La Colline inspirée/VI

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Émile-Paul frères (p. 123-140).


CHAPITRE VI


PROCESSION DU 8 SEPTEMBRE


Ces confidences singulières des frères Baillard ne tardèrent pas à glisser le long des pentes de la colline, et l’on se répétait dans les villages que Léopold allait dire des choses extraordinaires le jour de la fête de Sion, qui a lieu, chaque année, pour la Nativité de la Vierge.

Ce jour-là, au temps des ducs, c’était une fête nationale, organisée et présidée par les pouvoirs publics. Les notables de Vézelise invitaient le sieur Curé et les Révérends Pères Minimes et Capucins, et enjoignaient aux corps de métiers d’assister, chacun sous leur bannière, à la procession, pour obtenir de Dieu un temps favorable aux fruits de la terre et pour porter à Notre-Dame de Sion un cierge de cire blanche. Défense à tous de causer ni de quitter les rangs, à peine de deux francs d’amende, pendant ladite procession longue de seize kilomètres. Des citoyens délégués y veillaient avec les sergents de ville… Aujourd’hui, c’est en toute liberté que la foule vient à la date traditionnelle processionner sur le plateau ; les antiques disciplines ont été rompues, mais les mêmes forces demeurent.

Malgré la curiosité excitée par tous les bruits qui couraient sur les révélations attendues, on répondit peu à l’appel des Baillard. Une des premières personnes arrivées fut un excellent prêtre, monsieur Magron, curé de la petite paroisse de Xaronval, jadis camarade de Léopold au séminaire, et qui n’avait jamais cessé de lui témoigner une déférence affectueuse, d’année en année, toutefois, plus timide et plus épouvantée.

Sans discerner l’anxieuse tristesse dont était empreint le visage naturellement chétif et souffreteux de son ami, Léopold s’approcha de lui, les mains tendues :

— Merci, mon très cher, d’être venu, lui dit-il.

— Ne me remerciez pas, répondit l’autre, mais écoutez-moi.

Et le tirant à part :

— Je serai peut-être le seul prêtre ici aujourd’hui, et si je ne suis pas le seul, nous serons bien peu nombreux parmi nos confrères. Soyez prudent, Léopold ; vous ne savez pas ce qui vous menace : Monseigneur est de nouveau exaspéré contre vous. Il a su votre séjour à Tilly. L’évêque de Bayeux lui en a écrit, averti par un chanoine avec qui vous avez voyagé. Est-ce vrai ? Vous voyez que notre évêque est bien renseigné. Que la cérémonie, aujourd’hui, soit comme toutes les autres ; qu’il n’y ait rien à y reprendre ; qu’il ne s’y passe rien que l’on puisse rapporter là-bas contre vous. Ne parlez pas surtout, c’est votre frère qui vous en supplie.

— Vous avez donc oublié, Magron, cette phrase que nous admirions tant au séminaire : « Le silence est le plus grand des supplices : jamais les saints ne se sont tus. »

— Et vous, Léopold, vous oubliez le grand mot de saint Paul que nous admirions également : « Étant lié, je suis libre. »

Mais déjà Léopold, hautain et résolu, allait à d’autres arrivants.

Deux ou trois cents personnes au plus étaient venues des villages voisins ou des petites villes, de Vézelise, de Bayon, même de Charmes et de Mirecourt. Au pied de la côte trop raide, leurs voitures à échelles les attendaient, rangées sur le bord de la route, près de la ferme de la Cense Rouge. Et sur l’étroit plateau, c’était le décor habituel, le décor de chaque jour d’ailleurs, sauf que l’on voyait, çà et là, des tables couvertes de serviettes blanches où reposaient des paniers, et quelques pauvres échoppes qui étalaient des images pieuses, des saints d’Épinal, maintenus contre le vent par des cailloux. L’été venait d’être extrêmement pluvieux, et, au 8 septembre, c’était déjà un grand ciel froid d’extrême automne, où le plus faible soleil mettait une teinte dorée, diluée dans la pluie suspendue. L’horizon, fermé par les brumes, respirait la tristesse, une sorte de grâce voisine de la maussaderie.

Vers deux heures, conduite par les trois frères Baillard, la procession sortit de l’église. Et tandis que les derniers retardataires se pressaient de gravir gaiement les raidillons, elle commença de tourner lentement autour du couvent et sur les bords de l’étroite terrasse, au-dessus de l’immense étendue.

François Baillard, qui avait beaucoup de talent pour les cérémonies, avait réglé les moindres détails, et il surveillait tout avec une exactitude et un entrain admirables. La face et le cou congestionnés, il jetait dans l’air à haute voix les prières à Notre-Dame de Sion, puis il se retournait, battait la mesure et disait : « À voix large, sans respect humain, répétez les invocations avec toute votre énergie. » Ou bien encore : « Je compte que messieurs les Ecclésiastiques soutiendront les répliques des fidèles. »

Ils ne sont pas nombreux, messieurs les Ecclésiastiques ! Et M. le curé de Xaronval n’a eu que trop raison dans ses fâcheux pronostics. L’évêché n’a pas envoyé de représentant, et presque personne n’est venu des presbytères voisins. Voilà des années qu’on n’a vu une procession si chétive, et dans ce jour mélancolique quelques-uns pourraient croire qu’ils assistent à une revue d’après la défaite, à la revue de troupes toujours fidèles, bien décimées. Certains corps d’armées ont été anéantis. Il reste bien peu de tout ce peuple militant que les Baillard avaient rassemblé et organisé pour le service de la Vierge. Où sont-ils, les frères instituteurs que Léopold aspirait à répandre dans tous les diocèses de France ? les frères laboureurs qui travaillaient à la ferme modèle de Saxon ? et les frères ouvriers, menuisiers, maréchaux ferrants, charrons, cordonniers, peintres, tailleurs de pierres, tailleurs d’habits ? Où sont-elles, les sœurs de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile et de Saxon ? La tempête a tout dispersé. Les cadres, du moins, subsistent. Voilà frère Hubert et frère Martin, vêtus de la robe brune aux bandes bleues ; voilà les sœurs Euphrasie, Quirin, Marthe et Lazarine, parmi lesquelles s’avance la sœur Thérèse d’un pas qui ne fait qu’effleurer la terre. Fébrile, inquiète, nerveuse, la sensitive a perçu des choses invisibles pour tout autre que pour elle ; elle sent des inimitiés dans cette foule, des animosités qui n’attendent qu’une occasion pour se produire avec éclat. Elle tressaille au milieu de ce cortège et sous ce grand ciel découvert, comme si des souffles, un esprit, un monde mystérieux l’entouraient. Des paysans, des paysannes surtout composent le gros du cortège. Les hommes s’en vont, le chapeau à la main, les bras ballants, d’un pas embarrassé par cette marche trop lente, et les femmes, à côté d’eux, très abritées sous la coiffe, portent, passé à leur bras, un panier à provisions d’où sort le goulot d’une bouteille.

Léopold venait le dernier. Il s’avançait, entouré de quelques prêtres, un état-major bien mince, au regard de la véritable cour ecclésiastique qui l’enveloppait aux fêtes précédentes ! Il n’en perd pas un pouce de sa dignité. Et le vent qui agite les surplis de ses confrères ne fait pas remuer son lourd brocard violet.

La procession, qui souffre de sa maigreur, essaye de se rattraper par le bruit. Les deux jeunes messieurs Baillard et le curé de Xaronval mènent avec zèle le chœur, chacun dans une partie du cortège. Qu’importe si parfois le vent jette les cantiques du groupe Léopold sur le groupe Quirin, qui va devant et dont les prières à leur tour se rabattent sur le groupe François ! Cette légère cacophonie ne saurait gâter le haut caractère spirituel de cette fête. Arrachés pour un jour à leur vie matérielle, tous ces paysans se réjouissent de déployer, de dérouler leurs sentiments de vénération et de se donner leur âme en spectacle il eux-mêmes. Ils contentent d’obscurs, d’insaisissables désirs en invoquant sur ce haut lieu la Divinité. Sur cette falaise levée au milieu des labours de leur race, ils éprouvent une émotion, qui s’exprime par cette marche grave et lente et par ces accents suppliants ou louangeurs.

Et maintenant, ils s’installent tous sur des bancs de bois devant la chapelle, autour d’un autel en plein air, pour écouter le sermon. Ils tiennent leurs coiffures sur leurs genoux ; le soleil blanc, chargé de pluie, ne gêne pas leurs visages endurcis au froid et au chaud, et s’ils froncent le front, c’est moins à cause des rayons qui percent le feuillage des tilleuls que pour mieux se préparer à saisir les fameuses explications, qui surexcitent, depuis plusieurs semaines, toute la curiosité de la contrée.

Léopold Baillard gravit les trois marches d’une estrade en bois blanc décorée de tapis, et faisant face à son public qu’il enveloppe d’un profond regard, il débute avec un accent bas et tendre :

— Mes biens chers amis, enfin, nous nous retrouvons ! Et moi, qui ai toujours partagé avec vous mes trésors, je viens mettre à votre disposition mon cœur, mon cœur plus savant, mon cœur rempli aujourd’hui d’incomparables richesses…

Et d’une voix rapide, il entonna son propre éloge, développant à l’infini cette idée :

— C’est moi qui ai relevé votre pèlerinage et rétabli au milieu de vous ce qu’avaient institué vos pères.

Il continua sur ce ton, puis soudain coupa court, se tut deux longues minutes, comme s’il attendait un contradicteur, et s’avançant d’un pas, il dit avec solennité :

— Les dangers que court le monde m’épouvantent…

Ces dangers, il les énuméra : la France allait être humiliée ; trop avare, elle aurait à livrer son or ; incapable d’honorer la vraie grandeur spirituelle, elle serait privée d’hommes supérieurs…

Bien qu’il se dît épouvanté, la force de sa voix, son martellement sur chaque mot, son insistance, son rayonnement indiquaient trop quel surcroît d’énergie et même quelle allégresse il recevait de ses sombres visions. Il semblait qu’il eût à son côté, tandis qu’il parlait, un des anges chargés des coupes remplies de la colère de Dieu, celui même qu’a vu l’apôtre de l’Apocalypse, et que par instant il bût un long trait de ce breuvage de colère et de mystère.

— … Mais je ne romprai pas, mes amis, mon alliance avec vous. Je viens avant la tempête, avant que les eaux de Dieu s’élèvent. Je sais vous assembler comme des pièces de bois prises dans une forêt, travaillées et éprouvées, afin de composer l’arche de ce nouveau déluge.

Alors se tournant vers les ecclésiastiques et fixant des yeux M. le curé de Xéronval, il déclara :

— Je vais vous mettre au courant des rapports spéciaux qui existent en ce moment entre le ciel et la terre.

Il parla de Tilly. Sa manière de comprendre Vintras, plus élevée que celle de François, l’autre soir, tenait dans ce thème : les évêques ont laissé la religion descendre au niveau de la nature humaine ; le rationalisme les a pénétrés. Or un prophète s’est levé. Vintras nous a rouvert les sentiers qui mènent à l’invisible ; il nous fait rentrer dans la sphère du surnaturel.

Mais Léopold avait trop de hâte d’épancher son cœur. Il oubliait d’établir les faits les plus essentiels, de donner un historique de son voyage ; il supposait connus Vintras et Tilly. Dans le prodigieux effort qu’il faisait pour traduire les sentiments qui venaient depuis trois mois d’émerger de son âme profonde, et pour tenter avec eux une éducation nouvelle de ses paroissiens, il ne pensait plus à raconter son aventure, mais simplement à exprimer le frisson lyrique dont elle l’avait remué. Ses paroles pleines de son et de cadence, plus qu’à leur ordinaire, car la passion la plus vraie l’enfiévrait, mais trop obscures, passaient par-dessus la tête des auditeurs, et s’envolant du plateau, au delà des buissons des pentes, allaient au loin retomber comme des semences invisibles.

Tandis que Léopold exhale ses appels au surnaturel, toute la nature semble remise à sa place, silencieuse, immobile, pensive. Au loin se tait la grande plaine paisible. Elle a envoyé ses délégués sur le plateau. Ils écoutent avec patience et ne s’étonnent point qu’un prêtre soit obscur. Parfois une note étrange passe comme un éclair dans les profondeurs de ce discours et leur révèle de sa rapide lueur des formes bizarres ; ils lèvent les yeux comme un troupeau devant le train qui passe. Trop tard. La machine a disparu dans la nuit. Messieurs les Ecclésiastiques, eux, ne comprennent que trop ; ils donnent des signes visibles d’inquiétude et puis de désapprobation. Ils s’agitent, se penchent les uns sur les autres, se murmurent des mots à l’oreille. Thérèse ne les quitte pas des yeux ; elle suit avec anxiété leur mécontentement qui grandit avec le déroulement du discours. Elle rougit, pâlit, s’attriste et s’indigne que l’on puisse échapper à l’action de Léopold. Sur les bancs occupés par les femmes, l’effet est puissant ; les dévotes sont au ciel. À ces zélatrices s’associent de confiance une clientèle de voituriers, d’aubergistes, de gens de journée, de fournisseurs qui, les yeux, les oreilles, la bouche démesurément ouverts, admirent dans le prédicateur le puissant esprit qui fera leur prospérité.

Étrange pyramide qui se construit sur ce haut lieu ! Un petit peuple lève son regard vers Léopold, et lui-même est tout tendu vers un monde mystérieux qu’il distingue déjà par éclair, derrière le monde des apparences. Ses yeux brillants erraient, dépassaient l’assemblée, ne voyaient plus que les fantômes qui flottent au-dessus du couvent et là-bas, sur l’autre pointe de la colline, au-dessus des ruines de Vaudémont.

— … Quod isti et istae, cur non ego ? Ce que ceux-ci et celles-là ont fait, pourquoi ne le ferais-je pas ?

Léopold ne doutait pas que les anciens chevaliers de Notre-Dame de Sion et les comtes de Vaudémont, s’ils étaient sortis de la tombe, ne l’eussent reconnu, entouré comme l’un d’eux, et que, tous ensemble, ils auraient marché pour le service de Dieu. Maintenant il prêche la croisade. Comme sa figure s’illumine ! Il se voit chevauchant à la tête des nouvelles cohortes de Sion contre la Jérusalem du Diable, qui, dans l’espèce, se trouvait être le palais épiscopal de Nancy… Ah ! Monseigneur…

Mais soudain une voix s’élève du milieu du public Léopold est tiré de son rêve et brutalement ramené à la réalité. Il voit un homme qui gesticule et tout le monde debout. C’est le maître d’école, M. Morizot. Qu’a-t-il crié ? Il a crié :

— Êtes-vous donc devenu fou, monsieur le Supérieur ?

Léopold lève la main d’un geste sacerdotal pour pacifier ses amis qui entourent déjà Morizot avec des parapluies menaçants. Son mince visage rayonne d’un sourire de toute-puissance et d’indulgence : c’est le sourire de celui qui sait et qui possède un talisman, le sourire d’un guerrier de légende, son épée enchantée à la main. Que les princes des prêtres mobilisent leurs armées, que Morizot passe au service du Diable, Léopold repose derrière ses mérites comme un saint-Georges derrière son écu.

Cependant Quirin a causé poliment avec le maître d’école, qui cède à la majesté du caractère sacerdotal et se retire. Hélas ! tous les curés le suivent.

Dans le même moment la pluie commence de tomber. Pour Léopold qui vient de reprendre la parole, ce bruissement de pluie c’est la colline qui frémit sous le courant de l’Esprit. Elle redevient ce que Dieu de toute éternité a voulu qu’elle fût, le centre de la nature et le siège du Paraclet. Léopold éprouve une jubilation qui se manifeste dans tous ses gestes. Mais Quirin le tire par sa chasuble ; il lui montre l’émotion de la foule qui s’est levée et divisée en petits groupes gesticulants ; il lui montre M. le curé de Xaronval qui s’éloigne.

Léopold regarde et dit avec tranquillité

— Mon frère, Si Deus pro nobis, quis contra nos ? Si Dieu est avec nous, qui sera contre nous ?

Il rentre à grands pas au couvent, mené, pressé, quasi embrassé par son fidèle troupeau. Toutes les pièces y étaient prêtes pour la réception traditionnelle, et dans le réfectoire attendait une collation que les sœurs avaient préparée de leur mieux. Mais il n’y a pour y faire honneur que des personnages secondaires, et pas un ecclésiastique. Comment le petit cénacle échapperait-il à une impression d’angoisse en se voyant ainsi délaissé ? Comment les esprits ne se reporteraient-ils pas aux années passées ? Alors, après la procession, tous les collègues des messieurs Baillard venaient s’asseoir à leur table, heureux, allègres de cette âme religieuse qu’ils avaient senti palpiter sur la colline et profondément satisfaits d’une journée qui avait été pour eux un succès professionnel. Et tous, ils s’entendaient pour dire de Léopold : « Il n’y a pas dans le diocèse un prêtre dont on puisse faire mieux un évêque. » Et quand ils s’étaient rafraîchis, en se retirant, ils ne manquaient jamais de faire promettre à monsieur le Supérieur qu’il amènerait dans leur paroisse, quelque prochain dimanche, les élèves de son pensionnat et qu’il prêcherait à la grand’messe. Mais aujourd’hui, quel affront ! Les voilà qui partent tous sans un mot d’amitié, sans un signe de politesse.

Et c’est vrai que sur la pente et sur les raidillons, on les voyait qui se hâtaient à grands pas, sans même retourner la tête.

Léopold ne se laisse pas dominer par ces lâches regrets. Il vient de présider au rétablissement des rapports qu’il doit y avoir entre ce lieu saint et la population. Plus d’Église imposée par l’étranger, mais une Eglise qui sorte de ce sol miraculeux. La fausse religion de l’évêché, médiocre, sans âme, semblait invincible ; du premier coup il l’a jetée par terre, tant est puissante la force d’une argumentation véridique. Victoire ! Léopold est ivre de plaisir. Un nouveau pacte, une nouvelle amitié se fonde sur la colline. C’est le début d’une ère de félicité.

Ainsi la pensée de Léopold, que la fièvre de son discours tient encore, s’échappe de ce pauvre réfectoire et vole sur les sommets ; non pas seulement sur les hauts lieux qu’il a restitués au culte, mais elle rejoint ses plus hautes espérances.

— La quête a été désastreuse, dit Quirin qui fait des piles de gros sous sur la nappe. Je ne sais pas si nous aurons dix francs.

Cette phrase pénétra brusquement au milieu des songeries et des images de Léopold, comme une boule dans un jeu de quilles ; elle jeta tout par terre, et d’une manière si basse qu’il en fut exaspéré.

On vit alors un fait inouï, incompréhensible pour qui n’est pas entré dans la pensée de l’aîné des Baillard, un fait bizarre qui rejette le personnage étonnamment loin dans le passé et qui donne un accent barbare à cette solennité, où tout avait été jusqu’à présent, au moins en apparence, une suite d’actions régulières, traditionnelles et quasi protocolaires.

Léopold regarda Quirin, répéta machinalement : « La quête a été désastreuse… » Puis soudain, se levant, il entraîna vers la chapelle, par le passage intérieur, tous ceux qui l’entouraient, et là, sans monter en chaire, depuis la première marche du chœur, il se mit derechef à prêcher.

C’était toujours le même rappel des services rendus à la Vierge de Sion et du droit que les trois frères Baillard possédaient à sa gratitude. C’était une litanie, une supplication, de plus en plus pressante, impérieuse, comme si la Mère de Dieu résistait et qu’il fallût la vaincre à force de prières et d’objurgations. Et voici qu’enfin une parole précise sort de la bouche de Léopold, une parole saisissante et claire qui remue tous les cœurs :

— Notre-Dame de Sion, l’heure est venue de montrer que vous n’abandonnez pas ceux qui espèrent en vous.

Il dit, et au milieu du profond silence qui s’établit, il va prendre la bourse des quêtes. Il se dirige vers le fond de l’abside où la Vierge miraculeuse trône dans le petit monument à coupole et colonnades élevé par ses soins. Il saisit une échelle, l’appuie à la console, gravit les échelons, et la bourse qu’il tient à la main, il la dépose aux pieds de Notre-Dame. Puis il descend à reculons, en cherchant avec quelque peine les barreaux, et sa soutane embarrassée laissait voir au-dessus de ses souliers ses grosses chevilles de paysan.

Cela fait, il se remit en prière dans l’église où la nuit tombait.

Alors un frisson mortel s’empara de chacun. À cette minute, ils sentirent qu’il y avait quelque chose de changé dans la religion du pèlerinage, et de tout cœur ils adhérèrent à cette foi inconnue. Sous ce geste décisif de leur maître, la qualité religieuse de leurs âmes se révéla, comme une terre retournée par le soc de la charrue laisse voir ses profondeurs.