La Chanson du biniou/04

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sous le pseudonyme Gilbert Doré
Le Monde illustré (février à avril 1890p. 5-6).

IV


Robert Léris écoutait le guide qui lui contait du même accent rauque et traînant ces particularités locales ; il admirait la silhouette grise du frêle clocher en poivrière et le porche de pierre sculptée en gigantesque couronne royale qui orne la façade inférieure. La voiture traversait la place et suivait la rue perpendiculaire à l’église, une rue assez propre, en pente douce, ouverte sur une échappée de ciel brumeux. Elle s’arrêtait devant une maison de modeste apparence dont les fenêtres fermées laissaient voir les éternels rideaux à carreaux rouges des auberges du bon vieux temps. Un rassemblement s’était formé près du seuil : des enfants de tout âge, des jeunes filles, des femmes portant la robe noire et la coiffe blanche du Morbihan, des vieillards tannés, aux traits sévères. Robert remarqua qu’ils présentaient tous des variétés à peine sensibles du même type. Bruns ou blonds, tous avaient de grands yeux bleus, aux très longs cils, dans leur figure fine.

La surprise de l’artiste atténua encore davantage la déception du voyageur quand il pénétra dans l’immense cuisine servant à la fois de salle à manger aux clients et de chambre à coucher aux servantes, dont les lits clos étaient dissimulés dans un coin. La vaste cheminée, avec sa noire crémaillère, sa rouge flambée de sarments et la silhouette éclairée à demi d’une femme penchée vers l’âtre, frappa les yeux étonnés du peintre. Les casseroles luisaient dans la pénombre et le double rideau de cretonne et de brume qui voilait les fenêtres tamisait une lumière atténuée, un peu jaune, comme celle dont Téniers et van Ostade laissent filtrer le rayon blême dans leurs intérieurs hollandais. Des gens, assis autour des tables, buvaient du cidre dans des verres épais comme des brocs. Avec leurs grands chapeaux, leurs traits austères, leurs simples attitudes, jusqu’au rapiéçage pittoresque de leurs habits, ils formaient un tableau si original et si complet que la mauvaise humeur du jeune homme se fondit presque en satisfaction. Autour de lui, la mère le Bihan, l’hôtesse, donnait des ordres pour le déjeuner du « Monsieur », les deux servantes se querellaient devant l’âtre et dans l’intervalle des deux tables, les mains encombrées d’assiettes peintes, une grande jeune fille servait.