et voilà ce que notre poésie nationale doit à l’Humanité.

Mais il est certain que la race indo-européenne a marqué aussi de son cachet propre la Chanson de Roland et toute notre Épopée française : c’est ce qu’a éloquemment démontré M. d’Avril dans la belle Introduction de son Roland. L’idée de la lutte entre le Bien et le Mal revêt, dans les poëmes indo-européens, un caractère singulier de précision et de grandeur. C’est Rama luttant contre Ravana, Rustem contre les mauvais Génies, Sigurd contre le dragon Fafnir[18]. On peut aller jusqu’à dire que l’idée de la Chevalerie, qui fut si magnifiquement complétée par l’Église, est déjà ébauchée dans le Ramayana : « Les héros de la caste des guerriers, amis de leurs devoirs, pensent que l’arc n’est dans leurs mains que pour servir à la défense des affligés[19]. » Un troisième et dernier trait, signalé par M. d’Avril, c’est, dans toutes les œuvres de la race aryenne, « le respect de la femme et son importance dans la société[20] ». Idée de la lutte contre le Mal et les mauvais ; conception première de la Chevalerie ; noble rôle donné à la femme : voilà donc ce que nous pensons ici devoir à notre race...

Descendons encore, descendons plus avant. Fils de la grande famille indo-européenne, nous sommes aussi les membres d’un certain groupe de nations qui, au sein de cette race, ont les mêmes idées sur l’homme et sur Dieu, la même religion, le même culte. Nous avons la joie, nous avons l’honneur d’appartenir à cette partie de la race aryenne qui, grâce à la révélation chrétienne, a conquis la plénitude de la Vérité, et, pour dire la chose en un mot, qui est catholique. Nos Épopées doivent beaucoup à Jésus-Christ, à l’Église. Il n’y faudrait pas voir, avec M. Aroux, des poëmes profondément théologiques, dus à la plume de clercs savants. Nous avons démontré ailleurs que la foi de nos épiques est toute simple et tout enfantine, quelquefois superstitieuse et souvent ignorante. Mais nous ne saurions trop le répéter : nos Chansons de geste, qui sont peut-être depuis Homère les premiers poëmes sincèrement populaires, attestent hautement que le dogme de l’unité d’un Dieu personnel était devenu chez nous une croyance universelle et banale[21]. Aucune épopée nationale n’avait encore arboré ce beau drapeau du monothéisme : c’est l’éternel honneur de la Chanson de Roland et de nos vieux poëmes, et l’on ne pourra jamais le leur ravir. Notez qu’on y affirme, avec la même naïveté, la foi à la Providence, au miracle, et surtout à la vie future. Puis, l’âme humaine a très-évidemment été agrandie par la Religion nouvelle. La Chevalerie, soupçonnée par le Ramayana, apparaît décidément comme la Force armée au service de la Justice et de la Vérité désarmées. Charlemagne et Roland ne prennent les armes, ne combattent que pour Dieu, et la guerre n’a point d’autre but que de défendre Jésus-Christ, les faibles et les petits... L’amour de l’homme pour la femme n’a pas, dans nos plus vieux poëmes, un caractère énervant ni même gracieux : il est chaste, et la femme est pure. Voilà ce que notre Épopée doit à l’Église[22]. Après ses origines humaines et aryennes, voilà ses origines catholiques.

Descendons encore, descendons toujours du général au particulier. Entre les peuples catholiques de l’Occident, il en est un qui a eu sur notre Épopée une action vingt fois évidente : ce sont les Germains. On a nié cette influence que nous avons toujours défendue. Nous maintenons ici toute notre pensée, mais en demandant la permission de l’expliquer.

Les partisans de l’influence germaine se divisent en deux groupes bien distincts : les uns veulent que la lettre même et les traditions positives de notre Épopée soient d’origine germanique ; les autres (et nous sommes de ceux-là) n’attribuent cette origine qu’à l’esprit de nos vieux poëmes, à leurs idées générales, à leurs conceptions militaires et politiques, à leur droit, et surtout aux habitudes poétiques de ceux qui les chantaient. Tel est le sentiment de plusieurs érudits tant allemands que français. Encore en est-il quelques-uns parmi eux qui sont tout disposés à admettre que ces idées germaines se sont plus ou moins modifiées sous l’influence de l’Église et de la nationalité romane. Pour tout dire, enfin, nous adopterions volontiers cette définition de M. Gaston Paris : « L’Épopée française, c’est l’esprit germanique dans une forme romane[23] ». Toutefois, si l’on voulait être complet, il faudrait ajouter que cet esprit a subi en outre l’influence de l’idée chrétienne, et que notre Roland, par exemple, est le chant roman des Germains christianisés. Voilà l’exposé de tout notre système.

Après cette profession de foi, nous nous trouvons encore en présence de deux adversaires, ou plutôt de deux écoles. L’une est celle des ultragermanistes ou ultrascandinaves, qui prétendent que nos Chansons dérivent immédiatement et matériellement des traditions scandinaves et germaines. M. d’Avril a peut-être fait trop de concessions à cette dangereuse école, lorsqu’il a dit que « Roland procède de Sigurd ». Mais le représentant le plus complet du système est M. Hugo Meyer. On se ferait difficilement une idée des audaces de cet érudit ; c’est vraiment le dévergondage de la science allemande. Écoutez plutôt : « Le nom de Ganelon vient du francique Gamalo, qui répond au norois gamal, vieux ; le vieux est souvent le surnom du loup : donc, le nom de Ganelon, qui signifie proprement le Vieux, veut dire implicitement le Loup. Ganelon joue à Roncevaux le rôle du loup dans le crépuscule des dieux. Le rôle donné au loup par la mythologie scandinave repose d’ailleurs sur ce fait que le crépuscule est gris comme le loup, et qu’il engloutit la lumière comme un loup. » Et plus loin : « Roland, ennemi de Ganelon, c’est le dieu de la lumière combattant Fenris. » C’est principalement l’Edda qui est la base de l’argumentation de M. Hugo Meyer, et voici en quels termes il conclut toute sa thèse que nous dénonçons vivement au bon sens du lecteur français : « Je soutiens que la légende francique de Roland a pour base le mythe du dieu Hruodo ou Roldo, qui, vers l’an 800, pouvait avoir cette forme : Le dieu du soleil, Hruodo, fils de Bertha, remarquable par son épée et par son cor, est trahi par Gamalo, le vieil ennemi des dieux, et blessé involontairement par Oller, dont il aime la sœur. Il finit dans le combat contre les mauvais, dans la vallée des Épines (Roncesval), sous l’arbre cosmique. Le soleil s’arrête après sa mort, les pierres le pleurent, sa bien-aimée le suit dans la mort[24] ». Eh bien ! nous soutenons que ce sont là autant d’hypothèses absolument gratuites et contraires à tous les procédés de la Poésie populaire, tels que nous avons essayé de les établir plus haut. Rien n’est plus inadmissible que cette prétendue persistance des souvenirs païens dans un poëme si profondément chrétien ; rien, sinon toutefois cette prétendue persistance des souvenirs scandinaves dans un poëme si profondément national. Non ; le peuple n’est pas subtil à ce point et n’épilogue pas ainsi sur des symboles. Ouvrez au hasard un document littéraire ou historique du VIIIe siècle, et vous y verrez si l’on gardait alors, même involontairement, le moindre souvenir du dieu Hruodo. M. Gaston Paris, d’ailleurs, a bien réfuté ces ægri somnia. Il a montré que M. Hugo Meyer avait utilisé pour son système des traits qui ne se trouvent point dans la version primitive du Roland ; que, si l’on veut comparer la bataille de Roncevaux à la bataille suprême des Scandinaves, la même comparaison peut s’appliquer à toutes les batailles, qui, toutes au même titre, sont susceptibles de passer pour la lutte du soleil contre le crépuscule ; que l’auteur allemand a donné une importance capitale à des traits fort secondaires de notre légende ; que le rapprochement philologique entre Ganelon (Ganes, Guenes) et Gamalo, est tout à fait inadmissible, etc. etc. Voilà qui est bien ; voilà qui est raisonné à la française. Mais ces fantaisies méritaient-elles une réfutation si développée ? Oui, sans doute, si cette réfutation peut empêcher l’érudition de se lancer plus avant dans une voie si fatale.

Le second système est bien plus scientifique.

Un jeune savant français lui a donné sa formule définitive : « L’Épopée française, dit-il, est sortie d’un milieu roman d’où l’élément germanique n’était pas absent, mais où il ne dominait pas[25] ». Nous nous rapprochons beaucoup plus de ce système que du précédent : il est à peine utile de le dire. Mais nous y trouvons encore je ne sais quel dédain pour l’influence germaine que nous ne saurions tenir pour légitime. Posons donc nos conclusions.

Est-il vrai, oui ou non, que, parmi les trois peuples dont notre nationalité s’est formée, le seul qui chantât, le seul qui eût des habitudes poétiques, le seul qui fût apte à la poésie primitive, ait été le peuple germanique ?

Est-il vrai, oui ou non, que les Gallo-Romains étaient absolument incapables de créer une épopée ? Si les Celtes chantaient encore, est-il vrai, oui ou non, que leurs traditions ou leurs fables n’avaient rien de commun avec la légende de notre Épopée ?

Est-il vrai, oui ou non, que la Royauté, décrite dans la Chanson de Roland, est absolument une royauté barbare ? que le Droit et la Procédure de nos vieux poëmes sont rigoureusement germaniques ?

Est-il vrai, oui ou non, que les Germains ont en réalité possédé des traditions légendaires et des poëmes oraux dont nous pouvons attester l’existence depuis Tacite jusqu'à Éginhard ?

Toutes ces questions, d’ailleurs, peuvent se résumer en une seule, que nous soumettons volontiers à la bonne foi de nos adversaires : « Si les invasions germaines ne s’étaient pas produites, une épopée populaire aurait-elle pu naître et se développer parmi nous ? » Non, non, mille fois non : pas de Germains, pas d’épopée.

Les théories que nous venons d’exposer nous ont valu parfois de singuliers reproches. On a incriminé notre patriotisme, on nous a accusé de préférer l’Allemagne à la France et de donner un rôle trop considérable à nos mortels ennemis, les Germains. On a trop oublié qu’en réalité les Germains ont contribué à former la France, qui doit son nom à l’une de leurs tribus. On voudrait effacer de l’histoire les invasions du Ve siècle et l’établissement sur notre sol des Burgundes, des Franks et des Wisigoths. Quel intérêt trouverait-on à cet escamotage de l’histoire ? N’avons-nous pas dû à ces envahisseurs le rajeunissement très-nécessaire de notre race, depuis trop longtemps abâtardie et esclave ? Je sais tout le mal qu’ils nous ont fait, et quels dangers leur barbarie a fait courir à l’Église ; mais il faut avant tout dire la vérité, et nous n’avons point à en rougir. Ils mentent, ces théoriciens de la Prusse qui considèrent leur pays comme le seul représentant de l’Allemagne et du germanisme. Nous avons, nous aussi, du sang germain dans les veines ; mais nous appartenons à la race des Germains qui ont fait halte, et nous ne sommes pas de ceux qui perpétuent les invasions !


V. — de la première forme qu’a revêtue la légende de roland : les cantilènes


Nous connaissons les origines de notre Légende ; nous avons assisté à sa formation. Aux IXe et Xe siècles, elle circule, vivante, sur toutes les lèvres : on peut supposer que dès lors elle est presque complète. Déjà, sans doute, le roi Marsile y est mis en scène et conclut avec le traître Ganelon l’infâme marché que tout le moyen âge a comparé à celui de Judas ; déjà, sans doute, Charlemagne y est représenté comme vengeant son neveu sur les Sarrazins qu’il taille en pièces, et sur Ganelon qu’il fait condamner au dernier supplice. Mais enfin, jusqu’ici, notez-le bien, il n’a encore été question que de traditions orales : rien n’est fixé, rien n’est écrit.

Il s’agit maintenant de savoir comment, pour la première fois, la Légende a pris une forme, et quelle forme elle a prise.

Deux systèmes sont en présence. Entre les traditions orales que nous avons exposées plus haut et le poëme que nous publions plus loin, il n’y a pas eu, suivant M. Paul Meyer, de forme intermédiaire : « Les Chansons de geste ont été composées directement d’après la tradition[26]. »

Suivant une autre école, à laquelle appartiennent MM. Guessard, G. Paris et l’auteur de cette Introduction, la Légende, avant de s’épanouir dans une Chanson de geste, a d’abord donné lieu à des Chants populaires moins narratifs et plus courts que nos vieux poëmes et méritant le nom de lyrico-épiques. Pour plus de commodité, nous avons conservé à ces chants le nom de « cantilènes[27] ».

A-t-il existé des Cantilènes épiques, ou bien nos Chansons de geste sont-elles en réalité la première forme qu’ait reçue notre Épopée nationale ?

Voilà la question nettement posée.

Les partisans des Cantilènes ont été en notre personne vivement attaqués par M. Paul Meyer. Nous allons essayer de répondre, en exposant très-simplement un système auquel nous demeurons profondément attaché, mais dont nous avons dû modifier plus d’un trait.

Que quelques Chansons de geste aient été composées directement d’après la tradition, nous l’admettrons volontiers et avons toujours été disposé à l’admettre. Mais nous ne saurions aller plus loin, et affirmons qu’il a existé des Cantilènes, ou, si nos lecteurs le préfèrent, des Chants lyrico-épiques.

Nous laisserons de côté tous les arguments à portée douteuse. Nous n’alléguerons plus ici que, chez tous les peuples, l’Hymne a précédé l’Épopée ; nous n’ajouterons pas que cette progression est dans la logique et la force des choses. Nous voulons même écarter de notre raisonnement tous les documents susceptibles de plusieurs interprétations[28]. Nous ne parlerons même pas du Ludwigslied ou de la Cantilène de Saucourt[29], que M. Paul Meyer considère comme un poëme clérical, et qu’il récuse avec une sévérité peut-être excessive. Deux textes nous suffiront : l’un appartient à notre première race, le second est du XIe siècle. Le premier est le Chant de saint Faron ; l’autre est le texte si précieux de la Vie de saint Guillaume de Gellone...

Personne, parmi les érudits, ne récuse l’autorité du Chant de saint Faron. Le sujet en est bien connu... En 620, le roi Clotaire reçut une ambassade de Bertoald, roi des Saxons : ces messagers tinrent devant lui un langage dont rien n’égala l’outrecuidance. À barbare barbare et demi. Clotaire, indigné, fit jeter les ambassadeurs en prison et ordonna qu’on leur tranchât la tête le lendemain. Par bonheur, il y avait à la cour du roi frank un homme de sang-froid ; mieux encore, un véritable chrétien. C’était Faron, qui devait un jour être évêque de Meaux, mais qui n’était point encore engagé dans les saints Ordres. Il résolut de sauver les messagers saxons et avec eux l’honneur de la nation franke. Il se fit ouvrir les portes de leur prison, les instruisit rapidement de la foi chrétienne, les émut, les convertit, les baptisa. Puis, le lendemain : « Ce sont des chrétiens, dit-il à Clotaire ; vous ne pouvez les faire périr. » Le Roi pardonna aux ambassadeurs, mais en réalité n’oublia rien, et, deux ans après, sut se venger en triomphant des Saxons, dont il massacra un grand nombre. Quoi qu’il en soit, cette victoire excita l’enthousiasme des Franks, et c’est alors, suivant Helgaire, évêque de Meaux au IXe siècle et biographe de saint Faron, qu’un Chant public en langue vulgaire circula parmi les Franks. Et Helgaire nous a bien voulu conserver huit « vers » de ce petit poëme[30], destiné à célébrer la bonté de saint Faron autant que la victoire du Roi.

Suivant la théorie de M. Paul Meyer, ce chant de saint Faron aurait donc été une vraie Chanson de geste : et voilà ce que nous nions énergiquement. Le biographe, en effet, nous apprend que ce chant « était sur toutes les lèvres et que les femmes le chantaient en chœur en battant des mains » : Per omnium pene volitabat ora, ita canentium feminæque choros inde plaudendo componebant. Or, rien de tout cela ne convient à une Chanson de geste. Une Chanson de geste présente un minimum de trois ou quatre mille vers que la mémoire du peuple n’aurait jamais retenus. Les Chansons de geste ont toujours été chantées non par tout un peuple, mais par les gens du métier, par les jongleurs. Les Chansons de geste enfin étaient sans doute récitées sur une sorte de mélopée monotone qui n’aurait guère convenu à ces rondes et à ces battements de mains dont nous parle Helgaire. Il s’agissait en réalité d’un de ces Chants populaires, courts et vivement cadencés comme ceux que nos petites filles chantent encore en dansant. Nous nous trompons peut-être ; mais cette démonstration nous paraît d’une rigueur presque mathématique.

Et maintenant transportons-nous au XIe siècle... Le biographe de saint Guillaume nous raconte[31] comment il circulait de son temps une foule de chants populaires dont son héros était l’objet. Or, quels étaient les principaux caractères de ces chants ? Écoutez bien : ce sont ceux de la Cantilène de saint Faron. « Quels sont les chœurs de jeunes gens, quelles sont les assemblées des peuples, quelles sont surtout les réunions de chevaliers et de nobles, quelles sont les veilles religieuses qui ne fassent doucement retentir, qui ne chantent cette histoire en cadence, modulatis vocibus decantant ? » Encore un coup, sont-ce là les caractères des Chansons de geste ? Ont-elles jamais été chantées en cadence par des chœurs de jeunes gens, par les assemblées des peuples, par les nobles et les chevaliers ? Ont-elles été chantées par toute une nation modulatis vocibus ? Non, non : tous les mots de l’hagiographe conviennent à des chants populaires, courts, mélodiques, moitié narratifs et moitié lyriques, comme nous en avons encore un si grand nombre. Que les cantilenæ dont Orderic Vital nous parle au sujet du même Guillaume soient de vraies Chansons de geste, nous en sommes assuré, puisque l’historien nous les représente chantées par des jongleurs. Mais ce dernier caractère, ce caractère essentiel manque aux chants que signale le biographe anonyme de saint Guillaume, et nous partons de là pour affirmer que « ce n’étaient point là des Épopées, mais des Cantilènes ».

Ces Cantilènes offraient d’ailleurs plusieurs autres caractères qu’il est moins facile de déterminer. Elles étaient généralement peu développées, naissaient le plus souvent d’un grand fait historique, et étaient le plus ordinairement consacrées à perpétuer le souvenir de ce seul fait mis en lumière. Quant à leur langue, nous nous étions beaucoup trop avancé en supposant jadis qu’elles avaient été tudesques jusqu’au VIIe siècle. Le jour même où s’est opérée la fusion des Barbares avec les Gallo-Romains, des Germains avec les Celtes latinisés, ce jour-là, les Cantilènes ont pu être chantées en langue romane. Mais il ne faut pas oublier que ces chants étaient essentiellement guerriers et à l’usage de la race militaire de notre pays. Or, quelle était cette race militaire à l’époque mérovingienne, sinon celle des vainqueurs, sinon les Germains ? Voilà donc en quel sens on peut dire fort exactement que ces Cantilènes sont d’origine germanique. Quant à leurs idées, c’étaient visiblement les mêmes que celles de nos propres Chansons de geste, dont nous avons attesté plus haut la profonde germanicité. Sans les invasions enfin, les Cantilènes n’auraient pas eu de raison d’être ; elles n’auraient pas été.

Toutefois nous sentons que nous sommes ici et que nous allons entrer plus avant sur le terrain de l’hypothèse. Mais les documents nous manquent, et nous ne pouvons vraiment raisonner que par analogie. Sur le même héros circulaient sans doute dix ou vingt Cantilènes consacrées à chacune de ses grandes actions, à chacune des péripéties notables de sa vie et de sa mort. Nous avons supposé, nous supposons encore aujourd’hui, que le jour vint où l’on réunit, où l’on souda entre elles toutes ces cantilènes pour en faire une seule et même Chanson de geste. C’est ce qui nous faisait dire il y a quelques années : « Les Chansons de geste dérivent des Cantilènes. Pour former une Chanson de geste, on n’a eu qu’à juxtaposer un certain nombre de Cantilènes dont chacune avait sa vie propre et indépendante. » Et plus loin : « Les premières Chansons de geste n’ont été que des bouquets, des chapelets de Cantilènes[32]. »

Avant notre Chanson de Roland, il existait probablement toute une série de Chants populaires qui se rapportaient à chacune des parties de notre poëme : le Conseil du roi Marsile[33] ; le Message de Blancandrin[34] ; le Conseil de Charlemagne[35] ; la Trahison de Ganelon[36] ; les Songes de l’Empereur et Roland à l’arrière-garde[37] ; les Pairs de Marsile[38] ; la Grande Bataille[39] ; le Cor[40] ; la Mort d’Olivier[41] ; la Mort de Roland[42] ; le Soleil s’arrête[43] ; Baligant[44] ; Charles à Roncevaux[45] ; la Bataille de Saragosse[46] ; la Mort d’Aude[47] ; le Procès de Ganelon[48]. Encore une fois, la préexistence de ces Cantilènes « Rolandiennes » et la liste que nous venons de donner ne sont que des hypothèses. Néanmoins il faut observer qu’aux endroits précédemment indiqués de la Chanson de Roland, se trouvent presque toujours de véritables pauses où l’Épopée a tout l’air de « recommencer ». Le jongleur pouvait fort bien et devait choisir l’un ou l’autre de ces passages comme le point de départ d’une de ses Séances...

Quoi qu’il en soit, il est certain qu’il existait des cantilènes sur Roland ; car on peut strictement lui attribuer toute la popularité que le biographe de saint Guillaume accorde à son héros. Il est certain que Roland a été chanté par des chœurs de jeunes gens, par des assemblées de chevaliers, par tout un peuple. Oui, cela est incontestable. Mais qu’un poëte ait rassemblé ces Cantilènes orales, les ait juxtaposées, leur ait donné l’unité qui leur manquait, cela n’est plus, hélas ! qu’une hypothèse, et non pas une certitude.

Encore faut-il bien s’entendre. Déjà nous avions fait nos réserves sur cette théorie de la juxtaposition des Cantilènes. Déjà nous avions dit : « Ce procédé d’agglutination ou de soudure n’a été employé que pour un très-petit nombre de poëmes, et, de très-bonne heure, on a composé des Chansons d’une incontestable et essentielle unité[49]. »

Aujourd’hui nous irions volontiers plus loin. Nos premiers épiques eux-mêmes n’ont pas soudé réellement, matériellement, des Cantilènes préexistantes. Ils se sont seulement inspirés de ces chants populaires ; ils en ont seulement emprunté les éléments traditionnels et légendaires ; ils n’en ont pris que les idées, l’esprit, la vie. Ils ont trouvé tout le reste. La forme épique leur appartient en propre, et telle n’était point celle des Chants populaires ou Cantilènes, lesquels étaient sans doute ornés de refrains et chantés sur un rhythme beaucoup plus vif.

Le génie inconnu qui a écrit la Chanson de Roland n’est donc pas, et, en vérité, il ne peut être un compilateur vulgaire. Ce n’est certes pas un compilateur qui donnerait jamais à une œuvre cette unité vitale, cette sublime et incomparable unité. Non, non : il avait dans l’oreille le souvenir exact d’un certain nombre de chants populaires ; il les avait classés dans sa mémoire ; peut-être même les avait-il fixés sur le parchemin. Mais il s’est contenté de les imiter, et de les imiter à la façon des maîtres, c’est-à-dire en surpassant infiniment son modèle...

Il est temps d’ouvrir son œuvre, il est temps de l’admirer.


VI. — de la seconde forme qu’a revêtue la légende de roland. — les chansons de geste
le texte d’oxford


Le poëme que nous publions n’est certainement pas notre plus ancienne épopée nationale. Avant l’auteur de la Chanson de Roland, plusieurs poëtes s’étaient déjà donné la tâche de rassembler et de fondre, en une œuvre unique, la matière de vingt cantilènes préexistantes. Par malheur, ces premiers essais ne sont point parvenus jusqu’à nous, et M. G. Paris a donné de leur disparition une raison excellente : « C’est, dit-il, que l’écriture ne descendait pas encore à reproduire les chants vulgaires. » Néanmoins on est peut-être allé et l’on va trop loin dans cette voie. Toutes les fois que l’on rencontre dans le Roland quelque allusion aux antécédents de notre héros : « C’était évidemment, s’écrie-t-on, le sujet d’un poëme disparu. » Nous pensons, d’accord cette fois avec M. P. Meyer[50], qu’il y a là quelque exagération. D’après certains vers de notre vieux poëme, nous admettrons volontiers qu’avant la Chanson de Roland on ait pu écrire une Prise de Pampelune, une Prise de Nobles et, peut-être même, un autre Roland. Nous sommes surtout persuadé, d’après un texte célèbre d’Orderic Vital, qu’il existait déjà plusieurs branches de la geste de Guillaume et, d’après une ligne souvent citée de la chronique de Turpin[51], qu’Ogier le Danois était le héros d’un ou de plusieurs poëmes. Mais il nous est scientifiquement interdit de risquer d’autres hypothèses. Vienne le jour où quelque érudit trouvera, dans la poussière d’une bibliothèque d’Espagne ou d’Italie, le texte vingt fois précieux d’une de ces Chansons perdues !

Plaçons sous nos yeux, pour nous consoler, la Chanson attribuée à Theroulde. Déterminons le caractère de cette œuvre. Elle ressemble sans doute à toutes celles du même temps que nous ne possédons plus, et nous ferons par elle connaissance avec toutes les autres...

Le manuscrit qui nous l’a conservée est un de ces petits volumes à l’usage des jongleurs, qu’ils portaient avec eux sur tous les chemins et où sans doute ils rafraîchissaient leur mémoire. Nous ne pensons pas qu’il ait été écrit avant la seconde moitié du XIIe siècle, et nous en placerions l’exécution vers les années 1150-1160[52]. Il est l’œuvre d’un scribe fort médiocre sujet à de trop nombreuses distractions, et qui, sans doute, a fort inexactement copié un excellent original. Il a omis plus d’une fois des laisses ou des couplets tout entiers que nous essaierons plus loin de reconstruire. Grâce à sa négligence, un grand nombre de vers sont boiteux, et il nous faudra aussi les remettre fortement sur leurs pieds. Enfin il a interverti l’ordre de quelques strophes, et n’a quelquefois tenu aucun compte de l’exactitude des assonances. Il pensait visiblement à autre chose : cette besogne ne devait pas lui être bien payée. Le manuscrit, d’ailleurs, n’a pas été favorisé. Après le scribe, un correcteur est venu, qui a changé quelques termes trop archaïques, réparé quelques omissions, rectifié la mesure de quelques vers, complété ou ajouté quelques mots, effacé ou gratté çà et là quelques lettres superflues. Ses additions (qui sont placées soit en interligne, soit en marge), ses suppressions et ses corrections sont généralement sans critique et sans valeur. Peut-être faut-il y voir l’œuvre d’un jongleur qui voulait un peu rajeunir son texte vieilli. Quel que soit le correcteur, il est digne du scribe.

Et tel est le célèbre manuscrit conservé à la bibliothèque Bodléienne d’Oxford[53]. Quelle que soit sa valeur, il n’est pas, comme on le voit, tel encore que nous le voudrions. Mais nous avons par bonheur quelque moyen d’en combler les lacunes et d’en corriger les erreurs.

Une rédaction antique de la Chanson de Roland nous est offerte par un très-précieux manuscrit de Venise[54]. C’est bien là la version primitive de notre poëme : nous le reconnaissons à sa brièveté magnifique, à sa simplicité, mais surtout à sa versification et à son style. Les variantes y sont nombreuses, mais peu considérables, et elles s’expliquent aisément, si l’on veut bien se rappeler que nos Chansons de geste étaient colportées oralement. Lorsqu’il s’agissait de les dicter au scribe, le trouvère ou le jongleur devaient sans doute le faire un peu différemment, suivant l’exactitude de leur mémoire et, peut-être aussi, suivant la facilité de leur improvisation. Bref, le manuscrit de Venise serait parfait..., s’il n’avait pas deux gros défauts. Tout d’abord il est écrit par un copiste très-ignorant, en un français redoutablement italianisé ; et, en second lieu, il ne nous offre la version primitive que jusqu’au vers 3,682 de notre texte d’Oxford. À partir de là, le copiste italien n’a plus eu sous les yeux qu’un de ces remaniements dont nous allons parler, et qui était orné d’un long récit de la prise de Narbonne par Aimeri. Toujours est-il que nous possédons en double la version primitive d’environ 3,500 vers de notre poëme. Tous les éditeurs du Roland, mais surtout M. Th. Muller, ont su profiter du texte de Venise.

On a trop dédaigné jusqu’ici le texte de nos Remaniements[55], et l’on n’a pas voulu voir qu’ils renfermaient des fragments considérables de la version primitive. Parmi nos refazimenti, nul n’est plus précieux à ce point de vue que le manuscrit de Paris. On n’y trouve pas seulement quelques vers du texte original, dispersés çà et là et facilement reconnaissables ; mais des couplets entiers et en grand nombre (quinze laisses masculines et vingt-trois féminines). Versailles en renferme également quelques-unes, mais en bien moins grande quantité : et l’on n’en trouverait ni dans le second manuscrit de Venise, ni dans celui de Lyon. Voilà véritablement l’ordre d’importance dans lequel il faut classer nos Remaniements. Paris tient la tête, et souvent même il est plus précieux que le plus ancien texte de Venise...

Revenons à notre manuscrit de la Bodléienne ; car nous n’avons guère parlé des autres que pour lui faire honneur.

Par quelles circonstances ce manuscrit se trouve-t-il aujourd’hui en Angleterre ? N’y aurait-il pas toujours été ? Ce qu’il y a de certain, c’est que, d’après le témoignage de Tyrwhitt, il se trouvait, dès le siècle dernier, à la Bodléienne d’Oxford sous le no 1624. Il y est encore aujourd’hui, mais dans le fonds Digby, où il porte le no 23. Nous l’avons tenu longtemps entre nos mains, et, s’il faut tout dire, nous avons été singulièrement ému en l’ouvrant pour la première fois. Quelle que soit l’imperfection de ce texte, la France ne devrait reculer devant aucun sacrifice pour acquérir cet incomparable monument de sa gloire littéraire. La place de ce monument est à notre Bibliothèque nationale : il y viendra.

En attendant que le « texte d’Oxford » devienne ainsi le « texte de Paris », nous offrons à nos lecteurs un de ses feuillets très-exactement reproduit par la photographie. On jugera par là de sa physionomie générale, et les paléographes discuteront la date de son écriture.

Et tel est le portrait matériel de notre vieille Chanson. Il faut en venir à son âme.

VII. — de la versification du roland


La Chanson de Roland, comme nos plus anciens poëmes[56], est écrite en vers décasyllabiques. Elle en renferme quatre mille[57] ; mais le manuscrit, comme nous l’avons dit, présente d’assez nombreuses lacunes. Nous avons dû, pour les combler, ajouter au texte d’Oxford environ deux cents vers. C’était donc un poëme de 4,200 vers. Et telle est, croyons-nous, la proportion moyenne de nos premières Chansons.

Il y a deux espèces de décasyllabes : l’un (qui est celui du Girart de Roussillon provençal et d’une partie de notre Aiol et Mirabel), a sa césure après la sixième syllabe sonore[58]. L’autre a son repos après la quatrième syllabe accentuée. Ce dernier vers est celui de la Chanson de saint Alexis ; c’est aussi celui de notre Roland et de tous nos autres poëmes.

À la fin du premier comme du second hémistiche, les syllabes muettes ne comptent point : Damnes Deu pere n’en laiser hunir France. Sont assimilés à l’e muet les e non accentués qui sont suivis d’un s, d’un t, d’un nt : « Li empereres est par matin levez. — Iço vus mandet reis Marsilies libers. — Il n’en est dreit que paien te baillisent[59]. Il est à regretter qu’on n’ait pas conservé dans notre versification moderne ces heureuses libertés de l’ancienne rhythmique.

La seule lettre qui s’élide, en règle générale, c’est l’e, et encore cette élision est-elle laissée à la volonté du poëte et n’est-elle pas constante. Nos pères n’avaient pas l’oreille si délicate aux hiatus, et il en est de très-doux qu’ils supportaient volontiers...

Ces vers ainsi scandés sont distribués en un certain nombre de couplets que l’on appelle laisses. Toute laisse, comme on l’a dit avec justesse, forme une division naturelle du récit. Dans le Roland, le couplet se compose en moyenne de douze à quinze vers. Mais, dans nos poëmes postérieurs, les laisses s’allongeront, « soit par le développement de chacune d’elles, soit par la suture de deux ou plusieurs laisses d’abord distinctes. » C’est ce qu’il serait facile de prouver, en prenant dans une main le manuscrit de la Bodléienne et dans l’autre le remaniement de Versailles ou de Lyon, et en comparant les deux textes couplet par couplet, vers par vers.

Quel est l’élément constitutif de la laisse ? En d’autres termes, quel est le lien de tous les vers dans un même couplet ? C’est l’Assonance. À défaut d’un mot barbare tel que « mono-assonancés », on a employé un mot scientifiquement inexact, lorsqu’on a dit que c’étaient là des couplets « monorimes. » Ne confondons pas la rime avec l’assonance. La rime, qui est un raffinement, atteint toute la dernière syllabe ; l’assonance, qui est un procédé primitif, n’atteint que la dernière voyelle. Dans un poëme rimé, le mot corage, à la fin d’un vers, exige à la fin des vers suivants des mots tels que vasselage, bernage, gage, eritage, otrage ; mais dans le Roland et dans toutes nos anciennes Chansons qui sont assonancées, corage s’accorde parfaitement avec halte, atarget, altre, Charles, Calabre, salse, marche et vaillet. Disons tout en deux mots : « La rime est pour l’œil, l’assonance pour l’oreille. » Tant que nos vieux poëmes furent écoutés, l’assonance leur suffit. Dès qu’ils furent lus, la rime fut nécessaire.

L’assonance existe encore aujourd’hui, mais seulement dans les Chants populaires... Approchez-vous de ce descendant des jongleurs qui s’est installé sur la place publique ; écoutez les vers qu’il chante en s’accompagnant de son maigre violon. C’est le « Cantique spirituel sur la vie et la pénitence de saint Alexis ». Nous y trouvons exactement, — après sept ou huit cents ans écoulés, — les mêmes assonances que dans la Chanson de Roland :

J’ai un voyage à faire
Aux pays étrangers.
Il faut que je m’en aille,
Dieu me l’a comman.
Tenez : voilà ma bague,
Ma ceinture à deux tours,
Marque de mon amour.

Et ailleurs, dans le même chant, épousailles rime avec flamme ; courage avec larmes ; richesses avec cachette ; embarque avec orage ; dépêche avec cherchent et avec connaître. Voilà ce qui se chante encore aujourd’hui devant des gens qui ne savent point lire et auxquels ces assonances naïves causent tout autant de plaisir que les rimes les plus luxuriantes de M. Victor Hugo et de toute l’école romantique. Tels étaient, soyez-en certains, les auditeurs de la Chanson de Roland.

Les laisses ainsi assonancées sont « masculines » ou « féminines », suivant qu’elles se composent ou non de vers terminés par un e muet. Les couplets « féminins » sont devenus de plus en plus rares dans les Chansons plus modernes. Leur proportion dans notre poëme est de 113 sur 298 couplets[60].

Il convient de remarquer que le Couplet épique commençait presque toujours ex abrupto, comme pour permettre au jongleur de commencer son chant où il le voulait. Car il ne faudrait pas se persuader qu’il chantât tout le poëme d’une haleine. Il n’est pas impossible d’indiquer aujourd’hui les parties du poëme, les épisodes que le musicien populaire choisissait pour occuper une de ses « Séances de chant ». Ce sont à peu près les mêmes qui correspondent sans doute à d’anciennes cantilènes, et que nous avons signalés plus haut[61]. Deux pauses évidentes du jongleur sont manifestement indiquées aux vers 703 : Carles li magnes ad Espaigne guastede, et 2609 : Li emperere par sa grant poestet — VII anz tuz pleins ad en Espaigne ested. Il en est de même au vers 3705 : Li empereres est repairet d’Espaigne. Voilà bien, avec les vers 1 et suivants, les quatre débuts de quatre Séances épiques...

Tous les lecteurs du Roland ont remarqué depuis longtemps que, dans plus d’un passage du vieux poëme, deux ou trois couplets consécutifs répètent les mêmes idées à peu près dans les mêmes termes, mais sur des assonnances différentes. C’est ce que nous avons appelé les « Couplets similaires ». Mais un exemple est ici nécessaire pour bien faire saisir notre pensée, et nous prions notre lecteur de vouloir bien ouvrir notre texte et lire attentivement les strophes xl, xli et xlii, ou encore les couplets cxxx et cxxxi. Qu’il oublie pour un moment, s’il le peut, la profonde beauté de ces vers et n’en considère que la lettre, en homme de science et non pas en artiste.

Ces « couplets similaires, » dont il existe au moins neuf exemples dans le Roland[62], peuvent être doubles, triples, quadruples et même quintuples[63]. Ils ont été le sujet de vraies discussions entre les érudits... Fauriel, qui connaissait imparfaitement notre Épopée du Nord, a tranché la question d’un coup de plume. Il s’agit tout simplement, suivant lui, « d’un copiste inintelligent qui avait sous les yeux plusieurs leçons diverses d’un même passage et qui, au lieu de choisir la meilleure, les transcrivait à la suite l’une de l’autre[64]. » M. Gaston Paris ne va pas si loin et n’incrimine pas l’intelligence des scribes. Il admet cependant plusieurs « versions différentes » que le rédacteur aurait eues également présentes à l’esprit, et qu’il aurait toutes copiées sur un même feuillet de son manuscrit. Il cite, à l’appui de son opinion, ce texte si précieux de l’oraison funèbre de Roland par Charlemagne. Dans une première laisse, l’Empereur s’écrie : « Quand je serai à Laon, » et dans la seconde : « Quand je serai à Aix. » Le premier de ces couplets serait d’origine capétienne, et le second, plus antique, remonterait à la tradition caroline[65]. Dans l’école de MM. G. Paris et Fauriel, il faut encore placer M. Camille Pelletan : « Les couplets similaires ne sont, dit-il, que des rédactions différentes. Ils ont deux sources : les uns proviennent des diverses manières dont on peut modifier l’assonance d’une laisse ; les autres expriment d’autres traditions[66] ». Tout autre est l’opinion de M. Génin, qui, saisi pour notre vieux poëme d’un enthousiasme que nous ne trouvons pas excessif, s’écrie non sans quelque emportement : « Ces couplets sont l’œuvre d’un artiste, d’un poëte. Quel est « le copiste inintelligent » qui produirait « par hasard » des beautés d’un ordre aussi élevé[67] ? » M. Paulin Paris accorde que les jongleurs voulaient, par ces répétitions, « se ménager le temps de bien préparer leurs plus beaux effets, » et qu’ils avaient ainsi à leur disposition une rédaction multiple, « dans la prévision d’un surcroît d’attention[68]. » Quant à M. d’Avril, il n’a pas craint d’accentuer l’opinion de M. Génin. Il voit dans nos laisses similaires un moyen tout littéraire et dramatique. Quand les jongleurs voyaient que certains couplets réussissaient auprès de leur public, vite ils en récitaient un ou plusieurs autres sur des assonances différentes. M. d’Avril apporte d’ailleurs un nouvel argument à la discussion, en citant un procédé analogue dans le Ramayana[69]. Et tel est aujourd’hui l’état de la question sur laquelle il nous reste à donner notre avis...

Nous pensons que la théorie Génin-d’Avril n’est pas admissible pour un certain nombre de « couplets similaires ». Voici, par exemple, les laisses xi et xli où la répétition est presque littérale, vers par vers, mot par mot. Le moment n’est point dramatique et ne prête guère à la redite, au bis. C’est ici que l’on peut accepter la donnée de M. G. Paris et croire que le jongleur, ayant à sa disposition plusieurs strophes à peu près semblables, chantait tantôt l’une, tantôt l’autre. Tel n’est pas d’ailleurs le cas le plus fréquent, et la préoccupation artistique ne peut avoir été étrangère à la rédaction de la plupart de nos laisses plusieurs fois répétées. J’ai eu l’occasion de les lire devant de nombreux auditoires, soit lettrés, soit ignorants. Elles ont produit toujours un puissant effet, et certes le hasard ne fait pas de ces miracles. « Mais c’est là, dira-t-on, affaire de sentiment : il nous faut d’autres preuves. » Eh bien ! j’ajouterai que, le plus souvent, ces « couplets similaires ne sont réellement point semblables ». Voyez les laisses v et vi. Dans l’une, on lit les noms des conseillers de Marsile, qui ne sont point dans l’autre. Marsile, dans le second couplet, parle de se convertir à la foi chrétienne, et cette promesse perfide n’est pas exprimée dans la première strophe. Donc, ces laisses ne font pas double emploi ; donc, elles se complètent ; donc, ce ne sont pas là de ces variantes entre lesquelles on pouvait faire un choix ad libitum[70].

Nous insisterons sur les célèbres adieux de Roland à Durendal. Ces trois strophes, que l’on cite volontiers comme le type le plus parfait de nos « répétitions épiques », sont, à nos yeux, l’œuvre d’un grand artiste, d’un grand poëte. Elles se ressemblent sans doute ; mais chacune à sa personnalité indépendante. Dans la première, Roland rappelle, sans rien préciser, le souvenir de toutes ses victoires ; dans la seconde, il énumère ses conquêtes par leurs noms et reporte sa pensée au jour où il reçut sa bonne épée des mains de Charlemagne ; dans la troisième enfin, il songe à toutes les reliques qui sont dans le pommeau de Durendal. Si vous supprimez l’une ou l’autre de ces strophes puissantes et pleines de choses, vous laissez dans le poëme une véritable lacune ; vous défigurez, vous tronquez la Chanson. On pourrait dire avec quelque justesse que la première de ces strophes est narrative, la seconde « topographique », la troisième religieuse. Donc, ce ne sont pas des strophes à double ou triple emploi. Des variantes n’ont jamais eu ce caractère d’être essentielles, et de l’être à ce point.

Quant aux rédactions différentes et se rapportant à des époques plus ou moins reculées, nous n’y croyons point. L’exemple qu’a choisi M. G. Paris est certes le plus spécieux, et cependant nous le récusons... Charlemagne est donc là, pantelant, devant le corps inanimé de son neveu qu’il vient enfin de retrouver sur le champ de bataille de Roncevaux : « Ami Roland, je m’en irai en France, et, quand je serai en mon domaine de Laon, les étrangers viendront me demander de tes nouvelles. » Puis, cinq vers plus loin : « Ami Roland, belle jeunesse, quand je serai dans ma chapelle d’Aix, on viendra me demander ce que tu es devenu. » Faut-il croire que ces deux couplets ont eu tour à tour leur raison d’être, et qu’ils appartiennent à deux rédactions primitives, l’une du ixe siècle, l’autre du xie ? Faut-il croire que l’un se rapporte, par ses origines, au temps où le siége de l’empire franck était à Aix, et l’autre à l’époque où les premiers Capétiens végétaient à Laon ? Que d’invraisemblances ! Et n’y a-t-il pas une explication cent fois plus naturelle ? Dans ce passage de notre poëme, Charles pense à son retour en France ; il passera d’abord à Laon avant d’arriver à Aix, et, dans ces deux villes, on viendra successivement s’informer auprès de lui de Roland, son neveu, qui est mort. Voilà qui est simple et vrai. Il n’est pas, du reste, une seule de ces quatre ou cinq laisses qui ne complète l’autre par l’introduction de quelque fait nouveau, de quelque nouvelle idée. Donc, ce ne sont là ni des rédactions différentes, ni des variantes à l’usage des jongleurs qui voulaient plus ou moins improviser ou paraître improviser. Non, non ; ce sont des morceaux qui se complètent ; c’est surtout l’œuvre d’un art naïf et populaire. On peut le jurer par l’émotion que l’on ressent à la lecture de ces couplets si littérairement, si utilement répétés.

Voici encore une difficulté, et c’est la dernière que nous rencontrerons dans ce petit « Traité de la versification française... au xie siècle ».

Le plus grand nombre des couplets du Roland se terminent, dans le manuscrit d’Oxford, par ces trois lettres, aoi, qui ont grandement exercé la patience des érudits. M. F. Michel, dans sa première édition de la Chanson, rapproche aoi de ce mot, euouae, qui se trouve, assure-t-il, « dans une sorte de poëme sur sainte Mildred, mis en musique[71] ». Hélas ! hélas ! sans aller aussi loin, M. Michel aurait pu trouver ce fameux euouae dans son Paroissien noté et dans tous les antiphonaires du monde entier. Il signifie seculorum amen, et non pas Évohe, comme le croyait aussi l’excellent M. de Martonne, qui, dans sa Piété au moyen âge, avait cru trouver par là quelques restes du culte de Bacchus au sein de nos églises catholiques. Donc, aoi et euouae ne sont pas un seul et même mot, comme l’affirma d’abord M. Michel, qui, dans sa seconde édition, est d’ailleurs revenu à résipiscence. Faut-il voir dans aoi « le mot saxon abeg, ou l’anglais away, exclamation du jongleur pour avertir le ménétrier que la tirade finit et qu’il ait à s’arrêter ? » Cette seconde hypothèse de M. Michel[72] n’est guère plus heureuse que la première. Le moyen de supposer qu’un mot d’origine brutalement étrangère ait ainsi pénétré dans un poëme où tout est français ! M. Génin, lui, opine pour avoi, qui, suivant lui, viendrait de ad viam, et signifierait : « En route, allons[73] ! » Mais M. Génin oublie que, dans le dialecte de notre poëme, ad viam donnerait à veie. M. Lehugeur[74] avance que c’était un « hourra jeté par le ménestrel ». Il faut encore remarquer que ce hourra ne serait point conforme à la phonétique de notre manuscrit. M. Alexandre de Saint-Albin traduit aoi par : « Dieu nous aide ! » et y voit « le verbe ajuder, qui est une contraction d’adjuvare[75] ». Mais on ne trouve dans la Chanson que les formes aït et aiut, venant d’adjuvet. Une nouvelle, une troisième opinion de M. F. Michel vaut mieux que les deux premières : « Aoi serait un neume ». Mais il y aurait, ce semble, un bien rude écart pour la voix entre la note désignée par a et celle indiquée par o. Nous avons cru nous-même un instant que cet aoi était l’équivalent de , qui sert de refrain à plus d’une chanson lyrique[76]. Mais cette notation oi nous arrête tout court, et il ne nous reste plus, après avoir exposé l’opinion de tout le monde, qu’à confesser fort humblement notre ignorance. C’est ce que nous faisons de grand cœur, en attendant que la science éclaircisse ce point noir. Espérons.


VIII. — à quelle époque a été composé le roland


Les savants sont loin d’être d’accord sur la date de notre Chanson. Suivant M. F. Michel, elle serait du XIIe siècle : c’est trop vague. M. Magnin parle de 1125 : c’est trop précis. Le plus audacieux est M. Alexandre de Saint-Albin, qui attribue carrément le Roland au IXe siècle à cause de ce vers sur la cité de Galne : Puis icel pur en fut cent anz deserte[77]. Et il ne craint pas d’ajouter : « La Chanson de Roland a trouvé des rajeunisseurs dès le Xe siècle. » Enfin, MM. Génin, G. Paris et Bartsch sont d’accord pour fixer la composition du vieux poëme à la fin du XIe siècle. Tel est aussi notre sentiment ; mais encore faudrait-il l’entourer de quelques preuves.

Le manuscrit ne peut pas nous être ici d’une grande utilité. Il appartient, suivant nous, au second tiers du XIIe siècle, et notre poëme, comme nous allons le faire voir, est évidemment plus ancien. Il faut donc aller chercher ailleurs quelque argument plus exact : il faut interroger la langue, l’archéologie et l’histoire.

Rien de moins précis que l’argument tiré de la langue. Dans telle province, en effet, la langue s’est plus rapidement formée que dans telle autre, et, à vingt ou trente ans près, on ne peut là-dessus rien établir de scientifique. Puis, on peut toujours se demander, avec M. G. Paris, si la langue d’un poëme est le fait de l’auteur ou du copiste. Comment sortir de ce problème ? Y parviendrons-nous par la comparaison de notre texte avec quelque autre mieux daté ? Les érudits allemands et français placent au XIe siècle la Chanson de saint Alexis[78] ; or, la langue de ce document est évidemment plus antique que celle de notre poëme. On y trouve des formes qui, sans parler du Dialecte, sont autrement étymologiques, autrement voisines des types latins : vithe, lethece, pedra, medra, auferm, espethe, emperethur, pulcella, cambra, contrethe, etc. Les participes féminins en ede et en ide s’y rencontrent constamment : honorede, guerpide, etc., et l’on ne trouve plus dans tout le Roland que deux ou trois exemples de ces archaïsmes. Voilà des observations de quelque valeur, et néanmoins elles ne sont pas assez nettes pour passer à l’état de conclusions scientifiques. Cherchons ailleurs.

La versification est moins concluante encore, et il serait aisé de citer, au XIe, au XIIe siècle, et même plus tard encore, des assonances aussi primitives, aussi grossières que dans le Roland.

Serons-nous plus heureux avec l’Archéologie ? D’une longue étude de toutes les armures décrites dans le Roland[79], il résulte très-clairement que ces armures sont seulement antérieures au système du « grand haubert ». Mais ce système n’ayant prévalu que sous Philippe-Auguste, nous ne sommes guère avancés ; car nous savons déjà notre Chanson antérieure à 1180. Toutefois, voici un trait nouveau. Il n’est pas une seule fois question dans notre poëme des chausses de mailles, qui, suivant M. J. Quicherat, ont été pour la première fois employées sous le règne de Philippe Ier, et dont il existe déjà un exemple grossier dans la tapisserie de Bayeux[80]. On pourrait par là soupçonner notre poëme d’être tout au moins antérieur au dernier tiers du XIe siècle.

Mais l’histoire nous va venir en aide, et nous fournir un meilleur élément de critique.

Le poëte nous parle quelque part[81] du païen Valdabrun, qui possède quatre cents vaisseaux, et, pour peindre ce misérable en quelques mots, il ajoute :


Jérusalem prist jà par traïsun ;
Si violat le temple Salomon,
Le Patriarche ocist devant les funz.


Ces trois vers nous persuadent que notre poëte chantait avant la première croisade. S’il avait écrit le Roland après la conquête de Jérusalem par les Latins, il n’aurait certes point parlé en termes aussi précis d’une invasion musulmane et d’un meurtre commis sur le Patriarche. Non, non : dans l’esprit de notre trouvère, Jérusalem appartient encore aux Infidèles, Jérusalem n’est pas encore entre nos mains. Au siècle suivant, l’auteur du Voyage à Jérusalem nous représentera la Cité sainte comme une ville au pouvoir des chrétiens, avec un Patriarche libre et honoré ; mais c’est que très-évidemment il écrivait après la fondation du royaume latin de Jérusalem. L’auteur du Roland eût pu, je pense, être son père.

Allons plus avant dans l’interprétation des trois vers précédents. À quel fait notre poëte peut-il bien faire allusion ? Voici ceux que l’histoire nous signale. En 969, les musulmans brûlèrent vif le patriarche de Jérusalem, Jean VI. En 1012, le kalife Hakem persécuta les chrétiens, détruisit la grande église de Jérusalem et fit crever les yeux au patriarche Jérémie. De tels faits[82], et surtout le dernier, durent avoir un grand retentissement en Europe, où ils furent exagérés en raison de la distance. N’est-ce pas l’écho de ces cris que l’on entend encore dans la Chanson de Roland ? Ne peut-on pas la croire écrite dans le courant même du XIe siècle[83] ?

En résumé, le Roland est certainement antérieur au règne de Philippe-Auguste, comme le démontrent l’âge du manuscrit d’Oxford, et surtout les armures qui y sont décrites.

Il est probablement antérieur à la première croisade : c’est ce que semblent prouver les vers cités plus haut, et cette absence complète de toute allusion au fait de la croisade.

Il est possible, enfin, qu’il ait été écrit plus tôt, s’il est vrai que le poëte ait réellement été inspiré par la destruction de la grande église de Jérusalem et par la mort du patriarche Jérémie, en l’année 1012.

Telles sont nos conclusions.


IX. — de l’auteur de la chanson de roland. — en quel pays
en quel dialecte a-t-elle été écrite


Avant de dire ce qu’était l’auteur du Roland, il faut montrer ce qu’il n’était pas. Or, des deux attributions qui ont été hasardées jusqu’ici, la première est radicalement fausse ; la seconde paraît très-douteuse. On a fait tour à tour honneur de notre chef-d’œuvre à un certain Gilles, et à ce Turoldus qui est nommé dans le dernier vers de la Chanson. Discutons ces deux systèmes.

On lit au milieu de notre poëme ces quatre vers[84], bien faits pour fixer l’attention des érudits : Ço dit la Geste e cil ki el camp fu, — Li ber (seinz) Gilie por qui Deus fait vertuz — E fist la chartre el muster de Loüm : — Ki tant ne set ne l’ad prod entendut. Le mot seinz du second vers n’est pas dans le manuscrit, et a été restitué d’après les manuscrits de Venise et de Paris. Restaient donc ces trois mots : li ber Gilie, qui induisirent en erreur M. P. Paris[85] et quelques autres critiques. À tout prendre, il ne pouvait être question dans ce passage que d’une chronique ou de chartes dont notre poëte se serait servi, et le poëme lui-même n’était aucunement en litige. Mais il est trop évident qu’il s’agit ici d’une de ces fausses citations qui sont trop communes, hélas ! chez tous nos trouvères, et qu’ils se permettaient trop aisément pour attester leur véracité et capter la confiance de leurs lecteurs. Saint Gilles, bien qu’il ait en réalité vécu sous Charles Martel, a été mêlé par la tradition à la légende de Charlemagne. C’est lui qu’une voix céleste instruisit, dit-on, de ce grand péché que le fils de Pépin avait criminellement caché. Il faut, d’ailleurs, le considérer comme le grand thaumaturge du VIIIe siècle : les mots por qui Deus fait vertuz sont la traduction de ces paroles liturgiques que nous avons citées ailleurs : Ægidius miraculorum coruscans virtutibus[86]. Dans la Karl Magnus’s Kronike, qui est le résumé populaire en langue danoise de la Karlamagnus saga islandaise, le nom de saint Gilles est mêlé à l’énumération des prodiges qui annoncèrent la mort de Roland. « Il se fit aussi obscur que s’il eût été nuit. Saint Gilles dit que ce miracle arrivait à cause de Roland, parce qu’il devait mourir ce jour-là[87]. » On voit, par tout ce qui précède, que l’intervention de saint Gilles dans notre poëme est absolument légendaire...

Passons à Théroulde.

M. Génin n’a pas craint d’imprimer en gros caractères, sur la première page de son édition du Roland : La Chanson de Roland, poëme de Théroulde. Il s’appuie sur le dernier vers de notre poëme : Ci falt la geste que Turoldus declinet, et part de là pour attribuer notre chanson à un certain Théroulde, bénédictin de l’abbaye de Fécamp[88], auquel le roi Guillaume, après la bataille d’Hastings, donna l’abbaye de Malmesbury, qui fut transporté en 1069 à celle de Peterborough et mourut en 1098[89]. Que ce Théroulde fût un moine médiocre et un homme énergique, je n’en doute pas, et M. Génin n’a pas eu de peine à consacrer vingt pages très-animées à cette intéressante biographie. Mais que l’on puisse, en faveur de ce Théroulde, comme auteur de notre Roland, alléguer seulement un centième de preuve véritable et directe, c’est ce qu’on ne fera point. M. Génin n’essaie que d’un seul argument : « Dans l’armoire aux livres de la cathédrale de Peterborough, il existait, dit-il, deux exemplaires de la Guerre de Roncevaux en vers français. » Et il ajoute : « Comment ces manuscrits se trouvaient-ils là ? Apparemment ce n’étaient pas les moines saxons qui les y avaient fait venir. N’est-il pas plus croyable qu’ils avaient été apportés et mis dans ce dépôt par l’abbé Théroulde, comme son œuvre ou plutôt celle de son père, le précepteur de Guillaume le Conquérant[90] ? » C’est là tout au plus une présomption : ce n’est pas une preuve.

Nous ferons tout d’abord observer que M. Génin a peut-être mal compris le dernier vers de notre poëme, et nous le remettons à dessein sous les yeux de notre lecteur : Ci falt la geste que Turoldus declinet. Quatre fois seulement[91], dans la Chanson, notre poëte parle de « la geste, » et il en parle toujours comme d’un document historique qu’il a consulté et dont il invoque le témoignage en même temps que celui des chartes et des brefs. Qu’était-ce donc que cette « Geste », qui est plus explicitement appelée par notre poëte « geste Francor » ? C’était sans doute une plus ancienne Chanson ; c’était peut-être une Chronique, plus ou moins traditionnelle et écrite, comme le fragment de la Haye, d’après un poëme antérieur. Toujours est-il qu’on la met sur le compte d’un nommé Turoldus. C’est de cette geste enfin, et non pas de notre poëme, que Turoldus serait l’auteur. Notre poëte, ayant terminé sa chanson d’une manière un peu brusque, veut s’en expliquer auprès de ses lecteurs : « C’est ici, dit-il, que me fait défaut[92] la geste de Turoldus, cette geste dont je me servais. » Voilà une explication nouvelle de ce vers tant discuté, et nous la croyons digne de quelque attention.

Mais, même en admettant que ce mot « geste » s’applique à notre poëme, que de doutes, que de ténèbres encore ! Cet autre mot : declinet, est malheureusement des plus obscurs. Oui (comme nous l’avons dit ailleurs)[93], « declinet[94] signifie : quitter, abandonner, finir une œuvre, ou bien encore, en grammaire, conjuguer un verbe, et, par extension, raconter tout au long une histoire, une geste, etc. Tels sont les deux sens principaux de ce vocable français qui, comme le latin declinare, a été employé assez vaguement en des acceptions assez diverses. La première de ces deux significations nous paraît la meilleure. Qu’en conclure ? Il est possible qu’un Turold ait achevé la Chanson de Roland. Mais est-ce un scribe qui a achevé de la transcrire, un jongleur qui a achevé de la chanter, un poëte qui a achevé de la composer ? Tout au moins il y a doute. »

Rien n’est, d’ailleurs, plus commun que ce nom de Theroulde, Therold, Touroude. M. Génin l’avoue de fort bonne grâce, et M. F. Michel en a cité de nombreux exemples en Angleterre et en Normandie[95]. Le fameux abbé de Peterborough[96] n’a donc pour lui, au milieu de tant d’homonymes, que ces deux manuscrits de Roncevaux trouvés dans l’armoire de la Cathédrale de Peterborough. Il n’y a point là matière à certitude, et ce fait, encore un coup, peut fort naturellement s’expliquer de toute autre façon[97].

À défaut d’un nom certain, il serait tout au moins utile de connaître le pays où fut composée la Chanson...

Le texte d’Oxford est certainement écrit dans le dialecte normand, et sa langue n’est mélangée d’aucun élément anglosaxon. Mais on peut toujours supposer (bien que ce soit ici fort improbable) que le dialecte d’un manuscrit est le fait du copiste, et non point de l’auteur. C’est dans le fond, et non dans la forme de la Chanson, qu’il convient donc de chercher ici quelque lumière...

Je ne sais si je suis le premier à remarquer la place considérable qu’occupent, dans notre poëme, la fête, l’invocation, le souvenir de Saint-Michel du Péril[98]. Il s’agit ici, comme je l’ai démontré ailleurs, du fameux Mont-Saint-Michel, près d’Avranches, et de la fête de l’Apparition de saint Michel in monte Tumba, qui se célébrait le 16 octobre. Que cette fête se soit, comme l’avance Mabillon, « célébrée jadis dans toute la seconde Lyonnaise, dans un nombre considérable d’églises et jusqu’en Angleterre, » je le veux bien. J’ajouterai même que ce très-célèbre pèlerinage se trouve mentionné en d’autres romans ; que dans Acquin, on voit Charlemagne y aller faire ses dévotions, et que, dans les Lorrains, on lit ces mots : « Du cap de Saint-Vincent au mont Saint-Michel et à Germaise sur le Rhin[99], » qui servent à indiquer une étendue considérable. Mais j’insiste sur le rôle bien autrement important que joue le mont avranchin dans notre vieille Chanson. Il n’y est pas cité une fois en passant, et comme par hasard. C’est à la fête de saint Michel de Péril[100] que Charles, dans une cour extraordinaire, doit recevoir l’hommage et la conversion de Marsile. Telle n’est point la date que nos autres romans fixent aux Cours plénières de Charlemagne et aux grandes solennités royales. Le 16 octobre ! Il n’y a rien là qui rappelle les Champs de Mars ou de Mai ; rien qui ressemble à ces cours de Pâques ou de la Pentecôte dont il est tant de fois question dans nos vieux poëmes. Le 16 octobre ! On ne trouverait pas cette date une autre fois dans toute notre Épopée. Je passerai rapidement sur ce vers : De saint Michel de Paris jusqu’as Seinz, que je propose de lire : De saint Michel del Peril jusqu’à Reins. Mais je veux m’arrêter à ce moment le plus solennel de toute notre Chanson, et qui en est vraiment le centre... Roland va mourir, Roland meurt. Auprès de cet agonisant sublime, qui s’abat ainsi du haut du ciel ? Ce sont les Anges, et, le premier de tous, c’est saint michel du péril.

Ce dernier trait me paraît décisif. Il n’y a qu’un Avranchin qui soit capable de donner tant d’importance à un pèlerinage, à une fête, j’allais dire à un saint de son pays.

Suivant nous, la Chanson de Roland est l’œuvre d’un poëte normand[101], du pays d’Avranches. Et tout nous porte à croire que le dialecte normand[102] de notre texte d’Oxford est le dialecte avranchin[103].


X. — un chapitre d’esthétique. — de la beauté du roland


Quel que soit l’auteur, quelle que soit la date du Roland, en quelque lieu que cette rude épopée ait été chantée pour la première fois, c’est une œuvre qui porte le cachet de la Beauté. Le devoir du critique est de s’arrêter devant elle et de l’admirer.

Mais, si nous voulons que notre admiration ne fasse point fausse route, il ne faut pas séparer le vieux poëme du milieu où il est né. Il convient de le considérer au XIe siècle et de nous transporter nous-mêmes en pleine société féodale. C’est une époque primitive : primitive par accident et non par essence. À coup sûr, elle est absolument militaire. Le baron français du temps d’Henri ou de Philippe Ier vit au fond d’un château encore grossier, et qui vient seulement d’être enfin construit en pierre. Sa femme et ses enfants, qu’il aime d’un amour un peu rude, y sont enfermés avec lui. Il a volontiers l’oreille au guet : car, à tout instant, il peut être menacé par quelque voisin puissant, par son suzerain, par le Roi. Notre baron est isolé, il a peu d’attaches avec le reste de la société. Sa foi est simple, vigoureuse, presque brutale. Longtemps, bien longtemps avant la première croisade, il pensait à la Croisade. De temps en temps, il arrive jusqu’à lui des nouvelles d’Outremer, et il frémit de rage à la pensée que les Infidèles sont maîtres du Saint-Sépulcre. Le roi de France est loin de le préoccuper autant ; mais il a gardé le souvenir ou plutôt la conception d’une Royauté puissante dont Charlemagne est demeuré le type. Il aime passionnément la France, sans trop savoir jusqu’où elle s’étend. Son patriotisme n’est pas une question de frontières. D’ailleurs, sa vie n’est pas corrompue, et la galanterie n’y tient point de place. Sa conversation est de chevaux, d’épées et de lances. Et voici son seul plaisir... Quelque jour, il voit arriver dans son donjon une sorte de musicien errant, portant sur son dos une sorte de violon. C’est un jongleur, et l’un de ceux qui chantent uniquement les vieilles Gestes. On l’accueille, on lui fait fête. Après le dîner, il se lève, promène sur sa vielle le gros archet très-recourbé, annonce en bons termes qu’il va chanter, réclame modestement le silence, et, d’une voix élevée, commence ainsi qu’il suit : « Carles li magnes ad Espaigne guastede, — Les castels pris, les citez violées[104]. Et, comme il est en belle humeur, frais et dispos, il ne s’arrête qu’au moment de la mort de Roland : L’anme del Cunte menent en Pareïs[105]. Après chaque laisse, il jette le cri aoi, exécute une ritournelle et reprend, d’une voix aiguë, le premiers vers du couplet suivant. C’est ainsi que se chantaient toutes nos Épopées françaises, c’est ainsi que se chantait notre Roland...

Et maintenant, relisez le vieux poëme, et demandez-vous quelle impression il devait produire sur ces barons du xie siècle dont j’ai, tout à l’heure, essayé d’esquisser le portrait. Ils se retrouvaient tout entiers dans ces vers. Cette poésie était faite à leur image. C’était le même feu pour la Croisade, le même idéal ou le même souvenir de la Royauté française et chrétienne, le même amour pour le sang versé et les beaux coups de lance. Roland n’est, pour ainsi parler, qu’un coup de lance sublime... en quatre mille vers. Je crois entendre les cris de joie que jetait l’auditoire quand le jongleur lui montrait un Sarrazin coupé en deux, lui et son cheval, d’un seul et même effort. Les enfants eux-mêmes, uniquement élevés dans les idées militaires, devaient faire chorus et jouer le lendemain « au Sarrazin ». Et l’un d’eux, le plus fort, devait dire aux autres : « C’est moi qui suis Roland, » comme aujourd’hui : « C’est moi le général. » Quant aux femmes, elles ne s’étonnaient point du peu de place que tenait la Femme dans ces chants virils. Elles sentaient dans ce silence je ne sais quel fond de respect, et savaient s’en contenter. Bref, le succès était immense, et le jongleur se retirait acclamé, fêté, et (ce qu’il estimait davantage) payé. Le lendemain, il partait tout radieux, et promettait parfois de revenir.

Nous venons de considérer Roland dans son rapport avec la société féodale ; mais ce poëme offre aussi une beauté absolue qui est de tous les temps et que tous les hommes admireront. Or, voilà ce qui assure la durée de l’Œuvre d’art : ce sont ces éléments qui ne sont pas faits pour plaire uniquement à telle ou telle époque, à telle ou telle société. C’est par là qu’a vécu l’Iliade, et que Roland vivra.

Que notre poëte ait été dominé par le souci du style, par la préoccupation littéraire, c’est ce que nous ne croirons jamais, malgré tous les efforts de M. Génin pour nous convaincre. L’auteur du Roland écrivait en toute simplicité, comme il pensait, et ne songeait que le moins possible à l’effet. Rien n’est plus spontané qu’une telle poésie. Cela coule de source, très-naturellement et placidement. C’est une sorte d’improvisation dont la sincérité est vraiment incomparable. Nulle étude du « mot de la fin », ni de l’épithète, ni enfin de ce que tous les modernes appellent le style. Rien qui ressemble aux procédés de Dante, même de très-loin. Notre épique, d’ailleurs, est un ignorant. Qu’il connût la Bible, j’y consens, et le miracle du soleil arrêté par Charlemagne ressemble trop à celui que Dieu fit pour Josué. Mais je nie qu’il ait lu Virgile, ni Homère. S’il est un trait qui rappelle dans son œuvre le Dulces moriens reminiscitur Argos[106], c’est une de ces rencontres qui attestent seulement la belle universalité de certains sentiments humains. L’épithète homérique est également un procédé commun à toutes les poésies qui commencent. On n’a pas assez remarqué qu’elle fleurit peu dans le Roland, et que, tout au contraire, elle abonde dans nos poëmes postérieurs, où déjà elle tourne à la formule. Nous avons dit plus haut ce que nous pensons des couplets similaires ; mais il est, dans notre Chanson, d’autres répétitions qui sont consacrées par l’usage et, pour ainsi dire, classiques. Un ambassadeur, par exemple, ne manquera jamais de répéter mot pour mot le discours que son roi lui a dicté. C’est encore là un trait primitif et presque enfantin. Tout est grave, du reste, en cette poésie « d’enfant sublime », et le poëte ne rit pas volontiers. Si, par hasard, le comique se montre, c’est un comique de garnison, ce sont des plaisanteries de caserne. Tel est l’épisode de Ganelon livré aux cuisiniers de Charlemagne, qui se jettent sur lui et le rouent de coups avec leurs gros poings. Sur ce, nos pères riaient à pleines dents, et j’avoue que ce rire n’était aucunement attique.

Malgré ces éclats grossiers, il y a dans Roland une véritable uniformité de ton : c’est une œuvre une à tous égards. Certains critiques n’en conviennent pas. « Le poëme, s’écrient-ils, devrait se terminer à la mort de Roland. » Nous ne saurions partager cet avis, et ils se sont étrangement trompés ceux qui, par amour de l’unité, ont supprimé, dans leurs traductions, tout l’épisode de Baligant, toute la grande bataille de Saragosse, voire le procès de Ganelon. Non, non ; Roland est une trilogie puissante. La trahison de Ganelon en est le premier acte ; la mort de Roland en est la péripétie ou le nœud ; le châtiment des traîtres en est le dénoûment. Est-ce que le chef-d’œuvre de Racine serait un sans la scène où est racontée la mort d’Athalie ?

Mais de la forme il faut passer au fond, et du style à l’idée.

Notre auteur n’est pas un théologien, et, s’il faut dire ici toute ma pensée, je ne crois même pas qu’il ait été clerc. Il ne sait guère que le catéchisme de son temps ; il a lu les vitraux et c’est par eux sans doute qu’il connaît les histoires de l’Ancien Testament. Mais ce catéchisme, qu’il possède très-profondément, vaut mieux que bien des subtilités, et même que bien des raisonnements. Roland est le premier des poëmes populaires, parvenus jusqu’à nous, qui ont été écrits dans le monde depuis l’avénement de Jésus-Christ. On peut juger par lui combien le Christianisme a agrandi la nature humaine et dilaté la Vérité parmi nous. Et, en effet, l’unité d’un Dieu personnel est, pour l’auteur de notre vieille Épopée, le plus élémentaire de tous les dogmes. Dieu est, à ses yeux, toutpuissant, très-saint, très-juste, très-bon, et le titre que nos héros lui donnent le plus souvent est celui de père. L’idée de Providence se fait jour dans tous les vers de notre poëte, et il se représente Dieu comme penché sur le genre humain et écoutant volontiers les prières des hommes de bonne volonté. Sous le grand regard de ce Dieu qui veille à tout, la terre nous apparaît divisée en deux camps toujours armés, toujours aux aguets, toujours prêts à se dévorer : d’un côté, les chrétiens, qui sont les amis de Dieu ; de l’autre, les ennemis mortels de son nom, les païens. La vie ne paraît pas avoir d’autre but que cette lutte immortelle. La terre n’est qu’un champ de bataille où combattent, sans relâche et sans trêve, ceux que visitent les Anges, et ceux qui combattent à côté des Démons. Le Chef, le Sommet de la race chrétienne, c’est la France, c’est France la douce, avec son Empereur à la barbe fleurie. À la tête des Sarrazins marche l’émir de Babylone. Quand finira ce grand combat ? Le poëte ne nous le dit point ; mais il est à croire que ce sera seulement après le Jugement suprême. L’existence humaine est une croisade. L’homme que conduisent ici-bas les Anges et les Saints s’achemine, à travers cette lutte pour la croix, jusqu’au Paradis où règne le Crucifié. On voit que notre poëte a une très-haute idée de l’homme. Sans doute ce n’est pas un observateur, et il ne connaît point les mille nuances très-changeantes de l’âme humaine ; mais il croit l’homme capable d’aimer son Dieu et son pays, et de les aimer jusqu’à la mort. On n’a encore, ce nous semble, rien trouvé de mieux. Il va plus loin. Si bardés de fer que soient ses héros ; si rudes guerriers qu’il nous les montre et si farouches, il les croit capables de fléchir, capables de tomber, capables de pleurer : voilà de quoi nous le remercions. Il nous a bien connus, puisqu’il fait fondre en larmes les plus fiers, les plus forts d’entre nous, et Charlemagne lui-même. Ses héros sont naturels et sincères ; leurs chutes, leurs pâmoisons, leurs sanglots m’enchantent. Ils nous ressemblent donc, ils sont donc humains. J’avais craint un instant qu’ils ne fussent des mannequins de fer ; mais non, j’entends leur cœur, un vrai cœur, qui bat fort, et sous le heaume je vois leurs yeux trempés de larmes. Il faut, du reste, avouer que, s’ils se pâment aussi aisément, ce n’est jamais pour de vulgaires amourettes, ni même pour des amours efféminants : la galanterie leur est, grâce à Dieu, tout à fait étrangère. Aude, la belle Aude, apparaît une fois à peine dans tout le drame de Roncevaux, et ce n’est pas Roland qui prononce ce nom. C’est Olivier, et il parle de sa sœur avec une certaine brutalité de soldat. Roland, lui, est trop occupé ; Roland est trop envermeillé de son sang et du sang des Sarrazins ; Roland coupe trop de têtes païennes ! S’il est vainqueur, il pensera à Aude, peut-être. Mais, d’ailleurs, il a d’autres amours : la France, d’abord, et Charlemagne après la France. Pantelant, expirant, râlant, c’est à la France qu’il songe ; c’est vers la France qu’il porte les regards de son souvenir. Jamais, jamais on n’a tant aimé son pays. Et écoutez bien, pesez bien les mots que je vais dire, ô Allemands qui m’entendez : il est ici question du xie siècle. À ceux qui étouffent aujourd’hui ma pauvre France, j’ai bien le droit de montrer combien déjà elle était grande il y a environ huit cents ans. Et, puisqu’ils parlent de ressusciter l’empire de Charlemagne, j’ai le devoir d’ajouter que jamais il n’y eut une conception de Charlemagne comparable à celle de notre poëte français. Ceux d’Outre-Rhin ont imaginé sur lui quelques fables creuses, oui, je ne sais quelles rêvasseries sans solidité et sans grandeur. Mais le type complet, le véritable type, le voilà. C’est ce Roi presque surnaturel, marchant sans cesse à la tête d’une armée de Croisés, le regard jeune et fier malgré ses deux cents ans, sa barbe blanche étalée sur son haubert étincelant. Un Ange ne le quitte pas et se penche souvent à son oreille pour lui conseiller le bien, pour lui donner l’horreur du mal. Autour de lui se pressent vingt peuples, Bavarois, Normands, Bretons, Allemands, Lorrains, Frisons ; mais c’est sur les Français qu’il jette son regard le plus tendre. Il les aime : il ne veut, il ne peut rien faire sans eux. Cet homme qui pourrait se croire tant de droits à commander despotiquement, voyez-le : il consulte ses barons, il écoute et recueille leurs avis ; il est humble, il hésite, il attend : c’est encore le Kœnig germain, c’est déjà l’Empereur catholique... Les héros qui l’entourent représentent tous les sentiments, toutes les forces de l’âme humaine. Roland est le courage indiscipliné, téméraire, superbe, et, laissez-moi tout dire en un mot, français. Olivier, c’est le courage réfléchi et qui devient sublime à force d’être modéré. Naimes, c’est la vieillesse sage et conseillère : c’est Nestor. Ganelon, c’est le traître ; mais non pas le traître-né, le traître-formule de nos derniers romans, le traître forcé et à perpétuité : non, c’est l’homme tombé, qui a été d’abord courageux et loyal et que les passions ont un jour terrassé. Turpin, c’est le type brillant, mais déplorable, de l’Évêque féodal, qui préfère l’épée à la crosse et le sang au chrême... Je veux bien admettre que tous ces personnages ne sont pas encore assez distincts l’un de l’autre et que « la faiblesse de la caractéristique est sensible dans l’Épopée française ». Et cependant quelle variété dans cette unité ! Il est vrai que la fin des héros est la même ; mais ce n’est point là de la monotonie. Tous s’acheminent vers la Région des Martyrs et des Innocents. Les Anges s’abattent autour d’eux sur le champ de bataille ensanglanté, et viennent recueillir les âmes des chrétiens pour les conduire doucement dans les saintes fleurs du paradis...

Telle est la beauté de la Chanson de Roland. J’avoue que c’est une beauté militaire, et n’en rougirai point. Cette vie guerrière de nos pères n’a rien de semblable à celle qu’une nation aujourd’hui victorieuse voudrait imposer à toute l’Europe, au monde entier : car il est décidé que nos enfants vivront désormais et mourront le fusil au poing, la haine au cœur. Ou veut de nouveau transformer la terre en un camp, comme au xie siècle ; mais sans Dieu, mais sans foi, mais sans espérance. Roland, d’ailleurs, n’aurait aucune chance aujourd’hui de vaincre, ni même de mourir héroïquement. On a supprimé le courage, qu’on a remplacé par la science : la guerre se fait chimiquement. Roland, le type le plus parfait du courage humain qu’on ait peut-être jamais imaginé, Roland, devant nos gros canons, mourrait vulgairement et tout comme un lâche. Ramenez-moi au XIe siècle, ramenez-moi à ma vieille Épopée française. « C’est l’air âpre et pur des sommets ; il est rude d’y monter, mais on se sent grandi quand on y est[107]. »

Un des traducteurs du Roland[108] a dit excellemment : « Ce qui fait la grandeur de la Grèce, ce n’est pas d’avoir produit Homère, mais d’avoir pu concevoir Achille. » Il en faut dire autant de la France : ce qui fait sa grandeur, ce n’est pas d’avoir produit notre vieux poëme, mais d’avoir pu concevoir Roland. Une telle conception console de tout, même de la défaite... parce qu’elle fait espérer la victoire.


XI. — du premier outrage que reçut la légende de roland
la chronique de Turpin


« Le mieux est l’ennemi du bien. » C’est un adage que l’on peut appliquer fort exactement à l’œuvre singulière dont nous allons parler. L’auteur de la Chronique de Turpin[109] était sans doute animé des meilleures intentions à l’égard de notre légende nationale et de Roland, notre héros. Il connaissait très-probablement notre vieux poëme et l’aimait ; mais il ne sut pas s’en contenter. Ce clerc, ce moine, n’a pas trouvé que notre chanson fût assez profondément théologique et cléricale, et il a voulu lui donner ce qui lui manquait. De là ce récit étrange assaisonné d’un peu d’histoire, de beaucoup de traditions et aussi, par malheur, des propres imaginations de l’auteur ; de là cette chronique qui a les allures d’un Traité de dévotion, et dont chaque alinéa est accompagné d’une Moralité symbolique et mystique ; de là, enfin, cette narration affadie qui a eu un si prodigieux succès et si peu mérité durant tout le moyen âge ; qui a trouvé, hélas ! des copistes et des imitateurs sans nombre ; qui a contribué à faire oublier ou mépriser notre Épopée française, et qui surtout a le tort, irréparable à nos yeux, d’avoir dénaturé les traits du plus national de nos héros. « Le mieux est l’ennemi du bien. » Roland était chrétien : on en a fait un scolastique, et on a cru bien faire. Le voilà qui raisonne, pérore, symbolise et subtilise : combien je l’aimais mieux donnant de grands coups d’épée, qui sont bien plus opportuns et bien plus utiles ! Le voilà qui récite le traité de Trinitate : je le préfèrerais dans la mêlée, les bras rouges de sang. Le voilà qui prie en deux pages ; il me plaisait davantage priant en deux mots, comme un soldat, et tendant naïvement à Dieu le gant de sa main droite. C’était un soldat, et le type du soldat chrétien : le faux Turpin en a fait un marguillier. En vérité, cette œuvre a été funeste ; elle a abaissé le niveau des âmes ; elle a diminué la somme de virilité qui était parmi nous ; elle a fait triompher l’apocryphe et le médiocre : elle est de tout point condamnable et mauvaise[110].

À quelle époque a été écrit ce livre malsain et sans beauté ? Quel en est l’auteur, et dans quelles circonstances a-t-il été composé ? Ce sont des problèmes ardus, et que les érudits de France et d’Allemagne ont longuement discutés. Nous allons préciser l’état actuel de la science.

Dans une Dissertation antérieure[111] nous avons essayé de déterminer, d’après ses éléments intrinsèques, la date du faux Turpin… Le mot Lotharingia qui s’y rencontre nous atteste que la Chronique est postérieure à 855 et même à 901. C’est bien ; mais il faut aller plus loin. Flodoard, qui est l’auteur bien connu d’une Histoire de l’Église de Reims, ne connaît pas notre récit apocryphe : donc, ce récit est au moins postérieur à l’année 966, qui est celle où Flodoard mourut : et nous voici déjà à la fin du xie siècle. C’est bien, c’est mieux ; mais descendons encore. Deux vers, insérés dans le premier Supplément de la Chronique[112], portent les traces évidentes de la versification latine des xie et xiie siècles[113]. Puis, au chapitre xviii, il est question de la « terre du Portugais ». Ce dernier mot n’ayant pas été rencontré jusqu’ici dans un document antérieur à 1069, il faut croire que notre chronique elle-même n’est pas de beaucoup antérieure à cette date, ou qu’elle est plus récente ; et nous voilà parvenus à la seconde moitié du xie siècle. Nous respirons maintenant plus à l’aise ; car déjà sans doute la Chanson de Roland est écrite, et le faux Turpin, qui d’ailleurs parle très-nettement des Chansons de geste[114], nous apparaît visiblement comme un imitateur, comme un copiste.

Cependant ne nous désespérons pas, et allons plus avant. Une lettre de Geoffroy, prieur du Vigeois, nous montre, en 1180, un exemplaire du faux Turpin entre les mains d’un clerc français ; mais l’exemplaire est déjà tout usé et à moitié effacé par le temps... Dans cette fameuse compilation que l’empereur Barberousse fit écrire pour préparer la canonisation de Charlemagne, tout le Faux Turpin est entré, et c’est un des éléments le plus considérables du Recueil. Or, nous connaissons la date de cette compilation : elle est de 1165. Donc, l’œuvre attribuée à Turpin est antérieure à 1165. Or, nous venons d’établir tout à l’heure qu’elle est postérieure à la première moitié, aux deux premiers tiers du xie siècle...

Telles étaient nos conclusions, et nous ajoutions : « C’est entre 1060 et 1160 que nous placerons la rédaction de la chronique du faux Turpin. Pour mieux dire, elle appartient, suivant nous, à la fin du onzième siècle, ou plutôt au commencement du douzième. » Mais, au moment même où nous écrivions les lignes précédentes, M. G. Paris, dans son De pseudo Turpino[115], faisait faire à la science un pas plus large et décisif. Sa Dissertation est, jusqu’à ce jour, le dernier mot sur la question. Elle peut passer, d’ailleurs, pour un bon spécimen de la critique moderne. Et c’est à ce titre aussi que nous allons la résumer.

Le principal mérite du jeune érudit est d’avoir nettement distingué, dans la Chronique du faux Turpin, deux parties qui ne sont ni du même temps, ni du même esprit, ni du même auteur. Il ne sera plus permis désormais de confondre les cinq premiers Chapitres avec les suivants...

Il est aisé de se convaincre que le premier de nos deux auteurs connaît l’Espagne de visu, et même un peu les choses musulmanes, tandis que le second emprunte servilement à nos poëmes ses noms de lieux et ses noms d’hommes. L’un n’a jamais eu l’intention de se faire passer pour Turpin, et, s’il nomme le trop fameux Archevêque, c’est une seule fois, et à la troisième personne ; l’autre, au contraire, dit perpétuellement, et non sans impudence : « Moi, Turpin, j’ai fait et dit telle ou telle chose. » L’un est une âme sincère, l’autre un fourbe. Le premier ne cite que Charlemagne parmi les Français ; le second a tout un arsenal de héros qui sont, pour la plupart, ceux de nos Chansons de geste. L’un ne cherche qu’à étendre la gloire de l’apôtre saint Jacques : c’est là son principal, son unique objectif, sa pensée fixe, son but, sa vie. Pour le second, le culte de saint Jacques est plus que secondaire (sauf toutefois en un chapitre qui est visiblement d’une autre main). L’un raconte pour prouver ; l’autre pour raconter, et son principal souci est de divertir ses lecteurs. Si l’on veut bien en outre relire les cinq premiers Chapitres, on verra qu’ils forment par eux-mêmes un tout merveilleusement complet, et se terminant très-logiquement par le retour en France de l’empereur Charles qui a comblé de bienfaits le pèlerinage et l’église de SaintJacques. Le Roi n’était venu qu’à cette intention ; une fois sa tâche remplie, il se retire, et le Chroniqueur se tait.

Il ne reste plus à l’érudition de nos jours qu’à fixer l’époque où écrivait l’auteur de ces premiers chapitres ; où vivait cet historien crédule, mais de bonne foi. Or nous possédons ici un précieux élément de critique. Pendant les dernières années du xie siècle ou au commencement du xiie, les moines de Compostelle Muñio Alfonse, Hugues et Girart écrivirent la fameuse Historia Compostellana. Ils y racontent longuement l’histoire de l’invention des reliques de saint Jacques... « Pendant la domination des Sarrazins, ce trésor avait été caché aux regards des profanes. Un miracle en indiqua la place à l’évêque Théodemir ; le roi Alfonse les visita et bâtit en leur honneur un sanctuaire modeste ; puis, ce fut le tour de Charlemagne, qui obtint du pape Léon de beaux priviléges pour l’église de Saint-Jacques ; l’évêque d’Iria devait désormais habiter cette église, etc. etc. » Tel est le très-célèbre récit de l’Historia Compostellana, qui peut passer pour la « version officielle », émanée de l’église de Compostelle elle-même. Or, nos cinq premiers chapitres renferment un récit notablement différent de celui-là. Donc, ils sont antérieurs. Car, quel est le chroniqueur, quel est l’Espagnol qui, après la publication de l’Historia Compostellana, aurait osé se mettre ainsi en désaccord avec elle ? M. G. Paris conclut en fixant, au milieu du xie siècle, la rédaction de la première partie du Faux Turpin. Nous adoptons volontiers cette conclusion.

Il était plus difficile de critiquer et de dater les autres chapitres, les seuls d’ailleurs qui se rapportent directement à notre légende. Tout d’abord, il est évident que l’auteur est Français. La plupart des manuscrits de la Chronique renferment sur saint Denis des interpolations qui ne se pourraient comprendre de la part d’un Espagnol. Mais, à n’examiner que le texte le plus ancien, l’ignorance des choses espagnoles, la connaissance des héros, des lieux et des poëmes français, la dévotion à saint Denis, le peu de place laissé à saint Jacques, tout concourt à prouver la nationalité de notre chroniqueur.

Mais à quelle époque vivait-il ?

Voici qu’il nous parle quelque part de « Chanoines réguliers vêtus de blanc[116] ». Or ces Chanoines, comme l’a observé l’abbé Lebeuf, n’existaient pas avant la fin du xie siècle. Précisons davantage. — Certaines dissertations sur la Trinité, très-verbeuses et fort déplacées dans une Chronique, ne se comprennent pas si on ne les rapporte aux erreurs de Roscelin[117]. Or, ces erreurs furent condamnées en 1092. Donc, l’auteur serait un Français qui appartiendrait tout au moins aux dernières années du xie siècle. C’est encore bien vague.

Le Chapitre xxx va peut-être nous éclairer plus vivement. Nous y lisons que Turpin vint à Vienne se reposer des blessures qu’il avait reçues en Espagne. À Vienne ? C’est étrange. Et le second Supplément (de la même main que les derniers chapitres) ajoute que Turpin fut enseveli dans la même ville : « Quelques-uns de nos clercs lui donnèrent une sépulture glorieuse. Quidam ex clericis nostris. » C’est clair : l’auteur était un Viennois. Il est possible qu’il ait été moine de Saint-André ; mais il nous semble que ce dernier fait n’est pas encore entouré de ses preuves, et que M. G. Paris a trop aisément accepté le témoignage de G. Alard.

Or, le siége de Vienne, au commencement du xiie siècle, était occupé par un évêque de grand mérite, Gui de Bourgogne, qui devait plus tard être élu pape et régner sous le nom de Callixte II. Gui (notez ce fait capital) était frère de Raimond, comte de Galice et fit lui-même un pèlerinage à Compostelle[118]. Voici, voici que nous approchons de la vérité. Donc, Gui de Bourgogne, archevêque de Vienne, avait, à raison de son frère, un intérêt visible à favoriser Compostelle et à répandre le culte de saint Jacques. Si donc un Viennois a pu écrire la Chronique de Turpin, c’est sous ce pontificat, ou jamais. Il est en outre bien probable, et même presque certain, qu’un tel livre n’a été écrit par un Viennois qu’après le voyage de l’archevêque à Compostelle. Or ce voyage eut lieu en 1108, et Gui cessa, en 1119, d’être archevêque de Vienne. C’est donc entre les années 1109 et 1119 qu’il faut placer la rédaction des vingt-sept derniers chapitres du Faux Turpin.

« C’est fort bien, dit ici le lecteur ; mais il me reste à comprendre comment les cinq premiers chapitres ont été soudés aux vingt-sept derniers pour ne former désormais qu’une seule et même œuvre, dont la popularité fut universelle. » Une hypothèse de M. Gaston Paris répond à cette dernière question et suffit à tout expliquer... Le second auteur du Faux Turpin aura sans doute accompagné son archevêque à Compostelle en 1108 : il y aura trouvé les cinq premiers chapitres qui formaient alors une œuvre à part, les aura emportés avec lui et leur aura donné la suite, le complément que l’on connaît. Cette soudure fut une fraude nouvelle[119] ; mais, en fait de délicatesse littéraire, il ne faut pas être trop exigeant envers un auteur qui a bien l’audace de se faire passer pour l’archevêque Turpin, mort 250 ans avant lui !

Tel est l’auteur, telle est la date de ces vingt-sept chapitres qui peuvent être considérés comme une Histoire de Charlemagne et de Roland, et qui sont connus dans le monde entier. Cette œuvre, où se fait si vivement sentir l’influence de notre vieux poëme, a exercé elle-même sur nos Chansons épiques une influence considérable. Elle a balancé la popularité de notre Roland, qu’elle imite si platement. Tous les documents littéraires du moyen âge, qui sont consacrés à la gloire du neveu de Charlemagne, se divisent en deux grandes familles, suivant qu’ils reproduisent les fables du Faux Turpin[120] ou la légende de notre Épopée. Cette parodie de notre poëme a fait un mal immense, et nous avons été, par cela même, forcé d’en parler longuement[121].

Roland n’avait pas besoin de cette œuvre cléricale[122] pour occuper une grande place dans l’Église. Il a été longtemps révéré comme un martyr. Son nom se trouve en plusieurs Martyrologes, et les Bollandistes ont dû s’en occuper à deux reprises[123]. Ils l’ont avec raison rejeté du nombre des Saints, mais en éprouvant un certain regret d’être contraints à cette sévérité. Après avoir justement flétri les fables du faux Turpin, ils s’écrient : « Nous serions heureux de posséder sur Roland des documents plus sûrs : Nos certiora libenter acciperemus. » C’est une bonne parole de critique chrétien, et nous la répétons volontiers après les Bollandistes.


xii. — d’un second outrage que reçut le roland
les remaniements


Les Épopées nationales de tous les peuples, ces chants primitifs et presque barbares, subissent la loi commune : ils vieillissent. Il arrive un jour où cette poésie simple n’est plus suffisamment comprise. Tantôt c’est la langue ou la versification de ces vieux poëmes qui paraît décidément trop grossière ; tantôt ce sont leurs idées qui ne semblent plus assez délicates. Cependant on les aime encore, et l’on ne parle pas de les abandonner. Si l’on pouvait seulement les corriger ! Si l’on pouvait polir ce langage trop âpre, adoucir ces vers trop rudes, civiliser enfin ces idées trop sauvages ! Voilà ce que l’on pense, voilà ce que l’on dit, mais d’abord tout bas. Puis, un jour, le grand mot est lâché : « Il faut les rajeunir. » Et il se trouve toujours quelques poëtes de rencontre, charmants d’ailleurs et bien intentionnés, pour tenter cette ingrate besogne. C’est alors que les Iliades sont remises sur le métier ; c’est alors qu’on s’imagine les transformer, en les déformant. On leur enlève tous leurs angles, on les rabote, on les vernit. Les voilà élégantes, hélas ! les voilà à la mode, et ces augustes vieillesses sont couvertes d’oripeaux. C’est le destin, et la Chanson de Roland a dû passer par là.

Notre vieux poëme a donc été remanié, lui aussi. Il a été livré aux « rajeunisseurs ». Mais ce désastre était inévitable, et il faut accorder aux rajeunisseurs trop outragés le bénéfice des circonstances atténuantes.

Comme toutes nos Chansons primitives, le Roland avait été fait pour être chanté, et non pour être lu. Le poëte n’avait pensé qu’aux oreilles, et non point aux yeux. De là ces assonances primitives dont nous avons parlé plus haut, ces assonances par la dernière voyelle accentuée, dont savent encore aujourd’hui se contenter les illettrés de nos campagnes. Cette versification était à l’adresse d’une nation qui ne lisait pas. Le XIe siècle s’y complut ; le xiie ne s’y déplut pas trop. Mais voici le XIIIe : tout change. Le nombre des lettrés augmente. On veut bien encore écouter, mais on lit. Les assonances ne suffisent plus ; la rime devient nécessaire, la rime qui s’empare de toute la dernière syllabe, la rime qui est une assonance perfectionnée et, disons le mot, une « assonance pour les yeux ».

Voilà le point de départ nécessaire de tous nos rajeunisseurs, voilà la raison d’être, voilà l’origine de tous les remaniements de nos Épopées, et, en particulier, de notre Roland. C’est là le point capital qu’il faut mettre en lumière. Tout est sorti de là. Dès que le plus ancien des rajeunisseurs eut, pour la première fois, touché à une assonance de Roland pour la transformer en rime, ce jour-là même tout fut perdu. Cette seule modification en entraîna cent autres, et toute la physionomie de notre vieille Épopée fut irrémédiablement changée. Nous allons le démontrer.

Le rajeunisseur est à l’œuvre... Il ouvre le vieux poëme, et en lit toute la première laisse : « Comment ! voici magne, dit-il, qui rime avec fraindre, et ateignet avec enaimet : c’est intolérable, et presque scandaleux. Mes lecteurs ne veulent plus de ces consonances ridicules, et mes auditeurs eux-mêmes sont devenus moins faciles. Allons, allons, je vais faire rimer en aigne tous les vers de ce couplet. » Et il le fait. Il y va même d’un tel train qu’il écrit treize vers au lieu de neuf. Mais ce résultat est loin de lui déplaire : « Passons, dit-il, au deuxième couplet. » Et il le lit dans le petit manuscrit qu’il a sous les yeux, et où est le texte original. « Hem ! hem ! ajoute ici notre homme en se grattant la tête, que ferais-je bien de ces rimes en uce, umbre, unte, umpe, etc. etc. ? Vais-je choisir entre elles la plus commode, ainsi que je l’ai fait pour le premier couplet ? Mais la plus commode, hélas ! me paraît fort incommode. Bast ! je vais faire un coup d’état et changer toutes les assonances de ce second couplet. Cette laisse sera en er. En er, c’est si facile ! » Et il écrit bravement ses vingt vers au lieu de quatorze. Là-dessus, il se frotte les mains et paraît fort content de lui. C’est ainsi qu’il procède à l’égard de toutes les autres laisses. Il change entièrement le système des assonances pour les strophes iv, vii, x, xii, qui lui paraissent absolument intransformables. Il se contente, aux couplets iii, v, vi, viii, ix et xi, de perfectionner l’assonance et de la transformer en rime rigoureuse, ou, comme on le disait alors, léonine. Et tel est son premier travail, qui maintenant est nettement défini. Il porte sur des couplets entiers et consiste « à en changer toutes les assonances, tantôt en les remplaçant par un système de rimes toutes nouvelles, tantôt en conservant la voyelle sonore qui reliait entre elles les assonances de toute une laisse antique, mais en faisant désormais suivre cette voyelle par la même consonne[124]. » Cette besogne ne laisse pas d’être quelquefois ennuyeuse. Aussi notre rajeunisseur n’est-il pas médiocrement impatienté. Son mécontentement va en grandissant ; il éclate aux couplets lxxvii et lxxviii[125]. Là il se trouve en présence d’assonances difficiles : « Bah ! dit-il, je m’en vais les transcrire telles qu’elles sont dans mon vieux manuscrit : honni soit qui mal y pense ! »

Et voilà sans doute pourquoi, dans certains remaniements du Roland[126], nous pouvons lire çà et là un certain nombre de couplets primitifs. Heureuse faute, et à laquelle nous devons plus d’un précieux fragment de la version originale !

Le premier travail du remanieur portait sur le couplet épique ; le second a seulement le vers pour objet... Donc le rajeunisseur vient d’adopter, pour toute une strophe de son remaniement, une rime qui se rapproche plus ou moins des assonances du texte original. C’est bien ; mais il faut maintenant qu’il reprenne en sous-œuvre tous les vers de l’ancien couplet, et il faut qu’il les refasse ou tout au moins qu’il les modifie un par un, pour leur donner la rime voulue. Si, par exemple, il a pour son premier couplet adopté une rime en aigne, comment pourrait-il laisser dans son refazimento un vers tel que le suivant : Mur ne citet n’i est fremés à fraindre[127] ? Il lui faut le refaire et l’adapter à la rime qu’il a choisie. Le rajeunisseur alors se frappe le front, et, tout inspiré, enfante le vers suivant : Ne mur tant aut qu’à la terre n’enfraigne[128]. De même, un peu plus loin, il ne peut tolérer, en cette même strophe, les deux vers suivants : Li reis Marsilies la tient ki Dieu n’enaimet, — Mahumet sert e Apolin recleimet[129]. Tout cela est à changer. Allons, vite, deux rimes en aigne. Les voici : Là est Marsille qui la loi Dieu n’endaigne. — Mahomet sert, mot fait folle gaaigne[130]. « Peuh ! direz-vous, que c’est chevillé, que c’est plat ! » Il est vrai ; mais les rimes sont si riches !

Que d’exemples nous pourrions citer[131] ! Presque toujours le remaniement est inférieur au texte original : il s’y fallait attendre. Voici que, pour un couplet nouveau en ie, il faut modifier le texte primitif : Si vengez cels que li fels fist ocire[132]. Le remanieur n’hésite pas, et produit cette insigne cheville : Si vengez cels cui joie il a fenie[133]. Voilà qu’il s’agit de faire entrer dans une laisse en a ce vers très-simple : Li reis Marsilies est mult mis enemis[134]. Rien de plus aisé : Marsilions ainc gaires ne nos ama[135]. Au lieu de : Cunseill d’orguill n’est dreiz que à plus munt[136], nous aurons cette platitude : Conseil d’orguel ne vaut mie un boton[137]. Certains couplets sont ainsi modifiés fort exactement vers par vers, sans additions réelles ni suppressions aucunes... Mais notre lecteur a maintenant la clef de ce système, et pourrait au besoin se faire lui-même rajeunisseur de Chansons de geste. Encore un coup, tout vient de la rime, que l’on préfére à l’assonance.

Toutefois, la besogne n’est pas toujours aussi simple, et l’on ne peut pas toujours remplacer aisément un vers assonancé par un vers, par un seul vers rimé. Le remanieur, en ce cas qui est assez fréquent, ne craint pas de se dévouer et, plein de zèle, met deux vers et même trois à la place d’un seul. C’est là son troisième travail, qui lui est, comme le précédent, commandé par une nécessité impérieuse. Il s’agit, par exemple, de traduire, dans un nouveau couplet en a, ce vers du texte original : Voet par ostages, ço dist li Sarrazins[138]. En un vers, la chose est difficile, presque impossible. Le rajeunisseur n’est pas long à prendre son parti, et nous offre ces deux vers : Dist li Païens : « Sire, ben le fera — Par bons ostages que il vos enverra[139]. » Autre exemple, et ils abondent. Nous lisons ce vers dans la version d’Oxford : Li Empereres se fait balz e liez[140], et il faut absolument le faire entrer dans une tirade en ier. Deux vers sont rigoureusement indispensables : Li Empereres qui Francs doit justicier — Lez fu et bauz et tuit si chevalier[141]. Avec une telle méthode[142], le poëme risque fort d’être doublé ; mais cet accident n’effrayait point les rajeunisseurs du xiiie siècle, ni même (chose plus étonnante) leurs lecteurs.

Une fois en si beau chemin, les rajeunisseurs ne s’arrêtèrent plus. Ils se donnèrent très-volontairement, très-gratuitement une « quatrième tâche ». Oui, alors même qu’ils n’y étaient nullement contraints, ils remplacèrent un vers de l’original par deux ou trois vers de la copie. Voici un vers d’Oxford : Bels fu li vespres, et li soleilz fut cler[143]. Il serait aisé d’en trouver l’équivalent en autant de syllabes. Mais pourquoi se gêner ? Deux vers valent toujours mieux qu’un. Ainsi raisonne le remanieur, et il écrit : Beaus fut li jors, si prist à decliner — Et li solaus se prist à esconser[144]. Dès que l’on se permet de fabriquer sans aucun besoin deux vers au lieu d’un, il n’y a pas de raison pour n’en point fabriquer trois. Au lieu de : Er main sedeit l’Emperere suz l’umbre[145], on écrira hardiment : Li Emperere esteit en mi un pré — Desoz un pin menuement ramé, — Por la calor qui est grans en esté[146]. Voyez-vous le poëme qui s’allonge, s’allonge, s’allonge. Et comprenez-vous la raison de ces formidables allongements ?

Un travail plus utile — et c’est le cinquième qui occupe nos rajeunisseurs — consiste à modifier un hémistiche (ou quelques mots seulement) dans un vers du texte primitif. Mais encore faudrait-il s’entendre sur le sens de cette dernière expression. À notre sens, il n’y a jamais eu deux exemplaires absolument semblables d’une version originale. Dans les manuscrits même qui renferment une même rédaction, il y a des variantes de détail, et elles sont très-nombreuses[147]. Certains textes étaient peut-être écrits sous la dictée d’un jongleur qui savait le poëme par cœur et le modifiait involontairement[148]. Mais, outre ces changements inhérents à la nature de nos Chansons, il en est d’autres qui sont dus aux remanieurs. Tout d’abord, ils ne se font aucun scrupule de changer les noms d’hommes et les noms de lieu. Au lieu de Butentrot[149], le rajeunisseur n’hésitera point à écrire Butancor[150] ; et au lieu de Commibles[151], Merinde[152]. D’autres vocables seront tout à fait supprimés, parce qu’ils n’ont pas, dans l’esprit du refaiseur, la même importance qu’aux yeux du vieux poëte : tel est Saint Michel du Péril[153]. D’autres corrections, plus logiques encore, sont celles qui sont justifiées par l’histoire. Laon n’avait plus d’importance au temps où nos refazimenti furent composés : on le remplaça par Paris[154]. D’autres fois le rajeunisseur est obligé de remplacer certains mots qui déjà sans doute étaient devenus archaïques ou qui n’étaient plus compris de son temps. Au lieu de : Un algier tint[155], il écrira : Il tint un dard[156] ; et au lieu de : Od vos caables[157], il dira : O vos engiens[158]. D’autres fois encore, ce sont certaines tournures grammaticales qu’il est obligé de modifier, parce sans doute qu’elles ne sont plus admises. Le poëte antique avait écrit : Par cels de France voelt-il del tut errer[159] ; le nouveau se croit obligé d’écrire : Par cels de France voloit tot jor esrer[160]. Certaines fautes, enfin, lui semblent plus graves. Geoffroi d’Anjou était désigné, dans le texte d’Oxford, sous le nom de roi gonfanuner[161] ; notre remanieur s’empresse de lui retirer cette royauté et remet notre Angevin à sa place : Geofroy d’Anjou, qui est gonfanonier[162]. Ce rajeunisseur avait le sentiment de la justice..., à moins cependant qu’il ne fût un peu courtisan.

Si l’on veut bien se représenter la nature des cinq premiers travaux du remanieur, on se persuadera aisément qu’ayant pris tant de libertés, il devait naturellement en prendre beaucoup d’autres, ou, pour mieux dire, les prendre toutes. C’est ce qu’il fit. Il lui arriva tout d’abord de faire des ratures hardies dans l’œuvre de son devancier ; il supprima des vers, puis des couplets entiers. Quelques-uns des vers ainsi dédaignés et omis étaient coupables d’absurdité[163] ; plus souvent l’assonance y était rebelle à la rime[164] et ne voulait pas aisément se laisser transformer. D’autres fois ce sont des oublis, des omissions sans excuse[165]. Il y a, toutes proportions gardées, plus de laisses supprimées que de vers omis. Parfois deux couplets du texte original sont fondus en un seul[166]. Est-ce par scrupule littéraire que le rajeunisseur a omis la laisse de notre vieille rédaction où l’on décrit avec trop de réalisme les cérémonies mortuaires, l’embaumement des corps, etc.[167] ? À coup sûr, des strophes très-importantes ont été passées par pure négligence[168], et ce qui le prouve bien, c’est que tous les remanieurs ne sont pas coupables de la même omission : on trouve dans le texte de Versailles telle laisse omise dans le texte de Paris[169]. Ils sont plus excusables, ces auteurs de nos refazimenti, de ne pas avoir, par une crainte salutaire de l’ennui et du bâillement, imposé à leurs lecteurs cette longue énumération des trente corps de l’armée païenne, que nous devons subir dans le texte de la Bodléienne[170] : il nous suffit parfaitement d’en connaître dix. Un de nos remanieurs a été plus radical : il a supprimé d’un trait tout l’épisode de Baligant. Trop de zèle.

Mais s’il est utile, s’il est doux de supprimer parfois, il est bien plus doux encore d’ajouter au texte que l’on remanie. Un rajeunisseur (passez-moi le mot) est avant tout un délayeur : sa fonction est d’être long. Nos remanieurs n’ont point manqué à ce devoir. Ils ont farci nos anciens couplets de vers absolument inutiles et qui n’étaient aucunement dans l’original. Les Prières[171] et les Saluts[172] prirent, en particulier, un développement regrettable... Mais il est plus facile d’ajouter bravement un ou plusieurs couplets qu’un ou deux vers par-ci par-là : c’est ce que nos rimailleurs savaient bien, et ils agirent en conséquence. Une seule strophe[173] du texte original se

Halt sunt li pui e mult halt les arbres.
Quatre perruns i ad luisant de marbre.
Sur l’erbe verte li quens Rollanz se pasmet
Uns Sarrazins tute veie l’esguardet ,
Si se feinst mort, si gist entre les altres,
De l’ sanc luat sun cors e sun visage ;
Met sei en piez e de curre s’astet ;
Bels fut e forz e de grant vasselage ;
Par sun orgoill cumencet mortel rage,
Rollant saisit e sun cors e ses armes
E dist un mot ; « Vencut est li niés Carles.
« Iceste espée porterai en Arabe. »
En cel tireres li quens s’aperçut alques.

Ço sent Rollanz que s’espée li tolt,
Tient l’olifan que unkes perdre ne volt,
Si l’ fiert en l’ elme ki gemmet fut à or,
Fruisset l’acer e la teste e les os,
Amsdous les oilz de l’ chef li ad mis fors,
Jus à ses piez si l’ ad tresturnet mort ;
Après li dit : « Culvert païen, cum fus unkes si os
« Que me saisis ne à dreit ne à tort ?
« Ne l’orrat hume ne t’en tienget por fol.
« Fenduz en est mis olifans el’ gros ;
« Ça juz en est li cristals e li ors. »

Ço sent Rollanz la veüe a perdue :
Met sei sur piez, quanqu’il poet s’esvertuet.

(V. le Texte critique et la Traduction, vers 2271 2297.)


Gautier - La Chanson de Roland - 1.djvu
dissout plus d’une fois en deux couplets du texte remanié[174] ; même on ira jusqu’à écrire deux fois la même laisse[175]. Mais foin de la timidité ! les rajeunisseurs auront plus d’audace. Là où le poëme primitif nous disait en quelques mots : « Les douze Pairs se revêtent de leurs armures, » notre remanieur, qui flaire une excellente occasion d’être long, consacre hardiment douze strophes à nous montrer les douze héros se disposant, l’un après l’autre, à la grande bataille[176]... Encore, encore un pas. Les nouveaux poëtes souderont tant bien que mal, dans un texte du Roland, tout un épisode emprunté à un autre cycle, et c’est celui de la prise de Narbonne[177]. Mais ce n’est pas encore là le terme de leurs exploits ; ce ne sont pas leurs colonnes d’Hercule : ils vont se mettre à trouver, eux aussi. Ils vont se frapper le front, exciter leur imagination, et l’un d’eux trouvera ces épisodes assez vulgaires (répétés par tous les autres) des deux fuites de Ganelon et de l’interminable entretien de la belle Aude avec la mère de Roland[178]. Puis, il fera mourir en vingt couplets cette fiancée héroïque qui mourait si bien dans le texte primitif ; si bien et en si peu de vers !

Les derniers travaux de nos remanieurs ne peuvent rien offrir qui soit désormais de nature à nous étonner. Après avoir tant ajouté, il n’est pas prodigieux qu’ils jugent utile de « rédiger à nouveau » certaines parties de l’ancien texte. Oui, ils ne tiendront plus aucun compte ni des couplets, ni des vers antiques. Ils ne jetteront plus les yeux sur le manuscrit original : ils raconteront, à leur façon, certains épisodes dont les grandes lignes seulement sont gravées dans leur mémoire. Ainsi procèderont-ils pour le jugement de Ganelon[179]. Même ils adopteront des vers d’une autre mesure, et voici (mais pour cet épisode seulement) le vers alexandrin qui pénètre enfin dans notre Chanson trop remaniée et mal rajeunie[180]. Tous les manuscrits cependant ne reproduisent point partout ces dodécasyllabes un peu lourds, et nous plaçons plus bas, sous les yeux de notre lecteur, le curieux spécimen du même couplet que l’un de nos textes nous offre en décasyllabes, et l’autre en alexandrins[181]. Il y a là en germe tout « un Traité sur la manière de donner à un vers deux syllabes de plus... sans lui ajouter d’ailleurs la moindre idée nouvelle. »

Il ne reste plus désormais qu’à modifier l’esprit général de nos vieux poëmes, et c’est à quoi nos remanieurs s’entendent merveilleusement. Dans la Chanson de Roland, telle qu’on la pourra lire ci-après, c’était l’esprit du xie siècle qui frémissait : dans nos refazimenti, c’est celui du xiiie. Nos héros étaient chrétiens dans le texte primitif ; ils sont pieux dans le texte rajeuni, et seraient volontiers mystiques. On ne voyait, dans l’antique version, que passer une fois ou deux, avec une chaste rapidité, la figure austère de la femme, et Roland ne songeait pas à Aude une seule fois durant toute sa longue et sublime agonie. Dans nos rajeunissements, tout au contraire, la femme et l’amour reprennent ou plutôt usurpent une large place. Les âmes y sont moins mâles. Tout s’alanguit, s’attiédit, s’effémine. La guerre n’est plus le seul mobile, ni la pensée unique. Le coup de lance bien donné ou bien reçu n’est plus le seul idéal. Ce n’est plus l’esprit des croisades populaires et enthousiastes, comme le fut celle de 1095 : c’est le temps de ces croisades à moitié politiques et auxquelles il faut un peu contraindre les meilleurs barons chrétiens. Rome est moins aimée, et l’oriflamme de Saint-Denis fait oublier l’enseigne de Saint-Pierre. Charlemagne est déjà loin ; Philippe le Bel approche. La Royauté, plus puissante, est cependant moins respectée. La taille du grand Empereur est rapetissée : ce n’est plus un géant de quinze pieds qui domine tous les autres héros du poëme et dont la gloire n’est pas effacée par celle même de Roland. Les subtilités d’une théologie médiocre remplacent les élans vigoureux d’une piété militaire. L’auteur se fait voir davantage dans ces œuvres trop personnelles. Plus de proportions ; point de style, avec plus de prétentions. Des formules, des chevilles, et, comme nous le dirions aujourd’hui, des « clichés » insupportables. Ces remaniements[182], nous les abandonnons volontiers à ceux qui nous accusent de trop aimer notre vieille poésie religieuse et nationale. De ces œuvres de rhéteurs ennuyeux, la Patrie et Dieu sont absents. Nous ne descendrons pas à les admirer. Mais, autant ces remaniements sont méprisables aux yeux de l’artiste et du poëte, autant ils ont d’intérêt aux yeux de l’érudit. On ne les a pas suffisamment tenus en estime ; on n’en a pas fait assez usage. C’est qu’en effet quelques-uns d’entre eux renferment un certain nombre de vers et de couplets antiques, qui nous sont ou seront très-précieux pour l’établissement du texte primitif[183]. Quelquefois, comme nous l’avons dit, les laisses originales sont insérées dans le remaniement par un rajeunisseur paresseux et qui veut s’éviter la peine de les refaire. Mais quelquefois aussi, à côté de la strophe ancienne, nous avons la strophe rajeunie, et rien n’est plus curieux que la comparaison de ces deux rédactions[184]. Il arrive plus souvent encore qu’un remanieur a conservé l’antique rédaction, et qu’un autre l’a remplacée par une version nouvelle[185]. Mais telle n’est point encore la plus grande utilité de nos remaniements.

Notre texte d’Oxford est médiocre. On y surprend à tout instant le scribe en flagrant délit de négligence et d’oubli. Il a omis des vers et même des couplets entiers. Comment retrouver ces vers et ces laisses oubliés ? Comment combler ces lacunes ?

C’est ici que les rajeunisseurs se présentent à nous, leurs manuscrits à la main, en nous disant : Tolle, lege. Les lacunes, toutes les lacunes du texte d’Oxford sont comblées par nos refazimenti[186], et il est possible de reconstruire avec eux le texte primitif dans toute son intégrité. Sans doute, il y faudra des soins délicats ; sans doute, il sera nécessaire de ramener ces textes au dialecte original. Mais enfin la chose est possible, et nous l’avons entreprise. Nous avons restitué tous les vers, tous les couplets qui nous semblaient omis. C’est le manuscrit de Paris qui nous a été le plus précieux, et, ensuite, celui de Versailles. Mais il n’est pas impossible de tirer aussi quelques bonnes variantes des manuscrits de Lyon et de Venise. Aucun n’est à négliger[187].

Quelques fragments d’une belle statue avaient été jetés çà et là : nous avons voulu les recueillir et avons essayé de refaire la statue aussi complète, aussi belle, aussi radieuse que dans sa splendeur première. Y aurons-nous réussi ?


XIII. — d’un troisième outrage subi par le roland
— les romans en prose


Il faut se défier des hommes et des siècles qui n’aiment pas la poésie et lui préfèrent la prose. Sans beaux vers, pas de grande époque littéraire. Les XIVe et XVe siècles, qui n’ont pas aimé nos vieux poëmes et se sont passionnés pour les romans en prose, sont, à tous égards, des siècles de décadence.

C’est depuis l’avénement des Valois que cette décadence a commencé ; mais elle est surtout la marque du XVe siècle. L’extrême médiocrité des remaniements que subirent le Roland et toutes nos autres Chansons a singulièrement contribué à l’engouement universel pour les rédactions en prose. Il faut d’ailleurs bien se persuader que nos premiers romans en prose ont été, en général, calqués sur nos derniers romans en vers dont ils reproduisent servilement toutes les péripéties, toute l’action et les insupportables longueurs. La plupart de ces mêmes Romans en prose seront un jour reproduits par l’imprimerie, sans autre modification importante que celle de leur langue. Puis, ils entreront dans la Bibliothèque bleue sous ces mêmes habits, avec ce même air, et ils y sont encore aujourd’hui. Prenez entre vos mains et mettez sous vos yeux un poëme du xive siècle, tel par exemple que le remaniement d’Ogier le Danois en vers alexandrins ; puis, un manuscrit en prose du xve siècle et un incunable[188] de 1520 ; et enfin, un de ces petits livres grossiers de la Collection de Troyes : vous serez frappé de la ressemblance qui existe entre tous ces types. C’est assez dire que l’histoire des Romans en prose se divise en trois périodes : celle des Manuscrits, celle des Incunables, celle enfin de la « Bibliothèque bleue », qui s’est prolongée jusqu’à nos jours et durera plus longtemps que nous...

Donc, les hommes du xive siècle s’ennuyèrent un jour de leurs longs et fades refazimenti en vers de dix et surtout de douze syllabes. Notre légende de Roland n’avait échappé à aucun déshonneur... Le plus médiocre de tous les rimailleurs s’en empara et la fit entrer un jour dans une vaste compilation sur la vie et les exploits de Charlemagne. J’ai nommé Girart d’Amiens et son poëme de commande, ce Charlemagne[189] où il serait mathématiquement impossible de découvrir un beau vers. Ce pauvre lettré n’eut pas même l’idée de se servir de notre vieille chanson et de nos premiers remaniements. Il traduisit, en lourds alexandrins, la Chronique de Turpin, et se montra fort satisfait de cette audace. Philippe Mouskes n’avait guère été moins plat dans sa « Chronique », où il avait rimé, en petits vers sans force et sans couleur, une légende de Roncevaux, tantôt empruntée aux textes latins, tantôt à nos remaniements[190]. Étant donnés des poëmes tels que ceux de Mouskes et surtout de Girart, on devait nécessairement aboutir à nos Romans en prose. À de si mauvais vers, le public de ce temps-là déclara nettement qu’il préférait la prose, si médiocre qu’elle pût être. Or, c’est un maître heureux que le public. À peine exprime-t-il un désir littéraire, qu’il se trouve toujours cent lettrés pour le satisfaire. Dès le xive siècle, d’aimables gens s’offrirent à contenter les lecteurs dégoûtés de la poésie. Et vite, « afin que plusieurs y prissent plaisir, ils se mirent à translater tous nos Romans de rimes en prose. » Tels sont les propres termes dont les nouveaux romanciers se servent pour désigner leur méchante besogne, et ils ne méritent guère, en effet, que le nom de traducteurs.

C’est ainsi qu’après avoir été maladroitement imitée et cléricalisée dans la Chronique du Faux Turpin ; après avoir été affadie et délayée par les auteurs de nos remaniements ; après avoir été en proie à la médiocrité mortelle d’un Philippe Mouskes et d’un Girart d’Amiens, la légende de Roland dut subir cette nouvelle honte d’être dépouillée de son vêtement poétique et condamnée à la prose. Et quelle prose !

Six fois au moins elle fut travestie de la sorte ; et notez bien que nous ne parlons pas ici des traductions littérales du Turpin, parmi lesquelles on peut placer les Chroniques de Saint-Denys[191]. D’ailleurs, il n’a jamais existé, à notre connaissance, d’œuvre particulière en prose, portant le titre de Roland, et uniquement consacrée à cette nouvelle diffusion de notre légende. Non ; cet honneur qu’obtint Fierabras, notre vieux poëme ne l’obtint pas. Six fois notre légende fut insérée dans le corps d’une autre compilation ou d’un autre roman : dans Galien[192], dans les Conquestes de Charlemagne, de David Aubert[193], et, beaucoup plus tard, dans Morgant le Géant[194] ; dans Charlemagne et Anséis[195], dans Fierabras[196] et dans Guerin de Montglane[197]. Or les trois dernières de ces œuvres, sans traduire littéralement le Faux Turpin, se sont presque uniquement inspirées de son esprit, et lui ont emprunté la plupart de leurs péripéties et presque tous les faits de ce grand drame de Roncevaux... Pauvre légende ! En vérité, l’on n’est pas plus malheureux.

Nous pensons avoir eu le bonheur de découvrir jadis la version primitive de Galien, qui appartient au xve siècle, mais qui, dans les Incunables et la Bibliothèque bleue, a reçu plus tard d’étranges développements. L’auteur inconnu de cette platitude connaissait le fameux Voyage à Jérusalem, et eut tout juste assez d’imagination pour en écrire la suite. Son héros n’est autre que le fils bâtard d’Olivier et de Jacqueline, fille de l’empereur de Constantinople. Ce malheureux Galien apprend un jour le secret de sa naissance, qu’on lui avait soigneusement caché : « Mon père ! dit-il, je veux voir mon père ! » Il se met vaillamment en chemin, parcourt le monde, traverse mille aventures et, malgré mille obstacles, parvient à retrouver Olivier… sur le champ de bataille de Roncevaux, où l’ami de Roland est sur le point d’expirer. De là, notre prosateur prend l’occasion de narrer la grande bataille, la trahison de Ganelon et le reste. Dans les Incunables et la Bibliothèque bleue, on ira jusqu’à raconter longuement le jugement et l’écartellement du traître. Ce très-médiocre roman a eu un singulier destin : sa popularité a survécu, elle survit encore à celle de notre vieux poëme et de la plupart de nos Chansons de geste. Et, encore aujourd’hui, c’est l’un des trois ou quatre livres de la Bibliothèque bleue qui circulent dans nos campagnes. C’est surtout par Galien le restauré que nos paysans connaissent Roncevaux et Roland ; c’est par cette caricature qu’ils connaissent une des plus grandes figures de la légende et de l’histoire. Voilà cependant ce qu’il y a de plus original dans tous nos Romans en prose où Roland tient quelque place. David Aubert rapporte, d’après les sources latines, les commencements de la grande expédition d’Espagne ; mais, à partir de la trahison de Ganelon, il ne fait guère que traduire ou plutôt délayer les remaniements de notre vieux poëme. Dans le Fierabras ou la Conqueste du grant roi Charlemaine des Espaignes, le translateur, après avoir traduit le Miroir historial et développé Fierabras, consacre rapidement quelques chapitres à la défaite de Roncevaux, et se contente d’y résumer le Faux Turpin. La première partie du Charlemagne et Anséis, que nous avons été le premier à mettre en lumière, n’est encore qu’une traduction assez pâle de ce document apocryphe, et, dans les deux derniers chapitres de Guerin de Montglane, on n’est également remonté qu’aux sources latines. Hélas !

Et voilà tout ce que la légende de Roland a obtenu de nos romanciers des xve et xvie siècles. Roland a été moins heureux que les quatre fils Aimon et Huon de Bordeaux. Ceux-là, du moins, ont attaché leurs noms à des œuvres populaires qui leur sont uniquement consacrées. Mais avoir commencé par la Chanson de Roland, et finir par Galien !

Néanmoins elles nous sont encore chères ces pauvres œuvres d’une décadence qui dure encore. Nous n’ouvrons pas sans quelque émotion ces manuscrits où sont renfermés les Romans en prose du xve siècle. Il en est de magnifiques et qui sont destinés aux collections des princes et des nobles : les miniatures y éclatent ; le texte, disposé sur deux colonnes, est d’une écriture anguleuse et longue, mais très-soignée. Il en existe aussi de plébéiens, sur un papier épais et gras, mal écrits nullement illustrés, sans lumière et sans beauté. Je leur préfère ces Romans incunables qui, depuis le Fierabras de 1478, se sont multipliés à l’infini parmi des populations qui étaient véritablement avides de la lecture de nos vieilles Chansons plus ou moins « transformées ». Vous les connaissez, ces plaquettes des xve et xvie siècles, avec leurs titres rouges et noirs, leurs vignettes plus que naïves, l’indication finale du libraire qui les vend et de l’enseigne de sa boutique ; leur date par le jour et l’année, leurs briefves recollections par chapitres et leur écriture gothique, qui va bientôt, hélas ! être remplacée par la vulgarité des lettres romaines. La plupart de ces caractères ont persisté dans la « Bibliothèque bleue ». La Bibliothèque bleue, qu’on le sache bien, n’est que la continuation fort exacte des Romans en prose manuscrits et incunables. Dès le xviie siècle, c’est à Troyes qu’elle a sa manufacture centrale. Et néanmoins, après avoir rendu justice aux Oudot, on ne saurait oublier, sans quelque ingratitude, les éditions des Costé de Rouen et des Rigaud de Lyon. Salut ! salut ! pauvres vieux livres dédaignés qui portez encore aujourd’hui, en 1871, l’estampille de « Garnier, imprimeur-libraire, rue du Temple, à Troyes » ! Salut ! laideurs vénérables ! Salut ! derniers vestiges de notre Épopée nationale, dernières œuvres qui me parlez de mon Roland ! Votre vieux papier laid et gris ne m’effraie point : il m’enchante. Vos caractères trente fois usés me plaisent davantage que les plus purs elzéviriens. Vos gravures, dignes des Mohicans et des Peaux-Rouges, me ravissent délicieusement, et je m’oublie à les contempler…

Les caractères intimes de ces œuvres médiocres seraient de nature à me décourager davantage[198]. Nos translateurs n’ont rien compris au modèle qu’ils traduisaient, et leur translation est, d’un bout à l’autre, une note fausse qui fait grincer les dents, un contre-sens qui met l’esprit en rage. Ces clercs du XVe siècle étaient de pauvres esprits, et qui surtout n’ont jamais eu le sens de la poésie populaire. Ils ont soigneusement étouffé tout l’élément héroïque de nos vieux poëmes ; ils ont mis leur éteignoir sur ce feu splendide ; ils ont costumé Charlemagne et les douze Pairs à la mode de leur temps et les ont transformés en beaux seigneurs bourguignons de 1450. Nos héros, à leur école, deviennent galants, et, qui pis est, pédants. La foi rude de notre Roland primitif, qui déjà s’était transformée en piété verbeuse dans nos remaniements du XIIIe siècle, devient ici une sorte de rage théologique. Des impuretés plus ou moins voilées se mêlent étrangement à des considérations symboliques et mystiques. Encore un coup, tout s’allonge, tout se décolore, tout languit, tout s’éteint. Ce qui avait commencé par l’héroïsme finit par l’élégance. Les éditeurs de la Bibliothèque bleue enlèvent à chacune de leurs éditions nouvelles quelque trait ancien de plus, quelque vieux mot, quelque vigueur[199]. En comparaison de ces platitudes, la Chronique de Turpin paraît un chef-d’œuvre de poésie spontanée, populaire, primitive, sublime. Je ne puis mieux exprimer ma pensée sur les Romans en prose. Elle est sévère.


XIV. — les voyages de la légende

Il faut que l’ingrate Europe en prenne son parti : nous possédions toute une littérature quand elle savait lire à peine. Oui, la France avait ses odes, ses épopées, ses drames, alors que les nations voisines, si orgueilleuses aujourd’hui, n’attachaient encore de prix qu’à la brutalité militaire et aux coups de lance. Nous étions une grande race poétique, quand la plupart des autres peuples n’étaient encore que de petites races militaires et nomades. Et ce n’était pas encore assez de gloire pour nos pères : leur poésie fut de celles qui ont des ailes, qui voyagent. Si belle que fût la France, cette poésie au vigoureux essor ne consentit pas à y demeurer enfermée : elle prit son vol et fit le tour de l’Europe. L’Allemagne, l’Italie, l’Espagne l’ont vue et admirée. Elle a chanté devant tous ces peuples, et ils ont gardé le souvenir de ces chants qu’ils ont traduits dans toutes leurs langues. C’est ainsi que nos Chansons de geste, c’est ainsi que des poëmes français, consacrés à des héros français, ont inspiré toutes les littératures de l’Europe. Mais, parmi nos vieux poëmes, il n’en est pas dont la popularité à l’étranger ait égalé celle du Roland...

L’Allemagne prétend que Charlemagne lui appartient et n’a rien de français : cette inadmissible prétention n’est pas justifiée par l’histoire littéraire. C’est nous, Franks, qui avons gardé le souvenir vivant du grand Empereur ; c’est nous qui lui avons fait une popularité immortelle ; c’est nous qui l’avons aimé et chanté : donc il nous appartient, donc il est à nous. Si subtile que soit l’érudition allemande, elle n’a pu, avant le xiie siècle, avant l’introduction de nos romans français, rien découvrir en Allemagne qui ressemblât à un chant, à une épopée populaire dont Charlemagne fût le héros. Les deux mille vers de la Kaisercronik[200], qui sont consacrés au fils de Pépin, ne sont pas une œuvre épique. Elle renferme quelques légendes singulières et qu’on ne retrouve pas ailleurs ; mais il est douteux qu’elle soit antérieure à l’invasion victorieuse des traditions françaises.

En réalité, le plus ancien poëme allemand qui ait uniquement Charlemagne et Roland pour objet, c’est le Ruolandes Liet du curé Conrad. Or, le Ruolandes Liet[201] n’est qu’une traduction de la Chanson de Roland, et une traduction souvent littérale.

Les critiques, d’ailleurs, ne sont d’accord ni sur la patrie du curé Conrad, ni sur l’époque où il écrivit sa célèbre traduction. Wilhelm Grimm, qui l’a publiée, avait d’abord proposé les années 1173-1177 ; mais plus tard il avoua « que le style de l’ouvrage lui assignait une date plus reculée[202] ». M. Gaston Paris se prononce en faveur de cette dernière opinion. « Conrad, dit-il, écrivit vers le milieu du xiie siècle, » et il lui donne pour patrie la Bavière ou la Souabe. Le vieux traducteur allemand ne cherche pas, du reste, à cacher qu’il traduit et que l’original de son poëme est français. Mais, par malheur, il l’avait d’abord traduit en latin. Le latin prête à la religiosité. Un clerc, faisant passer en latin notre vieille Chanson, devait de toute nécessité lui donner je ne sais quel air religieux, quelle tournure mystique. C’est, en effet, ce qui arriva. Et tel est le caractère dominant du Ruolandes Liet. Le curé Conrad s’est bien gardé de rien changer à la lettre du modèle qu’il avait sous les yeux, et qui se rapprochait beaucoup de notre texte d’Oxford ; mais il s’est donné toute liberté quant à l’esprit. Il débute par une belle invocation « à Dieu très-puissant et très-bon »[203], et, dans tout le cours de la Chanson, il christianise tout ce qu’il touche. Ce n’est pas, sans doute, la petite dévotion superstitieuse et étroite de la chronique de Turpin ; non, c’est la large, forte et mystique piété allemande. La beauté est absente de l’œuvre apocryphe du faux Turpin, mais non pas du Roland allemand, qui est majestueux et grave[204]. Toutefois nous n’oublierons pas que, le jour où les Allemands voulurent un chant populaire sur Charlemagne, ils furent obligés de l’emprunter à la France. C’est un prince allemand[205] qui commanda le Ruolandes Liet à Conrad. S’il y avait eu dès lors un poëme germain sur le grand empereur, l’œuvre de Conrad eût été inutile.

Chose singulière ! les imitations allemandes de nos vieux poëmes passèrent à peu près par les mêmes phases, par les mêmes transformations que nos Chansons de geste elles-mêmes. Si le Ruolandes Liet répond au Roland que nous allons publier, le Karl du Stricker[206] est l’équivalent très-exact de nos remaniements, de nos refazimenti du xiiie siècle. C’est l’œuvre d’un rajeunisseur qui vivait vers 1230, et le mot stricker ne veut probablement pas dire autre chose que « rapsode » ou « arrangeur ». N’allons pas croire, cependant, d’après ce dernier mot, que l’auteur du Karl ait connu et imité nos poëmes français. Point : il a travaillé presque toujours sur le poëme de Conrad, comme nos remanieurs sur le texte d’Oxford[207]. Il a d’ailleurs traduit son original avec grâce, mais sans chaleur. Le modèle était vivant ; la traduction est assez élégante... pour être morte. Malgré tout, il n’était pas impossible d’écrire encore quelque chose de plus plat. Vers le commencement du xive siècle, l’auteur du Karl Meinet[208] a fait entrer dans cette vaste compilation un autre remaniement du Roncevaux. D’après quel modèle écrivait-il ? D’après le Ruolandes Liet, s’il faut en croire M. G. Paris ; mais, si l’on adopte l’opinion de M. Bartsch, d’après certain remaniement du poëme de Conrad qui appartiendrait au xiiie siècle et ne serait point parvenu jusqu’à nous. La question est délicate. Mais un fait qui est au-dessus de toute discussion, c’est la popularité très-éclatante et très-profonde de notre légende de Roland, qui, durant l’espace d’un siècle ou deux, a donné lieu à trois œuvres capitales en Allemagne, et ces trois œuvres sont plus ou moins directement d’origine française. Elles sont sorties de notre vieux poëme, semblables à ces ruisseaux qui coulent en Allemagne, mais sortent d’une source française.

Jusqu’à présent, c’est de notre Chanson elle-même que nous avons constaté la gloire ; mais voici une autre preuve de la célébrité de notre héros. Ce sont ces nombreuses statues qui, dans quarante ou cinquante villes de la basse Saxe, se voient au milieu de la place publique, qui représentent un chevalier en armes et sont désignées sous le nom de Rolandssaülen ou « colonnes de Roland ». On a déjà écrit sur ces monuments singuliers vingt Dissertations[209], que dis-je ? vingt volumes entiers. M. Hugo Meyer, dont nous avons déjà signalé plus haut les hardiesses étranges, ne craint pas d’affirmer que ce sont très-probablement les colonnes d’Irminsul, détruites par le Christianisme[210]. Un autre érudit (mais français, celui-là) allègue l’usage où furent les Germains (?) d’ériger dans leurs plaids des statues de rois et de héros : « C’était un signe de juridiction indépendante. » M. Génin, avec son bon sens mêlé de malice et de pénétration, prétend que ces statues ont été appelées des Rolands parce qu’elles étaient colossales, et que le peuple, au lieu de dire : « Un géant, » disait : « Un Roland. » Il me semble que M. G. Paris a dit toute la vérité lorsqu’il a fait observer qu’il n’y a pas d’identité réelle entre ces statues et Roland ; qu’en effet, ce nom de Rolandssaülen n’est donné nulle part à ces colonnes avant la fin du Moyen âge ; que ces monuments représentent un personnage symbolique ; qu’il suffit, enfin, que les statues en question aient représenté un guerrier armé pour qu’on y ait reconnu Roland à l’époque où ce nom fut si profondément populaire ; que cette assimilation a d’abord été faite en une seule ville, et que ce nom de Rolandssaülen a, comme une contagion, gagné toutes les villes voisines. Voilà qui est sagement raisonné. Donc, ces statues, par là même qu’elles ne représentent pas réellement notre Roland, attestent sa popularité. Pour bien d’autres statues, c’est tout le contraire. C’est ainsi qu’en Allemagne la gloire de Roland a conservé tout son éclat, bien longtemps après le Moyen âge. La Renaissance, en effet, n’a pas eu, de l’autre côté du Rhin, la détestable influence qu’elle a conquise parmi nous. Elle n’a pas inspiré aux Allemands du xvie siècle cet injuste mépris pour tous les siècles chrétiens, ce dédain sans raison pour toute littérature et pour toute poésie autres que celle de la Grèce et de Rome. Encore aujourd’hui Roland, notre Roland n’est pas oublié là-bas. Ce n’est point ici le lieu de parler des beaux travaux d’érudition qui lui ont été consacrés. Qu’il nous suffise de dire qu’un Allemand, M. Hertz, a fait récemment[211], de notre vieux poëme, l’objet d’une traduction qui est à la fois scientifique et agréable, exacte et poétique. D’un autre côté, M. Simrock s’est proposé de répandre dans le peuple, sous la forme de contes attrayants, un certain nombre de nos légendes épiques[212]. Noble pensée, et qui n’était encore venue à aucun de ceux qui travaillent en France pour les ouvriers et pour les enfants ! Par malheur, il est de ces légendes allemandes qui ne sont pas empruntées à notre tradition épique, et dont la note est absolument fausse. Telle est celle qui représente le neveu de Charlemagne survivant à Roncevaux et venant habiter, sur les bords du Rhin, la terre qui est encore aujourd’hui connue sous le nom de Rolandseck. C’est là que Roland s’occupe, durant tout le reste de ses jours..., à regarder de loin le couvent de Nonnenwerth où s’est enfermée sa fiancée Hildegonde qui l’a cru mort[213]. Hélas ! hélas ! voyez-vous Roland, transformé, sur ses vieux ans, en je ne sais quel jeune premier, blond, sentimental et rêvassier ? Il vaudrait peut-être mieux oublier tout à fait une légende que de la travestir et de la dénaturer à ce point...

Puisque nous sommes en Allemagne, suivons notre légende voyageuse tout près de là : pénétrons avec elle dans ces pays néerlandais, dont la langue, après tout, n’est qu’un dialecte allemand.

Là encore notre légende a traversé les mêmes phases que dans le pays même où elle était née. Le texte primitif de la Chanson de Roland, celui que nous éditons aujourd’hui, a été reproduit assez exactement et parfois même résumé (la chose est assez rare) en deux fragments, qu’a publiés M. Bormans[214]. Les deux autres fragments[215], publiés par le même érudit[216], se rapportent à nos remaniements. C’est ce qu’a nettement démontré M. G. Paris[217] contre les prétentions ultra-belges de M. Bormans. Un petit livre néerlandais du xvie siècle, la Bataille de Roncevaux[218], répond fort exactement aux versions en prose de nos manuscrits et de nos incunables. Seulement, cette œuvre, qui fut très-profondément populaire, est mêlée de poésie et de vers, et l’influence du faux Turpin s’y fait sentir en même temps que celle de notre vieux poëme. Tel a été le destin du Roland aux Pays-Bas. Nous constaterons bientôt qu’il a subi, en Italie et en Espagne, des péripéties analogues. Et c’est peut-être le cas de faire ici remarquer par avance combien cette popularité universelle de notre Roland chez tous les peuples, sous tous les cieux et par tous les climats, est contraire à cette méchante doctrine de Taine sur l’influence presque absolue de la Race, du Climat et du Tempérament. La donnée philosophique de notre légende est partout la même. Sans doute, elle a été modifiée par l’Italien et l’Espagnol d’une autre façon que par l’Allemand et le Scandinave ; mais, malgré tout, c’est toujours la même légende et la même idée ; c’est la même mort héroïque de Roland pour son pays et pour sa foi. Donc, il y a, dans toute littérature, quelque chose d’universel, quelque chose d’humain qui domine tous les accidents, qui persiste à travers tous les siècles, sous tous les degrés de latitude, parmi toutes les races, toujours et partout. La mort de Roland fera battre le cœur d’un Indien ou d’un Arabe, comme elle fait battre le nôtre. La Race et le Tempérament ne sont qu’un accident dominé par l’homme et surtout par Dieu. Telle est la moralité qu’il faut tirer de ces voyages de notre Épopée nationale...

Notre légende ne craint pas le froid. Elle prend hardiment son vol vers le nord, et la voilà qui passe la grande mer. Et où va-t-elle ainsi ? En Islande. Oui, la gloire de Roland a pénétré jusque-là, et elle y a fait halte pendant plusieurs siècles. La Karlamagnus’s Saga[219] est une vaste compilation empruntée à nos meilleures Chansons de geste. C’est presque une traduction. L’auteur islandais fait entrer dans son œuvre un certain nombre de nos vieux poëmes, dont quelques-uns ne sont point parvenus jusqu’à nous dans leur langue originale. On peut juger par là de la popularité de notre épopée chez des peuples qui étaient si longtemps demeurés étrangers à la civilisation chrétienne. Mais M. Gaston Paris fait remarquer avec raison que cette popularité n’était pas de longue date, et qu’elle fut surtout l’œuvre d’un roi intelligent, Haquin V. C’est pendant son règne (1217-1263) que furent sans doute composées ces Sagas, empruntées à nos romans, Rollants rimur[220], Feraguts rimur[221] et tant d’autres[222]. Mais c’est à cette époque surtout qu’il convient de faire remonter la Karlamagnus’s Saga. Cette œuvre, inconnue en France avant les travaux de M. G. Paris, se divise en dix branches : notre Roncevaux forme la huitième. Jusqu’à la mort de Roland, le compilateur islandais ne fait que suivre très-servilement le texte primitif de notre Chanson, d’après un manuscrit fort semblable à celui d’Oxford. Mais, à cet endroit de son récit, il a trouvé sans doute que le modèle français devenait un peu long, et il l’a vigoureusement abrégé. En cinq pages, il a résumé toute la seconde moitié de notre poëme[223]. C’est un coup d’État fort regrettable[224].

Nous parlions tout à l’heure de cette Bibliothèque bleue qui répand encore dans nos campagnes, à tant de milliers d’exemplaires, nos Romans défigurés, mais encore tout remplis de la gloire de Charlemagne et de Roland. Eh bien ! il existe, il circule en Danemark une œuvre toute semblable, c’est la Keiser Karl-Magnus’s Kronike. Un auteur inconnu (ce n’est point Pedersen, comme on l’a cru longtemps[225]) a eu l’idée, au quinzième siècle, de résumer la Karlamagnus’s Saga, en s’aidant de la traduction de quelques autres poëmes français. Rien n’égale la vogue de ce petit livre, dont une édition nouvelle vient de paraître à Copenhague[226] et qui, jadis imité de l’islandais, a été tout récemment traduit en cette langue. En vérité, il faut aimer ces humbles petits livres qui répandent notre gloire en des pays si éloignés de la France. Quelles ne doivent pas être la joie et la fierté du Français qui, s’arrêtant devant la boutique d’un libraire à Reykiavik, y voit en montre la Kronike om Kaiser Karlmagnus, et qui entend le nom de Roland sur les lèvres d’un paysan islandais[227] !

L’Angleterre aussi a eu son Roland. Un poëte anglais du xiiie siècle a essayé de combiner, avec certains emprunts faits à la Chronique de Turpin, un modèle français qui ne se rapportait pas à la plus ancienne version de notre poëme[228]. Du reste, les manuscrits français du Roland qui ont existé en Angleterre, prouvent que notre légende y était connue, y était aimée. Ajoutons que notre Conqueste du grand roi Charlemaigne a été traduite en anglais sous le titre de The lyf of Charles the Great. Cette traduction sortit, le 18 juin 1485, des presses de Caxton ; mais les critiques anglais se sont trompés en la considérant comme une œuvre originale dont Caxton lui-même aurait été l’auteur[229]. Trop de patriotisme peut quelquefois nuire à la vérité.

Et maintenant redescendons vers le midi, en traversant la Pologne, la Hongrie, la Russie, l’Orient. Nous n’y entendrons point, par malheur, beaucoup d’échos de notre légende. Je ne pense pas que la Pologne ait connu ce Roland qu’elle aurait si bien compris et aimé. Une traduction de notre vieux poëme a été récemment publiée à Varsovie ; mais c’est une œuvre artistique plutôt que populaire[230]. Matthias Corvin, d’après son biographe[231], oubliait le boire et le manger pour écouter les chants où était célébré le neveu de Charlemagne : il se levait alors plein d’enthousiasme et faisait de grands gestes comme s’il avait dix mille ennemis devant lui et une armée à sa suite. Je consens à ce que Depping ait entendu chanter, par des paysans de la Sibérie, un chant populaire calqué sur la célèbre romance espagnole : Mala la visteis, Franceses, — La caza de Roncesvalles[232] ; mais je voudrais en être plus sûr. Les Grecs du Bas-Empire étaient moins faits encore que les Sibériens pour l’intelligence de notre poésie nationale. Une allusion à la mort de Roland, qu’on a découverte à grand’peine dans le De rebus Turcicis de Laonicus Chalcondylas : voilà tout ce que nous trouvons chez cette race en perpétuelle décadence[233]. C’est peu. Quant à ce bon ermite turc, qui montra à Thévenot l’épée et le tombeau de Roland à Burse, en Natolie, je n’ai jamais pu me persuader que ce fût un véritable ermite... et un vrai Turc[234]. Prétendre que Roland est mort musulman, me paraît une plaisanterie qui dépasse de beaucoup la gaieté musulmane. Vite, quittons ce pays ingrat et embarquons-nous pour l’Italie...

C’est en Italie que l’histoire de notre légende a traversé le plus de phases régulières ; c’est en Italie qu’elle les a le plus régulièrement traversées... Tout d’abord les traditions sur Charlemagne et Roland ne s’y répandent qu’oralement. La popularité de nos héros n’existe encore que sur les lèvres italiennes. Mais bientôt les monuments figurés, les pierres vont parler. On connaît ces statues de Roland et d’Olivier, qui sont grossièrement sculptées sur le portail de la cathédrale de Vérone[235]. Et Génin a cité avant nous cette inscription encastrée dans le mur de la cathédrale de Nepi : « L’an du Seigneur 1131, les chevaliers et consuls de Nepi se sont liés par serment. Si l’un d’eux veut rompre notre association, qu’il meure de la mort infâme de Ganelon[236]. »

L’Italie alors (le fait est attesté par de précieux textes que Muratori a recueillis), toute l’Italie est parcourue, à l’égal de la France, par les « jongleurs de gestes[237] ». Ils s’arrêtent sur les places de ces belles villes, toutes entourées de grands palais féodaux ; ils font retentir leurs vielles et chantent les héros français, Olivier, Roland, Charlemagne. La foule s’entasse autour d’eux, frémissante. Des héros italiens on ne sonne mot. La France et ses chevaliers suffisent alors, et suffisent largement à alimenter l’enthousiasme de toute l’Europe. Mais ce n’est là que la première période de cette curieuse histoire de notre légende en Italie. Il faut en venir à des preuves littéraires, à des documents écrits. La France (écoutez bien ceci) va faire ici plus qu’elle n’a fait nulle part ailleurs. Elle ne va pas seulement prêter ses traditions épiques à une nation étrangère : elle va lui imposer sa langue. Voici l’époque de ces Romans franco-italiens dont on a déjà tant parlé. J’entends par là ces poëmes écrits en un français plus ou moins grossièrement italianisé, tels que le Roland de Venise[238] ; tels aussi que la Prise de Pampelune[239], Aspremont[240], certaines parties de l’Entrée en Espagne[241] ; tels enfin que cette compilation sur Charlemagne[242] à laquelle appartiennent Beuves d’Hantone, les Enfances Charlemagne, les Enfances Roland, les Enfances Ogier et le Macaire publié par MM. Guessard et Mussafia[243]. Il faut toutefois nous expliquer nettement sur ces Chansons, qui d’ailleurs ne sont italianisées ni au même degré, ni de la même façon l’une que l’autre. On a prétendu que la langue de ces poëmes était un dialecte spécial à l’usage de l’Italie du Nord : nous avons essayé longuement de démontrer le contraire, et avons cru prouver jusqu’à l’évidence que des vers tels que les suivants : « Davanti li roi fu la raïna mené, — E fu vestua d’una porpora roé. — Sa faça, que sol eser bel e coloré, — Or est venua palida e descoloré[244] ; que de tels vers, disons-nous, sont des vers français indignement défigurés par l’ignorance d’un scribe italien. Ce n’est point là une langue originale : c’est du français écorché par un Italien qui veut à toute force se faire comprendre de ses compatriotes. C’est un baragouin, et non pas un dialecte. Lisez le premier vers venu du Roland de Venise, et vous en arriverez aisément aux mêmes conclusions. Il résulte de là qu’en somme, et moyennant quelques corrections, le français était compris des habitants de l’Italie du Nord, ou, tout au moins, des lettrés. D’où vient donc cet étrange orgueil des Italiens, qui prétendent encore aujourd’hui à être les pères de toutes les littératures de l’Europe ? « Rien n’existait avant nous, rien que la barbarie et les ténèbres. » Voilà ce que nous avons nous-mêmes entendu cent fois en Italie, et nous nous rappelons encore les clameurs formidables qui éclatèrent, en 1856, contre notre Lamartine, lorsqu’il essaya de critiquer le génie du Dante. Nous fûmes, à cette occasion, très-vertement traités de « peuple sauvage et ingrat ». De nos Chansons de geste, les Italiens ne soufflent mot ; ni de notre langue française qu’ils ont parlée et écrite ; ni de notre littérature française qu’ils ont imitée, empruntée, aimée et applaudie quelques cents ans avant la Divine Comédie. Où est l’ingratitude ?

L’Italie, d’ailleurs, ne se borna pas à faire un succès à nos Chansons françaises plus ou moins italianisées. Leur popularité exigea davantage. Il fallut les traduire en véritable italien, et c’est ce que firent, vers le milieu du xive siècle, les compilateurs des Reali di Francia[245]. Cette fois, c’est à la prose qu’on eut recours. Le huitième livre (encore inédit) des Reali est intitulé : la Spagna ; il est tout entier consacré à la grande expédition d’Espagne et à Roncevaux. Suivant M. Gaston Paris (qui n’a pu d’ailleurs étudier que les rubriques de l’œuvre italienne), l’auteur de cette branche des Reali se serait borné d’abord à imiter de fort près la Prise de Pampelune. Mais nous savons en outre que l’auteur de l’Entrée en Espagne, Nicolas de Padoue, avait composé un Roncevaux : c’est fort probablement ce Roncevaux qui est reproduit en substance dans le huitième livre des Reali. Or, si le second poëme de Nicolas de Padoue ressemblait à sa première œuvre, il devait renfermer des fragments considérables de nos poëmes français, ou, pour parler plus exactement, de certains remaniements qui avaient pour base la Chronique de Turpin. Quoi qu’il en soit, il est facile de voir la large place qu’occupe notre épopée nationale, et en particulier notre Roland, dans la littérature italienne, même après le règne de Dante. Les Italiens ont commencé par écouter nos légendes et se les graver dans la mémoire ; puis, ils nous ont pris nos poëmes tout faits ; puis, ils les ont traduits en prose. Ils ne s’arrêteront pas là.

Ces romans en prose, ces Reali, eurent un éclatant succès qu’attestent éloquemment un grand nombre de manuscrits et d’éditions imprimées. Mais les Italiens n’étaient pas faits pour aimer longtemps de telles fictions dépouillées de l’harmonie et de la couleur poétiques. On éprouva de bonne heure le besoin très-vif de mettre en vers les Reali, et en particulier la Spagna. Sostegno di Zanobi se chargea volontiers de cette dernière besogne, à laquelle il apporta, d’ailleurs, plus de bonne volonté que de verve originale. Son poëme, la Spagna istoriata[246], est un calque des Reali, ou plutôt de Nicolas de Padoue. Qu’importe ? Un grand pas vient d’être fait : il existe enfin un poëme épique en vers italiens. Ce poëme, malgré sa médiocrité, ouvre toute une ère nouvelle. Il va, comme l’a si bien dit M. G. Paris, « être le prototype de l’Épopée italienne. » À tout le moins, c’est son point de départ[247].

D’autres poëtes vont venir, mais vigoureux et originaux. Ils regarderont autour d’eux : ils chercheront un sujet, un héros d’épopée. La Spagna frappera leurs oreilles et leurs yeux. « Roland ! s’écrieront-ils, il n’y a que Roland ! » Et Pulci écrira son Morgante maggiore[248], et Boiardo, son Orlando innamorato[249], et l’Arétin, son Orlandino[250], et l’Arioste, son Orlando furioso[251]. Toujours Roland, partout Roland ! Ah ! je le sais, ce ne sont plus là de véritables Épopées populaires et spontanées. Les amours ardentes, les voluptés lascives, les petites jalousies, le grand style ruisselant et coloré de l’Arioste ne ressemblent plus guère à la simplicité mâle et à la farouche chasteté de notre Roland. Mais enfin, ce sont là nos héros ; et l’Arioste eût en vain cherché des héros italiens dont la célébrité fût comparable à la gloire de notre Charlemagne et de son neveu. Pulci, lui, prétendait se moquer de la chevalerie et narguer les chevaliers ; mais, arrivé à la mort de Roland, ce railleur n’y tient plus. Il se sent soudain une grande âme qu’il veut en vain étouffer, et il pleure magnifiquement, il éclate en larmes sublimes[252]. Quant aux médiocres successeurs de ce grand poëte, quant aux auteurs de la Rotta de Roncesvalle et de la Vita e Morte d’Orlando[253], ils n’ont à nos yeux qu’un mérite : celui de prouver par leurs œuvres la persistance, l’opiniâtre et indestructible persistance de la légende de Roland. En l807[254] il se trouvait encore un poëte pour rimer des octaves sur la mort de Roland [255]. En 1807 ! En Italie ! C’est sur ce fait qu’on peut terminer l’histoire de notre légende dans le pays de l’Arioste et du Tasse…

Donc, après que l’Italie eut avidement écouté nos traditions épiques, que l’écriture n’avait pas encore fixées ; après que des jongleurs lui eurent chanté nos propres poëmes plus ou moins italianisés ; après qu’on eut réduit nos Chansons de geste en prose italienne ; après que des poëtes italiens eurent traduit cette prose en vers de leur pays ; après ces quatre époques que nous avons essayé de déterminer nettement, une cinquième époque s’ouvrit. Il parut en Italie tout un groupe de génies vigoureux, beaux chanteurs et beaux coloristes, un peu railleurs et dont les larmes étaient mêlées de sourires : Boiardo, l’Arétin, Pulci, et surtout l’Arioste qui fit école et dont les derniers élèves ont écrit je ne sais quelles platitudes rolandiennes jusqu’au commencement du siècle où nous vivons. Il ne nous reste plus qu’à demander à l’Italie quelque reconnaissance pour nos poëtes du moyen âge, et, à défaut de reconnaissance, un peu de justice.

Passons en Espagne, et saluons tout d’abord ce boulevard sublime de la chrétienté contre l’islamisme, ce glorieux avantposte des nations chrétiennes. Nous n’avons pas à nous occuper ici de la légende du Cid[256], sinon pour répéter avec le dernier éditeur français de ce beau Chant national : « Le poëme du Cid est du milieu du xiie siècle. Plusieurs critiques le font plus moderne : aucun ne lui a assigné une date antérieure. Or, à la même époque où parut ce premier monument de la littérature espagnole, nous avions déjà, nous, Français, non pas seulement une œuvre isolée, mais toute une littérature. » Et M. Paulin Paris ajoute, avec raison, que le Cid fut composé sur le modèle des Chansons de geste françaises[257]. Sur l’antériorité du Roland, les avis ne sont plus partagés : tous les érudits sont d’accord.

Il n’est pas moins certain que l’Espagne fut de fort bonne heure sillonnée par des jongleurs[258], qui avaient la bouche pleine des noms de Charlemagne et de Roland, et qui racontaient à la française cette légende si française. Mais de très-bonne heure une réaction se fit contre ces récits trop glorieux pour la France, trop oublieux du nom espagnol. La passion s’en mêla ; la jalousie nationale éclata. De là tout un autre groupe, non pas de légendes ou de traditions, mais de récits ou plutôt d’imaginations espagnoles : « Comment ! Charlemagne aurait eu l’audace de faire des conquêtes au delà de nos Pyrénées, sur le noble sol de l’Espagne ! Et voilà ce que nous chantent nos jongleurs ! Nous leur donnons un énergique démenti ; nous protestons contre leurs fables, et allons rétablir la vérité. À Charlemagne et à Roland nous allons opposer un héros tout espagnol et qui les vaincra. » Ainsi raisonna l’Espagne des xiie et xiiie siècles. Rodrigue de Tolède [259] fut l’un des premiers à donner un corps à ces protestations trop aveuglément patriotiques. Il raconte, dans sa Chronica Hispaniæ [260], que Roland fut défait à Roncevaux par Bernard del Carpio. Et le voilà, ce héros tout imaginaire qu’on ne craint pas d’opposer à notre héros historique. Alfonse X [261] ira plus loin dans sa Cronica general. Ce roi catholique ne rougira pas de représenter Bernard del Carpio comme l’allié du roi Marsile et des Musulmans. Donc les Espagnols auraient été, avec les païens, les auteurs de ce guet-apens dressé contre une nation sœur, contre un peuple et un roi très-chrétiens ! Il est vrai que, pour raccommoder les choses et effacer un peu l’odieux de ce vilain conte, Alfonse X suppose une seconde expédition de Charles en Espagne qui, du moins, aurait été victorieuse, et tout se termine par l’élévation de Bernard del Carpio au trône d’Italie. C’est le roi des Franks qui prend ce traître par la main et lui met cette couronne sur la tête... Tel est le Roncevaux [262] espagnol. C’est ingénieux peut-être, mais à coup sûr méprisable. Aussi cette version ne réussit-elle qu’à moitié dans le pays même qui avait le plus intérêt à l’adopter. Sans nous y arrêter plus longtemps, nous entrons ici dans la troisième période de cette histoire. C’est celle des Romances[263]. Il sera toujours difficile de
préciser l’époque à laquelle elles furent primitivement composées. Si nous n’en possédons pas aujourd’hui dont la forme soit antérieure au xve siècle, il est très-certain que quelques-unes, par leur fond, peuvent remonter deux siècles plus haut. Eh bien ! c’est parmi ces Romances que l’on va saisir en flagrant délit les divergences des Espagnols au sujet de Roncevaux. Il est, en effet, deux classes bien distinctes de Romances : celles qui sont espagnoles, et celles qui sont françaises d’inspiration. Les premières, comme le Mala la visteis, Franceses, appartiennent au
même courant d’opinion que la Cronica general ; les autres sont sorties de nos Chansons de geste plus ou moins exactement comprises et imitées. À vrai dire, je crois que ce dernier courant finit par l’emporter. L’Espagne aussi a sa Bibliothèque bleue, et son livre le plus populaire, c’est l’Historia de Carlomagno, de Nicolas del Piemonte, qui a conservé depuis 1528 jusqu’à nos jours toute sa fraîcheur, toute sa vogue. Or, qu’est-ce que l’Historia del emperador Carlomagno y de los doce Pares de Francia ? Une traduction pure et simple de notre Conqueste du grant Charlemaine des Espaignes, ou, pour parler plus net, de notre Fierabras auquel on a joint quelques chapitres sur Roncevaux, empruntés au Faux Turpin. Cette traduction espagnole fut elle-même traduite en portugais, et ornée, au xviiie siècle, de deux Suites également portugaises[264], où il n’est plus question de Roncevaux ni de Roland. Bref, la tradition française triomphait dans toute la Péninsule. Les « huit Romances » de Juan Jose Lopez[265] ne sont encore, au xviie siècle (?), qu’un résumé poétique de notre éternel Fierabras. Comme on le voit, le sol de l’Espagne et les oreilles des Espagnols étaient bien préparés pour accueillir tout ce qui chantait la gloire de Roland, et cela bien avant Juan Jose Lopez et ses romances. Lorsque la célébrité de la nouvelle école des poëtes italiens, lorsque la renommée de Boiardo et de l’Arioste franchit la mer et parvint en Espagne, il se trouva une foule de poëtes espagnols pour traduire l’Orlando innamorato et l’Orlando furioso. Ces traductions pullulèrent[266], et l’on entendit partout retentir le nom de notre héros, qui, déjà habillé à l’italienne, devint bientôt méconnaissable sous le déguisement des traductions espagnoles. Mais tout ce bruit allait cesser[267]. La grosse voix railleuse de Cervantes allait bientôt gourmander tous les fabricants de romans plus ou moins chevaleresques. En 1605, parut la première partie de Don Quichotte[268]. Nous aimerions ce livre, s’il n’avait pas tué la véritable Chevalerie en même temps que la fausse, s’il n’avait pas déshonoré la légende de notre Roland en même temps que celle d’Artus. Malgré la foule de ses admirateurs, nous regardons Don Quichotte comme un livre dont l’influence a été détestable. Il a plu à Victor Hugo de ranger Cervantes parmi les quatorze grands génies de l’humanité. Jamais l’auteur d’une parodie ne méritera tant de gloire. Et nous protestons !

Mais voici que nous avons parcouru toute l’Europe. Partis de France par le Rhin, nous voici par les Pyrenées revenus en France. Avons-nous besoin de dire qu’en France tout est plein de Roland ? Les trouvères et les troubadours n’ont que ce nom aux lèvres, et la Poésie lyrique ne le chante pas moins ardemment que l’Épopée. Les romans de toutes les autres Gestes lui rendent le même hommage, et l’auteur inconnu de la Bataille Loquifer[269] place notre héros, auprès d’Artus, de Perceval et de Gauvain, dans les délices élyséens de la fameuse île d’Avallon. Ce nom, ce souvenir de Roland, fait en quelque manière partie de la vie publique de nos pères. Toutes les fois que la France est vaincue on n’entend que ce cri : « Ah ! si Roland était là ! » Lorsque Raoul de Caen[270] veut rendre hommage à Robert, comte de Flandre et à Hugues le Grand, il s’écrie : Rolandum dicas Oliveriumque renatos. Et l’on connaît cette histoire mise assez méchamment sur le compte du roi Jean, qui se plaignait de ses chevaliers et à qui l’on aurait insolemment répondu : Non defuturos Rolandos si adsint Caroli. Le mot n’était pas nouveau : Adam de la Halle l’avait déjà prononcé au siècle précédent, et l’auteur de la Vie du monde lui avait donné sa forme définitive, lorsqu’il avait dit : Se Charles fust en France, encore i fust Rolans. Paris aimait particulièrement le souvenir du neveu de Charlemagne : on lui attribuait (sans aucun fondement) la fondation de l’église Saint-Marceau[271]. Le voyageur trouvait dans nos rues, dans nos maisons, partout, le nom et l’image de notre héros. C’étaient les enseignes, c’étaient les vitraux[272], c’étaient les jongleurs de gestes qui, au xve siècle encore, chantaient Roncevaux aux grandes fêtes de l’année ; c’étaient ces livres populaires et ces grossières images dont nous avons parlé. Bref, la gloire de Roland était à son apogée. Mais, hélas ! l’heure de l’oubli et de l’ingratitude allait bientôt sonner.

Voici la Renaissance : notre légende va mourir.


XV. — la période de l’ingratitude et de l’oubli le dernier outrage

Voici ce qui certain jour est arrivé à un grand peuple : « Décidément, s’est-il dit en s’éveillant, il faut que j’aie une littérature, une poésie, une épopée. On m’assure, et je me persuade que depuis mille ans je n’ai rien fait encore pour conquérir ce trésor. Rien, rien, je n’ai rien. Pas même une langue digne de chanter les héros… que je n’ai point. Je suis absolument barbare. Il est vrai que je suis en même temps chrétien et catholique ; mais Poésie et Vérité sont, paraît-il, deux choses fort distinctes, et, bien que je possède dans l’Église la plénitude de l’absolue Vérité, je suis, littérairement parlant, demeuré à l’état sauvage. Ma propre histoire m’ennuie et me dégoûte. Clovis est un enfant cruel qui me fait horreur ; Charlemagne est encore d’une rudesse toute germaine ; Roland a-t-il existé ? saint Louis et Jeanne d’Arc sont-ils poétiques ? Oh ! qui me donnera de beaux héros aux noms sonores et gracieux ? Qui me donnera un langage harmonieux et noble ? Mais voici mes héros, les voici. Salut, ô Grèce antique ! Hector, Agamemnon, salut ! Délicieux idiome, le plus beau qui soit né sur les lèvres humaines, je veux te parler, je veux te faire peu à peu pénétrer comme un rayon charmant dans les ténèbres et dans la laideur de ma langue native. Je vais, je vais remonter joyeusement le cours des siècles écoulés, et, puisque le christianisme n’a pas porté bonheur aux lettres, m’élancer d’un bond au delà des âges chrétiens. Cher paganisme, tu es le père de la beauté ; sans toi pas de riantes images, pas de beaux vers, pas d’épopée, pas de patrie. Je serai païen en poésie, en histoire, en art, et chrétien seulement aux heures de la prière. Tout était mort, tout va revivre : c’est la Renaissance ! »

Vous connaissez le peuple qui a tenu ce langage : c’est la France, et elle suivait en cela l’exemple de l’Italie. Or, dans le moment même où elle tenait ce langage contre lequel nous ne saurions assez nous indigner, un jongleur passait, chantant Olivier et Roland. La France lui imposa brutalement silence : « Assez de ces sauvageries poétiques ! Assez de ces vers baroques et de ces noms ridicules ! Assez de ces chants de bergers ! » Le jongleur dut se taire. Roland, indigné, fit place à Hector ; Agamemnon détrôna le grand Empereur à la barbe fleurie ; Troie fut préférée à « France la douce », et voici le Décret qui fut promulgué : « Art. 1. La France n’a pas eu de littérature, ni de poésie, ni d’art, avant l’an 1500 de Jésus-Christ. — Art. 2. Elle en aura une désormais, grâce à la Grèce et à Rome religieusement imitées. — Art. 3. Sont regardés comme non avenus tous les poëmes barbares du moyen âge : Ronsard est chargé d’écrire la grande Épopée française. »

C’est ainsi qu’en effet les choses se passèrent à l’époque de la Renaissance, et nous ne pouvons jamais en parler sans quelque frémissement de colère. Le peuple, par bonheur, ne trempa pas dans cette conspiration ; mais toutes les classes lettrées furent plus ou moins coupables. Il fallut assister au spectacle révoltant d’un peuple se découronnant lui-même et proclamant qu’il n’avait pas d’antiquités littéraires ; que les éléments mêmes d’une poésie nationale lui avaient fait défaut ; que sa langue était méprisable autant que sa littérature ; qu’il n’avait pas enfin une histoire ni des héros comparables à ceux des Anciens. Cela n’était encore rien. Des clercs, des prêtres, des évêques, fort honnêtes d’ailleurs et bien intentionnés, élevèrent la voix pour dire que la Vérité n’est pas poétique ; que le Christianisme est contraire à la Beauté ; que l’Église est antipathique à l’Art ; que l’Évangile et le grand style ne sauraient marcher de compagnie. Et ils se mirent à traduire en « beau latin » leur bréviaire dont la barbarie les agaçait. Et ils se tournèrent, en adoration, vers ce soleil levant de la littérature et de la philosophie païennes, devant Platon, devant Horace, devant Anacréon lui-même !

Sans doute, il fallait connaître l’Antiquité ; sans doute, il la fallait aimer. Mais à ce point ? non pas. Et d’ailleurs, il était très-facile de concilier cet amour avec le respect de son pays, avec le souvenir de ses héros, avec le culte de sa poésie nationale. C’est ce que l’Allemagne et l’Angleterre surent bien faire : c’est ce que l’Italie et la France ne firent pas.

Donc, ne nous attendons pas à trouver, depuis le xvie siècle, nos vieux poëmes entourés du même amour. Ils seront désormais stationnaires ; ils ne recevront plus de nouveaux développements : car il n’y a plus désormais à s’occuper de nos Chansons et en particulier de notre Roland que deux classes de lecteurs : d’une part, le peuple des campagnes et la petite bourgeoisie qui dévorent nos Romans en prose, et, d’un autre côté, les érudits qui commencent à considérer ces Épopées tant dédaignées comme une curiosité, comme une « antiquaille », comme un objet de vitrine ou de musée. Hélas ! la Chanson de Roland est bien morte, puisque les érudits s’en occupent.

Deux savants du xvie siècle ont eu le mérite d’ouvrir la voie à ces nouvelles études : nous avons nommé Fauchet et Pasquier. Mais quel esprit différent ils apportent à ce travail ! L’un est plein de mépris pour nos vieux poëmes, et ne le dissimule pas. L’autre ne sait pas cacher ses sympathies très-vives pour cette poésie oubliée. Fauchet est un esprit critique, agressif, voire un peu bilieux. Dans son Recueil de l’origine, de la langue et poésie françaises[273], il essaie de faire connaître « cent vingt-sept poëtes français antérieurs à 1300 ». Il prononce bien le nom de Girart d’Amiens ; mais de Roland, pas un mot. S’il en parle dans ses Antiquitez et Histoires gauloises et françaises[274], c’est pour attaquer les fables du Faux Turpin avec je ne sais quelle acrimonie qui n’est pas de situation. Le bon Pasquier[275], causeur charmant bien qu’un peu long, n’a pas ce ton colère, lorsqu’il cherche à démêler les éléments historiques de la légende de Roland à Roncevaux[276]. À Duverdier et à la Croix du Maine[277], il ne faut demander que des indications bibliographiques ; il faut surtout nous montrer fort reconnaissants de celles qu’ils nous donnent sur ces vieux poëmes si dédaignés de leur temps. C’est ainsi que quelques savants du xvie siècle travaillaient dans l’ombre sur nos antiquités nationales, tandis que la foule des érudits se tournait uniquement vers l’étude lumineuse et charmante de la littérature antique. Le temps n’était point venu où les Français attacheraient enfin quelque prix à l’histoire des lettres françaises. On ne s’occupait guère qu’à essayer de créer une nouvelle langue nationale, aussi grecque, aussi latine et aussi peu française qu’il se pouvait. Tel était l’idéal. Cependant Ronsard régnait ; car l’on peut dire avec quelque justesse : « Le roi Ronsard. » Pressé par tous les beaux esprits de son temps, il consentit, un jour, à composer cette Iliade, cette Énéide qui manquait à son pays et, d’une main lourde, écrivit les quatre premiers livres de sa très-médiocre et très-ennuyeuse Franciade[278]. Il eut l’esprit de sentir qu’il induirait ses lecteurs en bâillement, et s’arrêta. La grande entreprise épique de la Renaissance avorta misérablement[279].

Le xviie siècle eut, contre le moyen âge et contre notre Èpopée, un mépris qui fut plus régulier, plus correct, mais aussi vif. Là-dessus, l’école de Malherbe est d’accord avec celle de Ronsard. Seulement, elle englobe Ronsard lui-même dans son dédain, le trouvant trop fantaisiste et trop léger. D’ailleurs, on était séparé du moyen âge par une distance plus longue. On l’ignorait davantage : disons le mot, on l’ignorait absolument. Les idées de la Renaissance reçurent donc du « grand siècle » leur consécration classique ; on les codifia ; on leur donna leur formule définitive. Les qualités littéraires des premiers Renaissants, la verve, la grâce, la fécondité, furent remplacées par une gravité qui ne les valait pas. La possibilité d’une littérature, d’une poésie chrétiennes fut niée en principe par Boileau et par tout son temps, et il fut proclamé que décidément Dieu n’est pas assez poétique. Quant aux héros français, il ne pouvait en être question pour une Épopée. Leurs noms n’étant pas suffisamment doux, on les jeta à la porte de la poésie française, et il fut admis par tous les gens de bien que la prise de Troie était un sujet inépuisable, et qu’en fait de nationalité, il nous restait à chanter uniquement celle des Grecs et des Romains. Aussi, furent-ils couverts des épigrammes les plus fines, ces auteurs ridicules qui s’obstinèrent à trouver Charlemagne épique. Un Louis le Laboureur ne s’avisa-t-il pas d’écrire un poëme héroïque qui portait précisément ce titre malheureux : Charlemagne[280]. Il est vrai qu’il est plein d’adulations et même de platitudes à l’adresse du grand Roi. Et puis, il est si médiocre, si médiocre ! Et à quoi pensait ce pauvre Courtin qui, en l’espace de deux ou trois ans, publia deux autres poëmes sur le grand Empereur ? Le seul titre de ces billevesées[281] jetait Boileau en des indignations bien légitimes... Par bonheur, les Italiens faisaient encore goûter un peu leur littérature aux Français, et la poésie de Boiardo et de l’Arioste exerçait quelque influence parmi nous. Il faut que je remercie Quinault d’avoir osé prendre Roland pour sujet d’un de ses opéras, en 1685[282]. Il fit preuve par là d’un bon goût auquel son siècle n’était pas accoutumé ; il empêcha les beaux esprits de son temps de se déshabituer tout à fait de notre gloire et du nom de notre héros. Puis, l′érudition française était là, qui commença dès lors de se passionner sérieusement pour nos origines littéraires. Nos bénédictins, nos grands érudits laïques ou ecclésiastiques empêchèrent la prescription de s’établir contre Roland. Un grand savant italien leur avait ouvert la voie. Baronius, dans le tome xiii de ses Annales[283], avait discuté, en vrai critique, les légendes ou les fables auxquelles avait donné lieu le désastre de Roncevaux. Les Bollandistes ne pouvaient que suivre un tel exemple : dans leur tome ii, et à l’occasion de « saint Charlemagne », ils flétrissent énergiquement le Faux Turpin. Ce sont ces mêmes savants qui, en 1688, prononcèrent ces paroles mémorables, où il fut enfin rendu justice à nos malheureuses Chansons : « Peut-être (dirent les Bollandistes, au sujet de saint Guillaume de Gellone[284]) celui qui publierait ces poëmes mériterait bien de la vieille langue française. » Malgré le peut-être, cette phrase était une hardiesse ; que dis-je ? une témérité, si l’on songe au moment où elle fut prononcée. Notre légende, d’ailleurs, avait dû occuper quelques historiens qui ne pouvaient s’empêcher de la rencontrer sur leur route. Pierre de Marca étudia Roncevaux dans l’histoire[285]. Au sujet de la légende elle-même, les esprits se partageaient. Moreri déclare net et d’un ton roide que nos Romans sont des contes fabuleux[286]. le bonhomme Mézeray est plus crédule ; il l’est trop ; car il admet comme un fait historique que Roland fut enterré à Blaye, et il le qualifie très-gravement « d’amiral des côtes de Bretagne et de comte d’Angliers[287] ». Un esprit délié, un type parfait d’érudit sagace et aimable était Huet, évêque d’Avranches, qui, dans sa Lettre à M. de Segrais sur l’origine des romans[288], cite vingt de nos Chansons. Nommerai-je Ducange[289], ce courageux Ducange, que nous pouvons fièrement opposer aux meilleurs savants de l’Allemagne ? Quel est le document que Ducange n’a pas eu entre les mains et n’a pas su utiliser pour son merveilleux Glossaire ? Il a lu le Roncevaux du xiiie siècle ; il le cite souvent. C’était le temps où, jaloux de lutter avec les Jésuites, les Bénédictins, conduits par le grand Mabillon, recueillaient et critiquaient les Vies de saints de leur Ordre[290] : le monument de Saint-Faron leur donna lieu de parler de Roland et de la belle Aude. Néanmoins, il faut l’avouer, le critique du xviie siècle qui a le plus intelligemment discuté notre Épopée et en particulier la légende de Roland, ce n’est pas un Français, mais un Allemand : Leibnitz a devancé de deux siècles l’érudition de son pays et la nôtre. Dans ses Annales de l’Empire[291], il réfute longuement le faux Turpin ; il émet et cherche à justifier cette idée que la fable de Ganelon est sortie de l’histoire de Wenilo, archevêque de Sens ; il traite, en passant, la question difficile des Rolandssaülen, et, perçant d’un coup d’œil d’aigle les ténèbres de la science, va jusqu’à soupçonner que nos premières Chansons de geste pourraient bien remonter au ixe siècle. Ce n’est plus là de l’érudition seulement, c’est presque du génie. Leibnitz était un des esprits les plus larges de son temps, tout à fait étranger aux petitesses et aux étroitesses de la Renaissance. Il comprenait que tous les siècles et toutes les littératures méritent d’être étudiées et qu’aucun écrit humain ne saurait être indifférent à l’homme. Mais le xviie siècle n’était pas fait pour comprendre une
doctrine si élevée. Le xviiie encore bien moins, et l’antipode de Leibnitz fut Voltaire.

Voltaire ! Parmi tous ceux qui ont tenu une plume, entre tous les hommes qui ont écrit ou pensé, je n’en connais pas un, non, pas un seul qui ait été moins apte à parler sainement de l’Épopée et de la poésie primitive. Il n’a même pas eu la notion de ces choses augustes. La façon dont il a parlé de la Bible atteste éloquemment que, dans toute l’histoire du monde, il n’a jamais compris que le xviiie siècle. Son grand critérium historique, c’est le plus ou moins de ressemblance que les autres siècles offrent avec le sien. C’est ainsi qu’il a jugé l’Ancien Testament. Mais qui ne comprend pas la Bible ne comprendra jamais Roland. Aussi Voltaire se réjouit-il de déclarer que, de toutes les nations, la France est la moins poétique. Erreur monstrueuse[292], et qui nous fait courir je ne sais quel feu d’indignation dans les veines. Quant à nos poëmes du moyen âge, Voltaire n’est même pas de force à en supposer un instant l’existence, et tel est le « Roi » du xviiie siècle. Contre une telle influence, que pouvaient les savants ? Ils étaient pleins de bonne volonté, mais comptaient si peu de lecteurs. Quelques pages de la Bibliothèque historique du P. Lelong sont consacrées, en 1719, à une bibliographie bien imparfaite de nos vieilles Chansons. Dans un Mémoire de l’Académie des inscriptions, Galland[293] étudie, en 1736, le Charlemagne de Girart d’Amiens, dont il ne reconnaît d’ailleurs ni le caractère, ni le sujet, ni le titre. Il en cite des vers, mais les écorche effroyablement. J’aime mieux M. de Lamoignon, racontant, trente ans avant Galland, son voyage à la vallée et à la chapelle de Roncevaux[294]. Le monument de Saint-Faron est de nouveau décrit et critiqué par D. Toussaint Duplessis, en son Histoire de l’Église de Meaux[295]. Toutefois, ce ne sont là que des débris de monographies sans largeur et sans lien. Vienne donc un grand ouvrage qui soit tout entier consacré à nos origines littéraires ! Voici cette œuvre que nous attendons, voici l’Histoire littéraire des Benédictins[296]. Je plains ceux qui sont aujourd’hui tentés de sourire des naïvetés et des hardiesses de D. Rivet. Oui, l’illustre Benédictin a quelquefois été trop loin, et je ne saurais admettre avec lui que les Remaniements de notre Roland soient du xie siècle « tout au moins ». Cependant je ne m’indigne pas, et vivent de telles exagérations ! Il est beau de pécher par excès de patriotisme. La véritable critique aura son tour et rétablira bientôt toutes choses en leur place. Bref, les auteurs de l’Histoire littéraire ont été ceux qui ont le mieux contre-balancé l’influence de Voltaire, et qui ont surtout le mieux préparé la réhabilitation de nos vieux poëmes. Laissons après cela, laissons le traducteur de J. de Ferreras s’écrier, au sujet de Roncevaux : « Ce n’est qu’un tissu de fables et de contes de vieilles[297]. » Laissons le P. Daniel insulter Roland, en ne le croyant renommé « que dans les contes de l’archevêque Turpin[298]. » De telles erreurs sont presque aussitôt réparées que commises. D. Carpentier, dans le même temps, complète le Glossaire de Ducange[299] ; l’Encyclopédie elle-même[300] est forcée de discuter la signification des « statues de Roland » et enfin, Lacurne de Sainte-Palaye commence héroïquement ses gigantesques travaux. Il fait transcrire nos Chansons de geste[301] ; il leur emprunte, pour son Dictionnaire, dix mille exemples très-précieux. Au milieu de l’indifférence générale, dom Rivet et lui ne désespèrent pas. C’est ainsi qu’il faut être. Un travailleur consciencieux tel que Sainte-Palaye peut détruire l’œuvre de l’écrivain le plus influent de son temps, d’un Voltaire. Il ne lui faut qu’une chose pour en arriver là : être dans le vrai.

Cependant, au nez de Voltaire lui-même, les exemplaires de la Bibliothèque bleue circulaient dans toute la France. Galien le restauré et la Conqueste du grand Charlemagne avaient plus de popularité que l’Essai sur la poésie épique. Nos Romans, défigurés, méconnaissables, avaient encore des milliers ou plutôt des millions de lecteurs[302]. Mais les classes lettrées et riches les avaient décidément oubliés. Tout ce qui portait de la poudre et des mouches ignorait Roland et nos épopées nationales. En serait-il toujours ainsi ? Cette ignorance était-elle invincible ? — Non, répondirent MM. de Tressan et de Paulmy d’Argenson.

M. de Paulmy d’Argenson eut un jour une idée : sous les yeux avides des lecteurs de son temps, il entreprit de faire successivement passer les Romans de tous les siècles et de tous les pays. Belle entreprise, mais à laquelle il était médiocrement préparé. Si l’on commençait une telle œuvre en l’an de grâce 1871, on s’attacherait sûrement à offrir au public les textes originaux et sévèrement contrôlés de chacune de ces fictions, que l’on comparerait entre elles et dont on montrerait les sources. Telle est la méthode critique de notre temps ; mais ce n’était pas celle du xviiie siècle. Au lieu de présenter leurs romans sous leurs véritables habits, MM. de Paulmy et de Tressan leur donnèrent à tous, uniformément, les habits de leur siècle, la jaquette dorée, la poudre et les mouches. On travestit ainsi un grand nombre de Chansons de geste. Mais Roland, le pauvre Roland ! On eut la pensée déplorable de composer une « Histoire » de notre héros, en amalgamant nos vieux romans avec les poëmes italiens[303]. Cette cuisine fut abominable. Mais ce n’est rien en comparaison de la « Chanson de Roland restituée par M. de Tressan ». Restituée est adorable. « Oui, s’écrie M. de Tressan, je vais vous la reconstituer telle qu’elle devrait se chanter à la tête de nos armées. » Et il se met bravement à la besogne, en prose et en vers. Il se grise tellement à ce travail, qu’il en arrive bientôt à croire lui-même à sa propre imagination. Il déclare d’un air fort sérieux que les soldats français ne disaient sans doute que les sept premiers couplets. — Et de quelle chanson parle-t-il donc ainsi ? — De la chanson qu’il vient de composer, lui, Tressan !!![304] Heureux homme, heureux mélange de Marseillais, de Gascon et de talon rouge. Néanmoins, et quoique je l’aie citée ailleurs, il faut citer encore, citer toujours cette restitution de Roland. Je l’ai dit, d’ailleurs, dans le titre de ce chapitre : « C’est le dernier outrage. » Mais il est rude.


XVI. — le dix-neuvième siècle
réhabilitation de l’épopée française et de la chanson de roland


Il est une gloire qu’on ne pourra jamais enlever à notre siècle : c’est d’avoir littérairement compris toutes les autres époques, c’est de leur avoir rendu pleine et absolue justice. La Renaissance avait lancé dans le monde moderne cette doctrine à laquelle trop d’esprits demeurent encore attachés : « Dans l’histoire du monde, on ne peut signaler que deux ou trois siècles véritablement littéraires. Il faut n’étudier que ceux-là, et passer rapidement devant les autres. » Le XIXe siècle a parlé tout autrement : « Tous les siècles, par cela qu’ils sont humains, sont dignes de fixer l’attention de nos esprits. Il est utile, il est bon de savoir quels ont été, pour tels ou tels hommes, à telle ou telle époque, l’idéal, le type, la notion de la Beauté. » Et nous ajouterons que cette connaissance est particulièrement noble et nécessaire quand il s’agit de l’histoire littéraire de notre pays. Combien de gens savent le siècle de Pèriclès, et ignorent honteusement celui de saint Bernard ou de saint Louis !

Donc, notre siècle a réhabilité les études trop dédaignées sur la littérature et l’art du moyen âge. Il a remis le moyen âge lui-même dans une meilleure lumière. Elle a beaucoup de défauts, notre pauvre époque ; mais, sans être injuste, on ne saurait lui refuser une grande largeur dans les idées, une noble générosité dans le cœur !

Cet excellent mouvement en faveur de nos siècles chrétiens n’est pas dû, comme on pourrait le croire, aux efforts des érudits français ou même allemands. Non ; c’est aux poëtes qu’on le doit. Déjà sans doute le grand Schlegel avait protesté, de l’autre côté du Rhin, contre la petitesse de certains écrivains qui voulaient réduire à quelques pieds carrés le champ de l’histoire littéraire. Mais pour qu’une idée circule rapidement dans le monde, il faut qu’un Français s’en empare. C’est nous qui frappons, en fait d’idées, la monnaie universelle. Je veux bien que le romantisme germain ait précédé le nôtre ; mais sans Chateaubriand, sans Victor Hugo, je suis persuadé que la réaction en faveur du moyen âge eût misérablement avorté. Quelques pages du Génie du Christianisme et de Notre-Dame de Paris, où les savants trouvent aujourd’hui tant d’inexactitudes et de notes fausses, ont plus fait pour cette réhabilitation nécessaire que toutes les œuvres de Goethe et de Schlegel, et surtout que toutes les dissertations des académiciens du monde entier. Ô belle puissance du poëte, ô privilége magnifique de la poésie ! Voilà de quoi entraîner tout un siècle. Certain soir, le poëte est frappé du bel effet que produisent les ruines gothiques au clair de lune : il le dit en beaux vers. Les gens du monde s’émeuvent et vont voir ces ruines si bien éclairées. Parmi eux se glisse un érudit qui les étudie de plus près, les analyse, les critique, les reconstruit et bâtit un beau système archéologique. Mais sans le poëte, le savant n’eût rien fait.

C’est ainsi que les choses se passèrent parmi nous, et la réaction contre la Renaissance fit bientôt les plus rapides, les plus admirables progrès. On commença par l’architecture et les monuments figurés que les travaux des Alexandre Lenoir et des Millin remirent aisément en honneur. Mais, comme tout se tient dans l’histoire d’un siècle, il fallut arriver un jour, et l’on arriva en effet devant nos Chansons de geste, devant notre Épopée nationale sur laquelle on dut se prononcer. Néanmoins, ce ne fut pas l’affaire d’un jour, et nous voudrions montrer bien nettement à nos lecteurs le chemin que l’on parcourut avant d’en venir là. La pensée, d’ailleurs, est comme la parole : elle n’est jamais nette avant d’avoir été longtemps et péniblement balbutiée. Eh bien ! ce que nous voudrions écrire en quelques lignes, c’est l’histoire de nos balbutiements sur la poésie du Moyen âge.

Une première époque, que j’appellerais volontiers « période de préparation ou d’intuition », s’étend depuis les premières années de notre siècle jusqu’à 1832. C’est alors que l’on se prit d’amour pour le « Gothique ». Il faut tout dire, les commencements de cette passion furent ridicules, et l’on aboutit, en littérature comme en art, à ce qu’on a si bien nommé le genre « troubadour-Empire ». Roland fut en grand honneur dès la République, et l’on a trop oublié que le fameux refrain « Mourons pour la patrie » appartient à un chant de Rouget de Lisle, intitulé : Roland à Roncevaux[305]. C’était d’ailleurs l’époque où les romances étaient un véritable fléau, et l’on y célébrait particulièrement « Roland, l’honneur de la chevalerie ». M. de Baour-Lormian, écrivant un épithalame officiel pour le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, ne manquait pas de s’écrier : « Ah ! du Chant de Roland le cirque a retenti[306]. » Le « chant de Roland » : que pouvait bien vouloir dire M. de Lormian-Baour ? Était-ce la « jolie chanson » qu’avait suppléée M. de Tressan, et à laquelle renvoie le Dictionnaire universel de Prudhomme en 1812[307] ? À coup sûr, M. de Roquefort Flaméricourt ne nous éclairera guère sur cette difficulté, lui qui se borne à nous apprendre, dans son État de la poésie française aux XII e et XIIIe siècles[308], que « l’on chantait encore la chanson de Roland sous la troisième race ». Rien, rien également dans l’Essai sur la poésie et les poëtes français aux xiie, xiiie et xive siècles, de Benoiston de Châteauneuf[309]. Malgré les horreurs de la guerre qui ravageait leur pays, quelques savants allemands étaient un peu plus avancés : H. von der Hagen et Büsching écrivaient dans un coin des notices sur le Ruolandes Liet et le Stricker[310]. Vers la même époque, Dutens faisait paraître à Londres ses Tables généalogiques des héros de Romans[311]. Mais, qui le croirait ? ce fut un poëte médiocre écrivant en prose, qui travailla le plus (nous ne dirons pas le mieux) sur un sujet aussi abandonné. On ne peut guère nommer sans rire M. de Marchangy et la Gaule poétique[312] ; on ne peut guère les lire sans bâiller. Néanmoins les notes de cette œuvre boursouflée attestent que l’auteur s’est donné quelque souci pour être exact. C’est fort peu de chose en vérité ; mais cela fit avancer la science de quelques millimètres au moins. Et n’est-ce rien ? D’ailleurs la Gaule poétique fut lue et goûtée dans le plus beau monde, et elle inspira à quelques bons esprits le goût des études sur le moyen âge. Quant au Chant funèbre en l’honneur de Roland, c’est, à dire le vrai, un effroyable pathos. « Roland expire (dit ou plutôt déclame M. de Marchangy). Les monts ont tremblé ; l’air a frémi ; les bêtes féroces regagnent leurs tanières ; le géant se cache entre les pins de la colline, et la sentinelle des châteaux lointains s’inquiète à ce chant surnaturel qui se fait entendre jusqu’à l’armée française. » J’en ai cité davantage ailleurs[313] ; mais on voit quels beaux sujets de pendule renferme l’œuvre de M. de Marchangy. Tous les partis, du reste, s’accordaient alors à s’occuper de Charlemagne, et la Caroléide du vicomte d’Arlincourt faisait écho au Charlemagne[314] de Lucien Bonaparte. L’Allemagne, cependant, continuait son petit train d’érudition, et Wilken publiait à Heidelberg des fragments du Ruolandes Liet[315]. Mais la France, pour lutter de science avec l’Allemagne, n’avait qu’à suivre sa propre tradition, sa tradition bénédictine. Notre Académie des Inscriptions avait eu l’honneur de le comprendre, et n’avait pas désespéré de mener à bonne fin l’Histoire littéraire de la France. Le quatorzième volume[316], œuvre de MM. de Pastoret, Brial, Ginguené et Daunou, contenait une Notice sur Geoffroy, prieur de l’abbaye du Vigeois, mort en 1184. C’était, comme on le voit, toucher de près aux origines de la Chanson de Roland, puisqu’à cette occasion tout le problème de la Chronique de Turpin se dressait devant les continuateurs de dom Rivet. Ils n’étaient pas encore de taille à l’aborder. Au milieu de cette nuit épaisse, quelques lueurs commençaient à briller. Déjà, à la fin du siècle précédent, dans ses Canterbury’s tales of Chaucer[317], Tyrwhitt avait signalé la présence à Oxford du manuscrit français que nous allons publier et traduire. Le bon Anglais ne se doutait pas de la gravité de cette note qu’il écrivait en passant : le pauvre vieux manuscrit oublié, dont il révélait l’existence, ne lui apparaissait pas, comme à nous, lumineux et beau. Un autre Anglais, J. P. Conybeare, en reconnut du moins la profonde antiquité, et le salua « comme le plus ancien spécimen qui existât en ce genre dans les Collections de manuscrits. » Or, ces lignes précieuses étaient imprimées dans un Magazine anglais : c’est assez dire qu’elles eurent des milliers de lecteurs[318]. La même année, dans le tome x des Mémoires de la Société royale des Antiquaires de France, M. Louis de Musset analysait un des remaniements de notre vieille Chanson, et publiait quelques fragments du texte de Versailles[319]. Il allait jusqu’à annoncer la prochaine (!!) publication du Roncevals, par M. Guyot des Herbiers.

Cinq ans plus tard, un savant modeste[320] prenait la place de M. Guyot des Herbiers et ne reculait pas devant une entreprise qui, à cette époque, paraissait plus qu’à moitié héroïque. S’il fut encouragé et aidé, ce ne fut certes point par les continuateurs de l’Histoire littéraire. Quelques pages du tome xvi[321] se rapportaient bien à nos Chansons de geste[322] ; mais elles étaient de M. Daunou, qui ne comprit jamais l’importance, même historique, de nos vieux poëmes. Bref, la science n’était pas faite, et, chose plus triste, la science ne se faisait pas. Même il y eut alors en France quelques années de sommeil, et ce sommeil parut fatal aux destinées de notre antique Épopée. Par bonheur, les savants étrangers « montèrent la faction du soldat endormi », et empêchèrent que l’on n’oubliât tout à fait nos Chansons, dont tout au moins l’existence était connue. À Copenhague, paraissait une nouvelle édition de la Kronike om Keiser Karl Magnus[323], qui est, comme on le sait, un abrégé populaire de la Karlamagnus’s Saga, et, par conséquent, un écho exact, quoique affaibli, de notre plus ancienne chanson. En Italie, Melzi publiait la première édition de sa Bibliografia dei romanzi e poemi cavallereschi d’Italia[324], où l’on trouvait l’indication de tant de poëmes servilement empruntés à la France. Vers le même temps[325], paraissait, à Milan, l’ouvrage du docteur Ferrario : Storia ed analisi degli antichi romanzi di cavalleria[326]. Ce n’était pas un chef-d’œuvre, sans doute ; mais, n’était-ce pas alors une action rare et méritoire que d’appeler l’attention publique sur la Chevalerie, ses lois et ses rites, à l’occasion de ces pauvres romans italiens dont on ne connaissait pas encore les originaux, les modèles français ? Donc, le livre de Ferrario eut un grand retentissement, et nous sommes joyeux de le constater. Un érudit français en saisit toute l’importance et lui consacra, dans le Journal des Savants, un de ces articles plus influents que bien des volumes[327]. Or, cet érudit courageux était celui-là même qui avait ressuscité ou plutôt créé, non-seulement en France mais en Europe, la science de la littérature provençale ; c’était le grand Raynouard, que l’imperfection de sa science ne nous empêchera jamais d’admirer comme un des pères de l’érudition française et même allemande. Cependant l’Allemagne nous donnait l’exemple en publiant quelques fragments d’une chanson française consacrée à la jeunesse de Roland : Imm. Bekker insérait, à la suite de son Fierabras[328], des extraits de notre Aspremont. Le peuple d’outre-Rhin n’avait pas d’ailleurs oublié notre grand héros national, et les Contes de Musœus[329] ne faisaient que consacrer cette popularité de vieille date dans la légende intitulée : Les Écuyers de Roland. Malgré tout, c’étaient encore les imitations allemandes de notre Roland qui exerçaient le plus vivement la patience et la pénétration des érudits germaniques. H. Hoffmann étudiait encore, en 1830, le Ruolandes Liet et le Stricker[330]. De notre vieux poëme, rien. C’est à ce moment que la France enfin s’éveilla[331]. Deux esprits prime-sautiers, hardis, et qui devaient un jour devenir plus que téméraires, MM. Michelet et Quinet, étaient bien faits pour entraîner l’opinion vers la littérature abandonnée du Moyen âge. Tous deux aimaient ardemment la France, et le Moyen âge ne leur semblait pas encore haïssable. L’un écrivit sa Lettre sur les Épopées du Moyen âge[332], dans cette Revue des Deux Mondes qui a si vaillamment secondé à cette époque la lutte en faveur de nos antiquités littéraires ; l’autre, plus officiel, publia son Rapport au Ministre de l’instruction publique sur les Épopées françaises du xiie siècle, restées jusqu’à ce jour en manuscrit dans les Bibliothèques du Roi et de l’Arsenal[333]. Cependant M. Bourdillon travaillait toujours à son édition du Roncevaux, et c’est ce que constate, en 1831, M. Paulin Paris, dans sa Lettre à M. de Monmerqué sur les romans des douze pairs de France[334]. Mais, comme on le voit, tant de travaux n’avancent point la grande question. Ce ne sont là que des préludes ou, pour mieux dire, des balbutiements. Personne encore n’a eu l’audace de regarder notre Épopée en face. C’est un Français qui eut cette hardiesse en 1832. Il était d’une École où l’on n’a jamais appris à estimer la littérature du Moyen âge : son initiative n’en fut que plus méritoire. Nous ne pouvons jamais ouvrir, sans quelque émotion, cette brochure de M. Monin, « élève de l’École normale », qui porte la date de 1832 et est modestement intitulée : Dissertation sur le Roman de Roncevaux[335]. L’auteur, je le sais, ne connaît pas le texte d’Oxford et donne au texte de Paris, à ce remaniement, une importance qu’il ne peut avoir, qu’il n’a point. Mais enfin il l’analyse ; mais il lui trouve une date à peu près exacte. Il va plus loin, il s’élève jusqu’à la notion des légendes rolandiennes qui circulaient oralement aux ixe et xe siècles ; il admet l’existence de cantilènes nationales dont notre Roland aurait été le héros. Le faux Turpin ne l’arrête pas, et il lui dit nettement son fait. Le roman original, à ses yeux, est antérieur à la chronique, et non pas la chronique au roman. Bien qu’il ne connaisse pas la rédaction primitive de notre Chanson, M. Monin avoue volontiers que ce texte précieux n’est pas celui dont il fait l’objet de son travail. Et, devançant de plusieurs années les érudits de son temps, il ajoute que les peintures exactes de la vie féodale se trouvent dans ces œuvres trop dédaignées de la littérature de nos pères. C’est par là que finit la Dissertation sur le Roman de Roncevaux. L’auteur est bien loin de tout savoir, mais il a tout entrevu ; et c’est ce qui donne tant d’importance à cette humble brochure, à ces 116 pages. C’est ce qui nous amène aussi à la regarder comme l’œuvre capitale et caractéristique de cette première période que nous avons appelée « époque de préparation ou d’intuition ». Mais cette histoire externe de notre Chanson au XIXe siècle ne fait guère que commencer, et voici que nous entrons dans une seconde époque qui sera moins longue et plus décisive…


XVII. — suite du précédent

L’œuvre capitale de cette seconde période est l’édition de la Chanson de Roland, que M. F. Michel donna en 1837. Mais nous ne sommes encore qu’en 1832 et, avant cette publication d’une importance si considérable, il s’écoulera cinq années pleines de faits, pleines d’œuvres. Les quelques pages de l’élève de l’École normale avaient eu de l’écho, et l’on en parla longtemps dans le petit cénacle des érudits qui s’étaient voués à l’étude du Moyen âge. M. F. Michel consacra à la Dissertation de M. Monin un Examen critique[336], où il signalait, avec quelque hésitation, l’existence du manuscrit d’Oxford. M. Saint-Marc-Girardin en fit le sujet de quatre articles dans le Journal des Débats, qui avait alors une si grande autorité littéraire. Le maître lui-même parla, et le maître alors c’était Raynouard. Dans le Journal des Savants de juillet 1832[337], il étudia l’élément historique de la légende de Roland, et traita la grande question des Cantilènes. Le jeune auteur de la Dissertation, ému de tant de critiques qui étaient en même temps des hommages, s’exécuta de bonne grâce et publia immédiatement quatre pages de Corrections et additions. Comme on le voit, la vie reprenait possession de nos romans oubliés. Un professeur aimé, vif, spirituel, éloquent, vint plaider leur cause en bons termes devant un auditoire d’élite : Fauriel entreprit de débrouiller les origines de notre Épopée. Par malheur, la science n’était pas encore assez avancée pour qu’on pût faire un bon travail d’ensemble. Fauriel fut ingénieux : il entrevit, il devina souvent la vérité ; mais il ne put la voir, la révéler tout entière. Les quelques lignes qu’il donna à Roland dans la deuxième de ses leçons[338], sont de tout point insuffisantes. Mais enfin l’attention publique était en éveil : autour de la légende de Roland, il se faisait un bruit qui ressemblait presque à une popularité nouvelle : on admettait que la France avait possédé jadis des poëmes nombreux, auxquels tout le monde ne refusait plus le nom d’Épopées. Fauriel n’avait point parlé en vain : A. W. Schlegel discuta les idées du brillant professeur dans une série d’articles auxquels un journal politique fit le meilleur accueil[339] ; car la presse quotidienne prenait de plus en plus une part active à cette lutte. Mais le meilleur travail sur la matière était l’œuvre d’un Allemand, à qui nous devons d’ailleurs tant d’excellents livres sur la littérature du Moyen âge. Dès l’année 1833, F. Wolf[340] parla de la Chanson de Roland, comme beaucoup de Français ne savent pas en parler en 1870. Il s’agissait toujours de nos Remaniements. Mais déjà, ô bonheur ! on était sur la trace du texte original, et ce sera le grand honneur de M. F. Michel d’avoir vaillamment suivi cette piste. Vingt travaux, d’ailleurs, le tenaient en haleine. Un débat intéressant s’élevait, en France, sur la versification de nos vieux poëmes, et Raynouard[341] cherchait à réfuter les idées de l’abbé de la Rue sur la rythmique de la Chanson de Roland. Cette fois, c’était bien notre version primitive qui était en jeu, et, en effet, l’abbé de la Rue en avait publié presque involontairement quelques couplets. Même il avait prononcé le nom de « Turold » et déclaré que la famille de ce poëte était normande[342]. Le poëte lui-même figure, disait-il, sur la tapisserie de Bayeux. Deux ans après, paraissait le tome xviii de l’Histoire littéraire[343], où M. Amaury Duval consacrait à « Turold, auteur du Roman de Roncevaux », un très-médiocre article, mais où du moins il avait le mérite d’appeler « épopée » notre Chanson. Épopée ! c’était presque un blasphème, et les classiques, les purs, durent se voiler la face. M. F. Michel, qui a eu le tort de ne pas suivre assez exactement le mouvement de la science en Allemagne, ne pouvait cependant ignorer que le célèbre Gervinus parlait longuement du Ruolandes Liet dans son Histoire de la poésie nationale en Allemagne[344]. À coup sûr, il ne demeurait pas étranger à la fameuse polémique sur ce fameux chant d’Altabiscar qui est l’œuvre d’un faussaire très-spirituel, mais enfin d’un faussaire[345]. Tout encourageait M. F. Michel. Le goût du public s’attachait décidément à ces études. Le libraire Silvestre réimprimait ou plutôt reproduisait presque servilement l’édition gothique de la Chronique de Turpin, translatée en français[346]. Dans ses Invasions des Sarrazins en France[347], M. Reynaud émettait, au sujet de Roncevaux, cette très-ingénieuse hypothèse « que les Sarrazins avaient fort bien pu prendre part au combat où périt Roland ». Avec une verdeur et un entrain juvéniles, M. Paulin Paris commençait la publication de ses Manuscrits français de la Bibliothèque du Roi[348], œuvre où il est aisé de constater aujourd’hui plus d’une erreur de détail, mais qui était bien faite pour éveiller la curiosité et donner quelques dévots de plus au culte trop longtemps délaissé de notre poésie du Moyen âge. La Belgique elle-même ne se mettait point en retard. M. de Reiffenberg nous offrait bravement son édition du Philippe Mouskes[349], livre énorme, mal fait, indigeste, touffu, obscur, et où les pièces justificatives ont plus de valeur que l’œuvre principale. Mais malgré tout, que de richesses ! On y trouve une nouvelle édition de la Chronique de Turpin et des extraits de la Chronique de Tournai ; on y peut lire enfin les rubriques des Conquestes de Charlemagne, par David Aubert, et cette compilation importante du xve siècle n’était pas encore connue dans le monde savant. Puis, dans son Introduction du tome II, M. de Reiffenberg étudie longuement la légende de Roland, de Ganelon, d’Olivier et de tous nos héros épiques. Ah ! si ce grand travailleur avait eu plus de sens critique et une cervelle mieux ordonnée ! C’est le Francisque Michel de la Belgique. Quoi qu’il en soit et comme nous venons de le dire, le Francisque Michel de la France se trouvait, en 1835 et 1836, fort encouragé dans ses travaux sur le Roland. Un homme éminent, et dont on trouve le nom mêlé à tant de grandes choses, M. Guizot, comprit toute l’importance de notre Chanson et désira la voir publiée en son texte original. Il donna une mission à M. F. Michel. Ces missions littéraires, on en a singulièrement abusé, et elles sont à peu près devenues ridicules. Aucune ne fut plus utile que celle de M. Francisque Michel en 1835. Il s’installa à la Bodléienne d’Oxford, plaça devant lui le fameux manuscrit 23 du fonds Digby, copia notre vieux poëme, et, moins de deux ans plus tard, fit paraître la première édition de notre grande Épopée nationale. Grâces en soient rendues à Dieu, dont la Providence s’étend aux études littéraires : c’est un Français qui eut cette gloire et non pas un Allemand !

Cette première édition[350], il est aujourd’hui trop facile de la critiquer, après trente-trois ans de nouvelles recherches et de travaux approfondis dus aux savants de toute l’Europe. Il est aisé sans doute d’y relever des erreurs de lecture, de restitution, de critique. Mais je dirai bien haut qu’elle mérite le respect, et il y aurait de l’ingratitude à ne pas lui rendre justice. Elle est d’ailleurs beaucoup plus soignée que les dernières œuvres de M. F. Michel. Dans une longue Préface, l’auteur essaie de montrer quels sont les fondements historiques de la légende ; puis, il fait une utile revue de travaux dont elle a été l’objet, réfute l’abbé de la Rue, discute la question du chant que Taillefer entonna à la bataille d’Hastings, et, après des considérations sur les Chansons de geste, expose le plan de son édition. Alors il nous offre le précieux texte de la Chanson, divisé par laisses. L’édition est complétée par un Glossaire et un Index trop succincts, mais où l’on trouve plus d’une indication importante, et par la publication d’un certain nombre « de textes anglais, latins, allemands, italiens et espagnols relatifs à notre légende ». Cette seule partie du travail de M. F. Michel atteste une véritable largeur de vues qui n’était pas commune à cette époque. Je ne tairai pas un détail : l’éditeur offre à ses lecteurs un fac-simile assez exact du manuscrit d’Oxford. C’était leur donner le moyen de contrôler la date de ce manuscrit ; c’était aussi leur faire connaître le vêtement grossier sous lequel notre épopée nationale est parvenue jusqu’à nous. Quelle n’est pas la joie des érudits, lorsqu’ils contemplent le plus ancien manuscrit de l’Iliade ? Loin de nous la pensée de comparer ici les deux œuvres ! Mais enfin, à la vue du texte de la Bodléienne, les Français ne peuvent-ils pas éprouver une joie légitime ?

À la période d’invention[351]succède ici la période de vulgarisation. Elle est surtout caractérisée par un livre qui fut publié plus de treize ans après celui de M. F. Michel, par le Roland de M. F. Génin. Mais il ne faudrait pas croire qu’entre ces deux œuvres, rien de décisif n’ait été publié sur nos vieux poëmes de mieux en mieux connus, de plus en plus aimés. Le grand pas venait d’être fait : on possédait enfin le texte imprimé de notre Chanson, et l’on n’avait plus à craindre que les discussions scientifiques restassent à jamais dans ce vague qui leur est si fatal. En 1838, M. Ampère[352], pour sujet de son cours au Collége de France, choisit « la Poésie épique du Moyen âge ». Dix ans plus tôt, on n’aurait pas toléré un tel titre, qui eût passé pour un paradoxe ou un scandale. M. Chabaille[353] avait déjà essayé de vulgariser tout ce qui avait été jusque-là découvert sur nos Épopées chevaleresques. En Allemagne, on faisait mieux encore : on publiait de nouveaux textes. Le Ruolandes Liet était édité par W. Grimm[354], le Ruolandes Liet à travers lequel on peut voir notre Roland, comme on voit l’eau à travers un cristal. Un an plus tard, Bekker écrivait, pour l’Académie de Berlin, son « Mémoire sur les manuscrits français de la Bibliothèque de Saint-Marc[355] », et rencontrait sur son chemin deux Roland d’une valeur bien inégale. Cependant M. Mazuy entreprenait, en France, la comparaison de l’Arioste avec nos Romans chevaleresques[356]. C’était un heureux essai, d’art et de littérature comparées. Bref, les esprits étaient assez bien disposés pour que le Roland de ce pauvre M. Creuzé de Lesser n’obtînt, en 1839, qu’un succès de fou rire[357]. On s’intéressait davantage aux travaux si longtemps attendus de M. Bourdillon : le livre parut enfin, et même, au lieu d’un livre, il en parut deux qui ne répondirent pas à l’attente générale. Loin d’être au courant des travaux de son temps, M. Bourdillon s’était singulièrement attardé. Véritablement amoureux d’un Remaniement qu’il regarda toujours comme le meilleur texte de notre poëme, il ne put même pas se résoudre à le publier exactement, et se permit des arrangements, des coupures, des changements. C’est ce qu’il appela modestement : Roncisvals mis en lumière[358]. Quant à sa traduction[359], c’est une série de notes fausses, ou, pour mieux parler, elle n’a qu’une note, et elle est fausse. Combien plus ils faisaient avancer la science, ces bibliographes allemands, Græsse d’une part[360] et Ideler de l’autre[361], qui, dans une seule et même année, firent paraître sur le Roland des Notices où l’on trouvait déjà tant d’indications utiles et ignorées des Français. D’un autre côté, M. Keller, dans son Romwart[362], publiait très-incorrectement de très-précieux extraits des Manuscrits de Venise. Notre malheur, en France, était de vouloir vulgariser la science avant qu’elle fût faite. Tel est le défaut de M. Charles Lenormant dans son Cours d’histoire moderne[363] ; telle est surtout l’erreur de M. Delécluze, qui publia, en 1845, deux volumes sur Roland et la Chevalerie[364], dont le premier est tout à fait ridicule. Par bonheur, le second n’est qu’une traduction de notre Roland. Traduire notre vieux poëme, c’était le meilleur moyen de le bien vulgariser, et il faut remercier M. Delécluze d’être le premier entré dans cette voie. D’ailleurs, il y eut alors un temps d’arrêt dans le mouvement en faveur de notre Épopée nationale. Un article fort remarqué de M. Littré sur la « poésie homérique et l’ancienne poésie française » nous conduit jusqu’à la révolution de 1848, qui, comme toutes les révolutions, ne fut pas d’abord très-favorable à la science[365]. Cependant, au milieu de la bagarre, M. F. Wey achevait placidement son livre sur les Révolutions du langage en France[366], qui renfermait tout un essai sur la Chanson de Roland[367]. L’Allemagne, qui n’avait pas échappé à la tourmente, continuait plus tranquillement encore de travailler sur les sources, et Massmann éditait, en 1849, la Kaisercronik du xiie siècle[368], où l’on trouve toute une Histoire légendaire de notre Charlemagne. Enfin parut ce livre si critiqué, mais si vivant, de Génin[369]. C’était en 1850, et c’est de cette année que date en France la nouvelle, la vraie popularité de notre Chanson.

Il n’est pourtant pas sans défauts, ce livre qui fut si influent. La critique relève aujourd’hui de grosses erreurs dans cette Introduction, sur laquelle Génin a tant compté pour entraîner l’opinion. Le texte, meilleur sans doute que celui de Michel, n’a pas été contrôlé sur le manuscrit original. À côté d’une restitution heureuse, on peut y signaler bien des hypothèses sans fondement et dont l’édition de Th. Muller a facilement démontré la fausseté. La traduction est pire encore et l’on se demande avec stupéfaction quelle raison a pu déterminer M. Génin, un homme d’esprit, un homme de sens, à traduire un poëme du xie siècle dans la langue du xvie siècle. Mystère ! Les notes sont souvent inutiles et pédantes. Pas de Glossaire. Voilà bien des critiques, et qui sont justes. Quelle est donc la qualité d’ordre supérieur qui pourra racheter tous ces défauts ? L’enthousiasme, la foi. M. Génin a cru à Roland ; il s’est passionné pour la beauté de cette Iliade dédaignée ; il a aimé le vieux poëme ; il a voulu qu’on l’aimât ; il a été dévoré de la belle folie du prosélytisme. Voilà ce qui communique tant de chaleur à sa Préface, tant de charme à ses notes, tant de vie à sa traduction. Ajoutez à cela que Génin était Français jusqu’au bout des ongles, que sa pensée était nette, que son style était clair. Il n’en fallait pas tant pour émouvoir les esprits. Une polémique très-vive s’engagea sur-le-champ. MM. Guessard[370], P. Paris[371] et Magnin[372] y prirent une part active. Il se fit une grande dépense d’esprit, mais plus encore d’enthousiasme et d’amour. Un second vulgarisateur parut alors, qui voulut condenser le travail de Génin. L’excellente analyse de M. Vitet peut passer à bon droit pour une traduction : la Revue des Deux Mondes, qui la publia, fit connaître Roland dans l’univers entier[373]. Que dis-je ? connaître. Jusque-là notre chanson n’avait été que connue [374] : désormais elle fut aimée.

Le livre de Génin ne clôt pas cette période de vulgarisation dont nous écrivons l’histoire. La science de nos Épopées se glissa ou plutôt pénétra jusque dans les livres élémentaires et « à l’usage des gens du monde ». Pendant que P. Paris, dans le tome xxii de l’Histoire littéraire[375], analysait scientifiquement toutes nos Chansons de geste, un universitaire (qui l’eût espéré ? qui le croirait ?) citait, dans une Histoire de la Littérature française, de longs fragments de notre Roland qu’il ne craignait pas d’admirer très-haut[376]. M. Littré écrivait, deux ans après, son article sur la Poésie épique dans la société féodale[377], et M. Charles Nisard, dans son Histoire des livres populaires[378], étudiait pittoresquement les dernières transformations de la légende de Roland, les Conquestes du grant Charlemagne et Galien le restauré. Collin de Plancy mettait à la portée des enfants la fable de Berte aux grands pieds et quelques autres traditions carlovingiennes[379] : avec un peu plus de travail, il fût devenu notre Simrock. Vers le même temps, Henri Martin, dans la quatrième édition de son Histoire de France, accusait de féodalisme tous les poëmes de notre cycle, et ne consentait à faire d’exception que pour l’auteur du Roland : « Ce fut là, disait-il, le seul chantre de la France[380]. » En l’année 1855-1856, M. Paulin Paris, avant de monter dans sa chaire du Collége de France, distribuait à ses auditeurs un fascicule où étaient imprimés quelque cents vers du Roncevaux de Paris ; il les expliqua très-intelligemment, et ce fut tout le sujet de son cours. Cependant M. Geoffroy était revenu de son voyage dans les bibliothèques de Danemark, de Suède et de Norwége ; il en rapportait une belle liste de Sagas consacrées à nos héros français, et qui étaient de vraies traductions de nos poëmes[381]. L’Allemagne, qu’on accuse parfois de n’être pas assez vulgarisatrice, nous donna, en cette même année 1855, un exemple dont nous ne savons guère profiter. Je parlais de Simrock tout à l’heure : c’est alors qu’il publia une nouvelle édition de son beau livre : Kerlingisches Heldenbuch[382], que lisent avec amour tous les enfants d’outre-Rhin. Déjà les frères Grimm n’avaient pas cru déroger en écrivant leurs Traditions allemandes[383] pour les ignorants, les enfants et les femmes. Quand viendra le temps où les hommes de science et les hommes d’esprit consentiront, en France, à suivre de si hauts exemples ? Jusqu’à quand laisserons-nous à la sottise et à la médiocrité le privilége de faire l’éducation de nos filles et de former virilement l’âme de nos garçons ? Petits livres bêtes, jusqu’à quand règnerez-vous ?

Malgré tout, la lumière continuait à se faire parmi nous, et la France ne montrait pas trop d’inconstance dans son amour si nouveau pour ses vieilles épopées. Mais, par malheur, le succès de toute entreprise, même littéraire, exige en France l’intervention de l’État, et nous ne touchons pas encore à cette ère de décentralisation que nous avons toujours souhaitée et attendue. Donc, l’État dut s’occuper de nos épopées. Il se trouva fort heureusement que nous eûmes affaire à un ministre intelligent et épris des choses du Moyen âge. M. H. Fortoul eut le coup d’œil assez juste pour voir que la publication de nos textes poétiques était encore le desideratum le plus urgent de la science. Il décréta la publication de toute notre poésie du moyen âge, et confia à M. Guessard la direction de ce Recueil gigantesque. Le raille qui voudra ! M. Fortoul n’avait pas eu, suivant nous, une conception trop vaste. La mort fit avorter ce projet, comme elle a tué tant d’autres choses, encore plus grandes, et qui restent grandes quand même. Les soixante volumes rêvés par M. Fortoul, et dont notre Roland eût été l’incomparable frontispice, se sont changés en cette intéressante collection des Anciens poëtes de la France[384], qui doit tant à l’érudition et à la méthode de M. Guessard, mais où Roland n’a pu encore trouver sa place. Cependant les Allemands ne se croyaient pas droit au repos : au moment où l’on imprimait, en France, les premières feuilles d’Aspremont[385], M. Bartsch éditait le Karl du Stricker[386], qu’il importe de comparer au Ruolandes Liet dont il est le remaniement. L’année suivante, M. Ad. Keller publiait le Karl-Meinet, cette compilation très-médiocre du xive siècle, qui donna lieu, en 1861, à un excellent travail de M. Bartsch[387]. Ainsi, l’Allemagne avait déjà publié, il y a dix ans, les trois œuvres capitales qui ont caractérisé, dans le Moyen âge allemand, les trois périodes, les trois phases de l’histoire de notre légende. Les érudits français se tournaient plus volontiers vers l’Espagne. M. Damas Hinard, dans sa préface du Cid[388], comparaît la versification du Roland à celle du vieux poëme espagnol ; M. Baret écrivait, dans l’Art en province, sa Dissertation sur les analogies du Cid avec notre vieille Chanson[389]. D’un autre côté, M. Gachet se servait fréquemment du texte de la Bodléienne pour expliquer, dans son Glossaire que la mort interrompit, les mots difficiles du Chevalier au Cygne, que M. de Reiffenberg avait trop rapidement publié[390]. C’est à cette époque enfin que nous analysions longuement l’Entrée en Espagne, ce poëme si discuté et qui comble, dans la légende de Roland, une si vaste lacune[391]. Partout, partout, on travaillait à vulgariser notre Épopée nationale. Un Danois, M. Rosenberg, faisait de notre vieux poëme le sujet de tout un livre, où il étudiait Roland dans l’histoire et dans la tradition, où il exposait les lois de la rhythmique dans notre vieux poëme, où il abordait enfin toutes les questions que nous avons traitées plus haut[392]. Un Suédois, M. Unger, donnait une excellente édition de la Karlamagnus’s Saga, dont la huitième branche est une traduction ou un résumé de Roland[393]. Un Allemand, M. Hertz[394], traduisait scientifiquement la Chanson du xie siècle en iambiques libres ; un autre, M. Zoepfl, reprenait l’immortelle question des Rolandssaülen[395]. En France, nous étions moins heureux. M. d’Héricault, dans une excellente brochure sur l’Épopée française[396], assignait à notre roman sa vraie place ; ses théories sur les origines germaniques de nos Chansons étaient vivement combattues par M. Paul Meyer[397]. Mais que dire du roman de M. Assolant : la Mort de Roland[398] ? Et de la traduction de M. Jonain[399] ? Ce M. Jonain n’était pas peu hardi : il annonçait modestement la traduction en vers de Job, Virgile, Pétrarque, Burns et Camoëns. Rien n’égale la platitude burlesque de ses vers, qu’il a écrits, hélas ! moins d’après le texte original que d’après la traduction de M. Génin. En voulez-vous un spécimen :


Ganelon part : sous la feuille gentille
D’un olivier peu duisant aux dangers,
En bref délai, du Sarrazin Marsille,
Dans leur attente, il joint les messagers !!!


Tout est de cette force. Il n’est véritablement dans le livre de M. Jonain qu’une page intéressante : c’est la lettre du poëte Mistral, écrivant à notre traducteur que « la Chanson de Roland se chante encore, mais en provençal, dans les Basses et Hautes-Alpes ». Mais, comme on le sait, notre légende avait été plus loin : elle avait franchi les Pyrénées. Un érudit français nous fit alors assister à ses voyages en Espagne, et publia la traduction des principales Romances dont Roland fut le sujet[400]. Sans tant voyager, M. François Saint-Maur visitait pieusement en 1862 le champ de bataille de Roncevaux, et écrivait ses impressions de pèlerinage[401]. De Roncevaux où mourut Roland, à Vienne qui fut le théâtre de ses premiers exploits, la transition est facile. Victor Hugo, dans sa Légende des siècles [402], n’eut pas la hardiesse d’aborder la grande mort de notre héros ; mais il traduisit en vers incomparables les couplets de Girars de Viane consacrés à la lutte de Roland et d’Olivier. C’était donner une popularité nouvelle à la plus française de toutes les légendes, au plus français de tous les héros. Deux ans plus tard Mermet (pourquoi n’était-ce pas Gounod ?) jeta sur la scène de l’Opéra un Roland à Roncevaux, dont il avait emprunté le livret tantôt à notre vieille chanson, tantôt aux poëmes italiens, et d’autres fois, hélas ! à sa propre imagination et aux traditions... de l’Opéra [403]. La musique, je l’avoue, n’était guère qu’une série de pas redoublés réussis et de bonne facture ; les paroles étaient médiocres et plus que médiocres. Mais enfin un grand exemple était donné, et il était prouvé que nous pouvions avoir un théâtre véritablement national. Vienne un grand musicien, qui s’éprenne de ce sujet, et nous aurons une œuvre aussi belle que Faust. Mais, au nom de l’art tant de fois outragé, que le librettiste se borne à traduire et à dramatiser notre vieux poëme. Arrière toutes les médiocrités italiennes ! arrière toutes les imaginations modernes !


XVIII. — suite et fin du précédent

Si notre lecteur nous a bien suivi en ces dernières pages, il a pu constater aisément année par année, mois par mois, et jusque jour par jour, la vulgarisation toujours progressive de notre Roland. Nous voudrions avoir fait bien vivement sentir cette admirable progression. Mais nous ne sommes encore parvenus qu’en 1863. Or, que d’excellents travaux depuis sept ans, pour ne parler ici que de travaux vulgarisateurs ! C’est tout d’abord l’excellente traduction de M. d’Avril, qui conquiert enfin sa place dans une Collection vraiment populaire[404]. C’est, passez-moi le mot, notre Chanson de Roland ne coûtant plus que vingt sous. C’est encore le livre de M. A. de Saint-Albin, où l’on trouve Roland traduit pour la quatrième ou cinquième fois, et accompagné d’une traduction du Faux Turpin[405]. Ce sont vingt conférences, vingt lectures faites devant des auditoires d’étudiants, d’ouvriers, de soldats : et ces auditeurs (nous l’avons vu) pleuraient, frémissaient, admiraient, applaudissaient. C’est notre Épopée traduite en polonais[406] ; c’est la réimpression du petit livre danois consacré depuis le xve siècle à la gloire de Charlemagne et de Roland[407]. C’est M. Fr. Michel, donnant une nouvelle édition de notre vieille Chanson[408], publiant le texte de Paris encore inédit, et accompagnant ces deux textes d’une sorte de traduction populaire. C’est la « Bibliothèque bleue », encore en faveur dans nos campagnes ; c’est Galien le restauré, ce sont les Conquestes du grand Charlemagne errant encore sur les quais de Paris. C’est une autre traduction qui vient de paraître et dont M. Lehugeur est l’auteur : en vers, celle-là, et bien médiocre[409]. C’est M. G. Paris, prenant la Chanson de Roland pour sujet de ses leçons au Collége de France, pendant cette triste année 1870-1871, durant ce siége de Paris, où il est si bon de penser à notre vieille gloire nationale et aux poëtes qui l’ont chantée !

On peut dire, toutefois, que la période de vulgarisation avait fait place dès l’année 1863 à celle de la critique, et cette ère nouvelle avait été inaugurée par l’œuvre d’un Allemand, par la belle édition du Roland que nous devons à M. Th. Müller[410]. Je me sens d’autant plus à l’aise pour le louer, que je crois avoir fait équitablement la part de la France et de l’Allemagne dans l’énumération de ces travaux consacrés à notre vieux poëme. Il me semble même qu’on n’a pas suffisamment rendu justice à l’érudition française. Nous croyons que l’initiative, la patience, la pénétration, la critique même, avec la méthode, l’esprit et la clarté, n’ont pas été le privilége de l’Allemagne. Mais, il faut l’avouer, l’édition de M. Müller est la seule qui soit véritablement critique. C’est lui qui le premier a su utiliser, pour établir son texte, le manuscrit de Venise et tous nos Remaniements, le Ruolandes Liet et le Karl de Stricker. Il a vu, d’un œil net, toutes les lacunes de la version d’Oxford ; il les a comblées par autant d’extraits empruntés aux textes de Venise, de Paris et de Versailles. Il a corrigé mille fautes évidentes du scribe si médiocre et si distrait qui a écrit le texte de la Bodléienne. Il a remis cinq cents vers sur leurs pieds. Il a replacé dans leur ordre logique des strophes qui avaient été bouleversées. Depuis sept ans, depuis dix ans peut-être il prépare avec une patience héroïque, et nous promet une Introduction où il doit éclaircir les dernières ténèbres qui enveloppent encore notre Épopée nationale. Cependant, mécontent de lui, il va nous offrir une nouvelle édition de son texte, plus parfaite, plus critique encore. Il y fera sans doute un plus constant emploi de cette Karlamagnus’s Saga, à laquelle M. G. Paris espère emprunter de bonnes variantes et dont le jeune savant français nous a donné en 1864 une analyse si intéressante[411]. Les fragments néerlandais publiés par M. Bormans[412] ne lui seront pas d’une utilité très-considérable, et M. G. Paris les a réduits à leur juste valeur[413], en leur restituant leur caractère véritable, qui est celui d’une traduction et non pas d’un original de nos vieux poëmes. Mais, dans les notes de sa nouvelle édition, M. Müller devra faire usage de l’Histoire poétique de Charlemagne[414]. Pour faire connaître les voyages de notre légende, nous n’avons guère eu plus haut qu’à résumer cet excellent livre[415] ; l’éditeur de Roland lui empruntera, comme nous, plus d’une indication précieuse. C’est là le livre d’où date chez nous l’ère de la critique, cette ère si longtemps désirée et qui avait deux ans plus tôt commencé en Allemagne. Dans sa dissertation sur le Faux Turpin[416], M. Paris a établi que cette œuvre étrange est due à deux auteurs dont il a déterminé les dates. Il prépare, lui aussi, une nouvelle édition de ce Roland dont il a si bien éclairé les origines. Il attache à nos refazimenti plus d’importance encore que M. Müller ; il y découvre beaucoup plus d’éléments antiques, et telle est l’idée mère de tout un travail que nous attendons avec une véritable impatience.

L’Introduction de M. d’Avril, dont nous avons déjà parlé, n’est pas seulement une œuvre de vulgarisation : elle contient des pages très-solides sur l’Épopée indo-européenne et les différentes formes qu’elle a reçues dans l’Inde, en Perse, chez les Germains, en France. C’est encore là un bel essai de littérature comparée. Nous osons à peine citer ici les trois volumes des Épopées françaises, où nous avons consacré tant de pages à la Chanson de Roland [417] et qui ont donné lieu à une polémique assez vive. On reprocha vertement à l’auteur d’avoir osé comparer la Chanson de Roland à l’Iliade, et cette témérité faillit le perdre. Cependant, dans sa Chrestomathie de l’ancien français[418], M. Bartch faisait une chose plus hardie. Il ne craignait pas d’insérer dans le texte même du Roland ces additions nécessaires que M. Müller avait empruntées aux autres manuscrits[419], mais qu’il avait timidement laissées dans ses notes. L’exemple de M. Bartsch nous a encouragé à entreprendre une édition véritablement critique, dont il a si vaillamment donné le premier exemple. Vers le même temps, M. Paul Meyer combattait avec quelque vivacité le premier volume des Épopées françaises[420], et attaquait principalement leur auteur sur trois points difficiles : les origines germaniques de nos épopées, l’existence des cantilènes, le fondement de la versification rythmique[421]. Si discutables, si obscures que fussent ces questions, un jeune élève de l’École des Chartes ne craignit pas de les aborder dans une Thèse consacrée à « la forme et à la composition des Chansons de geste ». M. Camille Pelletan [422] publiera prochainement son travail. C’est alors que parut aussi le Catalogue raisonné des livres de la Bibliothèque de M. Ambroise Firmin Didot[423]. Ce Catalogue est, sous une apparence modeste, un véritable traité de nos Chansons de geste, où l’on s’est surtout proposé d’exposer la filiation de nos romans et la formation de nos cycles. « L’Idée politique dans les chansons de geste, » tel est le titre d’un article qui fut, le 1er juillet 1869, publié dans la Revue des questions historiques[424]. On y discutait longuement le caractère germanique de nos vieux poëmes, et l’on s’attachait à prouver cette thèse d’après la procédure du plaid de Ganelon. Deux ans auparavant nous avions consacré une Étude spéciale à l’examen de l’Idée religieuse dans la poésie épique du Moyen âge[425], et particulièrement dans le Roland. Entre ces deux travaux, M. Hugo Meyer avait expliqué la légende de Roland d’après les mythes scandinaves[426]. Le bon sens de M. G. Paris, justement alarmé de ces théories ultra-mythiques, prononça sur le livre de l’érudit de Brême une sentence sévère. L’article parut dans la Revue critique[427], où l’on n’est point accoutumé à trouver des douceurs, mais qui a fait faire à l’érudition d’incontestables progrès. Dans la seconde édition de l’Histoire de saint Louis[428], M. Natalis de Wailly donna le modèle d’un texte critique, reconstruit patiemment d’après les règles de la grammaire et les particularités du dialecte : c’est de ce modèle que nous voudrions nous rapprocher. Notre Chanson, d’ailleurs, était tellement « à l’ordre du jour », que chacun de ses mots devenait matière à dissertation. La seule géographie de la Chanson de Roland a été l’occasion de quatre ou cinq travaux dignes d’attention. C’est M. Tamisey de Larroque qui souleva « la question topographique » de Roncevaux dans la Revue de Gascogne. L’archiviste des Basses-Pyrénées, M. P. Raymond, répondit tout aussitôt à cet appel par deux pages nerveuses et concluantes[429]. M. François Saint-Maur jugea cependant qu’il était utile d’accentuer davantage une réponse à ceux qui plaçaient Roncevaux en Cerdagne, et il écrivit sa brochure sur Roncevaux et la Chanson de Roland[430]. Le débat fut résumé avec clarté par la Revue critique, et M. G. Paris ajouta quelques arguments de plus à ceux de MM. Raymond et F. SaintMaur[431]. Telle est la dernière polémique qu’ait soulevée notre Roland. Mais au moment où nous écrivons ces lignes, de nouveaux livres s’impriment, de nouveaux travaux se préparent. Le bruit court que M. Hoffmann a terminé son édition de notre Chanson dont trois exemplaires, dit-on, circulent en Allemagne. Au bas de chaque page, et en regard du texte d’Oxford, M. Hoffmann publiera celui de Venise, dont quelques fragments seulement sont connus du public. Nous avons déjà fait connaître le dessein qu’a M. G. Paris d’éditer le manuscrit de Paris, où sont conservés tant de vers, tant de couplets antiques. D’un autre côté, M. d’Avril songe à donner à sa Traduction une popularité plus profonde et plus étendue. Je sais enfin, je sais des peintres et des sculpteurs qui se proposent de chercher bientôt dans notre Chanson des sujets véritablement héroïques…

Et quelle est l’œuvre qui provoque toutes ces études, qui excite tout cet enthousiasme ? C’est un poëme du XIe siècle, qui était absolument inconnu il y a quarante ans. Tel est le pouvoir de la Beauté vraie. Elle demeure parfois enfouie durant plusieurs siècles ; mais le jour vient où elle est arrachée aux ténèbres, à l’oubli. Et elle lance alors des rayons aussi brillants qu’en sa première nouveauté, des rayons qui éclairent et ravissent le monde entier !


XIX. — quelques mots sur cette nouvelle édition du roland. — conclusion

Nous venons d’énumérer tous les travaux de vulgarisation et de critique dont notre Chanson a été l’objet depuis le commencement de ce siècle ; nous avons cité les éditions de MM. F. Michel, Génin et Müller, les traductions de MM. Génin, Saint-Albin et d’Avril, les analyses de MM. Delécluze et Vitet. Et voici que maintenant nous croyons entendre ce cri de tous nos lecteurs : « Une nouvelle Édition, une Traduction nouvelle, étaient-elles nécessaires ? » À cette question très-légitime, nous allons répondre très-simplement, en exposant ce que nous avons fait dans notre Introduction, dans notre Texte, dans notre Traduction, dans nos Notes. Tels sont, en effet, les quatre éléments de notre œuvre.

Dans notre Introduction, nous nous sommes uniquement attaché à raconter l’histoire de notre vieux poëme. Nous avons écrit sa biographie[432], s’il est permis de parler de la sorte, et nous ne voyons pas, en effet, pourquoi ce mot ne s’appliquerait pas tout aussi bien à la vie d’une œuvre d’art qu’à celle d’un homme. L’Œuvre d’art a un germe, une naissance, un développement, une vieillesse et une mort : nous voudrions avoir exposé clairement cette vie de notre Roland et avoir fait un récit attachant de toutes ces péripéties de son existence qui fut longue, diverse et agitée. Si, pour bien raconter la vie d’un homme ou d’un poëme, il suffisait de les aimer, nous aurions réussi.

Le Texte est ce qui nous a le plus longtemps arrêté. C’était la partie délicate de notre œuvre.

Tout d’abord nous avons voulu voir, de nos propres yeux, le manuscrit de la Bodléienne. Si admirable que soit l’édition de M. Müller, nous avons pu y relever quelques erreurs de détail. De même pour les manuscrits de Venise, et nous avons passé de longues heures avec eux dans la Bibliothèque de Saint-Marc, où l’obligeance de M. l’abbé Valentinelli ne nous a point fait défaut. Le plus récent de ces deux textes, qui ressemble de très-près à celui de Versailles, n’avait pas été examiné avec assez de soin. Nous devons à l’amitié de M. G. Paris d’avoir pu étudier le manuscrit de Lyon, que M. Müller n’a point utilisé. Quant au texte de Paris, nous avions eu le projet de le publier à la suite du nôtre, et déjà la copie en était préparée ; mais M. Fr. Michel nous a dispensé de ce soin en le publiant lui-même dans la seconde édition de son Roland. Nous avons, comme M. Müller, puisé dans tous ces manuscrits d’excellentes variantes. C’est ainsi que nous avons pu rétablir la mesure exacte d’un certain nombre de vers plus ou moins tronqués ; réduire à la forme décasyllabique quelques alexandrins « involontaires » ; rendre leur véritable physionomie à une foule de mots altérés. Mais jusque-là notre travail se rapprochait beaucoup de celui de nos devanciers : voici où il commence à s’en distinguer nettement.

Nous avons prétendu publier un « Texte critique ». Nous avons voulu faire, pour la Chanson de Roland, ce qu’a fait M. Natalis de Wailly pour l’Histoire de saint Louis, de Joinville.

Après avoir dressé le Glossaire complet de notre poëme, nous l’avons étudié mot par mot au point de vue grammatical. Nous avons pu enfin déterminer les règles positives de la « Grammaire du Roland », et, en particulier, celles de la Déclinaison. Or ces règles ne sont observées, par le scribe de notre manuscrit, que six ou sept fois sur dix, tantôt davantage et tantôt moins. Eh bien ! dans notre édition, nous les avons observées partout.

Partout et toujours (pour prendre un exemple frappant) nous avons écrit, avec une s finale au nominatif singulier, les substantifs ou adjectifs masculins dérivés de la seconde déclinaison latine. Or l’écrivain très-ignare auquel nous devons le texte d’Oxford, avait très-souvent violé cette règle primordiale que nous avons partout et toujours rétablie. Il en est de même pour vingt, pour cinquante autres règles que nous avons observées, alors même que notre scribe les avait oubliées et enfreintes. Voilà un premier travail qui, dans notre édition, a donné lieu à près de deux mille corrections.

M. N. de Wailly s’était arrêté là : nous avons été plus loin, et c’est ici que nous avons pris une initiative peut-être téméraire. Pour la faire bien saisir de nos lecteurs, nous avons besoin de toute leur attention…

Tout le monde sait que l’Orthographe n’a point existé au moyen âge. Comme le disait spirituellement notre excellent maître, M. Guessard, « l’Orthographe est un contrat social en matière d’écriture, et il ne paraît point que ce contrat ait été signé avant le xviie siècle, avant Vaugelas. » Rien n’est plus vrai, et le même mot nous apparaît, durant tout le moyen âge, écrit de quatre ou cinq façons différentes dans un seul et même texte. Ajoutons cependant que sous ces variantes une certaine orthographe, d’origine latine, a persévéré quand même. Ajoutons surtout (et cette proposition nous paraît absolument scientifique) que, si le même mot peut revêtir quatre ou cinq formes différentes dans le même document, il en est une, presque toujours, qui est préférable à toutes les autres. C’est quelquefois parce qu’elle est la plus étymologique ; c’est, le plus souvent, parce qu’elle est dans un rapport plus exact avec le Dialecte et la Phonétique du document où elle se trouve. Eh bien ! nous avons, pour notre texte du Roland, fait notre choix entre ces différentes formes ; nous avons adopté celle qui nous a paru scientifiquement la meilleure[433]. Nous avons enfin, s’il faut dire le grand mot, ramené notre texte à l’unité orthographique.

Nous nous sommes dit que la Chanson de Roland est véritablement un texte exceptionnel et qu’elle méritait ce labeur. Avant que l’lliade eût revêtu sa forme définitive, elle a dû subir, dans sa langue originale, bien des corrections analogues ou semblables. Pourquoi ne donnerions-nous pas scientifiquement à notre vieille Chanson, à notre Iliade, toute la pureté de texte dont elle est susceptible ? Nous l’avons tenté, et nous ne pensons pas, d’ailleurs, qu’aucune des formes que nous avons préférées soit inférieure à aucune de celles que nous avons rejetées.

Il convient, toutefois, qu’on ne se méprenne pas sur notre but. Le voici en quelques mots : restituer le texte du Roland tel qu’il aurait été écrit par un scribe intelligent et soigneux, dans le même temps et dans le même dialecte. Chacune de nos corrections a, du reste, été longuement raisonnée dans nos Notes et variantes, où nous avons partout indiqué les leçons exactes du manuscrit d’Oxford. Le lecteur sera donc à même de contrôler un travail que nous sommes le premier à entreprendre. Il décidera si nous avons été trop téméraire ; il n’oubliera pas les extrêmes difficultés et délicatesses de cette partie de notre œuvre ; il sera indulgent pour nos erreurs.

Le texte d’Oxford présente des lacunes considérables qui ont été, pour la plupart, signalées par M. Müller. Nous les avons comblées à l’aide de nos Remaniements et du manuscrit le plus ancien de Venise. Le plus difficile était ici de restituer un texte conforme aux lois de la grammaire et du dialecte. Nous avons tenté cette restitution pour plus de deux cents vers que nous avons ajoutés au texte de la Bodléienne. Mais nous n’avons pas osé faire ces additions dans le corps même de notre texte ; nous les avons reléguées dans nos notes. C’est encore la première fois que cette tâche est entreprise d’après cette méthode.

Pour notre traduction, nous avions à choisir entre deux systèmes. MM. Génin et A. de Saint-Albin avaient franchement traduit notre Chanson en prose, en « simple prose », et le premier (on n’a jamais bien su pourquoi) s’était servi, à cet effet, de la langue du xvie siècle. MM. Jonain et Lehugeur ont, tout au contraire, adopté les vers rimés. M. d’Avril, dont nous avons déjà loué le travail, témoigna d’une plus vive intelligence de son sujet : « Le Rhythme est un caractère essentiel qu’il ne faut pas enlever au Roland. Traduisons-le vers par vers, en décasyllabes. La rime serait d’une difficulté vraiment excessive et nous conduirait aux platitudes. Supprimons la rime et conservons le rhythme. » De là cette bonne et nerveuse traduction de M. d’Avril, laquelle est en vers blancs. J’avoue qu’une telle méthode a d’inappréciables avantages, et qu’elle nous a séduit. Mais nous n’avons pas été longtemps à nous prouver que cette méthode, très-favorable au sentiment du rhythme, ne l’était pas à l’exactitude de la couleur. Or, la couleur, c’est le seul style du Roland. Il est tel vers qu’on traduit plus exactement en vingt syllabes qu’en dix ; tel équivalent est plus vrai que tel mot servile. Nous avons donc conservé le principe excellent de la traduction vers par vers ; mais nous n’avons pas voulu de ce lit de Procuste qu’on appelle un vers.

Il nous reste à parler de nos Notes et de ce Glossaire où nous avons introduit tous les mots du Roland, avec leurs qualifications grammaticales, leur étymologie et quelques exemples, quand nous l’avons cru nécessaire.

On nous permettra d’insister sur nos Notes.

Toutes les fois que nous avons modifié le manuscrit original, nous avons fourni, dans nos Notes, le texte de la Bodléienne, qu’il sera par là facile de reconstruire intégralement. C’est là que nous avons aussi donné toutes les variantes utiles empruntées aux autres manuscrits, et nous avons surtout fait usage de ceux dont M. Muller s’est le moins servi. Les rédactions du Roland qui se rencontrent dans les littératures étrangères, ont été également mises à profit. Le lecteur trouvera, dans nos notes, la traduction de la seconde partie de la Karlamagnus’s Saga et de toute la Keiser Karl-Magnus’s Kronike. C’est la première fois que ces œuvres importantes sont traduites en français.

Tous les changements que nous avons adoptés pour faire de notre texte un texte vraiment critique, nous les avons exposés et défendus dans nos Notes. Ce sera leur seconde utilité, et ce n’est peut-être pas la moins considérable. Nous y avons également inséré toutes les Additions que nous avons proposées. Le jour viendra peut-être où, encouragé par la critique, nous oserons les faire entrer dans le corps même de notre texte.

Il faut tout dire : nos notes renferment un errata, et nous espérons qu’on ne jugera point notre Texte critique sans avoir lu cette partie de notre travail. Il serait injuste, en une tâche si difficile, de ne nous tenir compte que des erreurs, et non point de nos corrections[434].

Le reste de nos notes se rapporte à quatre chefs principaux. Dans nos notes historiques, nous avons écrit très-minutieusement l’histoire poétique ou légendaire de tous les héros de notre vieux poëme : pour y parvenir, nous avons dû résumer toutes les Chansons où ils jouent quelque rôle. Si le lecteur consent à lire ces monographies, il connaîtra tous les antécédents, toute la vie des personnages du Roland. Nous osons attirer son attention sur les Notices consacrées à Charlemagne, à Roland, à Olivier, à Turpin, à Naimes, à Ganelon et à Marsile.

Dans nos notes archéologiques, nous avons traité la question des armures chevaleresques à l’époque où le Roland fut écrit ; nous avons essayé, chose plus difficile, d’en tirer quelques conclusions critiques pour fixer la date de notre Chanson.

Dans nos notes philologiques, nous nous sommes proposé d’écrire toute une Grammaire d’après le texte de la Bodléienne. On en rassemblera aisément les éléments épars, et cette grammaire sera peut-être considérée comme un complément utile de notre Glossaire. Dans nos notes juridiques, nous avons exposé les origines germaniques de la procédure employée contre Ganelon, et, dans nos notes géographiques, nous avons cherché à mettre en leur vraie lumière toutes les localités dont notre vieux poëte a prononcé le nom. Nous y avons été singulièrement aidé par notre confrère et ami, M. P. Raymond, dont nous publions un Mémoire inédit.

Tel a été notre travail ; tels sont les éléments de notre œuvre. Nous n’y avons épargné ni notre temps, ni notre peine, ni le reste. Et même nous avons voulu donner à ce poëme si profondément national, si français, si mâle et si fier, la parure d’une beauté matérielle qui, jusqu’à ce jour, lui avait été presque toujours refusée. Les meilleures presses du monde se sont offertes d’elles-mêmes pour la reproduire en caractères splendides qui raviront les yeux et charmeront l’âme. Mais ce n’était pas assez : il fallait que l’Art intervînt et, comme un magicien, fît de nouveau couler la vie dans le vieux poëme. Nous avons donc appelé l’Art à notre aide, et les eaux-fortes de M. Chifflart sont là pour prouver que nous avons eu raison. À notre Iliade, d’ailleurs, le talent de M. Chifflart convient merveilleusement : talent rude, agité, chaud, brillant et digne d’être populaire. M. J. Quicherat a bien voulu nous donner deux de ces dessins si exacts dont ses albums sont remplis : nous lui devons la vue d’Ibagueta, et le croquis des deux statues d’Olivier et de Roland au porche de la cathédrale de Vérone. À notre confrère, M. Demay, qui est à la fois un artiste convaincu et un érudit solide, nous avons demandé les dessins précieux qui représentent, d’après nos plus anciens sceaux, toutes les pièces de l’armure offensive et défensive aux xie et xiie siècles. Mon vieil ami, M. A. Hurel a consenti à graver ces dessins[435]. M. Ehrard est l’auteur de cette carte que nous avons consacrée à l’itinéraire de Charlemagne. Quant à MM. Dujardin, nous leur devons le fac-simile du manuscrit d’Oxford, d’après une photographie que nous avons fait faire en Angleterre et qu’il a fallu grandir à Paris, avec une exactitude scientifique. Pour chaque spécialité, nous nous sommes adressé à l’homme qui la savait le mieux.

Nous avons beaucoup à remercier M. Gaston Paris de la bienveillance avec laquelle il a mis toute sa bibliothèque à notre disposition. Nous espérons bien, d’ailleurs, que la publication de notre Roland ne l’empêchera pas de publier le sien. La science a trop d’intérêt à ce qu’il ne renonce pas à son projet. La route est belle et large : on y peut marcher deux. Puis, il s’agit de rendre à notre vieille poésie nationale sa gloire trop longtemps méconnue. Pour suffire à une si noble tâche, nous ne serons jamais trop nombreux.



J’ai écrit ces pages durant le siége de Paris, en ces heures lugubres où l’on pouvait croire que la France était à l’agonie ; je les ai écrites, tout enveloppé de tristesse et des larmes plein les yeux. Je les achève, en proie à cette même douleur, en entendant les éclats sinistres du canon prussien. Je ne puis dire jusqu’à quel point, en ces rudes moments, j’ai trouvé d’actualité à notre vieux poëme. Qu’est-ce après tout que le Roland ? C’est le récit d’une grande défaite de la France, d’où la France est sortie glorieusement et qu’elle a efficacement réparée. Eh bien ! quoi de plus actuel ? Nous n’avons encore, il est vrai, assisté qu’à la défaite ; mais il n’est pas sans quelque gloire, ce Roncevaux du xixe siècle, et demain nous saurons bien le réparer par quelque grande et belle victoire de Saragosse. Dieu n’arrêtera point pour nous le soleil dans les cieux ; mais il saura bien nous protéger de quelque autre manière, il saura bien nous sauver. Il suscitera le Charlemagne qui nous fait si absolument défaut ; il le suscitera, vous dis-je, et l’emploiera à nous remettre en honneur. Il n’est vraiment pas possible qu’elle meure, cette France de la Chanson de Roland qui est encore la nôtre ; cette France, malgré tout si chrétienne, si fidèle, si bien faite pour être le « premier ministre de Dieu au département des affaires catholiques ». Où étaient-ils, quand notre Chanson fut écrite, où étaient-ils, nos orgueilleux envahisseurs ? Ils erraient en bandes sauvages sous l’ombre de forêts sans nom : ils ne savaient, comme nous le disions plus haut, que piller et tuer. Quand nous tenions d’une main si ferme notre grande épée lumineuse près de l’Église armée et défendue, qu’étaient-ils ? Des Mohicans ou des Peaux-Rouges. Ils n’égorgeront pas la France, si la France veut répondre à sa mission, qui est de défendre la Vérité. Je sais que mon pauvre pays est en ce moment livré à leur rage ; je sais qu’ils sont vainqueurs, qu’ils triomphent. Nos villes sont brûlées, nos cathédrales déshonorées, nos campagnes désertes, nos villages en cendres, nos plus belles provinces ruinées. Mais, même à la voir ainsi, j’aime la France. Je l’aime autant, je l’aime plus encore qu’au temps de sa florissante beauté, qu’avec ses villes splendides, ses champs couverts de moissons et tous les trésors que Dieu lui a si libéralement prodigués. Et devant cette France qu’ils croient avoir avilie et déshonorée, je ne puis m’empêcher de redire en pleurant, mais avec un espoir immense, ce beau vers de la Chanson de Roland, que j’ai si souvent répété depuis six mois : « Tere de France, mult estes dulz païs ! » Et je m’empresse d’ajouter : « Damnes Deus pere, n’en laiser hunir France ! »



8 Décembre 1870.





  1. Vita Karoli, ix.
  2. Sur l’origine et la composition de l’Épopée, cf. l’Histoire poétique de Charlemagne, par G. Paris, pp. 1-10 : « L’Épopée n’est autre chose que la poésie nationale développée, agrandie et centralisée… C’est une narration poétique fondée sur une poésie nationale antérieure… Elle se compose essentiellement de quatre choses : les Faits, — l’Idée, — les Personnages, — la Forme. Les Faits et les Personnages doivent être fournis par la tradition nationale. L’Idée offre déjà plus de champ à l’action personnelle : l’idée d’une épopée est, en effet, religieuse et morale. La prédominance d’un de ces aspects sur l’autre, le développement même de ces idées permet au poëte de marquer son sujet de son empreinte. Toutefois, dans leur essence, elles lui sont fournies par la nation, et il ne peut être infidèle à la direction générale qu’elle lui indique. Enfin la Forme, tout en étant aussi déterminée par la poésie antérieure, laisse au talent du poëte une grande liberté de se manifester… » (pp. 3, 4, 5.)
  3. V. les Épopées françaises, (t. II, p. 265), où nous avons, le premier, développé cette thèse. Éginhard (Vita Karoli, c. xvi) avait dit : « Cum legati Karoli quos cum donariis ad sanctissimum Domini ac Salvatoris nostri sepulchrum locum que resurrectionis miserat, ad eum venissent, etc. etc. » Et, dans la Chronique du moine Benoît, on lit : « Cum ad sacratissimum Domini ac Salvatoris Jesu Christi sepulchrum locumque resurrectionis Carolus advenisset, etc. etc. » (Pertz, Scriptores, III, pp. 710, 711). Toute la suite du texte d’Éginhard a été tronquée dans le même sens : nous l’avons longuement fait voir. (I. I., pp. 263-266.)
  4. La formation même de cette nationalité est favorable à la poésie : « De même que toute combinaison chimique est accompagnée d’un dégagement de chaleur, de même toute combinaison de nationalités est accompagnée d’un dégagement de poésie. » (Lemcke, Études sur les ballades traditionnelles de l’Écosse, Jahrbuch für romanische Literatur, t. IV.) Cf. G. Paris, t. I., p. 3.
  5. Germania, cap. ii. — Cf. ce texte des Annales (II, 88) : « Canitur adhuc barbaras apud gentes, » et Jornandès (De Gothis, cap. iv) : « Quemadmodum et in priscis Gothorum carminibus pene historico ritu in commune recolitur. »
  6. Vita Karoli, cap. xxix. (Œuvres complètes d’Éginhard, édition de la Société de l’Histoire de France, I, 88.) Cf. le texte précieux de la Vie de saint Ludger, premier évêque de Munster, par Altfrid (première moitié du IXe siècle). Le Saint guérit un aveugle qui antiquorum actus regumque certamina bene noverat psallendo promere. » (Acta sanctorum Bollandiana, 26 mars.)
  7. Paul Meyer, Recherches sur l’Épopée française, dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, 28e année, p. 327.
  8. « Venit in codem loco ac tempore, ad regis præsentiam, de Hispania Sarracenus quidam, nomine Ibinalarbi, cum aliis Sarracenis sociis suis, dedens se ac civitates quibus cum rex Sarracenorum præfecerat » Éginhard, Annales, ann. 777, reproduit par le Poëte saxon, etc., etc.)
  9. Voici les textes très-importants sur lesquels s’appuie toute notre légende et d’où notre Chanson est sortie. ═ I. « Tunc Karolus, ex persuasione Sarraceni, spem capiendarum quarumdam in Hispania civitatum haud frustra concipiens, congregato exercitu, profectus est, superatoque in regione Wasconum Pyrinei jugo, primo Pompelonem, Navarrorum oppidum, aggressus, in deditionem accepit. Inde, Hiberum amnem vado trajiciens, Cæsaraugustam, præcipuam illarum partium civitatem, accessit, acceptisque quos Ibinalarbi et Abuthaur quosque alii quidam Sarraceni obtulerant obsidibus, Pompelonem revertitur. Cujus muros, ne rebellare posset, ad solum usque destruxit ac, regredi statuens, Pyrinei saltum ingressus est. In cujus summitate, Wascones, insidiis collocatis, extremum agmen adorti, totum exercitum magno tumultu perturbant. Et licet Franci Wasconibus, tam armis quam animis, præstare viderentur, tamen et iniquitate locorum et genere imparis pugnæ inferiores effecti sunt. In hoc certamine plerique aulicorum quos Rex copiis præfecerat, interfecti sunt, direpta impedimenta et hostis, propter notitiam locorum, statim in diversa dilapsus est. Cujus vulneris acceptio magnam partem rerum, feliciter in Hispania gestarum in corde Regis obnubilavit. » (Éginhard, Annales, ann. 778. Reproduit par le Poëte saxon, Historiens de France, V, 143.) ═ II. « Hispaniam quam maximo poterat belli apparatu adgreditur Karolus, saltuque Pyrinei superato, omnibus quæ adierat oppidis atque castellis in deditionem susceptis, salvo et incolumi exercitu revertitur, præter quod in ipso Pyrinei jugo Wasconicam perfidiam parumper in redeundo contigit experiri. Nam cum, agmine longo, ut loci et angustiarum situs permittebat, porrectus iret exercitus, Wascones, in summi montis vertice positis insidiis, (est enim locus ex opacitate silvarum, quarum ibi maxima est copia, insidiis ponendis opportunus), extremam impedimentorum partem et eos, qui, novissimi agminis incedentes, subsidio præcedentes tuebantur, desuper incursantes, in subjectam vallem dejiciunt, consertoque cum eis prœlio, usque ad unum onmes interficiunt ac, direptis impedimentis, noctis beneficio quæ jam instabat protecti, summa cum celeritate in diversa disperguntur. Adjuvabat in hoc facto Wascones et levitas armorum et loci in quo res gerebatur situs ; econtra Francos et armorum gravitas et loci iniquitas per omnia Wasconibus reddidit impares. In quo prœlio Eggihardus, regiæ mensæ præpositus, Anselmus, comes palatii, et Hruodlandus, Britannici limitis præfectus, cum aliis compluribus interficiuntur. Neque hoc factum ad præsens vindicari poterat, quia hostis, re perpetrata, ita dispersus est ut, ne fama quidem remaneret, ubinam gentium quæri potuisset. » (Éginhard, Vita Karoli, ix.) ═ III. « Karolus... statuit, Pyrenæi montis superata difficultate, ad Hispaniam pergere laborantique Ecclesiæ sub Sarracenorum acerbissimo jugo, Christo fautore, suffragari. Qui mons cum altitudine cælum contingat, asperitate cautium horreat, opacitate silvarum tenebrescat, angustia viæ vel potius semitæ commeatum non modo tanto exercitui, sed paucis admodum pene intercludat, Christo tamen favente, prospero emensus est itinere... Sed hanc felicitatem transitus, si dici fas est, fœdavit infidus incertusque fortunæ vertibilis successus. Dum enim quæ agi potuerant in Hispania peracta essent et prospero itinere reditum esset, infortunio obviante, extremi quidam in eodem monte regii cæsi sunt agminis. Quorum quia vulgata sunt, nomina dicere supersedi. » (L’Astronome Limousin, Vita Hludovici, dans Pertz, Scriptores, III, 608). ═ IV. Anno 778, rex Karolus cum magno exercitu venit in teriam Galliciam et adquisivit Pampalonam. Deinde, accepit obsides in Hispania de civitatibus Abitauri atque Ebilarbii quorum vocabulum Osca et Barzelona necnon et Gerunda. Et ipsum Ebilarbiurn vinctum duxit in Franciam. » (Annales Petaviani, ann.778, Historiens de France, V, 14.) Cf. Chronicon Laurisha mense, etc.
  10. V. Reinaud, Invasions des Sarrazins en France, p. 96. — Il ne faut point perdre de vue ce texte d’Éginhard, qui nous montre en 806 les habitants de Pampelune et de toute la Navarre rentrant sous la domination de Charles après s’être donnés aux Sarrasins quelques années auparavant.
  11. « En général, le Héros Indo-Européen n’est pas le Roi : il appartient toujours à la descendance la plus illustre, mais il n’est pas le Chef des chefs. Ainsi ce n’est pas Rama, mais Dasaratha, qui représente la splendeur de la Royauté indienne. Il en est de même dans le Maha-Barata et dans le Schanameh. À côté du héros Rustem, il y a le roi de Perse, Kaus. À côté d’Achille, Agamemnon. Ce n’est pas le Roi des rois, mais le fils de Pélée qui peut tuer Hector et accomplir l’œuvre de la prise de Troie. C’est Parceval avec ses compagnons, et non pas le roi Artus, qui conquerra le Saint Graal... » (D’Avril, Chanson de Roland, p. xxxi.)
  12. V. sur la taille gigantesque de Roland, outre vingt passages de nos Chansons, le trop fameux distique de la ville de Spello : « Orlandi hic Caroli magni metire nepotis — Ingentes artus. Cætera facta docent ». Génin a cité avant nous le témoignage de Gryphiander : « En effet, nous autres, Allemands, quand nous voyons un homme de taille ample et haute, un colosse quelconque, nous disons : C’est un Roland. » (De Rolandis seu Weichbildis.) Cf. dans l’Introduction de Génin (p. xxii-xxiv) le curieux récit de l’historien du prince palatin Frédéric II, qui eut la curiosité d’ouvrir le tombeau de Roland à Blaye et n’y trouva, au lieu d’ossements gigantesques, « qu’un tas d’osselets à peu près gros comme deux fois le poing. » (Hubertus Thomas Leodius, De Vita Frederici II, lib. I, p. 5.)
  13. V. dans les Épopées françaises, II, pp. 152-159, le « Portrait de Roland d’après toutes les Chansons de geste ».
  14. Sur l’invasion terrible de 792-793 nous possédons les textes les plus précieux : I. « Anno 792, Sarraceni, Septimaniam ingressi prælioque cum illius limitis custodibus atque comitibus conserto, multis Francorum interfectis, ad sua regressi sunt. » (Éginhard, Annales, 796.) ═ II. « Anno 793, Sarraceni, venientes Narbonam, suburbium ejus igne succenderunt multosque Christianos, ac, præda magna capta, ad urbem Carcassonam pergere volentes, obviam eis exiit Willelmus, quondam comes, aliique comites Francorum cum eo, commiseruntque prælium super fluvium Oliveio, ingravatumque est prælium nimis ceciditque maxima pars in illa die ex populo christiano. Willelmus autem pugnavit fortiter in die illa… Sarraceni vero, collectis spoliis, reversi sunt in Hispaniam. » (Annales Moissacences, ann. 793. — Cf. Annales Fuldenses et Hepidanni monachi Annales.) Des quelques lignes qui précèdent sont sortis toute la geste de Guillaume-au-court-nez et le beau poëme d’Aliscans que nous nous proposons de traduire.
  15. « Superato pene difficili Pyrenæorum transitu Alpensium, Pampelonam Ludovicus descendit… Sed, cum per ejusdem montis remeandum foret angustias, Wascones, nativum assuetumque fallendi morem exercere conati, mox sunt prudenti astutia deprehensi. » (L’Astronome Limousin, Vita Hludovici, § 18 ; Pertz, Scriptores, II, 615, 616.)
  16. Éginhard, Annales, 824. Éd. Teulet, I, 372. — L’Astronome Limousin, Vita Hludovici ; Pertz, Scriptores, II, 628.
  17. F. Génin, la Chanson de Roland, Introduction, p. xxv-xxviii.
  18. La Chanson de Roland, traduction nouvelle, avec une Introduction et des Notes, par Ad. d’Avril, 1865, in-8o, pp. 1 et 11.
  19. Ibid, p. xix.
  20. Ibid, p. xxii.
  21. Nous avons ailleurs développé très-longuement cette doctrine, (L’Idée religieuse dans la poésie épique du moyen âge, 1868, in-8o, p. 8 et ss). Voici quelles étaient nos conclusions : « Plusieurs fois, disions-nous, nous avons eu lieu, dans le cours de ce travail, de comparer l’Épopée française avec l’Épopée grecque et indienne. Nous nous sommes particulièrement demandé ce que ces différentes poésies avaient pensé de Dieu, avaient pensé de l’homme ; cette comparaison a tourné tout entière à l’avantage de nos Chansons épiques. Chez les Grecs, nous avons eu la douleur de constater un polythéisme révoltant et ridicule, à côté d’un fatalisme dont le bon sens d’Homère n’a pas triomphé complètement. Chez les Indiens, ce sont bien d’autres ténèbres : un panthéisme monstrueux, un polythéisme dégradant, des obscurités laides, et, pour couronner tant d’erreurs haïssables, le dogme niais et honteux de la métempsycose. C’en est assez, et, avant même de pousser plus loin cet utile parallèle, nous avons le droit de proclamer cet axiome, résultat d’un long et impartial examen : « Au point de vue religieux et philosophique, nos Épopées ont sur celles de la Grèce et de Rome une supériorité incontestable. La raison n’en est pas difficile à trouver : c’est qu’elles sont chrétiennes. » p. 78)
  22. Notre Épopée, suivant M. d’Avril, « est d’inspiration romaine et pontificale. » Elle se rattache directement à la Papauté. Nos Chansons de geste sont la traduction en chants populaires de la célèbre mosaïque de Latran dans laquelle saint Pierre donne l’étole à Léon III et l’étendard à Charlemagne. (t. I, p. xli.) — La première place dans tous nos poëmes appartient en effet à l’Apostole, au Pape. Roland est représenté par l’auteur de l’Entrée en Espagne comme le général en chef des troupes de l’Église romaine et, dans la Prise de Pampelune, il est appelé le Romain champion (v. 5,743).
  23. Voici le passage tout entier de M. G. Paris, (Revue critique, 13 juin 1868) : « Puisque j’ai abordé ce sujet, je crois devoir dire que des études plus approfondies m’ont amené à modifier sensiblement mon opinion en ce qui touche le caractère germanique de notre poésie épique au moyen âge. Je me rapprocherais actuellement des idées qu’a émises à ce propos M. Léon Gautier, et surtout de l’opinion que M. Bartsch a exprimée ici même (Rev. crit., 1866, t. II, p. 407). La question est délicate et compliquée : la trancher en quelques mots serait la fausser. Ce n’est donc qu’avec bien des réserves, et en l’appliquant seulement à une partie de notre ancienne poésie, que je me permettrais d’énoncer ici la formule qui me semble aujourd’hui la plus satisfaisante. Prise en gros et au moins sous un de ses aspects les plus importants, l’Épopée française du moyen âge peut être définie : l’esprit germanique dans une forme romane. J’espère développer quelque jour ce point de vue. »
  24. Abhandlung über Roland, von Dr Hugo Meyer, Brême, 1868. (Programme de la Hauptschule de Brême.) V. l’article de M. G. Paris dans la Revue critique du 12 janvier 1870.
  25. Bibliothèque de l’École des Chartes, 28e année, 6e série, tome IIIe, 4e livraison : Recherches sur l’Épopée française, par M. Paul Meyer, p. 325, 326. — L’argumentation de M. Meyer peut se résumer en cette proposition : « L’Épopée française n’est ni celtique, ni romane, ni germanique. Elle est née à une époque où ces trois éléments étaient fondus en une seule nationalité, qui est la nationalité romane. Donc, notre Épopée est romane. » Rien de plus vrai. Mais enfin, (tout le monde le reconnaît), la nationalité romane s'est formée de plusieurs éléments. Il nous est permis de remonter le cours du temps et de nous demander quel est celui de ces éléments auquel notre poésie nationale est le plus redevable. Et nous affirmons que c’est l’élément germain, et que, sans lui, notre Épopée ne serait pas.
  26. V. l’exposé de la doctrine de M. Paul Meyer dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, t. XXVIII, p. 331 et ss. En voici le résumé : « Les plus grandes probabilités sont en faveur d’une Épopée formée directement d’après une tradition, en certains cas contemporaine des faits, en d’autres déjà lointaine. — L’hypothèse selon laquelle nos Chansons de geste seraient le développement ou la compilation de chants lyriques issus des événements, dénuée de tout fondement si on suppose ces chants germaniques, est bien peu vraisemblable si on les suppose romans. » (Ibid., p. 342.)
  27. Dans sa récente préface d’Aliscans, M. Guessard parle de la « très-plausible hypothèse » des cantilènes. Quant à M. Gaston Paris, il a soutenu la même doctrine, tout aussi radicalement que nous-même. Après avoir fourni les preuves de l’existence ininterrompue de chants consacrés à la gloire de Charlemagne depuis le IXe jusqu’au XIe, il ajoute : « Les Cantilènes primitives, qui célébraient des faits isolés, ne pouvaient se perpétuer longtemps sous leur première forme. Elles devaient ou disparaître entièrement ou se transformer pour continuer à vivre. Il leur fallait se rattacher entre elles par un centre commun ; effacer dans une unité poétique leurs disparates de ton, leurs différences d’inspiration, leur variété chronologique ; perdre, en un mot, leur existence individuelle pour devenir les membres d’un tout organique. En France, les circonstances se prêtèrent à ce changement. Les chansons de geste remplacèrent les cantilènes, et développèrent les germes d’épopée que celles-ci leur apportaient. » (Histoire poétique de Charlemagne, p. 69.) Nous n’avons jamais été plus loin.
  28. Ces documents que nous avons discutés au t. I de nos Épopées françaises, sont le Hildebrandslied, le Ludwigslied et la Cantilène de sainte Eulalie. — Dès le milieu du IXe siècle, il s’est produit, disions-nous, deux courants très-distincts dans notre poésie populaire : l’un tout à fait germain et aboutissant aux Nibelungen ; l’autre « roman » et devant, après bien des transformations, aboutir à notre Roland. L’un de ces deux courants est représenté par le « Chant d’Hildebrand et d’Hadebrand (VIII-IXe s.) ; l’autre par le Ludwigslied, qui est plus connu parmi nous sous le nom de « Cantilène de Saucourt ». — D’après ces deux exemples, nous nous croyions en droit d’affirmer la persistance des Cantilènes à l’époque carlovingienne. Mais M. Paul Meyer récuse le premier de ces textes comme absolument étranger à l’Épopée française, et le second « à cause de son origine ecclésiastique ». Ce dernier point est contestable, et il serait, au contraire, difficile de nier la popularité de la Cantilène. — Reste le Chant de sainte Eulalie, du xe siècle, que notre adversaire considère comme « ne se rattachant pas directement à notre sujet. » Nous observerons cependant qu’il y a toujours eu corrélation entre les chants populaires de l’ordre religieux et ceux de l’ordre militaire. Ils ont généralement passé par les mêmes phases et subi les mêmes vicissitudes, et cette corrélation existe encore de nos jours. Leur popularité, aux uns et aux autres, se reconnaît à ce caractère distinctif : « d’être chantés par tout le peuple, et non pas seulement par des chanteurs de profession. » Nous ne saurions trop insister là-dessus.
  29. Le Ludwigslied fut composé à l’occasion de la grande victoire que Louis III remporta en 881, à Saucourt-en-Vimeux, sur les Normands envahisseurs commandés par Gormond et secourus par le traître Isambard. La Cantilène parle du roi Louis comme étant encore vivant. Or, il mourut le 4 avril 882. Donc, le Ludwigslied est antérieur à cette date. Ce précieux monument de la langue tudesque, découvert par Mabillon, a été publié pour la première fois par M. Hoffmann de Fallersleben. (V. sa traduction, Épopées françaises, I, 56-58.)
  30. Voici ces huit vers et tout le passage d’Helgaire : « Ex qua victoria carmen publicum juxta rusticitatem per omnium pene volitabat ora ita canentium feminæque choros inde plaudendo componebant :

    De Chlotario est canere rege Francorum
    Qui ivit pugnare in gentem Saxonum.
    Quam graviter provenisset missis Saxonum
    Si non fuisset inclytus Faro de gente Burgundionum.

    Et, in fine hujus carminis :

    Quando veniunt missi Saxonum in terram Francorum
    Faro ubi erat princeps,
    Instinctu Dei transcunt per urbem Meldorum
    Ne interficiantur a rege Francorum.

    Hoc enim rustico carmine placuit ostendere quantum ab omnibus celeberrimus habebatur. » (Vita sancti Faronis, Meldensis episcopi ; Acta sanctorum ordinis sancti Benedicti, sæcul. II, p. 617. — Historiens de France, III, 505.) On remarquera déjà, dans cette Cantilène, certains procédés littéraires qu’on retrouvera plus tard dans nos Chansons de geste, à tel point qu’il ne serait pas impossible de traduire fort exactement ce texte latin en vers épiques des XIIe-XIIIe siècles :

    Oez, seignurs, bone chançun vaillant.
    C’est de Loier, le riche rei des Franks
    Ki cuntre Saisnes se combatit forment.
    E lur message oüssent grant ahan
    Se li Burguinz Fares ne fust presenz...

  31. Voici tout le texte en question : « Quæ enim regna, quæ provinciæ, quæ gentes, quæ urbes Willelmi ducis potentiam non loquuntur, virtutem animi, corporis vires, gloriosos belli studio et frequentia triumphos ? Qui chori juvenum, qui conventus populorum, præcipue militum ac nobilium virorum, quæ vigiliæ sanctorum dulce non resonant et modulatis vocibus decantant qualis et quantus fuerit ; quam gloriose sub Carolo glorioso militavit ; quam fortiter quamque victoriose barbaros domuit... ; quanta ab iis pertulit, quanta intulit ac demum de cunctis regni Francorum finibus crebro victos et refugas perturbavit et expulit. » (Vita auctore gravi scripta, sæculo XI, Acta Sanctorum Maii, VI, 811.)
  32. Épopées françaises, I, 150. La même théorie qui a été vivement combattue par M. Paul Meyer (l. I, p. 331 et ss.) et que nous avons dû modifier, a été soutenue tout récemment par un jeune élève de l’École des Chartes : « Les Chansons de geste, dit M. Camille Pelletan, dérivent des Cantilènes des IXe et xve siècles, soudées ensemble. — En effet, les chansons populaires ont conservé en France des règles prosodiques et des caractères littéraires d’où l’on peut dériver la prosodie et le style des Chansons de geste. Et différentes raisons portent à croire que les règles de la versification des chansons populaires ont peu changé. — D’autre part, les plus anciens de nos poëmes sont évidemment dus à la réunion de fragments différents, surtout très-mal soudés, et dont quelques-uns ont conservé le caractère et l’apparence de chansons populaires. »
  33. Chanson de Roland, vers 10-95.
  34. Ibid., vers 96-167.
  35. Ibid., vers 168-365.
  36. Ibid., vers 366-668.
  37. Ibid., vers 669-825.
  38. Ibid., vers 826-1016.
  39. Ibid., vers 1,017 et ss.
  40. Ibid., vers 1,691 et ss.
  41. Ibid., vers 1,952 et ss.
  42. Ibid., vers 2,134 et ss.
  43. Chanson de Roland, vers 2,398 et ss.
  44. Ibid., vers 2,609 et ss.
  45. Ibid., vers 2,845 et ss.
  46. Ibid., vers 2,974 et ss.
  47. Ibid., vers 3,705 et ss.
  48. Ibid., vers 3,734 et ss.
  49. Épopées françaises, I, 150-151.
  50. Bibliothèque de l’École des Chartes, 27e année, p. 39.
  51. « De hoc vulgo canitur quia innumera fecit mirabilia. »
  52. V. le fac-simile ci-contre. — Cf. le fac-simile lithographié de la première édition du Roland, par F. Michel. On aura ainsi la reproduction exacte de deux pages du manuscrit original.
  53. Digby, 23. — Autrefois, 1624 de la Bodléienne, et telle est la cote que donne Tyrwhitt dans les Canterbury’s tales of Chaucer.
  54. Il existe à la Bibliothèque de Saint-Marc, à Venise, deux Roland manuscrits. Le plus ancien, celui dont il est ici question, porte le no iv parmi les Manuscrits français. C’est un beau manuscrit du XIIIe siècle, à deux colonnes, avec rubriques, qui, suivant nous, a dû être exécuté vers 1230-1240. Il contient tout d’abord une copie fort italianisée d’Aspremont. Au fo 69 commence Roland, qui renferme 6,000 vers et se termine au fo 98. L’épisode de Narbonne commence au fo 88 : Carlo civalça à la barba florie ; — Guarda su dextra, oit Narbona scosie, etc. M. Hoffmann a publié le texte de Venise en regard de celui d’Oxford dans sa nouvelle édition dont il ne circule encore que trois exemplaires. Nous allons, — pour donner une idée de la langue de ce manuscrit et des ressources que cette rédaction peut offrir aux éditeurs du vieux poëme, — en citer un fragment qui comble une des lacunes du texte de la Bodléienne (vers 1679) :

    .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   .   
    Fellon païn orge fer de lor lance
    In quit escuz, in li elme ke reflambe :
    Fer et acer li rend tel consonance,
    Incontra cel ne vola fago et flambe.
    Sangue et cervelle ki doncha vedes spander !
    Li cont Rollant si n’a dol e pesance,

    Quand vid morir qui bon vasal çataine.
    A lu remembra de le terre de France
    E de ses oncle li bon roi Çarlemaine.
    Non po muer tut so talento non cançe.



    Li cont Rollant se mis per la gran presie,
    Mais del ferir no fina e no cesse.
    Tint Durindarda sa bona spée traite,
    Oberg che rompe e descassa qui elme,
    Trencha qui cors et qui pung e le teste,
    Tel cent paien çeta morti ver tere,
    No i e quel vasal no se cuit esere.



    Dux Oliver torna da l’altra part,
    Del ben ferir si a pres un asalt.
    Tene Altaclera soa bona spea lial ;
    Soto el cel no e tal se l’no e Durindal.
    Oliver la ten e forment se combat ;
    Li sangue vermeil en vola entresque al braç.
    « Deo ! dist Rollant, cum quisti son bon vasal !
    Tant çentil cont, tant pro et tant lial !
    Nostra amisté anco in questo çorno ne fal,
    Per gran dolor anco se departira,
    E l’Imperer ma no recovrara,
    Ne dolce França ma du tel no avra ;
    E li franchi homini che per nu pregara,
    In santa clesia orason ne fara,
    In Paradixo per certo la soa arma çira. »
    Oliver lassa sa reina et son cival broça,
    In la grant presia à Rollant s’aprosma ;
    Dis l’un al altro : « Compagnon, tra vos inça,
    Se mort no m’anci, eo ne vos falira. »

    V. notre restitution de ce passage dans nos Notes et variantes, au v. 1679.

  55. Ces Remaniements composent la seconde famille des Manuscrits du Roland : ═ a. Manuscrit de Paris B. N., fr. 860, ancien 72255, seconde moitié du XIIIe siècle ; il y manque environ les 80 premiers couplets. — b. Manuscrit de Versailles. Il est aujourd’hui à la Bibliothèque de Châteauroux, et il en existe une copie moderne à la B. N. (fr. 15,108). Après avoir fait partie de la bibliothèque de Louis XVI, il fut acheté par le comte Germain Garnier. C’est celui dont s’est servi M. Bourdillon pour son édition critique. (XIIIe s., — 8,330 vers.) M. F. Michel a publié, dans la seconde édition de son Roland, la version de Paris complétée par les 80 premiers couplets de celle de Versailles. M. G. Paris s’apprête, croyons-nous, à éditer de nouveau le premier de ces textes dont nous avons nous-même préparé la publication. — c. Manuscrit de Venise (Bibliothèque Saint-Marc, manuscrits français, no vii). À une colonne, 138 folios, 8,880 vers ; exécuté vers 1250. Le texte, qui n’est pas italianisé, se rapproche beaucoup de celui de Versailles ; mais nous avons eu l’occasion d’y puiser de très-bonnes variantes. — d. Manuscrit de Lyon (no 964) XIVe s. Les 84 premières laisses y manquent. Dans le dernier couplet, on annonce « la guerre de Grifonel l’enfant ». N’a pas été utilisé par M. Th. Muller, et nous nous en sommes souvent servi. — e. Fragments d’un manuscrit lorrain, 351 vers du XIIIe siècle, publiés par Génin, Chanson de Roland, p. 491 et suiv. — f. Manuscrit de Cambridge (Trinity college, R. 3-32), XVIe siècle, sur papier, mal écrit. Les 17 premières strophes font défaut. Le dernier couplet, en vers de 12 syllabes, nous montre les barons de Charles retournant dans leurs fiefs. — Le lecteur trouvera dans nos Notes et variantes de nombreux fragments des quatre manuscrits a, b, c, d. — Plusieurs manuscrits du Roland ont été perdus. M. P. Meyer a vu vendre, à la vente Savile, un remaniement en vers de 12 syllabes dont il ignore la destinée postérieure. Un de ceux qui étaient autrefois conservés à la cathédrale de Peterborought (K xiv, De bello Valle-Runcie, gallice, The History of the church of Peterburgh, by Simon Gunton, 1686, p. 219), ne serait-il pas le même que le manuscrit actuel de la Bodléienne ?
  56. Il faut en excepter le Voyage à Jérusalem (xiie s.) qui est en alexandrins, et surtout l’Alexandre d’Albéric de Besançon dont il nous reste un fragment (xie s.) en vers de huit syllabes. (Romanische Inedita auf italianischen Bibliotheken, gesammelt von Paul Heyse, Berlin, 1856, pp. 3-6, et Barstch, Chrestomathie de l’ancien français, pp. 26-28.)
  57. Le nombre exact est 4,002.
  58. Se je suis povres hom, — Dex a assés
    Qui le ciel et la terre — a à garder.
    Quand Dameldeu vaura, — j’arai assés, etc. (Aiol el Mirabel.)

  59. Nous allons, pour plus de simplicité, publier ici, sous la forme d’un « Traité de la versification des Chansons de geste », toutes les Notes complémentaires de ce Chapitre. Il est bien entendu que nous choisirons uniquement nos exemples dans le Roland. ═ Chap. i. Du vers épique. — 1° Le vers de la Chanson de Roland est le décasyllabe, avec pause après la quatrième syllabe accentuée. — 2° L’e non accentué, soit seul, soit accompagné d’un s, d’un t ou d’un ent, ne compte ni à la fin du premier hémistiche, ni à la fin du vers : « Josqu’à la tere si chevoel li balient (v. 976). Ceignent espées de l’acer vianeis (v. 997). — 3° Dans le corps d’un vers, l’e muet, qui termine un mot, a généralement devant une consonne la valeur d’une syllabe : En dulce France en perdreie mun los (v. 1054). La sue mort li vait mult angoissant (v. 2232). Il en est de même de l’ent : Dient Franceis : Dehet ait ki s’en fuit (v. 1047). — 4° Dans les mots tels que Marsilies et milie, où la syllabe accentuée est la pénultième, la dernière syllabe ne compte ni à la fin de l’hémistiche, ni à la fin du vers, et l’on procède absolument comme s’il y avait Marsiles et mile : « Li reis Marsilies la lient, ki Deu n’en aimet (v. 7). — E sunt ensemble plus de cinquante milie (v. 1919). Il en est de même devant une consonne : A icest mot tel .c. milie s’en vunt (v. 1911). — 5° Des mots tels que mar et cum prennent à volonté un e final devant une consonne, pour les besoins de la versification et quand il faut au vers une syllabe de plus : Li empereres tant mare vus nurrit (v. 1860). Ben me le guarde si cume tel felun (v. 1819). — 6° Quelques alexandrins se sont glissés parmi les décasyllabes du Roland : Oliver est muntez desur un pui altur (v. 1017). Cunquerrat li les teres d’ici qu’en Orient (v. 1693). Il est parfois assez facile de les réduire à leur compte normal : Oliver est muntez desur un pui, etc. ═ Chap II. De l’élision. — 1° Deux principes dominent ici toute la matière : le premier, c’est qu’à fort peu d’exceptions près, l’e muet est la seule voyelle qui s’élide ; le second, c’est que l’e muet lui-même ne s’élide qu’à volonté, ad libitum. — 2° L’a ne s’élide point : Vint tres qu’a els, sis prist à castier (v. 17). La u cist furent, des altres i out bien (v. 108), etc. — 3° L’i ne s’élide point : N’i ad paien ki un sul mot respundet (v. 22). E si i furent e Gerin e Gerers (v. 107). Li empereres ki Franceis nos laisat (v. 1,114), etc. Il convient cependant de noter quelques exceptions. Le sujet masculin de l’article, li, s’élide assez souvent : Dist lun à l’altre : « E car nos enfuiuns. » — 4° L’o ne s’élide point. Nous avons dit ailleurs (Épopées françaises, I, pp. 206, 207) que, dans les mots ço et jo, l’o n’est réellement qu’une notation de l’e. — 5° L’u ne s’élide point : U altrement ne valt .IIII. deners (v. 1,880). Il en est de même de l’ui : Cum il einz pout, del pui est avalet (v. 1,037). — 6° Quant à l’e, il s’élide souvent, tant dans les monosyllabes que dans les autres mots : Oliver sent qu’il est a mort naffret (1965). D’ici qu’as denz menuz (1956). De doel murrai s’altre ne m’i ocit (1867). Cumpainz Rollanz, l’olifan car sunez, — Si l’orrat Carles, ferat l’ost returner (1059, 1060). Ensembl’od els li quens Rollant i vint (v. 175). Demurent trop, n’i poedent estre à tens (v. 1,841). — 7° Mais on trouve des exemples tout aussi nombreux de non-élision dans tous les cas : Noz cunpaignuns que oümes tanz chers (v. 2,178). Oliver sent que à mort est ferut (v. 1,952). Ces vestemenz entresque as chars vives (1,613), etc. — 8° Les règles précédentes s’appliquent également à l’e muet suivi du t étymologique. Tantôt il s’élide, et tantôt non : De noz Franceis m’i semblet aveir mult poi (v. 1,050). Pois est muntez, entret en sun veiage (v. 660). Li quens Rollanz apelet Oliver (v. 1,671). Guardet aval e si guardet amunt (v. 2,235). — 9° On ne peut pas considérer comme une élision ordinaire la perte de l’e initial pour le mot en, dans un cas comme le suivant qui est très-fréquent : « Si’n deit hom perdre e del quir e del peil (v. 1,012). — 10° En un grand nombre de cas, les voyelles muettes disparaissent, au milieu des mots, devant des consonnes. Et ce fait se produit sinon dans l’écriture, au moins dans la prononciation. Averat ne compte jamais que pour deux syllabes. Et les vers suivants ne sont pas faux : durement en hall si recleimet sa culpe (v. 2,014). Si receverez la lei de chrestiens (v. 38). Rumput est li temple por ço que il cornat (v. 2,102). Cuntre le soleill reluisent cil adub (v. 1,808). Si me guarisez e de mort e de hunte (v. 21). Ja est-co Rollanz ki tant vos soelt amer (v. 2,001). Pour rétablir la mesure exacte du vers, il faut prononcer : Durment, recevrez, l’temples, cuntre l’soleil, etc. ═ Chap. III. Du couplet épique. 1° Le Couplet (appelé encore laisse ou vers) est en moyenne, dans le Roland, composé de quinze vers. Nous avons dit qu’il commence ex abrupto et forme une division naturelle du récit. — 2° Le lien qui réunit entre eux tous les vers d’un même couplet, c’est l’Assonance qui, dans le Roland comme dans tous nos anciens poëmes, n’atteint que la dernière voyelle accentuée. — 3° Sont dits féminins les couplets dont tous les vers se terminent soit par un e muet, soit par cet e suivi d’un t, d’un s ou d’un nt. Les autres laisses sont dites masculines. — 4° Nous avons relevé une à une, sans en excepter une seule, toutes les assonances du Roland. Tous les couplets de notre vieux poëme appartiennent à une des vingt-cinq séries que nous allons énumérer : a masculin, ai masculin, an masculin ; a féminin, an et ain féminin ; e et é masculin, è masculin, ei masculin, en masculin, è féminin, e et é féminin (mixte), e et è féminin, ei féminin, en féminin ; — i masculin, i féminin. — o masculin, oe masculin, o féminin ; — u masculin, un masculin, u et un (mixte), u féminin, un féminin, u et un féminin (mixte) ; — 5° Nous allons donner, pour chacune de ces vingt-cinq familles de couplets, le « Dictionnaire complet des assonnances du Roland : » I. Couplets en a masculin (au nombre de huit): a, ab, ad, al alt, alz, alzt, ar, ard, arn, art, arz, as, ast, at, az. (On y rencontre par exception et très-rarement, aill, ais, ait et amps.) — II. Couplets en ai masculin (au nombre de trois) : ai, ais, (eis), ait, aist, (est), aiz. (On y a admis, comme dans les laisses en e masculin, el, elz, er, erf, et ailleurs on y trouve une fois ant.) — III. Couplets en an masculin (au nombre de trente et un): amp, an, anc, ancs, and, ans, ant, anz. — Aignz, ains, ainz. — Enc, ens, ent, enz (en très-faibles proportions). — IV. Couplets en a féminin (au nombre de vingt-cinq) : abe, able, ables, abre, ace, acent, aces, acet, acle, afes, affret, afle, age, ages, albe, alchent, alchet, ale, alge, algent, alges, alles, alne, alques, alse, alte, altes, altet, altre, altres, alve, arbe, arbres, arche, arches, arde, arded, ardent, ardes, ardet, arge, arges, arget, ar(i)gnent, arment, armes, arte, arted, artre, ascle, asme, asmet, asquent, asse, assent, asset, aste, astes, astet, astre, astres, ates, atre, azes. On y rencontre aussi, mais à titre d’exception, aiel, aigne, ailet, aille, aillet, aire, aive, alie, anste, ante, et même ecent, erent et ele. — V. Couplets en an, ain féminin (au nombre de douze) : agne, agnes, aigne, aignes, (eignet), aimet, (eimet), aindre, ainet, an(i)e, ambe, ambent, ambes, ambre, ames, amples, ance, ances, anche, anches, ande, andent, andes, andet, andre, andres, ane, ange, angle, angles, anme, anste. (Il faut remarquer que le premier couplet est plus strictement en ain.) — VI. Couplets en e et é masculin (au nombre de quarante-cinq. Ce sont les plus nombreux) : ed, (ied), ef, efs, el, (iel), els, (iels), elz, (ielz), eill, eillz, eilz, en, ens, ent, (ien, iens, ient), er, ers, ert, (ier, iers, iert), (ies), et, (iet), eu, eus, ez, (iez). Comme on le voit, les laisses en ier ne sont pas, dans le Roland, distinctes de celles en er. — VII. Couplets en è masculins (au nombre de trois) : el, els, elt, (ain), er (comme enfer et fer), erc, erf, ers, ert, ès, (ais), èt, (ait), (aiz). — VIII. Couplets en ei masculins (au nombre de douze) : ei, eid, eil, eill, eilt, eilz, eir, eirs, eis, eit, eiz. — IX. Couplets en en masculin (au nombre de sept. Distincts de ceux en an, en ce que l’en y domine en très-fortes proportions) : en, (an), enc, end, (and), ens, ent, (ant), enz, einz, (anz). — X. Couplets en é féminins (sept) : ée, ées, ere, erent, eres. — XI. Couplets en é et e mixtes, féminins (trois) : ebre, ede, ée, ées, eles, einet, ercet, ere, erent, eres, estrent, event. — XII. Couplets en e et è féminins (dix-sept) : ecces, edme, ele, elent, eles, elet, elmes, erbe, erce, erdent, erdet, erdre, ere, (aire), erge, erges, ermes, erne, ernent, ernes, erse, erte, ertre, ertres, (aisles, eisles), esme, esmes, esne, (eisne), esque, este, estes, estre, ete, etre, ette, (aite, aites, aitet), erve. — XIII. Couplets en ei féminins (un seul) : eie, eient, eignent, eigre, eille, einent, einte, eire, eiset, eistre. (Par erreur, erte.) — XIV. Couplets en en, ein féminins (sept) : emble, emblent, emblet, embres, emmes, emples, empres, ence, (ance), ences, (ances), encet, endent, endre, enges, eigne, eine, eintes, ense, ente, entent, entes, entet, entre, entres, — XV. Couplets en i masculins (dix-neuf) : i, id, if, ifs, ign, il, ill, ils, ilz, in, inc, ins, int, ir, irs, is, ist, it, ix, iz. — XVI. Couplets en i féminins (vingt et un) : ibles, ice, ices, iches, yd(e)les, ie, ient, ies, iet, ifes, ige, ignent, ile, il(i)e, il(i)es, ilet, ime, imes, imphe, indrent, ine, ines, inet, inze, iques ; ir(i)e ou yr(i)e, ire, irent, iret, ise, isent, ises, ismes, isse, issent, isset, istes, istrent, ite, itre, ive, ives, ivet, ivre, izre (Sizer). Par exception, une fois : eilles (?). — XVII. Couplets en o masculins (dix) : o, oet, oi, oirs, ois, ol, olps, ols, olt, op, or, orn, orns, ors, ort, orz, os, ost, ot, oth, ou, out, oz. — XVIII. Couplets en o e masculins (deux) : oec, oels, oeltz, oeilz, oem, oer, oers, (eus), oet. — XIX. Couplets en o féminins (un seul) : oche, ochet, oie, on(i)e, on(i)es, olet, orce, or(i)e, ore, ortet, ose, osne, ostre. — XX. Couplets en u masculins (treize) : u, ub, ud, ui, (oi), uist, uit, ul, (old), uls, um, un, (excessivement rare, sept fois sur environ 200 vers), ur, (or), urs, (ors), urt, us, (ous), ust, ut, ux, uz, (oz). — XXI. Couplets en un masculins (vingt) : uld, (old), (olz), uign, (oign), uins, uinst, uinz, um, (om), (oem), umpt, ums, un, (on), unc, und, uns, (ons), unt, (ont), unz, ur, (or), urn, urs, (ors), urt, urz, us, (ous), uz, (oz). — XXII. Couplets en u et un mixtes, masculins (huit) : ub, (od), uign, uilz, uit, ul, uld, (old), uls, um, (om), un, (on), uns, (ons), unz, ur, (or), urs, (ors), urt, urz, us, (os), ous, ut, uz, (oz). — XXIII. Couplets en u féminins (cinq) : uble, ubles, ude, ue, uet, (oide), uiet, uignet (une fois seulement), uisent, ultre, ume, ure, urent, uret, urnet, urre, use, ustes, ustet. — XXIV. Couplets en un féminins (huit) : uce (très-rare), (oigne), uindre, uissent, ulce, ulchet, uldre, umbre, umbrent, umbret, ume, (ome), umes, (omes), umpe, umpre, unces, unches, uncle, unde, (onde), undent, undet, undre, une, (one), unent, unet, unes, (ones), unge, ungres, un(i)e, (on(i)e), (on(i)es), unkes, unne, unte, untes, untre, untres, ure, urnet, urtes, usches, use, (ostre) (ces deux dernières assonances très-rares ainsi que la suivante), utet. — XXV. Couplets féminins en u et un mixtes (sept) : ubes, ubles, uce, uche, ucles, ue, uet, uintes, uisset, (oiset), (oisset), uisent, (oigne), ulce, ulces, ulcet, ulchet, ulent, ulpe, ultre, umbe, umbre, ume, (ome), umes, umpre, unchet, uncle, uncles, unde, undre, une, (one), unent, unes, unet, unge, unget, unte, untet, untre, un(i)e, (on(i)e), unkes, ure, uret, urnet, urnent, usche, use, (ose), uset, ustet, ustrent, ute, utent, utes, utet. — 6° Dans le Roland, il arrive que deux couplets de la même assonance se suivent immédiatement. Il nous paraît, en effet, difficile de réunir en une seule et même laisse les deux couplets 41 et 42, 162 et 163, 165 et 166. — Chap. IV. De l’origine et du principe de la versification du Roland. 1° Le rôle de l’accent tonique est réel dans la versification rythmique du moyen âge ; mais, malgré les attaques dont notre système a été l’objet (Lettre à M. Léon Gautier sur la versification latine rhythmique, par M. G. Paris, Paris, Frank, 1866), nous persistons à croire qu’il a été secondaire. — 2° Chacun des vers latins rhythmés vient d’un vers latin antique. On peut suivre, depuis le ive jusqu’aux xie et xiie siècles, les déformations de chacun de ces vers qui se sont transformés en autant de vers syllabiques. Nous sommes en mesure de citer des centaines, et presque des milliers d’exemples, pour prouver mathématiquement ces déviations successives du Septenarius trochaïque, de l’Iambique dimètre, de l’Asclépiade. — 3° Si ces exemples sont ainsi fournis, s’ils ne sont point récusés, il sera prouvé par là même que l’accent tonique n’a pas eu le premier rôle. Telle est la thèse que nous développerons ailleurs. — 4° Il ne faut pas oublier, d’ailleurs, que cette théorie ne s”applique pas à la poésie lue ni même psalmodiée, mais seulement à la poésie chantée, et, pour circonscrire encore notre terrain, à la poésie des hymnes, des proses et des tropes, à ces pièces liturgiques dont la popularité fut incomparable. — 5° Étant donnée la musique essentiellement populaire de ces morceaux poétiques, et l’isochronie de la plupart de leurs syllabes, l’accent n’a plus, dans les paroles, qu’une valeur insignifiante. — 6° Pour en venir à notre versification française, nous pensons que nos vers frannçais sont nés d’une imitation inconsciente de ces vers latins liturgiques qui étaient sur les lèvres et dans les oreilles de tout le peuple chrétien. Ce fut une imitation par analogie, et non par similitude. Elle n’a rien de scientifique, et est d’une grossièreté toute spontanée. — 7° Dans la poésie française, le rôle de l’accent tonique est, par la force des choses, beaucoup plus considérable que dans la versification latine. Néanmoins, il ne suffit pas à tout expliquer. Il faut encore tenir compte de l’assonance ; puis, de la rime ; et encore, de ces pauses intérieures ou finales qui se rencontrent aux mêmes endroits dans les vers correspondants de la rythmique latine, etc. — 8° Nous croyons, encore aujourd’hui, que le vers décasyllabique de la Chanson de Roland dérive du « dactylique trimètre hypercatalectique : « Quam cuperem tamen ante necem, — Si potis est, revocare tuam, » qui a été, en effet, employé par nos poëtes liturgiques, et qui, se déformant de plus en plus, a produit un vers latin rhythmé de dix syllabes : Flete, viri, lugete, proceres ; — Resolutus est rex in cineres, etc. (Épopées françaises, I, 196.) Notre opinion, vivement combattue par MM. Paul Meyer et Gaston Paris, a été partagée par M. Barstch.
  60. Dans Huon de Bordeaux, on ne compte que trois laisses féminines, sur 10,500 vers.
  61. Vers 1, 96, 662, etc.
  62. Le Message de Marsile, v et vi. — Dialogue entre Marsile et Ganelon, xl, xli, xlii. — Suite de ce Dialogue, xliii et xliv. — Olivier et le Cor, lxxxiii, lxxxiv, lxxxv. — Le Cor sonné par Roland, cxxx, cxxxi, — Charlemagne entend le cor de son neveu, cxxxiv, cxxxv, cxxxvi. — Durendal, clxxii, clxxiii, clxxiv. — Oraison funèbre de Roland, ccviii, ccix, ccx, ccxi, ccxii. — Les Barons intercèdent pour Ganelon, cclxxxi, cclxxxii.
  63. V. en détail la Note précédente.
  64. Histoire littéraire, XXII, p. 184 et ss.
  65. Histoire poétique de Charlemagne, p. 22.
  66. De la composition des Chansons de geste (dans les Positions des Thèses de l’École des Chartes, année 1869).
  67. Introduction, p. lxxxviii et suiv.
  68. Histoire littéraire, XXII, p. 262.
  69. Introduction, p. cviii, cix.
  70. Il en est de même des couplets cxxx et cxxxi. Dans le premier, Olivier s’adresse uniquement à Roland, et lui reproche en raillant de n’avoir point sonné son cor. Rien de tout cela dans la seconde laisse, où en revanche il est question de l’armée de Charlemagne et de la belle Aude. — Si l’on étudie les couplets cxxxiv, cxxxv et cxxxvi, on y trouvera matière à des observations analogues. De même, pour les laisses cclxxxi et cclxxxii.
  71. La Chanson de Roland, 1re édition, p. 314. — Dans sa 2e édition, à la page xxvii, M. F. Michel rectifie lui-même son erreur.
  72. M. F. Michel cite les vers : « Avoi, dist saint Pieres, avoi ». (De saint Pierre et du Jongleur, Fables et contes, édit. de 1810, p. 292 du t. III.) « Avoi, Sire, che dist Girars ! » (Roman de la Violette, vers 289.) Cf. la note du v. 14,914 des Canterbury’s tales of Chaucer, éd. d’Oxford, t. II, p. 499.)
  73. Chanson de Roland, p. 340.
  74. Dans les quelques notes rejetées à la fin de sa traduction.
  75. Chanson de Roland, p. 1 et passim.
  76. Tel est aussi le sentiment de M. G. Paris : « C’est un véritable refrain, dit-il, et un très-ancien fragment nous offre le retour, en manière de refrain, de quatre vers entiers. » (Histoire poétique de Charlemagne, p. 22.) Une dernière opinion est celle qu’exprime l’auteur anonyme du Catalogue de la Bibliothèque de M. Ambroise Firmin Didot : « Je crois, dit-il, que aoi est une abréviation de audite. Ce serait un appel fait par le trouvère aux auditeurs. C’est ainsi que Corneille fait dire à Polyeucte : « Oyez, peuples, oyez tous », et que, dans le Parlement anglais, on entend l’exclamation : hear, hear. » (Col 370.)
  77. Je ne comprends pas bien l’argument de M. de Saint-Albin... Notre poëte (couplet liii) dit que Charles, revenant en France, passa par la cité de Galne, que Roland avait prise et ruinée et qui « depuis ce jour resta cent ans déserte ». M. de Saint-Albin traduit, je ne sais trop pourquoi, comme s’il y avait dans ce passage de notre texte : « Il y a cent ans de cela... » Et il est forcé, pour appuyer son hypothèse du IXe siècle, de considérer comme une addition du Xe siècle la strophe ccxxiii de notre poëme, où il est question de Normands dans l’armée française. Les Normands, en effet, ne se sont pas établis chez nous avant l’an 912.
  78. V. le texte donné par Bartsch en sa Chrestomathie de l’ancien français, p. 18-26.
  79. V. cette étude à notre note du v. 994.
  80. Il est ailleurs question (3,090) de signes de ralliement sur les écus : « Escuz unt genz de multes cunoisances. » C’est l’origine des armoiries. Mais rien de précis quant à la date.
  81. Vers 1,519-1,525.
  82. Les Turcs, dont notre poëte parle plus d’une fois, s’emparèrent de Jérusalem en 1076 ; mais ils ne firent aucun mal aux Chrétiens.
  83. On ne peut rien conclure de l’énumération des échelles de l’armée chrétienne (vers 3,014-3,095). S’appuyant sans doute sur d’antiques cantilènes, le poëte y met des Français (premier, second et dixième corps d’armée), des Bavarois (3e), des Allemands (4e), des Normands (5e), des Bretons (6e), des Poitevins et des Auvergnats (7e), des Flamands et des Frisons (8e), des Lorrains et des Bourguignons (9e). Il est assez difficile de préciser le moment exact où ces différentes nations faisaient partie d’un même empire ou d’un même royaume frank.
  84. Vers 2,095-2,098.
  85. Histoire littéraire, XXII. Notice sur la Chanson de Roland, pp. 727 et suivantes.
  86. V., pour plus de détails, la note du v. 2,096.
  87. Édition de Copenhague, en 1867, p. 130.
  88. Ou à son père, précepteur de Guillaume le Conquérant.
  89. La Chanson de Roland, poëme de Théroulde, Introduction, p. lxxv-lxxxiii.
  90. La Chanson de Roland, poëme de Théroulde, Introduction, p. lxxxiv.
  91. A. Vers 1,684, 1,685 : « Il est escrit es cartres e es brefs, — Ço dist la geste, plus de iiii. millers. » — B. Vers 2,096 : « Ço dist la geste, e cil qui el camp fut, — Li ber (seinz) Gilie... » — C. Vers 3,742-3743 : « Il est écrit dans l’anciene geste — Que Carles mandet humes de plusurs teres. » — D. Vers 3,262 : « Geste Francor xxx. escheles i numbrent. »
  92. Tel est le sens littéral de falt qui, en un sens plus large, est traduit par « finit ».
  93. Épopées françaises, t. II, p. 391.
  94. V. Forcellini ; Raynouard, au mot clin ; Ducange, etc.
  95. Chanson de Roland, 1re édition, Introduction, pp. vii-viii. Encore aujourd’hui ce nom est très-commun dans les départements de la Manche et du Calvados (Thouroude à Saint-Lô, Theroude à Granville, Thouroude à Orbec, à Vire, à Saint-Jean-le-Blanc, etc. etc.). — M. F. Michel cite également (pp. 218, 219,) un grand nombre d’exemples pour prouver combien il était usuel d’employer des noms latins dans un texte roman. — Nous ajouterons que « Turoldus » est un nom unique, et que, l’usage des deux noms (noms « de baptême et de famille ») n’ayant commencé qu’à la fin du xie siècle, nous avons ici un argument de plus en faveur de l’antiquité du Roland.
  96. « Ou son père. »
  97. Le Roland n’est pas, suivant nous, l’œuvre d’un clerc, mais d’un soldat. Nous avons ailleurs développé cette idée qui, si elle est vraie, n’ajoute pas de probabilités au système de Génin. (Épopées françaises, t. I, pp. 161 et ss. — L’Idée religieuse dans la Poésie épique au moyen âge, pp. 7, 19 et suivantes,) etc.
  98. V. la note du vers 37.
  99. Garin le Loherain, traduction de P. Paris, dans la Collection Hetzel, p. 184.
  100. Vers 37, 53, 152.
  101. Nous disons « un poëte », et non pas deux. M. Th. Müller, dans cette Introduction que nous attendons depuis si longtemps, doit, — dit-on, — discuter l’hypothèse de la rédaction de notre Chanson par deux auteurs, ou plutôt par deux scribes différents. Nous avons nous-même passé de longues heures à contrôler cette hypothèse, qui décidément n’a, suivant nous, rien de fondé. En ce qui touche « deux auteurs », la supposition est tout à fait inadmissible. Il suffit, en effet, de lire notre vieux poëme pour être convaincu de sa profonde unité littéraire. Restent les « deux scribes ». Nous avons choisi un certain nombre de mots typiques pour constater s’ils étaient écrits d’une façon uniforme dans telle partie bien déterminée du manuscrit, et, d’une autre manière également constante, dans tel autre endroit de la Chanson. Il n’en est rien, et d’un bout à l’autre du texte d’Oxford, l’orthographe est également fantaisiste. C’est ce que nous avons constaté pour les mots suivants : Caeignables, vers 183 et 1,826, chaeines, vers 2,557, et caeines, 3,735. ═ Caeir, cadeir, vers 383, 578 ; chaïr, chet, etc., vers 769, 981, 1,064, 1,267, 1,356, 1,426, 1,509, 1,981, 1,986, 2,034, 2,082, 2,220, 2,231 ; caïr, 2,269 ; chaïr, 2,536, 2,825 ; caïr, 3,453, 3,551 ; chaïr, 3,574, 3,720, 3,881, 3,925 ; ═ Chalcer, 2,678, et calcez, 3,863. ═ Chelt, 227 ; calt, 1,405, 1,806 ; chelt, 2,411. ═ Cambre, 2,332, 2,593, 2,709, chambre, 2,826, 2,910, cambre, 3,992. ═ Champ, 865, camp, 922, 1,260, 1,273 ; champ, 1,338, camp, 1,468, 1,562, 1,626 ; champ, 1,782 ; camp, 1838 ; champ, 1,869, camp, 2,230, 2,244 ; champ, 2,434 ; camp, 2,439 ; champ, 2,779 ; camp, 3,147 ; champ, 3,512 ; camp, 3,968. ═ Cançun, 1,014 ; chançun, 1,466, 1,474, 1,563. ═ Capele, 52 ; chapele, 2,917 ; capele, 3,744. ═ Carles, Carlun, Carlemagne, 1, 16, 28, 52, 70, 80, 81 ; Charles, etc., 94, 156 ; Carles, 218 ; Charles, 370 ; Carles, 488, 522, 566, 578, 643, 655, 731, 765, 905, 1,000, 1,172, 1,179 ; Charles, 1195 ; Carles, 1,207, 1,234 ; Charles, 1,241 ; Carles, 1,350, 1,422, 1,703 ; Charles, 1,829 ; Carles, 1,859, 1,907, 1,949, 1,973 ; Charles, 2,103 ; Carles, 2,145, 2,117 ; Charles, 2,242 ; Carles, 2,271, 2,362, 2,380 ; Charles, 2454 ; Carles, 2,476, 2,505 ; Charles, 2,621 ; Carles, 2,681, 3,066, 3,079, 3,171, 3,277 ; Charles, 3,287, 3,314 ; Carles, 3,359 et jusqu’à la fin de la Chanson. ═ Chars, 1,119, 1,265, 1,613 ; carn, car, carnel, carner, 2,005, 2,141, 2,153, 2,949, 2,954 ; char, 3,436 ; carn, 3,606. ═ Castel, 4, 23, 704 ; chastels, 2,611 ; castel, 3,783. ═ Cascun, 51 ; chascun, 203, 390, 1,013 ; cascun, 2,502, 2,559, 3,631. ═ Halbercs, 683, 711 ; osbercs, 994, 2,499. ═ Ost, 18, 49, 211, 700 ; host, 739, 785, 883 ; ost, 1,052, 1,630, 2,110, 2,149 ; host, 2,760 ; ost, 3,137. ═ Ostage, 40, 57, 87 ; hostages, 147, 572, 646, 3,852. ═ U (ubi), 108, 1,326, 1,363, 2,402, 2,403, 2,409 ; o, 2,667 ; u, 2,691 ; o, 2,854 ; u, 2,912 ; o, 3,105, 3,616, 3,709. ═ U (aut), 41, 1,279, 1,626, 1730 ; o, 2,401 ; u et o dans le même vers, 2,733 ; o, 3,170 ; u, 3,304. ═ Unches, 629, 640, 920, 1,044 ; unkes, 1,168, 1,208 ; unches, 1461, 1,563, 1,638, 1,647 ; unkes, 1,857, 1,865, 2,049, 2,134, 2,223, 2,384, 2,495 ; unches, 2,501 ; unkes, 2,639 ; unches, 3,212, 3,321 ; unkes, 3,267, 3,322, 3,531, 3,537, 3,838. ═ On voit, par ce tableau, que ces différentes formes s’entremêlent (notamment les c et les ch) d’une façon tellement variable, qu’il est impossible de s’écrier : « Tel scribe a fini là sa besogne ; tel autre a commencé la sienne en cet endroit. » Nous attirons tout particulièrement l’attention du lecteur sur le mot unkes, dont on se serait particulièrement servi pour appuyer la théorie des deux scribes : nul n’a peut-être été employé sous des formes plus entrelacées. La seule difficulté réelle nous est offerte par le mot Bramimunde. Tel est le nom de la femme du roi Marsile, ou, pour mieux parler, elle s’appelle ainsi aux vers 634, 2,476, 2,714, 2,734, etc., et Bramidonie, aux v. 2,822, 3,636, 3,680, 3,990. Comment expliquer cette double forme ? À défaut d’une autre explication, je proposerai la suivante... Les Chansons de geste étaient parfois dictées aux scribes, et peut-être dictées de mémoire. Il en aurait été ainsi pour le Roland. Comme Bramimunde est d’ailleurs un nom fantaisiste et sans aucune réalité historique, « celui qui dictait » a pu facilement se rendre ici coupable d’une confusion ou d’un oubli. Les Remaniements nous offrent ce même nom sous d’autres formes encore. Ajoutons que Bramimunde a été employé jusqu’au vers 2,734 et que Bramidonie l’est déjà, dans le même épisode, au vers 2,822. Ce serait donc entre les vers 2,734 et 2,822 qu’il y aurait eu un changement de scribe. Eh bien ! ce changement n’est reconnaissable à aucun autre caractère. Il est aisé de voir quelle conclusion on peut tirer de tous ces faits...
  102. Notre intention était d’abord d’écrire ici une « Grammaire du Roland », comme nous avons écrit plus haut « un Traité de versification ». Mais les différents chapitres de cette Grammaire seront mieux placés dans nos Notes et variantes. V. la Phonétique à la note du v. 1 ; la théorie des Substantifs (règles de la déclinaison romane), vers 1 et 20, 15 et 9 ; — les Adjectifs, vers 1, 19 ; — les Pronoms, vers 13 ; — les Verbes, vers 42 et 103 ; — les Adverbes, vers 49 et 95, etc.
  103. Nous n’avons, par malheur, aucun texte de ce dialecte qui appartienne aux xie et xiie siècles. Il nous manque ce très-précieux élément de comparaison.
  104. Vers 703, 704.
  105. Vers 2,396.
  106. Au moment où Roland va mourir : De plusurs choses à remembrer li prist, — De tantes teres eume li bers cunquist, — De dulce France, etc. (vers 2,377—2,379.)
  107. Ces derniers mots sont tirés d’une très-remarquable appréciation littéraire de la Chanson de Roland, par M. Gaston Paris, (Histoire poétique de Charlemagne, p. 18-25.) « Les héros du Roland n’ont guère d’autres rapports que ceux qu’engendrent les institutions féodales. Les sentiments généraux de l’humanité apparaissent à peine. Tout est spécial, marqué au coin d’une civilisation transitoire, et même d’une classe déterminée : celle des hommes d’armes. Leur existence, bornée à trois ou quatre points de vue restreints, leurs passions simples et intenses, leur incapacité de sortir d’un horizon assez factice, la naïveté de leurs idées, la logique obstinée de leurs convictions, se peignent à merveille dans le poëme, où la profondeur des sentiments n’a d’égale que leur étroitesse. La vie manque partout ; les lignes sont hautes, droites et sèches ; les mouvements sont roides, l’inspiration uniforme (Ibid., p. 18). » Nous ne sommes pas aussi sévère que M. G. Paris.
  108. M. d’Avril, la Chanson de Roland, 1re éd., Introduction, p. xxxvii. Et l’écrivain ajoute avec une rare élévation : « Préférons Rama à Valmiki, saint Louis à Joinville, Siegfried à l’évêque de Passau, et mettons Roland au-dessus de son trouvère du XIIe siècle comme Achille au-dessus de son Homère... Si l’on était ramené à reconnaître que notre Épopée nationale est inférieure par quelque côté à celle d’un autre peuple au point de vue de l’art, il n’y aurait rien à en conclure contre la véritable grandeur de nos ancêtres. Ce ne serait qu’un accident artistique. » (Ibid., p. xxxviii.)
  109. Ou, pour parler plus exactement, l’auteur des chapitres vi-xxxii.
  110. On trouvera le résumé complet de la « Chronique de Turpin », à la note du v. 96. Mais, pour donner une idée exacte de cette œuvre qui a eu une si singulière fortune, le mieux est encore d’en citer un fragment considérable. C’est ce que nous ferons, d’ailleurs, pour tous les documents littéraires où la légende de Roland tient une place importante. On pourra comparer à la première et à la seconde partie de notre Chanson le chapitre suivant du « faux Turpin » qui est le xxie et dont nous allons offrir à notre lecteur une traduction nouvelle. Le titre de ce chapitre est le suivant : « De proditione Ganalonis et de bello Runciævallis et de passione pugnatorum Christi. » En ce temps-là, après que Charles le Grand eut conquis toute l’Espagne pour la plus grande gloire de Dieu et le plus grand honneur de saint Jacques, il passa par l’Espagne et y séjourna avec ses armées. Or, il y avait alors à Saragosse deux rois sarrazins, l’un nommé Marsire et l’autre Beligand : ils étaient frères et avaient été envoyés en Espagne par l’Émir de Babylone en Perse. Ces deux rois avaient fait leur soumission à Charles et lui obéissaient volontiers en toutes choses ; mais c’était de l’hypocrisie. Le Roi des Franks leur manda par Ganelon qu’ils eussent à recevoir le baptême, ou à lui faire passer leur tribut. Ils lui envoyèrent trente chevaux chargés d’or, d’argent et de toutes les richesses de l’Espagne, quarante autres sommiers chargés d’un vin très-doux et très-pur, lequel était destiné aux chevaliers, avec mille belles Sarrazines. Pour Ganelon, il en reçut, pour leur livrer les chevaliers français, vingt chevaux chargés d’or, d’argent et de soie. Il fit avec eux ce marché et accepta cet argent. Et c’est après avoir bel et bien conclu ce pacte infâme avec eux que Ganelon revint vers Charles. Il lui remit les richesses que les deux rois de Saragosse avaient envoyées à l’Empereur : « Marsire, lui dit-il, veut devenir chrétien et se dispose à venir vous trouver en France pour y recevoir le baptême et pour tenir de vous toute l’Espagne en fief. » Les vieux chevaliers n’acceptèrent qu’un seul de ces dons et ne touchèrent point aux Sarrazines. Cependant Charles, plein de confiance dans les paroles de Ganelon, s’apprêtait à passer les défilés, les « ports » de Sizer, et à revenir en France. Il prit alors conseil de Ganelon et ordonna sur ce, à ceux qu’il aimait le plus, à Roland, son neveu, comte de Blaives et du Maine et à Olivier, comte de Gennes, de former à Roncevaux l’Arrière-garde de l’armée avec les vieux chevaliers et vingt mille chrétiens, jusqu’à ce que lui, Charles, eût passé les ports de Sizer avec le reste de l’armée. C’est ce qui fut fait. Mais les nuits précédentes, un certain nombre de Français s’étaient enivrés de vin sarrazin et s’étaient rendus coupables de fornication avec les païennes, voire même avec des chrétiennes venues de France. C’est par là qu’ils méritèrent la mort. Que dirais-je de plus ? Tandis que Charles passait les défilés avec vingt mille chrétiens, avec Turpin et Ganelon ; tandis que les autres faisaient l’arrière-garde, Marsire et Beligand, avec cinquante mille Sarrazins, sortirent au petit jour des bois et des montagnes, où, d’après le conseil de Ganelon, ils s’étaient cachés pendant deux jours et deux nuits. Là, ils se divisèrent en deux troupes. Un premier corps de vingt mille païens se jeta sur les derrières de notre armée ; mais les nôtres revinrent à la charge contre les Sarrazins, et, après un assaut qui dura depuis le matin jusqu’à tierce, les tuèrent tous. Pas un de ces vingt mille païens n’échappa. Comme les nôtres étaient las et épuisés d’une telle bataille, ils furent, sans avoir eu le temps de respirer, attaqués par trente mille autres Sarrazins qui les frappèrent depuis le plus vieux jusqu’au plus jeune. Des vingt mille chrétiens, il n’en resta pas un. Les uns furent frappés par les lances païennes ; les autres périrent sous l’épieu, les autres eurent la tête coupée par l’épée, d’autres furent tranchés par la hache, d’autres percés par les dards et les flèches, d’autres écorchés vifs par les couteaux, d’autres brûlés par le feu, d’autres enfin pendus aux arbres. Là périrent tous les poignéors, tous les chevaliers, à l’exception de Roland, de Baudouin, de Turpin, de Thierry et de Ganelon. Baudouin et Thierry, s’étant cachés dans les bois, parvinrent à s’échapper. Les Sarrazins alors se retirèrent une lieue plus loin. ═ Nota. On peut ici se demander pourquoi Dieu permit la mort de ceux-là mêmes qui ne s’étaient pas rendus coupables d’impureté avec les femmes. S’il ne leur accorda pas de revoir leur patrie, c’est qu’il ne voulait pas qu’ils y commissent de plus grands péchés. Et, en raison de tous leurs mérites et labeurs passés, il leur donna, par le martyre, la couronne du céleste Royaume. Quant à ceux qui avaient été impurs, il permit leur mort pour effacer leur péché dans le sang répandu, dans le martyre. Ce ne sont pas leurs mérites que le Dieu très-clément a voulu récompenser ; mais enfin ils ont confessé son Nom avant de mourir ; mais ils ont fait l’aveu de leurs fautes ; mais, malgré leurs impuretés, ils sont morts pour Jésus-Christ. Ce fait nous montre aussi jusqu’à l’évidence combien la compagnie des femmes est funeste à ceux qui marchent aux combats. Quelques princes de ce monde, Darius et Antoine, ont été à la guerre accompagnés de leurs femmes : ils ont succombé tous les deux, l’un sous les coups d’Alexandre, l’autre sous ceux d’Octavien-Auguste…
  111. Cette Dissertation, que nous allons résumer très-exactement, est dans nos Épopées françaises, au t. I, pp. 68-89.
  112. Suivant M. G. Paris, ce premier Supplément est de la même main que les chapitres VI-XXXII.
  113. Voici ces deux vers :
    Qui legis hoc carmen Turpino posce juvamen,
    Ut pietate Dei subveniatur ei.
  114. « Ogerius, dux Daciæ... De hoc canitur in cantilena usque in hodiernum diem, quia innumera fecit mirabilia. » (Cap. xi.)
  115. En 1865, chez Franck, in-8o. — C’était une thèse latine pour le Doctorat ès lettres. Nous allons en donner l’analyse.
  116. Cap. xiii : Quosdam, canonicali habitu albo indutos. Et, plus loin (cap. xxix), il s’agit de l’église de Blaye, où Charles... canonicos regulares intromiserat.
  117. Chap. xvii. On les retrouve dans l’Entrée en Espagne, sous une forme plus populaire.
  118. Le fameux chapitre sur saint Jacques (c’est le xixe), qui fait disparate dans l’œuvre de notre second auteur, mais qui est d’une doctrine absolument conforme à celle de l’Historia Compostellana, fut probablement remis tout fait à notre Viennois par les moines de Compostelle. Toutefois, ce n’est qu’une hypothèse.
  119. Le nom de Turpin, qui se trouvait au chapitre iii, a sans doute suggéré au Viennois l’idée de cette fraude. Il s’est dit peut-être en parlant de l’auteur espagnol de nos cinq premiers chapitres : « Comment ! il ne parle de Turpin qu’une seule fois, tandis que nos légendes et nos poëmes nationaux en parlent si longuement ! Mon prédécesseur a été incomplet : je vais le compléter. » Et, alors qu’il commettait un faux, il s’est fait accroire à lui-même qu’il « comblait une lacune ».
  120. Voir, à la note du v. 96, l’énumération complète de ces œuvres qui se sont inspirées du Faux Turpin.
  121. La Chronique de Turpin a été mise en vers latins. Cette traduction, c’est le Karolellus en 2,100 vers, œuvre de la fin du xiie siècle. Il ne faut point la confondre avec le Karolinus, ce poëme historique sur Charlemagne que Gilles de Colonna composa pour l’éducation de Louis VIII et où quelques traits seulement sont légendaires. (Pour le Karolellus, v. F. Michel, première édition de la Chanson de Roland, p. 224.)
  122. Les manuscrits de la Chronique de Turpin sont très-nombreux : M. Potthast en énumère environ cinquante dans sa Bibliotheca historica medii ævi ; M. G. Paris en a vu vingt à la Bibliothèque Nationale (N. D. 133, S.-Germain, 465, 1,046, 1,306 ; Fr., 124 ; S.-Victor, 574 ; Lat., 3,550, 3,632, 3,708, 4,895 A, 4,998, 5,697, 5,925, 5,943 B, 6,041 A, 6,187, 6,188, 6,189, 7,531, 5,452.) Les deux meilleurs, à ses yeux, sont le ms. de N. D. 133 qui est aussi le plus ancien, et celui du Fonds latin 6,187. Ils ne sont pas interpolés comme les autres. ═ La Chronique de Turpin a été publiée pour la première fois à Francfort, en 1566, par Simon Schard : Germanicarum rerum quatuor vetustiores Chronographi. Reuber en a donné une seconde édition à Francfort, en 1584. Il en parut une 3e édition à Hanovre, en 1619. La quatrième est celle de Ciampi (1822), et la cinquième celle de M. de Reiffemberg qui s’est borné à reproduire, sans aucune critique, le texte de Reuber à la suite de sa Chronique de Philippe Mouskes (II, p. 489 et ss). ═ Nous devons à M. G. Paris, dans son De pseudo Turpino, une liste enfin raisonnée et exacte de différentes traductions des faux Turpin. La première est celle de Nicolas de Senlis (B. N. fr. 124 et 5,714), qui fut offerte à la fin du xiie siècle au comte de Saint-Pol, Hugues de Champ-d’Avesne, ou plutôt à sa femme Yolande. Cette traduction est effroyablement interpolée par un auteur saintongeais. Elle a été imprimée à Paris, en 1527. Une seconde « translation » est celle de maître Jean. Elle est plus connue sous le nom de Michel de Harnes, et fut composée sous le patronage de Renaud, comte de Boulogne-sur-Mer, en 1206. Le plus ancien manuscrit est le fr. 2,464 de la B. N. (Cf. les mss. de la B. N. fr. 1,444, 906, 573, 834, 1,621 ; de l’Arsenal B. L. F. 90 ; du British Museum, Bibl. du Roi, 4, cxi, 53.) La troisième traduction, qui est un modèle d’élégance et de fidélité, est l’œuvre d’un anonyme qui écrivait dans les vingt premières années du xiiie siècle. (B. N. fr. 1850.) Anonyme aussi est la quatrième traduction. (B. N. fr. 2,137), qui est diffuse et médiocre : elle appartient à la seconde moitié du xiiie siècle. Il existe au British Museum une cinquième traduction, laquelle est en dialecte anglo-normand et appartient au milieu du même siècle. Enfin, dans les Chroniques de saint Denis, on a inséré une sixième translation du faux Turpin. Ce n’est pas ici le lieu de parler des derniers chapitres de la Conqueste du grant roi Charlemagne, qui contiennent des fragments ou un résumé de notre Chronique traduite en méchant français. (Cf. aussi l’édition in-4o gothique, imprimée en 1527 par Regnault Chaudière, de la « Cronique et histoire faicte et composée par révérend père en Dieu, Turpin, archevêque de Reins, l’ung des pairs de France, » etc.)
  123. Au 31 mai : « Rolandus, comes Cenomanensis, aliique primæ nobilitatis equites Galliæ, traduntur tempore Caroli magni in Pyrenæis saltibus a Saracenis : quos inter pios recenset Saussayus. (Acta sanctorum Maii, t. VII.) ═ Au 16 juin, parmi les Prætermissi : « Rolandus, filius Milonis..., martyr sanctus indicatus a Joanne Welde in Fastis Westphalicis. De eo millia fabulatur Tulpinus. Nos certiora libenter acciperemus. » (Acta sanctorum Junii, t. IV.) ═ Cf. le Martyrologe de du Saussay, (Paris, Cramoisy, 1637, p. 319) : « Eadem die (tertia maii), in Vasconia, Rolandus comes Cenomanensis aliique primæ nobilitatis Galliæ equites, subjugata Navarra Cæsaraugustaque ab Saracenorum jugo liberata, quum victores ad Carolum magnum redirent, cum exercitu in saltibus Pyrenæis intercepti, pro Christo adversus impios pugnantes, glorioso agone succubuerunt. » — Cf. aussi Molanus : « In Galliis, Rolandi, comitis Cenomanensis, Oliverii et sociorum qui, juxta Pampelonam sub Pyrenæis montibus pro Christo pugnantes, Carolo magno imperante, occubuerunt. » — Sur les « reliques » et les tombeaux de Roland, v. Fr. Michel, 1re édition du Roland, p. 212 et 213, et Génin, Introduction, p. xxiii-xxiv.
  124. Nous ferons mieux saisir ce que nous venons d’exposer en citant, comparativement et en détail, les assonances des premiers couplets d’Oxford et les rimes des premières laisses de Versailles. La première strophe d’Oxford était en an féminin (aindre, eimet, agne, aigne) : le remanieur a choisi cette dernière assonance, et tous ses vers se terminent en aigne. La seconde tirade était en u féminin dans la version primitive (uge, umbre, ulchet) ; le rajeunisseur n’a pas voulu de cette assonance très-difficile et, comme nous l’avons dit, a pris le parti d’adopter la rime si commode en er. Mais, par malheur, dans la rédaction de la Bodléienne, la troisième laisse était en er, en, et, etc. Qu’à cela ne tienne : le rédacteur du remaniement a rimé son troisième couplet en ier. Au lieu de l’assonance en e féminin de la quatrième strophe d’Oxford (estre, elet, ere), il a choisi la rime en ez. Il s’affectionne d’ailleurs à ces rimes aisées. Il rime en er son cinquième et en ez son sixième couplet, qui, dans Oxford, étaient, l’un en et, eu, er, ez, et l’autre en ei, eill. L’assonance de la septième strophe, qui, dans la première version, était en i féminin (il(i)es, mises, etc.), est devenue dans la rédaction remaniée, une rime en ois. Au lieu des assonances en ent, er, ien, iers (8e strophe du texte original), en er, ed, eu (9e couplet), en in, is, ir, if (10e), en er, ef, et (11e) en ir, il, in, is (12e), en age, arles, etc (13e), en ie, ire, imes (14e) et en un, unc, um (15e), le rajeunisseur a successivement adopté les rimes en ier, er, a, er, iz, ez, ie et on. Il est inutile de pousser plus loin ce parallèle.
  125. Il n’a changé au second que deux assonances par trop « scandaleuses » ; au lieu de suffraite, il a écrit soferte, et perte au lieu de perdre.
  126. C’est le texte de Paris qui a conservé le plus de ces couplets de la première rédaction. On n’y trouve pas moins de vingt laisses féminines qui ont été empruntées en totalité au texte primitif (ce sont celles qui, dans l’édition de F. Michel, portent les nos 205, 237, 240, 241, 243, 255, 259, 260, 264, 308, 314, 317, 318, 320, 321, 322, 324, 326, 327, 328. Elles correspondent aux couplets de texte d’Oxford, qui, dans l’édition de Th. Muller, sont précédés des nos 159, 189, 190, 192, 206, 211, 212, 217, 253, 258, 261, 262, 264, 265, 266, 268, 270, 271, 272). Quatre autres strophes féminines n’ont été copiées qu’en partie sur la version originale : les 186e, 219e, 248e, 286e, sans parler ici d’un certain nombre de vers antiques qui çà et là ont été conservés intacts. — Les anciennes laisses masculines reproduites d’après le texte primitif apparaissent plus rarement dans la version de Paris : ce sont les nos 189, 257, 258, 262, 307, 312, 313, 315, 323, 325, 329 (Oxford, 147, 209, 210, 214, 252, 256, 257, 259, 267, 269, 273), et en partie les strophes 196 et 250. Pour la tirade 157, il y a doute. — On voit, d’après cette statistique, de quelle ressource un tel remaniement peut être, même pour un éditeur du texte primitif. (Cf. dans le remaniement de Versailles les laisses 77, 78, etc. etc.)
  127. Oxford, v, 5.
  128. Versailles, v, 6.
  129. Oxford, v, 7, 8.
  130. Versailles, v, 8 et 9.
  131. Au lieu de : Ne ben ne mal ne respunt sun nevuld (Oxf. v, 216), Versailles porte : Toz coiz se tint, ne dist ne o ne non. (v. 257). ═ Au lieu de : De cez paroles que vos avez ci dit, — En quel mesure en purrai estre fiz (v. 145-146), on lit dans le même remaniement : De ceste couse que il mandée m’a — Com faitement m’en asicurera (v. 171, 172). ═ Au lieu de Là siet li Reis ki dulce France tient (v. 116), le même texte rajeuni nous offre : S’asist li reis qui France a à bailler (v. 132). ═ Tandis que la version d’Oxford nous donne : Meillor vassal n’aveit en la curt nul (231), l’auteur du refazimento de Versailles est contraint par sa rime en uz de reconstruire ce vers tout autrement : Mieudres vassaus ne fu en cort veüz (v. 272). ═ De même, pour le vers 229 du texte de la Bodléienne : Laissum les fols, as sages nus tenuns, qui a été modifié ainsi qu’il suit : Laist on le fou, aus sages se teigne on (v. 269 du ms. de Versailles). ═ On comparera au même titre les vers suivants de la version primitive : En la citet n’en est remés paien — Ne seit ocis u devient chrestien (v. 101, 102) et ceux-ci de la version remaniée : Les Sarrasins a fait toz detrencher, — S’il ne vost croire et faire baptiser (Versailles, 117, 118). ═ Le même besoin absolu, la même nécessité de changer les assonances en rimes, a motivé les changements suivants : As quatre esturs lor est avenut ben ; — Li quint après lor est pesant e gref (Oxf., v, 1,686, 1,687). Ces vers reçoivent une autre forme dans le texte de Versailles : A quatre estors se puent bien aider ; — Li quins après fut mot à redoter. ═ Au lieu de : L’Emperere en tent ses mains vers Deu (Oxf., 137), on lit, dans le même manuscrit que nous prenons pour type : Ot le li rois, soi prist à merveiller (v. 165). ═ Au lieu de : E as eschecs li plus saive e li veill (Oxf., 112), le rajeunisseur a écrit : Et auquant d’els joent à l’escachier (v. 128) ; et, au lieu de : Car m’eslisez un barun de ma marche (v. 275), il a, à cause de la rime en age, imaginé le vers suivant qui est certainement plus plat : Ensegniez moi un home de bernage (v. 326) etc., etc. ═ Nous avons cité dans nos Épopées françaises (I, p. 290, 291) une foule d’autres exemples tirés du Roland. Nous tenons à répéter que ces modifications vers par vers sont toutes nécessitées par les besoins de la rime.
  132. Oxford, v. 213.
  133. Versailles, v. 254.
  134. Oxford, v. 144.
  135. Versailles, v. 170.
  136. Oxford, v. 228.
  137. Versailles, v. 268.
  138. Oxford, v. 145.
  139. Versailles, v. 173-174.
  140. Oxford, v. 96.
  141. Versailles, v. 111-112.
  142. Ici encore, nous pourrions multiplier les exemples. C’est par une suite de la même nécessité qu’au lieu de : Ço set hom ben, n’ai cure de manace (Oxf., v. 293), le remanieur du texte de Versailles a écrit, a dû écrire : Vos savez bien, et si est veritez, — Ainc per menace ne fui trop esfréez (v. 411, 412). Et, plus loin, au lieu de ces deux vers : Ço dist Marsilie : « Carles li emperere — Mort m’ad mes homes, ma terre deguastée (v. 2,755, 2,756), » les trois suivants : Ce dit Marsile : « Oiez raison membrée, — Karle de France a mot sa gent menée, — Morz a mes homes et ma terre guastée. » ═ Cf. également le texte primitif : E prenent sei ambesdous por loitier, — Mais ço ne set quels abat ne quels chiet (v. 2552, 2553) avec celui de Versailles : A bras se prenent, mot fut Karle blicez, — Luitient et sachent, mais ne sui aaisiez — De nommer vus qi i remest haitiez. ═ D’autres fois, la nécessité d’un tel changement n’est pas rigoureusement absolue ; mais il y a pour le rajeunisseur plus de facilité à employer deux vers au lieu d’un, et il n’hésite pas à le faire. C’est ce qui explique pourquoi, au lieu de : Turpins de Reins en est levez del renc, — E dist al Rei : « Laisez ester vos Francs (v. 264, 265), » le remanieur a écrit : Turpins de Reins, li proz et li valanz, — Devant le Roi est venuz toz erranz. — Il li escrie à sa voiz qui fugranz — « Droiz emperere, laisez-en toz voz janz. » (Versailles, v. 309-3l2.) Cf le vers d’Oxford : Si li Reis voelt, prez sui por vus le face (v. 295) avec ceux du même rajeunissement : Se li Rois velt, j’en sui toz aprestez ; — Je irai là, et voz ci remanrez. (Versailles, 414, 415, etc. etc.)
  143. Oxford, v. 157.
  144. Versailles, v. 185, 186.
  145. Oxford, v. 383.
  146. Versailles, v. 569-571. Nous avons cité dans nos Épopées françaises (I, 291, 292), d’autres exemples de ce procédé à l’usage des rajeunisseurs. On peut y joindre les suivants. Tandis que le texte d’Oxford dit très-simplement : Si receverat la nostre lei plus salve ; — Chrestiens ert, de mei tendrat ses marches (v. 189, 190), on lit dans le texte de Versailles : Crestiens ert batisez et levez ; — Jontes ses mains fera les comans Dé, — De nus tenra Espaigne en quietez. (V. 226-228.) ═ Cf. ce vers de la version primitive : Respunt li Reis : « Vos estes saives hom (v. 248), » avec les deux suivants de la version rajeunie : Li Emperere en hauce le menton. — Après, li dit : « Mot estes saives hon. » (Versailles, v. 290, 291.) ═ Rapprochez également de ce vers du texte d’Oxford : Francs chevalers, dist li emperere Carles (v. 274), ces trois vers du même remaniement : Li Emperere se dresse en son estage ; — Grant ot le cors et mot fier vasselage : — « Seignor français, entendez mon corage (Versailles, v. 323-325). » Etc. etc.
  147. On se convaincra facilement de cette vérité si l’on veut bien comparer attentivement, avec notre texte de la Bodléienne, les trente couplets d’une version antique qui ont été conservés intacts dans le manuscrit de Paris. Nous donnons ici, comme point de comparaison, la laisse cxxliii de ce dernier texte que l’on rapprochera de notre couplet cxcii : Grans est li os de cette gent adverse : — Vers Saragosse ont acoilli lor voie ; — Au roi Marsille est venue nouvelle — Que Baliganz est entré en sa terre : — Son ost amaine, ainz ne fu veü telle. — XVII. Roi environ, la chaellent. — Or gart Dex Karla et la voire paterne : — Bataille auront e dolirouse et pesme, etc. etc.
  148. Ne faut-il pas considérer comme des « variantes de dictée » les vers suivants empruntés aux couplets primitifs du texte de Paris : « Morz est mis niés ki tant soloit conquerre (couplet cclx), et : Encontre moi leveront cil lor testes (couplet cclxi), que l’on peut rapprocher des vers correspondants de notre texte d’Oxford : Morz est Rolant, ki tant me fist cunquerre (v. 2,920). Encuntre mei revelerunt li Seisne (2,921), etc.
  149. Oxford, v. 3,220.
  150. Paris, v. 10,008 de l’édition F. Michel, où par malheur le numérotage est faux.
  151. Oxford, v. 198.
  152. Versailles, v. 209. Il ne faut pas d’ailleurs oublier que, dans l’esprit de nos poëtes et surtout de nos rajeunisseurs, la plupart des noms propres étaient, de droit, abandonnés à la fantaisie, au caprice des auteurs. Comparez, à ce point de vue, les couplets v d’Oxford et de Versailles.
  153. Versailles, couplet ix, etc.
  154. C’est ainsi que, dans l’oraison funèbre de Roland, « Laon » (texte d’Oxford) est remplacé par « Paris » (texte de Paris). ═ Dans le remaniement de Versailles, au lieu de ce vers du texte original : Carles sera ad Ais à sa capele (v. 52), on lit les deux suivants : Challes à Ais et ses riches barnez — Ou à Estampes ou à Paris delez (v. 63, 64).
  155. Oxford, v. 439.
  156. Versailles, v. 442.
  157. Oxford, v. 237.
  158. Versailles, v. 278.
  159. Oxford, v. 167.
  160. Versailles, v. 198.
  161. Gefreid d’Anjou, le rei gunfanuner. Oxford, v. 107.
  162. Versailles, v. 123. Quelques autres changements de nos rajeunisseurs sont mieux motivés. Parfois ils trouvent obscur le texte de leur devancier, et essaient de le rendre plus lucide. Au lieu de ce vers amphibologique : Dient paien : « De ço avum nus assez (Oxf., v. 77), » ils écrivent ce vers plat, mais clair : Dient païen : « Bien s’en doit hom pener. » (Versailles, v. 87.) ═ D’autres fois les remanieurs atténuent à dessein la pensée du vieux poëte. Dans le texte d’Oxford, Blancandrin craint que Marsile n’en soit un jour réduit « à mendeier » (v. 46). Cette hyperbole paraît excessive au rajeunisseur, qui écrit plus simplement : Que nos sofrons d’Espaigne cel dangier (Versailles, v. 58), etc. ═ Mais, en général, les corrections de nos remanieurs sont maladroites : il est aisé de voir que, trop souvent, ils n’ont pas compris les beautés de leur modèle. À la place de ces vers de notre texte d’Oxford qui peignent si bien le caractère de nos deux héros : Rollanz est proz e Oliver est sage : — Ambedui unt merveillus vasselage (v. 1,093, 1,094), le très-médiocre auteur du remaniement de Paris met les deux suivants, qui sont d’une extraordinaire insignifiance : Rollans fu pros, et Olivers li bers. — Paringal furent et compagnon et per (couplet ci). Et ailleurs, que de contre-sens ! Au lieu de : Li duze per mar i serunt jugez (Oxf., v. 262), le rajeunisseur du texte de Versailles (ou le scribe) écrit bravement : Des douze per mar serez jugiez (v. 307). Au lieu de : E si ’n averez, ço quid, de plus gentilz (Oxf., v. 150), le même remanieur écrit : Jà plus gentis de lui un soul n’en a (Versailles, v. 177, etc). La liste de ces sottises serait trop longue.
  163. Tel est le fameux vers si embrouillé : Puis, si li dites, il n’en irat, se m’creit (Oxf., v. 2,753), qui est omis dans le remaniement de Paris. Cf. le v. 156 du texte primitif qui est également passé dans celui de Versailles.
  164. En voici un exemple frappant. Le texte primitif porte ces vers : Li Empereres en tint sun chef enclin ;De sa parole ne fut mie hastifs ; — Sa custume est qu’il parolet à leisir (v. 139-141). Le second vers a été passé par le rajeunisseur du texte de Versailles, qui n’a pu le faire entrer dans un couplet en a.
  165. Seignurs baruns, qui i purruns enveier — Al Sarrazin ki Sarraguce tient (Oxf., 252, 253). Le second vers, qui cependant est très-utile, a été omis par le remanieur (Versailles, v. 295).
  166. Les laisses du texte d’Oxford cc et cci ont été fondues en un seul couplet de Paris, le ccli.
  167. Strophe ccxvi d’Oxford.
  168. Tels sont les couplets du texte d’Oxford cxciii où l’on raconte l’arrivée de Baligant en Espagne, et xlvii où Marsile fait jurer Ganelon sur les reliques de son épée ; etc. L’un est omis par le rajeunisseur du texte de Paris, l’autre est passé dans le remaniement de Versailles. — Cf. la laisse ccviii, omise dans Paris, etc. etc.
  169. La strophe lii est omise dans Versailles, mais non pas dans Venise (ms. VII) ; le couplet cxciii n’est pas dans Paris, mais il est dans le plus récent des deux manuscrits de Venise, etc.
  170. Couplets ccxxxvii d’Oxford et cclxxxiv de Paris. Il faut rappeler ici et nous dirons tout à l’heure que tout l’épisode de Baligant est omis dans le texte de Lyon. (Voir la note du v. 3,680.)
  171. On peut citer comme type le couplet lxxxiii de Paris (p. 164 de l’édition F. Michel).
  172. Voir, comme exemple, la laisse ix du texte de Versailles. Le vrai poëte, qui est l’auteur du texte d’Oxford, s’était contenté de dire : « Salvet seiez de Deu, — Le Glorius que devez aürer (v. 123, 124). » Cette brièveté ne fait pas l’affaire du rajeunisseur, qui se laisse aller aux six vers suivants : Beau sire roi, cil Dex vos puist garder, — Qui fist le ciel et la terre et la mer, — En ceste crois laissa son cors pener — Et el sepoucre cocher et repouser, — Et au tiers jor de mort resusciter — Por cils qu’il volt ensemble o lui mener (vers 152-148). Cf., dans le même manuscrit, les vers 641-650.
  173. Nous avons à donner des exemples de ces additions de vers et de couplets : A. Vers ajoutés à la version primitive... Quand Ganelon prend congé de Charles et part en ambassade à Saragosse, le texte d’Oxford dit très-simplement : La veïsez tant chevaler plorer (v. 349). Le rajeunisseur en a pris prétexte pour ajouter tout un petit développement... fort inutile : Là fut por lui maint chevalier troblez, — Tant poing detors et tant chevel tirez. — Tresc’ à cel jor fu mot bien honorez, — A cort de roi et serviz et loez : — Par cels estoit riches cons apelez. — Plorent et crient chascun de ses casés, etc. (Versailles, v. 531-536). ═ Quelques vers plus haut, Ganelon dit à son beau-fils, Dist à Rollant : « Tut fol, pur quei t’esrages (v. 286). » Une telle brièveté ne fait pas l’affaire du remanieur, qui ajoute là sept vers d’un seul coup : Dist à Rollant : « Con es ores desvez ! — Dedens ton cors est entrez li Maufez. — François ont droit, se par els es blasmez : — Car mot les as travailliez et penez — Et chascun jor de lor armes lassez. - Mar te croira Challes, nostre avoez, — Et ton corage qui est desmesurez. — Tu li tols moi et des autres assez. » (Versailles, v. 395-402) ═ Dès la première laisse de son remaniement, le même auteur s’est permis de faire une addition de quatre vers (quatre sur douze !). Après avoir dit que Charles avait conquis l’Espagne jusque la mer alteigne, il ajoute cette platitude : En meint estor fut veüe s’enseigne (v. 4). Et à la fin du couplet il soude ces trois autres vers non moins superflus : Car il n’a hom qu’à lui servir se faigne — Fors Guenelon que il tint por engeigne. — Jamais n’est jor que li Rois ne s’en pleigne (Versailles, v. 11-13). ═ À la fin des laisses, ces additions sont d’ailleurs assez fréquentes, et le remanieur a le champ plus libre là qu’ailleurs. La fin du second couplet est encore ornée, dans le texte de Versailles, d’inutilités qui tiennent trop de place. Il s’agit de Blancandrin, que l’auteur du texte primitif s’était contenté de nommer, et auquel notre rajeunisseur ne craint pas de consacrer ces deux vers d’une vulgarité prodigieuse : En tot le mont, si com orez nomer, — N’en verez hom tant sage mesager. (Versailles, v. 32, 33.) Nous pourrions trop aisément multiplier ces citations. (Cf. les vers 98-100, 336-337, 344-348, etc. etc.) ═ B. Couplets entiers ajoutés au texte original. Il importe toujours d’étudier de fort près les laisses qui ne sont pas dans la version d’Oxford et qui se trouvent dans les remaniements. Ce sont parfois des couplets qui appartenaient au texte original et qui ont été omis par le scribe très-négligent auquel nous devons le manuscrit de la Bodléienne. Mais souvent aussi, ce sont des additions évidentes. Tel est le cas de la strophe xxii du texte de Versailles que nous pourrions citer comme un exemple frappant. Il s’agit de Ganelon, qui se plaint d’être envoyé près du roi Marsile et s’écrie : « J’irai, mais je suis bien assuré d’y mourir. » Le rajeunisseur ajoute ici un couplet tout entier où l’on voit Charles traiter Ganelon de cuvert et de felon, ce qui est tout à fait contraire à la légende primitive, d’après laquelle « Ganelon serait jusque-là demeuré pur de toute trahison ». Puis, dans cette même laisse destinée à accentuer sottement la méchanceté de notre traître, on l’entend menacer Roland d’un coup de « son espée forbie », s’il le rencontre en « bataille fornie ». Olivier alors se jette sur le beau-père de son ami Roland, et le veut tuer sans autre forme de procès. Rien de tout cela n’était dans le texte primitif. ═ Un couplet non moins inutilement ajouté, et qui peut encore servir de type, est le ccvie de Paris (Éd. F. Michel, p. 230)... Dans la version de la Bodléienne, quelques vers seulement sont consacrés à la mort de Malprime, fils de Baligant, qui meurt sous les coups terribles du duc Naimes. Or, dans le texte de Paris, cet épisode est développé en quatre couplets (ccxcix-cccii), et c’est Ogier qui est ici l’adversaire de Malprime. Le Danois d’ailleurs ne tue pas son jeune adversaire, et, quelques strophes plus loin, notre rajeunisseur reproduit textuellement le passage de l’ancienne rédaction où le fils de Baligant reçoit enfin le coup mortel de la main du duc Naimes. Ces quatre laisses, qui nous semblent évidemment ajoutées, ne se trouvent pas dans tous les remaniements : elles sont dans le texte de Paris et manquent dans celui de Venise VII. Ce n’est pas le seul fait de ce genre que nous pourrions citer, et nous le signalons à l’attention du lecteur. ═ Parmi ces nombreuses additions de couplets, il faut encore signaler celle des laisses lxxxiii-xcvi dont nous aurons lieu de reparler, cxlvii, clvii-clix, etc. ═ Quant aux couplets des rédactions rajeunies qui comblent heureusement certaines lacunes du texte original, on en trouvera l’indication exacte dans nos Notes et variantes.
  174. Le couplet d’Oxford ccxliii a été développé en deux laisses du texte de Paris (ccxc, ccxci). À la strophe ccxxiii de la rédaction primitive correspondent les deux couplets cclxxix-cclxxx du même remaniement. Les strophes clxi, clxii et clxiii de ce même texte rajeuni répondent également à un seul couplet de l’ancienne version (cxxviii), etc.
  175. C’est le cas, à peu de chose près, des laisses cxxxiv et ccxxxvii, ccxxxvi et ccxxxviii du texte de Paris. Cette distraction n’est pas dans le remaniement de Venise VII.
  176. Paris, strophes lxxxiii-xcvi.
  177. Venise IV, folio 88, ro, 2e col. et ss.
  178. Texte de Paris, couplets cccxxxviii-cccxcix ; en tout, près de quatorze cents vers.
  179. Texte de Paris, couplets cccciii et suiv. de l’éd. Fr. Michel.
  180. Cette série d’alexandrins commence régulièrement, dans le texte de Paris, au couplet ccccxxxii : Pynabiax s’agenoille et Thierris se leva (mais il y avait déjà quelques alexandrins dans les deux laisses précédentes), et se termine au couplet ccccxl. C’est un peu plus de cent vers. Tous les remaniements les reproduisent, à peu de chose près, et sauf la curieuse exception que nous signalerons dans la note suivante. ═ La dernière ou les deux dernières laisses du poëme sont aussi en dodécasyllabes dans la plupart de nos textes rajeunis...
    Pinabels dist : « Vos parlerez tot al. »
    Lors s’entrelaissent parmi le fons d’un val ;
    Granz couz se donent es escuz cominal,
    Qu’il [e]n abatent [et] l’azur [et] l’esmal,
    Desqu’à l’auberc qui furent contreval,
    Et à lor lances dont li fers fu d’açal.
    Amdui furent fors et prou... li vassal.

    Thierris est sor Ferrant, li dammoisiaus loial,
    Prinst l’escu par l’enarme et broche le cheval,
    Et dist à Pinabel : « Je vos deffi, vassal :
    « Quand vers moi deffendez le traïtor mortal,
    « Se Deu plaist et je vif, je vos metrai à mal. »
    Et respont Pinabiaus : « Ansoiz ira tout al. »
    Lors laissent corre tout le pendant d’un val ;
    Grans cops se donnent enz(?)escus à cristal,
    Qu’il en ont abatu tout l’azur contreval ;
    Les lances peçoièrent, outre vont li cheval.
    Bien se tiennent andui, moult sont preu li vassal.

    Il reste à savoir lequel de ces deux couplets également plats est l’original de l’autre. Je serais porté à croire que les alexandrins ont précédé les décasyllabes et que l’auteur de ces derniers a procédé par suppression. Ce qui le prouverait, c’est notamment le troisième vers, qui est faux dans Venise VII, et qui, dans le manuscrit de Lyon, nous apparaît sous sa vraie forme : Pynabel en apele à loi de bon vassal, etc. etc.

  181. Voici les deux laisses en question. Les décasyllabes appartiennent au manuscrit de Venise no VII ; les alexandrins au texte de Paris :
    Terris monta qui ot le cuer loial,
    L’escu embrace, si broce le cheval.
    Pinabel apelle à loi de mal vasal :
    « Vasal, dist-il, nos somes en igal.
    « Vers moi defendez le trahitor mortal. »
  182. Rien ne donnera mieux l’idée de nos Remaniements que d’en lire un fragment de quelque importance. Voici, traduites pour la première fois, les dernières laisses du texte de Paris... « Charles dit à ses barons : « Je veux ici, seigneurs, vous faire une prière au nom de Dieu. — Condamnez Ganelon à quelque mort horrible — Et ordonnez, je vous en supplie, que le traître meure sur-le-champ. » — Girart le guerrier prit alors la parole, — Girart de Viane, l’oncle d’Olivier : « — Par ma foi, Sire, je m’en vais vous donner un bon conseil. — Vos terres sont très-vastes, très-étendues. — Faites lier Ganelon avec deux grosses cordes, — Et qu’on le mène à travers votre domaine, comme un vilain ours ; — Qu’il y soit rudement déchiré à coups de fouets — Et, lorsqu’il sera arrivé au lieu fixé d’avance, — Faites-lui tout d’abord arracher deux membres du corps. — Puis, qu’on le dépèce membre par membre ». — « Voilà, répondit Charles, un terrible jugement. — Mais c’est trop de longueurs, et je n’en veux point. »
    « Par ma foi, Sire, s’écrie Beuves le vaillant, — Je vais vous proposer un plus horrible supplice. — Qu’on fasse un grand feu d’aubépines — Et qu’on y jette le misérable, — Si bien qu’en présence de tous les vôtres — Il meure d’une merveilleuse et horrible façon. » — « Grand Dieu ! dit Charles, c’est un rude supplice, — Et nous le choisirons... si nous n’en trouvons pas de plus dur. »
    C’est le tour de Salomon de Bretagne : — « Nous avons, dit-il, imaginé une mort plus âpre encore. — Faites venir un ours et un lion — Et livrez-leur le comte Ganelon. — Ils se chargeront de son supplice et le tueront très-horriblement. — Il ne restera de lui ni chair, ni graisse, ni os. — Tel est le sort que méritent tous les traîtres. » — « Bien dit, s’écrie l’Empereur : Salomon a bien parlé. — Mais, à mon gré, c’est encore trop de lenteurs. »
    « Sire Empereur, dit Ogier le vassal, — J’ai trouvé quelque chose de plus affreux. — Qu’on jette Ganelon au fond de cette tour — Où ne pénètre point la clarté du soleil. — Il sera là, tout seul, avec les bêtes qui sortiront de terre — Et qui, de toutes parts, à droite et à gauche, — Viendront l’assaillir et lui feront grand mal. — Que, pour tout l’or du monde, on ne lui donne ni à boire ni à manger. — Quelle honte, quel supplice ! Puis, on l’amènera devant le palais principal — Et on lui permettra de manger, à votre beau festin, — Des mets assaisonnés de poivre et de sel. — Mais qu’on ne lui donne rien à boire, ni eau, ni vin. — Et alors, dans une épouvantable angoisse, — Il mourra de soif, tout comme Roland à Roncevaux. » — « L’admirable idée ! dit Charles. — Mais je ne veux pas que ce traître pénètre ainsi chez moi. — Seigneurs, ajoute l’Empereur, francs chevaliers loyaux, — Ce supplice m’irait bien, mais j’en sais un qui est plus douloureux encore. — Qu’on attache Ganelon à la queue de plusieurs chevaux, et qu’il soit écartelé. — Oui, que mes comtes et mes vassaux aillent là-haut, — Que mes barons sortent tous, et ils vont assister au supplice du Traître. » À ces mots, prévôts et sénéchaux s’emparent de Ganelon.
    Charles le roi a fait publier son ban : — « Que tous s’en aillent en dehors de la cité. » — L’Empereur lui-même est monté en selle sur une mule — Et s’en est rapidement allé. — Les bourgeois sont là, qui désirent vivement assister à ce spectacle. — Suivant le commandement de Charles, — On traîne Ganelon hors de la ville — Et tous y sont allés après lui. — Voilà ce que l’on fait du traître. — On y a conduit aussi de bons chevaux, — Quatre fortes juments qui, en vérité, — Sont sauvages et cruelles. — Charlemagne ordonne — Qu’un garçon monte sur chacune d’elles. — Aux quatre queues on a noué les pieds et les mains de Ganelon. — Puis, les quatre cavaliers éperonnent leurs montures. — Dieu ! voyez, voyez la sueur couler sur le visage du misérable. — « Maudite, peut-il se dire, maudite l’heure où je suis né ! » — Un tel châtiment est juste, puisque Ganelon a trahi les barons — Dont la douce France est orpheline. — Les cavaliers ont la bonne idée — De faire aller leurs quatre chevaux de tous les côtés — Pour que l’infâme meure plus horriblement. — Que vous dirai-je enfin ? Ils l’ont tant et tant écartelé — Que l’âme s’en va, et les diables l’emportent. — Charles le voit, et il en remercie Dieu en son cœur : — « Soyez béni, mon Dieu, dit le Roi, — Puisque j’ai pu venger le très-sage Roland, — Olivier et les douze Pairs. »
    « Barons, dit Charles, tous mes vœux sont accomplis, — Puisqu’il est mort, celui qui m’a ravi tout mon orgueil. — C’est lui qui m’a enlevé Roland et Olivier, en qui j’aimais tant à me reposer. — C’est lui aussi qui a perdu les douze Pairs, — Et jamais plus je ne les reverrai de ma vie. . . . . . . . »
    Le texte de Paris, que nous venons de traduire, se termine par ces trois vers qui se rapportent aux douze Pairs et ne sont point sans obscurité : Par eulx conquis Jone et Tyre et Marsoil. — J’ai laissé la columbe et l’escharboucle à foil. — Bien le peut-on véoir jusques el val de Doil. Mais, comme on le voit, le texte de Paris est incomplet. Les manuscrits de Venise VII, Versailles et Lyon sont plus développés en ce dernier épisode. Sur le supplice de Ganelon, on y voit le duc Naimes prendre encore la parole, et nous assistons plus loin au départ de tous les barons de Charlemagne, qui s’en retournent chacun en son pays : Français preignent congé du Roi moult bonement (Lyon). Quand Karles fu en la salle montez (Versailles). Quand Ganelon fut à destrer livré (Venise VII).
  183. V. la note 1 de la page xcii. Il ne faut pas oublier que l’on peut trouver, dans les remaniements, non-seulement des couplets entiers, mais aussi des vers empruntés çà et là à une version primitive. Ainsi, nous lisons, dans le couplet xi du texte de la Bodléienne, ces deux vers : El grant verger li Reis fait tendre un tref ; — Li Emperere est par matin levet. Ce passage est plus développé dans le texte de Versailles, et je ne serais pas éloigné de croire que ce remaniement contient ici plus d’un trait de la rédaction primitive : El grant vergier a fait son tref lever — Et l’aigle d’or sus el pomel fermer, — Vers Saragoce en fet le chief torner. — Ce senefie ne s’en voudra aler, — Iloc au jor se voudra osteler. — Li Empereres, etc. (Versailles, v. 190-195). Nous pourrions citer vingt autres passages analogues.
  184. Nous signalerons, comme de très-précieux exemples, les couplets antiques ccxxxvii et ccxl, qui nous ont été conservés intacts dans le texte de Paris, et qui néanmoins ont été remaniés sur une autre rime dans les laisses nouvelles ccxxxviii et ccxxxix. Mais nous mettrons ici sous les yeux du lecteur les couplets cciv et ccv du même remaniement. L’un est la laisse antique scrupuleusement conservée ; l’autre est le rajeunissement de cet ancien couplet. A. Couplet antique : Dient Paien : « L’Emperere repaire ; — De ceuls de France poez oïr les graisles. — Se Karles vient, duel i auronz et perde. — Se Rollans vit, nostre guerre est nouvelle. — Perdue avons Espaingne, la grant terre. » — Lors se rassemblent la pute gent adverse, — III. C des mieudres qui el champ porent iestre. — A Rollant font I assaut fort et pesme. — Il se defant com chevaliers honestes — Et lor decope et les bras et les testes. (Paris, laisse ccv.) ═ B. Couplet nouveau. Quant Paien oient le son des olyfans, — Dist l’uns à l’autre : « Karles est repairans. — De ceuls de France oiez les cors sonnans. — Se Rollans vient, nostre painne est moult grans. — Perdu avons d’Espagne touz les pans. » — Plus de C. M. de tous les miex vaillans — Sont assamblé as vers elmes luisans. — Molt fièrement fu assaillis Rollans. — Or a li Cuens endroit lui grans ahans. — Cil le regart qui sur touz est puissans ! — A Durandart, dont li brans est tranchans, — A fait tel place des cuivers mescreans, — Que les javelles en gisent par les champs (Paris, laisse cciv). Dans notre note du v. 2,115 nous avons comparé au premier de ces deux couplets le texte de Venise VII : l’auteur de ce dernier remaniement n’a pas conservé le couplet antique à côté de la laisse rajeunie ; mais il l’a remanié autrement, et sur une rime en aire.
  185. Lire, dans la note précédente, les couplets cciv et ccv du texte de Paris, et les comparer au texte de Venise que nous avons donné dans notre note du v. 2,115.
  186. V. nos Notes et variantes où nous avons tenté d’utiliser tous les textes remaniés au profit de notre texte antique.
  187. Dans notre note 1 de la p. xlv, nous avons donné la liste exacte de tous nos remaniements.
  188. V. la comparaison de ces textes dans les Épopées françaises, I, 309-312.
  189. Girart d’Amiens reçut de Charles de Valois, frère de Philippe le Bel, la commande d’un poëme sur Charlemagne. C’était dans le premier quart du xive siècle. Il se mit à l’œuvre, s’entoura de quelques-uns de nos vieux poëmes (Enfances Charlemagne, Ogier le Danois, Aubri le Bourgoinz), mais surtout plaça devant lui la Chronique de Turpin, et se mit à traduire, en vers de douze syllabes, épais et plats, ces documents de valeur si diverse. Son œuvre, qu’un seul manuscrit nous a conservée (B. N. 778, xive siècle), se divise en trois livres. Dans le premier, qui est presque tout entier légendaire, Girart raconte d’après les Enfances Charlemagne les premières années de son héros jusqu’au moment où il parvint à reconquérir son royaume usurpé par les bâtards de Pepin (f° 22 v°} — 69 v°). ═ Le second livre est presque tout entier historique, et Girart y délaye Éginhart (f° 70-109). Mais le poëte de Charles de Valois regrette bientôt d’avoir fait une si large part à l’histoire, et, dès la fin de ce second livre (f° 110-124), résume les Enfances Ogier et raconte à sa manière le prétendu voyage de Charles à Jérusalem et à Constantinople. Le seul manuscrit de son poëme présente ici une lacune plus ou moins considérable. ═ Le troisième livre n’est guère (f° 125-168) qu’une méchante translation de la Chronique de Turpin, et c’est par là qu’il ne mérite même pas d’être cité.
  190. C’est vers le milieu du xiiie siècle que Philippe Mouskes écrivit sa « Cronique rimée », où il se propose, comme il le dit, de mettre en rime toute l’estoire et la lignie des reis de France. Il commence à la guerre de Troie son récit où Charlemagne tient plus tard une place considérable, (v. 2,356-12,132, près de dix mille vers). Le chroniqueur-poëte y raconte très-longuement Roncevaux et toute l’expédition d’Espagne (v. 6,598-9,557). La base de toute cette narration est la chronique de Turpin. Mais en même temps Philippe Mouskes a sous les yeux un des remaniements de notre vieux poëme, et lui emprunte plus d’un trait. C’est ce que prouve notamment le récit de la fuite de Ganelon (v. 9,466 et ss.), qui n’est pas dans Turpin et se trouve, au contraire, dans tous nos « rajeunissements ». Tout le travail de Philippe Mouskes consiste donc à combiner entre eux et à traduire tour à tour ces deux textes, le faux Turpin et le Roncevaux français du xiiie siècle. À cette seconde source il emprunte encore « la jalousie de Ganelon contre Roland, lorsque notre héros fait choisir son beau-père par Charlemagne comme ambassadeur auprès du roi Marsile (v. 6,620-6,672) ; les entretiens de Ganelon avec Blancandrin, et sa trahison (v. 6,673-6,697) ; l’épisode du cor (v. 6,892-6,911, 7,144-7,153, 7,500-7,530) et quelques traits de la mort de Roland ». Tout le reste est dérobe à Turpin, ou misérablement amplifié. C’est ainsi que Naimes et Ogier assistent si la bataille où meurt Roland, et le Danois y meurt aussi (v. 7,640-7,690) ; Olivier est écorché entre quatre pieux, comme dans Turpin (v. 7,270-7,279) ; Roland enfin n’a pas la gloire de rendre son dernier soupir dans cet admirable délaissement, dans cette solitude absolue où notre vieux poëte nous le montre : il faut ici, comme dans la légende latine, que son frère Baudouin et son écuyer Thierry nous gâtent cette belle mort en y assistant (v. 7,964 et ss. et 8,262 et ss). Il est bien entendu d’ailleurs que Roland meurt de soif (v. 8,205). Plus tard, quand Charles vengera son neveu sur les païens, il reconnaîtra les cadavres français sur le champ de bataille aux aubépines que Dieu fera miraculeusement sortir du corps de ces martyrs (v. 8,618-8,621)... Voilà les sources auxquelles est remonté Philippe Mouskes, voilà les éléments de son œuvre. Si maintenant on veut la connaître littéralement, il suffira de lire, dans l’édition de M. de Reiffenberg, les adieux de Roland à son épée, à son cor, à Charlemagne, à ses Pairs. Il n’est rien de si pâteux, et personne n’a jamais été si bavard. Qu’on en juge par le fragment suivant, que nous traduisons pour nos lecteurs : « Roland regretta son cheval — Qu’il avait sous lui dans la vallée ; — Et je veux vous le raconter — Comme l’histoire me le dit : « — Cheval de prix, cheval hardi, cheval terrible, cheval d’élite. — Quel est celui qui désormais te montera, — Soit en tournoi, soit en bataille ? — On était sur toi plus tranquille — Que dans une tour à triples murs. — Qui serviras-tu maintenant, Veillantif ? — Et, quand je meurs, que vas-tu devenir ? — Dieu ! si tu tombes au pouvoir d’un païen ou d’un traître, — Comme mon âme sera dolente et triste ! » — Roland, ensuite, regrette son cor : — « Eh ! cor d’ivoire, si bien orné d’or, — Bel et bon cor, d’un si beau son, — Plein de tant de mélodie, — Qui te sonnera désormais — Soit en paix, soit en guerre ? — Si tu tombes aux mains d’un lâche ou d’un méchant, — Mon âme deviendra folle de douleur. » — Puis, il regrette Charlemagne, — Son oncle Charlemagne, comme vous allez l’entendre : — « Ô roi hardi, roi large et preux, — Le plus vaillant qu’on ait jamais vu, — Où trouveras-tu maintenant des conseillers — Pour la paix ou pour la guerre, — Quand les douze Pairs sont morts, — Trahis par l’infâme Ganelon ? » — Après quoi, il se prit à regretter la France. « — Terre plantureuse et franche, dit-il, — Terre riche en prés, en bois et en rivières, — En vins et en bons chevaliers, — En belles jeunes filles et belles dames, C’est grand deuil, c’est grand dommage de vous perdre. — Et voilà que vous allez rester veuve — De votre gent loyale et hardie ! » — Et Roland alors se mit à regretter — Tous ses compagnons, un à un, par leurs noms. — Mais c’est par Olivier qu’il commença... » (v. 8,032-8,072.)
  191. Nous avons énuméré toutes ces traductions dans la note 3 de la p. lxxxvii.
  192. Il a très-probablement existé une version en vers de Galien. C’est du moins ce que nous donne à entendre le Prologue de la version en prose : « J’ai translaté, dit l’auteur, ce roman de rimes en prose. » Toutefois, je ne pense pas que ce Galien en vers ait été antérieur au xive siècle, ou aux dernières années du xiiie : il était sans doute en alexandrins. ═ Il y a quelques années, on ne connaissait encore ce roman que par les incunables, lorsque nous eûmes l’occasion d’en découvrir une rédaction manuscrite à la Bibliothèque de l’Arsenal (B. L. F, 226, xve s.). Nous en donnons plus loin, dans notre texte, une analyse très-succincte et qui suffit à notre sujet ; mais nous l’avons plus longuement résumé dans nos Épopées françaises (t. II, pp. 283, 284). ═ Cette œuvre où l’on avait délayé le poëme du xive siècle, fut elle-même délayée dans une nouvelle rédaction beaucoup plus développée et ornée de plus merveilleuses aventures, qui reçut de très-bonne heure les honneurs de l’impression. C’est dans ces éditions incunables qu’apparaît pour la première fois le mot rhetoré ou restauré. La plus ancienne est de 1500, chez Vérard, à Paris ; il en parut une en 1521, chez Trepperel ; une autre à Lyon, chez Nourry, en 1525 ; d’autres à Paris, en 1527 et 1550, etc. ═ Galien fut un des premiers Romans qui passa dans la « Bibliothèque bleue » de Troyes, chez Oudot (1606, 1622). Même succès pendant tout le xviie et tout le xviiie siècle, et les éditions de Galien restauré se multiplient de plus en plus : elles sortent surtout de Troyes et de Montbéliard. ═ Encore aujourd’hui, ce livre n’est pas sans jouir de quelque réputation parmi le peuple des campagnes. Outre une édition récente de Deckherr, à Montbéliard, nous signalerons celle qui semble avoir le plus de lecteurs. C’est un in-4° en gros papier gris-bleuâtre, qui porte d’ailleurs le même titre que les précédents : Histoire des nobles prouesses et vaillances de Gallien restauré, fils du noble Olivier le Marquis et de la belle Jacqueline, fille du roi Hugon, empereur de Constantinople (à Troyes, chez Jean Garnier, imprimeur-libraire, rue du Temple, avec permission). V. sur ces dernières éditions, l’Histoire des livres populaires, de Ch. Nisard, 2e éd., t. II, p. 475 et ss.
  193. Les Conquestes de Charlemagne, de David Aubert, sont datées de 1458. Elles n’étaient point connues avant que M. de Reiffenberg en eût publié les rubriques dans le t. I de son Philippe Mouskes, pp. 484, 485. (Barrois, n° 2,222 de sa Bibliothèque protypographique). Le manuscrit appartient à la Bibliothèque de Bourgogne. C’est un remaniement en prose de nos remaniements en vers.
  194. C’est le Morgante maggiore de Pulci, dont une traduction telle quelle, ou une imitation, parut dès 1519 à Paris, chez Jehan Petit, Regnault Chauldière et Michel Lenoir, sous le titre de : Morgant le Géant. ═ En 1530, nouvelle édition chez Alain Lotran : S’ensuit l’histoire de Morgan le Géant, lequel avec ses freres persecuta toujours les crestiens et serviteurs de Dieu ; mais finalement furent ces deux frères occis par le comte Rollant. Et le tiers fut crestien, qui depuis ayda moult à augmenter la saincte foy catholique. ═ Vers 1615 parut une seconde partie contenant la trahison de Ganelon et la mort de Roland. Rien de français dans une telle œuvre. Et par conséquent rien de traditionnel, rien d’antique.
  195. C’est une compilation en prose conservée dans le ms. 214 des B. L. F. à la Bibliothèque de l’Arsenal (xve s.). Cette compilation, à laquelle nous avons dû donner un titre, se divise fort naturellement en deux parties. La première est une imitation servile de la Chronique de Turpin ; la seconde est un remaniement en prose de cet Anséis de Carthage qui est une de nos dernières chansons de geste, par la date et par le mérite. (V. dans nos Épopées françaises, II, pp. 417, 418, notre traduction de la « Mort de Roland » d’après le Charlemagne et Anséis. Cf. le même ouvrage, t. I, pp. 488, 500 et 501.)
  196. Le Roman de Fierabras le Geant, tel est le titre que porte la première édition du Roman en prose : elle est de 1478 (Genève) et, parmi nos Romans, nous n’en connaissons aucun qui ait été imprimé antérieurement à cette date. ═ L’œuvre devint tout aussitôt populaire. Elle comprenait dès lors, avons-nous dit ailleurs : « 1° Quelques chapitres fabuleux sur Clovis et les ancêtres de Charles (I, § 1) ; 2° le portrait de Charlemagne d’après Turpin (I, § 2) ; 3° La traduction de la légende latine du xie siècle relative au Voyage de Jérusalem (I § 3) ; 4° l’ancien roman de Fierabras, qui, à lui seul, forme presque toute la substance du Recueil (II, § 1, 2, 3) ; 5° l’Entrée en Espagne, la guerre contre Agoland, le combat de Roland et de Ferragus, la trahison et la mort de Ganelon, le tout très-abrégé et d’après la Chronique de Turpin (III, § 1, 2, 3). » Tout ce qui précède le roman de Fierabras avait été emprunté directement au Miroir historial de Vincent de Beauvais. ═ Comme on le voit, il y avait là presque toute une « Histoire poétique de Charlemagne ». Les éditeurs de ce temps-là le comprirent et résolurent, pour attirer les acheteurs, de donner un titre pompeux à ce singulier Recueil. Dès l’édition de 1498 (Lyon), nous lisons sur la première page de l’ancien Fierabras : « La Conqueste du grant roi Charlemaine des Espaignes et les vaillances des douze pers de France. » Après plusieurs modifications de détail (éd. de 1501, 1520, 1536, etc), le titre, qui fut définitivement adopté, fut encore plus attirant et solennel, et, après toutes les éditions des Costé de Rouen, des Oudot et des Garnier de Troyes, et des Deckherr de Montbéliard, c’est encore, à peu de chose près, celui que nous lisons en tête de ces grossiers petits livres qui font la joie de nos campagnes : « La Conqueste du grant roy Charlemagne des Espagnes avec les faictz et gestes des douze pers de France et du grant Fierabras et le combat faict par lui contre le petit Olivier, lequel le vainquit. Et des trois freres qui firent les neuf épées dont Fierabras en avoit trois pour combattre contre ses ennemis, comme vous pourrez voir cy-après. » ═ Dans toutes ces éditions des xvie-xixe siècles, les quinze derniers chapitres ne sont qu’un méchant résumé du faux Turpin.
  197. V. l’édition incunable de Guerin de Montglane, de Jean Bonfons, sans date, etc. etc. ═ Rien n’est plus faux que ce titre. Il s’agit en réalité d’un Recueil correspondant aux romans d’Ernaut de Beaulande, de Renier de Gennes, de Girart de Viane, et se terminant par un récit de Roncevaux. Les trois premières parties se trouvent sous ce même titre dans un ms. de la Bibliothèque de l’Arsenal (B. L. F., 226, xve s.). Tel est le prototype de tous les Guerin de Monglane incunables.
  198. Certains Romans en prose comblent heureusement les lacunes des Romans en vers ; mais ce fait n’est pas applicable à la légende de Roland.
  199. Pour donner une idée de nos derniers Romans en prose, nous allons citer un chapitre de Gallien restauré, que l’on pourra facilement comparer avec le passage correspondant de notre vieux poëme : « Comme le roi Marsille mena à Roncevaux quatre cens mille Turcs contre les douze Pairs de France, à cause de la trahison qu’il avoit faite avec Ganelon. — Pendant que Charlemagne et le duc Naimes étoient à parler des douze Pairs, le traître Ganelon, qui les avoit vendus au roi Marsille, les détournoit toujours d’aller à leur secours par son faux langage, à cause des deniers qu’il avoit reçus. Le roi Marsille se prépara et mena avec lui quatre cent mille païens pour en aller faire l’expédition. Ce n’étoit que trop ; car les troupes du roi Charlemagne n’étoient que vingt mille. Hélas ! traître Ganelon, quel déplaisir t’avoit fait Roland, qui étoit ton bon et loyal ami ? Que t’a fait ce noble Olivier, son compagnon ? Que t’a fait le bon archevêque Turpin et tous les autres ? Certes, il falloit être aussi méchant que tu l’es pour faire une telle action ! Ô noble Charlemagne, si tu eusses su la trahison, tu eusses tôt mis remède. Le roi Marsille exploita tant qu’il arriva à Roncevaux. Quand Olivier vit tant de païens, il les montra à Roland, et lui dit : « Hélas ! mon cher ami, nous pouvons bien connoître maintenant que nous sommes vendus. Nous ne sommes que vingt mille contre quatre cent mille. Je vous prie, sonnez du cor, afin que votre oncle Charlemagne vous entende et qu’il vienne à notre secours. » Roland répondit : « Je vous prie, prenez courage ; car plus je vois venir les païens, et plus le courage me croît. J’ai espérance que mon épée Durandal en mettra aujourd’hui à mort plus de sept mille. » Pendant qu’ils parloient, les païens venoient toujours de toutes parts sur eux, tellement qu’ils se virent environnés de tous côtés. De rechef, l’archevêque Turpin et les autres pairs de France prièrent Roland qu’il sonnât de son cor, mais il n’en voulut rien faire, et leur dit : « Seigneurs, prenez courage ; car je crois que, si tous les païens étaient ici aujourd’hui, je les mettrois à mort. » Le roi Marsille exploita tant qu’il vint auprès des Pairs. Il aperçut Roland et Olivier ; il leur dit à haute voix ; « Vassaux, vous me coûtez une grande somme pour la vendition que Ganelon a faite de vous ; mais, par mes dieux, aujourd’hui j’en serai dédommagé. » Quand Roland l’entendit ainsi parler, il anima son grand courage, et incontinent prit sa lance et Olivier la sienne, et allèrent droit au lieu où étoit Marsille. Ils firent tel carnage qu’il n’y avoit païen qui osât se trouver devant eux, tant ils étoient animés. Roland tira Durandal, son épée, et dit : « Ô Durandal, ma bonne épée, montre aujourd’hui ta vertu… » Puis, Roland prit son cor, et sonna par trois fois si fort que le son du cor (par le pouvoir de Dieu) fut si merveilleux qu’on l’entendit de sept lieues, et ledit son alla jusques au camp de Charlemagne. Roland, dans le moment, aperçut Godefroy de Bouillon, lequel étoit blessé de dix plaies mortelles. Il lui dit : « Hélas ! Godefroy, mon ami, tâchez de vous échapper des mains de ces malheureux Sarrasins, et allez faire savoir vivement à mon oncle Charlemagne, et lui direz l’infortune qui nous est arrivée… » Godefroy partit aussitôt en les recommandant à Notre-Seigneur. » (Édit. Garnier, de Troyes.)
  200. La Kaisercronik a été publiée en 1849, par Massmann, à Quedlinburg, (3 vol.) ═ V. sur cette œuvre, dont quelques traits ne se trouvent nulle part ailleurs, notre note du v. 96, et surtout l’Histoire poétique de Charlemagne (p. 278). Nous avons eu lieu, dans le cours de ce chapitre, de nous reporter souvent au livre de M. Gaston Paris.
  201. Le Ruolandes Liet a été publié en 1838, à Gœttingue, par W. Grimm, in-8°.
  202. G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 121.
  203. « Créateur de toutes choses, Empereur de tous les rois, Maître souverain, apprends-moi toi-même la parole ; envoie à ma bouche ta sainte science pour que j’évite le mensonge et que je n’écrive que la vérité. Je veux dire comment Charles, l’Empereur, conquit le royaume de Dieu. » (Ruolandes Liet, vers 1-11.)
  204. Nous avons déjà emprunté à M. G. Paris la traduction d’un passage du Ruolandes Liet, qui est tout à fait caractéristique et que nous prions notre lecteur de vouloir bien comparer à la strophe lxxxvi de notre vieux poëme. Le contraste est éclatant. Il s’agit d’Olivier, qui invite Roland à sonner de son cor... : « Le noble Roland parla, il leva sa main : « Si cela ne t’était pas pénible, cher compagnon, je te jurerais par serment que je ne sonnerai point de mon cor. Il n’y a pas tant de païens que ce ne soit pourtant leur dernier jour. Je te le dis en vérité : ils sont jugés devant Dieu, et ainsi se purifieront par le sang des martyrs du Seigneur (?). Plaise à Dieu que je sois digne de mériter ce nom, je m’y soumettrais volontiers. Qu’il est né heureusement celui que Dieu a choisi pour mourir dans son service ! Il lui donne comme salaire le Royaume du ciel. Pour ces vilains païens je ne veux pas sonner mon cor. Ils croiraient que nous avons peur ou que nous avons besoin de secours contre eux, et ce sont les pires gens du monde. Je donnerai aujourd’hui leur chair en pâture aux corbeaux, et leur joie sera vite passée. Dieu veut ici montrer ses merveilles, et la bonne Durandal fera voir sa vertu. »
  205. Henri le Lion (1173-1177), ou son père (1139).
  206. Le Karl, du Stricker, a été publié en 1857, à Quedlinburg, par M. Bartsch. — L’illustre F. Wolf en avait fait une bonne analyse, accompagnée d’extraits, qui parut dans la première édition du Roland, par Fr. Michel.
  207. Sauf cependant dans son Introduction où il raconte, d’après des traditions orales, l’enfance et la jeunesse de Charlemagne.
  208. Le Karl Meinet a été publié en 1858 par Ad. Keller, et M. Bartsch en a fait, trois ans plus tard, l’objet d’un travail considérable : Ueber Karl Meinet, ein Beitrag zur Karlsage, von Karl Bartsch, Nürnberg, in-8°, 1861.
  209. Voici une Bibliographie abrégée des travaux dont les « Rolandssaülen » ont été l’objet : « a. Joh. Gryphiander, De Weichbildis saxonicis, sive colossis Rulandinis urbium quarumdam Saxonicarum, commentarius historico-juridicus, Argentorati, 1666, in-4°}. — b. J. F. Rhetius, Disputatio jur. publ. de Statuis Rolandinis in urbibus et vicis quibusdam Germaniæ, etc. (fin du xviie siècle), in-4°. — c. J. H. Eggeling, De Statuis Ruhlandicis (Dissert. miscellan. Germaniæ antiquitatum quinta), sans lieu, 1700. — d. Second Voyage littéraire de deux religieux bénédictins (p. 250, sur la statue de Roland à Stadtberg), 1724. — e. J. F. Pfeffinger, Corpus juris publici (t. II, lib. I, tit. xviii, § 15, p. 822-827), Francf. ad Mœnum, 1754, in-4°. — f. Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, au mot Roland. — g. Fr. Michel, la Chanson de Roland, première édition, 1837, in-8°, p. 213. — h. F. Génin, la Chanson de Roland, 1851, in-8° (Introduction, p. 22). — i. Zœpfl, Die Rolandssaülen, 1861. — j. Dr Hugo Meyer, Abhandlung über Roland, Brême, 1868. — k. G. Paris, Article de la Revue critique du 11 février 1870, sur l’œuvre du Dr Meyer.
  210. « Il existe des piliers on colonnes tout analogues appelées Tiodute ou colonnes de Tio (le même qu’Irmin). Or Rodo n’est qu’un surnom de Tio ou d’Irmin. Donc, ce sont les « piliers d’Irmin » qui ont persévéré sous le nom de Rolandssaülen. » Tel est le résumé de la doctrine de M. Hugo Meyer.
  211. Das Rolandslied, das älteste französische Epos, ubersetzt von Dr Wilhelm Hertz. Stuttgart, 1861, in-8°.
  212. Kerlingisches Heldenbuch, Francfort, 1855.
  213. Contes allemands, imités de Hebel et de Simrock, par N. Martin. Paris, Hachette, 1867.
  214. Les fragments L. et H., xiiie siècle. Nous avons traduit pour la première fois, dans nos Épopées françaises (t. II, p. 415), une partie du texte de Looz. Nous ne jugeons pas utile d’en traduire ici un autre passage. La version flamande manque de toute originalité. Si elle est plus brève que notre vieux poëme, c’est qu’elle en est un abrégé.
  215. Les fragments R. et B., xive siècle.
  216. La Chanson de Roncevaux, fragments d’anciennes rédactions thioises, avec une Introduction et des remarques, par J. H. Bormans, Bruxelles, 1865, in-8°.
  217. Bibliothèque de l’École des Chartes, mars, avril 1865, t. XXVI, p. 384 et suivantes.
  218. Hier beghint den droeflijcken strijt opten berch van den Roncevale in Spaengien gheseiet, daer Roelant end Olivier metten fleur van Kerstenryck verslagen waren, 1576. Le Privilége est de 1552. V. G. Paris, l. I., p. 137. ═ Toutes ces œuvres néerlandaises manquent de caractère littéraire : c’est ce qui nous décide à n’en traduire aucune.
  219. Quatre manuscrits nous ont conservé cette œuvre qui, d’ailleurs, nous est parvenue sous deux formes, ou, pour parler plus exactement, deux rédactions différentes, l’une de la première moitié du xiiie siècle, l’autre de la fin de ce siècle ou du commencement du xive. (Karlamagnus’s Saga ok Kappa Hans, édition Unger, Christiania, Jensen, 1860, in-8°.) ═ L’excellent résumé de M. Unger a été traduit et commenté par M. G. Paris, dans son Histoire islandaise de Charlemagne. (Bibliothèque de l’École des Chartes, t. XXIV, nov.-déc. 1863, et sept.-oct. 1864.) ═ Les dix Branches dont se compose la Karlamagnus’s Saga du xiiie siècle, sont : 1° Charlemagne (Charles et Élegast, etc. etc.) 2° Dame Olive et Landri. 3° Ogier le Danois. 4° Le roi Agolant. 5° Guitalin. 6° Otinel. 7° Le Voyage à Jérusalem. 8° Roncevaux. 9° Guillaume au court nez. 10° La Mort de Charlemagne. ═ M. Gaston Paris a cru, d’après la Keiser Karl-Magnus’s Kronike, que l’original islandais contenait jadis trois branches de plus : 8 bis. Le roi Vivien. 8 ter. Baudoin et Sébile. 8 quater. Ogier. Mais de ces trois branches la première n’est représentée dans la Keiser Karl-Magnus’s Kronike que par quelques lignes fort peu précises, qui ne peuvent scientifiquement passer pour le résumé d’un ancien poëme. ═ Nous n’avons à nous occuper ici que de la huitième branche de la Karlamagnus’s Saga, de Roncevaux. Or, cette partie de la compilation islandaise est, comme nous le dirons plus bas, servilement copiée sur une antique version de notre Roland, sur un texte français qui diffère légèrement de celui d’Oxford. Suivant M. G. Paris, ces différences sont très-peu importantes et à peine appréciables ; si bien que l’auteur de l’Histoire poétique de Charlemagne a dû renoncer à donner de cette branche de la Saga une analyse qui eût par trop ressemblé à la vieille Chanson française. (l. I. XXV, p. 35.) ═ Il convient toutefois de répéter ici que le traducteur islandais s’est fatigué sans doute de reproduire tout notre ancien poëme et qu’après la mort de Roland, il a pris subitement la résolution d’abréger très-fort son original français. Cinq ou six pages lui suffisent depuis lors pour résumer toute la fin du Roland (dix-sept cents vers !). C’est bien peu ; néanmoins nous offrons à notre lecteur, pour la première fois traduite en français, cette fin du Roncevaux islandais. (V. dans nos Notes et Variantes la note du v. 4002 et dernier.)
  220. Ms. de la Bibl. de Stockholm, n° 22 et n° 1.
  221. Ms. de la même Bibliothèque, n° 7.
  222. V. Geoffroy, Notices et extraits de manuscrits concernant l’histoire ou la littérature de la France, qui sont conservés en Suède, Danemark et Norwége. (Paris, 1855.)
  223. La Karlamagnus’s Saga fut traduite en suédois ; mais nous ne possédons de cette translation que les branches viii et ix. Or la huitième est précisément Roncevaux. (V. Rietz, Scriptores Suecici medii œvi, t. iv, Lund, 1842 et années suivantes.)
  224. Pour se donner une idée littéraire de la Karlamagnus’s Saga et de la Keiser Karl-Magnus’s Kronike, v. la note du v. 4002.
  225. V. Pedersens Skrifter, édit. Brandt, 1856. ═ Pedersen n’a fait que réviser un texte antérieur, et nous en possédons un du xve siècle.
  226. Keiser Karl-Magnus’s Kronike, édit. Elberling, Copenhague, 1867, in-18. ═ C’est d’après cette édition que le texte danois a été, par nos soins, traduit pour la première fois en français, et nous offrons plus loin cette traduction à l’attention de notre lecteur. Déjà la Kaiser Karl-Magnus’s Kronike avait été, en 1827, publiée à Copenhague (Dansk og norsk national-vörk, etc.).
  227. Le goût des études sur nos vieilles Chansons est encore très-vivant en Danemark. En 1860, il a paru à Copenhague tout un traité sur la Chanson de Roland que nous avons entre les mains : Rolandskvadet, etc. L’auteur est C. Rosenberg.
  228. V. des fragments du Roland anglais dans l’édition de la Chanson de Roland, de F. Michel, pp. 279-284. ═ Cf. Meyer, Bibliothèque de l’École des Chartes, t. XXVIII, p. 309 ; Épopées françaises, t. I, p. 415.
  229. C’est ce qu’a démontré G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 157 : « Le seul nom d’Henri Bolomyer, chanoine de Lausanne, suffit pour nous faire voir que Caxton avait simplement traduit, et, comme il le dit lui-même, réduit en anglais le livre de la Conqueste de Charlemaigne ou de Fierabras, dont la Préface est, en effet, adressée à maistre Henri Bolomyer, chanoine de Lausanne. »
  230. Cette traduction, signée de Mme Duchinska (M. Pruszak), est en vers blancs, quelquefois rimés. Elle a paru en janvier 1866 dans la Bibliothèque de Varsovie.
  231. Galeoti Martii Narniensis, De Dictis et factis Matthiæ regis, cap. xii. — Scriptores rerum Hungaricarum, ed. Joanne G. Schwanduero, Vindobonæ, 1746-1748, t. I, p. 543.
  232. De Puymaigre, les Vieux Auteurs castillans, II, 323.
  233. Λαονιϰοῦ Χαλϰοϰονδούλου Αθηναίου ἀπόδειξις ἱστορίων δέϰα. (Parisiis, e typ. regia, 1650, in-fo.) Le Chroniqueur admet (p. 45-46) la fable de Roland « mourant de soif ».
  234. Thévenot en ses Voyages. Cf. Moreri, au mot Burse.
  235. On a contesté cette attribution. Mais, alors même que le mot Durindarda aurait été écrit après coup sur l’épée d’un de ces deux chevaliers, cette addition serait encore une preuve de la popularité de notre héros.
  236. Lebas, Recueil d’inscriptions, 5e cahier, p. 191, cité par Génin, I. l., Introduction, p. xxi. ═ Cf. la fameuse inscription de Spello, que nous avons citée plus haut.
  237. Les textes suivants attestent la popularité de ces jongleurs qui, entre vingt autres héros, chantaient surtout Roland. Transportons-nous, durant le xiiie siècle, à Milan : nous y entendrons retentir les noms d’Olivier et de son ami, l’immortel neveu de Charles. « Cantabant histriones de Rolando et Oliverio. » (Muratori, Antiquitates italicœ, Dissertatio xxix, t. II, col. 844.) Et la foule se presse à tel point autour de ces chanteurs populaires qu’il faut, en 1288, défendre aux cantatores Francigenarum de s’arrêter sur les places de Bologne, où ils deviennent le centre d’attroupements trop épais et dangereux pour la sécurité publique : « Ut cantatores Francigenarum in plateis ad cantandum omnino morari non possint. » (Muratori, l. I.) Or, ces Francigenæ, qu’étaient-ils, sinon Charlemagne et son neveu ? « Malgré tout, ajoute M. G. Paris, le goût du peuple pour ces rapsodes ne se refroidit pas : il était encore aussi vif au xve siècle qu’au xiiie, comme nous le montre une historiette racontée par le Pogge. Il s’agit d’un honnête bourgeois milanais qui, ayant entendu un de ces gens qui chantent au peuple les gestes des héros (qui gesta heroum ad plebem, decantant) raconter la mort de Roland, rentre chez lui plongé dans une telle douleur, que sa femme et ses proches ne peuvent qu’à grand’peine l’en consoler. » (Fac. 81, édit. de Jean Petit, Paris, 1511.)
  238. Il s’agit ici du texte qui, parmi les Manuscrits français de la Bibliothèque Saint-Marc, porte le n° iv. — Quant au n° vii, il renferme au autre Roland ; mais c’est un remaniement dont la langue n’est pas italianisée.
  239. Manuscrits français de la Bibliothèque de Saint-Marc, n° v. Ce texte a été publié de par M. Mussafia. (Vienne, 1864, in-8°.)
  240. B. N. 1598, et Manuscrits français de la Bibliothèque de Saint-Marc, n° iv et vi.
  241. Bibliothèque de Saint-Marc, Manuscrits français, n° xxi. Nous avons publié une Analyse complète de cette compilation et des Extraits importants (un millier de vers environ).
  242. Bibliothèque de Saint-Marc, Manuscrits français, n° xiii.
  243. F. Guessard, Macaire, dans le Recueil des anciens poëtes de la France, t. IX, 1864. — Ad. Mussafia, à Vienne, en 1864 (en même temps et dans le même volume que la Prise de Pampelune).
  244. Ces vers sont extraits de Macaire et peuvent servir de type ; mais en voici du Roland de Venise, auxquels s’appliquent les mêmes observations : A nostri infanti fara trençer le teste. — Assa e meio che il la via perde, — Che no perdamo clere Spagne la belle. Et, plus loin : Ses aste e fraita et son escu detrencié ; — De soa bocla non a que meço pié ; — E son oberg ronpu et desmaié — E de s’espée sanglant n’oit l’aschié. — El vient del’ camp ô li culpi fu fié : — Deus ! qual baron se il fu cristié ! — Al roi Marsilio l’oit dit et contié. — Molt altament il comença à crié : — Bon roi de Spagna, ô esforç civalcié. (Cf. le couplet cxiv-cxv de notre texte.) Ce n’est pas là, encore un coup, une langue ni un dialecte particulier. Certains vers sont brutalement copiés sur le texte français, ainsi que la plupart des mots dans les autres vers. Puis, à côté de ces éléments servilement empruntés au texte français, il est certains vocables qu’on a grossièrement cherché à revêtir d’une apparence italienne : bocla, meço, Marsilio, Spagna, etc. D’autres mots enfin ne représentent que certains accidents de prononciation italienne, comme Çarlemaine, çent, çance, çamai, vençeç, etc. Ce qui prouve bien d’ailleurs que nous n’avons pas affaire ici à un langage spécial, c’est que tantôt nous trouvons les formes françaises soe, vie, meç, cent, bataille, etc., et tantôt, quelques vers plus loin, les formes italianisées : soa, via, meço, cento, bataila, etc. Il y a d’autant moins à répondre à ces arguments véritablement décisifs que M. G. Paris lui-même, auteur de cette hypothèse d’une langue romano-lombarde, a écrit les lignes suivantes : « Il suffit, dit-il, de citer le Trésor de Brunetto Latini, la Chronique vénitienne de Martino da Canale, les Voyages de Marc Pol, les œuvres de Rusticien de Pise, pour prouver que le français était la langue littéraire du nord de l’Italie vers la fin du xiiie siècle. » (Histoire poétique du Charlemagne, p. 163.)
  245. On peut dire, dans l’état actuel de la science, que les Reali se composent de quinze ou seize livres. Ils furent composés vers 1350, et fort probablement par un ou plusieurs auteurs lombards. Chose singulière, les six premiers, consacrés à des traditions relativement récentes et de médiocre importance, ont eu la plus brillante destinée. Ils furent imprimés dès 1491, à Modène ; puis, en 1496, à Florence ; puis, réimprimés avec fureur dans toutes les villes « typographiques » d’Italie, et notamment onze fois à Venise, oui, à Venise seulement, avant la fin du xvie siècle. Melzi a donné très-exactement le détail de toutes ces éditions. (Bibliografia dei romanzi e poemi cavallereschi italiani. Milan, éditions de 1829, 1838, etc.) Quoi qu’il en soit, il faut considérer les Reali, et en particulier ces six premiers livres, comme l’équivalent de nos remaniements en prose, lesquels, comme on le sait, suivaient d’assez près nos romans en vers. ═ Les six premiers livres des Reali correspondent à nos romans de Floovant, (I, II), Octavien (III), Beuves d’Hantone (IV et V), Berte au grand pied et les Enfances Charlemagne (VI). ═ Jusqu’à l’année 1835, on ne connut des Reali que ce qui précède. Un célèbre historien allemand, M. Ranke, découvrit alors trois livres qui font suite aux précédents, et étaient restés inédits : c’étaient l’Aspramonte, qui répond, en effet, à notre Aspremont ; la Spagna (Entrée en Espagne, Prise de Pampelune, Roncevaux), et la Secunda Spagna (Anseïs de Carthage). ═ Mais là ne se terminait pas la grande compilation en prose italienne du xive siècle. Les six ou sept livres des Nerbonesi la complétaient, et les Nerbonesi représentent notre cycle de Guillaume-au-court-nez (surtout les Enfances Guillaume, le Couronnement Looys, Aliscans et Foulques de Candie). « On regarde ces livres comme perdus, » disait en 1865 M. G. Paris, dans son Histoire poétique de Charlemagne (p. 190). Il se trompait : nous en possédons au moins cinq manuscrits à Florence, que nous avons minutieusement énumérés, décrits et mis à profit pour le troisième volume de nos Épopées françaises (p. 31 et suivantes).
  246. Le Libro chiamato la Spagna fut écrit au xive siècle. Suivant G. Paris, Sostegno di Zanobi écrit directement d’après les poëmes français, « qu’il suit jusque dans les détails. » (l. I, p. 192.) On trouve des fragments de la Spagna istoriata à la fin du Roland de Fr. Michel (1re édition). Imprimée pour la première fois en 1487 à Bologne, elle fut réimprimée à Venise en 1488, 1514, 1534, 1557, 1564, et à Milan en 1512 et 1519. Ce fut un grand succès.
  247. Il convient de citer, comme appartenant de loin à la même famille que la Spagna, l’Innamoramento di Milone d’Anglante e di Berta, poëme toscan des premières années du xvie siècle (Milan, 1529 ; Venise, 1548) ; et surtout la Rotta de Roncesvalle (Florence, s. d., puis 1590 ; Sienne, 1607, etc.).
  248. La première édition est de 1485 (Venise).
  249. M. G. Paris, (l. I, p. 198) rapproche le Mambriano, œuvre de Francesco Bello, de l’Orlando innamorato dont la première édition parut à Venise en 1486.
  250. Sans date : « Stampato nella stampa pel maestro della stampa dentri de la citta, in casa e non defuora, nel mille... vallo cercha. »
  251. La première édition est de 1516. ═ Dans toute cette Introduction nous nous sommes attaché à faire « de l’Art comparé ». Nous avons dans ce but voulu offrir à nos lecteurs toute une série de fragments littéraires de toutes les époques et de toutes les langues, dont Roland fut le héros et que l’on pût facilement comparer l’un avec l’autre. Il nous est nécessaire, à ce point de vue, de citer ici un passage de l’Orlando furioso, afin de montrer comment l’Arioste a compris son héros. (Cf. dans notre vieux poëme, les vers 1320-1337, qui sont un récit de combat.)
       I. Quel frein assez puissant, quels nœuds de fer, quelle chaîne de diamant même (s’il en existait) pourraient contenir dans de justes mesures la colère de toute âme sensible et l’empêcher de passer les bornes prescrites, lorsqu’elle voit la violence ou la ruse attaquer la vie ou l’honneur de l’objet auquel elle est liée par le plus ferme attachement ?
       II. Et, si l’impétuosité de ses transports l’entraîne à des actions cruelles et inhumaines, elle est bien digne d’excuses, puisqu’alors elle n’est plus soumise à l’empire de la raison. Lorsque Achille vit Patrocle sous des armes empruntées ensanglanter les chemins, ce ne fut pas assez pour sa fureur de donner la mort à celui qui l’avait donnée à son ami : il fallut encore qu’il le traînât à son char et lui fit mille outrages.
       VI. C’est donc à bien juste titre qu’un courroux soudain s’empara du cœur de Roland, lorsqu’il vit celui qui lui fut si cher, Brandimart, renversé mort sur la terre par l’horrible coup que le roi Gradasse lui avait donné.
       VII. Tel que le berger nomade qui voit fuir en se glissant le serpent dont la dent venimeuse a fait périr son jeune fils jouant sur le sable, et qui saisit son bâton pour assouvir sa rage et son courroux : tel et avec autant de fureur le chevalier d’Angers empoigne son épée, la plus tranchante qu’il y ait au monde. Le premier qu’il rencontra fut le roi Agramant.
       VIII. Ce prince tout sanglant, privé de son épée, n’ayant plus que la moitié de son écu, son casque delacé, blessé en plus d’endroits que je ne l’ai dit encore, s’était arraché des mains de Brandimart, comme un épervier qui s’échappe demi-mort des serres d’un vautour après avoir payé de sa queue son avidité et son imprudence. Roland arrive sur lui, et le frappe précisément à l’endroit où la tête se joint avec le buste.
       IX. Son heaume entr’ouvert laissait son cou sans défense : il fut tranché net comme un roseau. La tête tombe, et le tronc inanimé du souverain de la Libye va faire au loin sur le sable son dernier mouvement. Son âme se précipite vers le fleuve où Caron l’entraîne dans sa barque, à l’aide de son crochet recourbé. Roland, sans s’arrêter davantage auprès de lui, Balizarde à la main, court au roi de Séricane.
       X. Lorsque Gradasse vit tomber la tête d’Agramant séparée de son buste, il sentit (ce qui ne lui était jamais arrivé jusqu’alors) l’épouvante dans son cœur et le trouble sur son visage. Présageant son malheur, dès l’arrivée du Comte il semblait déjà vaincu, et, quand le coup mortel descendit sur sa tête, il ne fit aucun mouvement pour se défendre.
       XI. Roland le frappa dans le flanc droit, au-dessous de la dernière côte, et le fer plongé dans son corps, baigné de son sang jusqu’à la garde, sortit par le côté gauche, de la longueur d’un palme. Ce coup, qui donna la mort au plus redoutable chevalier de la secte païenne, prouva bien qu’il partait de la main du plus grand, du plus brave guerrier de l’univers.
      XII. Peu joyeux d’une pareille victoire, le Paladin quitte promptement la selle, et, le
    visage troublé, inondé de larmes, il se hâte de voler auprès de son cher Brandimart. Il trouve la terre trempée de sang autour de lui : son casque, qui semblait ouvert d’un coup de hache, eût-il été plus fragile qu’une mince écorce, ne l’aurait pas plus mal garanti.
       XIII. Roland lui ôte son casque de la tête, et la lui voit fendue jusqu’au nez entre l’un et l’autre sourcil. Cependant il conserve encore les principes de la vie en si grande abondance, qu’il peut encore, avant de mourir, demander au Roi du Paradis le pardon de ses fautes, et exhorter à la patience le Comte dont les joues s’étaient baignées de larmes.
       XIV. Il lui dit ces mots : « Qu’il te souvienne de moi dans tes prières agréables au Ciel. Je te recommande aussi ma chère Fleur de ... » Il ne peut achever Lis : il expire, et soudain les voix et les concerts des anges se font entendre dans les airs, à l’instant où s’échappe son âme, qui, dégagée des liens du corps, au milieu de la plus douce mélodie, s’élève jusqu’aux cieux.
       XV. Quoiqu’une fin si chrétienne dût porter l’allégresse dans l’âme de Roland, quoiqu’il ne doutât pas que Brandimart ne fût réuni à l’Être suprême, puisqu’il avait vu le ciel ouvert pour lui ; cependant, par cette faiblesse humaine accoutumée à céder à la fragilité des sens, il ne pouvait supporter sans peine, et d’un œil sec, de se voir privé d’un tel ami qu’il chérissait plus qu’un frère. (Roland furieux, traduction de Panckoucke et Framery, revue par Ant. de Latour, ch. xlii.)
  252. Pulci, Morgante maggiore, ch. xxvi, str. 152, 153 :

    152Orlando ficcò in terra Durlindana ;
    Poi l’abracciò, e dicea : « Fammi degno,
    Signor, chi’o riconosca la via piana.
    Questa sia in luogo di quel santo legno,
    Dove pati la giusta carne umana ;
    Si che il cielo e la terra ne fè segno.
    E non sanza altro misterio gridasti :
    Eli, Eli ! tanto martir portasti. »

    153Cosi tutto serafico al ciel fisso,
    Una cosa parea trasfigurata,
    E che parlasse col suo crocifisso.
    O dolce fine ! O anima ben nata !
    O santo vecchio ! O ben nel mondo visso !
    E finalmente, la testa inclinata,
    Prese la terra, come gil fu detto,
    E l’anima ispirò del casto petto…

  253. Nous avons cité ailleurs la plupart des œuvres qui sortirent de la trop nombreuse école poétique de Boiardo et de l’Arioste ; nous avons signalé (Épopées françaises, II, pp. 404, 405) les Remaniements de l’Orlando innamorato par Domenichi (1545) et par Berni (1541) ; sa Continuation par Agostini (1506-1528) ; les Suites de l’Orlando furioso dues à Pescatore (1548-1551) et à Pauluecio (1543) ; l’Antafor de Barosia (1519) ; la Dragha d’Orlando (1525 et 1527) ; les Prime emprese del c. Orlando par Dolce (1572) ; la Gran Ballaglia dal gigante Malossa fatta con Orlando (1567 et 1575) ; la Rotta de Roncesvalle, que nous venons de nommer ; le Di Orlando santo vita e morte con venti mile cristiani uccisi in Roscivalli, cavata del Catalogo de’ santi (1597), et enfin l’Orlando d’Ercole Oldoïno (1595).
  254. En 1795, Fed. Asinari avait publié son Dell’ira d’Orlando.
  255. La Morte di Orlando, Ottave d’Ermolao Barbaro.
  256. Damas Hinard, Le Poëme du Cid, Introduction, p. lv.
  257. Étude sur les Chansons de gestes, Correspondant, année 1864, p. 733.
  258. Alfonse X, en sa Cronica general, parle souvent des cantares de gesta et des juglares, et il en parle au sujet de légendes évidemment empruntées à nos vieux poëmes (V. G. Paris, l. I, p. 204). Quant à notre légende de Roland, elle avait pénétré en Espagne tout au moins dès le xiie siècle. « La preuve, dit l’auteur de l’Histoire poétique de Charlemagne, se trouve dans un poëme latin composé à la louange du roi Alfonse VII, peu de temps après la mort de ce prince (1157). L’auteur, louant un guerrier, dit de lui : « S’il avait vécu au temps de Roland, et qu’il fût le troisième avec lui et Olivier, la nation des Sarrasins serait sous le joug des Français. » (Florez, Espana Sagrada , XXI, 405.)
    Tempore Roldani si tertius Alvarus esset, etc.
  259. Il mourut en 1247.
  260. Rodericus Toletanus, Rerum in Hispania gestarum Chronica, lib. IV, cap. x et xi.
  261. De 1252 à 1284.
  262. V. la Cronica general, éd. de Valladolid, 1604, f° 32, et 115 v°.
  263. M. Francisque Michel a publié les romances suivantes : Un gallardo pelerin (Roland, 1re éd., p. 245). — En los canpos de Alvenlosa (p. 246). — Cuando de Francia partimes (p. 249). — Per muchas partes (p. 250). — En Paris esta dona Alda (p. 251). — Mala la visteis, Franceses (p. 253) ; puis, les romances de Bernart del Carpio (pp. 259-275). ═ Dans sa Silva de Romances viegos (1831), J. Grimm avait, cinq ou six ans plus tôt, publié ces trois romances sur Durandal : Por el rastro de la sangre que Durandarte dexava... — O Belerma, o Belerma, por mi... — Durandarte, Durandarte, buen cavallero provado... » (V. dans Primavera y flor de
    Romances de F. Wolf et C. Hoffmann, le t. I, 26-47 et le t. II, 313 : Domingo era de ramos, etc. — Cf. le Romancero d’Aug. Durant, II, pp. 229-243, et le Romancero general, I, p. 261). ═ Il faut lire dans les Vieux auteurs castillans du comte de Puymaigre (II, pp. 323-325), le chapitre très-intéressant sur les Romances du cycle carolingien. Nous lui avons déjà emprunté (Épopées françaises, II, p. 417) la traduction de la romance : En Paris esta dona Alda, que notre lecteur voudra sans doute rapprocher du récit touchant de la mort d’Aude, dans notre vieille Chanson française : « A Paris est doña Alda, la fiancée de don Roland. Trois cents dames sont avec elle pour l’accompagner. Toutes portent mêmes chaussures, toutes mangent à une même table, toutes mangent du même pain à l’exception de doña Alda, qui est supérieure à toutes. Cent dames filent de l’or, cent tissent de la soie, cent touchent des instruments pour réjouir doña Alda. Au son des instruments, doña Alda s’est endormie. Elle a fait un songe, un songe douloureux. Elle se réveille toute troublée et avec une épouvante très-grande. Elle pousse de tels cris qu’on les entend par la ville. Alors parlèrent ses demoiselles ; écoutez bien ce qu’elles dirent. « Qu’est-ce que cela, Madame ? Qui vous a fait mal ? — « J’ai fait un songe, Demoiselles, qui me donne un grand chagrin. Je me voyais sur une hauteur, dans un lieu désert. Sur les montagnes fort élevées, je vis voler un autour ; derrière lui venait un aiglon qui le serrait de près. L’autour, avec crainte, se mit sous ma jupe ; l’aiglon, avec colère, l’en tira. Il le plumait avec ses serres, il le perçait avec son bec. » Alors parla sa camériste ; vous écouterez bien ce qu’elle dira : « Ce songe, Madame, je veux vous l’expliquer. L’autour est votre fiancé, qui vient d’outre-mer ; l’aigle, c’est vous, avec laquelle il a à se marier ; la montagne, c’est l’église où l’on doit vous unir. — S’il en est ainsi, ma camériste, j’entends te bien récompenser. » Le lendemain matin on apporta une lettre écrite en dedans et en dehors, écrite avec du sang. Elle disait que son Roland était mort à la bataille de Roncevaux. » — Nous citions à la suite de cette romance une traduction du Domingo era de ramos et renvoyions notre lecteur au Per muchas partes que le P. Tailhan a traduit (Études religieuses, VIII, p. 41), et où l’on voit Roland tomber mort à Roncevaux, mort de douleur, dès qu’il aperçoit le visage désespéré de son oncle Charlemagne.
  264. Segunda parte (1737) par Jeronimo Moreira. — Terceira parte (1745), par Alexandro Caetano Gomez Flaviense.
  265. Romances de Charlemagne et des douze Pairs de France, qui contiennent les combats d’Olivier et de Fierabras, les amours de Florippe et de Guy de Bourgogne avec beaucoup d’autres aventures, amours et guerres. On y rapporte aussi la bataille de Roncevaux, la mort de Roland et d’autres pairs de France, le tout suivant l’Histoire de Charlemagne et la Chronique de l’archevêque Turpin. (Cf. le Romancero d’Aug. Durant, II, p. 229-243, le Romancero general, I, 267 et les Vieux Auteurs castillans, de M. de Puymaigre, II, p. 327).
  266. Des traductions de l’Orlando innamorato, de Boiardo, parurent à Séville en 1545, 1549, 1550 (sous ce titre : Espejos de cavallerias) ; à Lerida en 1578 (par Martin Abarca) ; à Alcala en 1577 ; à Tolède en 1581 (par Francesco Garrido de Villena). L’Orlando furioso fut traduit par Fernando de Alcazer (Tolède, 1510) ; par D. Jeron. de Urrea (Anvers, 1549) ; par Nic. Espinosa (Saragosse, 1555) ; par Diego Basquez de Contreras (Madrid, 1585), etc. (V. nos Épopées françaises, II, 403.)
  267. M. Fr. Michel a donné, dans la 1re édition de son Roland (p. 276), la liste de toutes les pièces de théâtre espagnoles où il est question de Roland. L’Épopée ne chantait pas moins vivement notre héros. V. l’Espana defendida, poema heroyco de Christoval Suarez de Figueroa (Madrid, 1612), et El Bernardo o Victoria de Roncesvalles, poema heroyco del doctor don Bernardo de Balbvena, etc. (Madrid, 1624), etc.
  268. C’est surtout contre les Romans d’aventure ou de la Table-Ronde que Don Quichotte fut écrit. Cependant Cervantes s’attaque plus d’une fois aux souvenirs de notre vieux poëme : « Quant au traître Ganelon, notre gentilhomme (don Quichotte) eût donné de très-bon cœur sa servante, et sa nièce par-dessus le marché, pour lui pouvoir donner cent coups de pied dans le ventre. » (Ch. i.)
  269. Dans la première édition de son Roland (p. 207-209), M. Fr. Michel a cité un certain nombre de passages de nos troubadours et de nos trouvères qui se rapportent au neveu de Charlemagne.
  270. Radulfus Cadomensis, Gesta Tancredi in expeditione Jherosolymitana ; Recueil des Historiens des Croisades, Paris, 1866, p. 627.
  271. « Cette église a été fondée par Roland, neveu de Charlemagne, qui y fit beaucoup de biens en donnant de grands priviléges aux Chanoines qui la servaient ». (Histoire et Recherches des Antiquités de la ville de Paris, par M. Henri Sauval, I, 432.) Cette même fable est adoptée par le P. Giry, minime, auteur d’une Vie des Saints très-connue.
  272. Tel est le vitrail de Charlemagne à la cathédrale de Chartres. Nous reproduirons, dans nos Notes et Variantes, le médaillon qui représente Roland fendant le rocher.
  273. Paris, Mamert Patisson, impr. du Roy, au logis de Robert Estienne, 1581, avec privilége
  274. Antiquitez et Histoires gauloises et françaises. (Édition de Genève, chez Paul Moreau, 1611, p. 473, etc.)
  275. 1529-1625.
  276. Recherches de la France, livre VII, chap. iii. (Édition d’Amsterdam en 1723, I, pp. 686-692.) C’est au livre II, chap. xv (p. 119 de la même édition), que Pasquier discute l’historicité de Roncevaux.
  277. La Bibliothèque française, de Duverdier, parut en 1580, et celle de la Croix du Maine en 1584.
  278. V. Œuvres de Ronsard, éd.- Nicolas Buon, I, 582
  279. Rabelais ne parle de Roland qu’en passant, pour le faire mourir de soif. (Pantagruel, liv. II, chap. vii.)
  280. Charlemagne, poëme héroïque, à S. A. Sérénissime Mgr le Prince, par Louis le Laboureur, bailly du duché de Montmorency ; à Paris, chez Louys Billaine..., 1664, avec privilége.
  281. Charlemagne, ou le Rétablissement de l’Empire romain (1666). — Charlemagne pénitent (1668).
  282. « Roland, tragédie représentée pour la première fois devant Sa Majesté, à Versailles, le huitième janvier 1685, par l’Académie royale de musique, et remise au théâtre le quinzième novembre 1709. » À Paris, chez Christophe Ballard, seul imprimeur du Roy pour la musique, rue Saint-Jean-de-Beauvais, au Mont-Parnasse, mdccix. Avec privilége de Sa Majesté. Le prix est de « trente sols ». ═ Les personnages du Prologue sont : « Demogorgon, roy des Fées et le premier des Génies de la terre, une troupe de Fées, une troupe de Génies de la terre, etc. » Quant aux « acteurs de la tragédie », ils sont, comme il s’y fallait attendre, empruntés à la poésie italienne. Ce sont : « Angélique, reine de Catay, Temire, Medor (suivant d’un des roys affriquains), Ziliante (prince des Isles Orientales), Roland, une troupe d’Amours, deux Amantes enchantées, une troupe de Sirènes et de Dieux de fleuves, Coridon, Tersandre et des bergers, Logistille (l’une des plus puissantes Fées et celle qui a la sagesse en partage), les Ombres des anciens Héros », et, pour terminer : « la Gloire, la Terreur et la Renommée. » ═ Pour donner une idée de la plus célèbre des œuvres poétiques que le xviie siècle ait consacrées à Roland ; pour montrer de quelle façon Quinault comprenait le moyen âge et surtout l’Arioste, nous allons citer la fin célèbre de cette « tragédie » justement oubliée :

    Acte cinquième. Le théâtre change, et représente le palais de la sage Fée Logistille.....
    SCÈNE TROISIÈME
    Logistille, troupe de Fées, troupes d’ombres de Héros.
    logistille
    Roland, courez aux armes.
    Que la Gloire a de charmes !
    L’amour de ses divins appas,
    Fait vivre au delà du trépas.

    logistille et le chœur des ombres des héros
    Roland, courez aux armes.
    Que la Gloire a de charmes !

    À la voix des Héros, Roland sort de son sommeil et recommence à se servir de sa raison.

    roland
    Quel secours vient me dégager
    De ma fatale flâme ?
    Ciel ! Sans horreur puis-je songer
    Au désordre où l’Amour avoit réduit mon âme !
    Errant, insensé, furieux,
    J’ai fait de ma foiblesse un spectacle odieux ;
    Quel reproche à jamais ne doy-je point me faire ?
    Malheureux ! la Raison m’éclaire,
    Pour offrir ma honte à mes yeux !
    Que survivre à ma gloire est un supplice extrême :
    Infortuné Roland, cherche un antre écarté ;
    Va, s’il se peut, te cacher à toy-même
    Dans l’éternelle obscurité.

    logistille arrêtant Roland.
    Modérez la tristesse
    Qui saisit votre cœur :
    Quel Héros, quel vainqueur
    Est exempt de foiblesse ?

    le chœur des ombres des héros
    Sortez pour jamais en ce jour
    Des liens honteux de l’Amour.

    logistille
    Allez, suivez la Gloire.
    roland
    Allons, courons aux armes.
    Que la Gloire a de charmes !

    le chœur des fées et le chœur des ombres des héros
    Roland, courez aux armes.
    Que la Gloire a de charmes !

    Les Fées et les Ombres des Héros témoignent, par des danses, la joye qu’elles ont de la guérison de Roland : la Gloire, suivie de la Renommée et précédée de la Terreur, vient presser Roland d’aller délivrer son pays.

    SCÈNE IVe ET DERNIÈRE
    La Gloire, la Renommée, la Terreur, Suite de la Gloire, Roland, Logistille, troupe de Fées, troupe d’Ombres de Héros.
    la gloire
    Roland, il faut armer votre invincible bras.
    La Terreur se prépare à devancer vos pas :
    Sauvez votre païs d’une guerre cruelle,
    Ne suivez plus l’Amour, c’est un guide infidelle ;
    Non, n’oubliez jamais
    Les maux que l’Amour vous a faits.

    Roland reprend ses armes que les Fées et les Héros lui présentent ; il témoigne l’impatience qu’il a de partir pour obéir à la Gloire ; et la Terreur vole devant luy. Les Fées et les Héros dansent pour témoigner leur joye ; et Logistille, le Chœur de la Suite de la Gloire, les Chœurs des Fées et des Héros chantent ensemble.

    logistille et les chœurs
    La gloire vous appelle,
    Ne soupirez plus que pour elle ;
    Non, n’oubliez jamais
    Les maux que l’Amour vous a faits.

  283. Ann. 778, § i et ii ; et ann. 812, § xiv-xviii. ═ Cf., dans l’éd. de Lucques, en 1753, t. XIII, pp. 125, 126, les Critiques de Pagi. (Ann. 778, § iii-vi.)
  284. « De Francica tamen veteri lingua fortassis non male mereretur qui ejusmodi pœmata proferret in lucem. » (Acta sanctorum Maii, VI, p. 811.)
  285. Marca Hispanica, auctore Petro de Marca, Parisiis, apud Fr. Muguet, 1688, in-folio (lib. III, cap. vi, col. 245-255). Le cinquième paragraphe du chapitre vi a pour titre : Insidiæ Karolo structæ in faucibus Pyrenœi. Dans les §§ suivants, Pierre de Marca réfute les fables des Espagnols, dont il rend Rodrigue de Tolède principalement responsable : « Rodericus Toletanus talium fabularum est pater et patronus. » Cf. l’Histoire du Béarn, publiée à Paris dès 1640.
  286. « Les romans et les poëtes attribuent à Roland des aventures surprenantes, et ces contes sont aussi fabuleux que ceux des Espagnols. »
  287. « Ce fameux Roland, l’Achille français, si dignement chanté par l’Arioste, l’Homère italien, était amiral des côtes de Bretagne et comte d’Angliers (sic). Charles le fit enterrer à Blaye, avec son épée à sa tête et son cor d’ivoire à ses pieds » (Histoire de France, t. I, pp. 340, 341.) Il est trop évident que Mezeray ne connaît même pas l’existence de notre vieux poëme.
  288. La deuxième édition est de 1678.
  289. Ducange, Glossarium mediæ et infimæ latinitatis, édition de 1678.
  290. Acta sanctorum Ordinis sancti Benedicti, ive siècle, prem. partie. La Description du monument de Saint-Faron est entre les pages 665-667.
  291. Godefridi Willelmi Leibnitii Annales imperii Occidentis Brunsvicences, ann. 778, I, 75-81. La première édition est de 1707 ; mais nous citons ici celle de Pertz, (Hanovre, 1841).
  292. V., dans ses Œuvres, son Essai sur la poésie épique.
  293. « Discours sur quelques anciens poëtes et sur quelques romans gaulois peu connus » dans les Mémoires de l’Académie royale des inscriptions et belles-lettres, t. II, 1736, p. 673 et ss.
  294. Relation manuscrite des Pyrénées et de Roncevaux, 15 décembre 1707.
  295. Paris, chez Gandouin, en 1731, in-4°, t. I, pp. 75, 76.
  296. Histoire littéraire de la France, VIe vol., 1742 (pp. 12 et ss.), et VIIe vol., 1746 (pp. lxiii-lxxxii de l’Avertissement). Dans le tome VII, D. Rivet distingue la Chanson de Roland du Roman de Roncevaux, et attribue au onzième siècle ce dernier texte qui est en réalité un remaniement du treizième.
  297. D’Hermilly, Histoire générale de l’Espagne, traduite de l’espagnol de Jean de Ferreras, 1751 et ss.
  298. Histoire de France, 1756, II, 40.
  299. Le Supplément de D. Carpentier parut en 1756.
  300. Au mot Roland. ═ Cf. le Second Voyage de deux religieux bénédictins, qui, p. 250, parlent de la statue de Roland à Stadtberg.
  301. V. les copies de Sainte-Palaye, à la Bibliothèque de l’Arsenal.
  302. V. les éditions de Galien restauré, chez Nicolas Oudot, à Troyes, en 1660 ; chez Jean Oudot, à Troyes, 1679 ; chez Gabriel Bridan, en 1683 ; — de Fierabras, chez Vve Louis Costé, à Rouen, en 1640, etc. ; — de Morgant le Géant, chez Rigaud, à Lyon, en 1613 ; chez Nicolas Oudot, à Troyes, en 1625, etc. Ces publications populaires se sont poursuivies pendant tout le xviiie siècle et ont abouti aux éditions de Galien restauré et des Conquestes du grand Charlemagne qui ont été publiées, au commencement de ce siècle, chez Deckherr, à Montbéliard, etc., etc. Les réimpressions de la Bibliothèque bleue ont été incessantes et sans aucune solution de continuité.
  303. Bibliothèque des Romans, novembre-décembre 1777. L’Histoire de Roland a été empruntée tantôt aux sources françaises, tantôt aux sources italiennes. (Ces sources sont : Girars de Viane, les Quatre fils Aimon, Galien restauré, Fierabras, le Morgante de Pulci, l’Orlando innamorato de Boiardo et sa Suite par Agostini, l’Orlando furioso par l’Arioste et la Continuation de ce poëme par Grotta, la Mort de Roger par Pescatore de Ravenne, etc.)
  304. Bien que nous l’ayons déjà citée dans nos Épopées françaises (I, p. 584), nous croyons rigoureusement nécessaire de citer ici la « Restitution » de M. de Tressan avec le petit Prologue dont il l’accompagne. « Nous ne disserterons pas, dit-il, sur la fameuse Chanson de Roland. Il est certain que, pendant tout le temps qu’ont régné les descendants de Charlemagne et pendant environ trois siècles sous la troisième race de nos rois, les troupes françaises répétaient cette chanson. Sans nous amuser à déterrer dans la poussière des bibliothèques quelques fragments imparfaits et barbares de cette chanson, sans recourir à la supposition d’un manuscrit dans lequel cette chanson se trouveroit transcrite dans son langage originel, imaginons plutôt quels pouvoient en être le sens et l’esprit. Il est probable qu’elle ne contenait point une relation de tous les hauts faits de Roland. Il est plus naturel de croire qu’on présentoit aux soldats le caractère de Roland comme un modèle à imiter et qu’on leur montroit le paladin, comme un chevalier brave, intrépide, ardent et zélé pour le service de son roi et de sa patrie ; qu’on leur ajoutoit qu’il étoit humain après la victoire, ami sincère de ses camarades, doux avec les bourgeois et les paysans ; qu’il n’étoit pas querelleur, évitoit l’excès du vin et n’étoit point esclave des femmes. Enfin voici ce que nous croyons que chantoient nos soldats il y a sept ou huit cents ans, en allant au combat. »
    CHANSON DE ROLAND
    Soldats françois, chantons Roland ;

    De son pays il fut la gloire.

    Le nom d’un guerrier si vaillant
    Est le signal de la victoire.

    Premier couplet.
    Roland, étant petit garçon,

    Faisoit souvent pleurer sa mère.
    Il étoit vif et polisson :
    « Tant mieux, disoit monsieur son père.
    « À la force il joint la valeur.
    « Mauvaise tête avec bon cœur,
    « C’est pour réussir à la guerre. » [Refrain.]


    Au paysan comme au bourgeois

    Ne faisant jamais violence,
    De la guerre exigeant les droits
    Avec douceur et bienséance,
    De son hôte amicalement
    Il partageait la fricassée,
    S’il ne faisoit pas l’insolent
    Ni sa fille la mijaurée. [Refrain.]


    Roland, à table, étoit charmant

    Buvoit du vin avec délice ;
    Mais il en usoit sobrement
    Les jours de garde et d’exercice, etc. etc.

    [Bibliothèque des Romans, déc. 1777, pp. 210-215.]
  305. Ce Chant est aujourd’hui très-peu connu, assez rare, et nous le publions d’autant plus volontiers qu’il exprime exactement la façon dont la fin du XVIIIe siècle et la Révolution ont compris notre héros :

    Où courent ces peuples épars ?
    Quel bruit a fait trembler la terre

    Et retentit de toutes parts ?
    Amis, c’est le cri du dieu Mars,
    Le cri précurseur de la guerre,
    De la gloire et de ses hasards.
    Mourons pour la patrie :
    C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

    Voyez-vous ces drapeaux flottants
    Couvrir les plaines, les montagnes ?
    Plus nombreux que les fleurs des champs,
    Voyez-vous ces fiers mécréants
    Se répandre dans nos campagnes
    Pareils à des loups dévorants ?
    Mourons pour la patrie :
    C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

    Combien sont-ils ? Combien sont-ils ?
    Quel homme ennemi de sa gloire
    Peut demander : « Combien sont-ils ? »
    Eh ! demande où sont les périls :
    C’est là qu’est aussi la victoire.
    Lâches soldats ! combien sont-ils ?
    Mourons pour la patrie :
    C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

    Je suis vainqueur, je suis vainqueur !
    En voyant ma large blessure,
    Amis, pourquoi cette douleur ?
    Le sang qui coule au champ d’honneur,
    Du vrai guerrier : c’est la parure,
    C’est le garant de sa valeur.
    Je meurs pour la patrie :
    C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

  306. Les Fêtes de l’hymen, dans le Moniteur du 18 juin 1810.
  307. « À défaut de l’ancienne qui s’est perdue par l’injure du temps. »
  308. Paris, 1815, in-8o.
  309. En 1815 également.
  310. Fréd.-Henr. von der Hagen et Jean-Gust. Büsching, Litterarischer Grundriss zur Geschichte der deutschen Poesie. Berlin, 1812, in-8°, pp. 164-170.
  311. « Tables généalogiques des héros de romans, avec un Catalogue des principaux ouvrages de ce genre, par Dutens, Londres, chez Edwards, Pall-Mall, vers 1810. » (?) - Ouvrage difficile à rencontrer en France.
  312. La Gaule poétique ou Histoire de France considérée dans ses rapports avec la Poésie, l’Éloquence et les Beaux-Arts. Paris, 1815 et années suivantes. ═ Ce qui concerne nos Romans se lit au t. II, pp. 177, 180, 415, 418, etc.
  313. Chant funèbre en l’honneur de Roland. « Sous les pas de Roland, nos héros goûtaient le plaisir des batailles dans les champs de l’Ibérie et de la Navarre. Les tours de Pampelune et de Saragosse devant eux s’étaient abaissées et, sur leurs débris fumants, le vainqueur d’Agramant et de Ferragus le premier était apparu. Les lueurs de sa redoutable épée frappent d’un vertige imprévu le perfide Abutar, et, sur les bords de l’Èbre, l’altier Sarrasin voit l’arbre de son orgueil abattu.
       « ... Les sommets des hautes Pyrénées répandaient une nuit éternelle sur cet étroit sentier que resserrent les escarpements des rochers sourcilleux, et que dominent des masses pendantes et des forêts redoutées. À travers ces horreurs et ces ombres sinistres, Roland passe avec sécurité. Tout à coup, un bruit sourd fait retentir la triple chaîne des échos sonores. Le preux, sans s’effrayer, lève les yeux et voit la cime des monts hérissée de Sarrazins nombreux.
       « Forts de leur nombre et, plus encore, de leurs postes inexpugnables, les lâches crient au héros qu’il faut mourir. La grêle qui, dans l’ardente canicule, écrase des moissons entières, est moins bruyante et moins obscure que la nuée de leurs flèches sifflantes. Leurs carquois s’épuisent, mais ils arrachent les mélèzes, les sapins et les cyprès ; ils font rouler des rochers énormes qui, dans leur chute, détournent le cours des torrents, entraînent les neiges amoncelées. L’onde égarée écume et mugit, l’avalanche tonne et foudroie, des gouffres nouveaux ouvrent leurs flancs ténébreux, d’où s’exhalent des feux souterrains. À cette image de destruction, à ce désordre des éléments confondus, on dirait qu’il faut que l’univers périsse pour que Roland périsse.
       « Ses compagnons ont disparu. Mais sanglant, mutilé, il se montre encore debout, et c’est lui qui menace. Il plane sur le chaos, il lutte avec la nature, il triomphe de la mort qui l’assiége sous mille aspects divers. Ô prodige d’un grand cœur ! audace d’un paladin immortel !... Pour la première fois, le désespoir hérisse sa chevelure et inonde ses membres nerveux d’une sueur écumante. Tantôt il saisit son épée et frappe en insensé les rochers qu’il fend, les arbres qu’il pulvérise...
       « Roland expirait. Les veines de son col robuste avaient éclaté, ses poumons déchirés vomissaient à longs flots son sang qui bouillonnait. Il expirait, et nos bataillons, entourant les bords de l’abîme, gémissent pendant trois jours sur le plus magnanime et le plus courageux des guerriers. » C’est à dessein que nous reproduisons ici cette citation déjà faite dans nos Épopées françaises (I, p. 609). Ce morceau véritablement trop d’importance, et nous montre trop bien comment la France de 1815 à 1820 comprenait notre légende.
  314. Le Charlemagne ou l’Église délivrée, par Lucien Bonaparte, est de 1815 ; la Caroléide, du vicomte d’Arlincourt, ne parut que trois ans après.
  315. En 1817.
  316. Il parut également en 1817.
  317. 1772-1778.
  318. The gentleman’s Magazine, août 1817, p. 103, col. 2. On y annonçait la publication (qui n’a pas eu lieu) d’un ouvrage ayant pour titre : Illustrations of the early history of english and french poetry. (F. Michel, 1re édition du Roland, Introduction, p. v.)
  319. Légende du bienheureux Roland, prince français, par M. Louis de Musset. (Mémoires et Dissertations sur les Antiquités nationales et étrangères, publiés par la Société royale des Antiquaires de France, t. I, 1817, pp. 145-171. (L’analyse du Roman de Roncevaux occupe les pp. 151-160. Cf. les Mémoires, t. X, pp. 412-414, etc.)
  320. M. Bourdillon, qui se mit au travail en 1822.
  321. Il parut en 1824, et renferme le fameux Discours sur l’état des lettres en France au XIIIe siècle.
  322. Pages 208 et ss.
  323. Dansk og norsk national vörk, 1827.
  324. Cette première édition est de 1829.
  325. 1828-1829.
  326. Con Dissertazioni sull’origine, sugl’instituti, sulle cerimonie de’ cavalieri…, quatre vol. in-4o.
  327. Raynouard, Journal des savants, de novembre 1830.
  328. Der Roman von Fierabras provenzalisch herausgegeben von Imm. Bekker. Berlin, 1829, in-4o.
  329. Contes de Musœus, édition française de Moutardier, en 1826.
  330. Fundgruben für Geschichte deutscher Sprache und Litteratur. Breslau, 1830, tome I, pp. 211-212.
  331. Bien qu’il n’y ait aucune vue sur notre Roland dans le Cours de littérature française de M. Villemain (Littérature du moyen âge, 1re édition, Paris, 1830, 2 vol. in-8°, on ne saurait oublier que l’on doit à ce livre très-imparfait un goût plus vif pour notre ancienne poésie.
  332. Revue des Deux Mondes, juillet 1831.
  333. Ce Rapport fut publié dans le tome xxvii de la Revue de Paris, 1831, pp. 129-142. Il donna lieu, dans le journal le Temps, à une polémique entre MM. P. Paris et Edg. Quinet.
  334. 20 décembre 1831. Mais, en réalité, cette lettre ne parut qu’en 1832, en tête de la Berte aux grands pieds, de M. P. Paris.
  335. « Imprimée par autorisation du Roi à l’Imprimerie royale, Paris, 1832. » C’est une plaquette in-octavo de (4)-116 pages.
  336. Examen critique de la Dissertation de M. H. Monin sur le Roman de Roncevaux, par Fr. Michel, Paris, Silvestre, 1832. — Avait paru d’abord dans le Cabinet de lecture.
  337. N° de Juillet 1832.
  338. De l’origine de l’Épopée chevaleresque au Moyen âge, dans la Revue des Deux Mondes, n° du 15 septembre 1832.
  339. Étude sur le travail de Fauriel, intitulé : Origine de l’Épopée chevaleresque, par A. W. Schlegel. Journal des Débats, des 22 octobre, 14 novembre, 31 décembre 1833, et 21 janvier 1834.
  340. Über die neuesten Leistungen der Franzosen für die Herausgabe ihrer Nationalheldengedichte. Wien, 1833, in-8°.
  341. Journal des Savants, n° de juillet 1833.
  342. L’abbé de la Rue, Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères anglo-normands, 1834.
  343. En 1835.
  344. Geschichte der poetischen Nationallitteratur der Deutschen. Leipzig, 1835, in-8, t. I, pp. 146-152.
  345. V. sur le « Chant des Escualdunacs », le Dictionnaire de la conversation et de la lecture, t. XIII, p. 25, et surtout le Journal de l’Institut historique, 1835, Paris, t. I, pp. 176-179. L’auteur de ce dernier article était M. E. de Montglave. Il avait vu une copie du chant d’Altabiscar chez l’ex-ministre Garat, qui la tenait du grenadier Latour-d’Auvergne, qui la tenait lui-même du Prieur d’un des couvents de Saint-Sébastien. Le manuscrit, disait-on, appartenait à la fin du xiie ou au commencement du xiiie siècle. C’est à M. Bladé que revient surtout l’honneur d’avoir découvert cette fraude.
  346. 1835, in-4°.
  347. En 1836.
  348. 1836-1848, sept volumes in-8°.
  349. Chronique rimée de Philippe Mouskes, publiée par le baron de Reiffenberg, Bruxelles, 1836, 1838 ; Supplément en 1845. — 3 volumes in-4°, dans la Collection des Chroniques belges.
  350. La Chanson de Roland ou de Roncevaux, du xiie siècle, publiée pour la première fois d’après le manuscrit de la bibliothèque Bodléienne d’Oxford, par Fr. Michel, Paris, 1837, in-8°. Le titre porte bien cette date de « 1837 » ; mais les bonnes feuilles en furent sans doute distribuées dès 1836, et peut-être même à la fin de 1835. C’est ainsi du moins que nous expliquons la date de l’article de M. Raynouard sur l’édition de Fr. Michel, qui parut, en février 1836, dans le Journal des Savants, et d’un autre article publié, en 1836, dans le Bulletin du Bibliophile.
  351. La poésie cependant continuait glorieusement son rôle initiateur. Si l’on veut connaître comment l’École romantique a compris notre légende, et en quoi elle diffère ici de M. de Tressan ou de la Gaule poétique, il faut lire le Cor, d’Alfred de Vigny, dont nous devons au moins citer quelques strophes :
    J’aime le son du cor le soir, au fond des bois

    ...Âmes des chevaliers, revenez-vous encor ?
    Est-ce vous qui parlez avec la voix du cor ?
    Roncevaux ! Roncevaux ! dans ta sombre vallée,
    L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée !

    ...Tranquilles cependant, Charlemagne et ses preux
    Descendaient la montagne et se parlaient entre eux.
    À l’horizon déjà, par leurs eaux signalées,
    De Luz et d’Argelès se montraient les vallées.

    L’armée applaudissait. Le luth du troubadour
    S’accordait, pour chanter les saules de l’Adour ;
    Le vin français coulait dans la coupe étrangère ;
    Le soldat, en riant, parlait à la bergère.

    Roland gardait les monts ; tous passaient sans effroi...

    ...Deux éclairs ont relui ; puis, deux autres encor.
    Ici l’on entendit le son lointain du cor.
    L’Empereur étonné, se jetant en arrière,
    Suspend du destrier la marche aventurière...

    « Entendez-vous ? dit-il. — Oui, ce sont des pasteurs
    « Rappelant les troupeaux épars sur les hauteurs,
    « Répondit l’Archevêque, ou la voix étouffée
    « Du nain vert Oberon qui parle avec la Fée. »

    Et l’Empereur poursuit ; mais son front soucieux
    Est plus sombre et plus noir que l’orage des cieux.
    Il craint la trahison, et, tandis qu’il y songe,
    Le cor éclate et meurt, renaît et se prolonge...

    « Malheur ! c’est mon neveu ! Malheur ! car si Roland
    « Appelle à son secours, ce doit être en mourant.
    « Arrière, chevaliers, repassons la montagne.
    « Tremble encor sous nos pieds, sol trompeur de l’Espagne.

    ...Dieu ! que le son du cor est triste au fond des bois !
    Cette pièce est ainsi datée par son auteur : « Écrit à Pau en 1835. » Mais elle ne parut qu’en 1838, dans les Poëmes antiques et modernes. (Chez Delloye, in-8°, p. 273 et ss.)
  352. Cours de M. Ampère sur la Poésie épique du moyen âge. (Revue française, août 1838, t. VIII, pp. 93-119.) ═ L’année suivante, commença la publication de l’Histoire littéraire de la France avant le xiie siècle (4 vol. in-8°), œuvre de vulgarisation assez brillante, mais qui a été trop dépassée pour être encore d’une lecture utile.
  353. Épopées chevaleresques, par A. Chabaille. (Revue française, t. III, 1er décembre 1837, pp. 342-361.)
  354. Ruolandes Liet, herausgegeben von Wilhelm Grimm. Göttingen, 1838.
  355. En 1838, parut, à Paris, le Rapport de M. Michel à M. le Ministre de l’Instruction publique sur les anciens monuments de l’histoire et de la littérature de la France qui sont conservés dans les Bibliothèques de l’Angleterre et de l’Écosse, in-4°.
  356. Introduction et Notice sur les romans chevaleresques, les traditions orientales, les chroniques et les chants des trouvères et des troubadours comparés à l’Arioste, par M. A. Mazuy, traducteur de l’Arioste. Paris, 1838.
  357. La Chevalerie ou les Histoires du Moyen âge, composées de la Table-Ronde, Amadis, Roland, poëmes sur les trois familles de la Chevalerie romanesque, par A. Creuzé de Lesser. Paris, 1839. (La première édition avait paru en 1815.) ═ Roland, poëme imité de l’Arioste, Boiardo, Pulci, Berni, Fortiguerra, etc. etc., ne renferme pas moins de 40 chants et de 54,000 vers.
  358. Roncisvals mis en lumière, par J.-L. Bourdillon. Lyon et Paris, 1841, in-12. ═ Cf. les Observations de Génin, en son édition de Roland, p. cvii.
  359. Le Poëme de Roncevaux, traduit par J.-L. Bourdillon. Paris, Lyon et Paris, 1840, in-12.
  360. Die grossen Sagenkreise des Mittelalters, etc. von Dr Johann Georg Theodor Grässe, Dresden, 1842, in-8°. La bibliographie du Roland se trouve aux pp. 293-301 et 311-326.
  361. Geschichte der altfranzösischen Nationallitteratur, p. 93. C’est une partie du Handbuch der französischen Sprache und Litteratur, von L. Ideler und. H. Nolte,... bearbeitet von Julius Ludwig Ideler. Berlin, 1842, in-8°.
  362. Romwart, Beiträge zur Kunde mittelalticher Dichtung aus italienischen Bibliotheken, von Adalbert Keller. Manheim, 1844, in-8°.
  363. Paris, 1844-1845, in-8°. ═ V. la IIe partie, p. 347 et ss.
  364. Paris, 1845, 2 vol. in-8°, chez J. Labitte. ═ Cf. un article de M. Magnin sur le livre de M. Delécluze, dans la Revue des Deux Mondes, du 15 juin 1846.
  365. Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1847. (Article reproduit au t. I de l’Histoire de la langue française, p. 307 et ss.) Ce qu’il y a de plus original dans cette étude, c’est la traduction, par M. Littré, de tout le premier chant de l’Iliade en vers français des xii-xiiie siècles. ═ Cf. un essai de ce genre dans nos Épopées (I, 116).
  366. Histoire des révolutions du langage en France, par F. Wey. Paris, 1848, in-8°.
  367. Aux pp. 130-147.
  368. Quedlinburg, 1849, 3 vol. in-8°.
  369. La Chanson de Roland, poëme de Theroulde, texte critique accompagné d’une traduction et de notes, par F. Génin. Paris, Imprimerie nationale, 1850, 1 vol. in-8°. ═ La traduction parut à part dans la Revue de Paris ; puis, dans un volume spécial, sous ce titre : Roncevaux, poëme de Theroulde, composé vers le milieu du xiie siècle, traduction nouvelle de M. Génin. Paris, 1852, in-8°.
  370. Lettre sur les variantes de la Chanson de Roland, adressée d’Oxford, le 30 avril 1851, à M. Léon de Bastard, par Fr. Guessard, p. 16, in-8°. ═ Il paraît bien démontré que Génin n’a jamais vu de ses yeux le texte d’Oxford.
  371. La Chanson de Roland, Critique de l’édition de M. F. Génin, par P. Paris. (Bibliothèque de l’École des Chartes, C. ii, pp. 287 et 393.)
  372. Journal des Savants, septembre et décembre 1852 (pp. 541 et 766) et mars 1853. La presse hebdomadaire et quotidienne se mêla aussi à cette lutte. (V. l’Illustration du 19 avril 1851, pp. 250, 251, et du 2 août de la même année, p. 70 ; la République du 11 avril 1851, l’Univers, etc.)
  373. N° du 1er juin 1852. L’analyse de M. Vitet fut résumée dans l’Histoire de France de Bordier et Charton. ═ V. le mot Roland aux Tables du Magasin Pittoresque.
  374. C’est en 1851 que parut la première édition du Roland de M. Th. Müller : La Chanson de Roland berichtigt und mit einem Glossar versehen nebst Beiträgen zur Geschichte der französischen Sprache, von Dr Th. Müller, Assessor der philosophischen Facultät zu Göttingen (erste Abtheilung). Göttingen, Verlag der Dieterich’schen Buchhandlung, 1851, in-8°.
  375. En 1852.
  376. Demogeot, éditions de 1852 et 1857.
  377. Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1854. ═ Cet article a été réimprimé dans l’Histoire de la langue française, t. I, p. 256.
  378. Paris, Amyot, 1854, 2 vol. in-8°.
  379. J’ai sous les yeux la 7e édition, qui est sortie des presses de la Société de Saint-Victor.
  380. La première-seconde édition avait été commencée en 1833 et fut achevée en 1836. La troisième fut mise sous presse en 1837, et ne fut terminée qu’en 1534. La quatrième fut exécutée entre les années 1855-1860.
  381. Notices et extraits de manuscrits concernant l’histoire et la littérature de la France, qui sont conservés en Suède, en Danemark et en Norwége, par M. Geoffroy, Paris, in-8°, 1855. (Archives des Missions.)
  382. À Francfort-sur-le-Mein.
  383. V. les Traditions allemandes des frères Grimm, traduites par M. Theil, en 1838. Paris, Levasseur, 2 vol. in-8°.
  384. Le Décret impérial ordonnant la publication d’un « Recueil des anciens poëtes de la France » est du 12 février 1856.
  385. Ce fascicule, imprimé en 1856, n’a pas été livré au public. Quelques exemplaires servent à l’enseignement de l’École des Chartes.
  386. Quedlinburg, 1857.
  387. Ueber Karl-Meinet. Ein Beitrag zur Karlsage. Nurnberg, 1861, in-8°.
  388. Le Poëme du Cid, Texte espagnol, accompagné d’une Traduction française, de Notes, d’un Vocabulaire et d’une Introduction, par Damas Hinard. Paris, Impr. impériale, 1858. ═, V. à la page xlii de l’Introduction l’utile digression de l’auteur sur la versification de nos vieux poëmes et, à la page xli, la comparaison du Cid avec Roland, etc.
  389. Du Poëme du Cid dans ses analogies avec la Chanson de Roland. (L’Art en province, n° de juin 1858.)
  390. Le Chevalier au Cygne, Glossaire, par E. Gachet. Bruxelles, Hayez, 1859. Ce bon travail, où Roland est très-souvent cité, fut achevé par une autre main.
  391. Bibliothèque de l’École des chartes, 4° serie, t. IV, 1858. A paru à part chez Techener. ═ Peu de temps auparavant, M. Guessard avait publié, dans le même Recueil, une analyse du Charlemagne de Venise (Ms. xiii de la Bibliothèque Saint-Marc).
  392. Rolandskvadet et normannisk heltedigt dets oprindelse og historiske Betydning, par C. Rosenberg, chez F. Hegel, à Copenhague, 1860, in-8°.
  393. Karlamagnus’s Saga. Christiania, Jensen, 1868, in-8°.
  394. Das Rolandslied. Das älteste französische Epos. Uebersetzt von Dr Wilhelm Hertz. Stuttgart, Cottá’scher Verlag, 1861, in-8°.
  395. Die Rolandssaüle, 1861.
  396. Essai sur l’origine de l’Épopée française et sur son histoire au Moyen âge, par Ch. d’Héricault. C’est le tirage à part d’un article de la Revue des Sociétés savantes. Paris, 1859, in-8°.
  397. Bibliothèque de l’École des Chartes, 1861.
  398. La Mort de Roland, fantaisie épique, 1860.
  399. Roland, poëme héroïque de Theroulde, trouvère du xie siècle, traduit en vers français par Jonain, sur le texte et la version en prose de F. Génin. Paris, J. Tardieu et Chamerot, 1861.
  400. Les Vieux Auteurs castillans, par le comte Th. de Puymaigre. Paris, Didier, 1862.
  401. Cinq jours d’un Parisien dans la Navarre Espagnole, par M. François Saint-Maur. Pau, Vignancour, 1862.
  402. V. Le Mariage de Roland (p. 65 de l’édition in-18 de Hachette, en 1862). ═ Cf., p. 71, Aymerillot, où le grand poëte s’est heureusement inspiré du début de notre Aimeri de Narbonne. Il nous y représente Charlemagne arrivant de Roncevaux et pleurant la mort de son neveu. L’imitation est exacte, la note juste :

    Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,
    Revient d’Espagne. Il a le cœur triste, il s’écrie :
    Roncevaux ! Roncevaux ! Ô traître Ganelon ! »
    Car son neveu Roland est mort dans ce vallon,
    Avec les douze Pairs et toute son armée...
    Il pleure. L’Empereur pleure de la souffrance
    D’avoir perdu ses preux, ses douze Pairs de France,
    Ses meilleurs chevaliers qui n’étaient jamais las,
    Et son neveu Roland, et la bataille, hélas !

    Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,
    Qu’on fera des chansons dans toutes ces montagnes
    Sur ces guerriers tombés devant des paysans,
    Et qu’on en parlera pendant quatre cents ans...

  403. 1 L’œuvre de Mermet repose sur ces deux données qui sont également fausses : 1° Roland a fait « vœu de ne pas aimer », de ne pas « donner son cœur », et, s’il meurt à Roncevaux, c’est qu’il a manqué à son vœu en aimant la belle Alde. Sa mort est donc un châtiment céleste, et non pas un martyre sublime. — 2° Alde, qui est une orpheline, est sur le point d’épouser malgré elle le comte Ganelon, quand soudain apparaît Roland, qui provoque en duel le « chevalier félon » et empêche ce mariage forcé. De là l’implacable haine de Ganelon contre Roland qu’il livre à l’émir de Saragosse. ═ Il est vraiment déplorable qu’on ait eu recours, en un tel sujet, à de telles imaginations, et M. Mermet est d’autant moins excusable qu’il a connu notre vieux poëme et l’a parfois imité d’assez près. (V. notamment la belle allocution de Turpin aux chevaliers français, pp. 56, 57 de l’éd. Michel Lévy, en 1865.) ═ Quant au « Chant de Roland », c’est une platitude littéraire qui se complique d’une platitude musicale. Toutefois, nous le citons ici, pour donner à nos lecteurs une idée complète de toutes les formes qu’a reçues notre légende :

    CHANSON DE ROLAND
    Dans les combats, soldats de France,
    Des preux chantez le plus vaillant.
    Tout fuit quand il brandit sa lance,
    Chantez, Français, chantez Roland.

    J’entends au loin, dans les campagnes
    Perçant les bois et les montagnes,
    Des ennemis glaçant le cœur,
    Son cor d’ivoire au son vainqueur.

    Là-bas, dans la plaine sanglante,
    Brille une épée étincelante,
    Rouge comme un soleil couchant :
    C’est Durendal au dur tranchant.

    Dans les combats, soldats de France, etc.
    (Roland à Roncevaux, éd. M. Lévy, p. 12.)

  404. La Chanson de Roland, Traduction nouvelle, avec une Introduction et des Notes, par le baron d’Avril. ═ Il en a paru deux éditions : la première, in-8°, chez B. Duprat, en 1855 ; la seconde, in-18, chez Albanel (pour la Société de Saint-Michel), 1866.
  405. La Chanson de Roland, poëme de Theroulde, suivi de la Chronique de Turpin, traduction d’Alexandre de Saint-Albin. Paris, Lacroix, 1865, in-18. (Collection des grandes Épopées nationales.)
  406. Par Mme Duchinska. (M. Pruszak), Bibliothèque de Varsovie, janvier 1866.
  407. Keiser Karl Magnus’s Kronike, éd. Carl Elberling. Copenhague, 1867, in-18.
  408. La Chanson de Roland et le Roman de Roncevaux des XIIe et XIIIe siècles, etc. Paris, Firmin Didot., 1869, petit in-8°. ═ Dans sa Préface, M. F. Michel cherche surtout à accabler... M. Génin. ═ À la dernière page, il avoue fort naïvement n’avoir pas eu connaissance de l’édition de M. Th. Müller (p. 363).
  409. La Chanson de Roland, poëme français du Moyen âge, traduit en vers modernes, par Alfred Lehugeur. Paris, Hachette, 1870.
  410. La Chanson de Roland, nach der Oxforder Handschrift von neuem herausgegeben, erlaütert and mit einem vollständigen Glossar versehen, von Theodor Müller, professor an der Universität zu Göttingen ; erste Hälfte. Gœttingen, 1863. On attend l’Introduction.
  411. La Karlamagnus’s Saga, Histoire islandaise de Charlemagne, dans la Bibliothèque de l’École des Chartes, nov.-déc. 1863, et sept.-oct. 1864.
  412. La Chanson de Roncevaux, fragments de rédactions thioises, avec une Introduction et des Remarques par J.-H. Bormans. Bruxelles, Hayez, 1864.
  413. Bibliothèque de l’École des Chartes, mars-avril 1865.
  414. Chez Franck, en 1865, in-8°.
  415. L’œuvre de M. G. Paris, précédée d’une remarquable Introduction sur les origines et la formation de l’Épopée française, se divise en trois parties : I. Les Sources. II. Les Récits. III. Vérité et Poésie. Ce dernier livre n’a guères été qu’ébauché.
  416. De Pseudo Turpino disseruit G. Paris, in-8°. Chez Franck, 1865.
  417. Les Épopées françaises, Étude sur les origines et l’histoire de la littérature nationale, par Léon Gautier (trois forts volumes in-8°, chez V. Palmé, 1865, 1866, 1868). ═ Dans le premier volume, nous avons écrit l’Histoire externe de tous nos poëmes chevaleresques, et avons fait, pour toutes nos Chansons, ce que nous venons de faire ici pour le seul Roland. Dans le second volume, nous avons, d’une part, analysé longuement notre vieux poëme, et, de l’autre, répondu méthodiquement à toutes les questions qui concernent : 1° sa Bibliographie ; 2° ses Éléments historiques ; 3° les Variantes et modifications de sa légende. (II, pp. 377-460.)
  418. À Leipzig, chez Vogel, 1866. (V., aux col. 27-40, la « Mort de Roland ».)
  419. V. notamment les vers 29-35 de la col. 34.
  420. Bibliothèque de l’École des Chartes, 27e année, pp. 28 et ss. — 28e année, pp. 304 et ss., et, en particulier, pp. 322-342.
  421. Cf. la Lettre à M. Léon Gautier, sur la versification latine rythmique, par G. Paris. Paris. A. Franck, 1866.
  422. Thèses de l’École des Chartes, 1867-1868.
  423. Chez Didot, 1re livraison, 1867. 2e livraison, 1870.
  424. 13e livraison.
  425. Revue du Monde catholique, 1868. ═ Tirage à part, chez V. Palmé, 80 pp. in-8°.
  426. Abhandlung über Roland. Brême, 1868.
  427. 12 février 1870, n° 7, p. 98.
  428. Histoire de saint Louis, par Jean, sire de Joinville, suivie du Credo et de la Lettre à Louis X, Texte ramené à l’orthographe des chartes du sire de Joinville et publié par la Société de l’Histoire de France, par M. Natalis de Wailly, 1868.
  429. « La Question de Roncevaux », Revue de Gascogne, de septembre 1869, t. X, p. 365.
  430. Roncevaux et la Chanson de Roland, simple réponse à une question de géographie historique, par M. François Saint-Maur. Pau, Vignancour, 1870.
  431. Revue critique, 1869, n° 37, p. 173.
  432. Déjà dans le t. I de nos Épopées françaises, nous avons eu à écrire la même biographie, mais, comme nous l’avons dit, en l’étendant à toutes nos Chansons de geste. Nous avons eu l’occasion de corriger souvent notre travail de 1865 dans celui de 1870, et, quand nous avons été forcé d’exposer les mêmes idées, nous avons toujours eu soin de les reproduire ici avec un tout autre plan et sous une forme toute nouvelle.
  433. Il peut arriver quelquefois que deux formes sont aussi acceptables l’une que l’autre, mais alors le choix n’a rien de périlleux.
  434. Nous ne pouvons mieux faire que de répéter ici les paroles de M. Brachet, en l’Introduction de son Dictionnaire étymologique, bel et bon livre sorti récemment des presses de M. Claye : « Dans un pareil travail, les fautes d’impression ne peuvent manquer d’être nombreuses. » Nous aurons peut-être droit comme lui à l’indulgence du lecteur, en rappelant que chaque vers de notre Roland renferme le plus souvent une ou plusieurs mutations de texte.
  435. M. Fichot a remis sur bois les dessins de MM. Quicherat et Demay, et il a dessiné lui-même le médaillon du vitrail de Chartres qui représente « Roland fendant le rocher ».