La Chanson du biniou/03

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sous le pseudonyme Gilbert Doré
Le Monde illustré (février à avril 1890p. 4-5).

III


— Voici Carnac ! dit le guide.

La voiture s’engagea dans une longue rue inégale, bordée de maisonnettes blanchies à la chaux, où des noms se détachaient en lettres noires. On dépassait la fontaine Saint-Cornély, qui s’élève en contre-bas sous de grands tilleuls, et où, le dimanche, les gars du pays vont jouer aux boules. L’église dressait au bout de la rue sa façade étroite où saint Cornély, la mitre au front, la crosse à la main, étend ses bras, d’un geste de bénédiction, vers deux cadres placés à droite et à gauche et contenant deux animaux de plâtre peint dont Robert ne put déterminer l’espèce. C’étaient sans doute une vache et un cheval — car saint Cornély est le saint protecteur des animaux, protecteur peu désintéressé qui bénit contre argent comptant. Le 13 septembre, de tous les coins de la Bretagne, arrivent des caravanes de bestiaux menées par des paysans durs et graves. Ils marchandent le prix de la soupe et de la nuitée, mais ils vident les écus de leur sacoche pour acquitter les vœux faits à saint Cornély. Yann a promis le tiers d’un veau, Liévin une vache entière, et Michel le quart d’un cheval… Les bêtes vendues, le tiers, le quart, la somme entière, sont fidèlement remis au saint.

Sur la place de Carnac, à cette procession nocturne où chaque Breton, tenant la queue de sa bête, passe sous le goupillon sans dire un seul mot — car un mot prononcé détruirait l’effet du charme — on voit tous les costumes de la péninsule : les bragoubrass du Finistère, les gilets brodés des Côtes-du-Nord, les coiffes des pays de Léon, de Quimper, de Rennes, de Vannes. Et le matin, dans les auberges, les âpres dialectes armoricains résonnent, mêlés au ronronnement plaintif du biniou et au gémissement nasillard de la bombarde.

Saint Cornély est, avec les pierres druidiques, la grande gloire de Carnac. Il ne se montre pas ingrat envers sa paroisse, car les bénédictions du brave évêque rapportent bon an, mal an, selon les progrès de l’épizootie et les fluctuations de la foi, douze à quinze mille livres de rente à la fabrique.