La Chouannerie dans le Maine/02

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La Chouannerie dans le Maine
Revue des Deux Mondes, période initialetome 20 (p. 639-670).
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LA


CHOUANNERIE DANS LE MAINE.




JAMBE-D'ARGENT ET MONIEUR JACQUES.





I.

Tous les peuples ont deux histoires, l’une qui se plaît aux vues d’ensemble et ne marche qu’escortée de documens authentiques, l’autre curieuse de détails, mêlée aux événemens privés, et relevant de la tradition. La première ressemble à ces fleuves du Nouveau-Monde qui emportent tout dans leur cours puissant, mais dont l’œil n’aperçoit que les grandes ondulations ; la seconde est un de ces ruisseaux au bord desquels on s’asseoit pour regarder jusqu’au fond, cueillir les brins de joncs et compter les cailloux. Pour tous, il y a des jours où l’air des hauteurs étourdit, où les immenses horizons fatiguent, où le regard aime à descendre vers les lieux bas, afin de se reposer sur l’étroite closerie qu’encadrent les vieux troncs d’aubépine. Alors on s’arrête aux épisodes familiers du grand poème : sortis des palais officiels de l’histoire, nous nous oublions à écouter les récits que les jeunes filles font à la source du village, ou les vieillards sur le seuil. La prévention s’y montre souvent, l’ignorance toujours, mais du moins on y trouve la vie. C’est ainsi que le peuple a vu, qu’il a entendu, qu’il a senti. S’il raconte inexactement ce qui a été, il raconte naïvement ce qu’il est lui-même ; ses erreurs ne sont point des mensonges, ce sont des vérités relatives, qu’il s’agit de remettre à leur place ; son tort comme son mérite est d’écrire perpétuellement le roman humain sur les feuillets de l’histoire. — C’était le désir de connaître cette chronique populaire des plus célèbres chouans qui m’avait conduit aux Boutières [1] et qui m’amenait de nouveau chez un autre témoin de ces luttes aventureuses.

Celui-ci administrait les ames de l’une des paroisses les plus pauvres du Bas-Maine. Le patrimoine que lui avait laissé sa famille suppléait à l’insuffisance des ressources curiales et l’aidait à briser chez ses paroissiens les aiguillons les plus envenimés de la misère. Aussi la reconnaissance avait-elle fait pour son nom ce que la flatterie fait pour le nom des rois : ne pouvant parler de lui sans rappeler son inépuisable bonté, les gens du pays s’étaient accoutumés à prendre la qualité pour l’homme, et, au lieu de répéter sans cesse le bon curé, ils avaient fini par dire simplement le Bon, comme si une pareille désignation n’eût pu laisser aucun doute. Le propriétaire du Moulin-Neuf lui-même, malgré son mépris philosophique pour toute croyance qui ne ressortait pas directement des quatre règles, m’avoua que M. le Bon passait pour la providence du canton. — Il les abrutit bien un peu de superstitions sur le bon Dieu et son paradis, ajouta-t-il, mais il a endoctriné les parens pour la vaccine, il distribue pour rien des médicamens, il enseigne les nouvelles cultures, et il vient d’appeler une sage-femme dans la commune. C’est bien encore le moins mauvais d’eux tous.

Cet éloge négatif avait, dans la bouche de mon conducteur, une éloquence qui accrut mon empressement à voir M. le Bon. Il fut donc convenu qu’en retournant chez lui, le meunier ferait un détour qui lui permettrait de me laisser à la cure, où j’étais annoncé et attendu.

Nous prîmes par des routes sauvages, tantôt enfouies sous les haies et entrecoupées de flaques d’eau verdâtre, tantôt serpentant à travers les friches d’où s’élevaient des volées de lourdes perdrix, tantôt longeant le bord des ruisseaux qui gazouillaient parmi les osiers. En passant près d’un hêtre, je montrai à mon compagnon un de ces trous que le pivert creuse pour son nid, et qui était recouvert de plusieurs lames de fer. — Ah ! oui, me dit le meunier en riant, c’est l’ouvrage de quelque curieux du pays qui veut se procurer l’herbe qui coupe. Le pivert passe chez nous pour un oiseau savant qui a voyagé et qui connaît les bons coins. Si vous lui fermez sa maison, comme vous le, voyez là, il vole à l’instant même vers une montagne où pousse une plante merveilleuse qui brise le fer, et, après s’en être servi pour rentrer chez lui, il la laisse tomber sur le morceau de drap rouge placé au-dessous. Ici le drap a été oublié ou a disparu, ce qui expliquera aux malins la non réussite de la chose et les encouragera à recommencer.

Cette croyance populaire me rappela celle que j’avais entendu raconter en Normandie. Là comme partout, les nids d’hirondelles sont, pour les maisons auxquelles on les voit suspendus, une assurance de joie et de prospérité ; mais ces nids peuvent devenir en même temps, pour l’aveugle, un moyen de guérison. Il suffit d’attendre que les petits soient éclos et de leur crever les yeux. Dès que la mère s’en aperçoit, elle s’envole et revient bientôt avec une pierre dont elle se sert pour leur rendre la vue et que l’aveugle retrouve dans le nid pour s’en servir à son tour. Ainsi, en tous lieux et sous toutes les formes, la tradition attribue quelque rôle symbolique ou surhumain à cette race ailée qui vit dans l’océan des cieux. Placés entre la terre et les nuées, les oiseaux semblent participer à une double nature, et, lorsque les anges ont été mis en communication avec les hommes, ils ont emprunté leurs ailes. Puis n’ont-ils pas le prestige de tout ce qui arrive de loin ? Les Égyptiens étendaient leurs malades aux portes, convaincus que l’étranger qui passait devait leur apporter quelque remède des contrées inconnues. Ainsi fait le peuple en demandant aux oiseaux de nos campagnes mille dons merveilleux : eux aussi sont des étrangers qui passent, et, à les voir traverser l’éther, indifférens de l’espace, libres de tout lien, victorieux sans effort de tous les obstacles, comment ne point imaginer que la terre et le ciel sont sans mystères pour ces éternels voyageurs ?

Les inextricables méandres de la route que nous suivions variaient à l’infini les perspectives, mais semblaient éloigner le but. L’Angelus sonnait au loin à toutes les églises des villages, lorsqu’un toit d’ardoise se montra devant nous au-dessus des arbres. — Voilà le nid, dit le meunier, qui me l’indiqua du bout de son fouet ; nous y arriverons pour le dîner, ce qui est toujours la bonne heure chez les curés. Allons, Bolivar, un coup de vigueur ! nous allons au râtelier.

Le cheval partit comprendre, il allongea le pas, et nous aperçûmes enfin la façade du presbytère. Des vignes encadraient chaque fenêtre, couraient le long des cordons de maçonnerie qui surmontaient le rez-de-chaussée, brodaient les corniches, escaladaient le toit, et, rampant le long des pentes, allaient couronner les cheminées, qui épanouissaient au-dessus leur panache de fumée. Des pigeons roucoulaient mélodieusement sur l’ardoise échauffée par le soleil de midi, et, à la porte, un grand chien fauve, roulé sur lui-même, dormait aux pieds d’une vieille fileuse. Au bruit du char-à-bancs, tous deux relevèrent la tête ; le chien gronda doucement, et la servante poussa une exclamation de surprise.

— Eh ! c’est Catherine ! dit gaiement mon compagnon ; tu n’as donc pas entendu la cloche du dîner, ma vieille, que te voilà à faire tourner ton rouet au lieu de faire aller le tourne-broche ?

— Le tourne-broche un vendredi ! s’écria Catherine scandalisée.

— Par le Père éternel ! elle a raison, c’est un vendredi ! reprit le meunier, qui laissa tomber les guides d’un air de désolation si sérieuse, que le rire me gagna ; je n’avais point pensé à cela quand je suis parti ! Qu’est-ce que nous allons devenir ?

— N’entends-je pas mes hôtes ? interrompit une voix derrière le char-à-bancs.

Nous nous retournâmes : c’était M. le Bon, qui revenait de visiter des malades, son bréviaire sous le bras. Il souhaita cordialement la bienvenue à mon conducteur, et me prit les deux mains avec une tendresse presque paternelle.

— Je vous attendais, me dit-il ; j’ai pensé à vous, et nous aurons à causer longuement.

Puis, montrant au meunier le seuil du presbytère :

— Que notre cher voisin veuille entrer, ajouta-t-il avec une bonhomie riante ; bien que le vendredi soit un jour néfaste, nous tâcherons d’en faire pour lui un jour marqué de blanc, comme doivent l’être tous ceux du propriétaire du Moulin-Neuf.

Le fabricant de farine, qui n’avait jamais lu Horace, ne comprit pas l’épigramme du vieux prêtre ; il passa d’un air gauchement délibéré, et nous précéda dans une salle à manger, où la table était dressée. C’était une pièce vaste et simplement blanchie à la chaux, dont une profusion de fleurs vivaces faisait le seul ornement ; mais tel était le mélange de plantes grimpantes, d’arbustes verts et d’herbacées fleuries, habilement étagés selon l’élévation, la forme ou la couleur, que l’ensemble produisait sur la blanche muraille une broderie mouvante d’une grace et d’une originalité singulières. Un immense coquillage, encadré de saxifrages, recevait l’eau d’une fontaine et complétait cette décoration rustique. A cet aspect charmant, je m’étais arrêté, malgré moi, sur le seuil, et je n’avais pu retenir un cri. Mon conducteur me regarda.

— Eh bien ! voilà un genre d’ameublement que vous ne connaissez point à Paris, me dit-il avec ce rire lourd et blessant que l’on pourrait appeler le rire des enrichis ; comme vous voyez, c’est simple et peu dispendieux. Quant à l’entretien, c’est M. le Bon qui s’en charge lui-même, ; il regarde aussi ses fleurs comme ses paroissiens.

— Pourquoi non ? dit le curé avec une placidité souriante ; toutes les créatures de Dieu n’ont-elles pas droit à l’affection de l’homme ? Vous avez dit plus vrai que vous ne pensiez peut-être. Oui, ces fleurs sont une part de ma vie ; c’est une famille muette que j’élève à mon foyer de célibataire, de pauvres enfans d’adoption dont il faut diriger la sève, des vieillards auxquels je ménage la bise ou le soleil. Ne croyez pas que de pareils soins restent sans influence sur l’ame.

Le meunier me regarda en se mordant la lèvre.

— Le prône va commencer, dit-il tout bas, tandis que M. le Bon dépouillait une magnifique bruyère de ses campanules défleuries ; mais notre hôte ne semblait nullement disposé à réaliser cette prédiction, et, revenant sans digression à ses goûts d’horticulture, il nous proposa de passer au jardin, tandis que Catherine faisait un appel à toutes les ressources du voisinage pour renforcer le dîner curial.

Nous traversâmes d’abord un parterre, dont les compartimens réguliers ne renfermaient que des plantes vulgaires et passées de mode, comme le meunier nous le fit remarquer. M. le Bon l’avait tracé et planté lui-même, en mémoire du parterre de la maison paternelle.

— Votre œil doit être fatigué de ces figures de géométrie tracées en buis, dit-il ; mais moi, je trouve dans ces œillets panachés, dans ces absinthes fleuries, dans ces fenouils verts, comme une odeur de mes jeunes années.

— C’est-à-dire que vous perdez votre meilleur coin de terre, objecta mon compagnon ; une exposition en plein midi ! Vous pourriez avoir ici des contre-espaliers et des melons.

— J’aime mieux avoir des souvenirs, répliqua doucement le curé ; c’est du luxe sans doute, mais on doit passer quelques fantaisies aux vieillards.

Il nous montra ensuite le potager, dont la culture avait le caractère d’ordre et d’appropriation qui est la grace des choses utiles ; le verger abritant quelques ruches entourées de thyms, selon le précepte de Virgile qu’il me rappela :

… Graviter spirantis copia thymbræ ;

enfin un vaste champ nommé par lui la terre de Chanaan. C’était là qu’il employait les instrumens nouveaux, qu’il semait les graines d’essai et appliquait les modes de culture encore inconnus au pays. Bordée par la route et placée vis-à-vis de l’église, la terre de Chanaan était exposée à tous les regards. Chaque dimanche, en se rendant aux offices, les paysans pouvaient l’examiner, juger les tentatives, suivre toutes les périodes de l’insuccès ou de la réussite. Les plus indifférens étaient forcés de voir, les plus obstinés de comprendre. A chaque essai, la nature écrivait sa réponse en caractères qu’aucun regard ne pouvait refuser de lire ; la vérité devenait un fait. M. le Bon l’appuyait en outre de ses exhortations et de ses enseignemens.

— C’est en soldat qu’il faut servir ce qu’on croit le bien, nous dit-il à ce sujet ; le mensonge a presque toujours l’avantage d’oser, tandis que la vérité est timide. Elle craint d’importuner, elle s’arrête devant les portes qui se ferment et rebrousse chemin vers son puits. Ce n’est pas ainsi que l’on fait triompher une cause. La guerre contre le mal doit se faire comme nos chouans faisaient la guerre aux bleus, sans calculer les forces ennemies et sans jamais croire qu’on a fini. Chaque fait peut devenir une arme, chaque exemple un buisson derrière lequel on tire un coup de fusil sur l’erreur. Si on ne la tue pas, on lui fait perdre du sang, et, à force de blessures, elle finit par mourir au coin d’un fossé.

L’allusion du vieux prêtre aux guerres royalistes amenait tout naturellement l’entretien à l’objet de ma visite. Je saisis le moyen de transition qui m’était fourni, et j’avouai quelles espérances m’avaient conduit au presbytère.

— Je sais, me dit le vieux prêtre d’un air pensif, vous avez la curiosité de tous ceux de votre âge : ils aiment à promener leur esprit aux bords de ce passé, comme on se promène aux bords d’une côte orageuse, pour admirer les vagues, compter les brisans et entendre le récit des naufrages ; mais ce qui est pour eux une source d’émotions rouvre chez nous de vieilles cicatrices. Il n’est aucun des nôtres qui, en emportant à travers l’incendie sa famille et ses dieux, n’ait laissé derrière lui, comme Énée, quelqu’une de ses affections. Moi-même, pauvre prêtre obscur, je ne puis retourner les yeux sans angoisse vers ces luttes implacables

Quorum pars parva fui.

Je vous raconterai pourtant ce que je sais ; les souvenirs des vieillards sont une part d’héritage qu’ils doivent acquitter de leur vivant.

Nous venions de regagner le salon, où nous trouvâmes nos couverts mis et la table servie. Grace aux ressources du village, Catherine avait réussi à compléter un dîner qui faillit réconcilier mon conducteur avec les prescriptions de l’église. Le curé fit honneur de ce festin improvisé à la bonne volonté des voisins.

— Ah ! je comprends ! dit le meunier en remplissant son assiette après avoir vidé son verre, tout dans notre pays est au service de l’église. Si le Mainiau récolte une primeur, s’il pêche un gros poisson, s’il tue un gibier bien gras, c’est pour le presbytère !

— Mon voisin est trop du pays pour croire cela, dit M. le Bon gaiement. Le Mainiau aime ses curés sans doute, mais il pense que les véritables amitiés se prouvent mieux par ce qu’on reçoit que par ce qu’on donne. Quoi que nous fassions, le salut lui paraît toujours une affaire ; c’est un procès à gagner contre les malins esprits. Nous occupons pour lui en qualité de procureurs du bon Dieu ; mais s’il y a des frais à payer, adieu le client !

Je fis observer à notre hôte que la guerre royaliste dans le Maine avait au moins été une dérogation éclatante à cet esprit de calcul intéressé.

— Pour plusieurs, sans aucun doute, répondit-il, la foi politique et religieuse a eu ses martyrs ; mais combien ne se sont dévoués qu’à une passion en laissant croire qu’ils se dévouaient à une idée, en le croyant quelquefois eux-mêmes ! Dans une révolution, la vérité n’est jamais d’un côté si absolue, si lumineuse, que nous puissions la reconnaître certainement ; nous n’avons le plus souvent à choisir qu’entre des crépuscules. Alors un souvenir, une espérance, un instinct, nous décident. Pour ma part, de tous les chefs de bande qui ont combattu dans le Maine, je n’en ai rencontré qu’un seul qui ait pris les armes sans considérations de famille, sans esprit d’imitation, sans haine, sans ambition et après un libre examen : ce fut un mendiant estropié qui avait long-temps parcouru les paroisses le bissac sur l’épaule et le bâton blanc à la main.

— Louis Treton, repris-je vivement ; ainsi on m’a dit vrai, vous l’avez personnellement connu ?

— Depuis le temps où il gardait les bestiaux chez un métayer d’Astillé, dit M. le Bon, car son père, pauvre closier aux Petits-Aulnais, ne pouvait nourrir ses douze enfans, et, dès que Louis sut manier la marotte, il fut envoyé sur les friches avec un muguet. On put reconnaître chez lui, dès-lors, ces facultés sympathiques et actives qui semblent nous destiner au commandement. En attendant l’occasion de dominer les hommes, il se rendit maître de son troupeau. Les bœufs les plus rebelles et les chevaux les plus rétifs apprirent à reconnaître sa voix. Il poussait pour chacun d’eux un cri particulier auquel ils obéissaient. Assis sur le revers d’un fossé devant son feu de bruyère, il n’avait qu’à faire entendre ses appels pour qu’on les vît tous accourir. Les métayers du canton disaient, par plaisanterie, que l’enfant avait marché sur l’herbe qui attire ; mais son seul talisman était l’instinct d’observation et un dévouement affectueux pour le troupeau qui lui avait été confié ; il en donna une preuve irrécusable, mais funeste pour lui. Vous savez qu’après les jeûnes forcés de l’hiver les loups redoublent habituellement d’audace. Au retour du printemps, un de ces animaux, enragé de faim, sortit des taillis avant la nuit, s’élança dans la friche où se trouvait Louis et allait emporter un poulain, lorsque le jeune pâtre, averti par l’effroi du troupeau qui prenait la fuite, accourut et se jeta à corps perdu sur la bête féroce. Tous deux roulèrent quelque temps à travers les bruyères sans pouvoir se terrasser ; enfin un buisson arrêta l’enfant, et, pendant que le loup, retenu sous ses genoux, continuait de le mordre, il put saisir son couteau et lui scier la gorge. Le poulain avait été sauvé ; mais Treton était estropié de la jambe droite. Les soins tardifs qu’il reçut à l’hôpital d’Angers ne réussirent point à guérir une plaie dont la négligence avait fait un ulcère ; il fallut laisser le troupeau du métayer à un autre pastour et se traîner en mendiant aux portes des métairies. Cependant Louis conserva, même dans cet abaissement, l’instinct et l’exercice de sa supériorité. En retour de l’aumône reçue, il donnait un renseignement, une nouvelle, un conseil, et laissait celui qui l’avait secouru son obligé. Dans tous les jeux, il établissait la règle et la faisait respecter. Juge absolu des différends, il n’avait qu’un cri : La justice ! Son courage forçait d’abord à s’y soumettre, et sa loyauté la faisait ensuite aimer. De tous les chefs de bande, c’est le seul, avec M. Jacques, qui n’ait point laissé de double réputation. Pour eux, toutes les voix sont amies, toutes les traditions d’accord. Aussi ont-ils été les deux foyers vivans de la cause royaliste dans le Maine. L’insurrection entière tourna toujours autour d’eux, s’éclairant de leur lumière, s’échauffant de leur flamme, et, quand ils tombèrent, tout rentra dans le néant. Qui connaît leur histoire connaît celle de toute notre chouannerie.


II.

Au sortir de table, le propriétaire du Moulin-Neuf avait pris congé et était reparti ; je pus interroger plus à l’aise M. le Bon, qui, de son côté, me répondit plus librement. Il me raconta comment la révolution l’avait surpris presque au sortir du séminaire et à peine ordonné prêtre. Livré à ce premier et pacifique enchantement d’une ferveur satisfaite, sans regret du passé, heureux dans le présent et attendant les joies éternelles de l’avenir, il ne comprit rien aux colères du peuple. Contraint de se réfugier dans sa famille, il continua à y étudier ses livres, à cultiver ses fleurs, et à attendre, sous les charmilles, que Dieu eût apaisé les cœurs violens. Sa mère, vieille et aveugle, le retenait au logis ; on ignorait son retour dans le voisinage ; pendant long-temps nul ne songea ni à réclamer son saint ministère, ni à s’en armer contre lui. Retiré dans sa solitude comme dans une île, il entendait gronder l’orage sans en éprouver les secousses. Quelques mendians, qui continuaient à solliciter une aumône chaque jour plus rare à travers les villages dévastés, lui apportaient tous les vendredis des nouvelles de la guerre civile. Ils lui avaient appris les premières expéditions des frères Chouan, la destruction de l’armée catholique, et les nouveaux efforts tentés par les bandes d’insurgés.

Ces bandes, formées de Vendéens fugitifs auxquels s’étaient joints un certain nombre de Manceaux, n’avaient encore ni chefs ni organisation. Dispersées après chaque expédition, elles se reformaient pour l’expédition suivante avec des élémens nouveaux. Le plus hardi ou le mieux inspiré ce jour-là marchait à la tête des autres ; si son plan échouait et qu’un de ses compagnons trouvât mieux, il l’acceptait à l’instant pour capitaine et redevenait soldat. Ce fut ainsi que Coquereau lui-même, le plus habitué de tous à se faire obéir, reluit le commandement à Pimousse lors du combat livré sur la route de Daon à Cherré, et le reprit, quelques heures après, pour attaquer une colonne à l’entrée de Marigné. Parmi les chouans, l’égalité alors était la règle, l’autorité une exception variable et passagère.

Toutefois, dans ces alternatives de pouvoir et d’obéissance, le tour du commandement devait revenir plus souvent pour les intelligens et les braves. A ce double titre, Louis Treton ne tarda pas à conquérir sur ses compagnons de guerre l’autorité qu’il avait autrefois exercée sur ses compagnons de jeux. Sa participation à l’insurrection royaliste avait été, on le sait, le résultat d’une conviction réfléchie. Il y avait vu la défense de tout ce qu’il s’était accoutumé à aimer depuis son enfance ; c’était pour lui plus qu’une cause à servir, c’était la liberté de ses préférences et de sa foi à sauver,

La révolution, qui satisfaisait aux instincts philosophiques des villes, heurtait, en effet, toutes les habitudes d’esprit et toutes les croyances des campagnes. Or, les préjugés d’un peuple sont, comme les vérités elles-mêmes, une part de sa conscience : enlever de force à un homme son erreur, c’est opérer un malade malgré lui, et violer en ennemi l’arche sainte que la persuasion seule doit ouvrir. Que cette violence ait pu ou non être évitée, c’est une question que nous ne préjugeons point ici ; nous constatons seulement que la révolte des campagnes de l’ouest fut bien moins un mouvement politique qu’un élan d’indépendance. La plupart des Vendéens et des chouans combattaient, comme les républicains, pour la liberté, l’égalité et la fraternité humaines ; on ne différait, dans les deux camps, que sur là manière de les comprendre : les chefs nobles qui dirigèrent l’insurrection lui donnèrent un cri et un drapeau royalistes ; mais, pour qui étudie les élémens mêmes réunis sous ce drapeau, l’origine de la révolte était ailleurs. Du reste, ce double caractère royaliste et populaire eut ses représentans distincts dans la chouannerie du Maine. Jean Cottereau, lié à la monarchie et aux Talmont par une reconnaissance personnelle, combattit véritablement pour la royauté ; le mendiant Louis Treton, long-temps nourri par la charité des paroisses, combattit, comme Cathelineau, pour leur liberté.

La république avait complété ses victoires par la déroute du Mans. Le Maine était redevenu immobile et muet sous l’oppression de ce grand désastre. Parmi les combattans qui avaient survécu, les plus compromis se tenaient enfermés dans leurs tanières souterraines, les autres cherchaient à cacher leur participation à la défaite sous une soumission qui n’attestait que leur découragement. Ce fut alors que reparut dans le pays Louis Treton, à qui la plaque de fer-blanc destinée à garantir sa blessure toujours ouverte avait fait donner le surnom de Jambe-d’Argent. Lui aussi sortait de la bataille. Il avait encore le visage pâle de longues privations, la barbe hérissée, les mains noires de poudre et les baillons teints de sang ; mais son courage était ferme et entier. Il s’arrêtait aux portes de chaque métairie, appelait les jeunes gens par leurs noms et les encourageait à reprendre les armes. Il ne leur parlait pas de la royauté détruite ou de la noblesse abolie, mais de leurs églises où les cloches étaient silencieuses, de leurs villages occupés par des soldats comme une terre conquise, de leur foi déshonorée par la contrainte ou l’insulte. La voix de Jambe-d’Argent, assez forte, quand elle s’élevait, pour dominer tous les retentissemens de la bataille, devenait, au besoin, caressante ; sa parole était comme l’onde, tantôt renversant avec fracas, tantôt pénétrant sans bruit, mais toujours irrésistible. — Quand il voulait causer, répétait avec émotion, trente années plus tard, un de ses compagnons d’armes, Planchenault, dit Coeur-de-Roi, les cœurs venaient se faire prendre comme les petits oiseaux en hiver. Il vous conduisait contre votre volonté, sans qu’on s’en aperçût, et on se demandait ensuite comment cela avait pu arriver. Quand même j’aurais dû mourir pour lui une fois chaque jour, je l’aurais fait sans réclamation et sans me lasser, car j’avais besoin de le voir content.

Comme on le pense bien, Jambe-d’Argent n’en était point venu là tout d’un coup. D’abord confondu avec les autres chouans, il leur avait laissé faire l’expérience de sa supériorité. Il s’était successivement dévoué pour chacun, et tous, avant de devenir ses soldats, avaient été ses obligés. Moustache surtout ne pouvait oublier que, surpris par les bleus sur la route de Cossé, il avait dû à Jambe-d’Argent de revenir sain et sauf et sans déshonneur parmi les siens. Appuyés épaule contre épaule, tous deux avaient traversé, le fusil en joue et au petit pas, les rangs des républicains qui, frappés d’admiration, s’étaient écartés en criant : — Laissez passer les braves ! . — Dès ce jour, l’ancien garde-chasse du marquis de Monteclerc avait dit : — Il faut que tu sois notre chef. Et il ne négligea rien pour préparer à ce choix les autres insurgés.

Les victoires de la Bodiniére, puis de Nuillé, qu’ils durent à Jambe-d’Argent, et la défaite d’Ahuillé, par laquelle ils furent punis d’avoir repoussé ses conseils, décidèrent sa nomination. Ceux qui avaient cherché dans la guerre civile une cocarde pour couvrir leurs crimes osèrent seuls protester. De ce nombre furent Moulins, lâche bandit, instruit à toutes les bassesses dans les égouts de la gabelle, et bon seulement à colporter la terreur au moyen de marches prodigieuses ; Barbier, dit la Risque, Jamois, surnommé Place-Nette, et enfin Mousqueton, cet horrible Quasimodo de la chouannerie, que l’odeur du sang enivrait comme le vin, et qui sabrait les prisonniers à petits coups pour sa réjouissance.

Jambe-d’Argent montra dès-lors l’esprit de conduite qui annonce le chef de parti. Bien qu’il méprisât les hommes qui lui contestaient le commandement, il s’efforça d’apaiser leur mauvaise humeur ; car il savait que dans les guerres civiles on n’a pas le choix des instrumens, et que l’on combat avec toutes les armes qui peuvent frapper l’ennemi. Voulant donc épargner à leur orgueil une obéissance immédiate, il les engagea à visiter les paroisses afin d’y propager la révolte. L’époque de la moisson arrivait d’ailleurs, et tous les jeunes gens qui avaient pris les armes allaient retourner dans leur famille pour assister à la fête de la gerbe. Le nouveau chef résolut d’employer cette trêve passagère à organiser la reprise des hostilités. Il avait longuement étudié toutes les chances de cette guerre de moucherons contre le lion républicain ; il savait que, pour perpétuer une lutte inégale, l’important était d’envelopper sa faiblesse de mystère, de se montrer partout en ne s’arrêtant nulle part, d’enserrer enfin l’ennemi dans un réseau d’adversaires invisibles qui pussent le forcer à se tenir la baïonnette croisée devant le vide et à s’énerver dans cette fièvre de l’attente et de l’inconnu, la plus redoutable de toutes les maladies pour les forts.

Le difficile était de faire accepter un pareil plan. Si les compagnons d’enfance ou de combat de Louis Treton ne remarquaient plus sa jambe malade et ses haillons, la noblesse y prenait garde ; sa visite aux gentilshommes bretons le lui avait prouvé. Son autorité, justifiée par le seul mérite, était aux yeux de ceux-ci une usurpation tout au plus tolérée. Vu le malheur des temps, les gens bien nés pouvaient lui permettre de mourir à leurs côtés, mais non recevoir de lui des conseils, ni une direction. Pour ceux qui arrivaient de Coblentz, il ne suffisait pas que la raison fût la raison ; il fallait encore qu’elle fût de bon lieu. Jambe-d’Argent le savait, et, voulant avant tout l’adoption de ses idées, il leur chercha un père adoptif.

Son choix s’arrêta sur un gentilhomme étranger au Maine, qui s’y était fait connaître dans ces derniers mois. M. Jacques se donnait pour un officier vendéen forcé de cacher son véritable nom. Il avait paru sur la rive droite de la Mayenne peu après la destruction de l’armée catholique ; mais il n’y commandait aucune bande, et ne se montrait d’habitude que dans les momens les plus périlleux et lorsque tout semblait désespéré. On l’apercevait alors, tout à coup, aux premiers rangs ; où il donnait un ordre, faisait exécuter un mouvement, et la déroute se transformait aussitôt en victoire. C’était le Deus ex machinâ de ce drame guerrier. On comprend de quel prestige ces interventions triomphantes avaient dû l’entourer. Tout en lui d’ailleurs était fait pour exciter l’imagination populaire ; il était jeune, beau et doué de cette fascination à la fois impérieuse et pénétrante qui improvise les royautés. Son costume avait, comme celui de tous les officiers vendéens, quelque chose de chevaleresque qui fixait les regards sur les graces de sa personne. Dans les châteaux royalistes où il avait été reçu, les dames vantaient ses talens d’artiste et ses manières d’homme du monde ; les ecclésiastiques, qu’il avait plusieurs fois protégés dans leur fuite, parlaient de son érudition et de ses vues profondes ; enfin les paysans dont il avait partagé les expéditions répétaient que nul ne l’égalait pour manier un fusil, monter à cheval ou conduire une barque. Il fatiguait les plus vigoureux marcheurs, paraissait ne sentir ni la faim, ni la soif, supportait sans y prendre garde le vent, la pluie et le soleil. Il parlait peu ; mais chacune de ses paroles laissait un souvenir. Dans les haltes, on le voyait s’asseoir à l’écart, relire des lettres ou se promener en murmurant des phrases cadencées dont le sens échappait à ses rustiques compagnons. Enfin il possédait cette merveilleuse faculté de doubler son esprit pour le partager entre plusieurs préoccupations. On l’avait vu dans le même instant donner un ordre, écouter un rapport et écrire un billet, sans que sa pensée en parût ralentie ou troublée.

Ajoutez à tant de dons l’irrésistible puissance du mystère ! On ne connaissait ni ses retraites, ni ses ressources, ni ses moyens de communication. Il paraissait et disparaissait comme ces champions des romans de chevalerie que l’on voyait arriver la visière baissée, enlever tous les prix du tournoi, puis s’éclipser, dans un nuage de poussière. Aussi toutes les suppositions avaient-elles été épuisées à son sujet. Après lui avoir successivement attribué les noms les plus connus de la Vendée, on commença à répéter tout bas celui du duc d’Enghien. Il venait, disait-on, pour reconnaître le pays, en étudier les forces et préparer l’arrivée du comte d’Artois, espèce de messie politique toujours promis aux royalistes et toujours vainement attendu.

Vrai ou faux, un pareil bruit donnait à M. Jacques l’autorité du rang qui manquait à Jambe-d’Argent pour discipliner la chouannerie. Ce dernier lui demanda une entrevue. Le rendez-vous devait avoir lieu au château de Champ-Fleuri, près de Laval. Arrivé à la grande avenue, Treton, qui avait avec lui deux de ses gens, la France et Sans-Peur, s’arrêta tout à coup près de la barrière. Il était pâle, ému et semblait hésiter. Ses deux compagnons lui demandèrent à quoi il pensait.

— Je pense, répondit Jambe-d’Argent, que le sort des paroisses va dépendre de ce que décidera M. Jacques, et que je ne saurai peut-être pas lui expliquer ce que je comprends, car les idées ressemblent aux coups de fusil : pour qu’elles portent, ce n’est pas tout de faire feu, il faut encore viser. Aussi j’ai un poids sur le cœur en pensant à la grandeur de ce que je vais faire et au peu que je suis.

— Allons donc ! répondirent les chouans, qui ne comprenaient pas ces angoisses d’une grande conscience, n’es-tu pas le plus fin gars de ce côté-ci de l’eau ? Tu parleras bien, et, avec l’aide de Dieu, M. Jacques sera content.

— Oui, avec l’aide de Dieu ! reprit vivement Treton ; il ne faut pas désespérer tant qu’il est pour nous.

Et il se remit en marche vers le château.

Ses craintes ne devaient point, du reste, se réaliser. M. Jacques comprit son plan et l’adopta avec chaleur. Il fut décidé entre eux que chaque bande resterait sur sa paroisse sous le commandement du capitaine qu’elle s’était choisi, mais qu’un chef suprême imprimerait l’unité à la guerre en dirigeant les efforts partiels et les réunissant au besoin. Un service régulier devait être établi pour les dépêches ; on disperserait dans les bois et dans les closeries des dépôts de vivres et de munitions ; les pâtres devaient servir de guetteurs, les mendians d’espions, les femmes de messagers. On désigna des quartiers-généraux auxquels furent donnés de nouveaux noms pour dérouter les bleus. Jambe-d’Argent choisit la métairie du grand Bordage qu’il appela le camp des hauts Prés. Ce fut là qu’il se rendit pour organiser l’insurrection d’après le plan convenu. Son premier soin fut de préparer dans la métairie une retraite aux prêtres fugitifs, aux femmes proscrites et aux blessés. Il ménagea pour cela, dans les litières de l’étable amoncelées, selon l’usage, contre le pignon, un vide d’environ dix pieds garni de planches. Ce réduit communiquait, à travers le mur, avec une seconde cachette, plus vaste, ménagée au centre du grenier à foin. Le jour et l’air arrivaient par le haut. Ces deux retraites furent établies avec tant d’adresse, que les bleus fouillèrent vingt fois la métairie du grand Bordage sans pouvoir rien découvrir.

Ces précautions prises et la moisson achevée, l’agitation recommença partout. Malgré la mort du jeune la Raitrie, la rive droite de la Mayenne resta soulevée. Le Comte occupait les environs de Craon et d’Athé ; Fortin se montrait vers Lassay ; trois déserteurs, connus sous les surnoms de Rochambeau, de Custines et de Lafayette, tenaient les bleus en échec dans la paroisse de la Chapelle-au-Ribou ; les frères Lasseux formaient une bande près d’Ernée, et M. Duboisguy n’avait pas quitté la forêt de Fougère. Quant au Bas-Maine, Coquereau était revenu dans la campagne de Château-Gonthier ; Garot, Branche-d’Or, Francœur, soulevaient leurs villages, et les frères Chouan défendaient toujours le bois de Misdon. Tout se prépara pour associer ces élémens de révolte et pour en assurer la continuité. Jusqu’alors, la chouannerie du Maine n’avait été qu’une sorte de braconnage où les bleus remplaçaient le gibier ; elle allait enfin devenir une guerre.

La première entreprise importante fut contre le bourg d’Astillé, défendu par un fort détachement républicain. Jambe-d’Argent convoqua pour cette expédition tous les chefs de bande qui purent être avertis. Sa troupe, forte d’environ six cents hommes, fut partagée par lui en deux colonnes inégales. La première, moins nombreuse, devait tourner le bourg et attendre, pour se montrer, l’attaque de la seconde, dont il prit lui-même le commandement. Il cerna d’abord un petit hameau placé sur la route. Cinq soldats républicains qui y furent surpris proposèrent de décider la garnison d’Astillé à se rendre sans combat ; mais il n’était déjà plus temps. La première colonne avait commencé le feu malgré les ordres de Jambe-d’Argent, qui accourut au bruit de la fusillade. En arrivant, il trouva que les bleus s’étaient retranchés dans l’église et s’y défendaient avec avantage. Ses compagnons, voyant que quiconque voulait approcher était infailliblement atteint, se précipitèrent dans les maisons, d’où ils croyaient pouvoir tirer sur l’ennemi avec moins de danger ; mais alors les habitans, effrayés, prirent la fuite au milieu des balles qui se croisaient, et, en un instant, la place fut couverte de femmes éperdues, de morts et de blessés, dont les cris empêchaient de faire entendre aucun commandement.

Jambe-d’Argent, qui avait espéré enlever par surprise le poste républicain, comprit que la précipitation et la désobéissance de son avant-garde avaient tout compromis. La fusillade, entendue des cantonnemens voisins, allait les attirer sur Astillé. En prolongeant l’attaque, on s’exposait à être enveloppé. Il ne restait plus d’espoir que dans l’intervention proposée par les cinq prisonniers faits au hameau de La Porte. Il les fit demander à la hâte ; mais, dans ce moment même, ceux qu’il avait préposés à leur garde accoururent, pâles d’horreur, en criant que Mousqueton venait de les égorger. Il n’avait voulu écouter ni les représentations des chouans, ni les prières de ces malheureux, qui lui demandaient grace ; il les avait sabrés tous cinq, les mains jointes et à genoux ! Lui-même parut dans ce moment. Il accourait de son pas inégal, le visage marbré par le sang des victimes, ses yeux louches enflammés d’un délire sauvage et poussant ces cris de bête fauve qui le faisaient reconnaître entre tous. Il venait de découvrir un amas de fagots qu’il montrait à ses compagnons.

— Vite, vite, criait-il, dressez les bourrées et apportez le feu.

— Que veux-tu faire ? demanda Treton.

— Brûler l’église, dit Mousqueton, pour que les bleus changent de couleur et deviennent rouges.

Les chouans répondirent par une acclamation et coururent aux fagots. Jambe-d’Argent, déjà ému du meurtre des prisonniers, se senti saisi de pitié pour les malheureux que l’on allait brûler. Il s’élança vers ses gens, auxquels il défendit de passer outre. Une réclamation générale s’éleva.

— C’est le seul moyen, répétaient toutes les voix ; tu ne peux nous empêcher de combattre les patauds. Ce serait une honte à toi de les défendre.

Et les fascines continuaient à s’entasser ; déjà elles touchaient le toit ; vingt torches de paille venaient de s’allumer et allaient y mettre le feu. Jambe-d’Argent arma son fusil.

— Eh bien ! s’écria-t-il, aucun de vous n’approchera sans avoir les deux pieds dans mon sang, car il faudra me tuer avant de pouvoir dire qu’une troupe que je commande a mis le feu à l’église où j’ai été baptisé.

Ces mots troublèrent les chouans : ils se regardèrent avec hésitation. Le souvenir invoqué par Treton était précisément le seul qui pût agir sur ces imaginations naïves.

— Au fait, c’est là qu’il est devenu chrétien, se dirent-ils l’un à l’autre. Et, malgré eux, saisis de respect, ils éteignirent les torches sous leurs sabots et s’éloignèrent lentement.

Dès le soir même, les républicains évacuèrent Astillé avec leurs blessés. Un seul ne les suivit pas. C’était un jeune soldat atteint d’une balle à la poitrine dès les premiers coups de fusil tirés par l’avant-garde royaliste, et qui, n’ayant pu gagner l’église, était allé tomber devant le seuil d’une pauvre fileuse nommée Madeleine. Au milieu des décharges de mousqueterie et des cris de terreur poussés par les fuyards, Madeleine avait entendu les plaintes du blessé. Elle entr’ouvrit la porte et le vit qui se tordait dans une mare de sang. Ses yeux se remplirent de larmes.

— Jésus ! voyez ce pauvre malheureux qui va trépasser faute de secours, dit-elle à sa soeur.

— Au nom de Dieu ! refermez l’huis, Madeleine, répliqua celle-ci épouvantée ; si les gars voyaient que vous avez pitié d’un bleu, ils viendraient nous massacrer.

Madeleine repoussa la porte ; mais les plaintes du soldat lui arrivaient toujours pendant les pauses de la bataille, seulement elles allaient s’affaiblissant. Le cœur de la courageuse fille se révolta.

— On ne peut pourtant pas laisser ainsi à l’abandon une créature du bon Dieu, dit-elle. Cachez-vous, ma sœur, puisque vous craignez de mourir ; pour moi, je sauverai le blessé, si la Vierge le permet.

A ces mots, elle rouvrit la porte sans hésiter, traversa la rue sous une grêle de balles, et arriva au soldat, qu’elle s’efforça de soulever ; mais c’était un fardeau trop lourd pour ses forces. Elle revint alors prendre deux écheveaux du chanvre qu’elle avait filé, les passa sous les bras du mourant, et put le traîner ainsi jusque dans sa cabane, où, malgré son épouvante, sa sœur l’aida à le panser. Après le départ des républicains, quelques voisins de Madeleine, qui voulaient se faire bien venir des chouans, allèrent la dénoncer à Jambe-d’Argent.

— Sur mon salut, s’écria-t-il, quand on lui eut tout raconté, voilà une femme que je voudrais avoir pour sœur !

— Mais le bleu qu’elle a sauvé ? reprirent les dénonciateurs déconcertés.

— Je me charge de lui, répondit Treton.

Il envoya, en effet, dès le soir même, un de ses compagnons, le Grand-Chasseur, qui plaça le blessé sur un cheval et le conduisit au cantonnement de Cossé.

Quelques jours après, Treton alla attaquer le poste de Parné, qu’il enleva, ainsi que ceux de Froid-Fond et de Longue-Fuye. La mort de Jean Chouan avait ajouté à sa bande celle du bois de Misdon ; il se mit en campagne à la tête de cette nouvelle troupe, et força successivement quatorze cantonnemens républicains. De son côté, Francœur décimait les grenadiers de Meslay, et Coquereau s’emparait de Saint-Laurent et de Cherré. Grace au plan de Jambe-d’Argent, la guerre avait ainsi changé de caractère. Les insurgés, jusqu’alors traqués dans les bois, en sortaient à leur tour pour assiéger les patriotes dans leurs villages.

Malheureusement quelques gentilshommes chefs de bande restaient en dehors du mouvement. Dédaignant de se mêler à ces paysans qui combattaient sans attendre leurs ordres, ils continuaient à prouver leur dévouement par de ridicules intrigues et de plus ridicules espérances. L’un d’eux, qui habitait le district où commandait Louis Treton, après avoir embauché à prix d’or les chouans les plus aguerris des bandes voisines, s’en était formé une garde personnelle uniquement employée à défendre son château. Jambe-d’Argent, averti qu’il enlevait à l’insurrection ses meilleurs soldats, voulut le voir. Il se rendit chez lui avec son frère et un autre chouan nommé Priou. Le gentilhomme donnait précisément à dîner et venait de se mettre à table avec sa compagnie. Il n’y avait là que de nobles dames en grande parure, des émigrés revenant de chercher la France en Allemagne, et quelques abbés chargés, comme dans le bon temps, de chanter au dessert Bacchus et l’Amour. On fit entrer les trois chouans sans que personne se dérangeât. Jambe-d’Argent, qui voulait éviter un débat devant témoins, demanda s’il ne pouvait parler seul au maître.

— C’est moi, tu n’as qu’à dire ce qui t’amène, répondit le gentilhomme.

— Je dirai donc, reprit Jambe-d’Argent, que je viens pour vous rappeler à votre devoir.

Et comme tout le monde avait relevé la tête avec surprise, il expliqua la nécessité de l’insurrection, reprocha au gentilhomme son inaction, et l’avertit de ne plus occuper à la seule défense de ses plaisirs des gens indispensables à la défense des paroisses. Les nobles convives avaient écouté, stupéfaits et indignés ; quant au maître du château, il ricanait en émiettant un petit pain de froment, luxe inoui pour l’époque, et en jetant ses débris à une grande levrette couchée à ses pieds. Quand Treton eut achevé, il regarda sa compagnie :

— Voilà où nous en sommes, messieurs, dit-il avec une ironie hautaine ; la révolution a gâté jusqu’à nos campagnes, et la noblesse n’a plus à choisir qu’entre la scélératesse des républicains bleus ou l’insolence des républicains blancs. Heureusement que les premiers n’osent venir ici et que je puis faire jeter les seconds à la porte.

Il avait avancé la main vers une sonnette d’argent placée devant lui ; Treton changea de couleur, et ses yeux s’allumèrent.

— Le maître d’ici n’a pas réfléchi à ses paroles, dit-il en se contenant avec peine ; j’attends sa réponse…

— Tu vas la connaître, interrompit le châtelain, qui avait sonné.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, reprit le chouan, dont la patience était à bout.

— Chassez cet homme, dit le noble en s’adressant aux valets qui venaient d’entrer.

Jambe-d’Argent recula d’abord comme étourdi ; puis, sa colère faisant explosion :

— Ah ! malheureux ! s’écria-t-il, puisque tu as oublié que cet homme était ton chef, tu lui rendras raison comme à ton égal.

Et, hors de lui, il se précipita le sabre à la main vers le gentilhomme. Son frère, effrayé, le saisit à deux bras, mais, fou de colère, il ne le reconnut point et le frappa à la tête du pommeau de son sabre. Ce fut seulement au cri poussé par Pierre qu’il baissa les yeux, vit couler le sang et comprit ce qu’il avait fait. A l’instant même, toute sa fureur tomba et fit place à une douleur désespérée. Il entraîna le blessé à l’écart, étancha son sang et le serra dans ses bras en lui demandant pardon de sa violence. Enfin, quand il se fut assuré que le coup porté était sans danger, il se retourna vers le gentilhomme, que l’on engageait en vain à se retirer.

— Monsieur n’a plus rien à craindre de moi, dit-il, Dieu m’a trop puni d’avoir pris garde à ses injures. Il peut continuer désormais à se divertir librement avec la noblesse, tandis que nous autres, pauvres gens, nous nous battrons pour elle.

Et, sortant sans rien ajouter, il regagna le camp des hauts Prés.

Ce qui venait de se passer lui prouvait encore mieux la nécessité d’un chef supérieur dont l’autorité ne fût point entachée de roture. Par malheur, M. Jacques, dont il devait faire agréer la nomination par les chefs des deux rives, avait subitement disparu. On l’avait vu pour la dernière fois longer les prairies de Chailland au galop de son cheval, traverser la Mayenne et s’enfoncer dans les bois de Montsurs. Depuis il ne s’était plus remontré, et toutes les recherches pour retrouver ses traces avaient été inutiles. Jambe-d’Argent se décida à le faire nommer sans attendre son retour, et donna en conséquence rendez-vous à tous les chefs de bande de la rive droite près de l’étang de la Ramée ; mais les républicains furent avertis de ce mouvement par l’imprudence ou la trahison d’un messager. En arrivant au lieu convenu, Treton y rencontra un premier détachement de bleus qu’il extermina après trois heures de combat. A peine avait-il eu le temps de relever ses blessés, qu’un second détachement parut. La lutte, cette fois, fut plus longue, mais se termina encore à l’avantage des chouans. Enfin, au moment où ceux-ci reformaient leur bande dispersée, un troisième détachement se présenta à l’improviste et ne se retira qu’après avoir perdu une vingtaine d’hommes.

Ces engagemens successifs s’étaient prolongés jusqu’au soir. Les chouans, qui tombaient de lassitude et de faim, ne songeaient plus qu’à trouver une retraite lorsqu’une colonne de cinquante patriotes les atteignit en vue des bois de la Chapelle du Bourg-le-Prêtre, et recommença l’attaque. La partie était, cette fois, trop inégale. Jambe-d’Argent ordonna à ses gens de se jeter derrière les buissons et de gagner le fourré, tandis qu’il restait en arrière pour rallier les traînards et occuper l’ennemi ; mais, presque à la lisière du bois, une balle l’atteignit au moment où il faisait face aux bleus, lui laboura la poitrine et sortit par-dessous son épaule. En le voyant tomber, tous les chouans s’arrêtèrent.

— Ce n’est qu’un homme mort, dit Jambe-d’Argent, qui vomissait des flots de sang ; sauvez la bande et laissez-moi.

— Non pas, s’écria Priou ; nous avons été ensemble tout petits, et, s’il plaît au bon Dieu, nous mourrons le même jour. Que les autres amusent un peu les patauds, moi je me charge de t’emmener.

Et, enlevant Jambe-d’Argent dans ses bras, il courut avec lui jusqu’au fourré, où les bleus cessèrent de les poursuivre.

Le soir même, Treton fut transporté dans la métairie des Gennétés, tandis que des messagers partaient pour chercher un prêtre et un médecin. Le médecin vint sur-le-champ, examina la blessure, et déclara qu’elle n’était point mortelle ; mais le prêtre sur lequel on comptait se trouva absent. On s’adressa à un second, vieux et malade, qui ne put quitter sa retraite, puis à un troisième qui eut peur. Enfin, de proche en proche, on arriva jusqu’à M. le Bon. Ses convictions et son ministère lui faisaient un devoir d’accueillir la prière qui lui était adressée ; il prétexta une visite à des parens afin de ne pas effrayer sa mère, et suivit le messager.


III.

Mon guide, me dit le vieux curé, était un mendiant perclus de la jambe droite, qui se traînait péniblement sur un seul pied. Je pensai que le voyage serait singulièrement prolongé par les lenteurs d’un pareil compagnon ; mais à peine fûmes-nous à la lisière des taillis qu’il releva sa béquille et se mit à marcher devant moi d’un pas leste. Nous atteignîmes ainsi, en peu de temps, une petite closerie où il annonça son arrivée par l’espèce de psalmodie qu’emploient les Poitevins et les Mainiaux pour arauder [2] leurs boeufs. Presque aussitôt une femme sortit, échangea avec lui quelques paroles, puis rentra. Lorsqu’elle reparut, son nouveau costume et sa démarche lui donnaient toutes les apparences de la grossesse.

— Il y a ici près des postes républicains qui auraient pu me reconnaître et nous arrêter, me dit alors mon guide ; mais ils ne vous diront rien quand ils vous verront avec une tête blanche qui va devenir nourrice. Ayez soin seulement de regarder les bleus en face quand vous passerez et de ne point presser le pas.

Je suivis le conseil, et nous arrivâmes sans difficulté à une friche où ma conductrice me remit aux soins d’un enfant occupé à fabriquer des sifflets d’écorce de frêne. Celui-ci me conduisit, à travers champs, jusqu’à la porte d’un moulin, où il me laissa après avoir fait entendre un certain nombre de sifflemens cadencés. Un garçon meunier arriva alors avec sa corde et sa faucille, comme pour couper de l’herbe, me fit signe de le suivre, et nous descendîmes ensemble vers les prairies ; mais nous rencontrâmes peu après un émondeur avec lequel mon guide échangea quelques mots qui lui firent rebrousser chemin. Arrivé à une petite auberge isolée, il me confia à un charbonnier, qui prit encore une autre direction. Il était évident que Jambe-d’Argent, poursuivi par les bleus, avait été forcé de quitter les Gennétés, et que nous errions à sa recherche. Enfin, après plusieurs nouveaux changemens de conducteurs et beaucoup de détours, nous arrivâmes le soir à un placis au milieu duquel s’élevait une cahutte de sabotier. C’était là que le blessé venait d’être transporté.

Je le trouvai couché dans un coin de la cabane, sur un lit de feuilles sèches recouvert de peaux de chèvres. Il venait de tomber dans un assoupissement léthargique. Je fis signe de ne pas le troubler, et je m’approchai avec émotion. Ses traits n’avaient rien perdu de leur mâle noblesse. Quelques mèches de cheveux que le sang figé collait à ses tempes en faisaient seulement ressortir la pâleur. Ses lèvres entr’ouvertes étaient frissonnantes, sa respiration ressemblait à un râle. Je restai quelque temps debout près du lit, effrayé de ces lugubres symptômes ; mais peu à peu les voix des chouans, qui s’étaient tus à mon entrée, s’élevèrent de nouveau et finirent par attirer mon attention. Ils étaient huit ou dix, assis à l’autre bout de la hutte, le sabre sur la cuisse et le fusil entre les genoux. Les lueurs vacillantes d’un feu de bruyère donnaient à ce groupe un caractère si étrange, que mon regard s’y arrêta involontairement. Sauf Coeur-de-Roi, je voyais alors tous ces hommes pour la première fois, mais leur conversation me les eut bientôt fait connaître. A la droite du foyer était Mousqueton, accroupi sur ses jambes torses et tenant par les ailes un roitelet vivant qu’il présentait et retirait alternativement à un chat fauve. Son œil hagard suivait tous les efforts du tigre domestique pour saisir sa proie, et à chaque palpitation, à chaque cri de l’oiseau, un éclat de rire crispait sa face livide. Saint-Martin, assis devant lui, regardait d’un air distrait ; rien, dans sa figure vulgaire, n’annonçait alors l’audacieux meurtrier qui devait entrer, en plein midi, au bourg fortifié de Morannes, présenter au commissaire du pouvoir exécutif Millières un billet renfermant ces seuls mots : Donne ton ange à Dieu, tu vas mourir, et le frapper de trois coups de poignard avant qu’il eût achevé de les lire. A ses côtés se tenait Moustache, dont la silhouette énergique se détachait sur la muraille éclairée ; puis le Grand-Chasseur, doux et héroïque visage que couronnait une chevelure argentée avant le temps. Derrière eux, Moulins se balançait sur ses hautes jambes nerveuses en jetant à travers l’entretien quelques plaisanteries obscènes, tandis que le Murat de la chouannerie, Francceur, orné de plumets, d’oripeaux et de rubans, causait avec la France, jeune garçon arrêté quelques jours auparavant à Laval sous un déguisement de paysanne, et qui avait réussi à s’échapper de prison.

Tous parlaient de la blessure de Jambe-d’Argent et de la disparition de M. Jacques, qui les laissaient sans direction. La France assurait que ce dernier avait été fait prisonnier par les bleus et exécuté à Mortagne ; Saint-Martin racontait qu’il s’était rendu près de M. de Scépeaux, en Anjou, où il avait péri dans un engagement. Enfin Moustache affirmait qu’il était mort de maladie dans un château du haut-Maine et qu’on lui avait montré sa fosse. Bien que contradictoires dans les détails, toutes ces versions s’accordaient sur ce point, que M. Jacques n’existait plus et que la chouannerie du Maine allait se trouver sans chef.

— Eh bien ! après, dit Moulins, à qui les lamentations de ses compagnons avaient fait hausser les épaules, ne dirait-on pas qu’elle doit en mourir ? Ne craignez donc rien, l’étoffe pour général, ça ne manque jamais. Si le nôtre est usé, on en fera un autre tout neuf.

— Et le gabelou espère qu’on le taillera dans sa peau ? objecta Francœur ironiquement.

— Pourquoi donc pas aussi bien que dans la tienne ? répliqua Moulins, dont les gros sourcils noirs s’agitèrent ; j’ai brûlé de la poudre pour la bonne cause quand tu portais encore l’uniforme des bleus.

— Possible, dit Francoeur, que la réquisition avait effectivement forcé à servir quelque temps parmi les républicains, mais ta poudre était de la poudre perdue.

— Pourquoi cela ?

— Parce que tu tires de trop loin et que ton fusil est chargé à sel.

Cette double allusion à la prudence bien connue de Moulins et aux vols commis dans son premier métier excita un rire général. Le gabelou pâlit. Comme tous les lâches féroces, il avait de ces élans désespérés où la fureur lui tenait lieu de courage. Il se précipita sur son fusil avec une sorte de rugissement ; Francœur fit un bond en arrière et se trouva de l’autre côté du foyer, le pistolet à la main. On entendit à la fois le craquement des deux batteries qui s’armaient : par un mouvement instinctif, tous les témoins baissèrent la tête.

— Bas les armes ! cria tout à coup une voix forte.

Moulins et Francoeur tressaillirent, et leurs yeux se tournèrent en même temps vers le lit du blessé. Il venait de rejeter les peaux de chèvre qui le couvraient : les mains convulsivement cramponnées aux branchages de la hutte, il fit un effort suprême, se redressa d’abord sur les genoux, puis se tint debout.

— Bas les armes ! répéta-t-il en s’avançant entre les deux adversaires d’un pas chancelant.

Tous deux s’écartèrent ; le fusil et le pistolet s’étaient abaissés. Treton s’appuya à la cloison de pisé qui formait le foyer. De longues traînées de sang marbraient les bandages qui ceignaient sa poitrine ; un frémissement de colère agitait les muscles de son visage.

— Ah ! vous vous disputez déjà le commandement, dit-il d’un accent saccadé ; qui donc vous a promis ma mort ? M’avez-vous déjà creusé un trou dans la terre ? Ah ! c’est toi, Moulins, et toi, Francœur, qui voulez me remplacer ! Eh bien ! voyons ce que vous savez faire : allons ensemble chercher les bleus. Vite, vite, un fusil ; amenez-moi un cheval ! Je veux que l’on voie qui mérite d’être le chef ici !

La voix de Jambe-d’Argent, forte d’abord, était devenue entrecoupée et confuse ; sa tête semblait flotter ; il voulut se détacher du mur et glissa dans les bras de Moustache. Je le fis porter sur son lit de feuilles, je m’assis à terre près du chevet, et je m’efforçai de l’apaiser par de douces paroles : il me regarda fixement, me reconnut, et à l’instant ses idées prirent une nouvelle direction. Je lui parlais sans suite, mais avec une tendresse qui suppléait à l’éloquence. Son cœur s’ouvrit à mes exhortations, à mes encouragemens ; il voulut se confesser à moi et écouta mes conseils avec la soumission d’un enfant.

Les chouans avaient quitté la hutte l’un après l’autre, pour laisser plus de liberté à cet épanchement réciproque. Notre entretien, prolongé par les ressouvenirs des jeunes années, ne paraissait point encore près de finir quand il fut interrompu par un bruit de pas et un murmure de voix. Jambe-d’Argent redressa la tête avec inquiétude. Tout à coup la claie qui servait de porte fut repoussée avec violence, et un homme, en costume de gendarme, se précipita dans la hutte.

Place-Nette ! s’écria le blessé.

— J’arrive à temps, répliqua le chouan, qui haletait et avait perdu son chapeau, vite, mon Louis, lève-toi, voici les bleus !

— Les bleus ! répéta Treton, dont les traits se ranimèrent, donne-moi ton fusil !

— Non, non, interrompit Place-Nette, qui se dépouillait à la hâte de son déguisement ; nous avons le temps de partir, et ils trouveront le nid sans la couvée. Pierre va t’amener un cheval. Tâche seulement de raffermir ton cœur jusqu’au Camp-Rouge, où tu pourras te reposer.

J’aidai Jambe-d’Argent à se relever sur son séant et à s’envelopper dans une couverture, tandis que Place-Nette nous racontait quel hasard providentiel lui avait fait connaître le projet des bleus. Entré à Laval sous ses habits de gendarme pour acheter de la poudre, il y avait été arrêté par un officier républicain qui avait remis à sa garde un soldat arrivé trop tard au rendez-vous de sa compagnie. Tout en désarmant le pataud et en le conduisant à la prison, Place-Nette avait appris de lui que le détachement dont il avait dû faire partie allait fouiller les bois où Jambe-d’Argent se trouvait caché. Justement effrayé, le chouan avait aussitôt quitté la ville en courant et s’était jeté dans des chemins de traverse qui lui avaient permis de devancer les bleus [3]. Le cheval que l’on était allé chercher pour le blessé arriva presque aussitôt ; on l’y plaça avec précaution, son frère prit la bride, et tous deux s’éloignèrent.

Le reste de la bande achevait également ses préparatifs de départ, mais avec une lenteur qui prouvait le découragement du plus grand nombre. Pendant que Moustache, la France et le Grand-Chasseur prenaient la même direction que Jambe-d’Argent, les autres se consultaient à demi-voix, et chacun ouvrait un avis différent. Moulins parlait de rejoindre Coquereau, Francceur et Mousqueton voulaient repasser la Mayenne, Saint-Martin proposait de gagner l’Anjou, où il connaissait plusieurs chefs. Planchenault, dit Coeur-de-Roi, était resté seul à l’écart et étranger à ce débat. Les deux mains appuyées sur le canon de son fusil, il regardait et écoutait tout d’un air sombre.

— La bande va-t-elle se disperser ainsi, au lieu d’attendre le rétablissement de Jambe-d’Argent ? demandai-je étonné.

— Monsieur l’abbé le voit, répondit Planchenault brusquement.

— Personne n’a donc assez d’autorité sur eux pour les retenir ?

— Personne, si ce n’est M. Jacques !

— Et il est mort ?

— Mort ! reprit Coeur-de-Roi pensif, c’est à savoir.

— Auriez-vous quelque nouvelle de lui ? demandai-je vivement.

Il fut un instant avant de répondre, puis il me regarda en face.

— Quand j’en aurais, dit-il, que pourrais-je faire maintenant ?

— Mais l’avertir de ce qui se passe !

Il secoua la tête.

— C’est un devoir de conscience, ajoutai-je avec plus d’insistance.

— Alors c’en serait également un pour monsieur l’abbé ? dit-il.

— Si je savais ce que vous semblez savoir…

— Monsieur l’abbé remplirait ce devoir ?

— Sans doute !

— Qu’il vienne donc avec moi ! s’écria le chouan, qui se redressa. Aussi bien, tout ce que je pourrais dire serait inutile, tandis que vos paroles changeront peut-être bien des choses. Si quelqu’un doit ressusciter M. Jacques, ce ne peut être qu’un prêtre.

— Partons alors, répliquai-je.

— Allons, dit Coeur-de-Roi, à la garde du bon Dieu !

Et, jetant son fusil sur l’épaule, il marcha devant moi.

En atteignant la lisière du bois, nous entendîmes distinctement les pas cadencés du détachement qui se dirigeait vers le placis. Mon guide et moi, nous nous enfonçâmes davantage dans le fourré, et, au bout d’une heure de marche parmi les halliers, nous atteignîmes un chemin creux dont nous suivîmes la berge. Je voulus alors interroger Coeur-de-Roi ; mais il éluda toutes mes demandes, en répétant que c’était à M. Jacques de me répondre et qu’il faisait déjà trop en me conduisant à sa retraite. Je ne voulus pas violenter cette conscience combattue, et je me laissai guider sans nouvelles questions. Engagé un peu à la légère dans une entreprise dont j’ignorais les difficultés, je n’éprouvais pourtant ni regret, ni hésitation. J’avais cette foi des cœurs de bonne volonté, dont la première force est l’inexpérience. Inconnu de M. Jacques, étranger jusqu’alors à tous ses projets, je venais m’entremettre sans crainte, comme si la conscience de ma sincérité suffisait pour y faire croire. Don charmant de la jeunesse, qui ne peut voir les hommes qu’à travers elle-même !

Tout en cheminant, je cherchais pourtant à deviner quelles causes pouvaient obliger le jeune chef royaliste à se cacher si soigneusement. Avait-il été gagné par le découragement ? voulait-il échapper à la proscription ? la maladie le tenait-elle enchaîné ? Mon imagination se perdait en suppositions que ma raison détruisait aussitôt. Enfin, après une marche longue et difficile, nous aperçûmes un manoir en ruine enfoui dans les taillis. Coeur-de-Roi ralentit le pas, et me dit : — C’est là !

Je regardai avec surprise. Le toit était entr’ouvert, les volets pendaient à leurs gonds presque arrachés, la cour était tapissée d’herbes parasites, et une hirondelle avait bâti son nid au coin de la porte d’entrée. Je cherchais en vain, au milieu de ces témoignages de solitude et d’abandon, une trace d’habitation récente. Coeur-de-Roi, qui me devina, suivit quelques instans la clôture du jardin, franchit une brèche, et nous nous trouvâmes devant une façade intérieure que l’on ne pouvait voir du dehors. De ce côté, le délabrement était moins sensible ; mais rien encore n’annonçait la présence d’habitans. Mon compagnon me pria d’attendre, et se dirigea vers un petit bâtiment isolé, d’où il ressortit bientôt, suivi d’une vieille femme avec laquelle il entra au manoir. J’attendis long-temps sans le voir reparaître ; ce fut enfin la vieille femme qui revint et me fit signe de la suivre. Nous montâmes un escalier qui tremblait sous nos pas, et, après avoir traversé plusieurs chambres dont la nudité annonçait l’abandon, nous arrivâmes devant une porte à laquelle ma conductrice frappa avant d’ouvrir. J’entendis aussitôt un murmure de voix, un pas léger qui se précipitait, et, au moment où j’entrai, une petite porte, placée vis-à-vis de celle que je venais de franchir, se referma rapidement. Mon arrivée avait évidemment mis quelqu’un en fuite.

La pièce dans laquelle je me trouvais formait, du reste, avec celles que j’avais traversées un contraste dont je fus d’abord frappé. Elle était tapissée de haute lisse, meublée à la Louis XIV et garnie de portraits de famille remontant jusqu’aux croisades. Une pendule d’ébène incrusté ornait la muraille, et la vaste cheminée en marbre rouge était surchargée de porcelaines de Saxe.

J’étais resté sur le seuil, involontairement arrêté par cet aspect inattendu ; M. Jacques s’avança à ma rencontre. Il portait son pittoresque costume de velours que serrait à la taille une écharpe de soie blanche. Ses traits étaient beaux, mais altérés par une pâleur fébrile. Il me souhaita la bienvenue avec un peu d’effort, et m’invita de la main à m’asseoir.

Tout ce qui m’arrivait était si nouveau, que j’avais besoin de quelques instans pour me reconnaître. Je gardai d’abord le silence ; ce n’était ni embarras ni crainte, mais la lenteur involontaire d’une curiosité qui se satisfait. J’assistais, pour ainsi dire, en spectateur à ma propre situation, et je m’y oubliais. M. Jacques m’arracha à cette méditation en me rappelant que Coeur-de-Roi m’avait annoncé comme porteur de graves nouvelles. Ramené au but de mon voyage, je lui appris alors la blessure de Jambe-d’Argent, la dispersion de sa bande et quels dangers menaçaient l’insurrection, si une volonté puissante ne venait empêcher les divisions et arrêter le découragement. Je parlai long-temps, car le jeune chef écoutait sans m’interrompre et sans faire un mouvement. Surpris enfin de cette impassibilité, je le regardai :

— Peut-être doutez-vous de mes lumières ou de ma sincérité ? ajoutai-je, mais vous pouvez facilement vérifier…

— Non, je vous crois, répondit froidement M. Jacques.

— Et vous ne voyez aucun moyen de relever ces courages qui attendent un chef ?

— A quoi bon ? qu’importe, après tout, à des laboureurs et à des pâtres la couleur du drapeau qui flotte sur nos villes ? comprennent-ils seulement ce qu’ils attaquent, ce qu’ils défendent ? Quand la révolution est venue, ils ont tiré sur elle par peur du nouveau, de l’inconnu, comme, dans les temps d’orage, ils tirent sur les nuées afin de les dissiper ; mais la nuée a crevé en grêle et en tonnerre : le plus sage désormais est de rentrer pour chercher un abri.

— Et c’est vous qui dites cela ! m’écriai-je stupéfait, vous qui leur avez mis les armes à la main, vous dont ils défendent la cause, puisque vous êtes gentilhomme…

J’hésitai.

— Achevez, dit M. Jacques avec un peu d’ironie ; pourquoi ne pas dire : Vous qui êtes prince ? Je le vois, monsieur, vous aussi vous avez ajouté foi aux suppositions de nos crédules paysans. Le mystère dont j’ai dû m’entourer pour ne point compromettre ma mère et mes soeurs, vous lui avez donné une intention plus profonde ; vous me croyez le précurseur du comte d’Artois. Permettre plus long-temps une pareille erreur serait en faire un mensonge. Sachez donc la vérité tout entière, monsieur. Je me nomme Jacques de la Mérozières, et je ne suis qu’un obscur et pauvre gentilhomme de Brissarthe en Anjou.

— Pardon, repris-je vivement ; vous êtes de plus l’espérance et le lien de l’insurrection dans le Maine. C’est vous qui lui avez donné une direction, qui lui avez soufflé une ame. Croyez-vous donc qu’un chef puisse abandonner les cœurs qu’il a enflammés comme nos bergers abandonnent le feu de bruyère allumé au coin d’une douve ? Si les hommes simples encouragés par vous à la révolte ne comprennent point les principes qu’ils défendent, vous du moins vous les comprenez, vous les aimez…

— Qu’en savez-vous ? interrompit-il brusquement.

— N’avez-vous point combattu ?…

— Qui vous dit que ce soit pour des principes ?

— Et pourquoi donc alors ?

— Mon Dieu ! peut-être seulement pour combattre, reprit-il avec un sourire singulier ; la lutte exerce la volonté et fait circuler le sang plus vite… Peut-être aussi avais-je espéré quelque récompense… impossible ! car qui vous dit enfin, monsieur, que je sois un homme de principes plutôt qu’un fou emporté par une de ces passions qui fournissent des thèmes à vos prônes ? ne puis-je pas avoir cédé à l’ambition, au désir de la gloire ? ou bien… si j’ai voulu faire redire mon nom par tant de gens, c’était peut-être pour qu’une seule personne l’entendît. Il y a de ces délires, monsieur : on arrive parfois à prendre le monde pour un désert où vit un seul être auquel on rapporte tous ses efforts. Uniquement occupé de lui plaire, on brûlerait l’univers pour lui faire un feu de joie ; puis, un jour, on s’aperçoit que tout est inutile et qu’on s’agenouille en vain devant un cœur fermé.

La voix de M. Jacques avait un accent d’emportement et de reproche qui semblait être le retentissement de quelque récent orage. A mesure qu’il parlait, elle s’était élevée, comme s’il eût voulu la faire entendre à un invisible témoin.

— Ainsi, repris-je un peu troublé de sa révélation inattendue, vous renoncez à tout ce que vous aviez entrepris, et les royalistes ne doivent plus vous attendre ?

— Non, répliqua-t-il, mon rôle est achevé. Qu’irais-je porter à ces braves gens ? L’indifférence et le doute ? Ils n’ont pas besoin de moi pour apprendre que tous les dévouemens sont vains ; l’avenir le leur enseignera. Vous m’avez dit qu’ils me croyaient mort, monsieur ; confirmez-les dans cette croyance ; vous ne les tromperez pas, car le M. Jacques qu’ils ont connu si chaud d’enthousiasme et d’espoir a véritablement cessé d’exister ; celui qui reste n’est qu’un cadavre vivant qui aura lui-même bientôt disparu, puisque dans quelques instans je quitterai la France pour n’y plus revenir.

En prononçant ces derniers mots, il tendit machinalement la main vers un manteau jeté sur le dossier d’un fauteuil ; mais la petite porte que j’avais déjà remarquée à mon arrivée s’ouvrit alors vivement, et une jeune femme se présenta. Elle était vêtue de deuil, jeune encore et d’une beauté souveraine. Sans prendre garde au mouvement de surprise que je n’avais pu retenir, elle s’arrêta devant M. Jacques.

— Vous ne partirez pas, dit-elle d’un ton bref, votre honneur vous le défend ; je ne le permettrai pas.

Et comme le jeune chef voulu l’interrompre, elle continua précipitamment

— Écoutez-moi, Jacques. Vous avez calomnié mes hésitations, mais je vous le pardonne ; la douleur n’est pas responsable de ses injustices. Vous refusez de vous rendre à mes prières ; eh bien ! moi, je cède aux vôtres !

— Vous, Armande ! s’écria M. Jacques, qui recula comme ébloui.

— J’aurais voulu vous laisser tout le mérite d’un pur dévouement, reprit-elle ; mais, puisqu’il vous faut dans cette lutte un intérêt et une affection à défendre, vous l’aurez.

Et se tournant vers moi, elle ajouta avec résolution :

— Monsieur bénira aujourd’hui notre mariage.

Je n’eus point le temps de répondre. M. de la Mérozières, hors de lui, venait de tomber aux genoux de la jeune femme, dont il couvrait les mains de baisers. Elle s’efforça d’apaiser ces transports avec un embarras impatient et douloureux ; mais il n’y prit point garde. Étourdi de bonheur, il était incapable de rien juger. Les explications indispensables pour autoriser l’exercice de mon ministère purent seules arrêter cet épanchement de folle joie. L’orage qui bouleversait alors la France exemptait le prêtre des délais et des précautions exigés dans les jours de calme. Embarqué sur un navire près de faire naufrage, il relevait directement de Dieu et ne devait chercher de règle qu’en lui-même. Je consultai ma conscience avec sincérité, et, fort de son approbation, je passai outre au mariage.

La cérémonie fut célébrée dans la chapelle, qui n’avait plus de toit et dont les murs tombaient en ruine. Le lieu, le jour, les acteurs, donnaient à cette solennité quelque chose de lugubre. Les deux fiancés s’agenouillèrent devant l’autel de pierre rongé par la mousse ; Coeur-de-Roi et un autre paysan, appuyés sur leurs fusils, servaient de témoins, tandis que la vieille nourrice qui avait élevé Mme Armande pleurait à genoux près de la porte. Un vent d’automne sifflait dans les arbres qui ombrageaient la chapelle, et nous couvrait à chaque rafale d’une pluie de feuilles mortes. Quand les nouveaux époux se relevèrent, le visage de M. Jacques était illuminé d’une ivresse triomphante ; celui de la jeune femme me parut avoir quelque chose de funeste.

Elle me demanda peu après au manoir. Je la trouvai assise sur une chaise longue près de M. de la Mérozières. Elle voulait savoir de moi dans quel état j’avais laissé l’insurrection. Je lui racontai ce que j’avais déjà dit à M. Jacques, en ajoutant que sa réapparition pouvait seule relever les courages.

— Il partira demain, répondit-elle ; il me l’a promis. J’aurais voulu pouvoir le suivre, mais vos paysans ne le permettraient pas ; la présence d’une femme dans leurs rangs serait un scandale dont ils demanderaient compte au chef qui l’aurait amenée. Je ne puis me mêler à cette lutte que par la pensée.

Et, reprenant tous les détails que je venais de lui donner, elle se mit à analyser les ressources de la chouannerie, à calculer les bénéfices même de la défaite, à compter toutes les plaies par lesquelles, avant de succomber, l’insurrection ferait couler le sang républicain. Sans illusions sur le résultat définitif, elle cherchait évidemment moins la victoire des siens que les souffrances de l’ennemi. Cette seule pensée faisait étinceler ses yeux et trembler sa voix. En contemplant cette fièvre de colère, je me demandais, tout saisi, d’où pouvaient venir à cette ame de si sombres espérances, et quel trésor la république lui avait ravi pour justifier une pareille haine.

Je pris congé des nouveaux époux le soir même pour me rendre dans une closerie voisine dont le maître mourant avait réclamé ma présence. Après y avoir passé une partie de la nuit en prières et au milieu des lugubres images de l’agonie, je me réfugiai enfin près du manoir, dans un pailler, où je m’endormis. Coeur-de-Roi ne vint m’y chercher qu’assez tard le lendemain, et en ouvrant les yeux j’aperçus le soleil déjà haut sur l’horizon. Je lui reprochai de ne m’avoir point réveillé plus tôt.

— Que monsieur l’abbé m’excuse, dit-il, j’ai été retenu au manoir.

Je fus frappé de son air soucieux. Je lui demandai s’il était arrivé quelque chose de nouveau ; il secoua la tête.

— J’en ai peur, dit-il. Ce matin, en entrant, j’ai trouvé la nourrice qui écoutait tout inquiète au pied de l’escalier ; on entendait dans la chambre au-dessus des éclats de voix, des sanglots de femme, des pas précipités ; il y avait des pauses, puis le débat reprenait plus fort ; enfin la porte s’est ouverte, M. Jacques s’est précipité dans l’escalier sans nous voir ; il est monté à cheval et il est parti.

— Et Mme Armande ? demandai-je.

— Nous l’avons trouvée assise à terre, regardant devant elle avec des yeux égarés. J’ai aidé Marguerite à la porter sur le lit, puis je me suis rappelé que vous m’attendiez, et je suis venu vite.

Nous nous mîmes en route sans rien ajouter. Malgré moi, je retournais à chaque instant la tête vers le manoir, dont les toitures crevassées décroissaient insensiblement derrière les taillis. Je le vis enfin disparaître, et, longeant plus vite les lisières du fourré, j’allais atteindre la grande route, quand un galop retentit à notre gauche.

Au même instant, un cavalier parut du côté des prairies emporté de toute la vitesse de son cheval, qui franchissait les buissons, coupait les ruisseaux et courait en ligne droite vers le chemin que nous allions rejoindre. Il traversa le sentier à quelques pas de nous comme un tourbillon et disparut dans un nuage de poussière. Nous avions tous deux reconnu M. Jacques. Coeur-de-Roi, qui s’était arrêté court, se tourna vers moi : — Avez-vous vu comme il a passé et quel visage il avait ? me dit-il tout troublé ; on croirait qu’il va chercher le malheur !

Je ne répondis pas, mais je sentis un frémissement intérieur, car je venais d’avoir le même pressentiment.

Ce fut celui des chouans eux-mêmes. M. Jacques reparut dans leurs rangs comme un fantôme. Ils se pressèrent en vain autour de lui avec des cris de joie ; leur enthousiasme ne put faire passer sur ses traits ni flamme ni sourire. Dès les premières rencontres avec les troupes républicaines, on put voir que son courage lui-même avait changé de caractère. L’ardeur vaillante qu’il savait si bien communiquer à ses soldats s’était transformée en une froide témérité qui semblait moins poursuivre la victoire que provoquer la mort ; mais celle-ci ne voulait point de lui. Les balles se détournaient de son panache, les sabres s’émoussaient contre sa soie et son velours. On le voyait s’enfoncer au petit pas de son cheval dans les nuages de poudre que déchiraient les éclairs de la mousqueterie et en ressortir sans blessures. Ces imprudences toujours heureuses causaient aux chouans une surprise à laquelle se mêlait une sourde désapprobation.

— Il tente Dieu ! répétaient-ils à demi-voix ; Dieu se lassera.

Il se lassa en effet. A l’attaque du bourg de Daumeray, en Anjou, les républicains, qui s’étaient retranchés, selon l’habitude, dans l’église, repoussèrent victorieusement les insurgés. Toutes les tentatives pour incendier leur retraite avaient été inutiles ; les plus braves étaient tombés morts ou blessés ; la troupe, découragée, se retirait. M. Jacques saisit alors un faisceau de torches de paille enflammée et s’avança lentement vers l’église ; mais, à moitié chemin, on le vit chanceler ; il étendit les bras et tomba. Un de ses soldats accourut pour le relever ; il respirait encore. On le transporta dans une ferme voisine, où il mourut trois jours après, emportant dans la tombe la fortune de la chouannerie en même temps que le secret de son désespoir.

Quelques contemporains crurent pourtant en avoir pénétré la cause ; ils parlaient d’une jeune fille noble (dont nous devons taire le nom bien connu), qui, éperdument éprise d’un officier vendéen, l’avait suivi jusqu’à la défaite du Mans, où elle l’avait vu périr. Réfugiée avec sa nourrice dans un manoir de sa famille, elle y avait couvé contre la république une haine impuissante jusqu’au moment où le hasard lui avait amené le gentilhomme de Brissarthe. Alors, exaltée par le ressentiment, elle avait accepté l’amant vivant qu’elle ne pouvait payer de retour, afin d’en faire le vengeur du mort qu’elle continuait à aimer. M. Jacques découvrit sans doute la vérité, et, frappé dans son rêve le plus cher, il se jeta à la mort en désespéré.


IV.

La première époque de la chouannerie avait fini avec Jean Cottereau ; la seconde, qui fut celle des grands combats et de l’organisation sérieuse, se termina à la mort de M. Jacques. Partout, sauf dans le Maine, l’insurrection avait insensiblement changé de caractère ; elle était passée des mains des paysans dans celles de la noblesse ; de populaire, elle devenait politique. L’intrigue allait mêler sa fange à ces flots de sang généreux qui avaient jusqu’alors coulé pour des croyances. L’héroïque Vendée de Cathelineau était désormais représentée par Charette, génie cauteleux qui eût pu doubler Louis XI ; la chouannerie, par le mobile Puisaye et par Cormatin, espèce de lieutenant de police dont le hasard et surtout l’intérêt avaient fait un conspirateur. Aidé d’une foule de chefs d’insurrection qui ne s’étaient jamais insurgés, ce dernier établit, avec les représentans de la république, les bases d’une pacification générale ; le traité de la Mabilais fut conclu, et les chouans du Mairie apprirent un jour que la paix était faite.

Ce fut pour ces paysans une inexprimable surprise ; ils se demandaient en vain comment leur devoir était de respecter aujourd’hui ce que leur devoir avait été de combattre la veille. Rien de ce qu’ils haïssaient n’avait été détruit, rien de ce qu’ils aimaient ne leur était rendu tout se bornait à des promesses ; ils refusèrent de déposer les armes.

Le commandant du bourg de Houssay, arguant des conventions du traité, avait sommé Jambe-d’Argent de permettre l’enlèvement des blés dans son canton ; Jambe-d’Argent, guéri de sa blessure, refusa.

— Eh bien ! s’écria l’officier, demain cinq cents républicains iront vous les demander.

— Demain cinq cents chouans vous les refuseront, répondit Jambe-d’Argent.

Et le lendemain, en effet, les bleus repoussés furent forcés de prendre la fuite.

Averti de cet entêtement des chefs manceaux, Cormatin accourut et ne put obtenir leur adhésion, mais il réussit à négocier une suspension d’armes. Bien que Jambe-d’Argent eût signé cette convention avec répugnance, il la fit observer fidèlement. Deux commissaires de Laval, connus pour leurs sympathies royalistes, étaient venus pour solliciter la permission d’acheter des grains dans les paroisses. Quelqu’un proposa de les retenir et de répandre le bruit qu’ils restaient volontairement, afin qu’ainsi compromis devant les patriotes ils fussent forcés de se joindre aux chouans. La plupart des membres du conseil applaudirent à ce projet, et l’on cria à Jambe-d’Argent, qui le combattait, de consulter la majorité ; mais il se leva vivement, et, déposant devant lui son épée :

— Commencez donc par décider que j’ai cessé d’être votre chef, dit-il ; car, tant que j’aurai ce titre, personne ici ne mettra aux voix si l’on doit manquer à l’honneur !

On n’osa point insister, et les deux commissaires retournèrent à Laval Ailleurs cependant la haine et la trahison rendaient la trêve illusoire ; ce ne fut bientôt plus qu’une facilité offerte aux plus perfides contre les plus loyaux. Les deux partis montrèrent tour à tour le même mépris pour la foi jurée. Des hommes masqués se répandirent dans les métairies isolées, massacrant les vieillards, outrageant les femmes, pillant tout ce qui pouvait être emporté. Leur cocarde différait, leur férocité était la même. Des deux côtés, on se rejetait la honte de ces crimes et on les tolérait, parce que, des deux côtés, la suspension d’armes était un mensonge. Les chefs royalistes n’avaient voulu que préparer Quiberon, les républicains que se ravitailler dans les campagnes. Aussi la lutte ne tarda pas à recommencer. Jambe-d’Argent dénonça la reprise des hostilités aux bleus ; les bandes dispersées accoururent aussitôt vers lui, et il se vit à la tête de quinze cents hommes.

Ce fut assez pour redevenir maître de la campagne. Les petits postes occupés par les républicains furent enlevés, les convois interceptés, les villes bloquées de nouveau et parquées dans la famine. Du reste, il était arrivé à Treton ce qui arrive à tous les parvenus dignes du succès. Sa position, en s’élargissant, avait élargi son intelligence. Les ames communes ne changent jamais de hauteur : si le fait grandit, il les surmonte ; mais les ames nées pour les grandes choses s’élèvent à mesure et restent toujours au niveau des événemens. Ainsi Treton, sans perdre sa familiarité amicale, avait appris la langue du commandement, l’expérience lui avait donné un coup d’œil plus étendu, la réussite plus de patience. Sa responsabilité, loin d’être un fardeau, lui était un point d’appui. Aussi amis ou ennemis vantaient-ils également sa loyauté et sa bravoure ; les gentilshommes eux-mêmes lui rendaient enfin justice. M. de Scépeaux, qui commandait en Anjou, avait demandé et obtenu pour lui la croix de Saint-Louis. Tout favorisait donc l’ancien mendiant. Il se voyait arrivé à un degré de prospérité qu’il ne pouvait avoir même entrevu dans ses rêves. Dieu lui épargna l’amertume d’en descendre lentement et à travers les humiliations de la défaite. Comme le Machabée de Bossuet, il devait rester enseveli dans sa victoire.

On était au mois d’octobre 1794. Jambe-d’Argent avait passé la nuit à courir de paroisse en paroisse pour avertir les bandes qu’un détachement républicain arriverait à Cosme le jour même. Accablé de fatigue, il sommeillait près du feu en attendant les siens, quand des coups de fusil se font entendre vers le village. Jambe-d’Argent se redresse, écoute.

— Ce sont les bleus qui arrivent avant l’heure et qui auront rencontré une de nos bandes, dit-il ; donnez-moi mon fusil.

Il s’arme, sort en courant, et arrive au moment où la troupe de Moustache commençait à lâcher pied ; mais on crie : — Voilà Jambe-d’Argent ! Tous se retournent, et le combat reprend plus acharné. Cependant quelques soldats se sont retranchés derrière un mur de jardin. Jambe-d’Argent les voit et court à eux pour les débusquer ; au moment où il va les atteindre, deux balles le frappent en pleine poitrine. Les chouans n’eurent que le temps de le porter vers des chaumes nouvellement coupés dont ils le recouvrirent pour le dérober à la vue de l’ennemi. Le feu continua encore une demi-heure. Enfin une nouvelle bande arriva, et les bleus s’éloignèrent.

Tout le monde courut alors à l’endroit où Jambe-d’Argent avait été caché ; Moustache souleva le chaume !… mais il le laissa retomber aussitôt ; Louis Treton était mort. Jusqu’au dernier instant, cette nature vaillante avait combattu. Mourant, il ne s’était point abandonné lui-même, et l’on trouva entre ses doigts crispés les bandelettes de sa jambe malade qu’il avait commencé à détacher pour arrêter le sang de ses blessures.

On l’enterra furtivement, pendant la nuit, dans le cimetière du bourg de Quelaines. Un vieux prêtre, le père Joseph, prononça les paroles consacrées ; puis la fosse fut comblée, et les chouans consternés se dispersèrent. A partir de ce jour, aucun d’eux n’osa rien entreprendre, tous prenaient la fuite à la vue des bleus. La chouannerie avait perdu son ame et n’était plus qu’un cadavre.

Tel fut le récit du vieux curé. Souvent interrompu par mes questions, il s’était prolongé jusqu’au soir, et ces quelques heures d’épanchement avaient suffi pour établir entre nous l’intimité, car il en est de la confiance comme de l’amour : une vie entière ne peut vous la conquérir, et une seule heure vous la gagne. Le cœur de M. le Bon s’était ouvert ; il passa, sans y prendre garde, des souvenirs aux réflexions. Cette époque terrible dont il avait vu les convulsions, il en parlait les yeux humides et pourtant sans colère. Retenu à la tradition par la foi, il comprenait les efforts de l’esprit nouveau, et il laissait à Dieu le soin de décider entre l’avenir et le passé. Pour lui, la paix n’était point dans la mort ; il acceptait les fièvres du genre humain comme les conditions de sa vie.

— Le Christ a dit que le monde était la vigne de son père, ajoutait-il avec mélancolie ; c’est à lui d’y faire la vendange. La douleur n’est point seulement ce qu’elle paraît ; la Providence y a mis un mystère. N’est-ce point la croix et la couronne d’épines qui ont racheté les hommes ? Le sang des martyrs n’a-t-il pas délivré le monde ?

Il parla ainsi long-temps avec une éloquence pleine de flamme et de douceur, exaltant la foi active, l’abnégation, le dévouement à ce qui est pour nous la vérité ; et moi, ému et surpris de ces sublimes enseignemens sortis tout à coup des récits de mort, comme les fleurs mystiques que la légende fait épanouir sur certaines tombes, j’écoutais tout pensif, tandis que le soleil descendait derrière les peupliers et que les derniers bourdonnemens d’abeilles murmuraient autour de la tonnelle embaumée.


EMILE SOUVESTRE.

  1. Voyez la livraison du 15 septembre 1847.
  2. Dans le Poitou et dans le Maine, on chante aux boeufs, lorsqu’ils tirent la charrue, une sorte de complainte qui, au dire des paysans, les excite et les encourage. C’est ce qu’on appelle arauder.
  3. Cette anecdote, connue de tous les chouans du Maine, n’est pas, à beaucoup près, la plus extraordinaire que nous ayons entendu raconter. A cette époque de désordre, le romanesque et l’inoui semblent avoir été la règle ; le vraisemblable était l’exception. Au milieu des perpétuels mouvemens des troupes républicaines, des arrivées journalières de nouvelles recrues et des changemens d’officiers, ceux-ci ne pouvaient connaître leurs soldats, qui ne se connaissaient point davantage entre eux. Les déguisemens étaient donc faciles aux chouans, et ils en usèrent avec une incroyable audace. La Déchaffre, de la division Taillefer, entrait à Laval chaque semaine habillé en garde national, et achetait des cartouches aux soldats dans tous les cabarets. Tranche-Montagne se rendait au spectacle dans la même ville, et prenait place au milieu des officiers qu’il avait combattus la veille. Alexandre Billard la traversait enfin en plein midi sous un costume de veuve, et allait acheter des pistolets chez un armurier. Beaucoup d’autres se déguisèrent en jeunes paysannes, comme la France, ou en vieilles femmes, comme Miélette, et presque tous réussirent à tromper la surveillance des républicains.