La Cité chinoise/Le Travail

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DEUXIÈME PARTIE
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LE TRAVAIL


Les religions surnaturelles, quels que soient leurs fondateurs, n’ont jamais eu, en ce qui concerne le travail, qu’une seule doctrine : c’est au moins un châtiment. Toutes sont d’accord sur ce point : l’ancien polythéisme grec, comme le théisme indien, juif, chrétien, mahométan. Dans les civilisations qu’elles fondent, chacun cherche à s’y soustraire ; mais comme, en définitive, le travail seul fait vivre, les plus forts le rejettent sur les plus faibles. Les prêtres, qui en enseignent le dédain, s’allient naturellement aux guerriers, qui l’oppriment, et ces deux castes en créent d’autres dans lesquelles ils enferment, de façon qu’ils n’en puissent sortir, ceux qu’ils y condamnent. Le travail n’est plus seulement une honte, c’est un supplice. De là, les protestations, les révoltes et les sanglantes répressions qui, remplissent l’histoire de notre humanité occidentale. Cependant, soit qu’une faible lueur de justice et de bon sens éclaire l’esprit des castes privilégiées, soient qu’elles jugent habile et politique de détacher de la masse des travailleurs les savants, les lettrés et les artistes, qui ajoutent à la force de leurs réclamations, on crée pour eux la catégorie des arts libéraux. Mais le travail manuel n’en est que plus encore considéré comme servile. A l’heure qu’il est, cette distinction est loin d’être effacée des idées et des faits. Le moindre résultat d’une aussi funeste théorie, c’est de décourager du travail les ouvriers et les paysans. Tous n’ont qu’un but, qu’un rêve: se délivrer du travail. Pour l’atteindre, ils ne reculent devant aucun sacrifice, et, s’ils ne réussissent pas pour eux-mêmes, ils veulent du moins, en mourant, emporter l’espoir que leurs enfants seront plus heureux.

Mais ce dogme maudit du mépris du travail a eu bien d’autres conséquences, et il ne serait pas difficile de montrer que c’est de lui que viennent les guerres, les crimes, les violences de toutes sortes qui déshonorent encore aujourd’hui les sociétés européennes.

Cependant, toute l’humanité n’a point versé dans une semblable erreur. Il s’est trouvé un peuple chez lequel, grâce à l’absence de toute religion surnaturelle, la civilisation, fondée sur des principes naturels, a non seulement échappé aux castes et aux autres causes de dissolution que renferment les civilisations du reste du monde, mais est devenue tellement puissante, que toutes les tentatives religieuses, commerciales et militaires de ces civilisations étrangères n’ont, en définitive, jamais abouti qu’aux échecs les plus constants.

C’est ce dernier point que je me propose d’établir d’abord très rapidement dans les pages qui vont suivre ; puis, je montrerai la signification, l’importance et le rôle du travail chez les Chinois. Enfin j’exposerai l’organisation du travail en Chine, ses moyens et son fonctionnement.


I


On est généralement persuadé en Europe que le bouddhisme est la religion nationale des Chinois, et l’on croit que cette religion a exercé, exerce sur les institutions et sur l’esprit de la nation l’influence que l’on est habitué à voir exercer par les autres religions sur les peuples qui les pratiquent. C’est une grande erreur. Le bouddhisme est, en effet, professé par l’immense majorité du peuple chinois, depuis l’Empereur jusqu’au paysan, mais ce n’est qu’à titre individuel, et il n’a aucune espèce d’action sur les institutions nationales. C’est une religion de détachement et d’abstention qui, avec sa croyance au salut individuel ou à l’absorption successive des âmes dans le Nirvânâ, n’aurait jamais pu inspirer ni l’idée de la solidarité absolue, telle qu’elle se manifeste déjà dans la famille chinoise et qu’on la verra se dégager de plus en plus, ni le régime de la propriété collective, fondement de la constitution nationale, ni le champ patrimonial, base de l’organisation familiale. Quant à son pouvoir sur les individus, il en est autrement, et lorsque le moment sera venu de parler des défectuosités et des exceptions de la civilisation chinoise, après en avoir étudié le fonctionnement normal, je raconterai les superstitions auxquelles le boudhisme a donné naissance. Toutefois, je ne saurais trop dire que, même sur les individus, son influence est beaucoup moins grande qu’on ne le suppose. — « Croyez-vous à l’efficacité de vos pratiques religieuses ? » demandais-je souvent aux Chinois avec lesquels je me trouvais en relations un peu suivies. — « Vous nous embarrassez beaucoup, me disaient-ils. Quelquefois nous croyons, souvent nous ne croyons pas. Quelquefois, nous rions de ceux que nous voyons aller aux pèlerinages, et il nous arrive assez souvent d’y aller nous-mêmes. Cela dépend. » — Un jour, c’était peu de temps après mon arrivée en Chine, j’arrive à l’heure du déjeuner dans un village détourné où il n’y avait pas d’auberge, et, suivant l’usage en pareil cas, on me conduit à la pagode. La pagode, il faut le dire en passant, est tour à tour, la plupart du temps, un théâtre, un club, un caravansérail ou un marché. Seulement, il n’y a pas d’autres meubles que la table de l’autel et les fauteuils des différentes formes du Bouddha. M’étendre sur les dalles de la cour me semblait dur, et je ne pouvais m’empêcher de jeter un regard d’envie sur ces sièges, mais comment faire pour m’y asseoir ? Je m’avisai d’une plaisanterie : « J’ai bien envie d’inviter Leurs Excellences à déjeuner avec moi », dis-je à la foule des paysans qui m’entouraient. — « Mais ce ne sont pas des hommes, me répondit l’un d’eux à l’air un peu simple, ils ne mangent pas. — Eh bien, s’ils ne mangent pas, que font-ils à table ? » répliquai-je. — J’entends encore leur éclat de rire. En un clin d’œil, chacun s’y mettant, l’autel fut débarrassé, et les bonshommes furent mis par terre, sans beaucoup de cérémonie. Dès lors, quand je me trouvais dans les mêmes circonstances, je priais tout bonnement quelqu’un des curieux de me rendre le même service, ce que l’on faisait toujours avec empressement. Une autre fois, pendant une grande sécheresse, j’entre dans une petite ville dont presque tous les habitants étaient en procession dans les champs. Je vais faire au sous-préfet ma visite habituelle. Il était absent. Sur le soir, il se fait annoncer, et je le vois arriver, marchant lentement, comme un homme fatigué. « Tous ces gens-là, me dit-il après s’être excusé de ne pas s’être trouvé chez lui, et en désignant le peuple qui assistait à la visite, sont bêtes comme des oies. Ne se sont-ils pas imaginé de faire une procession pour obtenir de la pluie et de me forcer à les accompagner ! C’est stupide, ils le savent bien et moi aussi ; mais, que voulez-vous, il faut bien, de temps à autre, sacrifier à leurs fantaisies. » Cela était dit d’un ton bonhomme et tout le monde riait. « Mais, à propos, ajouta le sous-préfet, comment faites-vous pour vivre ? Ils ont juré de ne pas manger de viande tant qu’il ne pleuvrait pas, et les bouchers ne tuent pas d’animaux. Il n’est pas juste que vous souffriez de leur sottise. Je vais vous envoyer un bœuf. » Et il nous envoya un bœuf, des moutons, de la volaille, de la farine, des œufs et de quoi nous nourrir pendant longtemps. On voit qu’en somme les croyances des bouddhistes sont assez accommodantes et qu’eux-mêmes savent en prendre et en laisser. La façon dont on raconte qu’elles se sont introduites en Chine est, du reste, assez originale.


De Paris au Pérou, du Japon jusqu’à Rome,
Le plus sot animal, à mon avis, c’est l’homme.


D’un bout du monde à l’autre, Boileau a bien raison : de temps en temps, sous toutes les latitudes, à l’état de nature comme à l’état civilisé, qu’il soit dolichocéphale, orthocéphale ou brachycéphale, qu’il ait le cheveu laineux, lisse ou crépu, l’homme blanc, noir, jaune, rouge ou violet, est hanté des mêmes besoins superstitieux. Le grand art des politiques et des philosophes n’est peut-être que de les endiguer et de les rendre inoffensifs. C’est précisément ce que se sont dit, au premier siècle de notre ère, les philosophes et les politiques de la Chine. Plus de quatre cents ans s’étaient écoulés depuis la mort de Confucius, et les fausses pratiques dont il avait dégagé le culte national l’avaient envahi de nouveau. C’était un péril ; on voulut le conjurer en dérivant et en canalisant toutes ces croyances. Une grande enquête fut alors entreprise. Des missions partirent de Chine et parcoururent le monde connu des Chinois, en étudiant les religions des autres peuples. C’est le bouddhisme qu’on rapporta, avec ses différentes sectes, notamment celle de Fô. Par certains côtés, le bouddhisme s’adaptait très bien à l’antique civilisation chinoise. Il proscrit les castes, enseigne l’égalité, sa morale est très pure. Mais il exige un sacerdoce. Les Chinois n’avaient jamais eu de prêtres et n’en avaient même pas idée. Aucun ne voulait consentir à le devenir, si bien que le gouvernement fut obligé de faire sortir des prisons un certain nombre d’individus que l’on chargea des soins spirituels et temporels des nouveaux temples. De fait, les bonzes ou prêtres bouddhistes n’ont jamais cessé de s’appeler eux-mêmes les condamnés à mort, ni de porter le bonnet et la robe jaunes du bagne. Les offices qu’ils célèbrent en langue chinoise ordinaire, très semblables aux offices catholiques quant aux rites extérieurs et aux costumes, n’attirent personne. En réalité, le bouddhisme est bien resté ce que l’avaient voulu ses introducteurs, et ses temples ne sont guère que des exutoires où chacun va, sans attendre son voisin, débarrasser son esprit des impuretés qui ont pu l’atteindre.

Après les bouddhistes, les taouïstes sont les plus nombreux. On dit qu’il y en a cent millions. Mais le taouisme n’est pas une religion. Il n’a ni temples, ni prêtres. Ce n’est qu’une interprétation, une deutérose des anciens Livres sacrés, ou plutôt consacrés, dont les doctrines véritables étaient perdues ou mêlées de toutes sortes d’erreurs. Proposée vers l’an 550 avant notre ère par Lao-Tsée, dans son Tao-te-King, ou Livre de la Raison éternelle, elle rallia tout de suite un assez grand nombre d’adeptes. Peut-être même se serait-elle généralisée. Mais elle ne tarda pas à être éclipsée par celle que Confucius proposa à son tour cinquante années plus tard, et que j’aurai à exposer tout à l’heure. Au milieu de choses très belles et très pures qui l’ont rendu classique et l’ont fait ajouter aux six anciens Kings, le Tao-te-King contient des spéculations d’un mysticisme tellement obscur sur les vertus et les propriétés des nombres, sur l’immortalité et quelques autres sujets, qu’il donna bientôt naissance à des croyances tout aussi fantaisistes que celles que son auteur avait voulu combattre. Ses sectateurs actuels sont persuadés que l’âme humaine peut, dans ses renaissances successives, passer, suivant ses mérites ou ses démérites, dans le corps d’un animal ou dans le corps d’un homme, mais que, arrivée à un certain degré de perfection, elle ne subira plus ces transformations et restera éternellement unie au même corps. On dit même qu’un certain nombre de taouïstes s’imaginent que cette immortalité sans intermittences ou sans changements peut être obtenue dès cette vie, et qu’ils sont à la recherche d’un breuvage qui leur en donne le moyen. — Toutes ces divagations expliquent le peu de succès relatif du taouisme. Il faut ajouter du reste que, de même que les croyances bouddhistes, elles sont sans effet sur la vie sociale de ceux qui les partagent. Ils observent comme tout le monde le culte des ancêtres, s’associent comme tout le monde et dans la même mesure aux solennités nationales, etc. Ils sont en un mot taouïstes comme des chrétiens peuvent être spirites.

Le judaïsme et les deux grandes religions qui en sont issues, le christianisme et le mahométisme, sont représentés en Chine ; mais ils n’y ont aucun succès réel. Le christianisme y a été introduit une première fois vers le vie siècle par les nestoriens, et il n’y compte pas aujourd’hui plus de quatre à cinq cent mille adeptes catholiques ; les missionnaires disent six cent mille, mais ce chiffre paraît exagéré. Il est d’ailleurs contesté dans ses détails par les missionnaires eux-mêmes, suivant que ceux que l’on interroge appartiennent à des ordres religieux différents.

Ainsi, les jésuites disent qu’ils comptent 100,000 chrétiens dans deux des provinces qu’ils évangélisent : le Kiang-Sou et le Ngan-Hoeï : mais ce chiffre est mis en doute par les lazaristes et les prêtres des Missions étrangères. Ceux-ci affirment qu’ils en ont 70,000 au Se-Tchuen. Mais les jésuites à leur tour se permettent quelque réserve sur l’exactitude de ce chiffre. Vient ensuite le Koueï-Tcheou, qui a eu 20 ou 30,000 chrétiens pendant quelques mois, mais qui n’en a plus à présent que 6 à 8,000. Les quatorze autres provinces, avec la Mandchourie, en comptent à peine chacune quatre, cinq, six ou huit mille. Quant à la qualité de ces chrétiens, elle est encore plus contestable que leur quantité. « Tout le monde sait bien, me disait M. Delaplace, évêque de Ning-Po, comment les jésuites fabriquent leurs chrétiens. Ils vous les bâclent en quinze jours. Ils les confessent une fois, mais allez voir ensuite s’ils les rattrapent. Nous, monsieur, nous y mettons deux ans. » Mais quinze jours ou deux ans, on peut dire qu’ils n’en sont pas meilleur teint. Celui-là même qui se vantait de la longueur et de la sévérité des épreuves qu’il imposait à ses catéchumènes, me racontait un jour, plein d’indignation, un scandale qui venait de se produire dans sa chrétienté. Le plus ancien, le plus riche, et, jusque-là, le meilleur de ses chrétiens, venait de prendre une seconde femme du vivant de la première. Désespéré de n’avoir pas de fils de sa femme légitime, cet homme, frisant la soixantaine, avait résolu d’en avoir un, et aucune des considérations qu’on avait pu faire valoir à ses yeux, ni les flammes de l’enfer, ni l’excommunication majeure n’avaient eu raison de sa détermination. Damné ? Eh ! quelle plus terrible damnation que de mourir sans postérité, que de ne point renaître dans les siens, chez les siens, sur la terre ! « Puissiez-vous ne jamais renaître », c’est pour un Chinois la plus effrayante malédiction. Notre homme donc n’avait pas hésité. Entre les menaces de l’évêque ou des promesses vagues d’un autre monde que personne ne connaît, et le salut, la résurrection, selon son antique croyance, il avait choisi celle-ci, il avait préféré la Vie, qu’il connaissait, toute simple et sans épithète. En fait, et de l’aveu même des missionnaires, si on laissait une chrétienté à elle-même seulement pendant deux ans, sans la visiter, on n’y trouverait plus un seul chrétien. On ne peut même pas abandonner sans surveillance les prêtres chinois que l’on recrute, du reste, assez difficilement. Il n’y avait plus aucune trace des nestoriens quand les missionnaires revinrent en Chine au XVIe siècle : et de ceux-ci, il n’en restait plus beaucoup lorsqu’ils y reparurent en 1842, après trente ans d’expulsion.

Le protestantisme, plus récent en Chine que le catholicisme, n’y fait pas relativement plus de prosélytes. Je ne pense pas que leur nombre dépasse quelques milliers.

Le mahométisme date des conquêtes de Genghis-Khan, qui l’y a introduit au XIIIe siècle, ou plutôt qui l’a imposé à un certain nombre de tribus tartares-mongoles, annexées depuis lors à l’empire chinois. Le mahométisme y est encore entré depuis cette époque et a rallié une petite partie des populations des contrées du sud-ouest voisines de l’Inde. Il ne compte cependant en tout que quinze à dix-huit millions de sectateurs. Bien qu’il paraisse mieux établi que le christianisme, en ce sens qu’il recrute son clergé sur place, il ne fait aucun progrès. Ce n’est pas, du moins, l’échec du prosélytisme armé qui s’est produit il y a quelques années dans la province du Yun-nàn, qui autorise à penser le contraire.

Quant au judaïsme, venu en Chine dans le vie siècle avant notre ère, suivant certains auteurs, dans le Ier siècle après Jésus-Christ, suivant d’autres, il n’est pas sorti de la postérité de ceux qui l’y avaient apporté. Il ne compte à présent que quelques milliers d’individus, dont le groupe le plus considérable est à Kaï-Fong-Fou, dans la province du Chen-Si. On ne connaît d’ailleurs leur présence que par les bouchers particuliers, que la façon dont les animaux servant à leur nourriture doivent être tués les oblige à avoir ; on ne les distingue en aucune façon du resté de la population. C’est un fait qui doit être remarqué. Dans les autres pays, en effet, les juifs ont été, pour ainsi dire, mis en dehors des civilisations ou s’y sont mis eux-mêmes, si l’on veut. Dans tous les cas, ils s’y sont créé une place à part qui les a fait souvent et longtemps jalouser ou haïr. En Chine, je le répète, il est impossible de les distinguer par un genre de profession qui leur soit plus spécial qu’au reste de la population. Mais, qu’il s’agisse des juifs, des chrétiens ou des mahométans, ce qui paraît avéré, c’est l’état d’impuissance et d’infériorité dans lequel se trouvent leurs religions au milieu de la civilisation chinoise.

Le moindre reproche que leur font les Chinois, c’est de détruire l’homogénéité de la famille, en transportant à des étrangers l’autorité qu’elle ne doit puiser qu’en elle-même et en imposant des lois toutes faites, que l’on ne comprend pas, et qui suppriment chez l’homme la recherche de la loi avec tout ce travail intérieur de la conscience et de l’intelligence qui y conduit. — « Que pensez-vous de nous ! demandais-je quelquefois à ceux des lettrés chinois dont j’avais réussi à gagner la confiance. — Vous ne cultivez pas votre âme », me répondaient-ils. Et, en effet, d’autres y songent pour nous.


II


La guerre et les guerriers sont bien loin d’avoir en Chine le même prestige et la même importance qu’en Europe. — L’armée régulière ne compte que 100,000 Tartares au plus : mais il existe, dans quelques provinces, un certain nombre de familles chinoises descendant des anciennes colonies militaires que le gouvernement y entretenait, dans lesquelles l’État peut recruter, en temps de guerre, une milice de 400,000 hommes environ. — Le tout relève du ministère de la guerre. Les officiers, en temps ordinaire, n’ont jamais le pas sur les fonctionnaires civils, et je dois ajouter tout de suite qu’ils ne paraissent pas se faire de leur dignité une idée exagérée. Dans un de mes premiers voyages, le gouvernement chinois et la légation de France m’avaient imposé une sorte d’escorte de quatre hommes, sous le ordres d’un colonel. Eh bien, je n’ai jamais vu de colonel moins entiché de son grade et de son autorité. Nous remontions le Yang-Tsé-Kiang, et les courants étaient quelquefois si forts, que ni les voiles, ni les avirons n’y faisaient. L’équipage descendait alors à terre, et moitié dans l’eau, moitié dans la vase, tirait sur une amarre fixée au bateau. Il semblait que ce fût un plaisir pour ce brave homme de se joindre aux bateliers, de se mettre dans l’eau comme eux, de les aider ; il recevait comme eux les légers coups de baguette que le chef de la bande lançait par-ci par-là pour exciter ses gens, et son amour-propre n’avait pas du tout l’air d’en être offusqué. — Quant au peuple, l’état militaire lui paraît tellement triste et dépendant que les plus pauvres eux-mêmes ne le considèrent que comme la pire des ressources.

L’armée chinoise n’est donc bien évidemment qu’une armée de défense. On ne manquera même pas de remarquer que, déjà si faible numériquement et de plus déconsidérée dans l’opinion publique, il n’est pas étonnant que cette force de défense ait si souvent prouvé son insuffisance soit contre les Tartares, Mongoles ou Mandchoux, soit contre les troupes européennes, soit contre les rébellions de l’intérieur. C’est un ordre d’idées dans lequel je ne saurais entrer maintenant sans m'écarter de mon sujet. Je demanderai seulement, et c’est pour cela que j’ai parlé de l’armée chinoise, comment, avec des forces aussi réduites et un développement de frontières de trois à quatre mille lieues, il est possible que la Chine soit d’abord restée aux Chinois, et ensuite ait gardé ses institutions, ses lois et ses mœurs. Les Mandchoux et les Mongoles sont entrés plusieurs fois en Chine, et ils y ont pris un trône, soit, mais se sont-ils annexé une parcelle du territoire chinois, s’y sont-ils taillé des principautés, des duchés, etc. ; y ont-ils installé un nouveau droit ; ont-ils rien changé au système de l’impôt, au régime de la propriété : ont-ils essayé de transformer le langage ? Rien de tout cela. C’est précisément le contraire qui est arrivé. Ce sont eux qui se sont faits Chinois.

Une fois entrés et assis sur un trône que personne ne défendait, excepté les tenants des dynasties qui succombaient moins par la force des envahisseurs que par la désaffection du peuple, la Chine s’est refermée sur eux et les a absorbés, engloutis. Bien plus, elle a débordé chez eux et a pris leur place. La Mandchourie n’est, à proprement parler, qu’une province chinoise, où la dynastie régnante a toutes les peines possibles à maintenir, je ne dis pas l’usage, mais seulement l’enseignement de la langue mandchoue.

Dira-t-on que les Mongoles et les Mandchoux étaient des barbares ? Mais les hordes germaines qui envahirent la Gaule au Ve siècle, et plus tard encore, étaient aussi des barbares, et nous souffrons encore des grossières traces qu’ils ont laissées dans notre civilisation. D’ailleurs, il n’y a pas que des peuplades asiatiques qui aient envahi la Chine. De grandes puissances européennes s’en sont aussi mêlées. On sait que la Russie, entre autres, s’est annexée à différentes reprises d’assez grandes étendues de territoire au nord-est et au nord-ouest de l’empire chinois. Au nord-est ce ne sont guère que de vastes steppes à peine habitées par des tribus qui ne sont pas plus chinoises ou mandchoues que russes ou sibériennes. Ces annexions-là, la Russie les a conservées. — Mais dans les territoires où la Chine est installée depuis longtemps, où elle a ses colonies pénitentiaires, la Russie ne saurait l’entamer sérieusement. C’est que là elle se heurte à une force plus grande que celle de son despotisme et de ses armées, c’est qu’elle rencontre non seulement des hommes, mais des mœurs auxquelles elle ne comprend rien ou qui ne peuvent se concilier avec les siennes.

Quant aux Français et aux Anglais, les récents événements du Tonkin me dispensent de rappeler ceux de 1860. Malgré la supériorité de notre armée et de notre armement on sait de quel prix nous avons payé les succès obtenus sur les Chinois. D’où venait donc la résistance qu’ils nous ont opposée et contre laquelle nous aurions fini par nous briser ? Ni leurs ressources budgétaires, ni leur puissance militaire ne sont assurément comparables aux nôtres. Mais nous avions devant nous une muraille vivante, plus compacte et plus solide que tous les remparts du monde, édifiée par une civilisation vingt ou trente fois séculaire, fondée sur le travail et la justice.

Voyons maintenant le commerce étranger.


III


Il y a trois cent cinquante ans que le premier traité de commerce entre la Chine et l’Europe a été conclu par les Portugais. Il y a cinquante ans au moins que nous sommes en relations suivies, régulières, avec la Chine, et que les nations européennes y sont représentées, au point de vue du commerce, par leurs diplomates et par leurs négociants. Depuis vingt ans, elles pénètrent dans l’intérieur de la Chine, de telle sorte qu’il n’est à peu près, aujourd’hui, aucun recoin de ce vaste empire où les produits de l’Europe ne puissent aller librement, plus librement même que dans certains pays d’Europe ou d’Amérique, puisque les droits de douane ne sont que des droits ad valorem qui ne dépassent guère 5 à 8 0/0, sauf pour l’opium, qui paye 33 0/0. Cependant, malgré ces efforts et des conditions si favorables, le commerce de l’Europe et de l’Amérique avec la Chine est beaucoup moins important qu’on ne le suppose peut-être. Les statistiques des douanes chinoises accusent, il est vrai, le respectable chiffre de 16 à 1,700 millions de francs : mais ce chiffre comprend le commerce des produits indigènes, transportés de ports à ports par navires européens.

Si l’on en fait la défalcation, il ne reste plus qu’un total de 11 à 1.200 millions de francs, importations et exportations réunies, pour les transactions réelles de la Chine et de l’Europe. C’est à peu près la somme de ces transactions en 1860. Les traités de commerce et l’ouverture de plusieurs nouveaux ports n’y ont rien changé, malgré les espérances, non raisonnées, des commerçants. Ils ont été forcés d’augmenter leurs dépenses et leurs frais, et cela a été sans compensation ; ils le reconnaissent aujourd’hui. Soit donc 600 millions pour les exportations de la Chine, et 600 millions pour les importations de l’Europe. Mais de quoi se composent ces importations ? Le plus considérable des produits n’est même pas européen, c’est l’opium, qui vient de l’Inde. Il en entre en Chine, par les seuls ports ouverts aux étrangers, pour 280 ou 300 millions. Je ne fais que citer ce chiffre, car il n’y a pas à s’en glorifier. Viennent ensuite les tissus de coton, pour 200 ou 220 millions ; quant au reste, un peu de lainage anglais ou russe, de l’horlogerie suisse ou américaine, des fers ouvrés ou en barres, quelques articles de Paris ou de Vienne et des produits de consommation destinés aux Européens établis en Chine. Ainsi, une importation de 275 à 290 millions de produits utiles, voilà à quoi ont abouti tous les efforts réunis des diplomates et des commerçants de l’Europe depuis trois cents ans, et toutes les guerres qu’elle a entreprises per fas et nefas pour les seconder. Ce n’était vraiment pas la peine de faire tant de fracas. Comment ! vous vous appelez l’Europe, c’est-à-dire une agglomération de nations qui se prétendent toutes plus civilisées les unes que les autres et dont la moindre se croit bien au-dessus des Chinois ; vous vous vantez d’avoir en main les agents les plus puissants du monde, la vapeur, l’électricité ; vous subventionnez à grands frais des entreprises de navires à vapeur, et quand cela ne suffit pas, vous envoyez des trentaines de mille hommes et des milliers de canons pour achever la démonstration de votre supériorité, — et tout cela pour arriver piteusement à obtenir de chaque Chinois qu’il vous achète pour 60 centimes de produits utiles, avouables ! N’est-ce pas humiliant ?

On a dit et l’on répète trop souvent qu’il fallait attribuer la pauvreté de ces résultats au peu de besoins et à la misère du peuple chinois. Cela n’est pas. Nulle part, au contraire, le peuple n’est plus riche ; et cela se comprend aisément, puisque nulle part il n’y a de peuple plus laborieux et moins chargé d’impôts. — C’est précisément dans le système de ces impôts, si modiques, si justes, si bien répartis, tandis que ceux de l’Europe sont si écrasants, qu’il en faut d’abord chercher la raison. Ni octrois, sauf des droits de douane très légers de province à province ; ni excise, ni patentes, ni droits de mutation, ni autorisations à demander, ni formalités à subir ! — Aussi, malgré l’opinion courante en Europe, non seulement l’agriculture, mais l’industrie et le commerce ont-ils pris, en Chine, un développement incomparable. Cela ne paraît pas, parce qu’il n’y a pas de grandes usines avec de hautes cheminées comme chez nous, pas de grandes agglomérations d’ouvriers, pas de grands sifflements de vapeur, ni de grands bruits de marteaux ; mais défiez-vous. Chaque Chinois a peut-être cinq ou six métiers au bout de ses doigts, et peut devenir, à volonté, cultivateur, tisserand, vannier, cordonnier, forgeron même. On vous fondra, quand vous voudrez, des canons et des obus, et des statues de 60 pieds, dans des baraques dont vous donneriez à peine quelques francs. — Voilà contre quoi viennent se heurter vos efforts, votre commerce, vos milliards, vos armées, vos engins et le reste. Nous sommes, voyez-vous, trop chargés d’impôts et d’entraves de toutes sortes pour que nous puissions raisonnablement lutter contre les Chinois. — Et d’ailleurs, savez-vous ce qu’ils feraient le jour où vos importations leur causeraient de sérieuses inquiétudes ? Une chose bien simple. Ils feraient ce qu’ils ont fait pour l’opium, qu’ils ne produisaient pas, et qu’ils produisent depuis qu’on leur a imposé l’opium des Anglais : ils installeraient chez eux des métiers, des filatures et des usines à vapeur de toutes sortes, comme ils en ont déjà installé quelques-unes pour la soie et la laine, dans deux ou trois provinces. Au besoin même les Européens les y aideraient, ce qui a déjà lieu, et ils se passeraient de l’Europe. Plaise au ciel, alors, qu’ils s’en tiennent là, car le jour où ils prendraient goût à l’industrie occidentale marquerait le commencement d’un désastre épouvantable pour l’Europe. Pas d’impôts, main-d’œuvre abondante et à bas prix, les matières premières sur place, et vos engins à vapeur ! Qui pourrait leur tenir tête ? Puisque la vapeur fait le vide et diminue la main-d’œuvre nécessaire, ils vous inonderaient des ouvriers qu’elle aurait économisés ou supprimés, et si vous les repoussiez à coups de fusil au nom de l’existence de vos nationaux, ils vous submergeraient de produits bien autrement bon marché que les vôtres, et alors que leur opposeriez-vous ? — Le danger est réel et n’est peut-être pas aussi éloigné qu’on le pense. Je l’avais signalé, il y a quinze ans [1] ; mais on n’y a pas pris garde, et, j’en suis sûr, peu de personnes pourront s’empêcher de sourire en lisant ceci. Je les ajourne à vingt ans.

Il peut se faire, pourtant, que ce danger se borne à une diminution de nos importations, et qu’au pire, nous en soyons un jour réduits à n’acheter que contre de l’argent le thé et la soie dont nous aurons besoin. A moins que les Chinois n’y soient absolument forcés, et à moins d’une révolution à laquelle ils auraient certainement plus à perdre qu’à gagner, il n’est pas probable qu’ils laissent prendre à leur industrie une allure telle qu’ils en viennent à lui chercher des débouchés à l’étranger.

La situation dans laquelle ils se trouvent leur paraît bonne, et je ne crois pas qu’ils soient disposés à renverser les principes de leur civilisation, ce qui en serait la conséquence nécessaire, pour adopter les nôtres.

Je leur vantais souvent les merveilles opérées par notre industrie, par nos machines, la rapidité de nos communications. Ils admiraient. Mais quand je leur demandais pourquoi ils n’en voulaient pas, ils me faisaient exactement la même réponse qu’ils font aux missionnaires lorsque ceux-ci, croyant les avoir convaincus, leur proposent de les baptiser : « Tout cela est très joli, me disaient-ils, et peut être excellent chez vous, mais cela ne nous convient pas et serait une détestable introduction chez nous. Nous avons des canaux magnifiques et nombreux que nos ancêtres nous ont légués. Ils leur ont coûté cher ; mais ils sont payés depuis longtemps. Ils transportent à bas prix, grâce au vent et aux courants. — Le trafic sur nos fleuves et dans nos canaux est considérable ; mais les denrées nécessaires, indispensables, sont produites à peu près également partout, et n’ont presque jamais de bien grandes distances à franchir. Notre agriculture, aussi variée que féconde, produit et assure partout la subsistance du peuple. Là où le riz ne peut venir, elle fait pousser le blé, le sorgho, le maïs, le millet, etc. Quant aux denrées moins utiles, il y en a toujours assez, et dans tous les cas, leur transport ne demande pas une rapidité coûteuse. Chez nous, en un mot, on peut dire que, sauf accidents, la production et la consommation sont partout en rapports constants. — Nous avons, il est vrai, de trop fréquentes inondations. N’en avez-vous pas ? Cela tient, vous le savez, au régime de nos fleuves et à la disposition des terrains, plus bas que leurs lits, en certains endroits. Nous y avons paré autant que possible par nos canaux et par d’immenses travaux d’endiguement. Nous y parons tous les jours en élevant peu à peu le sol de nos plaines, et les inondations sont plus rares qu’autrefois. Comment les chemins de fer en combattraient-ils les désastres mieux que les greniers de réserve que nous avons partout où elles peuvent se produire ?

» Quant à votre industrie à la vapeur, nous n’avons pas, sur ce sujet, les mêmes idées que vous. Nous ne voulons pas que l’industrie transforme plus de matières que notre territoire n’en produit. Dans ces limites, toute notre population reste agricole et attachée au sol, car elle en vit et ne vit que de lui. Une industrie qui irait demander à l’étranger ses matières premières afin de les transformer pour les lui offrir ensuite, cesserait véritablement d’être nationale, car elle déracinerait les populations de la terre. Leurs intérêts seraient là où elles trouveraient leurs marchés et leurs débouchés. Les troubles qui pourraient s’y produire se feraient nécessairement sentir chez nous sans que nous y pussions remédier. — Puis, il nous faudrait, ainsi que vous dites, protéger notre commerce et nos commerçants à l’étranger, y entretenir des relations diplomatiques et, au besoin, y envoyer des armées. Tout cela coûte, et qu’est-ce que cela nous vaudrait ? Voyons, monsieur, les résultats commerciaux que vous avez obtenus chez nous valent-ils les sacrifices que vous vous êtes imposés jusqu’ici et que vous ne cessez de vous imposer, les guerres que vous nous avez faites ? — Nous savons bien que cette façon de voir nous attire des reproches. On dit que nous nous cantonnons, que nous nous enfermons dans nos murailles, que nous ne voulons pas fraterniser avec les autres peuples, que nous nous mettons en dehors de l’humanité. — Cela est injuste. Nous sommes allés plus loin que vous au-devant de l’humanité ; nous nous sommes adressés aux générations inconnues et nous les avons appelées parmi nous. Notre population est infiniment plus considérable et plus dense qu’aucune autre sur le globe. Elle représente au dedans de nos murailles le tiers de cette humanité que l’on nous reproche de méconnaître. — Cela ne vaut-il pas mieux ?

» Il y a d’autres considérations. Vos engins coûtent très cher. Une de vos usines représente deux ou trois cent mille francs. Personne, chez nous, n’est assez riche pour en fonder une. Il faudrait s’associer. Or, nous n’aimons pas beaucoup les grandes associations. Dans les grandes associations, il y a beaucoup de gouvernés et peu de gouvernants, à peu près tous irresponsables. Nous n’aimons pas cela, pas plus en industrie qu’en politique. Nous préférons les petits groupes. — Puis, lorsqu’on a engagé des sommes aussi considérables dans une industrie, on n’est plus maître de proportionner la fabrication aux besoins. Il faut absolument que ces sommes rapportent leur intérêt. Alors on fabrique quand même. De là cette nécessité d’aller chercher des débouchés et des marchés à l’étranger, et après les avoir trouvés, on n’est pas certain de les conserver. D’un autre côté, la grande industrie, telle qu’elle existe chez vous, spécialise trop les ouvriers : ils deviennent des machines ; ils ne savent faire qu’une chose ; quand la fabrique s’arrête, ils chôment et meurent de faim. Chez nous, tout le monde sait plusieurs métiers : si l’un ne va pas, on se reporte sur un autre. Jamais de chômage. D’ailleurs, quelle est la supériorité de votre industrie sur la nôtre ? Produit-elle à meilleur marché ? Faites la liste des objets de première nécessité chez vous et chez nous, et comparez-en les prix.

» Enfin, monsieur, nous avons deux principes qui s’opposeront toujours, tant qu’on ne nous les aura pas désappris, à l’adoption des grands moyens de votre industrie : c’est le respect du travail et le respect de la vie humaine. Jamais un gouvernement chinois n’osera élever l’impôt d’une façon permanente pour créer des chemins de fer, sans parler des autres causes de dépense dont chacun de nous ne reconnaît pas l’absolue nécessité. Jamais ni un gouvernement ni un individu n’oseront encourir la terrible responsabilité des accidents et des mortalités causés directement ou indirectement par l’emploi de vos machines, depuis ceux qui abrègent l’existence des ouvriers de vos mines, jusqu’à ceux qui frappent vos chauffeurs et vos mécaniciens.

» Nous n’avons pas de parlement comme chez vous [2]. Personne n’a le droit de nous faire accepter comme un progrès une chose qui ne paraît pas telle à tout le monde, et encore moins de nous imposer un centime de dépense. Cela peut avoir quelques inconvénients, mais nous y trouvons de plus grands avantages. On peut surprendre le consentement d’une assemblée ; on ne surprend pas celui d’une nation qui compte autant de parlements que de familles. »

Tout ce qui précède résulte des nombreux entretiens que mon goût et mes devoirs me donnaient l’occasion d’avoir avec les Chinois, et n’en est que le fidèle résumé.


IV


Quelquefois je prenais plaisir à les pousser plus loin. Je leur parlais de nos rêves. Je leur montrais, dans l’avenir, l’humanité déchargée, grâce aux machines, des fatigues du travail, affranchie par la science de toute peine et de tout souci matériels, libre enfin de ne s’adonner qu’à des occupations plus conformes à ses goûts, à son intelligence et à ses destinées.

Mais ils me regardaient et souriaient comme des gens qui ne croient pas ou ne comprennent pas. « Chez nous, me répondaient-ils, le travail est juste, doux et facile. Nos rêves ne vont pas au delà. » Un jour, l’un d’eux ajouta cette réflexion qui me frappa et me fit réfléchir à mon tour : « Combien nos idées sont différentes, monsieur ! Vous voulez supprimer le travail. Nous, nous croyons qu’il serait très malheureux qu’on pût le supprimer, et nous considérerions comme une impiété qu’on pût en avoir la pensée. »

Bien souvent depuis, cette phrase me revint à l’esprit, mais elle n’y revint pas seule. Je me rappelai cet autre mot qui m’avait tant surpris à mon arrivée : « Défiez-vous des religions. » Il résultait pour moi de ce rapprochement une indication si évidente d’une transposition ou d’une transformation de l’idée et du sentiment religieux, que je ne pouvais m’empêcher d’y songer. Ainsi, me disais-je, voilà un peuple, un grand peuple qui brûle ce que tous les autres adorent et qui adore ce que tous les autres brûlent. Et ce peuple vit depuis cinquante ou soixante siècles ! — A partir de ce moment, je commençai à comprendre vraiment la Chine et sa civilisation, et je dois avouer que ce n’est qu’alors que mes observations prirent une valeur un peu sérieuse. Il y avait par exemple une chose dont je n’avais pas bien saisi le sens : c’est la solennité du labourage que l’Empereur, et les grands fonctionnaires dans les provinces, célèbrent le jour de l’équinoxe du printemps. On sait que, ce jour-là, l’Empereur et ceux qui le représentent ailleurs qu’à la capitale, tenant eux-mêmes les mancherons de la charrue, ouvrent la terre et y répandent des semences des cinq espèces de céréales qui croissent dans les différentes régions de la Chine. J’avais bien entendu dire que cette solennité avait pour, but d’honorer l’agriculture, et bien qu’elle me parût avoir une portée plus haute, à cause de la signification symbolique généralement admise du grain que j’y voyais employé, je m’étais contenté de cette explication, ne comptant pas en avoir une meilleure. Elle ne me suffit plus. J’interrogeai sans cesse, et les réponses que je reçus me conduisirent à d’autres recherches qui me révélèrent les principes mêmes et la philosophie de la civilisation chinoise. Ces principes sont d’ailleurs tous contenus dans les premiers chapitres d’un ouvrage qu’on appelle le Tchi-Pen-Ti-Kang et dont il faut que je dise quelques mots. — Le Tchi-Pen-TiKang est une encyclopédie abrégée en dix volumes, publiée en 1747, dont un ancien jésuite écrit ce qui suit: « Les missionnaires le regardent comme très dangereux et très opposé à la prédication de l’Évangile, parce qu’il se renferme dans le déisme et dans la religion naturelle, et qu’il est partout au niveau de la raison et de la conscience qu’il contente trop pour qu’elles sentent aisément la nécessité de la révélation. » Cet aveu devrait, il semble, en faire désirer la traduction, mais il explique, en attendant, pourquoi elle n’a pas été faite jusqu’ici. L’ouvrage ne se trouve même pas à la bibliothèque de la rue Richelieu, où cependant, — il faut leur rendre cette justice, — les anciens jésuites ont envoyé tant de choses. Il est vrai que la connaissance de la langue chinoise n’est plus, autant qu’à cette époque, le monopole des missionnaires. Il existe aujourd’hui de très bons sinologues français, anglais, allemands et russes. Mais il ne suffit pas toujours de connaître une langue, et de la connaître à fond, à supposer qu’il y en ait beaucoup qui puissent se flatter de connaître jusque-là la langue chinoise, pour être capable d’en interpréter toutes les productions. Il y faut tout au moins un goût particulier, une absence complète de prétentions et une certaine simplicité de cœur et d’esprit. C’est peut-être pour cela que le Tchi-Pen-Ti-Kang n’est traduit dans aucune langue européenne. Un seul Européen, à ma connaissance, en a parlé : c’est le P. Amyot, de qui sont les lignes que je viens de citer. Un autre qui l’a lu, mais ne le dit pas, y a vu tout autre chose que ce qui s’y trouve ; c’est le P. de Prémare ; seulement moins indépendant que son collègue, il l’a lu en catholique désireux de conformer à ses convictions religieuses des textes d’une si grande autorité. C’est du Tchi-Pen-TiKang, aussi bien que du Tao-te-King, qu’il a tiré la matière d’un mémoire en latin, envoyé en France vers le milieu du XVIIe siècle, et qui est intitulé : Vestiges des principaux dogmes chrétiens, d’après les anciens livres chinois [3]. Mais il suffit de parcourir ce mémoire pour s’apercevoir des peines qu’il a coûtées. Tantôt par exemple, il croit voir la désignation de la personne de Jésus-Christ dans un caractère qui, pour tout Chinois, ne signifie que l’homme unique, l’homme universel ou l’humanité dans son ensemble. Tantôt il est réduit à combattre Confucius et ses disciples, dont le Tchi-Pen-TiKang résume précisément les doctrines, et à leur préférer celles plus mystiques de Lao-tsee. Malgré tout, cependant, il lui arrive de se laisser entraîner par l’évidence du sens naturel des mots ; et alors il s’attire la censure de ses éditeurs.

Je n’ai pas lu le Tchi-Pen-Ti-Kang, car je n’ai malheureusement aucune connaissance littéraire de la langue chinoise, mais je m’en suis fait lire, expliquer et commenter verbalement à différentes reprises et par différentes personnes les livres qui m’intéressaient. peut-être était-ce, en somme, la meilleure manière de le comprendre. Puis, enfin, la civilisation chinoise n’est pas une civilisation morte comme celles de l’Égypte et de l’Assyrie, on n’en est pas réduit, pour la reconstituer, aux stèles et aux palimpsestes. Il n’y a vraiment qu’à ouvrir les yeux et les oreilles. Je dirai même qu’il est beaucoup plus facile de l’étudier qu’aucune autre civilisation vivante. Nulle ne présente moins de contradictions et plus d’unité. En elle, on ne l’a jamais dit avec plus de vérité, tout conspire, tout concourt, tout consent. Que l’on interroge ses lois, ses mœurs, sa philosophie, son agriculture, ses arts ou son industrie, on n’obtient jamais qu’une réponse: l’unité absolue de l’humanité, et la famille qui est le groupe où ce principe est le plus immédiatement manifeste. Quant à moi, c’est par l’agriculture que je suis arrivé à la connaître et l’on verra tout à l’heure combien le hasard m’a servi.

On n’attend certainement pas de moi que je fasse ici un exposé complet ou même seulement quelque peu étendu des doctrines de l’Encyclopédie chinoise. Un savant seul en serait capable. Je me bornerai à n’en dire, en aussi peu de paroles que possible, que ce que j’y cherchais moi-même, à savoir : l’explication suffisante des faits que j’avais tous les jours sous les yeux. Le lecteur aura ainsi tout ce qu’il faut pour refaire les opérations auxquelles je me suis livré ou pour les contrôler, et il me saura gré de m’en tenir là.

Encore un mot. Le corps de doctrine développé dans le Tchi-Pen-Ti-Kang a ceci de particulier, qui peut être un signe de la race chinoise : qu’il n’a eu, dans son ensemble, aucun inventeur, révélateur ou fondateur. Il n’est point tombé du ciel tout d’une pièce. On dit qu’il était contenu tout entier dans les Kings [4]. La vérité est que sur ces livres, écrits en caractères d’une concision hiéroglyphique ou composés de signes très obscurs, un certain nombre de philosophes et de politiques avaient exercé leur esprit. Ils en avaient proposé des interprétations adoptées ou rejetées par l’opinion publique. Plusieurs même avaient émis, sous le couvert de ces livres consacrés par le respect qui s’attache aux traditions et à l’antiquité, des idées qui, en réalité, n’étaient sorties que de leurs cerveaux. Quoi qu’il en soit, tout cela manquait d’unité. Beaucoup d’erreurs y étaient mêlées. Confucius entreprit d’élaguer de ce fatras tout ce qu’il y avait d’inutile et de dangereux. Aux interprétations qui lui parurent fausses, il substitua celles que lui dicta son génie, et avec celles qu’il conserva, il fit le système harmonieux, simple et pratique, auquel non seulement les Chinois, mais bien d’autres peuples de l’Extrême-Orient rendent hommage depuis plus de 2,200 ans. C’est à ce système que les Européens donnent, sans le connaître, le nom de religion de Confucius.

Quand on parle de l’univers, il est important, selon les Chinois, de ne pas oublier que l’univers comprend des choses visibles et des choses invisibles, des choses apparentes et des choses cachées. Il est au moins aussi important de se rappeler qu’elles ne doivent pas être séparées, ne fût-ce qu’en pensée. Il n’est pas possible, par exemple, de séparer de la matière la force de la pesanteur ; il n’est pas davantage possible de séparer l’idée d’une chose quelconque de la forme qui lui est propre. Cette forme peut ne pas être apparente, mais elle existe. Il y a des corps spirituels [5]. La matière qui les rend apparents à nos yeux, ne fait que remplir ces corps spirituels, comme l’eau prend la forme du vase qu’elle remplit [6]. Et, en ce sens, ni le corps, ni l’esprit ne sont séparables l’un de l’autre ; ni, d’une façon plus générale, l’univers et la raison de l’univers ne sont séparables [7]. Méconnaître cette vérité serait la plus grave de toutes les fautes.

Ceci posé, l’univers entier, avec ses mondes, forme un tout dont les parties ne sont entre elles que comme les molécules d’une sphère quelconque. Toutes sont soumises aux mêmes lois. Mais l’univers, dans son ensemble, a d’autres lois et d’autres raisons que celles des parties qu’il contient. Chacune de ces parties obéit donc à une raison ou à une loi qui lui est extérieure jusqu’à un certain point, et comme nous ne pouvons nous faire une idée de la forme, du mouvement et de l’étendue de l’univers, nous disons qu’il est infini. Il contient toute loi, mais lui-même est régi par sa raison, et cette raison est infinie.

Maintenant, cette raison est-elle intelligente ? Le Ciel et la Terre sont de grandes choses ; ils ont cependant une couleur, une figure, un nombre et une quantité. L’homme possède quelque chose qui n’a ni couleur, ni forme, ni nombre, ni quantité, et ce quelque chose est intelligent. Donc, lors même que l’univers ne serait animé que de l’homme, il serait au moins animé de l’intelligence de l’homme. Mais cette intelligence, étant limitée, ne saurait être celle de l’univers. D’où l’on voit que l’univers a une intelligence et qu’elle doit être infinie [8].

Les Chinois ne donnent aucun nom à cette Loi ou à cette Raison, intelligente et infinie ; ils ne la désignent que par des métaphores. C’est, dans le langage ordinaire, le Ciel: Tien ; ou bien le Seigneur suprême: Chang-Ti Dans le langage philosophique, on l’appelle encore l’Infini: Tai-Ki ; ou bien enfin : la Puissance, la Force ou l’Énergie invisible, existant par elle-même, sans figure, nombre, ni quantité.

Cette énergie ne peut se comprendre seule. Elle n’est pas sans la terre ou sans la matière en laquelle elle se manifeste. De là une autre puissance: celle de la Terre, l’Énergie passive.

Cependant, la première n’existant qu’à l’état potentiel ne peut se manifester sans passer à l’état actif. Elle constitue alors une troisième puissance ou énergie, hypostase de la première qui est l’Énergie agissante. C’est l’Homme. Mais ce n’est pas seulement l’homme visible, incomplet et imparfait que nous connaissons. Il existe un homme en qui sont les deux sexes et tous les autres hommes, et qui est comme le corps spirituel de toute l’humanité C’est l’Homme-Un, l’Homme-Humanité, Y-gen, que les Chinois appellent aussi : le Père-Mère, Fou-mou, l’Homme caché, invisible, céleste, parfait, en tant que pur de tout défaut inhérent à toute forme visible, ou enfin le Saint. Dans le langage courant, on le désigne aussi sous le nom de Tien-Hoang : le Seigneur du Ciel.

Ces trois énergies, étant inséparables, n’en font qu’une qu’on appelle: Taï-Y, la Grande-Unité. Elles coexistent de toute éternité.

Le Saint est l’intermédiaire entre le ciel et la terre ; c’est en lui qu’ils s’unissent. Il est le Verbe. C’est par lui que le Ciel, ou Taï-ki, se profère et qu’il agit [9]. Le propre du Saint est de mouvoir, de transformer, de perfectionner [10]. Il n’y a pas d’autre création. Chaque homme fait à son image, avec un corps spirituel comme lui, n’existe qu’en lui et que par lui.

En lui sont tous les hommes et toutes les créatures, indivisiblement unis par lui au ciel et à la terre.

La loi de chaque homme terrestre est de l’imiter. On l’imite en se conformant à l’unité, en ne la violant jamais par aucun acte, en s’en rapprochant de plus en plus, malgré l’état de faiblesse et d’imperfection qui résulte pour nous de l’union de notre esprit avec la matière. On l’imite en transformant, en perfectionnant sans cesse soi-même et toute chose, en se dirigeant d’un même mouvement vers la réalisation de cette unité, c’est-à-dire en travaillant. Cette loi contient toute loi, et chacun la porte en soi. Celui qui la comprend et qui l’observe sera récompensé en raison de ses efforts, et il est déjà récompensé. On ne peut imaginer un crime et un malheur plus grands que de l’enfreindre. Le travail, qui est une condition de la nature et de l’essence de l’homme, demeure toujours une nécessité, mais on n’en comprend plus le but et il devient un supplice.

L’unité, telle qu’elle vient d’être définie, c’est-à-dire l’unité des hommes entre eux et l’unité de la terre avec l’humanité et avec toutes les créatures, est un fait absolu. La mort, telle que l’enseignent les religions surnaturelles, c’est-à-dire la séparation éternelle de l’âme et du corps, la séparation des hommes en élus et en réprouvés éternellement, la supposition d’un monde en dehors de l’univers, lieu de récompense ou de punition, sont par conséquent des idées qui n’ont aucun sens pour les Chinois.

Il n’y a pas d’autres mondes que ceux qui sont dans l’univers, et il n’y a pas d’autre vie, pour notre humanité, que la vie sur la terre, autant du moins que la terre existera. C’est dans une suite de renaissances sur la terre que l’homme trouvera, selon l’état de culture où il aura mis son âme dans une existence précédente, sa peine ou sa récompense. S’il l’a cultivée et perfectionnée, il renaîtra avec des facultés, même physiques et corporelles, qui lui assureront le bonheur ou en seront une garantie. S’il ne l’a pas développée, il ne comprendra rien de ce qui pourrait le rendre heureux, et toutes choses seront contre lui.

Ces transformations ou ces renaissances se renouvelleront et se perpétueront pour chacun de nous, tant que la portion de l’univers que nous habitons ne se transformera pas elle-même. Alors la terre se désagrégera, les parties qui la composent entreront dans le chaos jusqu’à ce qu’elles forment ou rejoignent d’autres terres, et l’âme de l’humanité, ayant quitté son corps, passera dans un autre monde. Là, elle s’unira de nouveau avec la matière et elle vivra suivant les mêmes lois, mais dans des conditions plus favorables, en rapport, d’une part avec le degré d’unité qu’elle aura déjà atteint, et d’autre part avec les modifications auxquelles la matière est soumise dans ces nouveaux mondes, c’est-à-dire que l’harmonie sera plus grande entre les hommes, les organes et les sens seront plus parfaits, la vie plus puissante, plus facile et plus heureuse.

Voilà, en un très court abrégé, le système philosophique et moral auquel on donne, en Europe, le nom de religion de Confucius. Le lecteur peut voir, à présent, s’il mérite l’éloge qu’en faisait le P. Amyot, et s’il ne sort pas, en effet, du domaine de la raison. Ce qui demeure certain dans tous les cas, c’est qu’il est, en Chine, si bien dans le domaine de la pratique, que ces doctrines ne sont, en définitive, que les lois et les mœurs au milieu desquelles existe, vit et se meut depuis plus de deux mille ans un peuple qui compte aujourd’hui plus de cinq cent millions d’habitants.

De quelle religion pourrait-on dire la même chose ? Et comment le pourrait-on ? Aux problèmes qui préoccupent l’homme, quelle est celle qui donne des solutions aussi nettes, aussi précises et cependant aussi conformes à ses intimes espérances ? Non, il n’est pas vrai que, « sur cette terre, les générations se suivent passagères, fortuites, isolées, qu’elles paraissent, souffrent, meurent, mais que nul lien n’existe entre elles ; qu’aucune voix ne se prolonge des races qui ne sont plus aux races vivantes, et que la voix des races vivantes doit s’abîmer bientôt dans le même silence éternel [11] ». Les générations sont solidaires dans l’espace et dans le temps, absolument, éternellement. Elles sont une et elles vivent, car, si elles mouraient, elles cesseraient d’être une et solidaires. La mort n’est qu’une transformation.

Ne rêvez pas d’une vie hors de la vie, car vous ne trouveriez que la Vie. Ne rêvez pas d’un ciel hors de l’univers, car, hors de l’univers infini, il n’y a rien.

Votre terre est dans le ciel, et votre paradis est sur la terre. Il dépend de vous de le réaliser. Cultivez votre âme, honorez vos ancêtres, respectez vos traditions. Que le passé et l’avenir soient devant vos yeux comme s’ils étaient. Identifiez-vous les uns et les autres dans l’humanité. N’oubliez pas que vous ne faites qu’un avec la terre, avec l’univers. Qu’aucun de vos actes ne soit une atteinte à cette unité. Efforcez-vous au contraire de la resserrer. Travailler, c’est transformer, c’est créer. Transformez tout autour de vous. Créez le sol, créez l’animal, créez la plante. Créez-vous vous-mêmes. — Tel est, en quelques lignes, ce que l’on pourrait appeler le catéchisme ou le Code religieux de la Chine, et il est, ainsi que je le disais tout à l’heure, si bien entré dans la pratique et dans le cœur de la population, que le Code civil n’est pas beaucoup plus long. Mais il est une solennité qui le résume d’une façon bien plus brève encore. C’est le Rite du Labourage. Le jour de l’équinoxe du printemps, l’Empereur est conduit au temple de la Terre. Là, debout devant l’autel, entouré des grands dignitaires de l’empire et du peuple, il fait hommage au Ciel des cinq sortes de grains que l’on cultive, selon les climats, du nord au sud du territoire, et il appelle sa bénédiction sur ces grains. De là, il se rend dans un champ situé dans l’enceinte extérieure du temple. On lui met entre les mains une charrue d’argent ; il ouvre la terre et y trace cinq sillons. Puis, on lui présente les cinq espèces de grains consacrés, et il les sème. Le rite est accompli. L’oblation des grains constate la communion de l’homme, du Ciel et de la terre. Le grain lui-même est le symbole de la renaissance, c’est-à-dire de l’unité dans le temps: les cinq espèces de grains sont le symbole de l’unité dans l’espace ; et la charrue, le symbole du travail, sans lequel cette renaissance n’aurait pas lieu, et l’unité serait détruite. C’est, comme on le voit, la synthèse des principes de la civilisation chinoise. Cette solennité du labourage est considérée comme la plus grande et la plus importante. Il y en a trois autres, dont l’une rappelle encore la solidarité humaine : c’est la commémoration des morts, qui a lieu un peu plus tard. Elle n’est pas seulement observée par les particuliers ; elle est officiellement célébrée par les fonctionnaires. Ce jour-là, les uns et les autres ne se bornent pas à des visites aux sépultures de leurs familles ; ils se rendent dans les cimetières communs et accomplissent sur les tombes de ceux dont les familles n’ont pas encore pu recueillir les cendres, même sur les tombes des suppliciés, les cérémonies funèbres habituelles.

Les deux autres solennités ont lieu aux solstices d’été et d’hiver, elles ont pour but de demander au Ciel qu’il rende les récoltes abondantes et de le remercier de ses dons. Dans l’ancien temps, toutes ces fêtes étaient célébrées en rase campagne: maintenant, elles sont solennisées dans des temples qui sont : le temple du Ciel, le temple de la Terre, le temple de la Lumière et le temple du Tonnerre. Mais, à propos de ce dernier, il n’est peut-être pas sans intérêt de dire que le caractère qui, dans l’Y-king, signifie tonnerre, signifie en même temps : mouvoir, changer, commencer. Inutile de dire que ces temples n’ont aucun prêtre, et que lorsque l’Empereur s’y rend aux époques fixées, ce n’est point du tout à titre de ministre du Ciel, mais comme représentant de l’humanité chinoise. Le titre qu’il porte habituellement le montre, du reste, suffisamment: il s’appelle Père-Mère du Peuple, Fou-Mou. Or, le lecteur n’a sans doute pas oublié que c’est également une des dénominations de l’Homme-Humanité ou Universel.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur les significations symboliques des couleurs du prisme qui bordent la robe de l’Empereur en certaines occasions, du blanc qui indique le deuil, du dragon, Long, qui représente l’humanité spirituelle, etc., etc. ; mais cela m’entraînerait trop loin, bien que cela ne s’écarte pourtant pas du sujet. J’aime mieux ramener l’attention sur certains faits qui, plus encore que le régime de l’impôt, celui de la propriété et les autres institutions publiques, montrent à quel point l’esprit et les habitudes du peuple se sont pénétrés de la philosophie confucéenne. Ainsi, on se rappelle assurément la coutume observée lors des funérailles de faire représenter le mort par le plus jeune enfant de la famille, en qui l’on se plaît à voir déjà la réincarnation du défunt, et qui rétablit de cette façon l’unité, un instant suspendue dans le temps, de tous les membres de la famille. Il est un autre usage dont il a été également question, qui complète le premier : ce sont les fiançailles précoces qui ont lieu souvent dès la naissance des enfants. Elles n’ont pas seulement, en effet, pour but de préparer les futurs époux à une union plus intime de sentiments et de pensée, mais, avant tout, de rétablir autant que possible, comme dans l’Homme-Humanité, ou l’Homme-Androgyne, l’unité des sexes, c-est-à-dire l’unité dans l’espace.

Enfin, l’idée de l’unité si bien gravée dans le cœur des hommes se retrouve aussi sur les murailles. Dans les édifices publics où vous entrez, chez l’ami qui vous reçoit, vous lisez, entre beaucoup d’autres, sur les pendentifs qui décorent les lambris, des inscriptions comme celles ci : « Que personne ne se dise heureux, tant qu’il y a un seul malheureux. » — « Si un homme vit dans l’oisiveté, un autre homme meurt de faim. »

Mais le fait que cette philosophie a marqué, de ses empreintes les plus profondes, le fait dans lequel son génie éclate de la façon la plus originale, où elle a porté ses meilleurs et ses plus beaux fruits, c’est le goût et les idées qu’elle a donnés au peuple à l’égard du travail, c’est la direction qu’elle a imprimée à toutes les choses qui le concernent. Là est son triomphe le plus complet.


V


Sans autre monde que cette terre ; sans autre idéal de bonheur que le bonheur possible sur cette terre ; sans autre moyen de le réaliser que le travail, c’est du travail, on le comprend en effet, que les Chinois ont dû se préoccuper d’abord ; et leur première pensée a été de l’entourer des conditions les plus favorables. Oui, l’homme est, de son essence, créateur, travailleur ; mais il ne faut cependant pas que ses dispositions intimes soient contrariées dans son intérêt ou dans sa dignité. Non, « il n’est pas de plus sûr moyen d’ennoblir le travail que de montrer son rapport avec les lois naturelles [12] », mais à la condition que ces lois naturelles ne soient pas contredites par les lois civiles et politiques. Les Chinois y ont pris garde. De là, la modicité de l’impôt, le régime de la propriété qui attribue au travailleur la totalité de la plus-value qu’il y a ajoutée, et le droit de l’État de reprendre les terres restées sans culture. De là, la liberté et le respect du travail et du travailleur ; l’absence de castes de rentiers, d’oisifs, d’esclaves ou de serfs. Tous travaillent et travaillent au même titre, car ils travaillent à la même œuvre, le progrès, l’assomption incessante de la terre et de toutes les choses de la terre vers le bien, ou, comme ils le disent eux-même, la communion constante, et de plus en plus intime du ciel et de la terre [13]. Les Chinois ne connaissent donc pas de travail servile. Les professions que nous appelons libérales et les professions manuelles sont sur le même pied [14]. Un ouvrier maçon, cultivateur, charpentier, etc., n’est pas moins estimé qu’un médecin ou qu’un artiste, et n’est guère moins payé. La visite d’un médecin coûte 25 centimes, quelquefois moins, 50 centimes au plus. La journée d’un dessinateur ou d’un peintre, 50 à 60 centimes ; celle d’un ouvrier d’art, 50 centimes, sans nourriture. A la campagne, on ne leur donne que 25 à 30 centimes, mais on les nourrit. La main-d’œuvre pour les travaux ordinaires de l’agriculture vaut 15 à 20 centimes par jour, et la nourriture en plus. Pour le repiquage du riz, on le paye un sou de plus et deux pour le battage. On voit que l’égalité des professions n’est pas, en Chine, une pure théorie. Ce n’est sans doute pas très encourageant pour ceux qui voudraient faire de l’art un prétexte ou un moyen de s’affranchir d’un travail manuel, mais il n’y a que ceux-là qui pourraient se plaindre, et les véritables artistes se produisent quand même. Dans tous les cas, sans même essayer d’aborder ici la question d’esthétique, qui n’a aucun rapport avec la question d’argent, cette façon d’envisager les choses n’est pas sans avoir quelques bons résultats au point de vue de l’intérêt public. Ainsi, par exemple, les comédiens n’étant pas plus payés que les autres travailleurs, le théâtre est un plaisir que tout le monde peut se permettre. Pour 150 francs, une troupe de trente comédiens, avec leurs costumes, la plupart du temps très beaux, joue pendant quarante-huit heures tout ce que l’on veut en fait de drames, de vaudevilles et de comédies. Les décors et la mise en scène sont à peu près nuls, il est vrai, et l’imagination en fait tous les frais: mais aussi les places ne coûtent que 2 à 3 centimes, 15 à 20 pour les meilleures. Et comme les campagnes sont très peuplées, il n’y a pas jusqu’au hameau le plus reculé qui ne soit visité très fréquemment par des troupes nomades, de telle sorte que les plus pauvres peuvent, plusieurs fois par mois, voir revivre sous leurs yeux les grandes scènes de leur histoire nationale, ou bien trouver dans un genre moins sérieux, souvent même assez grossier, quelquefois aristophanesque, car il ne faut rien cacher, des distractions à leurs travaux quotidiens.

Je disais tout à l’heure que toutes les professions sont, en Chine, également considérées. Il en est une cependant qui domine toutes les autres : c’est celle des lettres et de l’enseignement. Lorsqu’il sera question de l’État et de son rôle dans la vie publique, je parlerai des honneurs et des privilèges qui lui sont accordés. Je ne veux maintenant qu’indiquer la situation qu’elle occupe dans l’esprit des populations. Nulle part peut-être cette situation n’est plus élevée qu’en Chine ; une seule chose est aussi vénérée que la science et les lettres, c’est la vieillesse. Si, dans les foules souvent importunes qui m’entouraient j’apercevais un vieillard, je le faisais inviter à venir me voir, je m’avançais au-devant de lui, et le conduisais à la place d’honneur. A l’instant même, les rumeurs et les quolibets cessaient ; le silence le plus complet s’établissait. En une minute, j’avais noué entre ces foules et moi ce premier lien commun dont l’absence est le plus souvent à l’étranger la cause des mécomptes qu’on éprouve, et ce lien commun c’était le respect de la vieillesse. Je n’étais plus un étranger, mais un hôte. Il en était de même des lettrés. Je ne manquais jamais, en arrivant dans une ville, de m’informer de ceux qui avaient le plus de réputation. J’allais les voir, et ces marques de déférence transformaient tout de suite en dispositions amicales et bienveillantes l’indifférence ou la méfiance que j’aurais pu rencontrer. L’instituteur qui a enseigné la lecture à un enfant conserve toujours à l’égard de son élève parvenu au rang le plus élevé le droit de réprimande. Il arrive souvent que les populations ayant à se plaindre de quelque fonctionnaire font venir, même de très loin, son ancien maître pour le prier d’être leur intermédiaire près du préfet, du gouverneur ou du vice-roi, et cet intermédiaire est toujours respectueusement écouté.

Malheureusement, si la carrière des lettres est la seule qui jouisse d’une estime si extraordinaire, c’est la seule aussi qui produise ce que nous appelons des déclassés. Les examens, ou plutôt les concours, sont très difficiles ; il est peu de lettrés qui en sortent victorieusement, et le nombre des emplois que le gouvernement a à leur offrir est très limité, de sorte que s’ils n’ont pas de ressources suffisantes pour attendre des chances plus favorables ou pour continuer la culture des lettres, les candidats évincés sont obligés d’aviser à quelque moyen de vivre. Les uns se font instituteurs, écrivains, professeurs, etc. ; d’autres se livrent sans hésiter au commerce, à l’agriculture, et ils contribuent grandement ainsi à élever le niveau intellectuel du peuple ; mais beaucoup préfèrent compter sur l’occasion, guettant une disgrâce, une démission, intriguant enfin comme font tous les déclassés, et ils deviennent un véritable fléau. Cependant, il ne faudrait pas, d’après ce qui précède, croire que les fonctions publiques sont, comme en d’autres pays, le point de mire de tous ceux qui se livrent à l’étude des lettres ; cela n’est vrai que jusqu’à un certain point. On veut arriver aux fonctions publiques parce qu’elles sont la dernière et la plus haute consécration du talent, et que c’est un honneur qui rejaillit sur la famille ; mais un plus grand nombre de fonctionnaires qu’on ne pense donnent leur démission après deux ou trois ans de service et rentrent dans la vie privée. J’ai connu un préfet qui, à l’âge de trente-quatre ou trente-cinq ans, avait renoncé à la carrière administrative et s’était fait maître d’école. Ce fait n’est pas rare. Du reste, les emplois de l’État, en Chine, sont loin d’être des sinécures, et l’on comprend que beaucoup s’en fatiguent. Outre ces démissions volontaires et définitives, il y en a d’autres, imposées à la mort d’un père ou d’une mère, et pendant toute la durée du deuil, qui est de trois ans.

Le lecteur peut se faire, à présent, une première idée des conditions générales dans lesquelles se trouve le travail au point de vue social et économique. Il sait qu’il n’existe aucun préjugé, aucune défaveur de nature à altérer artificiellement les rapports de l’offre et de la demande, ainsi que disent les économistes, ou, en d’autres termes, à faire produire plus ou moins de travailleurs qu’il n’en faut dans les différentes professions. Il sait que l’impôt et le régime de la propriété respectent partout également les droits du travail, et qu’enfin rien, pas même l’attrait des plaisirs qui, ailleurs, restent le privilège des habitants des grandes cités, ne vient détourner le paysan du sol sur lequel il est né, pour l’attirer dans les villes. Le reste se déduit aisément.

La doctrine qui fait une unité de la terre et de l’humanité est devenue une réalité dans chaque famille et pour chaque individu. La propriété de la terre, inviolable et sacrée, garantie de la liberté, est devenue pour l’homme le réservoir de ses épargnes. L’homme s’est attaché au sol après l’avoir créé, et il ne s’en est jamais éloigné qu’autant que cela était nécessaire pour en transformer les produits. C’est à cela que se borne le travail industriel. Ne pas rendre à la terre les richesses qu’elle a produites et les employer à créer un état de choses qui ne serait pas fondé sur le sol, mais qui tirerait ses éléments de l’étranger pour les revendre à l’étranger, ce serait, suivant les Chinois, bâtir en l’air. Ce serait une injustice et un danger. Cette économie politique fera certainement sourire bien des gens. Elle a cependant eu pour résultat de faire du sol chinois le sol le plus riche et le plus fertile du monde entier. En supposant que tout le territoire ne porte que des récoltes de riz, de blé, de maïs, de sorgho ou de millet, on ne pourrait pas estimer sa valeur à moins de 1,100 à 1,200 milliards de francs [15], et elle dépasserait certainement 1,800 milliards si l’on y ajoutait la plus-value des terres cultivées en mûriers, en thé, canne à sucre, orangers, palmiers à chanvre, arbres à huile, à cire, etc. C’est, comme on le voit, trois fois la valeur du sol français, proportions gardées, et une fois et demie de plus par chaque habitant. Qui donc disait que la Chine et les Chinois étaient pauvres ? Encore faut^il remarquer que l’appréciation que j’en donne ici en monnaie française, faute d’unité de comparaison, est bien au-dessous de la valeur réelle, car pour un franc on obtient en Chine bien plus d’objets utiles qu’en France. Puis, cette valeur est vraie, elle représente bien véritablement la quantité d’épargne et de puissance accumulée dans le sol, la somme des avances, toujours employées et toujours prêtes, mise à la disposition des générations futures par celles qui les ont précédées. Et enfin, c’est une richesse que ni les vers ni la rouille ne rongent, que ni les voleurs ni les krachs n’emportent, que les conversions n’atteignent pas. Elle augmente sans cesse. Quel meilleur grand-livre que la terre, et plus sûr ! Aussi les Chinois n’en ont-ils pas d’autre. Je ne sais quel penseur a écrit que la vertu d’un peuple peut se mesurer à la valeur de son territoire. Si cela est, que le lecteur en tire la conclusion lui-même. — Mais il m’arrête et me dit : Pardon, vous venez de nous déclarer que pour un franc on obtient bien plus d’objets utiles qu’en France ; donc l’argent est plus rare, donc l’épargne... ? — Donc l’épargne est dans le sol, et c’est ce que je disais. Quant aux capitaux circulants, quant aux capitaux à louer, ils sont, en effet, plus rares qu’en France, et cela ne doit étonner personne maintenant, puisqu’il n’y a pas de rentiers, et que ceux qui possèdent les capitaux les font valoir directement. Leur circulation est même tellement active, ils sont si demandés et si peu offerts, que l’intérêt est de 30 0/0. J’ajoute tout de suite que cet intérêt n’est payable que pendant trois ans, et qu’ensuite on ne doit plus que le capital. — On me fait une autre objection : — Eh bien, et le crédit que vous nous représentiez si facile ? — Je persiste et je montrerai tout à l’heure comment il fonctionne. A présent, je reviens au travail.

On a vu que l’industrie n’existait, en Chine, qu’en fonction de l’agriculture, et qu’elle ne dépassait pas cette limite ; mais, comme la terre est plus fertile que dans aucun autre pays et qu’elle rapporte souvent quatre ou cinq récoltes par an, l’industrie y a pris un développement extraordinaire. Bien souvent elle n’est pas séparée de l’agriculture. Le cultivateur transforme lui-même ses cannes à sucre, son chanvre, fabrique son huile, file ou dévide au moins ses cocons de vers à soie, et cela lui est d’autant plus facile que sa famille est nombreuse. S’il a trop peu de produits, ce qui arrive souvent, il les réunit à ceux de ses voisins et l’on partage ensuite. Il attend alors pour les vendre une bonne occasion. Les paysans moins aisés sont quelquefois obligés de vendre en nature afin de se procurer plus vite de l’argent. Il existe pour toutes ces ventes de grands marchés qui, dans un district de dix lieues carrées par exemple, se répètent huit ou dix fois par mois, tantôt dans un lieu, tantôt dans un autre. C’est là que les commerçants et les fabricants spéciaux viennent acheter. Quant à ceux-ci, eux non plus n’ont pas rompu le lien qui attache l’homme à la terre. S’ils habitent les villes, ils viennent des villages où ils sont encore en communauté familiale, et si la communauté a été dissoute, ils se sont réservé un terrain ou en ont acheté un qu’ils habiteront plus tard et dont ils feront le champ patrimonial, car c’est le rêve de tout Chinois. Le lecteur sait déjà qu’il n’y a pas de grande industrie en Chine. Les capitaux y sont très divisés et ne se concentrent fortement qu’en vue du commerce ou d’opérations à courtes échéances.

On cite quelques maisons qui opèrent avec des fonds de 10 ou 12,000,000 de francs ; ce sont alors presque toujours des associations. La plus puissante compagnie de navires à vapeur actuellement en Chine est une compagnie chinoise. On estime son capital à 20 ou 30 millions. On parle aussi d’un Chinois qui aurait une fortune personnelle de 100 millions de francs en entreprises de tout genre, agricoles, industrielles, financières, commerciales, etc. Il passe pour le Rothschild de la Chine. Ce sont toutefois des faits exceptionnels. Les industries qui, en général, ont le plus besoin de capitaux, comme par exemple les forges et les fonderies de fer, marchent en Chine avec des fonds de 50 à 100,000 francs, et le plus souvent ce capital est fourni par trois ou quatre associés. Je connais au Sé-Tchuen une fonderie qui, avec un capital de 50 à 60,000 francs, produit de 40 à 60,000 kilogrammes de fonte par jour. Quand la fonte a été de 40,000 kilogrammes, on arbore un pavillon rouge à l’une des cheminées ; à 45,000, on ajoute à la solde des ouvriers 2 onces de viande ; à 50,000, 4 onces ; à 60,000, 4 onces et deux verres de vin [16]. Elle occupe à la fabrication 12 ouvriers qui ont droit à ces largesses, et elle en emploie 300 autres soit à l’extraction, soit au transport du minerai. Enfin, puisque j’ai donné tant de détails sur cette fonderie, j’en ajouterai un dernier : elle paye à l’État un impôt de 5 à 600 francs, non pas comme droit de fabrication puisqu’il n’y en a pas, mais comme droit d’extraction, les mines étant la propriété de l’État. C’est de la grande industrie. L’industrie ordinaire n’emploie guère que les bras de la famille, et un, deux, trois, six, ou au plus huit ouvriers avec un ou deux apprentis. Les ouvriers étrangers ne demeurent pas dans la famille qui les occupe ; s’ils sont de la localité, ils retournent chez eux, et c’est le cas le plus fréquent ; sinon, ils vont à l’auberge. Très souvent, enfin, dans certaines industries, les patrons s’associent les principaux de leurs ouvriers ou leur font une part dans les profits. Une forme de travail que les Chinois, patrons ou ouvriers, aiment beaucoup et qui est très pratiquée, c’est le travail à la pièce ou à l’entreprise. Le salariat n’est donc point la forme ordinaire du travail industriel ou agricole en Chine. La propriété industrielle s’est, en quelque sorte, modelée sur la propriété rurale, et il y a bien plus d’individus travaillant pour leur propre compte, ou associés dans la famille, que d’ouvriers salariés. J’ai indiqué plus haut les salaires ordinaires ; je dois maintenant, pour compléter ce premier renseignement, donner le prix des objets usuels. En voici quelques-uns:

Un bol de riz tout préparé, 3 centimes ; il en faut deux ou trois pour un repas. Bœuf, la livre de 604 grammes, 10 à 15 centimes ; porc, 30 centimes ; mouton, 20 centimes ; poisson, 10 et 15 centimes ; une poule, 35 à 60 centimes ; un canard, 40 centimes ; thé, 1 centime le bol ; vin de sorgho ou de riz, 10 centimes ; tabac, 25 à 75 centimes ; un coucher à l’auberge, 4 centimes ; une paire de souliers en velours, 2 fr. 50 ou 3 francs ; un bonnet de feutre double, 50 centimes à 1 franc ; une robe d’hiver ouatée, 7 francs à 10 francs ; une robe d’été, 2 francs à 2 fr. 50 ; une pèlerine, 6 à 7 francs ; jambières, 2 fr. 50 à 3 francs ; un collet, 50 centimes à 1 franc ; un pardessus doublé en peau de mouton, 8 à 10 francs ; un chapeau de paille, 5 à 10 centimes ; une paire d’espadrilles de travail en corde, 8 à 15 centimes [17].

Les différentes professions forment des corporations, — patrons d’un côté, ouvriers de l’autre, — où toutes les contestations sont réglées par arbitrage et où tous ceux qui en font partie sont assurés, sur les fonds recueillis par cotisation, d’obtenir l’assistance dont ils peuvent avoir besoin. Il en est un grand nombre qui, aptes à exercer plusieurs métiers, se font recevoir dans autant de corporations. On y est reçu assez facilement mais il faut en être, sous peine d’être exposé à manquer de travail. Les accidents qui peuvent donner lieu à des secours sont bien moins nombreux que chez nous et il y a pour cela beaucoup de raisons : les maisons n’ont au plus, et très rarement, qu’un étage ; les machines à vapeur ne sont pas employées, et, pour les ouvriers des mines, ces mines ne sont jamais exploitées très profondément ; enfin, le Chinois travaille lentement ; il prend son temps et évite ainsi bien des maladresses qui pourraient le condamner au repos. Chaque corporation a un patron, comme chez nous, et la pagode où se trouve sa statue est le but de rendez-vous et de pèlerinages assez fréquents et qui mettent, ces jours-là, tout le monde en fête. C’est là que l’on conduit l’apprenti qui vient de passer compagnon, et le compagnon, maître. C’est là que leurs chefs-d’œuvre sont exposés, pendant un temps plus ou moins long, à l’admiration du public. J’oubliais de dire que l’apprentissage est généralement de trois ans. On voit qu’il y a beaucoup d’analogie, sinon parfaite identité, entre ces coutumes et celles des corporations de notre ancien régime. Il en est une, surtout, qui, dans ses manifestations extérieures, rappelle absolument nos pêcheurs et nos marins. Au Sé-Tchuen et dans le Tché-Kiang, c’est une patronne qu’ils ont choisie. Cette patronne est une jeune fille qui, il y a six ou sept siècles, rêva que son père et ses frères, occupés à la pêche en mer à quelque distance de là, allaient périr, assaillis par une tempête. Réveillée, par sa mère, qui l’entendait rêver et parler, la jeune fille lui raconte le songe dont elle est encore tout émue. Toutes deux appellent des voisins et les entraînent au secours des pêcheurs, qu’ils trouvent en effet en grand danger, mais qu’ils réussissent à sauver. La chapelle de Notre-Dame-de-la-Garde n’est pas plus décorée d’ex-voto que la pagode où l’on a placé l’image de cette jeune fille.

Les femmes travaillent peu en dehors de la famille. Quand elles sont forcées d’en sortir, c’est pour entrer dans d’autres familles en qualité de domestiques, et elles y sont traitées comme des parentes. A Shang-haï, cependant, un assez grand nombre fréquentent les ateliers de filature de soie que les Européens y ont établis depuis une vingtaine d’années, mais elles sont mal vues du reste de la population. Quant aux travaux des champs, je ne connais que trois ou quatre provinces où elles y soient employées comme ouvrières salariées, et alors elles forment de petits ateliers de deux ou trois, séparés des hommes. On a beaucoup parlé en Europe. de la déformation du pied des femmes chinoises, et plusieurs personnes veulent absolument y voir un signe de leur asservissement. J’ai souvent interrogé les Chinois à ce sujet, et je n’en ai jamais obtenu d’explication sérieuse. Les uns me répondaient par une de ces plaisanteries que les hommes de mauvais goût ont, dans tous les pays, l’habitude de se permettre sur le compte des femmes ; les autres n’en savaient pas plus que nous n’en savons nous-mêmes sur la déformation du crâne chez les Toulousains, ou du buste chez les femmes européennes qui se sont soumises à l’usage du corset. On dit que cette mode a pris naissance, il y a sept ou huit siècles, en imitation d’une impératrice affligée d’un pied bot. Il y a très peu de femmes de la campagne qui l’aient adoptée, et elle est prohibée depuis près de trois cents ans parmi les femmes admises à n’importe quel titre chez l’impératrice. Mais il est souvent aussi malaisé, en Chine comme ailleurs, de déraciner une mode, si mauvaise qu’elle soit, que d’en faire accepter une nouvelle, cent fois plus conforme aux règles de l’hygiène et du bon sens.

Il est assez facile en Chine de passer de la maîtrise au patronat, grâce à des habitudes d’ordre, d’économie et de crédit des plus remarquables. Mais ceci m’amène à dire d’abord quelques mots des institutions qui stimulent et favorisent ces habitudes.

On sait peut-être qu’il n’y a pas, en Chine, d’autre signe public de la valeur des choses qu’une petite monnaie de cuivre ronde, percée d’un trou au milieu, et que les Européens appellent sapèque. Elle pèse près de 7 grammes. 1,000 de ces sapèques enfilées forment une ligature, et valent 5 francs à peu près. Le taël n’est que l’indication d’un poids équivalent à une once chinoise ou à 37 grammes 796 d’argent, et lorsqu’on l’a vérifié pour le poids, il faut encore le vérifier pour le titre. On assure que la sapèque ou tsienn a été inventée 2,600 ans avant notre ère. C’est, comme on le voit, une monnaie très lourde et très embarrassante. Mais elle a été l’origine de la monnaie fiduciaire. C’est à la même époque que l’on fait remonter l’institution des banques. On comprend, en effet, que ce poids si incommode a dû faire songer au moyen d’en éviter le transport. On peut penser aussi que le peu de solidité des maisons chinoises, ainsi que les incendies auxquels les expose le bois, qui est beaucoup employé dans leur construction, dut engager dès longtemps les citoyens à réunir leurs épargnes dans des bâtiments spéciaux, sous la garde d’un comptable qui tenait note de tous les dépôts qui lui arrivaient, et faisait les restitutions par virements. La banque était dès lors inventée.

Les banques actuelles ne diffèrent guère de cette banque primitive. Ce sont surtout des banques de dépôts et d’escompte. Si leurs opérations n’ont pas fait beaucoup de progrès, elles sont, en revanche, devenues tellement populaires, qu’il n’y a guère de négociant, de fermier, ou simplement d’ouvrier rangé, qui n’ait un compte ouvert dans quelque maison de banque. C’est là que se font les payements par l’intermédiaire des banquiers, également prêts à servir le négociant faisant des transactions de 5 ou 600,000 francs, et le petit artisan qui apporte ses économies de la semaine ou de la journée ; Comme le dépôt est le principal élément d’affaires pour ces banques, elles le sollicitent par tous les moyens. Elles ne se bornent pas à accorder un intérêt sur la balance journalière des dépôts ; elles s’engagent vis-à-vis de leurs clients à leur donner toutes les facilités possibles, dans le cas où ils viendraient à avoir besoin d’avances. L’usage est, en effet, qu’un client peut obtenir, à l’occasion, un prêt double de la somme en dépôt au taux courant du jour, en donnant une simple garantie personnelle, un billet revêtu de son cachet ou de sa signature. En outre, tout déposant peut retirer son dépôt quand il le veut, sans avis préalable, et sans que son argent cesse de lui rapporter intérêt jusqu’au moment du retrait. Enfin, dans le cas de transactions faites avec des individus dont il est peu connu, ou d’une autre province, ce déposant a encore le droit de réclamer la garantie de son banquier. Toutes ces complaisances se payent assurément, mais il n’en est pas moins vrai qu’elles aident à beaucoup d’affaires impossibles autrement. Ainsi pour peu qu’un ouvrier ait eu de l’ordre, il peut se trouver, à l’âge de vingt-deux ans, à la tête d’un capital de 3 à 400 francs au moins, en y comprenant les intérêts, et il a le droit de demander à son banquier de lui en avancer autant. Or, on fait bien des choses en Chine avec 7 ou 800 francs. Il peut encore, s’il a quelque lopin de terre, l’hypothéquer de la façon la plus simple : il remet à son prêteur son titre de propriété, au dos duquel il reconnaît la somme qu’il a reçue, et tout est dit. Il y a aussi les monts-de-piété qui sont tout disposés à lui prêter sur gages, s’il en a, moyennant un faible intérêt de 7 à 8 p. 100 et, bien que ces établissements soient des entreprises particulières sans aucun contrôle, il sait qu’il peut s’y fier. Je ne parle pas des docks, qui prêtent aussi sur warrants, mais qui n’existent pas dans toutes les provinces, et ne servent d’ailleurs qu’au grand commerce. Enfin, supposons que le jeune homme n’ait absolument rien que son courage et un ami. Il va trouver cet ami et lui dit ce qu’il veut ; l’ami s’adresse à un troisième, ce troisième à un quatrième, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on en ait réuni dix. Le jeune homme, qui fait le onzième, les invite à prendre une tasse de thé chez lui, leur expose ses idées et ses projets d’avenir, et s’ils sont approuvés, les onze amis deviennent onze associés. Toutefois, la société qu’ils fondent n’a pas pour but d’exploiter ces projets en commun. Non ; en général, autant les petites sociétés de deux à huit ou dix individus sont fréquentes, autant les grandes compagnies par actions sont rares ; les Chinois ne les aiment guère. On y perd, disent-ils, son initiative, sa responsabilité, son indépendance et son profit. Dans le cas dont il s’agit, c’est précisément ce qu’il importe de laisser au jeune homme qui s’établit. Ce que l’on se propose, c’est tout simplement de mettre à sa disposition le capital dont il a besoin, et qu’il ne rendra que dans un temps donné, par annuités. Mais comme et motif est trop désintéressé pour déterminer des gens dont le demandeur n’est pas connu à lui venir en aide, les Chinois ont imaginé différentes combinaisons qui, toutes, assurent à chacun des associés non seulement le remboursement de son capital et des intérêts, mais la jouissance, pendant un temps plus ou moins long, d’une somme égale à celle qu’ils vont constituer une première fois. Tous, par conséquent, doivent s’engager à continuer leur mise pendant tout le temps nécessaire pour que chacun puisse jouir de cette somme et la rembourser. Ce délai est ordinairement d’autant d’années qu’il y a d’associés. Puis on tire au sort dix numéros, qui indiquent pour chacun d’eux l’époque à laquelle il sera mis en possession de la masse commune. Tantôt on convient que cette masse restera la même et ne s’augmentera pas des intérêts ; tantôt, au contraire, que les intérêts s’y ajouteront. Tantôt encore on décide que le bénéficiaire de l’année sera éliminé de la société ; tantôt, au contraire, qu’il continuera à en faire partie. Enfin l’élimination peut commencer par les premiers associés ou par les derniers. Dans l’un ou l’autre de ces cas, la part de capital à souscrire par chaque associé est nécessairement différente, et dépend de la date de son entrée en jouissance. De là, certaines combinaisons auxquelles j’ai pensé que le lecteur prendrait peut-être quelque intérêt, et dont il se rendra mieux compte par l’examen de quelques tableaux [18].

Toutes ces sociétés sont fondées sur la bonne foi et sur l’honneur. Ceux qui y manqueraient ne pourraient jamais plus faire partie d’aucune autre, et les exemples sont excessivement rares. Il faut ajouter que si un des sociétaires se trouve gêné au moment d’acquitter sa quote-part, il obtient très aisément de celui de ses collègues à qui doit échoir cette année-là, le capital commun, qu’il lui cède son tour, pourvu qu’il l’en prévienne quelques jours d’avance.

Tel est, en peu de mots, le genre d’association le plus fréquent chez les Chinois. On peut même dire qu’il n’est aucun individu qui n’en fasse partie, car il s’applique à toutes sortes de buts, depuis l’étudiant qui a besoin d’aide pour arriver aux grades littéraires, depuis le paysan qui veut entrer en ferme ou acheter un buffle, jusqu’à la mère de famille qui songe au trousseau de mariage de sa fille, et même jusqu’au gamin des rues qui vient d’obtenir quelques centimes de la bonne grâce des passants.

Enfin, l’individu assez malheureux pour n’avoir pas même à offrir à son ami cette garantie morale, unique condition de ces petites sociétés, a une dernière ressource. Il émigre, va en Amérique, en Australie, n’importe où, emporte avec lui du riz, du poisson sec qu’il achète avec les avances que lui donne la Compagnie qui l’engage, et là, il a bientôt fait, sur les salaires de 2 ou 3 francs qu’il reçoit, d’économiser de quoi rentrer dans son pays et commencer un petit commerce on un petit métier. Il en faut si peu ! La vie est si facile en Chine ! Songez que 500 francs, par exemple, entre les mains d’un Chinois, en valent peut-être 4 ou 5,000 en Europe. Songez à la simplicité des moyens qu’il emploie, de ses outils, de ses instruments ! C’est là, n’en doutez pas, un des motifs qui le rendent si redoutable aux Américains, et c’est par là qu’il battra tous les Européens le jour où il viendra leur apporter la concurrence de ses bras. Il est trop sobre, dit-on. Oui, mais c’est parce qu’il sait un pays dont le souvenir ne le quitte jamais, où la terre est plus fertile, où les impôts sont moins lourds, la civilisation plus douce que dans le pays étranger où la dureté du sort l’a contraint de chercher momentanément un abri. Non, véritablement, il n’y a rien d’étonnant à ce que les Chinois ne s’acclimatent point à l’étranger.

Mais c’est en agriculture que les conditions générales de la civilisation chinoise sont particulièrement favorables au jeune paysan. De quoi a-t-il besoin ? De crédit ? Le propriétaire qui lui confie sa terre sait très bien qu’il ne la détruira pas ; tout au plus peut-il lui demander d’en assurer le loyer ; mais avec 25 francs il en affermera une quantité suffisante pour commencer ; et l’on sait quel trésor c’est que la terre chinoise. D’instruments ? Une bêche lui suffit. D’engrais ? La terre se nourrit de ce qu’il rejette chaque jour. De vivre en attendant les récoltes ? Elles se succèdent de mois en mois. Mais s’il grêle ? S’il grêle, n’a-t-il pas là, dans quelque coin, semées d’avance et déjà grandes,d’autres plantes toutes prêtes à être repiquées pour remplacer celles que la grêle aura hachées ? Un mois de perdu, six semaines au plus, et voilà tout. Ah ! quelle différence entre l’agriculture chinoise et la nôtre ! Quelle erreur de croire que l’on peut remplacer la culture par la ruse, la justice par la violence et l’engrais par de gros instruments ! Les engins des agriculteurs chinois sont bien moins puissants, moins pesants, moins brutaux que les nôtres. Leur charrue est tout en bois ; le versoir est de bois, sauf quelquefois une petite pointe en fer, quand il y a des pierres à écarter ; le coutre même est le plus souvent en bois. Leurs systèmes, leurs méthodes, leurs procédés sont moins savants, moins transcendants que les nôtres. En tout cela, nulle prétention. Ils ne forcent pas la terre comme nous, ne la maltraitent pas, ne la violentent pas, ne lui imposent aucune règle, aucune docte constitution. Ils la prient plutôt, ils la sollicitent. Ils ne lui demandent rien qu’ils ne lui rendent aussitôt. Pas un grain de riz sans qu’ils lui donnent de quoi réparer son effort. Je disais, il n’y a qu’un instant, que leur agriculture est un culte ; on pourrait presque dire que c’est une caresse. Et à des soins si tendres la terre se rend ; elle se livre tout entière. Par la douceur, par l’assiduité, par la justice, ils en obtiennent tout ce qu’ils veulent, plus que nous. Voilà l’agriculture chinoise. On ne peut pas dire qu’il n’y ait aucune science, et cependant ce n’est pas de la science. Ce n’est pas de la science et c’est plus que de la science. Il y a un mot ancien dont je voudrais me servir : c’est de la sagesse. Cela ne s’acquiert pas comme une science, cela se forme lentement. Si vous n’êtes point, au fond, prudent, prévoyant, laborieux, bon, juste, ne faites point d’agriculture. Cela ne s’acquiert pas, cela se récolte des siècles. Si vous n’avez pas de foyer, ou si, en ayant un, vous ne pouvez d’abord y asseoir la paix, la sécurité, l’ordre et l’honneur, vous ne ferez jamais de bonne agriculture. Si vous n’avez pas de traditions, si vous n’entrevoyez pas dans le lointain avenir les générations auxquelles vous laisserez, avec votre nom, le fruit de vos labeurs, jamais, malgré vos formules et vos machines, vous ne vous élèverez au niveau du plus simple cultivateur chinois.

Voilà, je le répète, l’agriculture de la nation chinoise. En voilà le secret. Il est tout en deux mots : travail et justice. Et il est dans le cœur de chaque Chinois. Que lui faut-il de plus ? D’instruments, il en a peu ; on les aperçoit à peine. Mais ce que l’on ne sait pas assez, et ce que je voudrais que tout le monde pût voir, c’est l’ardeur de ces millions d’ouvriers des campagnes, que ne rebute aucune besogne, même la plus répugnante ; c’est, lorsque le soir arrive et que la nature elle-même semble avoir fini sa journée, se dresser, devant les maisons dans les villages, le métier du tisserand, s’allumer la lampe qui lui permettra d’ajouter quelques heures aux heures déjà remplies, ou bien, une lanterne fixée sur la tête, le paysan rentrer dans le champ qu’il vient de quitter et continuer son labeur. Ce qu’il faudrait voir surtout, c’est la sollicitude dont il entoure ses cultures. En vérité, une mère n’est pas plus attentive aux besoins de son enfant, ne les satisfait pas avec plus d’empressement. Le plus léger indice, la moindre pâleur sont des avertissements qu’il comprend. A le voir lui porter allègrement cet engrais si nauséabond, mais qui doit réconforter la santé de sa chère récolte, on sent bien que, malgré tout, le cœur est encore plus occupé que les bras, et que le sentiment qui l’anime n’est pas de ceux que le dégoût puisse décourager. Mais ce que l’on ne peut s’empêcher d’admirer surtout, ce sont ces cultures échelonnées de la plaine au sommet des montagnes, si propres, si nettes, si soignées, que la marqueterie la plus fine, le bronze le plus fouillé, ne sont pas des œuvres plus achevées ni plus parfaites.

De la terre et de la plante, sa justice s’étend aux animaux. Les mules et les buffles, pour nous si rétifs, sont doux en ses mains et dociles à sa voix. Les fauves mêmes ne fuient pas le Chinois, et tous les Européens qui sont allés en Chine savent que, dans les districts un peu éloignés où ils n’ont pas l’habitude d’aller chasser, on pourrait tuer les faisans et les lièvres à coups de bâton. Mais les Chinois ne les tuent pas [19].

« Tous les animaux sont avec l’homme, dit la Bible de Michelet ; l’aigle et l’épervier le saluent à leur premier cri du jour ; le chien le suit et l’escorte ; le cheval joyeux hennit ; le fort taureau, de son cœur tire la charrue et souffle ; la terre fume, et sa vivante haleine répond de sa fécondité. Tous d’accord. Tous savent que l’homme est juste et travaille pour eux. »

Tel est, en réalité, le spectacle que présente, dans l’intérieur du pays, la civilisation chinoise. C’est ainsi qu’ils ont su, suivant une expression que le lecteur n’aura sans doute pas oubliée, « spiritualiser la terre » et qu’ils ont compris le culte du Ciel.


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  1. Bulletin de la Société de géographie, 1869. Carte agricole de la Chine.
  2. On verra dans un autre chapitre comment se font les lois en Chine.
  3. Ce mémoire a été traduit, commenté et publié en 1878 par MM. Bonuetty et Perny, 301, rue de Vaugirard.
  4. Il y en a six. Le premier et le plus ancien est le Y-King, ou livre des transformations ; le titre est à noter. Le deuxième, le Chou-King, ou livre historique ; on pourrait le comparer à la Bible en certaines de ses parties. Le troisième, le Chi-King, ou livre des vers. Le quatrième, le Ly-King, ou livre des rites. Le cinquième, le Yo-King, ou livre de la musique ou de l’harmonie. Et enfin le sixième est le Tchun-Tsieou, ou livre du printemps et de l’automne. Deux de ces livres sont perdus : le quatrième et le cinquième.
  5. Lao-tsee.
  6. Ly-tsee. 398 av. J.-C.
  7. Yu-tehin, 1676 ap. J.-C.
  8. Kouang-yun-tse, 604 av. J.-C.
  9. L’homme, a dit Goethe, est un premier entretien de la nature avec Dieu.
  10. Y-King. Tsee-Hoa-tsee.
  11. Benjamin Constant: De la Religion.
  12. Channing.
  13. Y-King. Cette communion est figurée par deux triangles, l'un blanc, l’autre noir, qui se pénètrent par l’un de leurs angles.
  14. Sauf trois exceptions qui ne touchent pas, d’ailleurs, à la nature de la profession, ainsi que je le dirai plus tard.
  15. Bulletin de la Société de géographie, 1869. Carte agricole de a Chine.
  16. Le vin chinois est fait avec du riz ou du sorgho.
  17. Tous ces chiffres ont été recueillis dans les provinces du centre.
  18. Voir ces tableaux à la fin du volume.
  19. Les Chinois ne sèment point leurs grains à la volée comme chez nous: ils les sèment en pépinières, dans un coin d’où il est facile de chasser les oiseaux ; ils les repiquent ensuite quand les plantes ont atteint quelques pouces de hauteur ; alors il n’y a plus de danger. C’est aussi, puisque l’occasion se présente de le dire, par le repiquage qu’ils obtiennent plusieurs récoltes, chacune d’elles n’occupant le sol que pendant un temps très court.



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