La Chronique de France, 1900/Chapitre III

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Imprimerie A. Lanier (p. 63-90).

iii

LA POLITIQUE EXTÉRIEURE EN 1900

Si le mot hésitation résume l’effet produit sur l’opinion par notre politique extérieure en 1900, c’est le mot contrariété qui peut le mieux exprimer l’impression que laisse derrière elle notre politique extérieure : impression très incomplète sinon inexacte ; mais, en diplomatie, il s’écrit bien des chapitres que le public ne sait pas lire et nombre de documents sont soustraits à son examen ; il juge d’après ce qui frappe ses regards et si ses conclusions simplistes sont fréquemment exagérées, il s’en dégage aussi parfois, un fond de vérité sur lequel il est bon de réfléchir ; tel est précisément le cas, cette année.

La France, l’Angleterre et le Transvaal.

La première contrariété pour les Français a été de ne pouvoir intervenir en faveur des Boers ; intervention ne saurait être pris ici dans le sens de lutte armée ; ce que les Français ne voulurent point tenter pour eux-mêmes, au moment de Fachoda, ils n’auraient eu garde de le tenter pour d’autres ; l’épée qu’ils n’avaient pas jugé nécessaire de tirer contre l’Angleterre en cette circonstance, ils ne pouvaient raisonnablement la jeter dans la balance Sud-Africaine. Mais ils s’étaient attendus à voir l’Europe prendre plus activement parti dans la querelle ; ils avaient escompté de la part des peuples des manifestations sympathiques assez imposantes pour obliger les gouvernements à des échanges de vues ; la France aurait pu alors proposer aux autres puissances une formule de « représentations » collectives à adresser au gouvernement britannique. Cette initiative l’aurait honorée et de plus eût été absolument conforme aux traditions nationales, à la vieille politique héréditaire qui avait pour bases la protection des faibles et le maintien des petits états. Elle eût fourni enfin l’occasion d’une jolie revanche, spirituelle et pacifique, des procédés blessants dont le cabinet Salisbury avait usé en 1899.

Ces illusions ne furent à aucun moment partagées par le gouvernement de la République, lequel savait parfaitement à quoi s’en tenir sur les dispositions des puissances et sur la ferme résolution de la plupart des cabinets, de ne témoigner au Président Krüger et à sa cause qu’une bienveillance toute platonique. D’ailleurs, la question bientôt changea d’aspect par suite de l’attitude agressive de l’Angleterre vis-à-vis de l’Europe, et de la France en particulier. On vit clairement que, quelles que fussent les difficultés qui l’attendaient, que quels que fussent même les échecs que le sort des armes lui réservait, l’Angleterre était résolue à dompter la fortune à force de sang-froid et de persévérance et qu’elle n’admettrait aucune immixtion dans sa querelle. Les menaces, à peine déguisées, dont elle accompagna les avis qu’elle crut devoir formuler officieusement à cet égard, n’étaient pas vaines. En effet, l’effort énorme accompli en vue de réduire le Transvaal et l’État libre d’Orange ne porta que sur les forces de terre ; des contrats passés avec les compagnies de navigation permirent d’en assurer le transport sans qu’il fut besoin d’avoir recours à la flotte de guerre. Or, contre les puissances Européennes, c’est la flotte qui constitue la protection de l’Angleterre ; il n’y a du reste en Europe qu’une seule flotte qui puisse rivaliser avec la sienne, celle de la France, et à tort ou à raison, on s’imagine de l’autre côté du détroit, que la France elle-même ne saurait réussir à débarquer des soldats sur le sol britannique. C’est cette conviction qui donna à l’Angleterre tant de sécurité pour elle-même et tant d’assurance dans sa façon de parler aux autres. Sur le continent, au contraire, on raisonne volontiers sans tenir compte de cette situation et du moment que toute son armée se trouvait aux prises dans le Sud Afrique avec de terribles difficultés, la presse et l’opinion continentales, ne manquèrent pas de conclure que l’Angleterre était désarmée chez elle. Des points de vue si divergents contribuèrent grandement à aigrir les rapports ; il y eût, un peu partout, mais surtout en Allemagne et en France, des manifestations anglophobes d’un goût douteux ; sous l’influence de M. Chamberlain qui poursuit obstinément un rapprochement définitif avec l’Allemagne et semble souhaiter, d’autre part, un conflit avec la France, la presse de Londres fit le silence sur les premières et s’appliqua à grossir démesurément les secondes. Un moment vint où, l’opinion s’exaspérant de part et d’autre, les relations entre les deux pays devinrent des plus acerbes ; les relations officielles, fort heureusement, demeurèrent courtoises, grâce à l’habileté et au tact de M. Delcassé. L’Exposition amena enfin une détente ; beaucoup d’anglais employaient d’ailleurs leur influence personnelle à seconder les efforts pacificateurs du ministre des Affaires Étrangères, et il convient de citer au premier rang, M. Thomas Barclay, Président de la Chambre de Commerce britannique de Paris. À son instigation les Chambres du Commerce du Royaume-Uni, décidèrent de tenir leur congrès annuel à l’Exposition où, en effet, les délégués de 77 d’entre elles s’assemblèrent, au mois de septembre 1900.

Il ne faudrait pas conclure que tout danger de rupture entre la France et l’Angleterre se trouve écarté définitivement ; loin de là. La question des relations Franco-Anglaises est fort complexe et demande à être traitée avec quelque développement ; nous le ferons dans la Chronique de 1901, d’autant que l’année prochaine paraît devoir être, à cet égard, une année décisive. Pour le moment contentons-nous d’observer l’amélioration réelle qui s’est produite. Il va de soi que ces péripéties ont dissipé toute velléité d’action diplomatique en faveur du Transvaal : la sympathie pour les Boers est toujours vive en France ; le chevaleresque trépas du colonel de Villebois-Mareuil, l’héroïsme déployé par les Joubert, les Kronje et les Botha ne sont point faits pour la diminuer. Mais les Français reconnaissent combien déraisonnable eût été toute tentative officielle d’immixtion dans un conflit où dès le principe, les cabinets Européens résolurent de garder la plus stricte neutralité ; et loin de reprocher à leur gouvernement sa mollesse, ils lui savent gré de sa prudence.

Les Affaires de Chine.

La seconde contrariété éprouvée par le peuple français lui est venue d’Extrême-Orient et c’est la nomination du feld-Maréchal de Waldersee au poste de généralissime des troupes alliées qui en a été la cause. La nationalité du commandant en chef y est certes pour quelque chose, et il a paru pénible d’avoir à placer nos soldats sous les ordres de leur vainqueur de 1870 ; mais le regret ressenti provient surtout de ce fait que le mandat suprême conféré en cette circonstance au maréchal Allemand aurait pu être demandé et obtenu pour un général Français. C’est du moins ce que croit l’opinion et elle n’a point tout à fait tort. L’Empereur Guillaume n’a pas formulé à cet égard de proposition ferme, mais on sait que cette solution était envisagée par lui avec faveur ; il y eut mis une sorte de coquetterie ; elle fut entrée d’ailleurs dans ses vues, car il a souvent marqué son désir de se rapprocher de la France. Quant à la Russie, elle ne pouvait songer à disputer cette satisfaction à son alliée. L’adhésion des deux empires entraînait celle de l’Autriche et de l’Italie. Il était difficile aux États-Unis de refuser la sienne, et dans ces conditions l’Angleterre, même soutenue par le Japon, se fut trouvée impuissante à y faire obstacle. Le commandement suprême des vaisseaux alliés concédé à un amiral Anglais, suffisait d’ailleurs à la satisfaire, de sorte que son opposition n’était guère à craindre. Du reste, personne n’a contredit la possibilité de la nomination d’un généralissime Français ; c’est l’opportunité d’une telle nomination au point de vue de nos intérêts en Extrême-Orient qui a prêté à discussion.

Du jour où la lutte entre la civilisation Chinoise et la civilisation Japonaise a transformé l’Asie, la France, dont la politique en cette partie du monde ne saurait être effacée, a eu le choix entre deux termes : ou bien laisser le Japon poursuivre son œuvre en l’y aidant au besoin et en prenant d’avance ses précautions en vue de l’inévitable démembrement du Céleste Empire ; ou bien se rendre indispensable à la Chine en la protégeant contre les empiétements éventuels qui la menacent ; dans un cas comme dans l’autre, la France ne pouvait agir sans tenir compte des intérêts Russes. C’est en effet sous la pression très vive de la Russie que le second parti a été adopté en 1895. Les deux puissances, auxquelles l’Allemagne se joignit, arrêtèrent l’élan du Japon victorieux et l’obligèrent à sacrifier quelques-uns des résultats de sa victoire. La conséquence de cet événement fut que, de 1895 à 1897, les Français et les Russes exercèrent à Pékin une influence prépondérante ; mais, alors, se produisirent une série d’incidents qui diminuèrent sensiblement la force de l’influence Franco-Russe en montrant aux Chinois que, si leurs protecteurs les défendaient efficacement contre les ambitions du Mickado, ils étaient moins aptes à les défendre contre les entreprises Européennes.

L’Allemagne éprouvait quelque dépit du résultat des négociations auxquelles elle s’était associée : elle n’en avait recueilli de bénéfices ni en Asie, où elle avait suivi le sillage Franco-Russe, ni en Europe où la triple entente réalisée au loin n’avait point eu de prolongement. Elle prit occasion du retard apporté par le gouvernement Chinois à lui donner satisfaction au sujet de l’assassinat de plusieurs missionnaires allemands, pour débarquer un détachement à Kiao-Tcheou et s’en emparer. Le 6 mars 1898 la Chine dut ratifier cette prise de possession et le 15/27, mars celle de Port-Arthur par les Russes qui avaient ainsi répondu du tac au tac à l’initiative germanique : ce que voyant, l’Angleterre se fit céder Wei-haï-Wei et Kao-Loung et la France, Kouang-Tcheou-Ouan. Ainsi dans l’espace de quelques mois, la Chine s’était vue déposséder de parcelles importantes de son territoire par les quatre plus grandes puissances de l’Europe, dont deux s’étaient, depuis trois ans, constituées ses protectrices. Quiconque réfléchit, voit dans ce fait une explication et presque une excuse au soulèvement actuel et aux encouragements que lui donnèrent la cour et les mandarins.

Sans séparer son action de celle de la Russie, la France avait le devoir de songer dès lors à ses intérêts particuliers, lesquels se ramènent à deux points principaux. Il lui importe d’écarter le plus possible des frontières du Tonkin toute influence Européenne et de faire durer le plus possible, en le fortifiant de son mieux, le protectorat général des missions catholiques dont elle est investie. Des dangers précis menacent à la fois les frontières et le protectorat. Si rapides qu’aient été l’occupation et l’appropriation de la Birmanie par les Anglais, ils n’ont pu établir de communications avec la Chine par le nord du Tonkin, déjà aux mains des Français ; or, ils sont séparés du Yun-Nan par des barrières naturelles réputées infranchissables et ils ne sauraient raisonnablement essayer de franchir ces barrières tant que le Yun-Nan demeure un pays hostile où la sécurité des commerçants européens n’est pas garantie. De là ce plan génialement simple de faire marcher, par la vallée du Yang-Tsé, les Anglais de Shanghaï au devant des Anglais de Mandalay. Les missions et les études de l’amiral Charles Beresford ont précisé le projet en lui donnant une certaine ressemblance avec le Cape to Cairo Plan de Cecil Rhodes. Shanghaï serait la nouvelle Alexandrie : on procéderait à l’établissement d’une série de protectorats successifs, les canonnières remontant le Yang-Tsé comme elles ont remonté le Nil.… De si vastes ambitions ne sont évidemment pas sur le point de se réaliser ; mais qu’elles aient été conçues et avouées constitue déjà un fait capital, qu’aggravent les habitudes de patiente ténacité du colon britannique. Le jour où elles seraient en voie de réalisation, l’Indo-Chine Française, du côté de la terre, se trouverait emprisonnée dans l’arc de cercle des possessions anglaises. C’est à ce péril, éloigné mais certain, que notre diplomatie a essayé de parer en obtenant de la Chine une déclaration « d’inaliénabilité » des provinces de Yun-Nan, de Kouang-Si, de Kouang-Toung et de l’île d’Haïnan. Par le fait de cette déclaration, la Chine s’engage en somme à ne rien céder de ces territoires sans le consentement de la France. Quant au protectorat des missions catholiques, on conçoit parfaitement qu’il soit battu en brèche, parce qu’il y a quelque chose d’anormal et de choquant à ce que les missionnaires allemands ou italiens soient protégés par la France et, de la sorte, dépendent d’elle en une certaine mesure. Il est vrai que dans la réalité, les choses se passent un peu différemment. Chaque puissance protège en général ses nationaux ; la France y superpose son intervention s’il s’agit de catholiques. Elle en tire de toutes façons de grands avantages au point de vue de l’autorité et du prestige, d’autant que ce protectorat ne se borne pas à l’Extrême-Orient, mais s’étend à tout l’Orient. Aussi le gouvernement républicain n’a-t-il garde de le laisser échapper et s’il ne fait pas toujours auprès du Vatican des efforts suffisants, ses représentants à l’étranger, mettant en pratique le mot spirituel de Gambetta : « L’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation » — donnent tous leurs soins à la protection des intérêts catholiques. C’est l’Allemagne qui a pris la tête du mouvement dirigé contre les privilèges séculaires de la France. Dès 1890, les journaux catholiques allemands ont mené une campagne énergique dans ce sens, et en 1898-99 elle s’est encore accentuée ; le voyage de l’Empereur Guillaume en Terre-Sainte a été un encouragement pour les instigateurs de cette campagne et les paroles qu’il a prononcées à Jérusalem ont apporté à leurs efforts une sorte de consécration officielle.

Ce n’est pas parce que notre protectorat est menacé qu’il convient d’apporter moins de zèle à en bénéficier : aussi, bien que peu disposé à un tel rôle par ses opinions politiques et religieuses, notre ministre actuel à Pékin, M. Pichon, a-t-il travaillé avec autant d’ardeur que d’intelligence à confirmer et, si possible, à augmenter les prérogatives nationales. Il y est parvenu et le très important décret Impérial du 15 Mars 1899 a non seulement reconnu l’église catholique comme une sorte d’église d’État, puisque les prêtres ont reçu rang de mandarins et les évêques rang de gouverneurs ou vice-rois, mais il a stipulé que dans toute l’étendue de l’empire, les ecclésiastiques, s’ils ne peuvent s’entendre avec les fonctionnaires locaux doivent « demander l’intervention du ministre ou des consuls de la puissance à laquelle le pape a confié le protectorat religieux ». Il est impossible de prévoir ce que les récents événements laisseront debout de ce remarquable monument ; mais il n’en constitue pas moins un titre précieux pour la France.

Sa politique, on le voit, pour ne s’être pas manifestée aussi bruyamment que celle des autres nations n’en a pas moins été des plus actives, ces dernières années et il suffit de le constater pour juger de l’importance qu’il y avait pour elle à jouer un rôle éminent dans la présente querelle. L’injure faite à l’Allemagne par le meurtre de son ministre était sans doute plus personnelle. Mais après les stipulations solennelles du décret de 1899 la France avait le droit de se tenir pour directement offensée par les massacres de missionnaires. D’autre part, lors des incidents de 1898, elle s’était montrée la plus désintéressée, ne réclamant de cession de territoire qu’après que l’exemple de l’Allemagne, de la Russie et de l’Angleterre l’y avait en quelque sorte forcée et se contentant d’une baie voisine du Tonkin et de déclarations d’inaliénabilité, aussi conformes à l’intérêt chinois qu’au sien propre. De sorte que placer les alliés sous le commandement d’un général Français équivalait à donner à l’expédition son véritable caractère de justes représailles pour les mauvais traitements infligés aux Européens et non d’agression violente contre la Chine et de menace pour son intégrité. Ces raisons parurent insuffisantes au conseil des Ministres Français ; craignirent-ils d’être entraînés trop loin et d’endosser des responsabilités trop lourdes ? La chose est probable. Que si, à des craintes exagérées mais excusables s’était joint le souci de ne point fournir à un officier supérieur l’occasion d’acquérir un prestige qui put ajouter à la popularité de l’armée, on ne saurait que regretter un tel manque de patriotisme ; mais il n’est pas permis de s’arrêter, sans preuves, sur un pareil soupçon. La rumeur publique, dans tous les cas, exonère M. Delcassé de tout reproche en cette affaire. Le ministre des affaires étrangères aurait, dit-on, vainement essayé de convaincre ses collègues. N’y réussissant pas, il comprit de son coup d’œil clairvoyant que la France, à défaut de la présidence des opérations de guerre, devait exercer celle des négociations de paix ; affaire délicate à conduire, car il ne pouvait être question d’offrir une médiation qui eût signifié, vis-à-vis de la Chine, une sorte de rupture du concert Européen ; mais M. Delcassé n’en est pas à son coup d’essai ; il laissa passer les propositions Russes, les discours de l’Empereur d’Allemagne, les multiples communications Américaines, la circulaire de M. de Bulow et, lorsque tous les partis eurent été mis en avant, depuis les plus follement indulgents jusqu’aux plus dangereusement sévères, il fixa dans une Note mémorable, les points qui, selon lui, devaient retenir l’attention des puissances et préserver l’avenir en réparant le passé. Quand bien même des événements inattendus viendraient aggraver la situation et forcer les chancelleries à s’écarter provisoirement du programme ainsi tracé, c’est à ce programme qu’il faudrait revenir si l’on veut dompter la Chine sans la détruire.

Le succès diplomatique de M. Delcassé a donc été considérable ; mais de tels succès ne sont pas de ceux que préfère l’opinion publique ; elle en est instruite mais elle ne les apprécie pas à leur juste valeur et ne se rend compte souvent que longtemps après, du bénéfice retiré. Il lui reste le regret de n’avoir pas vu un représentant de l’armée Française chevaucher sur la terre chinoise, à la tête des troupes internationales.

L’Europe et l’Exposition.

Si du moins, l’Exposition lui avait apporté la consolation totale sous la forme d’un hommage unanime du monde civilisé, représenté par ses chefs les plus qualifiés ! Cet hommage, la France ne l’a pas recueilli depuis l’année 1867 pleine, pour elle, de brillants et douloureux souvenirs. 1878 fut une œuvre d’une singulière audace que l’Europe admira sans pouvoir beaucoup s’y associer ; l’ombre portée des calamités nationales ne s’était pas encore dissipée et le pouvoir naissant chancelait sur sa base[1]. En 1889, la République consolidée, riche et puissante commençait d’exercer autour d’elle une influence considérable, mais l’anniversaire qu’elle célébrait embarrassait les monarchies ; elles prêtèrent officieusement un concours sympathique et s’abstinrent officiellement. De loin, rien ne faisait augurer qu’il pût y avoir en 1900, une sourdine à l’enthousiasme international. Convoquée dans une pensée de paix et d’allégresse à l’aurore d’un siècle nouveau, destinée à résumer le labeur universel du siècle écoulé, préparée de longue date par l’amicale collaboration du commissariat général et des commissaires étrangers, l’exposition de la République Française avait été en quelque sorte tenue sur les fonts baptismaux par Nicolas II et certes, il semblait que le pont, dont il avait solennellement posé la première pierre, fut destiné à voir passer les nombreux cortèges de nos hôtes souverains. Précisément l’heure qui sonnait au cadran de l’horloge politique était des plus favorables à leurs visites ; tous pouvaient venir. Le Président Félix Faure n’avait eu garde de quitter Peterhof sans obtenir du Tzar la quasi promesse de sa présence à Paris en 1900 ; la Reine Régente et le Roi d’Espagne devaient avoir à cœur de remercier la France de ses sympathies pendant la guerre de Cuba et de ses bons offices pour la conclusion de la paix ; les événements du Transvaal eussent accru, s’il est possible, la popularité dont la jeune Reine Wilhelmine était assurée d’avance. Il n’était pas jusqu’aux souverains de la Triple alliance qui ne se trouvassent jouir, à cet égard, d’une liberté toute nouvelle ; un rapprochement marqué entre la France et l’Italie, ouvrait au Roi Humbert la route de Paris où il n’aurait pas couru autant de dangers qu’à Monza et François Joseph pouvait compter, depuis le drame de Genève, sur une recrudescence du respect qu’inspirent ses infortunes et la noblesse de son caractère. Enfin si le succès énorme de la section Allemande, l’affabilité de son commissaire général et les délicates attentions de Guillaume II lui-même, laissaient encore quelque doute sur l’opportunité de la visite impériale, les parisiens étaient prêts à accueillir le Prince héritier et peu d’efforts, peut-être, eussent été nécessaires pour obtenir d’eux davantage encore. Le Roi de Suède est un Français ; les souverains de Belgique, de Grèce, de Portugal, de Serbie sont des habitués de nos boulevards et le Prince de Galles sait fort bien qu’aucune divergence politique ne l’empêcherait d’être bien traité de ce côté du détroit.

D’où vient que, dans ces conditions, tout s’est borné à la réception officielle du Roi Oscar et du Shah de Perse, et aux visites semi-incognito de Georges Ier et de Léopold II ? Il est manifeste que, de part et d’autre, on n’a témoigné aucun empressement, les souverains à venir, ni la République à les recevoir. L’aménagement à leur intention, de l’ancienne villa du dentiste Evans, ridiculement affublée du nom de Palais, n’était à coup sûr qu’un médiocre effort d’hospitalité : plusieurs journaux s’étant enquis de la forme en laquelle les invitations avaient été faites, un communiqué officieux les informa que l’invitation à participer à l’Exposition impliquant celle de venir la visiter, le gouvernement n’avait pas jugé à propos de renouveler cette dernière. À bon entendeur, salut. Voilà qui est clair. Mais quel peut être le motif véritable d’une semblable politique ? Les adversaires systématiques du gouvernement le définissent d’un seul mot : « c’est disent-ils, la faute à Millerand ». Et ils sont dans le vrai. C’est la faute de l’honorable ministre du Commerce, mais c’est la faute de sa signification symbolique et non de sa personne. M. Millerand, qui est bien loin de s’être déconsidéré au pouvoir, a très crânement accepté toutes les conséquences et rempli tous les devoirs de sa charge. Il s’est gardé de faire montre d’une simplicité par trop « républicaine » et d’affecter un niais dédain des conventions mondaines. Il s’est plié à tout ce qu’exigent les usages européens de la part d’un ministre qui préside une Exposition internationale, et l’a fait avec une parfaite bonne grâce. Très heureusement inspiré dans son langage et d’ailleurs de relations aimables, il a su conquérir de nombreuses sympathies parmi les étrangers que leurs fonctions officielles, les congrès, les réunions de tout genre ont mis en contact avec lui Mais il n’a pas été au-delà. C’est son originalité de n’avoir, pendant ce temps, ni renié ni fait mine d’oublier ses idées politiques : entre deux grands cordons dont on l’honorait, il est allé porter aux mineurs de Lens la bonne parole collectiviste et leur a renouvelé ses précédentes déclarations concernant l’âge d’or social : ce mélange de souplesse et de fermeté n’est pas banal. Aussi M. Millerand continue-t-il d’être acclamé par les mineurs, en même temps qu’il a pris sur ses collègues du Conseil des Ministres, un ascendant réel dont il s’est servi, pour faire prévaloir parmi eux, sa conception de l’Exposition, si l’on peut ainsi dire : une conception peu classique, et qui ne saurait être celle d’un ministre des Affaires Étrangères. M. Millerand n’a voulu voir dans l’Exposition que la fête du travail, des collectivités, des forces sociales : nous examinerons plus loin comment ce caractère a été s’affirmant, se précisant de jour en jour : il nous suffit de constater en ce moment, combien l’atmosphère en était peu propice aux pompes et aux hiérarchies royales. Plusieurs princes en eurent l’intuition qui ne tarda pas à se propager à travers les Cours Européennes, où elle ne pouvait que confirmer les hésitations croissantes. Dans presque tous les pays, en effet, il existe un parti socialiste plus ou moins puissant ; à ce titre, les chefs d’État n’ont pas été indifférents à l’entrée d’un socialiste de marque dans un gouvernement régulier ; le fait que, loin d’en être ébranlé, ce gouvernement en a paru au contraire consolidé, et que les députés socialistes, devenus du jour au lendemain les appuis du pouvoir, lui ont prêté un concours intelligent et fidèle, a causé plus de souci que de satisfaction.

Les Républiques peuvent avoir intérêt à ce que tous les partis deviennent chez elles, maniables et ministrables ; il n’est pas certain que l’intérêt des Monarchies ne soit pas inverse et que le socialisme possibiliste ne leur soit pas plus redoutable que le socialisme intransigeant.

Ainsi les souverains craignirent en venant à Paris, de paraître approuver ou trouver normale la composition du cabinet Waldeck-Rousseau, et de donner ainsi à leurs peuples une dangereuse leçon de choses ; et de son côté, le cabinet Waldeck-Rousseau eut peur, en attirant les souverains, de modifier le caractère des fêtes de l’Exposition, de perdre pour sa politique une part du bénéfice en résultant, et d’amener peut-être une recrudescence du nationalisme. Selon le point de vue où l’on se se place, ce raisonnement paraîtra sans doute légitime ou coupable.

L’Alliance Russe ; les Compensations.

« Si au moins, disent encore quelques grincheux, l’alliance Russe avait rapporté autre chose que le grand cordon de Saint-André, conféré au Président Loubet et le don d’une carte de France en pierres précieuses, confectionnée pour nos musées sur l’ordre de Nicolas II ! »[2]. Ce regret n’est qu’une boutade, non dépourvue cependant d’une petite part de vérité. L’Alliance n’est pas ébranlée et, personne en France, ne songe à la rompre. Mais les Français portent la peine du très ridicule enthousiasme, avec lequel ils en ont accueilli la formation. À l’heure où elle s’est scellée, l’appui de la République était devenu fort désirable en Europe, et nous avions tout intérêt, sinon à le faire désirer, du moins à stipuler des conditions favorables, avant de nous lier les mains. Les choses se passèrent différemment, et la Russie eût la grande habileté de prendre elle-même l’attitude que la France pouvait choisir. La Russie a aujourd’hui une politique offensive, la France, une politique défensive. À moins de conventions spéciales réglant des éventualités précises, il est évident que dans l’Alliance, c’est la Russie qui doit gouverner. C’est précisément ce qui se produit, et plus d’un homme politique français, parmi ceux qui connaissent la question, en ressent quelque inquiétude pour l’avenir, craignant que cette situation fausse n’amène la République à servir, dans des circonstances graves, de satellite à l’empire moscovite. Si, au moment de Fachoda, la Russie, s’est déclarée sans conviction, mais avec correction, prête à nous suivre où nous irions, elle nous a demandé par contre, de la soutenir en Chine et à La Haye les yeux presque fermés ; elle ne regrette point de voir nos rapports avec l’Angleterre s’aigrir, et marque un vif empressement à se mettre en travers de tout rapprochement Franco-Allemand. Sans que le public soit averti de ces dispositions, il en a transpiré quelque chose, et l’alliance a évidemment perdu de sa popularité. Ses résultats n’ont pas paru conformes aux espérances ; non qu’ils aient été pourtant nuls ou insignifiants. Dans les questions générales, l’amoindrissement de notre indépendance a pu nous nuire ; mais sur bien des points de détail, l’uniformité et la simultanéité du langage tenu ou des démarches faites, ont obtenu plus et mieux que n’auraient pu le langage ou la démarche d’un seul ; dès que l’harmonie est établie, le duo prend une force à laquelle le solo ne saurait atteindre. Maints avantages ont pu de la sorte être réalisés.

Il va sans dire qu’en parlant des fluctuations de l’opinion française en ce qui concerne la Russie, nous avons en vue la partie raisonnable et pondérée de cette opinion. Nous ne songeons ni à ceux qui s’imaginent que le souverain et le peuple Russes sont invinciblement attirés vers la France par une sympathie passionnée, ni à ceux, plus rares, qui prêtent au gouvernement impérial les arrière-pensées les plus noires à l’égard de nos institutions républicaines. Si étranges que puissent paraître les soins dont on entoure, à Saint-Pétersbourg, la carrière militaire du prince Louis Bonaparte, rien ne permet de croire qu’on prépare en lui le président éventuel d’une République monarchisée.

La Méthode de M. Delcassé.

Un résumé, même des plus succincts — de notre politique extérieure, ne va pas sans une rapide esquisse de celui qui la dirige depuis deux ans et demi. Et cette esquisse est d’autant plus nécessaire que l’année diplomatique nous laisse — nous venons de le voir — sous une impression médiocrement satisfaisante. Il serait logique d’en conclure que le Ministre des Affaires Étrangères s’est montré inférieur à ce qu’on attendait de lui ; or, rien ne serait plus injuste et plus faux. M. Delcassé a subi des circonstances défavorables ; il a fait à mauvaise fortune bon cœur, et s’est arrangé pour en tirer tout ce qu’on en pouvait tirer : sa méthode tient tout entière dans cette constatation. De tous les hommes politiques qui ont passé au quai d’Orsay depuis trente ans, il est assurément celui que ses hautes fonctions ont le plus grandi. Aussi tient-il dans les Conseils de l’Europe une place considérable ; la diplomatie universelle lui témoigne une confiance absolue.

Les qualités qui lui ont valu cette grande situation sont : le tact, la mesure, la finesse, le sang-froid. Mais au point de vue de ses concitoyens il en a deux autres, plus précieuses et plus rares : la vigilance et l’abnégation. Ce ne serait pas une exagération de dire que, depuis l’heure où il a pris la succession de M. Hanotaux, ce travailleur infatigable a veillé jour et nuit sur les intérêts confiés à sa garde. Ce n’en est pas une non plus de rappeler qu’imitant l’illustre exemple de Jules Ferry, il a su, à plusieurs reprises, accepter en silence des reproches amers et injustes, pour ne pas nuire à ces mêmes intérêts. Inaperçus le plus souvent des contemporains, de semblables traits de caractère sont relevés par l’histoire ; ils honorent profondément l’homme dont ils fixent la physionomie.

M. Delcassé n’a guère connu, au ministère, que des heures difficiles, quelques unes même périlleuses. La guerre Hispano-Américaine, la guerre du Transvaal, la politique Allemande à Constantinople et à Jérusalem, celle de la Russie en Finlande et en Chine, l’affaire de Fachoda et l’incident de Bergen, l’attitude de l’Italie et celle du Portugal, la question Marocaine et la question Bulgare lui ont procuré de multiples occasions de se dévouer à son pays, jamais de lui faire plaisir. Il s’est trouvé que, par une persistante malchance, nos intérêts et nos passions n’ont presque pas cessé de se heurter depuis trois ans. Qu’en une période si ingrate, M. Delcassé ait su s’imposer à tous, au dedans et au dehors, et s’emparer de l’estime générale, c’est ce qui permet de croire qu’il y a en lui l’étoffe d’un grand ministre.

  1. L’Exposition de 1878 fut ouverte néanmoins par le Maréchal Président de la République, en présence du Prince de Galles, du Prince Royal de Danemarck, du duc d’Aoste, du Prince d’Orange et du roi Don François d’Assise.
  2. Cette carte figura à l’Exposition.