La Colline inspirée/II

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Émile-Paul frères (p. 25-51).




CHAPITRE II

GRANDEUR ET DÉCADENCE D’UN SAINT ROYAUME LORRAIN AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE


Je me souviens du jour d’octobre, couvert et grave, où je suis allé à Borville visiter le pays des Baillard. Dans un canton rural de la vieille Lorraine, entre Épinal et Lunéville, c’est un village immobile, abrité contre une faible côte, non loin de la forêt de Charmes, un village très pieux, à juger d’après les vierges qui protègent la porte de la plupart des maisons, et rempli d’élégants motifs de style renaissance (datés du dix-septième siècle, ce qui prouve que les modes arrivaient lentement à Borville). J’ai vainement cherché, la tombe du père des Baillard, cette tombe où ses fils avaient gravé ces quatre mots révélateurs de leur orgueil ; « Ci-git Léopold Baillard, père de trois prêtres. » Le cimetière est petit autour de l’église, et, sous l’immense sycomore qui les ombrage, les morts, depuis 1836, ont dû faire place à de nouveaux venus. On n’a pu que m’indiquer sous la grande croix la place qu’occupait la pierre disparue. Mais au centre du village j’ai retrouvé intacte la maison de famille, remarquable par ses caves profondes, où, sous la grande Révolution, fut recueilli plus d’un ecclésiastique pourchassé… C’est ici, c’est à Borville, c’est dans cet étroit sillon que l’on s’enfonce jusqu’aux racines des trois Baillard. Tous les détails que j’y ai recueillis nous rendent compte de leur génie vigoureux et bizarre, comme un petit sac de graines explique la moisson future.

Les trois frères Baillard sortirent d’une lignée profondément religieuse, à l’heure dramatique où la persécution exaltait cette religion héréditaire. Dans tous nos villages, on voit de ces familles dévouées au curé de la paroisse. Ce sont elles qui fournissent le sacristain et les enfants de chœur ; les femmes y veillent à l’entretien des linges sacrés et des ornements sacerdotaux ; elles décorent l’église aux approches des grandes fêtes, et si la servante du curé vient à manquer, elles font l’intérim. Les plus zélées de ces familles gardent une vague tradition de la dîme : les premiers fruits du jardin sont portés au presbytère, et chaque génération donne un de ses fils à l’Église. Vienne des temps difficiles, ces amis de la cure s’élèvent le plus simplement du monde aux vertus du sacrifice.

À la fin du dix-huitième siècle, les Baillard de Borville étaient une de ces familles quasi sacerdotales. Lors de la Révolution, ils cachèrent chez eux, au péril de leur vie, plusieurs prêtres réfractaires, et ce fut l’un de ceux-ci, un Tiercelin du couvent de Notre-Dame de Sion, qui baptisa secrètement, en 1796, leur premier-né Léopold. « Cet enfant, déclara-t-il, s’élèvera par ses qualités au-dessus de ses concitoyens ; il fera l’ornement et la consolation de sa famille, il sera l’honneur de sa patrie, honos et decus patriae. » Et durant des mois, dans la demi-lueur des caves profondes où je suis descendu, il prodigua au fils de ces fidèles chrétiens les bénédictions et les prophéties que lui suggérait la reconnaissance. La santé du petit garçon donnait-elle des inquiétudes, il rassurait ses parents mieux que n’eût fait un médecin. « L’enfant de tant de prières, disait-il, ne peut pas périr. »

Les heureux époux recueillirent avec un religieux respect ces souhaits de bienvenue, et à mesure que Léopold grandissait au milieu de ses frères et sœurs, ils aimaient les lui rappeler pour l’encourager dans le chemin de la vertu. Le grand-père Baillard, plus encore, éveillait dans ces enfants une imagination héroïque. Souvent il les groupait autour de son établi de cordonnier, et leur racontait intarissablement les histoires locales et domestiques dont il avait été le héros :

— Voyez, petits, disait-il, c’est dans cette chambre où je vous parle qu’était l’église en ce temps-là. Quand le Tiercelin de Sion, revenant de quelque tournée dangereuse, rentrait chez nous à la nuit tombante, vite votre grand’mère disait à votre père : « Va, cours avertir les bons ; la messe aura lieu sur le coup de minuit. » Les bons arrivaient l’un après l’autre en se glissant le long des maisons. Au coup de minuit, ils tombaient à genoux pour l’élévation, à la place même où vous êtes assis. Une nuit, les sans-culottes entrèrent ici par surprise et en armes. Votre grand-père était absent, et votre grand’mère avec vos parents n’eut que le temps de pousser le prêtre dans la cachette, au bout du jardin, et de courir dans les champs. Mais par malheur elle avait mal compté ses petites-filles et oublié votre tante Françoise, qui demeura seule pour tenir tête à ces bandits. L’un d’eux lui appliqua le canon de son fusil sur la gorge. « Tu n’oserais pas ! » cria-t-elle, et le brigand se trouva désarmé. Mais ils brisèrent tout, burent, mangèrent, pillèrent et sortirent enfin en hurlant : « Vive la Liberté ! Vive la Raison ! » Car il faut vous dire que la Raison, c’était leur déesse.

Le bonhomme leur racontait encore l’installation de l’Arbre de la Liberté sur la place de l’église. C’était un beau peuplier, qu’on était allé chercher dans la prairie communale. Il fallait le baptiser :

— On prit un de vos parents malgré ses résistances. Les sans-culottes lui passèrent au côté l’écharpe tricolore et lui appliquèrent avec violence la tête contre le peuplier, tellement que le sang jaillit. Ce sang de chrétien, ils l’offrirent à leur déesse Raison, et soudain, pris de délire, se formèrent en rond, hommes, femmes et enfants, chantant, criant des couplets en l’honneur de leur déesse. Puis le curé assermenté (qu’il soit maudit, l’apostat !) vint asperger le peuplier d’eau soi-disant bénite. Et pendant ce temps, mes petits, que faisaient vos bons parents ? Ils priaient et se tenaient la face contre terre, pour ne pas voir le loup-garou opérer ses profanations.

Des enfants conçus dans de telles émotions, formés de ce sang et bercés par des récits d’un si ferme caractère hagiographique, étaient prédestinés. Ils étaient le fruit d’une longue pensée sacerdotale, ils ne pouvaient avoir qu’un rêve, qu’une mission : Léopold Baillard entra au séminaire, ses deux frères l’y suivirent.

Léopold se distingua, au cours de ses études, par l’âpreté avec laquelle il soutenait les opinions philosophiques et théologiques qu’il avait une fois adoptées. D’ailleurs bon latiniste et grand amateur de beau langage. Moins brillant, François se faisait peut-être plus aimer. Ses condisciples s’amusaient, dans les récréations, à former le cercle autour de lui, pour l’entendre déclamer d’une voix très forte et très souple le célèbre exorde du Père Bridaine : « À la vue d’un auditoire aussi nouveau pour moi… » Quant au jeune Quirin, leur cadet, c’était une figure pointue, rapide à argumenter. Il offrait sous la soutane un singulier mélange de fantassin et d’avocat de justice de paix. Est-il besoin de dire qu’aucune objection ne se forma jamais dans l’esprit de ces jeunes clercs ? Ce qu’on leur enseignait rassemblait en corps de doctrine les sentiments profonds et les bribes d’idées sur lesquelles vivaient, depuis toujours, leurs familles. Le monde et l’histoire leur étaient clairs. Ils savaient comment l’univers a commencé et comment il finira ; ils savaient aussi que leur double existence, temporelle et éternelle, allait être assurée dans les œuvres de l’Église. D’ailleurs, pour avoir la soutane, ils n’en gardaient pas moins, de corps et d’esprit, les mœurs de leurs camarades en blouse. Tout brillants de jeunesse, de santé physique et morale, ils demeuraient les frères de ces robustes garçons de ferme que l’on voit, le dimanche, devant l’église sur la place. Ils étaient la fleur du canton, trois bonnes fleurs campagnardes, sans étrangeté, sans grand parfum ni rareté, mettons trois fleurs de pomme de terre.

Quelles vacances charmantes on passait dans la vieille maison de Borville ! Comme ils étaient contents, le père et la mère Baillard, à l’arrivée de leurs abbés ! La table se couvrait de quiches, de tourtes à la viande, de tartes de mirabelles, de fruits de toute sorte et du bon vin récolté dans la vigne paternelle, sur le coteau de Vahé. Au dessert, les abbés, à l’émerveillement de leurs plus jeunes frères et sœurs, chantaient quelques couplets sur le bonheur des vacances ou quelque cantique, car tous les trois, et surtout Léopold, étaient sensibles à la beauté des voix.

Souvent des camarades du séminaire et des prêtres du voisinage venaient prendre leur part de ces minutes heureuses. Mais le plus beau jour, ce fut quand Mgr de Forbin-Janson, en tournée de confirmation, voulut s’asseoir à la table d’une famille si recommandable. Madame Baillard avait fait toilette. « Ah ! dit Sa Grandeur agréablement, la mère Baillard a mis sa robe de soie gorge de pigeon. »

Dans cette journée, qui marque peut-être le plus haut moment de cette famille cléricale, nul des Baillard ne sentit la condescendance du grand seigneur chez l’évêque, pas plus que celui-ci ne soupçonna les charbons cachés sous la cendre et qui échauffaient l’âme de ces serviteurs obscurs. Il ne vit pas les deux faces de l’orgueil des Baillard : orgueil devant tout le pays d’être reconnus par les autorités hiérarchiques comme des soutiens de la religion, et orgueil devant ces autorités d’être la profonde Lorraine catholique. Ces paysans ne doutent pas d’avoir servi l’Église sur leur sol, mieux que n’a fait aucun de ces grands dignitaires qui se succèdent au siège épiscopal de Nancy. Ils sont fiers de recevoir le noble prélat, ils l’entourent d’un profond respect, mais ils connaissent leurs propres actions et saluent dans sa grandeur un effet de leurs sacrifices.

Ces sacrifices, Léopold, François, Quirin sont prêts, indifféremment, à les renouveler ou bien à en récolter le fruit. Tout ensemble paysans, prêtres et soldats, ils s’avancent pour conquérir dans les armées du ciel, comme ils eussent fait dans les armées de l’Empereur, les grades, les titres, les dotations, la gloire. Fermes dans leur foi d’ailleurs, comme ils eussent été fermes au feu.

Au sortir du séminaire, à l’âge de vingt-quatre ans, Léopold fut nommé curé de la belle et importante paroisse de Flavigny-sur-Moselle. Il y arriva en 1821, tout impatient de se distinguer, d’autant que son journal le faisait participer aux fièvres du grand effort catholique auquel la Congrégation a donné son nom. Ce mouvement, qui fut ailleurs une politique, se présentait au jeune prêtre comme le sentiment le plus haut et le plus vrai, comme une réparation due à des convictions proscrites, à des œuvres persécutées, à des ruines sacrées par le malheur. Du premier regard, il s’avisa qu’un monastère de Bénédictines avait existé sur ce bord de la Moselle, avant la Révolution. Ce lui fut une indication de la Providence.

L’imagination de Léopold était maigre, sans génie, je veux dire incapable d’invention, mais d’une force prenante extraordinaire. Qu’on lui fournît un point de départ à son gré, il n’en démordait plus. Il se tenait sur l’idée qu’il avait une fois faite sienne avec cette application obstinée, minutieuse et si souvent bizarre que l’on voit chez les dessinateurs lorrains. Quand il fut parvenu, à force de démarches, à repeupler de Bénédictines l’ancienne maison de Flavigny, qui devint rapidement par ses soins le plus prospère pensionnat de jeunes filles, il se plongea, pour être digne de diriger ces dames, dans l’étude des maîtres de la vie mystique et des fondateurs d’ordre. Et nul d’eux ne lui plut autant que le grand saint de la Lorraine, l’émule de saint François de Sales, le précurseur de saint Vincent de Paul, bref, le Bienheureux Pierre Fourrier de Mattaincourt, le Bon Père, comme on l’appelait. Il s’enthousiasma pour ce beau génie pratique, d’une imagination inépuisable dans le bien, qui fonda les douces filles congréganistes, dont les phalanges, blanches et bleues de ciel, donnent encore aux villages lorrains tant de caractère, qui organisa l’enseignement primaire et jeta le germe des sociétés de secours mutuels ; il fraternisa avec le grand patriote lorrain, capable de mettre en échec Richelieu : enfin le thaumaturge l’éblouit.

Léopold Baillard, à Flavigny, fait peut-être sourire, quand, le cerveau en feu, il se penche sur l’histoire du Bon Père. Il rappelle don Quichotte qui, dans son village désolé de Castille, s’enflamme en lisant les romans de chevalerie et se propose d’égaler Amadis des Gaules. N’empêche qu’un jeune prêtre de vingt-cinq ans, qui emploie à se hausser vers un magnifique modèle d’esprit et de vertu l’émotion reçue d’une communauté de femmes dont il est le bienfaiteur, c’est une belle image du romantisme lorrain.

À cette époque, les ducs que l’on avait tant aimés ayant disparu à l’horizon, et les primes superbes que l’Empereur donnait au courage heureux n’étant plus disponibles, la nation lorraine, diminuée par les malheurs répétés de la guerre et les désillusions de sacrifices sans gloire, commençait à se déshabituer du sentiment de la grandeur. Ce jeune paysan échappe à cette médiocrité. Il a résolu d’aider Dieu en Lorraine. Il croit qu’il n’y a rien au monde de plus important que de rouvrir sur sa terre les fontaines de la vie spirituelle. Dans sa pensée, l’idéal et le réel s’emmêlent de la manière la plus vraie, et je ne me choque pas de voir, un peu à l’arrière-plan, mais très nette dans son esprit de paysan, cette seconde idée que les fondateurs ont de plein droit le gouvernement des couvents et des pèlerinages qu’ils établissent.

À quelques lieues de Flavigny, dans Mattaincourt, achevait de s’écrouler la vieille maison du père Fourrier et de sa glorieuse compagne, la mère Allix. Léopold jugea qu’il était de son plus élémentaire devoir de ne pas laisser sans gloire le sanctuaire de son grand patron. Il racheta ces pierres délaissées, les réédifia sur un plan plus vaste, puis se mit en campagne pour retrouver quelques filles de la Congrégation de Notre-Dame. Tâche malaisée, qu’il lui fut donné de mener à bien. Dans ces murs neufs, il eut la chance de ramener un essaim.

De toutes parts, un murmure flatteur entourait, enorgueillissait le jeune curé de Flavigny et ses deux frères, qui, chargés chacun de paroisses dans son voisinage, trouvaient le temps de l’assister. Cependant Léopold préssentait qu’il n’avait pas rempli toute sa destinée. Au milieu de ses réussites, il prêtait une oreille attentive aux érudits de Nancy, à tout un petit groupe d’esprits curieux qui se consolaient de vivre sous l’influence de Paris (et de l’esprit du dix-huitième siècle) en construisant une philosophie de l’histoire lorraine. Notre nation, disaient-ils, a toujours rempli dans le monde un rôle bien supérieur à l’importance de son territoire. Elle avait une mission. C’est sous le commandement d’un prince lorrain, Godefroy de Bouillon, que les croisades ont commencé ; c’est sous le commandement d’un duc de Lorraine, Charles V, qu’elles ont fini. Et comme nous avons arrêté l’Islam, nous avons servi de rempart, avec le duc Antoine et les Guise, contre les protestants. Ces lotharingistes s’exprimaient ainsi en haine du rationalisme, qu’ils accusaient de substituer au culte chrétien de la justice l’idolâtrie de la force et du succès. Léopold fit siennes leurs thèses. Il commença de vaticiner que la Lorraine n’avait pas épuisé sa destinée et que cette héroïque racine allait rejeter une pousse. Chaque fois qu’il passait sous la colline de Sion, il ne manquait pas d’y monter pour solliciter les inspirations de la Vierge protectrice de la Lorraine. Un jour de l’année 1837, l’abandon où gémissait ce lieu sacré le frappa au cœur ; il contempla ce repos, cette patience, cette longue songerie de la colline et jura d’en faire sortir une pensée armée, agissante, et conquérante ; de grandes ombres lui parlèrent et lui définirent avec une force divine quelle œuvre souveraine lui était ici réservée.

Il se mit aussitôt en campagne, trouva de l’argent ou plutôt du crédit, et, dans l’année même, acheta les divers lots de terre et de bâtiments qui jadis avaient composé le domaine du pèlerinage. Saint domaine ! Territoire de la Vierge ! Quand ce haut royaume fut entre ses mains, il sentit avec violence qu’il avait été à l’étroit, comme un aigle dans une cage, dans ses premières fondations, et qu’il trouvait enfin l’air et l’espace que sa nature exigeait. Hinc libertas, s’écria-t-il, reprenant sur le sommet de Sion la devise des Guise. « C’est d’ici que part, que partira la liberté. » Et désormais pour lui, il ne s’agira plus de relever simplement des abris de la contemplation, il veut construire des ateliers spirituels où reformer une milice catholique, où façonner pour tous les ordres de l’activité pratique des travailleurs religieux. Il va peupler le monde avec des Lorrains qui seront le ferment de Dieu. C’est un conservatoire du vieil esprit austrasien qu’il veut créer sur la colline sainte, d’où partira une croisade continuelle pour la vraie science contre le rationalisme.

Rien n’arrête cet étonnant improvisateur, rien ne l’inquiète. Il n’admet pas que la plante lorraine ait pu dégénérer et devenir impropre à faire quelque chose de grand. Il ne lui vient pas à l’esprit d’examiner s’il reste dans nos campagnes beaucoup d’exemplaires du puissant type lorrain, large d’épaules, haut de stature, épanoui de visage et de propos, bizarre, audacieux, qui fournit à toutes les armées de l’Europe de si beaux hommes d’armes. Il va de l’avant, comme si l’esprit de cette terre était une essence d’une nature absolument indestructible et qui continuât toujours d’agir. C’est qu’il est animé, en vérité, ce fils de cultivateurs, par un mobile bien autrement vrai et puissant que la philosophie historique dont il parle le langage. Plus qu’un noble goût intellectuel, sa passion pour les lieux saints est une concupiscence paysanne de posséder la terre. Léopold, de toute bonne foi, prêche le sublime et veut transfigurer la nature, mais le positivisme villageois, sous les traits de François et de Quirin, trouve accès dans ses conseils. De là d’ailleurs, le réel succès de leurs entreprises : ils y apportent des qualités de terriens, une expérience, une aptitude. Les trois frères élèvent des bâtiments, recrutent des novices et des religieux, des bons frères et des bonnes sœurs, pour la gloire de la Croix et pour la renaissance de la Lorraine, — comme simples cultivateurs ils eussent construit des métairies et engagé des valets ou des filles de ferme.

Vers 1840, sous l’étiquette d’Institut des frères de Notre-Dame de Sion-Vaudémont, la sainte montagne, grâce à l’impulsion des messieurs Baillard, présentait l’image d’une ruche active et industrieuse, où la prière et le travail se succédaient avec bonheur. Beaux bâtiments conventuels, jardins vastes et bien entretenus, ferme modèle au village de Saxon, pensionnat de jeunes gens, grands ateliers pour menuisiers, maréchaux ferrants, charrons, peintres et sculpteurs, tailleurs de pierre, tailleurs d’habits, maçons, fabricants de bas au métier, et même une petite librairie pour la propagande des bons livres. Aux jours de fêtes, de belles cérémonies, des prédications émouvantes, des chants et de la musique attiraient de toutes parts les fidèles éblouis autant qu’édifiés. Et pour couronner la visite de Sion, une surprise charmante était réservée aux plus distingués des pèlerins. Jamais les prêtres ou les laïques considérables qui avaient suivi les pieux offices ne s’en seraient retournés sans être descendus à Saxon. Là, dans la paix profonde du village enfoui au milieu de ses vergers, à l’intérieur de la courbe et pour ainsi dire dans le sein de la colline, ils trouvaient les religieuses, assises sur des bancs à l’ombre de leur couvent. Elles formaient un petit jardin virginal. C’étaient les sœurs quêteuses, celles du moins qui, pour l’instant, se reposaient entre deux voyages.

Ainsi dans les créations de ces Messieurs, il y avait de quoi émouvoir toutes les sortes d’imagination. À cette époque, en Lorraine, les souvenirs d’une indépendance proche et glorieuse étaient encore vifs. Les sentiments qui transportaient Léopold trouvaient de l’écho, sinon dans le haut personnel ecclésiastique, du moins dans le petit clergé, issu tout entier des familles rurales les plus attachées à la tradition. Ceux que laissaient insensibles ces grandes vues patriotiques et religieuses admiraient les Baillard pour leur prospérité éclatante et rapide. Les trois frères faisaient de l’or. C’est la plus belle chose en tous lieux. Quand les gens montaient sur la colline, en septembre, pour les fêtes de la nativité de la Vierge, et que la superbe procession déployait son cortège, ils se montraient les sœurs quêteuses et disaient : «  Voilà celles qui rapportent des mille et des mille… » Pourtant les paysans voyaient avec inquiétude cet homme étrange, déjà accablé de charges, toujours tirer des traites sur l’avenir. Bien souvent, au retour de Sion, les plus sages répétaient le mot du père Baillard à son lit de mort : « Mon fils, tu veux trop en faire. »

Juste prudence villageoise. Mais chacun meurt de son génie. Napoléon veut toujours vaincre. Dans les forêts des Vosges et sur les sommets qui séparent la Lorraine de l’Alsace, règne, depuis des siècles, le monastère qui garde les reliques de sainte Odile. Ce haut lieu protège l’Alsace, comme la colline de Sion la Lorraine. Pour cinquante mille francs Léopold l’achète. Il prend possession du grand couvent, de l’église, des chapelles, de l’hôtellerie, des écuries, d’une quantité de terres et de prés, d’une admirable forêt et des reliques. Et dans ce domaine princier il installe son jeune frère Quirin.

Voilà tout le pays d’entre-Rhin et Meuse sous l’influence de Léopold Baillard. C’est le grand Austrasien, le dernier des ducs de Lorraine. Les trois frères se font connaître dans tout l’univers, on peut dire. Infatigables et persuasifs, ils parcourent la France, le Luxembourg, la Belgique, l’Angleterre en célébrant les services que l’Institut des Frères de Notre-Dame de Sion-Vaudémont est appelé à rendre au monde entier. Le cadet Quirin s’en va en Amérique solliciter les Yankees, et Léopold pénètre jusqu’à la Burg impériale de Vienne. Il y obtint une audience et des subsides. Quelle belle image quand Léopold Baillard apparaît au pied du trône des Habsbourg-Lorraine et qu’il s’adresse comme à son suzerain, au petit-fils des comtes de Vaudémont ! Lui, le chef spirituel de la sainte colline, il fait appel au chef temporel. Démarche pleine de cœur et d’une imagination magnifique !

Les Baillard eussent été invincibles s’ils s’étaient fait une idée du monde moderne. Ils l’ignoraient totalement. Léopold ne tenait compte des gens qu’autant qu’ils méritaient de prendre place dans le coin d’un vitrail ou d’un tableau en attitude de donateurs. Il parcourait le monde sans rien y remarquer que ce qui aurait pu, tant bien que mal, figurer dans une biographie du Père Fourrier. Ils ne virent pas se former contre eux une terrible coalition de leurs supérieurs hiérarchiques avec les libéraux.

La libre pensée devait détester ces œuvres où le particularisme lorrain s’alliait étroitement à l’idée catholique et qui formaient, à bien voir, des citadelles contre le rationalisme. Quant à l’évêque concordataire, pouvait-il goûter beaucoup cette religion locale ? Il y devinait des mouvements d’illuminisme, un fond trouble, qui apparut quand ce singulier Léopold se crut favorisé d’un miracle en la personne de sœur Thérèse Thiriet.

Les religieuses de Saxon, nous l’avons dit, étaient dévouées corps et âme à Léopold Baillard. C’étaient des jeunes paysannes du pays, qu’il avait d’abord placées auprès des religieuses de Mattaincourt. Mais ces dames trouvèrent ces simples filles bien grossières et les traitèrent en servantes. Léopold voyant qu’elles n’étaient pas heureuses les fit revenir, les organisa près de lui en petite communauté, composa pour elles un règlement et les employa pour ses quêtes. Elles lui vouèrent une grande reconnaissance et reportèrent à lui seul toutes leurs pensées, Leur métier même les y invitait. N’avaient-elles pas à faire son éloge tout le jour ? N’était-ce pas entre ses mains qu’elles apportaient l’argent, et de sa bouche qu’elles attendaient une approbation ? Entre elles régnait une constante émulation pour lui plaire. Et tout cela avait produit des personnes tout à fait rares, mais qui n’avaient en définitive pour règle certaine que la seule volonté de Léopold. À leur tête marchait la sœur Thérèse. Active, intelligente et gracieuse, cette religieuse exceptionnelle avait fait le succès de Notre-Dame de Sion à travers toute l’Europe. Léopold, qui vivait les yeux fixés sur la biographie des saints, se figurait qu’elle tenait auprès de lui le rôle admirable qu’a joué la mère Allix aux côtés de Pierre Fourrier. De fait, elle était le grand instrument financier de son œuvre. Or il advint qu’elle tomba malade, et durant plusieurs mois ne put bouger de son lit. L’argent se faisait rare. Dans cette extrémité, Léopold ne put résister à l’attrait du surnaturel, et considérant que la malade avait tant fait pour Notre-Dame que celle-ci pouvait bien le lui rendre, il la fit porter devant la statue miraculeuse. Ô merveille ! Aussitôt déposée dans le chœur de la chapelle, la religieuse se leva et se mit à marcher.

L’évêque de Nancy ne voulut pas ordonner une enquête sur ce miracle, et le médecin de Vézelise refusa un certificat à la malade. Cet accord de l’Église et de la libre pensée contre les Baillard était grave, mais eux, sans prendre souci des nuages qui s’amassaient des deux côtés de l’horizon poussaient toujours de l’avant et se livraient à un désir immodéré d’élévation.

Léopold Baillard avait l’âme très haute ; le choix des œuvres auxquelles il s’appliqua est à cet égard tout à fait révélateur. Mais pour réaliser nos desseins les plus purs, nous sommes bien obligés de recourir à des moyens humains qui peuvent être détestables. J’ai tenu dans mes mains les comptes des Baillard ; on y assiste, jour par jour et morceau par morceau, à la constitution de chacun des beaux domaines où ils satisfaisaient tout ensemble leur instinct de paysan pour la terre et leur sentiment de l’idéal. C’est à la fois admirable et bien fâcheux. Rien de plus inquiétant que certaines pages de ces registres où l’on voit l’audace spéciale de ces Messieurs, et comment des messes qui leur étaient payées trois francs, ils les revendaient, les faisaient dire pour dix sous.

L’évêque, inquiet des bruits qui couraient sur les folles dépenses, les charges et les expédients des trois prêtres, voulut s’immiscer dans leurs affaires. Ils se crurent atteints dans leur honneur sacerdotal et dans leurs intérêts vitaux. L’Institut qu’ils présidaient, n’était-ce donc pas leur création ? La Vierge ne leur avait-elle pas donné des témoignages directs de sa complaisance ? Ils ne voulaient rien savoir de plus. Tout aussi bien qu’ils eussent été incapables de se dégager des conceptions qui dominaient avant Descartes et d’expliquer les problèmes de la vie autrement que par une perpétuelle intervention divine, ils étaient incapables de comprendre la prudence d’un chef ecclésiastique qui ne veut pas que de bonnes intentions deviennent un sujet de scandale. Cette grande parole que l’évêque laissa un jour échapper : « J’aimerais mieux que Léopold fût un mauvais prêtre », ils ne pouvaient pas se l’expliquer. Ils ne sentaient ni la nécessité, ni la beauté de la discipline. Sans l’avouer, sans le savoir peut-être, ils se tenaient pour des forces autochtones et rejetaient la hiérarchie. Il y a là un cas saisissant d’individualisme religieux et xénophobe. Léopold Baillard, seigneur de Flavigny, Mattaincourt, Sainte-Odile et Sion, c’est un féodal qui a conquis sa terre et qui fait tête à son suzerain. Dix ans, ils menèrent la lutte, une triple lutte, à la fois contre la libre pensée, contre la hiérarchie ecclésiastique et contre leurs créanciers. L’évêque dut les contraindre, chapitre par chapitre, leur demandant d’abord un compte des aumônes qu’ils avaient recueillies, puis une déclaration que tous leurs acquêts appartenaient à la congrégation, puis l’engagement de lui soumettre leurs livres chaque année, enfin la promesse de ne plus rien acheter sans autorisation. Autant de persécutions que le ciel, jugeaient-ils, permettait pour les éprouver, et auxquelles ils répondirent avec un génie d’hommes d’affaires endettés. Ils firent sur tous leurs domaines une défense de thaumaturges et de clercs d’avoué. Une position perdue, ils en dressaient une autre. À suivre toute la série que j’ai pu reconstituer, et Dieu sait qu’elle est variée ! des brochures d’attaque et de défense qui intéressent ce drame de leur ruine, on se trouve au milieu de sentiments que l’on croirait éteints depuis deux ou trois siècles, et au milieu d’affaires de banque, de négoce et de chicane qu’un avoué seul pourrait bien comprendre. On se perd dans ce maquis de mémoires et de répliques, d’apologies et de libelles. Mais on y voit de très loin la faillite s’approcher à pas sûrs. Une dépense inouïe d’efforts, les plus longs voyages et de folles inventions ne purent que la retarder.

L’interdiction de faire des quêtes mit les Baillard dans l’impossibilité de soutenir, au jour le jour, leurs frais immenses et de remplir leurs engagements pour tous ces domaines achetés à crédit. Les créanciers assiégèrent leur porte, les contraignirent à des ventes désastreuses. Le domaine de Sainte-Odile, la ferme de Saxon, les terres de Sion furent mis aux enchères. Ces grands biens, que l’on estimait trois cent cinquante mille francs, ne firent pas cent vingt mille, parce que les événements de 1848 venaient de déprécier les terres et surtout les biens conventuels. Dans cette débâcle, le patrimoine des Baillard disparut. Et par surcroît, leur honneur de prêtre ne demeura pas intact. En effet, sur l’affiche de vente des biens de Sainte-Odile, au scandale universel, on put voir, entre le cheptel et les bâtiments des granges, les reliques de la sainte patronne de l’Alsace livrées à l’encan.

C’est l’Église elle-même qui jugea nécessaire de venir donner à son champion Léopold le coup de mort. Il subit un dur traitement, un traitement, injuste si l’on regarde ses états de service, mais qu’il fallait qu’on lui appliquât pour protéger un plus vaste ensemble. Dans le moment où se consommait la ruine matérielle de Léopold Baillard, l’évêque lui enleva son titre de Supérieur général de la Congrégation des Frères de Sion-Vaudémont, et fit connaître aux religieux du couvent qu’ils eussent à descendre immédiatement de la sainte colline.

Quel naufrage ! À cinquante ans, à l’âge normal des récoltes, le fondateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile, le Supérieur des Frères de Sion-Vaudémont n’est plus rien que le curé de la toute petite paroisse de Saxon, où l’assistent ses deux cadets François et Quirin. De leur temporel, de tout ce qu’ils ont construit avec tant de peine, à la sueur de leur front et au prix même de leur patrimoine, c’est tout juste si les trois frères peuvent, sous le prête-nom de quelques pauvres sœurs demeurées fidèles, sauver le couvent de Sion pour leur servir d’abri. De leur spirituel, rien ne leur reste que le droit de dire la messe, et voici que l’évêque, pour en finir, va le leur arracher et déjà lève la main…

Léopold s’attarde au lieu de se courber. Il cherche à retenir ses sujets, tous ces frères et toutes ces sœurs qui fuient sa ruine, qui glissent sur les pentes de Sion, qui s’envolent comme des feuilles d’automne. Voilà qu’il veut solliciter du peuple cette désignation, ce droit mystique que ses chefs lui retirent. En 1848, il se présente à la députation. Qu’il soit l’élu de la nation lorraine, ses forces matérielles et morales seront radoubées, sa mission consacrée. Il échoue… Alors, à bout de souffle et vraiment aux abois, les trois frères se jettent aux pieds de leur évêque.

Le prélat vainqueur entonne l'Alleluia. Il proclame la bonne nouvelle. Il pardonnera. Il daigne relever de toutes censures ces trois enfants prodigues, mais pour retremper leurs esprits, pour les laver de la poussière du siècle, selon un usage constant à l’issue de ces grandes crises, il leur ordonne, en juillet 1850, d’aller faire une retraite à la chartreuse de Bosserville. Il plonge ces âmes brûlantes dans la tranquillité du cloître comme un fer rouge dans l’eau froide.

Ainsi finit la vie publique des trois frères Baillard. C’est à partir de ce moment que s’installe sur eux ce silence hostile, ce mystère qui m’avait tant frappé quand j’entendis, pour les premières fois, prononcer à voix basse leurs noms. Suivons-les, entrons sur cette arrière-scène de plus en plus obscurcie, où quelques rares témoins les ont vus prolonger des vies de plus en plus singulières.