La Civilisation et les grands fleuves historiques/6

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CHAPITRE VI


LES GRANDES DIVISIONS DE L’HISTOIRE


La loi des trois milieux : milieu fluvial ; origine de la civilisation sur le bas des grands fleuves, en Égypte, en Chaldée, dans l’Inde, en Chine. — Milieu méditerranéen. — Milieu océanique ou, pour mieux dire, universel.


On ignore dans quel milieu géographique est née la civilisation qui forme le substratum de l’histoire universelle. Par suite de leur orgueil enfantin et, aussi, d’une illusion d’optique facile à expliquer, les peuples anciens faisaient remonter leur origine aux commencements du monde. Mais les progrès récents des sciences anthropologiques et historiques ont fortement battu en brèche la tradition qui plaçait le berceau des grandes civilisations et de l’humanité même, entre le lac Balkach et les bouches du Tigre et de l’Euphrate, région limitée au hasard des découvertes archéologiques et des conceptions scientifiques nouvelles, et que certains savants élargissent ou restreignent suivant les besoins de leur cause.

Dans l’état actuel de nos connaissances, l’Égypte nous présente sans conteste les monuments les plus anciens de la Terre, — ce qui constitue une très forte présomption en sa faveur. Mais cette présomption n’est point une certitude, car la conservation des édifices est subordonnée à nombre de causes. Toutes les nations historiques de l’antiquité n’avaient pas à leur portée des matériaux également solides ; qu’étaient les briques et les tuiles de la Chaldée, les madriers de l’extrême Orient, en comparaison des pierres des Pyramides ? Tous les climats ne sont point conservateurs au même degré ; enfin, certaines civilisations, notamment celle de l’Inde avant les temps bouddhiques, ne construisaient pas ces édifices grandioses dont les ruines frappent d’admiration la postérité la plus reculée. Cette absence de monuments antérieurs au VIe siècle avant Jésus-Christ n’empêche pourtant pas Th. Buckle d’affirmer, un peu légèrement, à mon avis, que les traditions des Hindous remontent plus loin que celles de tous les autres peuples d’Asie.

Il ne serait pas moins intéressant de savoir si toutes les anciennes civilisations historiques ont allumé leur flambeau à un commun foyer, ou si elles sont nées spontanément et séparément dans des milieux isolés. Il parait certain qu’entre l’Égypte et l’Asie sud-occidentale ont existé des rapports préhistoriques, mais la nature et l’importance en sont encore à déterminer[1]. Quant aux relations anciennes de ce groupe avec l’Inde et la Chine, elles n’ont jamais été démontrées d’une façon satisfaisante. Il y a, du reste, entre les civilisations occidentales et celles du monde oriental, un défaut de synchronisme, un hiatus de dix ou quinze siècles au moins qui s’accorderait mal avec l’hypothèse de leur commune origine. On parle cependant de Kouchites navigateurs à peau noire, dont le domaine, aux temps antérieurs à l’histoire, s’étendait des parages éthiopiens aux côtes de l’Hindoustan[2], et on leur attribue la première impulsion donnée aux anciennes civilisations chaldéennes, dans la partie méridionale de la région ; d’autres sont disposés à rapporter les plus anciens triomphes sur la barbarie à la grande race continentale asiatique dite mongole ou touranienne[3], à laquelle se rattachent aussi les Cent familles, ce peuple sans nom venu de l’ouest sur les bords du Hoang-ho, et à qui la Chine doit la genèse de sa civilisation. On a dit, en outre, que les hiéroglyphes de l’Égypte et l’écriture chinoise sont issus d’une souche commune, mais les preuves citées à l’appui ne me semblent pas concluantes : la ressemblance, voire l’identité de certains signes, tels que |–, ciel, plafond ; \_|_/, montagne, élever, supériorité ; Θ, soleil, lumière, jour, etc., s’expliquent suffisamment. De même lorsque nous voyons, par exemple, l’arbre figurer dans les hiéroglyphes sous la forme du cyprès et, dans l’idéographie de l’extrême Orient, sous une forme copiée évidemment de quelque grand végétal à feuilles caduques, ou bien lorsque l’idée de l’« autorité » est exprimée sur les bords du Nil par un homme tenant à la main un fouet, probablement le classique kourbatch en cuir d’hippopotame, tandis qu’en Chine, cet être symbolique est armé d’un bâton de bambou, nous sommes autorisés à conclure que les Égyptiens, pas plus que les Chinois, ne reproduisaient un signe conventionnel emprunté à une écriture plus ancienne et restée inconnue : ils s’inspiraient, simplement et spontanément, de ce qui existait autour d’eux. Nous ne connaissons pas, à vrai dire, les caractères d’écriture de la Chine ancienne sous leur forme primitive de simples images, mais, parmi les signes les moins altérée, nous pourrions facilement choisir nombre de cas analogues.

Plus récemment encore, le savant sinologue hollandais M. Schlegel, dans un remarquable ouvrage sur l’Uranographie des anciens Chinois, s’étudie à montrer que les astronomes de l’extrême Orient ont puisé leurs premières notions à l’école où se formèrent aussi les anciens mages de la Chaldée. Si des faits de cette nature s’établissent d’une manière certaine, si l’on trouve le moyen d’expliquer ou de mettre à néant le défaut de synchronisme, il sera beaucoup moins difficile d’admettre, dans la plus haute antiquité et dans quelque région centrale de l’Asie, l’existence d’un foyer de civilisation ayant rayonné à l’ouest jusqu’à la frontière libyque, et à l’est jusqu’aux mers de la Chine.

La légende la plus archaïque des Chinois concernant leurs rapports avec les peuples occidentaux, est celle de Mou-Vang, le roi ou prince Mou, allant, monté sur un coursier rapide, visiter la Mère[4] des rois de l’Occident, sur les monts Kouen-loun. La chronologie officielle et si peu admissible du Céleste Empire assigne à ce voyage plus ou moins fabuleux une date assez modeste, d’environ mille années avant l’ère chrétienne[5], époque à laquelle des civilisations vingt et trente fois séculaires florissaient déjà en Asie et en Afrique, dans des pays voisins de la Méditerranée.

Les communications de l’Inde avec l’Asie occidentale sont encore plus modernes et ne peuvent être suivies plus haut que la première invasion de Salmanassar[6], au commencement du VIIIe siècle avant l’ère chrétienne : à partir de cette époque seulement, on trouve sur les monuments assyro-babyloniens des figures d’éléphants, de rhinocéros, animaux inconnus en Égypte et en Mésopotamie, mais caractéristiques de l’Hindoustan.

Si maintenant, laissant de côté cette obscure question des origines, nous considérons le vaste ensemble de l’histoire universelle depuis le siècle de Ménès, le fondateur présumé du premier empire égyptien, il nous sera facile d’y distinguer trois périodes consécutives ayant eu chacune pour théâtre son milieu géographique propre et nettement caractérisé.

Les quatre grandes civilisations de la haute antiquité se sont toutes épanouies dans les régions fluviales. Le Hoang-ho et le Yangtze-kiang arrosent le domaine primitif de la civilisation chinoise ; l’Inde védique ne s’est point écartée des bassins de l’Indus et du Gange ; les monarchies assyro-babyloniennes se sont étendues sur la vaste contrée dont la Tigre et l’Euphrate forment les deux artères vitales ; l’Égypte enfin, comme le disait déjà Hérodote, est « un don », un présent, une création du Nil.

Un chercheur d’analogies pourrait nous faire observer que les grands fleuves historiques sont représentés, en Asie, par des couples binaires[7] ; dans l’Inde, chaque couple, à son tour, se dédouble ; l’Indus semble complété par le Satledj, et le Gange par la Djamna ; tandis que le Brahmapoutra, qui déverse aussi ses eaux dans le vaste réservoir gangétique, est resté jusqu’à ce jour en dehors de l’histoire. En Afrique, ce dualisme, s’il existe, est bien moins apparent ; on peut, à vrai dire, regarder le Nil comme composé de deux branches maîtresses, le Bahr-el-Abiad ou fleuve Blanc, et le Bahr-el-Azrek ou fleuve Bleu, mais elles se réunissent à la « Trompe de l’Éléphant » près de Khartoum, et la vallée historique du Nil s’arrêtait bien au nord de cette limite. Quand, sur la foi des historiens classiques, on croyait la civilisation égyptienne originaire de l’Éthiopie, et le premier fondateur de l’empire des pharaons un homme de la contrée de Méroé, on pouvait encore reconstituer ce dualisme des fleuves historiques sur le territoire africain, en associant au grand Nil, non pas le Nil Bleu, mais l’Atbara, qui se mêle au fleuve principal entre la cinquième et la sixième cataractes, à 18° environ de latitude boréale et à 35’ en aval de Meroé. Brugsch-bey et G. Maspero balayent toutes ces légendes ; pour eux la civilisation, au lieu de suivre le courant du fleuve, l’a toujours remonté[8], et, dans sa marche triomphale vers le sud, fut longtemps arrêtée à Syène (Assouan), au-dessous de la première cataracte : la Méroé historique ne serait qu’une colonie égyptienne relativement moderne. Quant aux déplacements de la capitale des pharaons, de Memphis à Thèbes, et de Thèbes à Saïs, ils n’ont, vu leur peu d’amplitude, qu’une importance géographique secondaire.

Sous le rapport qui nous occupe en ce moment, la situation de Memphis, la première capitale historique de l’Égypte, à la pointe même du Delta, est des plus remarquables et fait encore mieux ressortir le caractère essentiellement fluvial, nilotique, de la civilisation égyptienne. Né à quelques lieues seulement de la Méditerranée, c’est-à-dire d’un de ces milieux géographiques dont Karl Ritter, le premier, a démontré les merveilleux avantages, l’empire des pharaons, au lieu de s’y élancer vigoureusement, lui tourne le dos et se dirige vers la Thébaïde. Il ne revient prendre pied dans le Delta qu’en pleine décadence ; même, suivant M. Maspero, ce transfert de la capitale à Saïs — sous la xxie dynastie — a certainement accéléré le travail de décomposition. D’ailleurs, bien avant le début de l’époque saïte, le temps était passé de ce qu’on pourrait nommer les premières sédimentations historiques. Pour le savant auteur que nous venons de citer, le contre-coup de l’invasion des pasteurs nomades Hycsos ou Hiq-chous[9], qui jeta les Égyptiens sur l’Asie antérieure, fut l’inauguration de l’histoire universelle, et la clôture de la période des civilisations isolées[10], période que nous appelons celle des formations primaires dans un milieu fluvial.

Il n’est point difficile de saisir les causes qui, pendant de longs siècles, éloignèrent des bords de la Méditerranée les constructeurs des Pyramides. Quelque genèse qu’on leur attribue, les Égyptiens civilisés étaient, dès le début de leur histoire, un peuple par excellence continentale et agriculteur. Avant la régularisation du courant nilotique par des travaux de terrassement, le Delta ne formait qu’un dédale confus d’alluvions boueuses et de marais pestilentiels ; on a dû l’organiser avant de le coloniser. L’admirable situation de la Méditerranée entre trois continents ne pouvait encore constituer un avantage réel : l’Europe, l’Afrique, l’Asie, à l’exception peut-être de la Chaldée, exception sans doute unique dans le sens le plus restreint du mot, étaient encore plongées en pleine barbarie ; et lorsque, plus tard, les navigateurs phéniciens, crétois, phrygiens, lydiens, etc., animèrent les eaux bleues de cet océan intérieur, les populations égyptiennes fuyaient toujours le littoral, qu’on ne pensait même pas à protéger contre les déprédations des écumeurs de mer. Depuis le début de leur histoire, elles attendaient les envahisseurs par la route continentale de la péninsule Sinaïtique ; les mesures de précaution n’étaient prises que de ce côté, et, bien avant les Chinois, les pharaons avaient en l’idée de défendre, par un mur de maçonnerie, la plus vulnérable de leurs frontières[11]. On peut, à travers les âges, se rendre compte de l’épouvante que causa dans l’empire des pharaons l’apparition des pirates au casque d’airain : les villages, les villes même furent abandonnés ; on se mit en toute hâte à fortifier le Delta ; une garnison fut placée à Rhocotis avec ordre formel de tuer ou d’enchaîner tous les hommes venus par mer[12] ; l’histoire de Joseph suffirait pourtant à nous apprendre que ces mêmes Égyptiens étaient très bienveillants à l’égard des visiteurs arrivés par les routes de terre. Ce n’est pas la haine aveugle de l’étranger, c’est la crainte de la Méditerranée qui leur inspirait ces mesures rigoureuses : elles ne tardèrent pas, d’ailleurs, à se montrer insuffisantes, et l’Égypte se vit obligée de salarier ces mêmes brigands qui lui inspiraient tant de terreur.

L’idée que la mer est, par nature, impure et démoniaque, avait encore cours en Égypte aux temps alexandrins. Plutarque rapporte, en effet, que, pour leurs prêtres, « la mer a été formée par le feu ; elle est en dehors de toute classification déterminée ; elle n’est ni une partie du monde, ni un élément ; ils n’y voient qu’une sécrétion hétérogène, principe de corruption et de maladie… Osiris est le Nil qui s’unit à Isis ou la Terre ; Typhon, c’est la mer, dans laquelle se disperse et disparaît le Nil en se jetant… C’est pour cela que les prêtres ont la mer en horreur et qu’ils appellent le sel écume de Typhon. Une des interdictions qui leur sont faites, c’est de mettre du sel sur la table. Ils n’adressent jamais la parole à des pilotes, parce que ceux-ci pratiquent la mer et vivent de la mer. Pour le même motif, ils ont l’horreur du poisson. » « D’ailleurs cette parole des pythagoriciens : La mer est une larme de Saturne, donne également à penser que la mer est un élément impur… Une stérilité du sol et une infertilité complète sont causées par le voisinage de la mer, voisinage essentiellement infécond… Typhon était anciennement maître de ce qui constitue le partage d’Osiris. En effet, l’Égypte a été une mer. C’est pour cela que, dans les mines et dans les montagnes, on trouve encore aujourd’hui un grand nombre de coquillages… Horus, avec le temps, a triomphé de Typhon. Cela veut dire que… le Nil refoula la mer, mit la plaine a nu, et la remplit successivement de nouveaux amas de terre[13]. »

Avec une si fâcheuse idée de la nature de la mer, les Égyptiens ne pouvaient songer à s’y aventurer : Psammétik et les siens se contentèrent de payer des flottes étrangères pour la défense du littoral et pour les expéditions lointaines. Aussi bien, une cause naturelle s’opposait à la transformation du pays en puissance maritime : le manque de bois de construction dans la vallée du Nil. Ne sachant se soumettre aux exigences nouvelles d’un milieu dont la valeur historique avait si essentiellement changé, l’Égypte se démet de ses fonctions ; on la voit succombant peu à peu sous les conquêtes persane, macédonienne, arabe, turque, tandis que de nouveaux venus recueillent le précieux héritage si péniblement accumulé par elle.


Laissons les trois autres grandes civilisations fluviales travailler de longs siècles avec plus ou moins de succès, pour s’adapter peu à peu à des milieux qui se transforment : la seconde période de l’histoire universelle vient de s’ouvrir sur les rives de la Méditerranée. Déjà nombreuses sur le littoral syrien plus de dix siècles avant l’ère chrétienne, les villes phéniciennes colonisent les îles de la mer intérieure et bordent de leurs factories puissantes les côtes de l’Afrique septentrionale : elles fondent Leptis la Grande, Hadrumète, les deux Hippo, franchissent les colonnes d’Hercule, débarquent à Cadix, vont aux Canaries[14]. Carthage, la Ville neuve[15] punique, est fondée vers l’an 800 avant Jésus-Christ ; elle devint presque aussitôt le plus actif foyer de cette civilisation si essentiellement méditerranéenne. On sait ce que le monde maritime doit à ces hardis navigateurs, mais le mérite principal des confédérations phéniciennes devant l’histoire universelle, consiste peut-être en ce qu’elles transmirent aux Grecs et aux Italiotes le flambeau sacré reçu des Égyptiens et des Assyriens[16]. La Provence et la péninsule Ibérienne[17] eurent aussi leur part de l’influence directe de la Phénicie et de Carthage, mais elles ne furent définitivement annexées au domaine de l’histoire que beaucoup plus tard, et par la conquête romaine.

L’avènement des fédérations phéniciennes a donc inauguré, pour le monde occidental, la grande ère des civilisations cosmopolites, transmises et méditerranéennes, si distinctes des antiques civilisations isolées et fluviales.

Les siècles de décadence devaient commencer pour la Grèce moins de six cents ans après le début de cette seconde période de l’histoire, et un peu plus tard pour l’ensemble du monde romain et méditerranéen. Mais cette déchéance ne fut que relative, et — M. E. Renan le fait judicieusement remarquer — les sciences et les arts des Grecs exercèrent en Europe une suprématie réelle jusqu’à la chute de l’empire byzantin. À la Renaissance, et même plus tard, l’Italie conservait de nombreux débris de son ancienne splendeur : des cendres de l’incendie allumé par les Barbares, la Rome catholique avait surgi et, à l’aurore des temps modernes, les républiques municipales de la Péninsule continuaient encore l’oligarchie classique des siècles phéniciens.

Une chose, à mon avis, caractérise surtout l’âge secondaire des sédimentations historiques : peuples et nations peuvent désormais pâlir et s’éclipser comme les Égyptiens après la conquête persane, comme les Phéniciens eux-mêmes depuis que leurs disciples étaient devenus leurs maîtres : le flambeau de la civilisation universelle va se transmettre de main en main jusqu’à l’époque présente.

Ainsi, après la destruction du Sérapéum et de la bibliothèque d’Alexandrie par les moines chrétiens ; après le martyre de la mathématicienne Hypatie et l’établissement de la théocratie papale à Rome, de celle des évêques et des patriarches en Orient, le souffle de l’ascétisme semble bien près d’étouffer la lumière et de replonger le monde méditerranéen dans les ténèbres de la barbarie[18] ; mais, au moment suprême, les Sémites de l’Asie antérieure viennent encore une fois au secours de l’Europe aryenne : les Arabes convertis à l’Islam, poussant devant eux les Libyens et les Berbères, traversent en vainqueurs le littoral africain de la Méditerranée et viennent fonder en Espagne ces États maures, qui, jusqu’aux jours meilleurs, seront pour l’Europe le seul abri de la philosophie, de l’industrie, des sciences et des arts.

La période méditerranéenne de l’histoire universelle n’embrasse pas seulement ! les brillantes civilisations écloses sur les bords de ce vaste golfe africo-européen qui présente le type le plus heureux, mais non l’exemple unique d’une mer intérieure. Le monde assyro-babylonien avait déjà, par le Tigre et l’Euphrate, joué un rôle glorieux pendant l’époque primaire des civilisations fluviales : le voici maintetenant qui entre en rapport avec une méditerranée réduite, avec le golfe Persique. Les anciennes capitales de la Chaldée, Our, Ouroukh, Babylone, Sippara, s’étaient trouvées, à l’égard de cette profonde échancrure de l’océan Indien, dans une situation semblable à celle de Memphis et de Thèbes, si peu éloignées de la grande mer. Le Chat-el-Arab, le courant unique par lequel le Tigre et l’Euphrate déversent aujourd’hui leurs eaux dans le golfe, n’existait point dans l’antiquité reculée[19]. Comme le Delta du Nil, il est le produit du travail accumulé des siècles. Anciennement, les deux grands fleuves de la Mésopotamie avaient des embouchures distinctes, mais reliées l’une à l’autre par un enchevêtrement confus de bras, de coulées et de marigots au parcours capricieux, variant au hasard des saisons et des pluies, un marécage inhabitable et pestilentiel. Aussi l’histoire, au lieu de se diriger vers la mer en descendant le courant des fleuves, le remonte au contraire jusqu’à El-Assour et Ninive par le Tigre, et, par l’Euphrate, jusqu’au Karkhémich des Hittites (Hetta) qui les met en contact avec la petite civilisation locale de la Palestine, et, par la Syrie et l’Asie Mineure, la rapproche de la Méditerranée.

La situation changea quand le cours des deux fleuves fut enfin régularisé par des travaux séculaires et que la zone fluviale de la Chaldée se trouva transformée en milieu méditerranéen. L’Asie antérieure eut à traverser une crise semblable à celle qui fut si funeste à l’Égypte des dynasties saïtes. Nous aurons à revenir sur ce curieux mouvement historique : Ninive qui, pendant la longue période fluviale, paraissait avoir absorbé toutes les capitales successives des rives du Tigre et de l’Euphrate, s’éclipse à son tour devant une rivale souvent vaincue et qui semblait détrônée pour l’éternité, devant Babylone, depuis longtemps simple résidence d’un vice-roi. « Sa position sur l’Euphrate, dit M. Joachim Menant[20], lui assurait cette supériorité inévitable… Lorsque le moment fut venu où l’empire assyro-chaldéen dut atteindre son plus grand développement, ce ne fut pas Ninive qui devint la reine du monde, mais Babylone qui, vaincue et saccagée, resta cependant la capitale du grand empire de Chaldée… Elle devint, pour ainsi dire, à cette époque (625 à 536 av. J.-C.), une ville nouvelle. À part quelques traces de restauration d’Assarhaddon, on ne rencontre rien qui rappelle la ville antique, et Nabuchodonosor (Nabou-Koudour-ousour) paraît en être le véritable fondateur. »

Cette ville nouvelle que Nabuchodonosor créait ainsi sur emplacement de l’une des plus anciennes cités du monde, était la seconde Babylone, possédant maintenant, par le port de Térédon, un débouché sur une mer intérieure, sur le golfe Persique. Aussi, l’un des premiers soins du grand régénérateur de la basse Chaldée fut-il le creusement du « canal royal » de Pallacopas : cette puissante artère faisait de l’Euphrate la principale voie commerciale du monde et permettait à Babylone de devenir l’entrepôt des richesses de l’Inde, que les derniers souverains ninivites avaient annexée au domaine historique du monde occidental. La conquête persane vint bientôt mettre fin à l’œuvre grandiose de Nabuchodonosor et de ses successeurs. Mais Darius Hystaspes eut beau démanteler les fortifications de la cité rebelle, Xerxès eut beau ruiner ses temples, Babylone, au temps d’Hérodote, ne semblait avoir rien perdu de sa splendeur[21]. Ce n’était point le courroux, c’était plutôt le manque d’intelligence des vainqueurs qu’elle avait à redouter, car les rois de Perse, « habitués aux routes des plateaux, et sans expérience des choses de la mer, arrêtèrent le mouvement des échanges entre l’Inde et la Mésopotamie. Voyant dans les fleuves des lignes de défense et non des routes, ils en coupèrent le cours par des barrages afin d’empêcher la navigation et de se garantir contre les tentatives d’attaque[22]. » Heureusement, la conquête macédonienne vint entraver, avant qu’il fût trop tard, ces œuvres de réaction. Alexandre ne se contenta pas de restaurer la voie ouverte par Nabuchodonosor vers le golfe Persique, il fit creuser à Babylone même un port capable de contenir mille vaisseaux, construits sur place avec les cyprès de la Babylonie ; il surveillait en personne le nettoyage du canal de Pallacopas[23]. Une mort prématurée empêcha seule le héros macédonien d’établir sa capitale dans la superbe cité de la basse Chaldée. Séleucus Nicator, jaloux d’attraper son nom à la fondation d’une ville opulente, transporta les richesses de Babylone à Séleucie sur le Tigre et porte ainsi un coup mortel à la prospérité de la glorieuse cité de Nabuchodonosor ; mais les destinées de la civilisation de l’Asie antérieure, une fois arrivée à sa période méditerranéenne, ne dépendaient plus du site de sa capitale. Le Chat-el-Arab étant maintenant navigable, il importait peu que l’entrepôt du commerce de la mer des Indes restât à Babylone ou fût établi en quelques dizaines de kilomètres, au nord-est, à Séleucie (Ctésiphon), ou à Bagdad, un peu plus en amont. Ce dernier déplacement eut pour conséquence naturelle la création du port de Bassorah, qui, au temps des khalifes, comptait prés d’un million d’habitants.

La civilisation assyro-chaldéenne sortait donc triomphante de l’épreuve. En pleine période méditerranéenne, Bagdad et Bassorah deviennent un des centres de ce grand travail, dont la principale conséquence fut l’impulsion islamite, par laquelle les nomades de l’Arabie furent lancés sur l’Occident. Lorsque Tarik, le célèbre lieutenant du khalife, traversant le détroit qui rappelle son nom, préparait la fondation des royaumes mauresques de l’Espagne, il apportait à la grande Méditerranée européenne le tribut légitime de sa modeste rivale de l’Orient. Les croisades représentent la contrepartie chrétienne de ce grand courant du moyen âge, mais aucune des dominations frankes dans le Levant n’eut les destinées glorieuses des États musulmans de Valence, de Grenade et de Cordoue.

Géographiquement, l’Europe continentale se rattache à la Méditerranée par le littoral de la Provence, et c’est par l’influence latine dans la Gaule narbonnaise qu’elle débute aussi dans l’histoire collective du genre humain. Mais, jusqu’au moyen âge, ses peuples ne figurent dans les annales du monde que suivant la part de chacun aux grandeurs ou à la décadence de l’empire méditerranéen, unifié par « la paix romaine » ; pendant le moyen âge, ils ne vivent dans l’histoire que par les épaves plus ou moins nombreuses qu’ils avaient su recueillir dans le grand naufrage. Leur culte est gréco-sémite[24], leur politique césarienne ; leur science est arabe ou juive et leur art byzantin. L’architecture seule fait exception. Avec Charlemagne et après lui la papauté et l’empire, les Guelfes et les Gibelins ne font que transporter au-delà des Alpes les coordonnées du monde méditerranéen ; mais l’Europe continentale qui, par le fait de ce déplacement, devenait le foyer central d’une civilisation dont, aux temps classiques, elle était une simple annexe, possède aussi, et des fleuves travailleurs, et des mers intérieures. C’est à ces méditerranées du nord, moins ensoleillées et plus réduites, que, poussées par le grand courant universel, viennent aboutir toutes les civilisations locales de la Seine, du Rhin, du Danube, etc., tout ce que notre moyen âge apporte avec lui de neuf, de spontané, d’autochtone. Aussi, sur les rives de la mer du Nord (Angleterre, delta rhénan, Danemark), et de la Baltique (Suède, Livonie, Russie), ne tarde-t-il pas à s’allumer des foyers secondaires dont les destinées varient, mais dont l’importance s’accroît de siècle en siècle. Les républiques de Pologne, de Lithuanie, d’Ukraine s’échelonnent le long de la grande route continentale, entre la Baltique et la mer Noire.

Le moyen âge en Europe et dans l’Asie antérieure nous apparaît simplement comme un épisode de la vaste période de l’histoire qui a pour théâtre le milieu méditerranéen et qui, pour le monde occidental, avait été inauguré par l’avènement des fédérations phéniciennes. Quant à l’extrême Orient, la civilisation aryo-indienne, longtemps attardée sur les nombreux affluents des deux grands fleuves de la péninsule, vient à peine d’atteindre le delta gangétique qui lui ouvre un débouché maritime, très médiocre, d’ailleurs, vers l’archipel Malais de l’Indo-Chine. Les Chinois ont appris à régulariser le cours capricieux du Hoang-ho et du Kiang, et à en exploiter les richesses avant de conquérir le bassin de la rivière des Perles, de celle du Fokien et du littoral qui leur offre les avantages de deux méditerranées, la mer Jaune et ses dépendances, et la mer du Tonkin ou de Cochinchine. Victoires toutes pacifiques, du reste, ayant plutôt pour objet les alluvions laissées par les crues du fleuve Bleu et du fleuve Jaune que les peuplades hétérogènes, ethnologiquement si peu connues, qu’ils s’incorporaient dans leur route vers le Tropique du Cancer et vers l’Océan.

Tout grand fleuve aboutit à la mer ; toute civilisation fluviale à ses débuts, doit, à moins de périr ou de s’absorber dans un courant plus large, se développer naturellement en une civilisation plus vaste, une civilisation communicative, expansive et maritime. Une Alexandrie ne manque pas de naître à l’embouchure d’un Nil quand le terrain a été convenablement préparé, quand les richesses nécessaires à son épanouissement ont été acquises, quand les peuples avoisinants ont pu être initiés à la solidarité, et assouplis par de longs rapports internationaux et pacifiques : mais un peuple épuisé peut ne plus posséder assez d’énergie et de vitalité pour franchir victorieusement la barre fatale ; si l’Alexandrie du delta nilotique ne fut jamais une cité égyptienne, c’est que les Égyptiens n’avaient suffi qu’à une partie de la tâche.

Les civilisations ne sauraient être qu’autochtones, primaires, isolées comme celles que nous avons vu se développer dans certains milieux fluviaux — ou communiquées, secondaires, transmises — et se transmettant elles-mêmes indéfiniment, englobant dans leur sphère des régions et des nations diverses. De même que l’isolement, l’expansion à ses degrés. La transmissibilité des civilisations, bien grande déjà dès le début de la période méditerranéenne, ne fera que s’accroître quand l’histoire aura quitté les rives des mers intérieures, pour se transporter vers un milieu plus vaste, l’Océan.

Mais tout océan, l’Atlantique principalement, n’est qu’une méditerranée plus étendue ; toute mer intérieure n’est qu’un diminutif de l’Océan. L’usage n’en a pas moins consacré la distinction établie entre le moyen âge et les temps modernes : du reste, la différence d’envergure entre ces deux périodes est en raison directe du rapport de la plus vaste des méditerranées à l’Océan tout entier. On est convenu d’accepter comme ligne de démarcation la découverte du Nouveau Monde par Christophe Colomb. Or l’une des conséquences les plus naturelles et les plus directes de cet événement fut la décadence rapide des nations méditerranéennes au profit des pays qui s’ouvrent sur l’océan Atlantique, le Portugal, l’Espagne, les États néerlandais, l’Angleterre, la France, qui ne tarda pas longtemps à profiter des avantages de sa position isthmique entre la Méditerranée et l’Océan.

Cette nouvelle et dernière période de l’histoire universelle, la période des civilisations océaniques, est bien jeune encore en comparaison des deux précédentes : celle des civilisations fluviales et celle des civilisations méditerranéennes ; mais l’on pourrait déjà y établir une subdivision importante. En effet, depuis l’origine des temps modernes jusqu’à la seconde moitié du siècle présent, l’Atlantique, seul des cinq océans qui baignent notre planète, semblait posséder le privilège de servir de principal théâtre aux triomphes de la civilisation. Il n’en est plus de même depuis une trentaine d’années : les progrès rapides de la Californie et de l’Australasie, l’ouverture de la Chine et du Japon au trafic international, le développement considérable de l’émigration chinoise et l’extension des Russes jusque dans la Mandchourie, aux portes de la Corée, ont définitivement annexé le Pacifique au domaine du monde civilisé.

Pourtant, nous ne proposerions point pour cette seconde division de l’histoire moderne le nom de période du Pacifique ; il exprimerait mal l’important mouvement qui s’accentue sous nos yeux : la conquête du Grand Océan à la civilisation n’a point détrôné l’Atlantique, comme celui-ci l’avait fait de la Méditerranée sa rivale, par le coup mortel que la découverte de l’Amérique porta aux navires de l’oligarchie italienne. Au contraire, par l’isthme de Suez, cette annexion du Pacifique au domaine de l’histoire universelle a fait renaître le commerce dans la grande mer intérieure. L’océan Indien, à son tour, acquiert une importance croissante, et les récents voyages de Nordenskiöld au nord de la Sibérie montrent que l’océan Boréal, n’est pas, au point de vue de la civilisation, une non-valeur aussi absolue qu’on le supposait. Et qui peut dire ce que l’avenir réserve à l’océan Antarctique, seul resté en dehors du mouvement général ?

Ainsi, cette migration si capricieuse en apparence de la civilisation d’un pays vers un autre à des époques différentes, cette valeur historique des divers milieux géographiques, si variable dans le cours des siècles, présente en réalité un ordre partait, une régularité remarquable. Le milieu géographique de la civilisation évolue avec le temps : limité d’abord à une partie plus ou moins restreinte du bassin de certains fleuves exceptionnels — nos grands fleuves historiques — il s’élargit à un moment donné pour devenir méditerranéen, puis océanique, ou plutôt atlantique, avant de s’universaliser, d’embrasser toute la partie habitable du monde.

C’est ce qu’avait entrevu l’Allemand C. Böttiger, lorsque, dans la préface de son grand volume sur la Méditerranée[25], il écrivait ces lignes mémorables : « La Méditerranée fut ce milieu intermédiaire où s’effectua la transition des anciennes cultures fluviales, du monde potamique, celui que nous représentent encore aujourd’hui la Chine et l’Inde[26], etc., au monde océanique des temps modernes. Ainsi », ajoute-t-il à la fin de cette préface ou les trois milieux, tels que nous les avons retracés plus haut : fluvial ou potamique, méditerranéen ou thalassique et océanique sont déjà explicitement mentionnés, « l’eau n’est pas seulement l’élément vivifiant dans la nature, mais aussi le véritable moteur de l’histoire universelle (die eigentliche Zugkraft in der Weltgeschichte). Ce n’est pas seulement en géologie et dans le domaine de la vie végétale, mais aussi dans l’histoire des animaux et des peuples, que l’eau nous apparaît comme le principe qui fait évoluer les civilisations, des pays arrosés par de grands fleuves vers le littoral des méditerranées, et, de là, vers l’universalisation par les océans. »

Le tableau suivant montrera, avec plus d’évidence encore, le lien intime qui rattache chacune des grandes phases ou périodes de l’histoire universelle à un ensemble déterminé de conditions géographiques :


I. Temps anciens, période fluviale. Elle comprend l’histoire des quatre grandes civilisations de l’antiquité, en Égypte, en Mésopotamie, dans l’Inde et en Chine, qui ont eu pour milieu géographique des régions arrosées par certains fleuves ou couples de fleuves célèbres[27]. Ces quatre histoires ne sont pas synchroniques : le groupe oriental (la Chine et l’Inde) présente, dès le début, un retard considérable sur les deux civilisations occidentales (l’Égypte et l’Assyro-Babylonie). Dans les subdivisions chronologiques qui vont suivre, nous aurons exclusivement en vue le groupe occidental, plus précoce, et qui, grâce précisément à la Méditerranée, a exercé sur les destinées de l’Europe, et par conséquent du monde entier, une influence beaucoup plus directe et beaucoup plus puissante. Cette période primaire peut être divisée en deux époques :

1o Époque de l’histoire des peuples isolés, qui, en Occident, se clôt vers le XVIIIe siècle avant Jésus-Christ[28].

2o Époque des premiers contacts des peuples historiques, depuis les premières guerres de l’Égypte et de l’Assyro-Babylonie jusqu’à l’avènement des fédérations puniques, vers l’an 800 avant Jésus-Christ[29].


II. Temps moyens, période méditerranéenne. Elle comprend près de vingt-cinq siècles, depuis la fondation de Carthage jusqu’à Charles-Quint, et se subdivise comme suit :

1o Époque de la Méditerranée, où les foyers principaux de la civilisation sont représentés, simultanément ou à tour de rôle, par les grandes oligarchies méditerranéennes : phénicienne, carthaginoise, grecque, italienne, et, enfin par l’empire des césars jusqu’à Constantin.

2o Époque des méditerranées, qui débute par la fondation de Byzance, c’est-à-dire par l’annexion de la mer Noire au théâtre historique et qui embrasse tout le moyen âge européen.


III. Temps modernes ou période océanique, caractérisée par la prépondérance marquée des États de l’Europe occidentale ayant un débouché sur l’Atlantique. Cette période, quoique bien jeune encore en comparaison des deux précédentes[30], n’en comprend pas moins deux subdivisions :

1o Époque atlantique, depuis la découverte de l’Amérique jusqu’à la « fièvre d’or » en Californie, aux progrès de la colonisation anglaise en Australasie, à la conquête russe des bords de l’Amour, à l’ouverture du Japon et de la Chine.

2o Époque universelle, encore à ses débuts.


Cette division de l’Histoire, on le voit, est absolument celle que nous avait imposée notre étude première sur la marche du progrès social à travers le temps, marche correspondant à son tour aux trois étapes ascendantes de l’évolution organique dans la nature.

L’objet de ce travail, avons-nous besoin de le redire ? est de rechercher les voies naturelles, mais souvent mystérieuses, par lesquelles les différents milieux géographiques ont façonné les destinées des nations, en assurant à leurs occupants la suprématie sur d’autres régions habitées. Le problème est vaste, et nous ne l’aborderons pas dans son ensemble. Limitons-nous à des grands fleuves dont nous avons souvent prononcé les noms, et qui, des l’aurore des temps historiques, imposèrent aux populations riveraines le joug des glorieuses despoties, par lesquelles elles furent attelées à notre char de Djaggernhaut, au char de la civilisation et du progrès.


  1. Comment, par exemple, ne pas reconnaître, dans la mythologie osiriaque égyptienne, un certain fonds commun avec celles de la Syrie et de la Mésopotamie ?
  2. G. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l’Orient.
  3. M. E. Hamy croit que ces civilisations chaldéennes appartenaient à la branche finno-ougrienne de la race jaune ou mongole. – Voir le chapitre Races. Voir aussi Terrien de la Couperie, On the settling of the cardinal points, as an illustration of the Chaldean-Babylonian culture, borrowed by the early Chinese.
  4. Si-Vang-Mou, ce qu’on peut prendre aussi pour un nom propre rendu significatif par les caractères idéographiques dont on s’est servi pour le figurer.
  5. Vassilieff, ouv. cité.
  6. Cf. Christian Lassen, Indische Alterthumskunde, Bd. I.
  7. Aux quatre régions susnommées, on pourrait en joindre une cinquième, celle de l’Oxus et du Yaxarie, sur laquelle nous reviendrons plus tard.
  8. Telle est d’ailleurs l’opinion la plus accréditée et qui semblerait appuyer l’hypothèse d’après laquelle les civilisateurs de la vallée du Nil ne seraient pas des Éthiopiens, « les plus vertueux des hommes » (Hérodote), mais des immigrés de l’Asie voisine, venant se greffer sur une souche d’indigènes, Libyens, nègres et negroïdes. Cependant l’ancienne Égypte est restée longtemps sans connaître les animaux domestiques de l’Asie, — cheval, brebis, chameau, — tandis que le bœuf et le chien, originaires de l’Afrique, figurent sur les plus anciens monuments des dynasties memphites et jouent un rôle considérable dans les plus anciennes mythologies égyptiennes. (Cf. Piétremont, les Chevaux dans les temps historiques, etc.) — D’après J. Lippert, les Égyptiens auraient été proches parents des Phéniciens, des Pouns ou Rouges, originairement établis dans le pays des Somal. La distinction que, d’après le Xe chapitre de la Genèse, l’on fait entre les Phéniciens et les Sémites de la Palestine, se trouverait ainsi justice ; reste à expliquer comment, et à quelle occasion, les Phéniciens empruntèrent la langue des Hébreux dont la civilisation est chronologiquement postérieure à la leur. Les influences chananéennes sont nombreuses et manifestes à toutes les époques de l’histoire des Beni-Israël, mais les influences hébraïques sur la Phénicie nous semblent très discutables. – Cf. Perrot et Chipiez, ouv. cité, t. IV.
  9. Hik signifie « chef ou roi », en ancien égyptien ; chous « pillard ou brigand ». De cette appellation, dont la valeur ethnologique n’est nullement déterminée, les auteurs classiques ont fait Hycsos. Les Hébreux de Joseph étaient au nombre de ces nomades dont les migrations durèrent plusieurs siècles. Tous les savants modernes ne considèrent pas ces envahisseurs de l’Égypte comme de purs Sémites ; on suppose que ces bandes étaient fortement mélangées d’éléments touraniens.
  10. Il ne faudrait pourtant pas s’exagérer ce caractère de la civilisation nilotique. Si, d’un côté, M. Ch. Lenormant soutient catégoriquement « l’Égypte memphite, avec son développement précoce de civilisation matérielle, a été un phénomène isolé, vivant exclusivement sur lui-même, sans expansion antérieure… », d’un autre, M. J. Dümichen (Welt-Geschichte in Einzel-Darstellungen, de W. Oncken) est moins affirmatif : « À aucune époque, les anciens Égyptiens ne se sont isolés de l’étranger comme on l’a souvent prétendu. Déjà, sous l’ancien empire, avant la xviiie dynastie, et même sous Toutmosis et les Ramsides, de 100 à 17000 av. J.-C., il y eut un commerce actif, par terre et par mer, des habitants de la vallée du Nil avec les peuples policés de l’étranger… Je ne saurais admettre non plus, d’une manière aussi absolue, que l’Égypte ancienne soit restée, pendant des milliers d’années, vierge de toute influence étrangère sous le rapport des sciences et des arts. »
  11. Fr. Lenormant, ouv. cité.
  12. Winwood Reade, The Martyrdom of Man.
  13. Sur Isis et Osiris, traduction française du M. V. Détoland.
  14. D’après M. d’Avezac (les Iles africaines), Ténérife serait la dernière des colonnes d’Hercule. Strabon dit que les Phéniciens connaissaient déjà les îles Fortunées. Le périple du Carthaginois Hannon fait mention de l’île des Parfums, d’où s’écoulaient vers la mer des courants embrasés et que dominait le Theon Ochema, le Char des dieux (pic de Teyde ?). Le nom de Junonia, donné à l’île de Ténérife par Ptolémée, fait présumer qu’elle avait été consacrée à la Carthaginoise Tanith, identifiée par les Romains avec Junon. Mais le Theon Ochema de Hannon pourrait se rapporter aussi au pic de Kameroun, et, dans le périple carthaginois, il est formellement question de gorilles ou de chimpanzés, singes anthropomorphes qui ne se rencontrent pas au nord du golfe de Guinée.
  15. Kart, ville, hadacht, nouvelle, dont les Grecs firent Carchedon, et les Romains Carthage. Telle est l’étymologie admise. Il ne me paraît cependant pas impossible que ce nom vienne de Karl-Kedeshot, ville de la Prostituèe sainte, c’est-à-dire de Tanith.
  16. En jugeant d’après les restes, assez peu nombreux, de l’art phénicien, on a affirmé que les villes de Syrie devaient tout à l’Assyro-Babylonie et que les influences égyptiennes étaient à peu près nulles en Phénicie. (Cl. Perrot et Chipiez, Histoire de l’art dans l’antiquité.) Mais l’œuvre immortelle des navigateurs phéniciens, l’invention de l’alphabet, ne fut qu’une adaptation de l’écriture de l’Égypte à la transcription des sons des langues étrangères. De plus, les fédérations phéniciennes n’apparaissent sur la scène de l’histoire que lorsqu’elles y sont, pour ainsi dire, amenées de force par la conquête égyptienne. D’ailleurs, le rôle historique des Phéniciens était nécessairement subordonné à l’existence de civilisations raffinées et de puissants États dans le voisinage de la mer Intérieure. En leur qualité de pirates, il leur fallait des villes riches et populeuses à piller : celle de négociants exigeait des consommateurs capables d’apprécier leurs marchandises. — En thèse générale, je serais porté à croire que les influences égyptiennes ont été transmises aux Hellènes et aux Italiotes sur par les Phéniciens, tandis que celle de l’Assyro-Babylonie pénétraient dans les deux Grèces par l’Asie Mineure (les Hittites), aussi bien que par la Mediterranée.
  17. On est surpris de voir le nombre de villes qui, en Espagne, rapportent leur origine à Hercule, le Melkart tyrien. En jugeant d’après ces traditions, on doit reconnaître que la colonisation phénicienne ne s’en est pas tenue au littoral et aux régions minières du sud, mais qu’elle a pénétré au cœur même de la presqu’île Ibérienne.
  18. Voir Draper, les Conflits de la Science et de la Religion et Duruy, Histoire des Romains, t. IV et suiv.
  19. G. Maspero, Fr. Lenormant, ouv. cités.
  20. Babylone et la Chaldée.
  21. Perrot et Chipiez, ouv. cité, t. II.
  22. Élisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. IX.
  23. Layard, Discoveries in the Ruins of Nineveh and Babylon, J. Menant, ouv. cité.
  24. Cf. E. Havet, Le Christianisme et ses origines. Il me semble pourtant que l’auteur de cet excellent ouvrage exagère encore l’apport du peuple juif à la religion chrétienne et ne fait pas ressortir sous son vrai jour son origine méditerranéenne. Diverses sectes gnostiques, qu’on croit postérieures au christianisme, seraient plutôt de curieux restes de ce mysticisme méditerranéen auquel, de tous les peuples de l’empire, les Juifs palestiniens semblent seuls avoir résisté jusque vers le Ier siècle de l’ère vulgaire ; avec Philon d’Alexandrie, leurs congénères et les prosélytes des pays étrangers se laissaient entraîner par le courant. La prédication des apôtres ne fut qu’une série de tentatives des hellénisants pour amener à leurs idées la synagogue de Jérusalem qui y resta réfractaire jusqu’à la fin. Chreiste, traduction grecque d’Oun-ouphr, surnom de Sérapis : Krystos des Alexandrins et le Christ des Évangiles, se confondent à tel point qu’il serait impossible de démêler la part légitime de chacun dans la grande fermentation des origines chrétiennes. L’empereur Hadrien, dans sa fameuse lettre datée d’Alexandrie, dit formellement que les adorateurs du Sérapis y sont appelés chreistiens.
  25. Das Mittelmeer, Leipzig, 1859.
  26. Le savant auteur, à mon avis, apprécie mal le rôle de l’Inde et de la Chine dans l’histoire collective de l’humanité. Nous verrons plus tard que l’Inde présente l’exemple d’une grande civilisation avortée par suite des conditions défavorables de son milieu géographique ; la Chine, au contraire, certainement plus arriérée que l’Europe occidentale, n’en a pas moins franchi, depuis des siècles, la barre qui sépare la période primaire de l’histoire de sa phase secondaire ou méditerranéenne ; elle se trouve, aujourd’hui, au seuil de la période océanique. Cette loi des « trois milieux » a une portée autrement universelle que ne le supposait l’éminent écrivain.
  27. On verra plus tard pourquoi les civilisations iranienne et palestinienne ne sont pas mentionnées séparément dans cet aperçu sommaire.
  28. G. Maspero, ouv. cité.
  29. Date présumée de la fondation de Carthage.
  30. Les périodes géologiques aussi deviennent de plus en plus courtes à mesure que nous nous éloignons des temps primaires.