La Colline inspirée/IV

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Émile-Paul frères (p. 81-95).


CHAPITRE IV


IPSE EST ELIAS QUI VENTURUS EST


Arrière ces yeux médiocres qui ne savent rien voir, qui décolorent et rabaissent tous les spectacles, qui refusent de reconnaître sous les formes du jour les types éternels et, sous une redingote ou bien une soutane, Simon le magicien et le sorcier moyenâgeux ! Ils amoindriraient l’intérêt de la vie. Qu’est-ce donc, disent-ils avec dédain, que ce Vintras, cet enfant naturel, élevé par charité à l’hôpital de Bayeux, successivement commis libraire à Paris, ouvrier tailleur à Gif et Chevreuse, marchand forain, domestique chez des Anglais à Lion-sur-Mer, commis chez un marchand de vins à Bayeux, puis en dernier lieu associé à la direction d’une petite fabrique de carton à Tilly-sur-Seulles, et qui reçoit un beau jour la visite de l’archange saint Michel ! Cela ne mérite pas de retenir une minute notre attention. Un mauvais drôle de trente-quatre ans, dont toute la science se borne à la lecture, à l’écriture et au calcul, à qui l’Archange, sous la forme d’un beau vieillard, vient annoncer que le Ciel lui confie une mission, qui prétend réformer l’Église, qui se dit le prophète Élie réincarné ! Laissez-nous rire de pitié. Certainement nous sommes en présence d’un aliéné doublé d’un escroc… Soit ! Va pour escroc et aliéné, mais pourtant autour de ce Vintras des gens s’amassent. Ils disent : Ipse est Elias qui venturus est ; voici le prophète Élie, l’organe de Dieu, qui va régénérer le christianisme.

… Oui, mais vient-il de Dieu ? se demande Léopold Baillard, dans la diligence qui l’emporte de Lorraine en Normandie. Vais-je trouver l’appui que j’ai imploré du Ciel ? Va-t-il me tromper aussi, comme cette chose mystérieuse qui est entrée dans ma chambre pour me décevoir ? Pourtant, cette charité du père Magloire ressemblait tant à la réponse ! Pourquoi m’a-t-il nommé Vintras, si ce n’est parce que le salut est là ?

Cette question s’interposait pour lui entre les paysages et sa sensibilité. D’ailleurs, qu’auraient pu lui représenter les étapes de ce voyage, sinon des images de sa vie passée, des quêtes fructueuses à Bar-le-Duc, Vitry, Château-Thierry, Meaux, à Paris même, à Évreux. Ce qu’il voudrait, sur l’impériale de la diligence qui le secoue le long des routes, c’est faire parler de Vintras celui-ci ou celui-là. Mais ce nom, la première fois qu’il le prononce, en traversant les plaines de Champagne, n’éveille même pas un regard d’étonnement dans les yeux du bourgeois, à figure pourtant fine, qu’il a choisi parce qu’il a su que c’était un professeur du collège de Reims allant prendre ses vacances dans un village normand.

— Oh ! vous savez, monsieur l’Abbé, lui répond le professeur, je respecte toutes les opinions, mais je suis un fils de Voltaire.

Il n’est pas plus heureux aux approches de Paris avec un commis voyageur en ornements d’église, un Marseillais qui a essayé aussitôt de lui placer un chemin de croix de la Société fondée en ce temps-là, — ô ironie ! — par Savary duc de Rovigo, Villemessant et Jules Barbey d’Aurevilly.

— Ça m’intéresse, donnez-moi donc l’adresse, monsieur l’Abbé. Il aurait peut-être besoin de quelques petites choses, ce monsieur Vintras.

Léopold Baillard aurait pu se renseigner à Paris, mais il ne fait qu’y passer. Il redoute d’y rencontrer quelques-unes des personnes qui l’accueillaient si bien autrefois, quand il quêtait aux Oiseaux, par exemple, chez les filles du Bienheureux Père Fourrier. Il ne veut pas entendre les conseils de soumission qu’on lui donnerait certainement. La diligence roule toujours. Les rubans de queue succèdent aux rubans de queue, comme les postillons d’alors disaient en parlant des routes. C’est seulement à Caen que, descendu dans la rotonde par un temps de pluie, il se trouve en tête à tête avec un chanoine dont la physionomie, bonasse et fine à la fois, lui rappelle celle du père Magloire. Après avoir dit chacun leur bréviaire, les deux prêtres ont commencé par parler du temps, de la prochaine récolte, de l’esprit des populations.

— Il paraît que vous avez un saint dans votre pays ? se hasarde à demander Baillard.

— J’espère que nous en avons plusieurs, répond le chanoine ; mais les saints sont comme les diamants : ils se cachent.

— Oh ! celui-là est célèbre.

— Et qui donc ?

— Mais Vintras, le Voyant de Tilly.

La figure du prêtre normand exprima soudain l’horreur profonde et le dédain tout ensemble.

— Vintras ! dit-il. On vous a dit cela, et vous l’avez cru ! Vous ne savez donc pas que Monseigneur de Bayeux l’a fait condamner à cinq ans de prison pour escroquerie, et qu’il n’a été relâché que par le juif Crémieux, devenu ministre à la révolution ? Et pourquoi ? Pour lancer dans le diocèse un ennemi de l’Église, un instrument de Satan. Je ne vous engage pas à faire son éloge à Caen, monsieur l’Abbé ! On l’y a connu domestique.

— Notre-Seigneur, répondit Léopold, s’est bien servi des publicains. Ce qu’il a été n’importe pas.

— Mais ce qu’il est ? répliqua le chanoine. Un scandale vivant, qui d’ailleurs ne durera pas, quand un gouvernement d’ordre sera enfin revenu. Oh ! le coquin est adroit ; il joue la comédie de l’humilité et de la pauvreté ; il ne veut rien devoir qu’à son travail ; il a une petite place, soi-disant dans une fabrique de carton, que dirige un niais de ses amis. Mais il faut voir ce que sa seule présence, a fait de cette charmante petite ville normande de Tilly, infestée maintenant d’escrocs et d’aliénés comme lui. Il y a là un certain Charvaz, un malheureux, monsieur l’Abbé, curé de Montlouis, du diocèse de Tours, un interdit ; un certain Le Paraz, un interdit encore ; et des vieilles filles qui vont perdre là leurs quatre sous ; et des infirmes persuadés qu’ils vont être miraculés. C’est du vilain monde, allez, monsieur l’Abbé. Et tout cela spécule, vocifère, emprunte, ne paye pas ses dettes, blasphème, monsieur l’Abbé, blasphème toute la journée. Et le soir ! Le soir, il y a pis que les blasphèmes, dit-il en baissant la voix ; nous savons qu’il y a eu des sacrilèges. Enfin ! l’Église a connu ces tristesses dans tous les temps. Rappelez-vous les convulsionnaires de Saint-Médard. Peut-être compte-t-on parmi eux des âmes de bonne foi. Dieu leur fasse miséricorde !

La conversation tomba. Le prêtre normand observait son compagnon avec une curiosité méfiante maintenant. Visiblement, il était étonné de l’expression qu’avait prise la physionomie, si frappante déjà de Léopold, pendant qu’il lui donnait ces renseignements, et de l’espèce d’avidité avec laquelle il les avait écoutés, sans donner cependant aucun signe d’acquiescement. Comme il était arrivé au terme de sa route :

— Voilà ma paroisse, dit–il, monsieur l’Abbé, en nommant un village. Si jamais vous la traversez, je serai trop heureux de vous montrer notre église, et je m’appelle le chanoine Lambert… Puis-je savoir, ajouta-t-il, avec qui j’ai eu l’honneur…

— L’abbé Léopold Baillard, curé de Saxon, répliqua le Lorrain.

Il eût considéré comme une espèce de lâcheté de ne pas répondre franchement à la curiosité de son interlocuteur.

L’exclamation aussitôt réprimée du chanoine lui prouva qu’il était connu et que ses démêlés avec son évêque étaient arrivés jusque-là. Il se redressa plus fièrement, tandis que l’autre, sans rien ajouter, s’inclinait avec une politesse froide.

Léopold le vit s’éloigner de la diligence d’un pas hâtif, et remarqua qu’au détour de la route il se retourna pour le regarder avec une espèce d’inquiétude, où il y avait comme de l’épouvante.

Qu’est-ce que cela prouve ? se disait-il. Tous les saints ont été calomniés. Pourquoi Vintras, s’il est un saint, comme l’a dit Magloire, ne le serait-il pas ? Son entourage est ignoble : pourquoi pas ? Tout prophète doit avoir ses pharisiens, ses grands prêtres et ses Pilate à sa poursuite. Dieu est constant dans ses desseins. S’il a choisi jadis, comme l’a dit saint Paul, pour sauver le monde ce qu’il y avait de plus vil et de plus méprisable, pourquoi ne choisirait-il pas aujourd’hui, pour le renouveler, un malheureux, un coupable même, afin que les qualités de son opération divine en soient plus manifestes ? Son évêque l’a fait condamner Et le mien ? Est-ce qu’il ne m’a pas condamné ?

Ce raisonnement et d’autres semblables n’empêchaient pas que les propos du chanoine Lambert l’eussent singulièrement travaillé quand il descendit à Tilly. C’était le soir. Il demanda une chambre dans l’unique auberge. On lui en donna une dont la fenêtre ouvrait au couchant. Le suintement rouge du ciel à l’horizon lui parut d’un si funèbre augure qu’il referma la croisée, ouverte d’abord pour voir la campagne, et il descendit s’asseoir à une petite table d’hôte, autour de laquelle riaient haut quelques habitués.

Les propos grossiers de ces individus laissèrent le prêtre indifférent jusqu’au moment où, un vieux monsieur de mine falote étant entré dans la salle, un d’eux l’interpella :

— Eh bien ? monsieur le Baron, est-ce aujourd’hui que le roi Louis XVII revient ?

— Monsieur, dit le baron, le roi reviendra à la date qui a été annoncée.

— Ma foi, si je vois ça, intervint un autre, je crois à votre Vintras.

— Monsieur, dit celui qu’ils avaient appelé baron, monsieur Vintras ne s’est jamais trompé. Les archanges lui parlent.

— Ils prennent quelquefois la figure des gendarmes, les archanges, observa un troisième.

— Monsieur, repartit le baron indigné, si vous connaissiez comme moi les circonstances du procès qu’un indigne évêque a fait à monsieur Vintras, vous ne parleriez pas ainsi.

— Il a tout de même été condamné, dit un autre convive.

— Notre-Seigneur et Jeanne-d’Arc l’ont bien été, déclara solennellement le baron.

Pendant que ces phrases s’échangeaient, Léopold regardait le vieillard. Il y avait dans la mine de ce Naundorfliste, évidemment abusé, une telle sottise ! C’était si visiblement un faible d’esprit ! Son visage décharné était secoué par des tics : un sourire d’une béate stupidité relevait de temps en temps ses lèvres sur ses gencives. C’était une loque humaine, une épave dont le seul aspect illustrait d’une manière probante les confidences du chanoine sur la basse qualité des recrues du prophète. Le prêtre lorrain, si supérieur lui-même par certains côtés, ne put pas supporter ce nouvel indice de la désillusion qui l’attendait. Il se leva de table sans achever son dîner.

La chambre où il remonta s’enfermer lui sembla encore plus funèbre. Il se coucha sans lumière, comme si les ténèbres eussent dû l’empêcher de distinguer les ruines de son espérance écroulée.

— Je retournerai demain à Sion sans l’avoir vu, se dit-il. Ça n’était pas la réponse de Dieu.

Telle était la fatigue de son long voyage qu’il s’endormit, malgré le trouble extrême de sa pensée, de ce sommeil obscur de la bête recrue, où il n’y a plus place même pour le rêve.

À son réveil, le ciel était tout bleu. La vivifiante fraîcheur d’un matin d’été en Normandie entra dans tout son être, une fois la croisée ouverte, avec la brise où il flottait, comme partout là-bas, un peu d’air de mer. Ces climats voisins de l’Océan ont une action mystérieuse sur les nerfs des terriens du Centre et de l’Est, qui n’ont jamais respiré que l’atmosphère des montagnes et des bois. Eh ! bien, non, songea soudain Léopold, il ne sera pas dit que je n’aurai pas tout essayé. Et s’habillant à la hâte il descendit pour faire la visite dont il avait la veille, vigoureusement repoussé l’idée.

La première personne à laquelle il demanda où demeurait monsieur Vintras était une boulangère, dont la figure avenante exprima un profond respect quand il eut prononcé le nom du Voyant.

— Ah ! monsieur l’Abbé, dit-elle, que vous avez raison ! Vous allez voir un saint. Et un brave homme ! Je connais sa femme, Monsieur : elle se fournit chez nous. Ah ! il n’est pas fier, quoiqu’il fasse des miracles. Et si vous l’entendiez parler !

Ce naïf suffrage n’était pas fait pour résoudre les doutes de Léopold. Où est la vérité ? se demanda-t-il.

Cependant il avait suivi la rue indiquée, et il arrivait devant une maison qui portait cette enseigne :

Lenglumé, cartonnier en tous genres.

Il frappa à la porte.

— Entrez, dit une voix profonde, une voix d’orateur.

Elle contrastait avec l’aspect frêle de celui qui la possédait. Léopold se trouva en face d’un petit homme occupé devant une table d’architecte à coller des feuilles de papier de paille.

— Monsieur Vintras ? demanda-t-il.

— C’est moi, dit le petit homme. Et vous, vous êtes monsieur l’abbé Baillard.

Léopold avait une finesse paysanne. Il comprit aussitôt que le baron ayant appris son nom à l’hôtel dès la veille, était venu l’annoncer à Vintras. La brusquerie de l’accueil lui donna une sensation de charlatanisme qui lui fit répondre avec brusquerie :

— Eh bien ! quand je le serais ?

— Vous l’êtes… Et je sais ce qui vous amène ici… Mais du moment que vous avez les pensées que je lis dans votre âme, ce n’était pas la peine de venir : l’Esprit ne vous parlera pas.

— Quelles pensées ai-je donc ? Vous ne les connaissez pas, dit Baillard qui, habitué à commander, supportait impatiemment un tel accueil.

Il avait ressenti la même irritation quand il avait comparu devant son évêque. Seulement il l’avait domptée, parce que l’évêque lui parlait au nom de l’Église. Mais de quel droit le prenait-il de si haut, cet ouvrier qui n’était même pas consacré, et qui continuait avec une insolence supérieure à étaler sa colle sur son papier jaune ? Sans même lever les yeux, Vintras disait :

— Quelles pensées ? Vous avez quitté vos œuvres, vous avez obéi au faux représentant de Dieu, quand la voix de Dieu vous avait parlé à vous-même. Qu’est-ce qu’un évêque ? Rien, quand il n’a pas Dieu avec lui. Qu’est-ce qu’un pauvre être comme moi, quand il a Dieu avec lui ? Tout. Qu’est–ce que vous étiez, quand vous aviez Dieu avec vous ? Plus encore que moi. Mais vous avez douté. Voilà pourquoi vous avez souffert. Vous doutez encore. Vous venez de vous dire : Qu’est-ce que c’est donc que ce pauvre ouvrier qui me parle comme un maître ? En pensant cela, vous avez insulté l’Esprit. L’Esprit ne vous parlera plus. Allez-vous-en.

En même temps, il fit un geste à Léopold Baillard pour lui montrer la porte, en lui jetant un regard plus impérieux encore.

Mais cette fois, le Supérieur de Sion n’opposa plus orgueil à orgueil. Les quelques phrases prononcées par le Voyant avaient éveillé un écho trop profond dans cette âme de rebelle qui, depuis des semaines, voulait et n’osait pas se formuler cet appel de révolte : Dieu est avec moi, et quand on a Dieu on ne peut pas avoir tort. Un magnétisme émanait du Voyant, par lequel le prêtre se sentait subjugué. Placés ainsi vis-à-vis l’un de l’autre, ils représentaient à cette minute les deux types éternels du révolutionnaire et de l’hérétique : l’un, Baillard, homme de passion et d’entreprise, ayant besoin de certitudes extérieures pour y accrocher un fanatisme qui, chez lui, était surtout un tempérament ; l’autre, véritable maniaque, possédé par l’abstrait, par l’idée au point qu’il la projetait dans l’espace, qu’il la voyait. Et comme il arrive toujours, c’était la volonté la plus fanatique qui allait dominer l’autre.

— Mais, dit Baillant, croyez-vous que ce soit mon évêque qui m’a envoyé ici ?

— Ah ! Léopold, s’écria Vintras, il y a longtemps que l’Esprit et moi, nous t’attendions. Tu as dis le mot libérateur. Maintenant, tu vois enfin… tu vois… tu vois.

Il le répéta trois fois, et chacun de ces trois cris, prononcés avec une exaltation grandissante, inonda le cœur de Léopold d’un flot de sang plus chaud. C’était comme si le caractère auguste de sa personnalité lui était soudain révélé. Un roi croyant, sur les marches de l’autel, à Reims, quand l’huile sainte touchait son front, devait éprouver cette sensation : Léopold se sentait soudain sacré.

À ce moment, un homme boiteux, à grosse figure poupine et qui était Lenglumé, le patron dévoué, sortit de la pièce voisine et entra dans l’atelier.

— Monsieur est monsieur l’abbé Baillard que nous attendions, dit le Voyant. Il va rester avec nous quinze jours, et dans quinze jours il saura ce que l’Esprit veut de lui.