La Colline inspirée/XIV

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Émile-Paul frères (p. 269-287).


CHAPITRE XIV


LA COLLINE RESPIRE


Reposons-nous, la colline est tranquille, délivrée des Baillard. Le monde a rejeté ces trois audacieux. Voici Quirin en Bourgogne, sous un toit précaire, obligé à des travaux indignes de sa cléricature ; voici François enfermé pour trois mois dans la prison de Nancy ; voici Léopold, enfin, qui arrive tout épuisé à Londres, auprès de Vintras, et à qui une condamnation par défaut interdit pour cinq années de rentrer en France.

La montagne respire du départ de ces insensés. Ils ont follement dépensé, prodigué, gâché ses forces religieuses accumulées. Ils l’épuisaient et la compromettaient. Il faut qu’elle se refasse, qu’elle répare ; il faut que la solitude et le silence recomposent les prestiges et l’autorité qu’un cortège de carnaval en quelques mois vient de dilapider. Un beau silence se réinstalle, sur la colline. C’est le grand silence du nouveau régime impérial ; c’est, mieux encore, le silence des nuits, des matinées, des brouillards. Jouissons de cet apaisement. La Reine éternelle de Sion est reine des batailles ; nous l’honorons comme une Victoire sur son acropole, quand elle anéantit une barbarie renaissante ; mais elle est aussi la figure de la fécondité, le symbole de la terre inépuisable sous la caresse des quatre saisons. Goûtons-la dans un décor qui varie des diamants d’une gelée d’hiver aux illuminations d’un coucher de soleil en automne.

Connaissez-vous la rude allégresse de gravir les pentes de la colline par une courte après-midi glaciale de l’hiver ? Il semble que vous remontiez dans les parties les plus reculées de l’histoire. Le ciel est couvert d’épais nuages qui naviguent et sous lesquels des troupes de corneilles, par centaines, voltigent, allant des sillons de la plaine jusqu’aux peupliers des routes, ou bien s’élevant à une grande hauteur pour venir tomber d’un mouvement rapide, au milieu des arbres qui forment, sur le sommet, le petit bois de Plaimont. Par intervalles, un vent glacé balaye la colline en formant des tourbillons d’une force irrésistible, et il semble que tous les esprits de l’air se donnent rendez-vous là-haut, assurés d’y trouver la plus entière solitude. C’est un royaume tout aérien, étincelant, agité, où la terre ne compte plus, livré aux seules influences inhumaines du froid, de la neige et des rafales.

Mais vienne le printemps et ses longues journées molles, chargées de pluie, chargées de silence. Sur les branches encore nues et sur la terre brune, tout se prépare à surgir, précédé, annoncé par l’aubépine dans les ronces et par l’alouette dans le ciel. La pluie, toujours la pluie ! La plaine et les villages autour de la colline, se recueillent sous les longues averses qui flattent leur verdure. Journées d’indifférence et de monotonie, où les vergers et les prairie et toutes les cultures, sous un grand ciel chargé d’humidité, sommeillent et nous présentent un visage de douceur, de force et de maussaderie. Le printemps est triste en Lorraine, ou du moins sévère : la neige, à tous instants, passe encore dans le ciel et prolonge ses derniers adieux. Vers la fin des plus belles journées, il n’est pas rare que l’hiver, dans un dur coup de vent, revienne montrer sa figure entre les nuages du soleil couchant. N’importe ! Nous goûtons une sensation de sécurité ; au fond de nous, un être primitif connaît le cycle de la nature et se réjouit avec confiance d’une suite de jours qui vont verdir et, de semaine en semaine, embellir. Quand le soleil brille au-dessus de la terre mouillée et que les oiseaux s’élancent et font ouïr la fraîcheur toute neuve de leurs voix, nous respirons, dans l’averse qui vient de passer, une force prête à se développer, une vigoureuse espérance, un long espace de plaisir, qui va depuis les coucous et les marguerites d’avril jusqu’aux veilleuses de septembre.

Par les grands jours d’été, le promeneur gravit la côte de Praye jusqu’à la Croix de Sion, en cherchant le peu d’ombre qu’y mettent le talus et les minces peupliers. De temps à autre, il se retourne, en apparence pour admirer le vaste panorama, au vrai, pour reprendre haleine. Mais là-haut, tout est facile, agréable ; c’est la saison pour errer vers Vaudémont, à travers les friches et sous les futaies de charmes, de noisetiers et de chênes, dans le joli bois de Plaimont. Bois charmant, désert et civilisé, où les sentiers sont aménagés en charmilles, où l’on s’attend, à chaque pas, à déboucher sur un décor de vieilles pierres, sur quelque château entouré d’ifs taillés en boulingrins. En flânant, en rêvant, on gagne le Signal, le mamelon herbu qui marque le plus haut point de la colline.

Ici l’immense horizon imprévu, la griserie de l’air, le désir de retenir tant d’images si pures et si pacifiantes obligent à faire halte. C’est une des plus belles stations de ce pèlerinage. On passerait des heures à entendre le vent sur la friche, les appels lointains d’un laboureur à son attelage, un chant de coq, l’immense silence, puis une reprise du vent éternel. On regarde la plaine, ses mouvements puissants et paisibles, les ombres de velours que mettent les collines sur les terres labourées, le riche tapis des cultures aux couleurs variées. Aussi loin que se porte le regard, il ne voit que des ondulations : plans successifs qui ferment l’horizon ; routes qui courent et se croisent en suivant avec une mollesse les vallonnements du terrain ; champs incurvés ou bombés comme les raies qu’y dessinent les charrues. Et cette multitude de courbes, les plus aisées et les plus variées, ce motif indéfiniment repris qui meurt et qui renaît sans cesse, n’est-ce pas l’un des secrets de l’agrément, de la légèreté et de la paix du paysage.

Cette souplesse et le ton salubre d’une atmosphère perpétuellement agitée, analogue à celle que l’on peut respirer dans la haute mâture dun navire, donnent une divine excitation à notre esprit, nous dégagent, nous épurent, nous disposent aux navigations de l’âme.

Mais sur ce haut Signal, même au cœur de l’été, la brise nous pénètre et nous glace. On se remet en route sur l’étroite et longue crête qui mène à Vaudémont. Un berger nous salue, seul au milieu de ce désert, où rien, pas même un arbre, ne lui tient compagnie. Comme le soir qui vient donne aux choses un caractère d’immensité ! La rêverie s’égare, dans ce paysage infini, sur les formes aplanies sur la douceur et l’usure de cette vieille contrée. Et soudain, à nos pieds, à l’extrémité du promontoire, surgit un noble château ruiné, au milieu de toits rouges. Là-bas, ne vais-je pas apercevoir un cavalier qui monte vers la forteresse inconnue ? Des sentiments romanesques, depuis longtemps perdus, se réveillent en nous : l’espoir de quelque inattendu, le souvenir d’images aimées bien effacées. C’est dans notre esprit un besoin indéfinissable de légende et de musique. Mais la nuit vient, et je connais la ruine de nos ducs : je sais que, plus morte que la maison du Maître de Ravenswood, elle n’a même pas de Caleb ; il est temps de se préoccuper du repas et d’un gîte : il est temps de retrouver notre voiture dans la plaine.

Cependant l’année s’achève. Rien n’égale les grandes journées de septembre, si douces que l’on voudrait y ralentir l’écoulement des heures, et sans fin les respirer et les remercier. Dans ces journées clémentes, d’une qualité si fine de lumière et d’air, le passant ne croit pas aux sévérités prochaines de la nature, et déjà toute la montagne se prépare soucieusement à l’hiver. Sous le dernier soleil, les manœuvres scient et préparent les bûches pour le chauffage des oblats. Le grand jardin méthodiquement dépouillé prend sous les derniers soleils son aspect hivernal, et l’œil n’y trouve plus que de hautes tiges de choux qui peuvent impunément subir les gelées. Autour des deux auberges et dans les chènevières, où courent une multitude de volailles, l’humble vie rustique du plateau termine son cycle. Les petits bois nombreux frissonnent sous le vent qui les dépouille et répondent aux mouvements d’un grand ciel nuageux. Tout cherche son sommeil. Et devant cette sorte de résignation, de médiocrité pastorale, on s’étonne naïvement que soit ici le lieu d’un grand épanouissement spirituel.

Qu’elle est charmante dans ses quatre saisons la colline bleuâtre ! Mais l’on s’ennuierait à la longue de cette solitude. Le cœur s’y gonfle d’air pur, mais reste sans mouvement, inactif, inerte ; il voudrait aimer, réprouver, agir. Cette nature toute seule nous communique mille sentiments qui ne savent que faire d’eux-mêmes dans ce désert. Il manque ici une présence, quelque forme qui incorpore les énergies de ce haut lieu. Où sont les fils de la colline ? Que deviennent les Baillard ? Au milieu de ces splendeurs physiques, pouvons-nous ne pas apercevoir François, si mince, à peine respirant, tapi dans le creux de Saxon ; et le regard de l’esprit peut-il ne pas chercher là-bas, dans le brouillard de la Tamise, Léopold assis sur la rive étrangère, qui récite inlassablement les psaumes de l’exil ? Les fontaines qui s’enfuient de ces pentes, où qu’elles aillent se perdre, participent de la colline qui les mit au jour. Les anciens donnaient le même nom, rendaient le même culte au sommet et à la source qui en sortait. Elle et lui ne formaient qu’un seul principe divin. Une force invincible unit toujours les Baillard à la montagne sainte. C’est assez pour que nous maintenions sur eux notre regard, durant ces misérables années d’un hivernage sans sommeil, durant ces cinq années où séparés les uns des autres, il vivent en veilleuses.

Trois mois après la journée de la Pentecôte, qui avait vu l’écrasement des Enfants du Carmel, sur la fin d’une après-midi d’octobre, une ombre se glissait dans Saxon et jusqu’à la maison de Marie-Anne Sellier, une ombre misérable : c’était François, mis en liberté après avoir subi sa peine, François, maigre, efflanqué, demi-fou, qui regagnait son gîte. Chez la veuve compatissante, il retrouva la pauvre sœur Euphrasie, et tous trois, baissant la voix, passèrent la nuit à causer de Léopold qui, depuis Londres, avait enjoint à son cadet de rentrer sur la sainte colline pour y donner ses soins à la petite communauté.

Le grand François qui est revenu ! Cette nouvelle fit une prodigieuse explosion dans tout le village. Les enfants, avertis au sortir de l’école, s’élancèrent joyeusement, leurs sabots à la main, sur les pentes du plateau et attendirent le pauvre homme, là-haut, devant l’église où son premier soin avait été de monter pour y prier et pour s’y déchirer le cœur. Il apparut. Quelle mascarade ! Défense lui avait été signifiée de porter dorénavant le costume ecclésiastique. Il était vêtu d’une longue redingote noire et d’un vieux pantalon, chaussé de gros souliers crevés et coiffé d’un gibus informe. Une abondante chevelure retombait presque sur ses épaules. Son nez s’était allongé, ses joues flétries et creusées, sa haute taille voûtée. Entouré, assailli par cette nuée sans pitié, on eût dit un mannequin des champs qui a cessé d’effrayer les oiseaux. L’Oblat, un peu caché dans le corridor de la cure, comparait ce cortège de carnaval avec les processions que les Baillard menaient jadis sur le plateau, et il admirait la justice de Dieu.

Pour le pauvre revenant, ainsi bafoué par des polissons à qui récemment encore il faisait le catéchisme, ce qui lui retourna le cœur, c’est quand il vit la chienne de Léopold, la Mouya, la Meilleure, qui se tenait la queue basse sur le seuil de la cure où, depuis la grande catastrophe, elle avait trouvé sa pâtée. Effrayée par tout ce tapage, la bête n’eut aucun mouvement vers son ancien maître, qui, lui-même, sentant l’impossibilité d’une nouvelle rixe, tâchait de regagner au plus vite sa niche.

Il eût voulu s’y terrer, ne plus bouger d’entre ses deux femmes. La faim l’obligea de sortir. On le vit circuler dans les fermes en quête de travail. Ce fut des affronts qu’il trouva. Le malheureux cassa des cailloux sur les routes. Il lisait son bréviaire, caché derrière une haie. Partout les enfants le suivaient, s’amusaient à le mettre en colère, à s’en épouvanter, à lui jeter des quolibets et des pierres. Il devint le souffre-douleur qu’il y a toujours dans un village.

L’hiver s’avança, et au début du printemps, il se louait avec la sœur Euphrasie, pour les travaux des champs. Une vieille demoiselle septuagénaire, Mlle Élisée Magron, m’a donné une image saisissante de leur misère. « Étant jeune fille, m’a-t-elle raconté, je descendais avec mon oncle, le curé de Xaronval, par une chaude après-midi, la côte de Sion. Un homme et une femme, près de la route, bêchaient les pommes de terre. L’homme avait un pantalon de treillis, comme les soldats à la corvée, et un vieux chapeau de paille. La femme, une pauvre jupe raccourcie, ainsi qu’on en voit aux mendiantes devant les fermes. Tous deux, les pieds nus dans des sabots. Ils saluèrent profondément mon oncle, qui leur rendit le salut et passa. Je vis bien qu’il était troublé et, après un temps, je lui dis ; « Ils vous ont salué, mon oncle, comme des gens qui vous connaissent. » Il me répondit : « C’est le grand François et la sœur Euphrasie. Je n’ai pas voulu m’arrêter, mais tout de même, ça m’a fait quelque chose. »

Voici donc en quel état un familier des jours heureux et la petite fille que Léopold avait tant effrayée, quand il s’était nommé devant elle sur le seuil du presbytère, retrouvaient un collègue, jadis chargé d’œuvres et d’estime ! J’ai senti, dans ce souvenir de soixante ans que je ranimais sous les cendres, ce qu’eut de retentissement pathétique la chute des Baillard dans le cœur des plus nobles de leurs anciens amis. Mais ceux-ci pour un bien supérieur devaient étouffer leur sentiment. Si quelque pitié s’éleva dans la plaine de Sion, elle ne prit pas de voix. Personne ne mit en question le droit de tous à lancer des pierres au chien galeux.

Le pauvre Pontife de Sagesse ! Il est là, tapi dans la maison de Marie-Anne Sellier, pas une maison confortable comme celle des parents Baillard à Borville, ni comme les presbytères de village, ni comme le couvent de Sion ! S’il pleut, on entend l’eau sans répit ruisseler sur les murs et percer des gouttières dans le toit ; aux temps de dégel, on est transi d’humidité. Le grand vent de Lorraine, quand il enveloppe et pénètre cette masure de ses sifflements, l’isole encore du monde. Et là-haut, sur le sommet, la ruine est pire, plus désolante que tout pour le cœur de François.

Ceux qui virent à cette époque le plateau de Sion ne l’ont jamais oublié. C’est une image qui, dans ce pays tout de repos et d’imagination assoupie, a exercé une influence énorme sur la formation de toute une jeunesse. « Lorsqu’on nous menait en promenade à Sion, me raconte un sexagénaire, ancien élève du collège de Vézelise, nous passions devant la chétive maison des Baillard ; on se la montrait du doigt et l’on disait tout bas : « C’est là qu’ils demeurent », car ils nous paraissaient marqués au front par le doigt de Dieu ; ils étaient hors de l’Église et pour lors des damnés. Et arrivés sur le plateau, nous faisions irruption, en vrais sauvages, dans leur grand couvent, ouvert à toutes les pluies et pas gardé. Nous nous croyions les vengeurs de la sainte Église, les soldats de Dieu. Nous salissions et brisions tout. Quel bonheur de jeter indéfiniment des débris, des pierres, des tuiles dans le puits très profond, pour écouter le temps qu’ils mettaient à toucher l’eau. Quelle volupté encore de faire écrouler une poutre, un plafond branlant… »

Dans cet effondrement, comment l’âme de François put-elle subsister ? Cette âme religieuse, exclue de l’Église et vidée de tout son contenu dogmatique, a dû devenir la proie des spectres qui se lèvent de la solitude. Sûrement le choc de la catastrophe a fait surgir en elle de folles terreurs. Jeté hors de son ordre et, l’on peut dire, hors de la loi, séparé de toute société, sauf de quelques pauvres gens qui se serrent contre lui, François est retourné à cette sorte de fatalité qui pèse sur un paysan ignorant… C’est du moins ce qu’on croit au presbytère. On imagine que chez Marie-Anne le prêtre schismatique est sur la paille avec le Diable. Eh bien ! non, il est avec les anges. Il lit à ses deux compagnes éblouies les messages prophétiques que depuis l’exil lui envoie Léopold.

C’est l’esprit qui souffle de Londres qui maintint François au-dessus de l’animalité. Il vécut des lettres de son frère et d’une correspondance intarissable. Pendant cinq années, Léopold projeta jusqu’à Sion les grandes rêveries que Vintras élaborait. Elles consolèrent, enivrèrent le pauvre solitaire de la colline. Ce qu’il y avait d’enthousiasme et d’amour au fond de ces extravagances le sauva. Dans sa niche de Saxon, François Baillard est un chien épouvanté par des ombres, que son cœur fidèle sauvegarde, et qui se rassure s’il entend d’incompréhensibles paroles, pourvu qu’elles viennent de ceux qu’il aime.

Et Léopold lui-même, comment aurait-il pu vivre, si tous les liens avaient été rompus pour lui avec cette colline où il puisait depuis toujours les aliments nécessaires à sa vie morale ? Installé dans un faubourg de Londres, le petit cercle extravagant des Vintrasiens partageait les privations des proscrits de l’Empire et semblait se confondre avec eux. Mais à mieux voir, c’était un cercle de derviches tourneurs. Pendant cinq années, Léopold, un coude sur le genou, la tête appuyée dans la paume de sa main, contempla de son regard intérieur les milliers de songes qui se levaient incessamment de sa conscience, comme des nuées de moustiques d’une eau morte, ou bien, soulevant ses paupières, il surveillait le prophète Vintras. L’homme positif, l’homme d’entreprises qu’avait été le restaurateur de Flavigny, de Mattaincourt, de Sainte-Odile et de Sion, cet homme si actif, qui venait d’être jusqu’à la cinquantaine animé par des soucis d’argent et de domination, semblait s’être évanoui. On l’avait chassé de toutes ses entreprises ; il se réfugia vers le fond de ce mouvement lumineux qu’il entrevoyait en lui. Il ne vivait plus que pour pressentir l’Invisible. Ces cinq années ne furent pour lui que de grands espaces remplis du seul mouvement de son cœur. Dans cette épreuve de la ruine et de l’exil, il se réfugiait sur son trésor intérieur, dans la région de l’âme où il n’y a plus de raisonnement, aucune pensée formulée.

À certaines heures toutefois, il se plaignit qu’au milieu des brouillards de l’exil, il n’eût plus d’effusion, plus de désir, plus une raison de vivre. Il se tournait alors en esprit vers la colline et son petit cénacle. À cette idée seule de Sion, il se remettait à tressaillir. Pour recharger sa conscience, que la perpétuelle contemplation du Dieu de Vintras aurait pu épuiser, il suffisait d’un mot de François. Cette voix de la sainte montagne ravivait en lui toutes les forces de l’Espérance.

Ainsi les deux frères vécurent réellement en deux endroits à la fois : François auprès de Léopold à Londres et Léopold à Sion aux côtés de François. Chacun d’eux était dans l’exil et sur la colline. Et leurs lettres, ce sont des strophes alternées qui s’emmêlent et se répondent, les hymnes de la captivité.

Et Quirin ? Il participe à cette vie de ses deux aînés, à leur échange perpétuel de regrets et de désirs. Le bon M. Madrolle a mis libéralement à sa disposition une maison agréable avec un beau jardin de fruits et de légumes, et lui donne du vin à volonté. Il n’est pas à plaindre. Pourtant, lui aussi, il pense à Sion. La nature pour le façonner n’avait plus trouvé que très peu de la riche pâte dont elle avait fait Léopold et François, mais, plus mince, il est de la même farine et du même levain. Comme eux, il subit l’attrait de la colline ; il y veut voir leur fortune rétablie. Et que Léopold s’élance vers Sion, il abandonnera les petits avantages que M. Madrolle lui a ménagés, il accourra avec son inséparable sœur Quirin.

Un jour, en effet, le captif de Londres n’y tient plus. Il veut sortir du dur exil de son âme. Cette ville noire, confuse, inexistante pour lui, cette ville que son regard n’a jamais fixée, où son âme n’a rien puisé, il l’abandonne dans un coup de passion : il court vers sa montagne de Sion, claire, mélodieuse et vraie ; il déserte le lieu stérile et qui jamais ne produira pour lui de feuilles ni de fruits, et d’un tel élan qu’il ne calcule pas et qu’a peine débarqué en France, on l’arrête, on le jette en prison pour qu’il y purge sa condamnation…

Une année encore, une année où il ne voit rien, ne reçoit rien de l’extérieur, où il ne fait que se durcir et se ramasser dans sa pensée comme dans une plus étroite caverne. Mais au sortir de cette prison d’Angers, en 1857, après une année de détention et quatre d’exil, cinq ans après la nuit de tragédie qu’il a passée dans les ruines de la vieille tour, il ne fait qu’une envolée jusqu’à Saxon. Ses deux frères l’y attendent avec Marie-Anne Sellier, avec les sœurs Euphrasie et Quirin, avec quelques fidèles, tout un petit peuple, plein de modestie, de bonne volonté et d’émotion. Le pauvre François, bien changé, bien affaibli, mais tout heureux, le serre dans ses bras. Ce beau jour est son œuvre. Une fois encore, Ariel a ranimé les flammes éteintes dans l’île de Prospéro. Charmant François ! Il a fait l’office du bon chien de berger, au cœur fidèle, resté seul sur le domaine abandonné et qui saisit avec un bond joyeux le moment de rassembler ses moutons dispersés.

La colline de Sion Vaudémont a réellement fasciné les Baillard. Léopold l’a aimée d’un amour qui venait quasi des arrière-fonds de sa nature animale. Quel pouvoir exerçait-elle sur cette âme primitive ? On songe à ce lac bleu des Vosges dont les eaux glacées avaient infatué Charlemagne. Le vieil empereur n’en pouvait plus détacher son esprit, son regard. C’est qu’il y avait laissé choir son anneau, nous raconte la légende. Léopold Baillard a jeté, dans le pli que forme Saxon au milieu de la sainte colline, sa jeunesse, sa fidélité de clerc, d’immenses espoirs et peut-être sa vie éternelle. C’est à Sion qu’il a été le plus puissant de corps et d’esprit. C’est là qu’il a mésusé de ses forces et que, par cette faute, par cette fissure de son âme, les plus amers sentiments et les plus inoubliables l’ont pénétré. Mais il lui doit de garder l’enthousiasme et l’élan.